DES BONNES
MOEURS ET HONNESTES
CONTENANCES QUE DOIT GARDER
un jeune homme, tant à table
qu'ailleurs, avec autres notables
enseignemens.

Oeuvre composé premierement en Latin par M. Jean Sulpice de sainct Alban, dit Verulan:

Et nouvellement tourné & traduit en rime Françoise par Paraphrase par M. Pierre Broë practicien de Tournon sur le Rhosne.

A Paris,
de l'Imprimerie de Leon Cavellat, au mont sainct Hilaire au Griphon d'argent:

1584.

A la Jeunesse.

Nul ne se doit à table avancer,

Ne de manger ou boyre commencer

Qu'elle ne soit benite & consacree

A Dieu du ciel qui toutes choses cree:

Qui ce divin precept mesprisera

D'y assister plus qu'indigne sera.

Entre vous qui venez à table,

Gardez ce sommaire notable.

Ayez maintien joyeux & beau,

Et prenez du sel au cousteau:

N'ayez soucy que mangerez,

Ny au dessert ne plongerez:

Fuyr querelles bien vous plaise,

Soyez droit assis à vostre ayse:

Ne faictes point la nappe sale,

Ny graterez à votre gale:

Servez aux autres sans priere,

Le morceau ne jettez arriere:

Et boyrez petit à la fois:

Graces rendez au Roy des Roys.

Premier livre des bonnes mœurs & honnestes contenances qu'on doit tenir à table & ailleurs: avecques autres notables enseignemens.

J'ay grand desir mon enfant jeune & tendre

De t'enseigner, & te donner entendre

Certains precepts & doctrine notable

Des bonnes moeurs qu'on doit garder à table:

Ayant de toy opinion certaine

Qu'en te monstrant je ne perdray ma peine:

Mais garderas à la table & ailleurs

Mes mots dorez, qui sont par trop meilleurs

En tous bons lieux que thresor ne chevance,

Ayant tousjours honneste contenance:

En quoy faisant tu auras double fruit

D'estre à vertu comme aux lettres instruit.

Au premier donc que t'en faire lecture,

Bien cognoissant ta docile nature

Je te requiers les vouloir observer,

Pour ton honneur sans tache conserver,

Et les gardant estre tant curieux

Que sans cesser il soient devant tes yeux.

Premierement avant que t'en venir

A table asseoir il te doit souvenir

De regarder des pieds jusques à la teste

Ton vestement s'il est bel & honneste,

Robbe, sayon, pourpoint, chausses bonnet,

Chemise & tout soit sans tache bien net:

Prens garde aussi par singuliere usage

Qu'il n'y ait point maculle en ton visage.

Apres avoir pensé ou vestement,

Tu laveras tes mains honnestement

Et les desseche en façon honnorable,

Puis t'asseoirras en place convenable.

Sur toutes chose admonester te veux

Que tu n'aye point le nez ord ne morveux,

Car trop serois à moquer & reprendre

S'on te voioit distiller ou descendre

Du nez en bas la roupie ou morveau,

Qui te feroit estre estimé pour veau.

Et ne te faut ton sens tant esloigner,

Que tu oublie à tes ongles roigner,

Qu'ils ne soient longs & le doigt surpassans,

Mais les tiens netz comme plein de bon sens.

Souvent pigner tes cheveux te souvienne,

De l'oublier garde qu'il ne t'advienne,

Car s'on y voit attachez paille ou plume,

On cuidera que se soit ta coustume

D'ainsi tenir mal pignez tes cheveux,

Et dira l'on que tu és paresseux.

Ne plus ne moins dit on des escoliers,

Qui portent ords & mal nets leurs souliers:

Frotte tes tiens & les netty' souvent,

Qu'il n'y soit veu crotte d'oren-avant,

Bourbe, sablon, poudre, ny autre terre,

Mais les tien nets & polis comme un verre.

Un autre point maintenant je te touche,

C'est qu'il te faut souvent laver ta bouche

A celle fin qu'à la langue n'aux dens

Ne soit trouvé par succession d'ans

Du jaune roüill', ou autre telle ordure,

Qui tient illec de nature aspre & dure:

Car sans mentir parlant à peu de plaid

On trouveroit cela infame & laid.

D'un autre point aussi je t'admoneste,

Garde toy bien de te gratter la teste

Devant les gens tant qu'à table seras:

Puces & poux aussi ne chasseras

Ny autre beste, ou meschante vermine,

Quoy qu'en ton doz ou en ton col chemine.

Et ne t'advienne à chercher les cirons,

Poignes crever, grater aux environs,

Ne faire cas de semblable inconstance:

Car ce faisant tous ceux de l'assistance,

Soient ils a table ou servans par la salle,

S'en moqueroient comme d'un ord & sale,

Si tu venois à tousser ou cracher,

Esternuer ou bien à te moucher,

Ou à jetter de quelque autre excrement,

Par bouche ou nez, à table ou autrement,

Devant les gens en aucune maniere,

Souvienne toy te tourner en derriere,

A celle fin que faisant en ce point,

Les assistans ne s'apperçoivent point

Que de ton corps vienne par grand laidure,

Dedans le plat crachat ou pourriture.

Et si la toux asprement te pressoit,

Et du crachat en ta bouche croissoit,

Tourne ton doz, & a peu bruit le crache

Sans l'avaler: car on t'en tiendroit lasche.

En te mouchant ne sois point tant nouveau

De ta main nue empoigner le morveau,

Mais le prendras plus convenablement,

D'un linge blanc pour faire honnestement.

Si de roter te venoit appetit

Ferme ta bouche, & te tourne un petit,

Faisant couler ce vent ord & nuisible,

A peu de bruit, ou nul s'il est possible.

Mais de peter garde qu'il ne t'eschappe,

Retien ce vent & en dedans l'atrappe,

Ferme le trou, joins les fesses ensemble,

Et serre fort encores qu'il te semble

Que la douleur te deust tant tourmenter

Comme une femme approchant d'enfanter:

Car pour un pet ord puant & infame

Fait à la table, il n'est homme ne femme

Qui ne te dist que tu es à outrance

L'un des plus grands archevilains de France.

J'en dy autant sur ce propos icy

Si tu avoit ocultement vessi:

» Car quelque cas que die le Stoique

» Le rot, le pet, & la vesse impudique

» Sont reprouvez en bonne compagnie:

Il n'est celuy qui sans honte le nie.

Avecques ce quiconque à toy assiste

Estant à table il te faut estre miste,

Et ton maintien honnestement renger,

Soit à trancher à servir ou manger:

Car si tu veux ne tomber en opprobre,

Certainement il te faut estre sobre,

Net & quillet en ce que mangeras,

Et que pour toy ou autre trancheras,

Servant à ceux qui aupres toy seront,

Qui d'estre miste assez t'estimeront,

Là ou pour vray si tu és desonneste

Blasmé seras de tous ceux de la feste,

Et pource donc evite saleté

A ton pouvoir gardant honnesteté.

Je ne dy pas qu'en mangeant ou servant,

Et mes precepts que j'ay dit observant,

Tu sois en rien facheux ou singulier

En controuvant de mines un milieu

Plus qu'il ne faut par curiosité,

Sentans leur gloire en singularité,

Dont on pourroit te nommer fantastique,

Ou inventeur de nouvelle pratique:

Car toy estant trop supersticieux

On te pourroit nommer sot glorieux:

Tu garderas donc mediocrité,

Laquelle tient de grand' civilité.

Voyla comment il te faut contenir

Et belle geste à la table tenir,

Si tu veux faire estimez ta personne,

Et que chacun loz & honneur te donne.

L'autheur enseigne les vertus de l'esprit dont on doit user en compagnie, & quels vices on doit eviter.

Encor' ay-je ce grand precept à dire

Que tu ne dois d'aucun absent mesdire,

Mais si quelcun d'aventure en mesdit

Tu luy feras en douceur contredit,

Luy remonstrant par langage amiable

Qu'autruy blasmer n'est chose convenable.

Et s'il trouvoit par colere odieuse

Ta remonstrance aucunement fascheuse,

En respondant quelque mot à travers

Qui fust facheux mal sonant & pervers

Dont tu serois à courroux provoqué,

Tel prompt courroux soit soudain revoqué,

Et ne sois pas legier à contester,

Dont tu pourrois les oyans infester.

Constant seras non contumelieux,

Ne tance point par mots injurieux

Mais plein de sens en prudence rassis

Te contiendras tant debout comme assis:

Serre tes dens, mors ta langue insensée

Ne declairant plus avant ta pensée:

Car il est laid & chose reprochable

Tenir propos de controverse à table:

Et se pourront quelques ung arrester

Que tel caquet vient par trop beuveter:

Et parce donc garde que de ta bouche

Ne sorte mot que l'honneur d'autruy touche,

D'aucune sale ou vilaine parolle,

Dont on te peust estimer teste folle:

Car on ne tient aucun pour gueres sage,

S'il est noysif & hautain en langage:

Un mesdisant, eslevé, colerique,

En produisant toute parolle inique,

Comme arrogant & fol presomptueux:

Mais au contraire on le tient vertueux

S'il est honteux & sçait faire silence,

Oyant quelcun qui feroit petulance.

Or tasche donc tant qu'il sera possible:

D'estre courtois, humain, doux, & paisible:

Non point folastre, esventé ne volage

Comme seroit un pitaut de village:

Tant que chacun clairement te cognoisse

Estre nourry entre gens de noblesse.

N'obeis point au ventre aucunement:

Ne sois friand, yvrogne ne gourmant:

Car si tu es noté de friandise,

De lecherie, yvresse & gourmandise,

Tu n'en auras que blasme & deshonneur,

Fusses tu fils d'un Prince ou Gouverneur:

Soit dont en ce constant & resolu,

Que tu ne sois estimé dissolu.

Prend garde aussi au peché de luxure

Qui maint jeune homme a mis à la frissure,

Au chauderon de la grosse verole,

Qui ses suppots traite mal & affole:

Fuis folle femme à elle ne t'atache,

Car il en vient trop dangereuse tache.

Aussi fuiras le peché d'avarice,

Qui est le fond, & source de tout vice.

Souvienne toy moderer ta colere

Ne par courroux ou ire ne t'altere:

Car tel fureur qui est soudain & prompt,

Esmeut le sang, qui puis tost se corrompt,

Et si surprend le sens si tres-avant

Qu'on ne cognoist Dieu ny homme vivant.

Tu ne seras envieux ne hautain,

Enflé d'orgueil: car tien pour tout certain

Qu'il n'est à Dieu chose plus desplaisante:

Et pource donc de tout orgueil t'absente,

Et te gouverne ainsi modestement

Qu'on ne te puisse hayr aucunement.

Comme non plus tu ne porteras haine

A qui que soit heure, jour ne semaine:

Et si par cas le courroux t'escarmouche,

Chasse le tost que le Soleil n'y couche.

Sois diligent non paresseux en somme,

C'est un peché mal seant au jeune homme:

Prens mon conseil pour en fuir la lice

Occupe toy en honneste exercice.

Tous autres cas meschans & reprouvez

Qui sans honneur te sembleront trouvez,

Tous jeux facheux, tout passetemps infame,

Dont tu ne peux acquerir fors que blasme,

Et qui revient au desplaisir d'autruy,

Retire t'en, ne t'en mesle meshuy.

Et s'il t'advient par cas inopiné,

De rencontrer un mal moriginé,

Un mesdisant coustumier de mal faire,

Un scandaleux ou mutin ordinaire,

Ou autrement homme de deshonneur,

Tant que tu veux parvenir à bon heur

Separe toy loing de sa compagnie,

Fuy t'en de luy: car nul est qui te nie

Qu'il vaudroit mieux t'acointer de la peste,

Que d'un tel homme, odieux & moleste.

Quand tu auras quelque chose promis,

Garde ta foy pour acquerir amys:

Car cela sent toute virilité,

Qu'un jeune enfant garde fidelité.

Tu peux bien estre hardy entrepreneur

De chose honneste ou n'a que tout honneur,

Aventureux par moyenne mesure,

Sans trop surtout: car si par adventure

Par arrogance on te voit entreprendre

Chose impossible à ta jeunesse tendre,

On te pourra nommer fol temeraire:

Et croy aussi qu'on ne se pourra taire

De te nommer des bons esprits minime,

Si l'on te voit par trop pusillanime,

Honteux, craintif, sans faire aucun devoir

De te monstrer devant gens de sçavoir,

Lors qu'il est temps de se mettre en avant,

Et de monstrer ce peu qu'on est sçavant,

Si tu es tel on te dira nigaut,

Sot, & niays, homme qui rien ne vaut,

Doncques fault il par mediocrité

Estre hardy hors de temerité

Sans estre aussi entre gens trop timide,

Mais en ces deux prens raison pour ta guide.

Et pour autant qu'en prenant maint repas,

Le plus souvent silence n'y est pas,

Il ne te faut du tout estre muet,

Mais parler peu, que ne sois dict huet:

Car lors qu'on voit quelque sot en ce point

Presque muet, ou qui ne parle point,

On le renvoye au lit prendre repos,

Ou l'on ne doit tenir aucun propos.

Si ne faut il pourtant trop babiller,

Comme jangleurs qui ne font que railler: