Le specule des pecheurs. L'exortation des mondains. L'exemple des dames.

Jean Castel

En ce present volume sont contenus troys livres. [Le premier] est nommé le specule des pecheurs. [Le second livre] est appellé l'exortation des mondains tant gens d'eglise comme seculiers. [Le tiers livre] se nomme l'exemple des dames et damoiselles et de tout le sexe femenin. Le premier nommé le specule des pecheurs contient quinze chapitres principaulx. [Le premier chappitre] admonneste comment on se doit inciter a bien faire et se repentir de ses pechés envers dieu. [Le second chappitre] recite comment il fait bon retenir les paroles en ce livre escriptes en soy desprisant et le monde. [Le tiers chappitre] enseigne comment on doit penser qu'on est viande a vers et qu'on deviendra a la fin cendre. [Le quatriesme chappitre] demonstre comment aucun parent ne amy ne peut secourir son prochain a l'eure de la mort et des grandes douleurs qu'on y seuffre. [Le cinquiesme chappitre] parle comment on put comme charougne après la mort et comment les plusgrans clers se doyvent humilier en leur science. [Le sixiesme chappitre] enseigne comment les plusgrans clers dessusdicts ne sont pas les plus consciencieux aucunesfois. comme dit saint bernard. [Le septiesme chappitre] demonstre comment nous devons penser que c'est toute povreté et misere de nostre conception [Le huytiesme chappitre] enseigne comment ce nous est grant abus de vestir de vestemens precieux nous corps qui seront en la fin pourris pour devestir nostre ame de vertus. [Le .ix. chappitre] enseigne comment nous devons penser que sont devenus les plusgrans du temps passé qui furent comme nous sommes et que peu leur ont profité leurs honneurs. [Le .x. chappitre] demonstre comment nous devons souvent regarder aux eglises les sepultures et aux charniers des cymetieres les ossemens de ceulx qui jadis furent. [Le xi. chappitre] parle de l'orreur horrible qu'on a des visions qu'on veoit a l'eure de la mort et après mort sans aide d'ami [Le .xii chappitre] parle de la maniere du terrible et espoventable jour du divin jugement ou chacun viendra conter de ses mesfaictz. [Le .xiii. chappitre] recite comment les dannés seront en corps et en ame tourmentés après le jour du jugement. [Le .xiiii. chappitre] contient les principales peines des dannés en demonstrant que leur ont prouffité chasteaulx terres possessions et richesses. [Le .xv. chappitre] recite les principalles joies de paradis selon les divines escriptures des saincts sacrés docteurs

[Le second livre] nommé l'exortation des mondains tant d'eglise comme seculiers contient six chappitres principaulx divisés en six balades. [Le premier chappitre] en balade demonstre comment l'omme doit vivre pour avoir paix a dieu et au monde pour contempner toutes richesses et amander sa vie. dont le refrain est Par ce moien nous aurons tousjours paix. [Le second chappitre] compris en balade parle contre ceulx et principallement gens de court qui aiment ce maleureux monde pour perdre la vie eternelle dont le refrain c'ensuyt Homme desfait et a perdicion. [Le troisiesme chappitre] en balade remonstre comment toutes gens d'eglise et en especial parle aux prelas comment ilz se doivent despriser et le monde aussi en menant bonne vie dont le refrain s'ensuyt en deux vers Mais sçais tu quant demain par adventure. Ou aujourd'uy pourtant donne toy garde [Le quatriesme chappitre] en balade bien proufitable contient les principalles joyes de paradis et les peines d'enfer dont le refrain s'ensuyt Qui tousjours dure et qui jamais ne cesse. [Le cinquiesme chappitre] en balade remonstre comme on doit aprendre a bien vivre pour bien mourir et renuncier au monde dont le refrain s'ensuit Pour bien mourir et vivre longuement. [Le sixiesme chappitre] en balade remontre comment on doit acquerir le tresor des cieulx et despriser toutes richesses don le refrain s'ensuit. Ou chacun peut sans riens mettre tout prendre

[Le tiers livre] nommé le mirouer des dammes et damoiselles et l'exemple de tout le sexe femenin contient en effect comment toute beaulté richesse puissance renon honneur noblesse possession et toute domination tourne et fine en douleur en povreté et en tristesse par quoy on doit si bien vivre sur terre en soy desprisant devant la mort qu'on puisse regner sans fin lassus ou est vie perpetuelle

Cy commance le specule des pecheurs fait et compilé pour le salut des ames sur pluseurs divines escriptures des saincts docteurs par frere jehan de castel religieux de l'ordre saint benoist et croniqueur de france.

Et pource que pluseurs profons clers ne se delectent pas a oyr choses faites et versifiees toutes en françois ou en prose. ne aussi pluseurs gens simples lais a escouter livres en latin tant en proses comme en mettres affin que les clers et les lais soient aucunement contans ledit specule a esté fait et composé tant en latin comme en françois mixtionné en pluseurs lieux a la requeste de reverend pere en dieu messire jehan du bellay noble homme evesque de poitiers et abbé de saint florent près de saulmur au dyocese d'angiers l'an de grace mil quatre Cens .lxviii

Le premier chappitre du premier livre

Sens sans conseil et aussi sans prudence

Ce dit moyse utinam saperent

En oultre plus dit pour l'intelligence

Du temps futur et intelligerent

Novissima atque providerent

Pour ung chacun de bien faire advertir

Helas pourtant vueillons nous convertir

Considerons nostre fragilité

Et regardons nous jours qui sont si cours

Las nous voions guerre et mortalité

Venir vers nous las plus tost que le cours

Si tost aller et n'y voulons attendre

Las pensons y pour dieu sans plus attendre

O sentence de dieu salut portante

Par la quelle nous est instruction

De sapience et aussi confortante

De contenence humble amonition

De divine grace acquisition

Exaulcement aussi de penitence

Semblablement mirouer de providence

O de jesus nostre doulx createur

Et plasmateur miranda bonitas

O de jesus nostre vray curateur

Et redempteur maxima caritas

O du sauveur dulcis benignitas

Qui ses servans de mort a vie a mis

Nous sommes serfs mais a dieu bien servir

Le temps passé feusmes trop negligens

Dont la grace n'avons peu desservir

De la quelle sommes tres indigens

Helas pourtant soions plus diligens

Le temps futur tant que serons en vie

Et de bien faire aions tousjours envie

Mauvais sommes et desservi avons

Mort plus que vie et si cognoissons bien

Que nous mourrons et l'eure ne savons

Ne de nous jours le nombre aussi combien

Et toutesfois pour nous mouvoir a bien

Qui a tout mal est tousjours different

Dieu nous conseille utinam saperent

Qui est l'omme s'il a entendement

Qui ne se doyve en cueur trop resjouir

Quant il congnoist que de son sauvement

L'advise dieu comme icy peut oyr

Pour le fayre du royaume jouir

Lassus sans fin que ceulx possideront

Qui precepta sua bien garderont

Pourtant sur tout les mandemans gardons

Studiose atque impleamus

De les briser bien nous contregardons

Sed devote ea diligamus

Et a yceulx hic obediamus

Ou aultrement saint pol dit que nous sommes

Miserables sur tous les meschans hommes

Mais pour le mettre a execution

Il nous convient premierement savoir

Que nous devons de toute affection

Sur toute rien dieu en grant crainte avoir

Nostre prochain amer sans decevoir

Pareillement ce qui peut a dieu plaire

Et haïr tout ce qu'il luy peut desplaire

Or acomplir ceci on ne pourroit

Aucunement sans la grace acquerir

Mais qui sa grace acquerir bien vourroit

De cueur contrit le fauldroit requerir

Bien pur et net pour le moyen querir

D'avoir son aide et son conseil ensemble

Car par ces points nous l'aurons se me semble

Helas pourtant en estat nous mettons

En requerant a dieu misericorde

Et desoresmais chose ne commetons

Dont nous soions envers luy en discorde

Mais ung chacun de moyse recorde

Le saint prophete homme en dieu reverend

Ceste leçon utinam saperent

Le second chappitre

O chers freres queso que legitis

Retenés bien et intelligite

Et inquantum deum diligitis

Oblivisci hec verba nolite

Car qui bien pense en ceste auctorité

Il mect remede en son temps advenir

Par quoy encore a bien peut parvenir

Car pour certain hujus sentencie

Supradicte consideratio

Est medela false malicie

Superbie atque destructio

Similiter evacuatio

De venteté qui n'est que vanité

Parfection aussi de sanctité

Luxurieque effugatio

Et d'envie c'est toute extinction

Discipline atque constructio

Et de salut c'est preparation

Et pourtant dieu pour la salvation

Des negligens ut bonum facerent

Dit a moyse utinam saperent

Heu heu quam pauci sunt au monde

Qui sapiant de dieu ceste sentence

Ne qui tiennent leur conscience munde

Ou qui portent de leurs maulx penitence

Ne qui facent auchune resistence

Contre la chair le monde et l'annemi

S'aucuns le font ce n'est pas a demy

Dieu que peu sont qui aient congnoissance

Que leur chair soit cendre et corruption

Ne qui pensent en leur ville naissance

N'a leur pechés n'a leur salvation

Encore moins qui recordation

Aient d'enfer ne de leur mort soudainne

Tant les deceoit ceste vie mondainne

Pourtant dieu veult que tousjours en prudence

Soit des pecheurs le cueur et la pensee

Et pource affin que par la providence

Sa majesté ne feust plus offensee

Par malice souuant d'eulx pourpensee

Et qu'a leur fin bene concuperent

Dire leur fist utinam saperent

Las et pourtant chers freres concevés

Ceste sentence et ne l'oubliés pas

Car vous sçavés et bien aparcevés

Que ce monde n'est que ung petit trespas

Ou nous courons trop plus tost que le pas

Sans y mettre provision future

Las pensons y comme a dit l'escripture

Trescher frere ceste admonition

Cum studio de cueur ferme et estable

Et par grande deliberation

Conceoy souvant qu'elle est proufitable

Tesmoing moyse homme tant veritable

A tout pecheur qui bonne fin veult faire

Et ses briefs jours en bonne euvre parfaire

Car tout ainsi comme l'audeur d'encens

S'il n'est au feu tu ne sens propement

Ne plus ne moins des saincts escrips ton sens

La sentence ne conceoit nullement

Nisi primo sapias clerement

Intelligas et sepe studeas

Novissima atque provideas

Ecce frater carissime tibi

Tria in hec ponuntur cest science

Premierement que ponitur ibi

Qui procede de vraye sapience

Intelligence et aussi providence

Ce sont trois temps que savoir te convient

Le temps passé le present et qui vient

Pourtant dieu veult cher frere que tu saches

Que la vie presente est fugitive

Pleine d'orgueil d'envie et d'autres taches

Toute pollue umbreuse et transitive

D'avarice corrumpue et chetive

Dont l'antree est plourable et douloureuse

Et l'issue terrible et langoureuse

Pource de tant que plus aparcevons

Ce perilleux monde estre miserable

De tant plus tost contempner le devons

Comme une chose orde et vituperable

Pour acquerir le païs pardurable

Lassus sans fin ou dieu tient son empire

Et ou nostre ame et nostre cueur suspire

Dieu veult aussi que tu penses comment

Tu es fragile et povre de nature

Et que du ventre yssis premierement

De ta mere trespovre creature

La quelle mere est terre et porriture

Et en la fin retourneras en terre

Ou y fauldra que ton corps on enterre

En la misere et povreté aussi

De ce monde tu entras devenu

Pleurant tes jours et aussi tout ainsi

Retourneras comme tu es venu

Puis que de eve naistre il t'a convenu

Qui fut creee en paradis terrestre

Et nee en terre il te fauldra terre estre

Doncques tes jours comme est dit lugendo

In hunc mundum nudus introisti

Et en labour ad mortem currendo

De jour en jour transis et transisti

Et non obtant que dives fuisti

Et habeas adhuc divitias

Quid valet hoc puis que a mourir cy as

Substancia terrena comparee

Perpetue et eterne vice

La quelle vie au peuple est preparee

Qui a bien fait et tout mal evité

Lequel de dieu est lassus invité

Ubi est pax et summum gaudium

Est charge et fés et non subsidium

Comparata vita temporalis

A l'eternelle es cieux felicité

Sine fine promissa non malis

Sed electis qui ont adversité

Aux quelz promise en la haulte cité

La couronne dieu qui sans fin vie a

Magis mors est dicenca quam vita

Le troisiesme chappitre

Entens aussi car comme en la valee

De misere tu languis ung pou cy

Toute ta vie en decours tost allee

Tu es en peine en douleur et soucy

Malade ou vain de vertus povre aussi

Plein de peché du corps et de l'ame ort

En attendant prochainement la mort

Et après mort mangé seras de vers

Pource tousjours vive deo gratus

Et nuyt et jour en recordant ces vers

Toti mundo esto tumulatus

Mundus corde transire paratus

Monstrant exemple omnibus tibique

Car mort t'atant nuyt et jour ubique

O comme eureux l'omme et benoist sera

Et son ame plaisant a jesus christ

Qui nuyt et jour en son cueur pensera

Les proverbes qui sont cy en escript

Bien est conseillé celuy qui escript

Intelligit ces choses et videt

Novissima sapitque providet

Frater ergo time et diligas

Deum tuum de cueur pur et parfait

Quid sapias et quid intelligas

Desoresmais advisé en ton fait

Ou aultrement tu es homme defait

Nisi serves supradicta dicta

Que dieu pour nous a moyse escript a

Restat ergo modo providere

Novissima par le conseil du sage

Qui nos in hoc voluit docere

En ses escrips disant en son langage

Que nous devons remambrer en courage

Tousjours la fin aussi en tous nous euvres

Pource cher frere il fault qu'en cecy euvres

Et par ainsi tu ne pecheras point

Ineternum. par quoy sauvé seras

Mais encores scavoir te fault ung point

Par le quel point sauvement tu auras

C'est qu'a present tu t'apareilleras

Disant je suis tout prest et conseillé

D'estre au conseil de dieu appareillé.

Videlicet ut pacis capiam

A cetero le chemin et la voye

Le temps passé etiam sapiam

Et le present intelligam et voye

Novissima pariter je pourvoye

Que nous devons le temps futur entendre

Si qu'après mort l'ame a dieu puisse rendre

Sed dic michi que sunt novissima

Providere nisi terribilis

Illa hora et amarissima

In qua tua anima labilis

Pauperrima et miserabilis

Hors de ton corps tramblant vouldra saillir

Quant les mauvais la vouldront assaillir

Croy moy doncques toy qui peus ceci lisre

Car se tu as consideration

Du temps futur mieulx ameras elisre

D'y pourveoir pour ta salvation

Que du monde la domination

Car comme lon dit la fin tousjours couronne

Mais qui n'y pense il n'aura ja couronne

Frater ergo si bene saperes

Que dei sunt tousjours dieu doubteroies

Semblablement si intelligeres

Que mundi sunt les cieux desireroies

Et en après se tu consideroies

Que c'est d'enfer ta fin provideres

Et grant horreur en ton cueur haberes

Le quatriesme chappitre

Qui est celuy de tous tes chers amis

Et bons parens qui viendra par effort

Pour toy aider a ta mort cum armis

Et gladiis pour te donner confort

Certainement tu n'as parent si fort

N'amy aussi ne verras a quelque heure

De ton trespas qui t'aide ou te sequeure

Deça dela assés regarderas

Vers les hommes quant tu vouldras mourir

S'ilz t'aideront mais tu ne trouveras

Parent n'amy qui vueille a toy courir

Ne qui te puisse aider ne secourir

Mais ton refuge adoncques seulement

Sera sans aultre. A dieu totellement.

Cher frere ergo pense quo timore

Est ce bon dieu ubique timendus

Repense aussi tecum cum amore

Est ce seigneur semper diligendus

Quo honore aussi venerandus

Qui en la mort seul donne auxilium

Et paradis post hoc exilium

Reduc ergo et remembre en tes fais

L'eure et le jour souvant que tu mourras

Et des mesfais que piessa tu as fais

Confesse toy le plus tost que pourras