A.-R. DE LENS
LE
HAREM ENTR’OUVERT
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1919, by Calmann-Lévy.
LE HAREM ENTR’OUVERT
PREMIÈRE PARTIE
MŒURS TUNISIENNES
A Chedlïa meurtt Tahar
ben Abd el Malek el Trabelsi,
ma servante,
humble et précieuse collaboratrice,
Ce livre qu’elle ne lira pas.
I
LA MAISON DU CAÏD MANSOUR
Le caïd Mansour prend le café avec mon mari. Ils sont accroupis tous deux sur le divan, à la mode arabe, et fument en devisant.
Le caïd Mansour est un personnage digne et conscient de sa haute importance. Il est toujours vêtu avec la plus grande recherche. Ses burnous sont en fine laine de Mâteur et ses gebbas aux teintes pâmées : fleur de pêcher, gris tourterelle, mauve de crépuscule, éparpillent autour de lui mille tendres reflets de soie.
Quand il entre, la pièce se parfume d’essences subtiles : ambre, jasmin ou rose.
Le caïd Mansour a des manières exquises et fières. Il me témoigne une déférence infinie, sachant qu’il convient de traiter les Européennes avec plus d’égards et de respect que leurs époux.
— Le salut, Si Mansour !
— Le salut sur toi. Comment vas-tu ?
— Comment va ta maison[1] ?
[1] On ne parle jamais ouvertement à un Arabe des femmes de sa famille.
— Grâce à Dieu ! Ma maison est en parfaite santé et soupire après ta venue. Ne l’honoreras-tu pas bientôt d’une visite ?
— Avec plaisir, Si Mansour. Dis-lui que j’irai la voir prochainement.
C’est une grande et noble maison que celle du caïd. Si Mansour a épousé, il y a une dizaine d’années, la princesse Bederen’nour (Lune éclatante) et son frère Si Chédli a pour femme Lella Zenouba, fille du ministre de la plume[2].
[2] Deuxième ministre du bey.
Ces dames me traitent en amie, et réclament toujours ma présence, précieuse distraction dans leur vie monotone. Et rarement je sors de chez elles, sans être suivie du grand nègre de Si Mansour, vêtu d’écarlate et portant un présent. Tantôt un bouquet tout rond où les fleurs fraîches, montées sur de longues tiges d’alfa, sont rehaussées de pistils en papier doré. Tantôt un plat rempli de pâtisseries arabes : backléouas luisants de miel, crottes de gazelle en sucre parfumé, morves du bey, makroudhs farcis de dattes, vertes samsahs aux pistaches.
Il y a plus d’un mois que je n’ai vu mes nobles amies, malgré leurs insistances à ma dernière visite. J’irai demain.
Et que vais-je apporter qui leur plaise et alimente un peu notre conversation ?
L’autre fois je les ai ravies avec un vieux stock de catalogues des grands magasins. Pendant des journées entières, elles se sont passionnées pour les modes du Bon Marché d’il y a deux ou trois ans. Et Lella Zenouba m’a même chargée d’une commande : une écharpe de plumes dont elle meurt d’envie.
Ah ! voici qui les intéressera fort : un petit stéréoscope portatif et toutes les vues tunisiennes prises par mon frère durant son séjour ici.
La maison de Si Mansour n’est pas très éloignée de la mienne. Elle occupe, comme toute demeure d’importance où il convient d’être tranquillement chez soi, loin de la rue, une impasse entière aux arcades gracieuses. Les premiers bâtiments sont les communs et les écuries du caïd. Puis vient la maison, — le palais serait plus juste — de Si Mansour.
Bien entendu, les grands murs blancs ne trahissent la richesse intérieure que par leurs dimensions, et seule la porte, énorme, massive, en bois sculpté, dans son encadrement de marbre rose, atteste l’importance seigneuriale du logis.
Elle s’ouvre sur un vestibule revêtu de faïences et garni de divans où siègent en permanence les gardiens du lieu, un Marocain au profil d’ascète, et le nègre vêtu d’écarlate. Ils me connaissent et me laissent passer sans difficulté. Je heurte le marteau de bronze à la petite porte du fond.
— Qui est là ? — crie une voix, de l’intérieur.
Et, suivant la formule, je réponds :
— Ouvre !
Cela suffit. Du reste, en le cas présent, mon accent me dénonce. Une grosse négresse entrebâille la porte en ayant soin de se cacher derrière le battant, afin de ne point être vue des serviteurs mâles.
Je traverse le joli patio à colonnes, au-dessus duquel se découpe un carré de ciel très bleu, et je suis introduite dans un grand salon, tout en longueur, aux parois luisantes de faïences polychromes. Au centre se creuse le « divan » entouré de sofas abondamment pourvus de coussins. Les murs ont sept ou huit mètres de haut, et des lustres étincelants, en cristal de Venise, tombent des voûtes ciselées. Il fait presque frais dans ce salon, bien que dehors la chaleur soit lourde, et l’on y voit à peine, après l’éblouissement du patio. Mais les yeux se font vite à l’ombre douce qui atténue les mille couleurs et les dorures d’une décoration orientale.
Pas plus dans cette pièce que dans toute autre du logis, il n’y a d’ouverture sur l’impasse ; de grandes fenêtres aux grilles en fer forgé donnent sur le patio.
Ces dames se font attendre longtemps. C’est leur habitude, car elles rehaussent leur parure chaque fois que je viens. Mabrouka, la négresse, me tient compagnie.
Mabrouka est une amie de Chedlïa, ma servante ; elle va souvent la voir et lui conter les faits et gestes de ses maîtres. Parfois, comme aujourd’hui, ses confidences indiscrètes débordent jusqu’à moi.
— Par Allah ! tu arrives en un triste moment. Si Chédli n’est encore pas rentré cette nuit, et Lella Zenouba a pleuré jusqu’au matin en l’attendant. Sans doute était-il auprès de cette danseuse française pour laquelle il fait des folies…
Chacun sait que Si Chédli s’est acoquiné avec une petite chanteuse du Palmarium, perverse et prétentieuse, qui lui fait payer cher des faveurs à la portée de tous.
Le caïd Mansour, malgré son chapelet, son air digne et ses hautes fonctions, est aussi libertin que son frère, et les aventures de ces deux nobles personnages défrayent la conversation de bien des harems.
A la rigueur, cela se comprend du caïd Mansour, dont la femme est laide et n’est plus très jeune, car voici déjà dix ans qu’il l’épousa dans sa fleur. Et l’on se souvient de sa déconvenue le jour des noces, — si grande qu’il ne put la dissimuler, — en dévoilant son épouse que le fard et les bijoux n’arrivaient pas à rendre belle.
Toute autre eût été répudiée sur l’heure et ramenée à son père avant la consommation du mariage. Mais, on ne répudie point une princesse ! une fille de sang beylical ! Et le caïd Mansour a gardé sa femme et son dépit.
Oui, cela se conçoit que Si Mansour cherche au dehors des compensations. Jadis il eût pris d’autres épouses ; mais maintenant cela ne se fait plus guère chez les citadins, outre qu’il serait peu séant de donner une rivale à la petite-fille d’un bey. Et certes, ce n’est point une joie pour les yeux de se poser toujours sur la laide et chevaline princesse Bederen’nour.
Mais, que Si Chédli délaisse la gracieuse Lella Zenouba, au corps d’ambre et aux yeux de génisse, pour des Françaises de mauvaise vie, — par le Prophète ! — voilà ce qu’on ne peut comprendre !
C’est que Si Mansour et Si Chédli ont du sang brûlant dans les veines et du vice jusqu’à la racine des cheveux, en dignes fils de Si Abd el Latif, favori de Si Sadok bey, tous deux aujourd’hui dans la miséricorde d’Allah !
C’est à leur père, un ancien esclave, beau comme la lumière du matin, devenu tout-puissant auprès de son illustre maître, grâce à des complaisances… païennes, qu’ils doivent leur grosse fortune, leurs palais de Tunis, de Rhadès et de Gamart, ainsi que cette frénésie qui les pousse aux pires excès.
Ne raconte-t-on pas que Si Abd el Latif mettait à mal toutes les femmes de son milieu, et allait jusqu’à faire garder par les soldats du bey les portes des hammams, les soirs où certaines dames particulièrement nobles et belles s’y étaient rendues, afin de satisfaire ses désirs en toute tranquillité. Et nul n’osait se plaindre ni résister à un si puissant personnage, capable de vous faire pendre dans la cour du Bardo, sur un signe de son petit doigt.
L’occupation française a enrayé tout cela, et pareilles fantaisies ne sont plus à la portée de Si Mansour et de Si Chédli, ses fils. Mais, par Allah ! il reste bien moyen de s’arranger, et l’on a en outre, aujourd’hui, la ressource des actrices du Palmarium, du Casino de la Goulette, et des cocottes françaises ou italiennes qui circulent le soir sur le boulevard de la Marine.
Et les femmes, toujours trahies, toujours délaissées, éternelles prisonnières dans leurs palais de faïence, se morfondent des nuits entières en l’attente du mari pour qui elles se sont parées en vain.
Tout cela, je le connais par les confidences de la négresse Mabrouka, les récits de Chedlïa, les racontars de harems et de terrasses où tout se sait. Mais mes nobles amies ne m’en disent jamais rien, dans leur souci de dignité vis-à-vis d’une Européenne.
Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de leurs parures.
La princesse Bederen’nour, pauvre « Lune éclatante », semble plus olivâtre que jamais dans son costume de soie mauve, au large pantalon bouffant.
Lella Zenouba, malgré ses soucis, est adorable et resplendissante. Ses beaux cheveux, noirs de henné, tombent en boucles sur ses épaules, retenus au front par un rang de perles et une plaque d’or incrustée d’émeraudes ; de grandes boucles d’oreilles anciennes jettent des lueurs vertes le long de son cou, et ses doigts scintillent de bagues aux pierreries énormes. Elle porte un pantalon de satin noir brodé d’or et une gebba de tulle noir pailleté, sous laquelle transparaît, par éclairs, le splendide et lourd boléro d’or des jeunes épouses. Dans un ovale très fin, très pur, elle a les traits d’un dessin parfait : un front étroit et poli, un petit nez droit, une bouche éclatante et bien arquée et de grands yeux noirs, des yeux immenses cernés de kohol, au regard doucement bestial. Une étoile en vérité ! à côté de cette prétentieuse Éliane d’Avricourt, caprice de Si Chédli.
Toutes deux, la princesse Bederen’nour et Lella Zenouba, ont les joues peintes, les lèvres rougies au carmin, les doigts et les cheveux passés au henné, et, barrant le front, d’épais sourcils noirs hardiment tracés. Elles répandent un violent parfum de jasmin. Auprès d’elles, on se croirait dans une serre pleine de fleurs.
Elles ont une distinction de race, une politesse raffinée, et ne savent ni lire ni écrire. Toute leur instruction consiste en quelques sourates du Coran, apprises par cœur, sans les comprendre.
La princesse Bederen’nour semble intelligente, et la petite Lella Zenouba, parfois, a de subtiles reparties. Mais elles n’ont rien vu et ne connaissent rien. Elles ont passé de la maison paternelle à celle de l’époux en toute ignorance du monde environnant. Elles ne savent pas ce qu’est une rue, une place, un jardin, le grand ciel libre.
L’été, elles s’en vont à Rhadès ou à Gamart, en d’autres palais pareillement clos et luxueux. Seuls, la plainte assourdie des vagues et le goût salé de l’air peuvent leur dénoncer l’inconnu sans limites, qu’elles ne se figurent pas.
On les emmène de Tunis la nuit, en des carrosses bien fermés, où elles ont peur, car c’est une impression terrible pour des femmes de se sentir ainsi hors de chez soi. Et elles ne retrouvent leur assurance qu’à l’abri des grands murs farouches et protecteurs.
Elles ne reçoivent aucune visite, à part moi, et n’en font jamais. Les dames arabes ne sauraient sans scandale sortir de chez elles, comme ces femmes du peuple qui courent d’une maison à l’autre pour colporter les nouvelles. Et pourtant elles savent ce qui se passe : intrigues, maladies, chagrins, disputes, dans les grands harems, car leurs servantes les tiennent au courant de toutes choses.
En de rares circonstances, elles traversent la ville, dans leur voiture aux volets de bois soigneusement clos, pour la mort d’un proche parent, l’accouchement d’une sœur, ou, réjouissance suprême, les fêtes d’un mariage. Mais des mois, et parfois des années s’écoulent sans qu’il leur arrive de quitter ainsi la maison conjugale.
Cet été, elles n’iront point comme d’habitude à Rhadès où l’air est plus frais. La mère du caïd Mansour et de Si Chédli étant morte l’an passé, il leur faut, par cette privation, porter son deuil, et aussi renoncer pendant quelques mois encore aux broderies et aux petits ouvrages dont elles occupent généralement les longues journées.
Du reste, leurs époux forment pendant ce temps le projet d’aller à Paris, et de goûter à toutes les délices montmartroises.
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba trouvent très naturel de se morfondre si sévèrement pour la perte d’une belle-mère despotique et méchante, tandis que leurs maris s’amusent. Mais ce qu’elles ne peuvent admettre, malgré l’habitude et la généralité du fait, c’est, à cause de créatures indignes, d’être délaissées, et surtout ruinées !…
Car, il n’y a pas à s’y tromper, malgré les palais de faïence et de marbre, les étoffes brodées d’or, les perles et les diamants, c’est bien la ruine sinistre qui plane au-dessus de la maison du caïd Mansour, et l’ombre de ses ailes angoisse les nobles prisonnières.
La grosse fortune de Si Abd el Latif est déjà fortement entamée, et, chaque jour, Si Mansour et Si Chédli y font de nouvelles brèches. Il y a un an, Si Mansour a vendu au Juif Haïm Boudboul, pour quelques milliers de francs, ses oliveraies de Nabeul, qui en valaient plus de cent mille, afin de payer à sa maîtresse, la danseuse arabe Leïla, un collier dont elle avait envie. Récemment encore, tout à sa nouvelle passion, la petite Rose Printemps, il vient de céder à perte ses cultures d’El Arousa. Et Si Chédli, follement prodigue pour Éliane d’Avricourt, imitant l’exemple de son aîné, vend et hypothèque ses biens avec entrain.
Cela peut durer ainsi huit ou dix ans peut-être, mais ensuite ?
Et voilà les soucis qui creusent si profondément sous le fard les traits de la princesse Bederen’nour et cernent les beaux yeux enfantins de Lella Zenouba.
Mais elles rient devant moi, sachant dissimuler ce qu’il convient, et aussi du plaisir réel de me voir qui rompt l’ennui de leurs longues journées inactives. Quelques servantes curieuses se sont jointes à Mabrouka, et debout, non loin du divan où nous sommes installées, écoutent et prennent part familièrement à la conversation.
Ne vivent-elles pas dans l’intimité de ces dames, initiées à leurs intrigues, à leurs chagrins, toujours prêtes à duper leurs maîtres, à les suivre, à les épier, pour le compte des épouses prisonnières et inquiètes ?
Ne partagent-elles pas avec leurs maîtresses les restes du repas, après que Si Mansour et Si Chédli se sont restaurés ? N’ont-elles pas la clé de leurs plus dangereux secrets, qu’elles ne trahiraient pas devant la mort, liées par cette sorte de franc-maçonnerie qui unit toutes les musulmanes contre les maris ?…
L’une d’elles apporte le café dans de petits calices en porcelaine rose. La conversation languit entre mes amies et moi, car, depuis ma dernière visite, leur vie s’est écoulée uniforme, goutte à goutte, comme cette eau qui tombe régulièrement de la vasque de marbre dans le bassin, au milieu du patio.
Et mes occupations à moi, elles ne les comprendraient pas.
Alors j’appelle à mon aide le petit stéréoscope, emporté à cette intention.
— Vous allez voir…
Mais déjà Lella Zenouba s’est enfuie peureuse, et la princesse Bederen’nour affolée se cache le visage.
— Non ! non ! ne nous photographie pas ! C’est impossible !… une petite-fille de Si M’hamed bey !… Une fille du ministre de la plume !…
Je rassure mes défiantes amies :
Cet appareil n’est point « une machine à portraits ». Sur la tête de ma mère ! Mais qu’elles regardent plutôt…
Timidement la princesse Bederen’nour risque un œil, puis deux.
— O Allah ! qu’est ceci ?
— La rue du Pacha, tout simplement ; la rue même où vous demeurez.
— Par mon Maître ! que c’est curieux !
— Et voici la grande mosquée de l’olivier, le souk des parfums, celui des étoffes, le Dar el Bey…
— Oh ! Oh ! que d’hommes !
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba se passionnent.
— Ceci est un champ d’oliviers, et ceci… vous reconnaissez ?…
— Par le Prophète ! Si Mansour et Si Chédli ! Mais…
La voix de la princesse s’altère et ses sourcils se froncent imperceptiblement.
— Quelle est donc cette femme arabe auprès d’eux ?… sans doute cette danseuse Leïla ?… une courtisane seule à pu consentir à se dévoiler devant des hommes et à se faire portraiturer avec eux…
— Non, non ! Vous n’y êtes pas. Pensez-vous que j’admettrais chez moi une… dame de la rue du Persan ? car cette photographie a été prise dans ma propre maison. Regardez bien.
— Ah ! Ah ! mais c’est toi !… Par la tête de Si Ahmed el Tijani ! c’est toi même en musulmane ! — s’écrient mes amies tout à fait déridées et joyeuses.
Le stéréoscope passe de main en main parmi les servantes. Puis de nouveau on examine les rues tunisiennes, la place Bab-Souika, la rue Halfaouine, grouillantes d’Arabes…
— O Allah ! que je serais malheureuse s’il fallait me trouver dans cette foule ! — s’exclame Lella Zenouba.
— Et quelle honte ! — ajoute la princesse.
Car mes nobles amies ne regrettent ni leur réclusion, ni la sévérité de leur existence. Loin de là ! Elles se font une gloire de leur mystérieuse inviolabilité, de la rigueur avec laquelle elles suivent leurs vieilles coutumes.
C’est le souci des traditions qui dénote leur rang et les élève bien au-dessus des femmes vulgaires.
Lors de mes premières visites, je leur avais demandé naïvement si elles ne souffraient pas de vivre toujours enfermées.
— Par le Prophète de Dieu ! mais si l’on voulait nous forcer à sortir, nous pleurerions pour rentrer !
Et ce sont elles-mêmes qui m’ont fait remarquer avec orgueil que leur demeure n’avait point d’ouverture sur l’impasse, et que leur voiture était close par des volets en bois, et non par ces rideaux qu’un souffle peut soulever, et que les femmes de la petite bourgeoisie écartent curieusement du doigt, au risque d’être entr’aperçues, dans l’ombre, par un passant.
L’intérêt du stéréoscope épuisé, je me lève pour partir, mais ces dames me retiennent avec insistance.
— Oh ! reste encore un peu. Qu’as-tu tant à faire ? Il y a si longtemps que nous ne t’avions vue !
— Et je veux te montrer cette écharpe de plumes, commandée par toi, et qui est arrivée avant-hier, — ajoute Lella Zenouba. — Montons à ma chambre.
Nous traversons le patio plein de lumière et prenons un escalier de marbre blanc. Puis des vestibules et des couloirs, et des chambres, et encore un petit patio, et d’autres pièces à l’infini, toujours pavées de marbre et revêtues de faïences. La maison du caïd Mansour, vaste et peuplée comme toutes les demeures arabes, abrite soixante personnes, maîtres, enfants et serviteurs. Voici enfin la chambre de Lella Zenouba, que je connais bien, avec son divan, ses lustres, son plafond peint et sculpté, ses énormes lits anciens à colonnes, dont les frontons d’or se découpent sur fonds de miroirs. Ils sont luxueusement garnis de courtines et de coussins en satin brodé, et occupent chacun une extrémité de la pièce. « Car l’aube ne doit point surprendre l’homme dans le lit de son épouse. » Et je retrouve, hélas ! aux deux côtés de la porte, les armoires à glace Louis XVI, compléments indispensables, depuis ces dernières années, de toute chambre arabe qui se respecte. Lella Zenouba en tire l’écharpe de léger marabout blanc et la jette sur ses épaules.
— N’est-ce pas qu’elle est jolie ?
— Sans doute, mais je préfère encore celle-ci, en tulle lamé d’or, et qui ne vient pas de Paris.
Que de belles choses possède Lella Zenouba ! Ce coffret d’argent ciselé ! et ces flacons à parfums en cristal doré, aux cols minces et longs, de forme rare ; ces petits étuis à kohol, ces broderies précieuses !…
— Veux-tu voir nos bijoux ?
Elle sort de l’armoire une grande cassette pleine d’écrins et, sur un signe de sa maîtresse, Mabrouka apporte un coffre d’ivoire contenant les joyaux de la princesse Bederen’nour.
Sur le divan, c’est un éblouissement de pierreries, de colliers, de perles à plaques incrustées de roses, de longues boucles d’oreille où les diamants tremblent comme des gouttes d’eau entourées d’un cercle de lumière, de bracelets travaillés avec un art exquis… Et, parmi ces trésors de famille, les parures trop modernes données par Si Mansour et Si Chédli à leurs épouses : guirlandes de fleurs, étoiles, diadèmes aux mille reflets.
O ces bagues de la princesse Bederen’nour ! Bien arabes celles-là, où les topazes, les rubis, les émeraudes sont enchâssés en de lourdes montures ciselées.
— Mais tu n’as pas vu la plus belle, celle-ci, que Si M’hamed bey donna jadis à ma grand’mère, Lella Kmar, son épouse favorite…
Elle me passe un joyau, près duquel en effet tous les autres pâlissent. Un énorme diamant, d’une extraordinaire limpidité, serti dans une couronne d’or aux ciselures incroyablement fines et compliquées. Un vrai bijou de reine ou d’odalisque. Mais je ne l’imagine pas à la main d’une Européenne. Cette bague fait une saillie bizarre sur le doigt.
Et j’admire encore les mille ustensiles de toilette : aiguières d’argent, boîtes à fard, miroirs, coffrets incrustés d’écaille et de nacre.
Avant de partir, il me faut dire bonjour aux enfants : les quatre fillettes de la princesse Bederen’nour, qui apprennent le français avec une institutrice juive, et ses trois garçons, déjà conscients de leur importance mâle. Les aînés, cinq et sept ans, récents circoncis, ont des grimaces de souffrance, malgré leur précautionneuse démarche écartée. Et il y a aussi la toute petite et laide progéniture de Lella Zenouba qui piaille dans les bras de sa nourrice.
Je quitte enfin mes amies. Le garçonnet Béchir m’accompagne cérémonieusement jusqu’au bout de l’impasse avec son allure de jeune canard.
*
* *
La semaine suivante, passant par la cuisine, j’aperçus Mabrouka la négresse en vive conversation avec Chedlïa :
— O Allah ! — Qu’il soit exalté ! — O notre Seigneur Mohamed !… O Miséricordieux ! — gémit-elle en me voyant. — Quel malheur !… La princesse Bederen’nour est au désespoir !… Sa bague de diamant, le présent de Si M’hamed bey, a disparu !… Hier elle était en train de se parer, aidée de la petite Aïcha, lorsque Si Mansour est entré. Il l’a entretenue quelques instants, et, quand la princesse s’est remise à sa toilette, la bague n’était plus là !… Il n’y avait dans la chambre qu’Aïcha, mais on a beau la fouetter, elle s’obstine à ne pas avouer son vol. C’est une tête solide ! Du reste, il est vrai qu’on l’a fouillée en vain. Et que ferait-elle de ce bijou, elle qui ne sort pas de la maison ?… Dans ma pensée, c’est le tour d’un « chitane », d’un diable jaloux qui a enlevé la bague. On ne la retrouvera jamais !
Quelque temps après, nous prenions le thé au Belvédère avec des amis. Des messieurs et une petite femme très empanachée, à la toilette suggestive, occupaient la table voisine.
— C’est, — me dit M. X…, — une professionnelle du lieu. Remarquez comme elle pose sa main en évidence, pour qu’on voie bien la fameuse bague dont tout Tunis a parlé, cadeau, dit-on, d’un amant indigène. En vérité, elle est splendide. Ces Arabes sont d’une générosité !
La dame allongeait en effet, avec affectation, une main fardée qu’ornait un seul et royal diamant…
Mais cette bague !… Je la connais… Elle n’a pas sa pareille. C’est le présent de Si M’hamed bey à Lella Kmar, la bague de la princesse Bederen’nour !
Le caïd Mansour vole les bijoux de sa femme pour les offrir à sa maîtresse…
II
MENU PEUPLE
Sur la terrasse…, à l’heure où les ombres sont délicieusement pâles et longues. Les murailles encore éclairées se dorent d’un éblouissement de soleil ; puis elles deviendront abricot et rose, avant de s’éteindre dans le mauve, et de s’ensevelir dans le bleu des nuits transparentes, où l’on a toujours l’impression d’un clair de lune, même lorsqu’il n’y en a pas…
Les hirondelles tracent des méandres rapides, et le vol lourd des pigeons bariole un instant les murs d’ombres vertes et fugitives. Un pépiement d’oiseaux agite les mûriers de la place Halfaouine dont le bourdonnement monte jusqu’à moi. La mosquée arrondit ses dômes bleuissants, des minarets s’élancent vers le ciel, un palmier ou un eucalyptus jaillit entre deux murailles ; et l’on aperçoit très loin, au delà de la ville, la colline de Sidi Bou Saïd où les riches Carthaginois avaient bâti leurs demeures, le golfe couleur turquoise, et la chaîne de montagnes presque irréelles, dominée par le Bou Kornine, mont de Tanit et de Salammbô.
Les terrasses commencent à s’animer : c’est l’heure où les femmes du peuple montent des maisons pour plier le linge étendu, surveiller les tomates qui sèchent et se contractent douloureusement tout le jour sous le grand soleil, et surtout afin de s’assembler entre voisines et de babiller en respirant l’air frais.
Quelques silhouettes se penchent au-dessus des patios béants pour héler les retardataires.
Habiba et Zoh’rah, mes petites servantes, sont accroupies près de moi.
Habiba chantonne et s’accompagne de la derbouka. Son profil égyptien aux lignes droites et pures, s’enlève sur le ciel doré du couchant. Ses cheveux étroitement serrés dans une sorte d’étui en soie noire, petite queue raide et comique, descendent jusqu’à la taille. Elle porte un tricot bleu, une tacrita[3] verte, un boléro jaune brodé de violet sombre et une fouta[4] rayée mauve et blanc. Habiba a douze ans. C’est une fillette toute en bronze aux traits menus, aux longs yeux noirs et langoureux dans un ovale parfait. Je m’amuse parfois à la parer d’étoffes somptueuses, de bijoux anciens, de broderies d’or aux reflets atténués. Habiba, la petite servante, devient alors une idole énigmatique, une princesse de légende aux regards pleins de rêve, dont le secret affolerait les hommes.
[3] Foulard de soie noué sur la tête.
[4] Pièce d’étoffe nouée à la taille.
Et moi, je sais que, malgré cette étrange beauté, Habiba n’a rien de fatal. C’est une simple gosse, ni très sage ni bien intelligente, menteuse, poltronne, et sans aucun attrait mystérieux, mais douce et caressante.
Depuis longtemps déjà, ses parents l’ont « donnée » à un grand gaillard demi-nègre qu’elle n’a jamais vu et qui ne la connaît pas. Cet hiver ils comptaient célébrer les noces ! Mais nous nous y sommes opposés, et la volonté des maîtres fait loi. Habiba, fillette frêle, jouera quelques années encore à la poupée, s’il plaît à Dieu !
La petite Zoh’rah n’a que huit ans. Toute noiraude et pas jolie avec son bout de nez drôle et ses cheveux crépus, elle est vive et maligne comme un singe, travailleuse, bavarde, n’ayant peur de rien. Elle sait faire le couscous et le ménage, chercher l’eau à la fontaine, laver le sol, servir à table et… casser la vaisselle…
— Vois, Lella, comme je suis mauvaise ! Je viens encore de briser ce verre, — me dit-elle avec son air futé, nullement contrit.
— Eh bien, Zoh’rah, que mérites-tu ?
— Je dois manger du bâton.
— C’est juste, arrive ici.
Zoh’rah reçoit stoïquement quelques claques sur le derrière, des claques de rien du tout, pour la forme, dont ensuite les petites rient entre elles en racontant, non sans un certain mépris, que « Sidi et Lella[5] » ne savent pas battre, et que Lella surtout « tape comme un poulet ».
[5] Monsieur et madame.
Habiba et Zoh’rah sont deux pauvres bédouines abandonnées, que Chedlïa adopta, n’ayant pas d’enfant. Habiba avait quelques jours au plus, lorsque le vieux Baba[6] Tahar, mon serviteur, l’a trouvée au coin d’une rue « comme un petit chat » et rapportée à sa femme. Mais il y a deux ans à peine que Chedlïa au cœur maternel recueillit Zoh’rah, nouvellement orpheline. Et la petite se souvient fort bien de sa première existence chez les nomades, lorsqu’elle dormait dans une « chambre de crins[7] » et entendait, la nuit, le cri des chacals et le ricanement des hyènes, errant autour du douar.
[6] Père Tahar.
[7] Une tente.
En ce moment, Zoh’rah est en grande conversation avec mon mari. Elle est excessivement bavarde et nous amuse.
— Oui, Sidi, — raconte-t-elle, avec ses yeux brillants et son air de ouistiti, — lorsque le « serviteur[8] » est mort, il voit l’Élevé, et reste au Paradis plein de roses et de parfums. Mais s’il a été mauvais, Allah lui dit : « Qu’ai-je à faire avec toi ? » et il tombe dans la géhenne remplie de serpents, de scorpions, de couteaux et de flammes, où les « chitanes[9] » le font rôtir comme un agneau.
[8] L’homme.
[9] Diables.
— Toi, Zoh’rah, où iras-tu ?
— Qui le sait ?… mon Maître… au Paradis, s’il plaît à Dieu ! Mais si je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les assiettes, si je dis : « Ne me bats pas ! » quand je l’ai mérité, ou si je pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les « chitanes ».
Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma vaisselle.
… Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes, aux grandes occasions, comme des dames.
Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le soir, lorsque les hommes sont absents.
Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants, colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient d’affecter.
Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed, lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses dont les femmes arabes parlent très volontiers.
Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque pour la première fois il la dévoilera…
D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse, ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans leur « soufsari » de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison, chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter toutes les nouvelles.
… Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la future épouse.
— C’est bien, et va-t’en avec le salut !
Expression intraduisible, dont les mots « quelconque » ou « médiocre » ne rendent pas la saveur, décide Chedlïa, ma servante.
Ses jugements sont fort écoutés dans ce petit cercle, car Chedlïa est une grande gaillarde au verbe haut, d’intelligence prompte et déliée. La dernière et la plus jeune des cinq femmes, répudiées ou mortes, du vieux Tahar ben Abd el Malek, c’est elle qui le fait vivre maintenant par son travail, après les années de quasi-opulence où il dépensa follement l’héritage paternel.
Car nul ne songerait à rémunérer les services du pauvre Baba Tahar, bon tout au plus à faire des commissions, n’était son épouse, Chedlïa la très experte.
Cette matrone de quarante ans, sage, avisée, apte à tous les progrès, dégagée des grossières superstitions de son milieu, n’a qu’une faiblesse. Elle est restée femme, et femme arabe de la pointe des pieds à celle des cheveux, par son amour immodéré de la parure. Tout ce qui brille, tout ce qui est chiffon, la transporte.
Baba Tahar dit, avec un retour de jouissance, en parlant de son argent enfui :
— J’ai tout mis dans mon ventre, Sidi !
Chedlïa, elle, mettrait volontiers tout ce qu’elle gagne sur son dos et celui de ses fillettes.
Le cercle des femmes accroupies vient de s’augmenter encore d’une recrue, Mbarka, dont l’œil poché, la face tuméfiée, révèlent les sévices du mari. Mais pour l’instant elle oublie ses infortunes conjugales, toute à l’extraordinaire nouvelle, le fait du jour colporté de terrasse en terrasse, qu’elle répète : « Si Mokhtar el Gafsi a surpris sa femme, Lella Saïda, en flagrant délit avec son cocher, le nègre Chaïd Turki, et vient de la faire enfermer au Dar el Joued ».
Au Dar el Joued !… Lella Saïda, fille d’un cheikh cadhi, avec les femmes de basse classe, les bédouines et les prostituées : Lella Saïda, la très fière et la très noble !
Voilà bien de quoi passionner et apitoyer les musulmanes de Tunis, riches et pauvres, avec ce petit frisson d’angoisse du châtiment auxquelles toutes elles sont sujettes… car un mari peut toujours faire emprisonner sa femme si cela lui convient. Ce soir, d’un bout à l’autre de la ville, les commentaires vont bon train.
… La nuit est tombée peu à peu sur les groupes de babillardes, et les patios s’éclairent de tous côtés, creusant des trous roses dans l’ombre bleue.
Un long cri mélancolique et rythmé retentit soudain dans le ciel, au-dessus des femmes attardées, des rues bruyantes et des rumeurs lointaines. Du minaret voisin, la muezzin jette sa prière aux quatre coins de l’horizon.
— Allah ! Allah est le plus grand et Mohamed est le prophète d’Allah !
III
NOCES PRINCIÈRES
La princesse Bederen’nour m’avait dit :
— Ma sœur Zobéïda se marie dans un mois, tu devrais aller la voir.
Je trouvai la petite princesse bouleversée à la pensée des noces prochaines.
— Je n’en dors plus la nuit, et ma peur s’augmente à mesure que passent les jours, — m’avoua-t-elle.
— Ton père tient donc tellement à cette union qu’il t’y contraint malgré ta répugnance ?
— Oui, Si Abd el Karim est d’une haute et ancienne famille et sa situation de mufti est des plus importantes. Du reste il ne peut me déplaire plus qu’un autre, je ne le connais pas… C’est le mariage que je redoute. Alors, tu comprends, c’est inutile d’importuner mon père. Je sais bien qu’il est grand temps de me marier, j’ai dix-neuf ans… A cet âge mes sœurs avaient déjà des enfants.
— Pourquoi te tourmenter ? Les jeunes filles attendent généralement leurs noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te comblera de présents.
— O Allah ! j’ai si peur !…
— Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre.
— Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme !…
— Pourtant le prince Ibrahim ?
— Mon père ! ce n’est pas la même chose… et lui non plus, je ne le connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un seul homme, et on va me livrer à celui-là ! O Miséricordieux !…
La petite princesse frissonne… C’est une enfant nerveuse et impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin, quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre qu’on dispose ainsi de sa personne.
— Bêtises de jeune fille, — dit Lella Lejiha, sa tante, — la vie se chargera de les dissiper.
Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes, lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal.
[10] Calottes à longs glands.
— Par mon Maître ! comme il te trouvera belle, et comme il t’aimera ! — s’exclame Hanifa, la vieille servante, en maniant les étoffes.
Le visage de la princesse se rembrunit :
— Tais-toi, — crie-t-elle avec colère. — Je t’ai défendu de me parler de lui, et toute la journée tu m’en emplis les oreilles.
— O Lella, pardonne-moi ! Par la tête de notre Seigneur Mohamed, tu sais bien que je t’aime plus que mon père, plus que mes enfants. Si tu veux, j’arracherai mes yeux et je te les donnerai.
— Bien, bien ! — dit la princesse, — range ces vêtements et laisse-nous en paix… Voilà, — reprit-elle, quand nous fûmes sorties, — ce que j’entends du matin au soir. Ma tante, mes sœurs, les servantes, ne savent parler que de Si Abd el Karim. J’ai bien le temps d’y penser : toute ma vie ! Ne peut-on me laisser tranquillement jouir de mes derniers jours ici ?
Mais, d’elle-même, au bout de quelques instants, elle revient à ce sujet, le seul dont, malgré tout, son esprit soit hanté.
— Tu as vu ma sœur Bederen’nour ? Que dit-elle de mes noces ?
— Elle s’en réjouit fort, et m’a chargée de ses salutations et de ses vœux, en attendant le jour prochain où elle viendra.
— Cependant elle n’ignore pas que je suis malheureuse.
— Elle pense que Si Abd el Karim saura bien rafraîchir ton cœur.
— Le mariage ne lui a pourtant pas apporté un grand bonheur.
— Elle ne m’en a jamais rien dit. Mais je crois en effet que le caïd Mansour n’est pas un époux modèle…
— Si Abd el Karim n’est plus jeune, — reprit la princesse rêveuse, — il a dépassé cinquante ans. On dit que les vieux maris sont les meilleurs.
— Sans doute. Ils ne songent pas à tromper leurs femmes, et leur témoignent encore plus d’amour que les jeunes gens.
— L’amour me fait peur ! — déclare la petite princesse farouche.
La semaine des noces fut vite arrivée. Le palais du prince Ibrahim devint une ruche bruyante ; les servantes couraient à travers la maison, portant des étoffes et des paquets ; les invitées s’étaient installées dans toutes les pièces avec leurs coffres, et la célèbre hennena Homeina ne quittait plus la fiancée.
— Tu viendras le cinquième jour, — m’avait dit la petite princesse. — C’est celui où l’on transportera mes affaires chez Si Abd el Karim. Tu ne me verras pas, mais ma sœur Bederen’nour sera là pour te recevoir.
Je n’eus garde de manquer à l’invitation, et je tombai en pleine effervescence. Les négresses installaient dans le grand patio les malles remplies de linge, la literie, les courtines et les coussins en satin brodé, les coffres d’argent ciselé contenant les ustensiles de toilette, les armoires à glace venues de Paris, les corbeilles où se pressaient les flacons de parfum et les bouteilles d’eau de rose, d’atterchïa et de fleur d’oranger, toutes choses données par le père à la fiancée. Le reste du mobilier, lustres et parures, attendait la princesse au domicile de l’époux.
Je fus reçue par la princesse Bederen’nour et présentée aux autres parentes. On me fit admirer en détail les merveilles du trousseau, puis une servante m’apporta du sirop de violette mauve et parfumé comme un bouquet, et des confitures au miel.
— Le premier jour, m’expliqua la princesse, on a teint en noir les cheveux de Zobéïda, et la seconde nuit nous avons toutes pris le hammam. La fiancée s’est alors reposée pendant trois jours. Hier on lui a mis le henné et ce soir, c’est le « lilt el outiia », la fête des jeunes filles. Il y en a une trentaine d’invitées ; elles habilleront la mariée et lui remettront du henné. Après le dîner, les aoueds joueront toute la nuit pour elles. Demain la hennena épilera la mariée et l’accompagnera au hammam. Enfin, le septième jour, nous conduirons Zobéïda chez son mari.
Une rumeur courut à travers le patio, les porteurs réunis dans le vestibule s’apprêtaient à enlever le trousseau. Les femmes se précipitèrent dans les salles environnantes dont on ferma les portes ; mais les servantes curieuses regardaient par les fentes et les serrures, et elles saluèrent de yous-yous frénétiques le départ du mobilier.
On empila les matelas, les coussins et les corbeilles sur des mules brillamment harnachées. Il y en avait quarante ; un cavalier montait chaque bête, surveillant le chargement et scandant la marche de chants joyeux et de battements de mains. Les meubles suivaient à dos d’hommes, recouvrant d’une énorme carapace les porteurs ployés en deux. Le défilé se déroula le long des rues, attirant à tous les moucharabiés les femmes émerveillées…
Le soir des noces, j’arrivai peu de temps avant le départ du cortège. La mariée déjà prête est assise dans le grand salon au milieu d’une foule splendide. L’électricité incendie tous les lustres, et se joue en mille reflets parmi les satins et les pierreries. Je ne reconnais pas la princesse Zobéïda aux fins sourcils arqués, à la physionomie expressive. Elle est devenue la mariée musulmane, cet être impersonnel et muet au visage impassible.
Son teint ambré disparaît sous le fard. Le dessin de sa bouche a été rectifié et avivé de carmin ; ses cheveux noircis au henné tombent en longues boucles de chaque côté de son visage ; de larges sourcils noirs et droits barrent son front ; ses yeux obstinément baissés sont allongés de kohol. Depuis le début des fêtes nuptiales et durant huit jours encore, elle ne doit plus parler, ni sourire, ni regarder aucune chose, elle a honte.
Poupée luxueusement parée, aux gestes rituels.
Elle porte un costume éblouissant d’or, dont le satin blanc se devine à peine sous les lourdes broderies.
Une taguïa d’or, couverte de bijoux en diamants, la couronne d’un diadème royal ; et les colliers de perles énormes et rares, aux plaques ciselées, incrustées de brillants, ruissellent sur sa gebba. Ses bras sont chargés de bracelets, et ses mains étincelantes de bagues.
La petite princesse Zobéïda n’est plus qu’un seul et miraculeux joyau : on oublie vraiment que c’est une créature humaine, sensible et apeurée…
Les carrosses attendent au dehors ; le prince Ibrahim donne le signal du départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous aigus.
La princesse s’avance impassible ; mais soudain, de grosses larmes glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et l’heure de la séparation définitive a sonné… Tandis que les invitées s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va.
Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de bouche en bouche :
— Le marié vient ! le marié vient !
Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être vues par lui sans inconvénient.
Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon. D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son visage…
Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante, le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est bouleversée.
Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis.
Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit… On la transporte sur le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre petite mariée reste secouée de frissons.
— Comment trouves-tu l’époux ? — me demande la princesse Bederen’nour.
— Très bien. Il est grand, vigoureux et ne paraît pas âgé. Du reste, tu le connaîtras bientôt.
— Mais non, tu sais que nous ne pouvons voir les hommes.
— Pourtant je croyais que vos beaux-frères étaient assez proches parents pour être admis auprès de vous.
— Les frères de nos maris, oui, mais non les époux de nos sœurs. Naturellement les femmes de notre rang seules s’astreignent à ces règles sévères.
— En effet, car ma servante Chedlïa étend fort loin le degré de parenté lui permettant la société masculine.
— Oui, comme toutes les femmes du peuple.
Nous passons dans une grande salle où l’on a préparé un festin somptueux. Des corbeilles de fleurs et des fruits ornent la table, immense, et surchargée de plats contenant les viandes, les poissons, les crèmes, les pâtisseries. Un couvert et une assiette sont disposés devant chaque convive ; les vieilles dames inhabituées aux fourchettes préfèrent se servir de leurs doigts, tandis que les jeunes femmes se conforment aux nouvelles coutumes. Mais les unes et les autres piquent de-ci de-là, sans ordre, parmi les couscous et les sucreries. Au sortir de la salle, des servantes porteuses d’aiguières et de parfums purifient les mains des invitées.
Dans le patio où des sièges ont été disposés, les musiciens aveugles préludent au concert. Quatre danseuses, les plus célèbres de Tunis : Salouh’a, Aïcha Srira, Fazouna et Zarzis, l’étoile, sont affalées sur un divan, et croquent des radis en promenant sur l’assemblée des regards bestialement mornes. Je les ai vues maintes fois danser en de semblables occasions, je sais qu’elles ne sortiront pas de leur torpeur avant minuit, et je quitte la fête, malgré les instances de la princesse Bederen’nour. Mais le lendemain matin je ne manque pas de me rendre au palais de Si Abd el Karim, pour l’exposition de la mariée. Des joueurs de flûte et de tambour font rage devant la porte, et toutes les femmes qui passent peuvent entrer contempler la nouvelle épouse. Elle est assise au milieu du patio, sur un siège extrêmement élevé, les pieds reposant sur un coffre d’argent ciselé.
Ses diamants et ses pierreries étincellent à la claire lumière du matin, à peine tamisée par le grand velum protecteur, disposé spécialement pour les noces. Tout alentour, les invitées somptueusement vêtues lui font une cour splendide, et causent en regardant les danses. La princesse Zobéïda, dans son attitude hiératique, les mains allongées sur les genoux et les yeux baissés, semble plus que jamais une petite idole merveilleuse, mais sans vie.
Hélas ! quelles angoisses je devine derrière cette façade conventionnelle ! C’est ce soir même que l’époux rentrera au logis dont il a été chassé par les fêtes nuptiales, et prendra possession de sa femme…
....... .......... ...
Si Abd el Karim est un noble et généreux personnage. Il a respecté l’effarouchement de cette petite vierge dont il est devenu le maître. Mabrouka la négresse n’a pas manqué d’en faire la confidence à Chedlïa, et je sais ainsi que la princesse Zobéïda n’a point encore laissé approcher son mari, depuis quinze jours qu’ont eu lieu les noces.
— Par la tête de Sidi Ahmed el Tijani ! Si Abd el Karim est un homme patient ! on voit bien que l’âge l’a refroidi. Le caïd Mansour et Si Chedli n’en ont point fait autant, et dès le premier soir…
La princesse Bederen’nour me demande, par l’intermédiaire de sa servante, d’aller voir sa sœur dont la résistance et la tristesse persistantes inquiètent toute la famille. Et je me souviens que la petite princesse Zobéïda m’avait fort instamment priée de venir après le mariage.
— Tu comprends, je serai si malheureuse dans cette grande maison étrangère ! et toi seule pourras me faire visite.
Aussi m’accueille-t-elle avec une vraie joie. Elle porte un adorable costume en satin abricot lamé d’argent, mais son visage maquillé avec art la rend presque méconnaissable.
Chaque jour, durant le premier mois, la jeune épouse doit revêtir une nouvelle toilette de son trousseau. D’après ce que j’ai vu, la princesse Zobéïda pourra prolonger cette règle jusqu’au « rass el aam[11] ». La hennena vient nous rejoindre. Elle ne peut quitter sa cliente qu’après la consommation du mariage, dont elle porte aussitôt le témoignage au chef de famille. Alors seulement elle touche son salaire. Et comme ici, les choses traînent en longueur, la hennena Homeïna est de fort méchante humeur. Elle exhorte la princesse devant moi, sans aucune discrétion :
[11] Jour de l’an arabe.
— Je ne peux pas, dit Zobéïda, j’ai trop peur !
— Par mon Maître ! tu n’es pas autrement que toutes les femmes, et ce qu’elles font tu peux bien le faire aussi. Vois comme Si Abd el Karim est bon avec toi, et prends garde de le lasser.
— O Allah ! — soupire Zobéïda, en s’adressant à moi, — que les Françaises sont heureuses ! elles restent filles si cela leur plaît. Nul ne leur impose un époux…
J’essaie de donner à la conversation un tour plus gai, mais la princesse a visiblement l’esprit ailleurs, et la hennena impatiente ne manque pas de placer son mot à chaque occasion en lui rappelant son devoir.
Des fleurs superbes ornent la chambre, et, quand je pars, la princesse veut me les donner toutes. Je proteste :
— Mais non, il ne faut pas t’en priver.
— Oh ! — répond la hennena, — ne crains rien. Elle a « quelqu’un » pour lui en offrir matin et soir.
En sortant du palais, je croise Si Abd el Karim. Il a une belle et fibre allure, mais son regard est très doux. La princesse Zobéïda a tort de se plaindre…
— Louange à Dieu ! — s’est écriée Mabrouka la négresse, quelques jours plus tard, en venant voir Chedlïa. — Louange à Dieu ! Le mariage est consommé. L’avant-dernière nuit Si Abd el Karim a pénétré chez sa femme pendant son sommeil… La princesse Bederen’nour et toute la famille sont dans la joie. Louange à Dieu !
— Et la princesse Zobéïda, — demandai-je ?
— Une femme est toujours heureuse dans les bras de son époux. Louange à Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui !
IV
UNE PETITE AZIZA EST NÉE…
Une petite Aziza est née hier chez mes voisines. Depuis deux jours Mah’bouha criait et se lamentait sur la « chaise à enfanter » sans parvenir à se délivrer.
La hennena-accoucheuse a déclaré que la patiente avait de mauvais esprits dans le ventre. Elle lui a fait prendre une tisane de céleri, et maintenant, grâce à Dieu ! la jeune femme repose très pâle à côté de son enfant. Devant la maison, les joueurs de tambour et de flûte donnent à l’accouchée leur concert frénétique, en implorant les bénédictions d’Allah pour sa nouvelle servante.
Elle est minuscule, très laide, et ne cesse de pleurer. Pourtant la hennena n’a pas manqué de suspendre, au-dessus du lit, un œuf vide, un oignon et des piments rouges, pour éloigner de l’enfant les « chitanes » malins ; et elle lui a passé au cou un collier sauvage d’amulettes : coquillages, osselets, pointes de corail, mains de Fathma et petits sachets de cuir renfermant des prières.
Les parentes, amies et voisines viennent en bande féliciter la jeune femme.
— Louange à Dieu pour le salut de ta délivrance !
— Bénie celle qui t’a été ajoutée !
A chaque nouvelle arrivée, Mah’bouha relève les couvertures et les linges du petit paquet geignant, et la visiteuse dépose une pièce d’argent sur le bébé, en cadeau de bienvenue.
La maman a le front ceint d’un bandeau noir, et une paillette brillante collée entre les deux sourcils. Elle semble très lasse, ses joues se colorent à présent de rougeurs trop vives, et ses mains brûlent… Les femmes continuent à bavarder autour d’elle, quelques-unes cuisent des aliments sur un petit « canoun » ; des enfants jouent et se disputent dans la pièce trop bien close, et dehors le tambour et la flûte aiguë font toujours rage…
La fièvre monte,… on commence à s’inquiéter autour de la malade. Mes voisines anxieuses me font appeler.
Mais je ne suis pas médecin, pas même infirmière de la Croix-Rouge… Pourtant mon simple conseil fait miracle :
— Ouvrez la fenêtre pour donner un peu d’air, et surtout qu’on vide la chambre de Mah’bouha, et la laisse tranquillement reposer !
… Peu à peu la respiration de la jeune femme se régularise. La température devient normale, et la septième nuit après ses couches je la retrouve vaillante et guérie pour la fête des relevailles.
Elle est accroupie sur le lit auprès de son bébé. Ses belles-sœurs ont pris soin de la parer, et ont orné la chambre de rideaux en chebka[12] et de coussins neufs. Des parfums brûlent dans les « canouns ».
[12] Dentelle arabe.
Les invités arrivent en grandes toilettes : satins brodés, rubans, paillettes, fleurs artificielles… On leur sert un repas sur une longue table basse chargée de couscous, méchouis, crèmes et pâtisseries. Dans un coin, les musiciens aveugles accordent leurs instruments. Il y a un violoniste, un joueur de luth, un chanteur et un joueur de darbouka.
Si Omar, le jeune père, a bien fait les choses pour la naissance de son premier-né, malgré sa grosse déception que ce ne soit pas un fils, mais simplement une petite Aziza…
Après le festin, les femmes s’accroupissent autour de la pièce sur les divans et des matelas, et toute la nuit elles restent là, causant et écoutant le concert dont les rythmes mélancoliques s’enchaînent sans répit. De temps à autre une invitée se lève sur la prière de ses voisines et se met à danser.
Ses hanches et son ventre ondulent lentement, son cou se désarticule en un curieux mouvement giratoire, et sa gorge opulente sautille sous la gebba, tandis qu’elle se voile le visage de ses deux mains…
Les enfants se sont endormis dans tous les coins, et malgré leur plaisir les femmes sentent la fatigue alourdir leurs membres et leurs paupières. Mais l’aube pointe, et le dernier acte de la fête ranime les invitées très lasses.
Mah’bouha, l’heureuse maman, est revêtue d’un superbe costume bleu pâle, brodé d’or. Une « taguïa » étincelante coiffe sa chevelure comme au jour des noces, son visage est plus fardé qu’à l’habitude, et l’on charge de bijoux ses bras, ses doigts et son cou.
Elle rayonne de fierté. Plus rien ne manque à son bonheur : Si Omar est un excellent époux, et son commerce prospère de jour en jour. Louange à Dieu !
Depuis six ans qu’ils sont mariés, aucun dissentiment n’a troublé leur union. Ils attendaient l’enfant sans trop d’impatience, car Mah’bouha savait bien qu’il avait été conçu deux mois après les noces. Mais « il s’était endormi » et ne s’est réveillé que cette année… Qu’Il soit exalté !
La hennena prend dans ses bras la petite Aziza, affublée de satins et de rubans, et, un grand couteau à la main, pour éloigner de l’enfant les esprits malins, les maladies et les accidents, elle se met à la tête du cortège. Mah’bouha vient ensuite, encore chancelante, puis des fillettes portant des cierges allumés, et enfin toutes les femmes. Le défilé pénètre successivement dans les différentes pièces du logis, et s’arrête au vestibule, tandis que la hennena franchit la porte, ramasse une pincée de poussière, et la dépose sur le front du bébé, bien armé maintenant contre les périls de l’existence.
— S’il plaît à Dieu, — répètent les invités, — nous assisterons à ses noces !
V
LA PRISON DES ÉPOUSES
Lella Salouh’a serait la plus heureuse des musulmanes si un tourment secret ne lui dévorait le cœur.
Dans sa jeunesse, elle a connu la gêne, presque le dénûment, au logis paternel et ruiné du vieux général Si Chedli ben Amor. Mais depuis son mariage avec Si Mustapha Boubakker, rédacteur à l’Ouzara, elle ne manque plus de rien. Ses armoires sont remplies de costumes, et ses coffres des mille ustensiles nécessaires à la toilette féminine. Elle habite une jolie maison, pas bien grande à la vérité, mais propre, commode, garnie de faïences au quart de hauteur, et ensuite soigneusement blanchie à la chaux. Elle ne sort jamais à pied, et se rend au hammam et aux mariages en voiture close, comme une dame. Enfin la petite négresse Mena, spécialement attachée à son service, lui épargne les ouvrages ennuyeux.
Le doux Mustapha adore son épouse, si grasse, aux larges yeux de vache, à la peau blanche et bien fardée. Ils ont deux petits garçons, vigoureux, dont l’aîné, s’il plaît à Dieu ! sera bientôt circoncis.
Les voisines et les parents envient le bonheur de Lella Salouh’a.
Et pourtant elle n’est point heureuse.
Il arrive parfois qu’un ver rongeur mine les plus beaux fruits.
J’ai deviné le tourment de Lella Salouh’a : elle habite, suivant la coutume, avec Si Salah, frère de Si Mustapha, et son épouse Lella Zeïna. Quand je vais voir ces dames, elle font assaut de grâces et d’amabilité pour moi. Le sourire est sur leurs lèvres, mais « la haine est dans leurs cœurs », et je sais par les racontars des terrasses que des scènes éclatent journellement entre elles, et que les voisines entendent leurs criailleries et les injures dont elles s’accablent.
Je vais m’asseoir, d’abord sur le divan de Lella Zeïna, puis sur celui de Lella Salouh’a. Les conversations y sont également banales, et les chambres se ressemblent : longues, étroites, un grand lit à chaque extrémité, une étagère chargée de verreries au-dessus du sofa ; deux armoires à glace flanquent la porte.
Mais chez Lella Zeïna il y a en outre un vieux piano Louis-Philippe, acheté jadis par le beau-père, Si Mohamed Boubakker, à sa première épouse : ce piano, aux cordes cassées, pourries par l’humidité, ne produit plus qu’un seul son, un sol épargné par hasard, et qui suffit à faire l’orgueil et la joie de Lella Zeïna. Chaque fois que je viens, elle tapote ostensiblement la note frêle, au timbre presque usé.
Et c’est en surprenant les regards plus haineux de Lella Salouh’a, que j’ai deviné la jalousie dont elle est incendiée.
Malgré son amour et sa déférence aux caprices de sa femme, Si Mustapha ne saurait lui payer un piano, lui qui gagne quatre-vingts francs par mois à l’Ouzara.
Je le rencontre souvent, revenant de son travail, un petit paquet à la main contenant des bonbons, une tacrita de soie, une babiole…
— C’est pour Salouh’a, — me dit-il avec un bon rire, — les femmes aiment les sucreries et les parures.
Ces attentions ne calment point l’envie de Lella Salouh’a. Elle est plus jeune, plus belle, plus comblée que sa belle-sœur, dont le mari est indifférent et coureur. Mais Lella Zeïna possède un piano cassé, au son unique, et Lella Salouh’a n’en a pas…; une guerre farouche s’en est allumée entre les deux femmes. L’une ou l’autre y restera.
Lella Zeïna est petite, boulotte, et brune, avec un nez trop court et une bouche sensuelle dans la face ronde. Malgré la défense de son mari, elle passe des journées entières penchée au moucharabié du premier étage, surveillant l’impasse où jouent les chats et circulent rarement les humains.