ADOLPHE RETTÉ
Du
Diable à Dieu
HISTOIRE D’UNE CONVERSION
PRÉFACE DE
FRANÇOIS COPPÉE
VINGT-TROISIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
A. MESSEIN, Succr
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1907
DU MÊME AUTEUR
VERS | ||
| Cloches dans la nuit (épuisé). | Poésies1889-1897 (en réimpression). | |
| Une belle dame passa. | ||
| L’Archipel en fleurs (épuisé). | ||
| La Forêt bruissante. | ||
| Les Blessés (épuisé). | ||
| Poésies, 1897-1906 (Campagne première. Lumières tranquilles.Poèmes de la Forêt et derniers vers). In-12 | 3 fr. 50 | |
PROSES | ||
| Trois dialogues nocturnes. | ||
| Le Symbolisme (Anecdotes et Souvenirs), 1 fort volumein-12 | 3 fr. 50 | |
| Dans la Forêt (Impressions de Fontainebleau). In-12 | 2 fr. » | |
| Virgile puni par l’amour (Contes de la forêt de Fontainebleau).In-12 | 3 fr. 50 | |
SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE BUSSIÈRE.
Il a été tiré de ce livre quinze exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 15
PRÉFACE
Dans la tempête d’impiété qui sévit sur la France et quand les malfaiteurs qui la gouvernent s’efforcent de détruire dans l’âme du peuple jusqu’au dernier vestige du sentiment religieux, nous avons du moins une consolation, c’est le retour pur et simple à la vérité chrétienne d’hommes d’élite, d’esprits très remarquables à divers titres, les uns par la force de la pensée, les autres par les dons de l’imagination. Les futurs historiens de notre littérature à la fin du XIXe siècle seront forcés de reconnaître, par exemple, que Brunetière, le grand critique, le puissant dialecticien, que Bourget, le pénétrant romancier, l’excellent peintre de la société moderne, que Huysmans, le rare et précieux artiste en style, que Verlaine, le poète délicieusement naïf, malgré ses égarements, furent des catholiques — et des catholiques qui, tous, sont revenus à la foi après l’avoir longtemps oubliée ou perdue.
C’est encore un intellectuel, un poète — car Adolphe Retté est un poète à qui ses sensations et ses rêves ont souvent inspiré de beaux et nobles vers — oui, c’est un vrai poète qui nous raconte l’histoire de sa conversion dans le petit livre que voici. Tous ses lecteurs partageront, je crois, l’émotion profonde qu’il m’a donnée.
Certes, il revient de loin, le malheureux poète, et il a longtemps erré dans les plus mauvais chemins de la pensée avant de tomber, brisé de douleur et de lassitude, au pied de la Croix qu’il embrasse aujourd’hui éperdument, comme un naufragé étreint une épave.
Les convertis que j’ai nommés tout à l’heure ont pu, pendant bien des années, passer avec indifférence devant cette divine Croix. Quelques-uns — et j’en suis, mea culpa — déplorent amèrement la sotte légèreté et la dangereuse audace avec lesquelles ils ont quelquefois parlé des choses saintes, et il est plus d’une page dans leurs anciens écrits dont ils rougissent et qu’ils condamnent. Mais ici, la faute — ou plutôt le malheur — fut pire.
Elevé sans foi, Adolphe Retté, ayant atteint l’âge d’homme, devint un athée, un matérialiste militant. Compagnon des ennemis de la religion, il a même participé à leur œuvre détestable. Comment donc en est-il arrivé à l’horreur de son passé, à l’impérieux besoin de croire en Dieu et d’obéir à ses commandements et à ceux de son Eglise ? Vous l’apprendrez par sa très humble et très courageuse confession.
Lisez ! Suivez avec lui le douloureux itinéraire qui l’a conduit du faux au vrai, du péché à l’état de grâce, du blasphème à la prière et — comme il le dit si fortement — du diable à Dieu ! Descendez dans l’abîme de cette âme au désespoir, de ce cœur déchiré. Ecoutez le tragique dialogue entre le bien et le mal, assistez à la lutte furieuse entre la lumière et les ténèbres, entre le désir de la mort, du suicide, du néant, et l’effort vers la vie éternelle !
Plus d’une fois, vous songerez avec épouvante : « Cet infortuné va succomber !… Il est perdu !… »
Non pas. Rappelez-vous le démoniaque du pays des Géranésiens, qui vivait dans les sépulcres et que nul ne pouvait dompter. De même qu’il délivra ce possédé, Notre-Seigneur va chasser de cette conscience à la torture tous les démons, celui de l’orgueil, celui de l’impureté, celui de la haine. Poursuivez la lecture de ces pages vibrantes de sincérité, palpitantes de repentir, brûlantes de foi, d’espérance et d’amour.
Voyez ! Le blasphémateur d’hier est maintenant en adoration devant son crucifix et prie la Vierge Marie avec la candeur d’un enfant. N’y a-t-il pas là manifestement une preuve extraordinaire, osons le dire, une preuve surnaturelle de l’infinie miséricorde et de la toute puissante grâce de Dieu ?
Parce qu’il m’a crié au secours dans sa détresse morale, parce que je l’ai envoyé tout naturellement vers l’excellent et saint prêtre qui a tracé le signe du pardon sur son front humblement incliné et qui, pareil à Jésus calmant les flots, a fait descendre la paix dans son âme orageuse, Adolphe Retté a souhaité quelques lignes de moi au début de ce livre qui n’a pourtant besoin d’aucune recommandation. Il conquerra tous les cœurs vraiment chrétiens, vraiment charitables ; ils voudront, j’en suis certain, le faire connaître et répandre la bienfaisante atmosphère qui s’en dégage.
Quant à moi, il me laisse la plus douce des certitudes, celle qu’une âme est sauvée, et la bonne joie de savoir que la religion persécutée compte désormais un défenseur de plus dans la personne de ce bon poète, fortifié par la pénitence et la prière et prêt à mettre au service de sa foi tout son courage et tout son talent.
François Coppée.
15 avril 1907.
PRÉAMBULE
Amené à la vérité par la grâce de Dieu tout-puissant et par l’intercession de la Sainte Vierge, l’auteur des pages suivantes n’a point pour objet de raconter sa vie. Pour la clarté de sa narration, il suffit de mentionner qu’élevé sans la foi, victime de discordes familiales, il fut, dès l’âge de douze ans, à peu près abandonné à lui-même.
Mis au collège dans une ville protestante, il suivit les pratiques de l’hérésie dite : Confession d’Augsbourg. Mais il n’en fut pas influencé. Il n’en garda qu’une croyance, assez vague et assez confuse, à l’existence de Dieu et beaucoup d’éloignement pour une doctrine où il n’avait trouvé que sécheresse et prédominance rigide du règne de la Loi sur le règne de la Grâce.
A dix-huit ans, il s’engagea comme soldat. C’est alors que commencèrent des ribaudailles et des folies où son corps se rua de même que son âme.
Rentré dans le civil, l’auteur suivit la vocation littéraire qui le sollicitait impérieusement depuis son enfance. Il écrivit des livres de vers et de prose, dont la plupart mêlent l’érotisme au blasphème. Il les réprouve, aujourd’hui, de tout son cœur.
Il se laissa aussi séduire par l’utopie socialiste. Il chut dans l’ornière où s’embourbent ceux qui, possédés par l’orgueil de la Science, s’imaginent préparer l’avènement d’une humanité satisfaite dans tous ses appétits et qui se ventronillerait, parmi des auges d’or, sur un globe où il n’y aurait plus ni Dieu ni Maître. Revenu de cette illusion, il oscilla, par crises alternatives, entre le paganisme, avec ses joies sensuelles, aggravées de dureté à l’égard d’autrui, et une sorte de bouddhisme brumeux qui le portait à nier la réalité du monde sensible, à jongler avec des larves et à désirer se dissoudre, le plus tôt possible, dans la nuit sans étoiles du Nirvâna.
Enfin, après des culbutes réitérées dans le fumier de la débauche, de longues souffrances, des épreuves matérielles et morales de toutes sortes, il fut tiré de la voie de damnation éternelle, où il progressait au pas de course, par le plus adorable des miracles. — Au moment où il désespérait de tout, même de l’Art, et où, las de se dégoûter lui-même, il rêvait de suicide, la Grâce le foudroya.
C’est le récit sincère et scrupuleusement exact de cette conversion qu’on va lire.
L’auteur l’a écrit dans un ferme esprit de pénitence et avec l’espoir qu’il lui en sera tenu compte au Ciel pour la rémission de ses erreurs et de ses fautes.
Que la Très sainte Trinité, que la Vierge immaculée, sa douce Etoile du Matin, que son bon Ange lui soient en aide.
Ainsi-soit-il.
Arbonne, novembre 1906.
DU DIABLE A DIEU
PREMIÈRE PARTIE
Deus, in adjutorium meum intende. Domine, ad adjuvandum me festina.
(VÊPRES)
I
C’est à Fontainebleau, dans une petite salle, au fond de la cour d’un café. Trois ou quatre papillons de gaz tremblotent d’une façon parcimonieuse. Des bancs sans dossier s’alignent depuis la porte d’entrée jusqu’à trois pas d’une table derrière laquelle, assis sur une chaise de paille, je pérore. Les murs sont nus et crasseux, le plafond bas, humide et crevassé.
L’auditoire comprend des ouvriers de Fontainebleau et d’Avon : des jeunes et des vieux, quelques petits commerçants dont les affaires périclitent, un commis-voyageur en collectivisme, venu de Paris, en tout une trentaine d’assistants.
Je parle d’abondance et l’on m’écoute avec ferveur. Et qu’est-ce que je leur débite à ces bonnes gens ? Tout simplement, je leur annonce l’âge d’or.
— Oui citoyens, leur dis-je à peu près, le temps approche où l’humanité, enfin délivrée de ses superstitions anciennes, rejetant l’idée de Dieu, abolissant la propriété individuelle et supprimant le militarisme, se développera en plein bonheur par la grâce de la science, les conseils de la Raison et la pratique devenue instinctive de la Fraternité. C’est en appliquant le précepte : Travailleurs de tous les pays, unissez vous, et pour commencer en vous groupant dans les syndicats, afin de détruire les institutions bourgeoises qui vous pervertissent, que vous réaliserez cette floraison magnifique du Progrès. Donc, guerre au prêtre, guerre au capitaliste, guerre au soldat, et vive la sociale ! Tel doit être notre mot d’ordre…
Ces balivernes redondantes sont bruyamment applaudies. Puis un cantonnier ténorisant entonne l’Internationale dont le refrain est repris en chœur, avec un sombre enthousiasme, par toute l’assistance que ma rhétorique a surchauffée. Ensuite le collectiviste ambulant fait une quête pour la propagande, et l’on se sépare.
A la sortie, je fus hélé par quatre convaincus qui éprouvaient le besoin d’absorber un supplément de fariboles. C’étaient : un jardinier, un chaisier, un menuisier et un mastroquet enclin à aider valeureusement sa clientèle pour la mise à sec de ses futailles.
Le jardinier me dit :
— Venez donc prendre un bock, citoyen ; nous voudrions vous poser quelques questions sur un sujet qui nous tracasse depuis longtemps. Il n’y a que vous qui puissiez nous débrouiller cela.
J’acquiesce ; nous entrons au café ; nous nous attablons devant de la bière aigre, et dans une atmosphère de fumée de tabac suffocante. Toutefois, le mastroquet veut se commander une absinthe, sous prétexte que, chez lui, sa femme l’empêche de siroter ce toxique. Mais les autres s’y opposent énergiquement.
— Non, mon vieux, tu es déjà un peu soûl… Ailleurs, tu es libre de t’enfiler tout ce qu’il te plaira ; mais quand tu viens avec nous, nous ne voulons pas qu’il soit dit que les socialistes sont des pochards. Tu boiras de la bière comme les copains.
L’autre se résigne en grommelant. Et le jardinier — homme d’une intelligence assez développée — me met aussitôt sur la sellette : — Voyez-vous, citoyen, me dit-il, nous savons qu’il n’y a pas de bon Dieu, c’est une chose entendue. Mais enfin, puisque le monde n’a été créé par personne, nous voudrions bien savoir comment tout a commencé. La science doit être au courant de cela ; et vous allez nous expliquer nettement ce qu’elle dit de croire là-dessus.
Cette mise en demeure me remua singulièrement. Car que leur répondre ? Ils étaient là qui attendaient, les oreilles ouvertes toutes grandes et les yeux pleins d’espoir, que je leur départisse les articles du Credo scientifique. Ces faces attentives, penchées vers moi, me gênaient. Je me sentais travaillé de scrupules graves.
Allais-je leur expliquer que les savants honnêtes se récusent touchant le problème des origines ? Que quelques-uns se bornent à formuler de vagues hypothèses ? Que les charlatans du déterminisme simpliste lancent, comme des bolides, des affirmations aussi catégoriques que peu satisfaisantes ?
Bien que fort infatué de matérialisme, je ne pouvais pas leur présenter comme des certitudes les fragiles théories sur lesquelles la science élève ses châteaux de cartes. C’était, du reste, cette question du commencement de tout, un point ténébreux à l’horizon de mon orgueil. Je n’aimais pas à l’envisager et je l’écartais bien vite dès qu’il me venait à l’esprit.
Si j’avais été un politicien ou l’un de ces vulgarisateurs qui farcissent de notions hétéroclites la cervelle des prolétaires, je n’aurais pas hésité à leur servir quelque amphigouri où le fracas des mots aurait dissimulé plus ou moins le néant des idées. Mais, au détriment de ma réussite dans le socialisme, je n’ai jamais su affirmer ce que je ne connais pas. Pourtant, le peuple étant très friand de faconde, il m’eût été facile de satisfaire mes interlocuteurs ; seulement voilà : tant de bonne foi chez ces pauvres gens me touchait ; je m’en serais voulu à mort si je les avais trompés.
Je restais là, tête basse, en silence.
— Eh bien ? reprit le jardinier, impatient d’ouïr mes révélations.
— Eh bien, dis-je, poussé par la vérité, la Science ne peut pas expliquer comment le monde a commencé.
A cette déclaration, de l’ébahissement, du désappointement, un vrai chagrin se peignirent sur les visages. C’était peut-être un peu comique, mais surtout fort attendrissant, car le peuple a soif de certitudes.
— Nom d’une pipe, cria le menuisier, dans tous les journaux et les brochures que nous lisons, on nous rabâche que la Science explique tout, donne la raison de tout ; en dehors d’elle il n’y a que des blagues inventées par les prêtres, d’accord avec les riches, pour exploiter les travailleurs. Vous-même, tout à l’heure, vous venez de nous dire que la Science était la seule chose à quoi un homme libre devait croire. Et maintenant voilà que nous vous demandons la chose la plus importante, le comment nous existons, quoi, et vous nous répondez que personne n’en sait rien… quel déchet !
Les autres approuvèrent ce discours avec énergie. Ils me sommèrent, de nouveau, de leur fournir une solution, tellement il leur semblait ridicule, anormal, monstrueux que leur chère Science, la déesse dont on leur vante sans répit l’infaillibilité, fût en défaut sur un point qu’ils tenaient — fort judicieusement — pour essentiel.
Moi, je n’étais pas fier et je ne savais trop comment me sortir de l’impasse où je m’étais fourvoyé. Pour faire diversion, j’eus recours aux hypothèses. Je leur déballai le bagage habituel ; l’évolution indiquée par Lamarck, développée, en conjectures séduisantes, par Darwin, la monère de Haeckel, les racontars sur la force et la matière de Buchner, les syllogismes déterministes. Je crois aussi me rappeler que je fis une incursion chez Diderot. Ils m’écoutaient avec dévotion, quoique le fumet de ces viandes creuses ne leur caressât guère les méninges. — Néanmoins je dus en revenir, bon gré, mal gré, à cette constatation que la Science se déclarait impuissante à expliquer l’énigme de l’univers.
Mes partenaires étaient tout à fait déconfits. Ils commençaient à me darder des regards méfiants comme s’ils soupçonnaient que, possédant la clef qui ouvre les portes de la certitude, je tenais à la garder pour moi seul.
— Ah ! c’est tout de même embêtant, proféra le chaisier, en hochant la tête, pourquoi ne voulez-vous pas nous dire la vérité ?
— Ce n’est pas que je ne veuille point… dis-je. Comprenez donc : Je ne puis pas, ni moi ni personne. Ceux qui vous affirmeraient quelque chose de décisif à cet égard, se moqueraient de vous.
Le mastroquet intervint, d’une voix pâteuse :
— Moi, je m’en fiche, vous savez… y a pas besoin de s’occuper de ces foutaises qui empêchent de rigoler. Ce qu’il nous faut, c’est la révolution sociale, et demain, s’il y a moyen. C’est bien notre tour d’être riches et que les pauvres bougres bouffent leur content !
— Et principalement qu’ils boivent à gogo, n’est-ce pas mon vieux, dit le jardinier. Toi, tu ne vois pas plus loin que le fond de ton verre. Mais nous autres nous en voulons davantage. Puisque le citoyen Retté s’en lave les mains de nous expliquer le commencement du monde, nous nous adresserons ailleurs. Il y a le citoyen N… qui fera moins de manières. Je parie qu’il est fixé, lui.
Ce N… petit rentier, ancien plumassier, était une sorte de Homais qui témoignait d’un grand zèle pour la destruction de « l’hydre cléricale ». Totalement stupide, bavard intarissable, tout débordant de vocables scientifiques à quoi il comprenait peu de chose, il éblouissait les ouvriers par un flux copieux de diatribes contre l’Eglise. Au surplus, c’était un sectaire habité par un diable balourd, mais fort violent. Il se vouait, plus spécialement, à la suppression des crucifix, tant sur les routes que dans les écoles et à la porte des cimetières. La seule vue d’une croix le mettait en fureur et, alors, il ne se calmait qu’après avoir invectivé Notre-Seigneur. — Il est mort comme il sied : il réclama au moment terrible un prêtre et l’extrême onction avant de s’en aller pourrir.
Quoi qu’il en soit, je me dis, qu’en se référant à un tel frénétique, mes interlocuteurs couraient le risque d’être aspergés d’une abondante rosée de sottises. Mais je me gardai bien d’émettre cette réflexion à voix haute car, sûrement, j’eusse été taxé de jalousie à l’égard d’un « militant » qui avait fait ses preuves.
Je pris congé sur des poignées de main fort molles. J’avais perdu les neuf-dixièmes de mon prestige. Je ne m’en préoccupais guère. Je me sentais profondément troublé, mal à l’aise, et j’éprouvais le besoin de réfléchir, seul à seul, avec ma conscience.
Gagnant la forêt, je suivis le sentier qui serpente à travers la futaie des Fosses-Rouges. Il était environ dix heures du soir. La nuit de juin régnait, toute tiède, toute bleue, tout embaumée, sous les arbres. De légers souffles chuchotaient dans les feuillages. Aux interstices des hautes frondaisons, je voyais scintiller les étoiles. Le rossignol chantait.
Je ne goûtai pas, comme d’habitude le charme de l’ombre et du silence. Mon cœur pesait, très lourd, dans ma poitrine, j’avais presque envie de pleurer ; un remords, qui m’était insolite, s’agitait en moi.
Quoi, me dis-je, tu viens d’exalter ces hommes simples et pleins de bonne volonté au nom de la science. Tu leur as promis le paradis terrestre pour après-demain et quand ils t’ont demandé sur quel granit asseoir l’édifice que tu leur proposes de construire, tu as été obligé de rester coi. Inculquer à des ignorants une doctrine qui manque de premiers principes, ce n’est tout de même pas très loyal. Et il n’y a pas à tergiverser : probablement que jamais tu ne seras fichu de tourner cette difficulté… Entasse Darwin sur Haeckel, Lamarck sur Geoffroy Saint-Hilaire, étaie le transformisme avec le monisme, toutes ces maçonneries chancellent sur du sable mouvant. Tu dois l’avouer : cet océan ténébreux, le mystère du monde, ne cesse de démolir tes constructions.
Je sais bien comment tu t’en tires à part toi. Tu te dérobes parmi le scepticisme transcendant. Tu te dis : suis-je assuré moi-même d’exister ? Dès lors, pourquoi le monde serait-il autre chose que le cauchemar d’un Démiourge qui digère mal ?
Oui, mais cela, c’est une amusette pour dilettanti. Le peuple, totalement fermé à l’ironie, n’y comprendrait rien. Et d’ailleurs, tu sais, par expérience, qu’il lui faut des affirmations nettes…
Aussitôt j’eus un bon mouvement. En tout cas, continuai-je, je me promets de ne plus m’exposer à mentir ou bien à battre en retraite devant les objections des simples. Jusqu’au moment où j’aurai acquis une conviction ferme et scientifique touchant les origines, je ne propagerai plus le socialisme par la parole.
Cependant, je me hâtai d’ajouter : cela ne m’empêchera pas de combattre par mes livres et mes articles. J’éviterai tout ce qui pourrait jeter des doutes sur le Progrès dans l’esprit du peuple. Rien qu’en recommandant la destruction de l’armature bourgeoise qui nous enserre, on peut obtenir de bons résultats…
Je me disais ces choses. Et pourtant je demeurais inquiet, triste jusqu’au fond de mon être. J’errais sous les ramures. Malgré moi, j’implorais de je ne savais qui une réponse à cette question des origines que je croyais avoir si délibérément écartée de mes pensées. Je levais les yeux vers le ciel sombre, fourmillant d’étoiles, et il me semblait voir s’y dessiner le sourire formidable d’un sphynx.
Rien, rien, rien, ne m’éclairait. Tout était taciturne. Et les noirs halliers répandaient dans mon âme leur vaste obscurité.
Bah ! finis-je par m’écrier, j’ai la tête fatiguée. Je suis las d’avoir discouru pendant deux heures. Demain mon cerveau se raffermira… Rentrons nous coucher.
J’allai donc me mettre au lit. Mais mon scrupule ne me lâchait pas. Je me tournais et me retournais, ressassant des arguments qui sitôt formulés s’effritaient. De la nuit, je ne pus fermer l’œil. Par instants, cette idée me traversait le cerveau comme une flèche : si, pourtant, Dieu existait ? Mais tout de suite, j’entendais s’élever en moi un énorme ricanement. — Néanmoins, l’idée revenait. De sorte que quand je m’assoupis, à l’aube, ce fut en me répétant : oui, pourtant, si Dieu existait ?…
Plus de trois ans ont passé depuis cette soirée où je fus mis en déroute. — Aujourd’hui que la Lumière ineffable daigne m’éclairer, je crois que le Bon Dieu choisit cette occasion de ma conférence pour commencer à m’investir.
Grâces lui en soient rendues à jamais !
II
Malgré ce premier éveil de ma conscience, j’étais beaucoup trop enfoncé dans l’abîme d’orgueil et de sensualité où j’avais roulé depuis si longtemps pour que mon âme restât élevée vers le Bon Dieu. Je devais subir encore bien des traverses, regimber, souventes fois, contre les appels de la Grâce, me souiller de la fange des passions jusqu’à l’écœurement, avant de trouver le chemin définitif par où je me hissai vers l’éternelle Beauté.
J’allais entrer dans une période de fluctuations extrêmes. J’allais courir de doctrine en doctrine, cherchant partout une foi qui calmerait l’inquiétude de mon cœur ; et naturellement je ne la trouvais pas.
Je fus alors pareil à ces agités dont parle si admirablement la sœur Catherine Emmerich : « Jésus vit des hommes, tantôt séparés de la vraie vigne et couchés parmi les raisins sauvages, tantôt, comme des troupeaux égarés, livrés en proie aux loups et refusant d’entrer dans le bercail du Bon Pasteur… Ils bâtissaient sur le sable des huttes qu’ils défaisaient et refaisaient sans cesse, mais où il n’y avait ni autel ni sacrifices. Ils avaient des girouettes sur leurs toits et leurs doctrines changeaient avec le vent. Souvent ils détruisaient leurs cabanes et en lançaient les débris contre la pierre angulaire de l’Eglise qui restait inébranlable. Ils erraient, les yeux fermés, autour du jardin de l’Eglise. Ils ne voulaient pas entrer dans ce jardin, car ils craignaient les épines de la haie…[1] »
[1] La douloureuse Passion de N.-S. Jésus-Christ, p. 115.
Des fissures lézardaient donc les murailles du temple où j’avais intronisé la Science. Toutefois, j’étais encore si pétri des sophismes de la raison humaine, que je ne pouvais me résoudre à les démolir pour de bon. C’est en vain que je vis le transformisme s’en aller en poussière sous la critique de M. Quinton. C’est en vain que je dus admettre la probabilité de la théorie qui oppose la constance des espèces aux déductions hâtives des évolutionnistes. Je n’étais pas arrivé au point où je fus obligé de vérifier que la science est un cinématographe où se succèdent de vacillantes images.
Il y eut, tout de même, ceci d’acquis que je commençai à me méfier des savants. Du reste, si parmi ces semeurs de paroles contradictoires j’avais rencontré quelques intelligences prudentes qui étudiaient avec précaution et probité les phénomènes naturels, je m’étais, plus fréquemment, heurté aux arrivistes sans scrupules qui infestent les Sorbonnes et les Muséums. Ah ! quels démarqueurs du travail d’autrui, quels banquistes usant d’un prestige obtenu par des moyens frauduleux pour tournebouler l’entendement des hommes de la notion, des Primaires si bien analysés par Léon Daudet. De tels charlatans, qui exploitent la bonne bête Démocratie en la flagornant, me semblaient de plus en plus fétides. Ceux-là, ce sont les frères chéris des politiciens qui bernent, à tant par jour, le pauvre peuple de France. Alchimistes louches, ils fabriquent les drogues dont on empoisonne l’esprit des Simples. La doctrine de l’évolution leur a servi à mixturer une soi-disant morale qu’ils croient justifier en lui donnant pour principal ingrédient la croyance au progrès indéfini de l’humanité. Au surplus, ce n’est là qu’un attrape-nigauds, ce qu’on pourrait appeler un pige-électeurs. En effet ces savantasses, si dévôts à Marianne, ne croient à rien du tout, sauf à l’opportunité de remplir leurs poches, par la vente d’orviétans suspects, et de se pavaner sous des titres et des grands-cordons multicolores.
Puis ce qui me répugnait aussi chez ces Pharisiens du savoir, c’était leur arrogance. Leur dédain pour l’art désintéressé passe l’imagination. Tout ce qui est propre, élevé, salubre, ils le haïssent. Enfin ils éprouvent un plaisir vraiment diabolique à coasser contre le divin[2].
[2] Ces marchands d’abracadabras ont été flagellés d’une main vengeresse, par Maurice Maindron, dans son beau livre l’Arbre de Science. Maindron nous a fort bien dessiné, entre autres, et sous le nom de Schmidt, un tritureur de notions officielles facile à reconnaître. C’est celui-là « qui n’employait jamais le mot de Ciel parce qu’il ne répond à rien de prouvé — non plus que celui de Créateur en tant que définition exacte parce que n’est exact que ce que la science nous démontre méthodiquement… »
Je fis un nouveau pas en avant le jour où je m’aperçus, peu après la soirée de ma conférence, que notre fameux Progrès — moyeu du carrosse où les gens de science, inféodés à Marianne, charrient leur idole vers la Tour de Babel — n’était qu’une illusion.
En effet, me dis-je, le Progrès n’existe pas puisqu’il est de constatation expérimentale que les désirs et les appétits croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. Prenons les chemins de fer : quand ils furent inventés, on les tint pour un grand progrès sur les diligences et les pataches. Maintenant, on commence à les comparer aux tortues les moins ingambes. Et l’on rêve de véhicules électriques qui feraient du deux cents à l’heure. — Il en est de tout ainsi. De sorte, conclus-je, que le Progrès ressemble à un écureuil qui galope, affolé, dans une cage cylindrique et mobile sans jamais arriver nulle part. La cage est plus ou moins dorée, mais enfin c’est une cage.
Ainsi la Science branlait au vent et je venais de dévisser, en moi, son appendice : le Progrès. Dès lors, que restait-il de ma foi dans le splendide avenir réservé à l’humanité par sa prétendue évolution vers le bien-être absolu et les marmites pleines ?
Pas grand’chose.
Mais ici, je dois revenir en arrière.
Antérieurement à cette période, j’avais traversé divers partis politiques sans réussir à me fixer dans aucun. Vers l’âge de vingt-sept ans, j’avais été séduit, comme beaucoup d’écrivains de ma génération, par les théories simplistes de l’Anarchie. « Cette greffe individualiste sur l’arbre du communisme » me paraissait susceptible de donner de bons fruits. La formule anarchiste n’est point complexe ; la voici : jetons tout par terre : Dieu, patrie, famille, propriété, lois, traditions. Gardons-nous, ensuite, de restaurer le principe d’autorité sous quelque forme que ce soit. Alors les hommes, délivrés des entraves qui s’opposent au développement de leur personnalité, tomberont dans les bras les uns des autres et, partageant, selon les besoins de chacun, tous les biens de la terre, vivront dans une fête perpétuelle, parce qu’ils seront à la fois entièrement libres et entièrement solidaires.
On reconnaît là une dérivation de quelques-unes des rêveries chères à Jean-Jacques Rousseau.
Les adhérents de l’Anarchie se recrutent parmi toutes les classes de la société. On trouve chez eux des snobs, désireux de se singulariser et d’ahurir leur entourage par de truculents discours ; des jeunes gens riches, détraqués par la recherche des sensations inédites et dont cette doctrine, farouche et languide à la fois, chatouille agréablement le système nerveux. On y rencontre des ratés de l’enseignement et de l’art qui en veulent au monde entier de leur impuissance ; des malchanceux aigris par la misère ; des envieux, jaunes de bile recuite ; des éclopés et des disgraciés que leurs béquilles ou leur bosse indignent ; des brutes sanguinaires du genre de celle qui assassina la malheureuse Elisabeth d’Autriche ; des illuminés et des exaltés que la souffrance humaine supplicie, mais qui n’y voient de remède que par la torche, les explosifs et le couteau ; pas mal d’ouvriers désireux de s’instruire et que les pesantes ratiocinations du collectivisme rebutent ; des sentimentaux bizarres dont la glande lacrymale suinte pour un chien écrasé mais qui hurlent de joie dès qu’un capitaliste culbute et se fracasse avec son automobile.
On y distingue enfin quelques esprits cultivés probes, sincères dans leur aberration comme feu Elisée Reclus et Kropotkine, plus d’honnêtes cordonniers, que l’humanitairerie a fâcheusement distraits de l’alène et du fil poissé, comme Jean Grave. Puis quelques renégats dont le défroqué jaboteur Sébastien Faure — celui-là même qui entend traiter Dieu comme un ennemi personnel — et des haineux à froid comme Pouget.
Tous, d’ailleurs, sont possédés d’un orgueil incroyable ; chacun d’eux se tient pour l’homme libre en soi. Et par une résultante obligée de cet état d’esprit, dès que les mots : Dieu ou religion leur viennent à la bouche ou sous la plume, ils se mettent à jurer et à cracher comme des chats sauvages.
Tels quels, les anarchistes forment un clan à part dans le socialisme. Dépourvus d’ambition, réprouvant la conquête du pouvoir, situant le triomphe de leur chimère dans le plus lointain avenir, ils demeurent indemnes des saletés politiques où barbottent les séides des Millerand, des Jaurès et des Guesde. Peut-être aussi sont-ils un peu moins enjuivés que les collectivistes. — Ils vivent enfoncés dans leur idéal, tout à l’Eden de frairies sans fin qu’ils imaginent. Ils ne sortent de leur songe que pour maudire l’égoïsme, la soif de lucre et la bassesse d’idées qui caractérisent la société actuelle. Leurs vaticinations et leurs invectives ne manquent pas alors d’une certaine grandeur.
Qui ne possède point la foi peut donc se laisser attirer, un certain temps, par les parties généreuses et les illusions poétiques de la doctrine anarchiste. Mais bientôt on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à s’apercevoir que la société telle que la souhaitent ces sectaires ne pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un constant équilibre entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être pareille à une balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau même lorsqu’on mettrait un poids dans l’un d’eux.
Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie. Mais les hommes tels qu’ils furent créés ne peuvent se vouer à la réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres puisque, ignorant ou refusant la Grâce du Bon Dieu, ils ne recherchent que la satisfaction éperdue de leurs cinq sens.
Bien que je me traînasse encore dans la nuit, mon jugement finit par se révolter, contre cette doctrine par trop anti-naturelle. Puis la rage égalitaire de la plupart des anarchistes, la sottise pédante des fruits secs, les arguties monotones des scolastiques de la bande, le vol et le meurtre préconisés sous les noms de vengeance équitable et de « reprise individuelle » me dégoûtèrent. Je me ressaisis. Mais, hélas, ce ne fut qu’après avoir blasphémé en prose et en vers, chanté l’âge d’or anarchiste, semé la haine, exalté, comme des martyrs, maints lanceurs de bombes et attisé l’esprit de révolte parmi un certain nombre de jeunes gens dont cette folle littérature flattait les mauvais instincts… C’est là, aujourd’hui, un de mes grands sujets d’affliction. Aussi, je prie les chrétiens entre les mains de qui tomberaient quelques-uns des écrits où je m’égarai de la sorte de les détruire par le feu. Ce sera une bonne œuvre…
Echappé de l’anarchie, où pouvais-je aller ? Tout imprégné de sophismes révolutionnaires, je fis un voyage de découverte chez les collectivistes. Ce n’était pas que leurs théories m’agréassent ; mais je me disais que, même sans y adhérer, je pourrais peut-être, dans leurs rangs, instruire les prolétaires et les fortifier pour la lutte contre les Bourgeois prépotents qui les pressurent. M’abstenant désormais de propager l’anarchisme, je tâchai néanmoins d’apprendre aux ouvriers à sauvegarder leurs intérêts. Je préconisai les syndicats ; j’en organisai même un, composé d’ouvriers du bâtiment. Mais, je fus jalousé, puis calomnié par les professionnels de l’agitation syndicale qui se figuraient — très à tort du reste — que je briguais au moins un mandat de conseiller municipal et qui, voyant l’assiette au beurre venir à eux, se jugeaient beaucoup plus désignés que moi pour y mettre la main. Ils m’aliénèrent les travailleurs que j’avais groupés. Si bien qu’un jour, je fus hué de la belle façon et prié, en termes peu amènes, de ne plus reparaître au siège du syndicat que j’avais fondé.
Je n’en voulus pas aux pauvres gens qu’on avait tournés contre moi. Le peuple est un enfant indiscipliné. Du moment qu’on lui inculque qu’il peut faire ce qu’il lui plaît, il s’empresse de briser les jouets qu’on lui donne. Ce qu’il lui faut, c’est un maître indulgent mais énergique.
Je demeurais si imbu de l’idée de progrès social que, faute de mieux, je me mis à fréquenter les intellectuels du collectivisme dans l’espoir de servir la cause par la plume. Là, tout de suite, je subis de nombreuses désillusions. Ces petits redingotards, ces produits de la laïque, de l’Ecole de Droit ou de l’Ecole Normale se considéraient, pour le plus grand nombre, comme les futurs propriétaires de la République. Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale ambition — surtout ceux de l’escouade guesdiste — mais les neuf-dixièmes voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme.
J’en entendis se gausser entre eux, au sortir d’une réunion publique, sur la facilité avec laquelle les prolétaires se prenaient à la glu des promesses de bonheur sans limite qu’on leur prodiguait. Je les vis intriguer pour conquérir des emplois d’attachés au cabinet. Je surpris d’ignobles manœuvres pour évincer et supplanter tel naïf, comme Joindy, dont le dévouement avait obtenu l’affection des ouvriers. — Bref, je les jaugeai très vite à leur vraie valeur : Machiavels du ruisseau, médiocrates âpres au pillage plus encore que quiconque de leurs émules du radicalisme. Et je leur tournai le dos…
La rupture définitive eut lieu un soir de Vendredi-Saint. Divers turlupins de la Petite-République avaient organisé, à Paris, une grande réunion précédée d’un banquet-saucisson ; on y devait raconter aux ouvriers qu’ils étaient les premiers artistes du monde. M. Anatole France et Jaurès prendraient la parole.
Ayant été gratifié d’une carte de convocation, je ne vins pas au banquet car je restais honteux d’avoir, par faiblesse plus encore que par impiété, assisté l’année précédente à l’une de ces ribotes sacrilèges. En effet, l’immense stupidité de ces sortes de manifestations m’avait toujours peu emballé.
Mais je me rendis à la réunion, étant curieux de constater comment l’auteur du Lys rouge s’y prendrait pour lécher les pieds du Roi-Populo.
La chose se passait au Théâtre de la Porte Saint-Martin.
Ma carte me donnait le droit de prendre place sur la scène, derrière le bureau et les orateurs. Je montai donc sur les planches, après avoir subi le contrôle de quelques citoyens-commissaires que « la chaleur communicative du banquet » me parut avoir fort émus. Je m’assis entre un féministe à peu près inoffensif du nom de Léopold Lacour et le délicieux abbé Charbonnel. Charmant voisinage comme on voit.
Le rideau se leva ; la salle était comble. La séance commença par un braillement en chœur de l’Internationale. Puis cette joyeuse crapule de Gérault-Richard s’avança vers le trou du souffleur et débita une harangue où, vu l’anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, le Bon Dieu fut copieusement insulté.
Applaudissements, hurlements enthousiastes, reprise de l’Internationale.
Le calme rétabli, M. Anatole France se leva et entama son exorde. Il semblait intimidé car je crois bien que c’était la première fois qu’il affrontait un public populaire. D’une langue exquise, comme tout ce que produit ce merveilleux écrivain, son discours se ressentait, quant au fond, de l’absurdité des thèses qu’il lui fallait soutenir. Il s’y trouvait, comme il sied, des oraisons jaculatoires au Progrès, des flatteries à l’adresse des ouvriers et quelque lyrisme socialiste. Cependant, comme l’orateur débutait dans sa carrière de courtisan de la Foule, il y avait de la gêne dans sa diction et un certain manque de carrure dans le texte même de ses périodes. Lui, le délicat, l’épicurien, le renaniste imprégné d’ironie jusqu’aux moelles évoluait gauchement parmi les truismes. On sentait qu’il se forçait à de la bonne volonté pour encenser Caliban. Mais le tour de main lui faisait défaut.
Il s’est rattrapé depuis.
Sa péroraison fut consacrée à développer que l’Art, tout l’Art, peut et devrait être accessible même aux illettrés. C’est, du reste, un des sujets de déclamation les plus chers aux socialistes. Seulement on se demandait en voyant ce France raffiné mettre son talent, comme un paillasson, sous les pieds de la Plèbe ignorante, comment il s’y prendrait pour faire saisir, le cas échéant, à ses auditeurs le scepticisme subtil et les fleurs de rhétorique quintessenciées qui abondent dans son œuvre. Ce point ne fut pas élucidé. M. France termina son discours par une phrase malheureuse où méconnaissant l’aptitude à l’Art des balayeurs et des égoutiers, il déclarait que les bijoutiers, les ciseleurs et certains ouvriers du meuble sont déjà presque des artistes.
Le succès fut médiocre et les applaudissements clairsemés. Jaurès s’en aperçut ; plein de mépris pour une aussi froide entrée dans la flagornerie, il se leva, d’un bond, afin de stimuler la ferveur de l’auditoire. Il se planta, l’air avantageux, sur le bord de la scène, agita ses petits bras comme un moulin qui, se préparant à tourner, commence par essayer ses ailes. Puis l’outre pleine de flatuosités sonores se dégonfla.
Il reprit le couplet final de M. France. Mais ce fut pour l’amplifier et le renforcer. Il affirma d’abord le dogme que tous les ouvriers étaient des artistes, — sans le savoir. Il y eut là une tirade sur le bûcheron qui équarrit savamment ses troncs d’arbres, besogne — selon Jaurès — au moins aussi élevée que celle d’habiller la pensée avec des rythmes choisis. Puis vint une leçon indirecte à M. Anatole France qui fut, en termes pâteux mais par hasard assez clairs, morigéné pour n’avoir pas proclamé la compétence universelle du Prolétariat.
Ensuite, il fallait bien immoler quelques victimes d’élite sur l’autel du dieu. Jaurès n’y manqua point : s’élançant dans le passé, il secoua Gœthe d’importance, incrimina son aristocratie et son dilettantisme, flétrit sa sérénité olympienne et surtout lui reprocha de n’avoir pas prévu et vénéré d’avance l’avènement du socialisme. Puis ce fut le tour du père Hugo. Celui-ci reçut l’hommage bref de quelque pommade pour ses Châtiments ; mais Jaurès déplora l’entêtement que le poète mit à chanter les splendeurs de l’Evangile et à défendre le Bon Dieu, malgré les conseils des politiques de son entourage. Le discours se conclut par quelques injures à l’Eglise et par une apothéose du Prolétaire exalté comme un être sublime, doué de toutes les vertus et capable de toutes les intelligences. Puis le Borée méphitique cessa de souffler : Jaurès se tut.
A ce coup l’enthousiasme de la salle atteignit au délire. Ce n’étaient que claquements frénétiques des paumes, clameurs tonitruantes des hommes et suraiguës des femmes, trépignements à se croire chez des sectateurs de Saint Guy. — Populo s’adorait lui-même.
Pour moi, j’étais outré par l’impudence de Jaurès. Quoi donc, il ne lui suffisait pas que l’homme qui a publié les plus beaux vers — et les plus grandes sottises — du XIXe siècle, le père Hugo se soit humilié au point d’écrire, dans l’Histoire d’un crime, que : « le peuple est toujours sublime même quand il se trompe. » Cette platitude ne paraissait pas au rhéteur assez extrême pour compenser le pauvre restant de croyance où se maintint le poète déiste des Contemplations ?
Quant à ce qui concerne Gœthe, je dus sourire. Car que pèsent les déjections d’un Jaurès au regard de ce colosse d’intelligence et d’orgueil qui seul, dans les temps modernes, sut magnifier et revivifier l’art antique et restituer en strophes scintillantes, dans son Faust, la psychologie du Démon ?
Surtout, j’étais blessé pour M. France. Je trouvais désastreux qu’un tel lettré, fourvoyé dans ce pandémonium de bêtas malfaisants, reçût ainsi les verges pour l’édification des sots houleux qui remplissaient la salle et des ramasseurs d’épluchures libres-penseuses qui se pavanaient sur la scène.
Aujourd’hui, j’estime que M. Anatole France n’avait pas volé cette avanie. Mais alors, étant tout à l’Art, je souffrais de son abaissement.
Cependant mes voisins menaient tapage. Le simple Lacour se trémoussait comme une marionnette affolée dans un guignol et criait de toutes ses forces : Bravo Jaurès ! Bravo Jaurès !
L’abbé Charbonnel dilatait sa mâchoire prognathe, à se décrocher le condyle, et poussait des grouinements d’allégresse. Certes, ce lui était une intense volupté, ce jour de vendredi-saint, de voir traîner dans la boue, par des Gérault-Richard et des Jaurès, le corps sanglant de Notre-Seigneur.
L’un et l’autre m’agacèrent si fort que je ne pus m’empêcher de déclarer, à voix très haute, que les calembredaines de Jaurès touchant Gœthe et Hugo atteignaient au dernier degré de l’imbécillité.
Sur quoi, Lacour fit un geste d’épouvante et promena des regards inquiets autour de lui pour vérifier si j’avais été entendu. Charbonnel haussa les épaules avec une pitié dédaigneuse.
Un jeune collectiviste qui cabriolait près de nous, en l’honneur de Jaurès, s’arrêta net dans ses gambades, me toisa et promulga ceci : — Oh ! on sait bien qu’au fond tous les poètes sont des aristos… Si vous n’êtes pas content, citoyen, vous n’avez qu’à déguerpir.
C’est ce que je fis aussitôt, étant, au surplus, peu soucieux d’ouïr davantage Gérault-Richard qui préludait à de nouvelles pasquinades.
Je pris le train et je regagnai la campagne. Tout en parcourant les quatre kilomètres qui séparent la station de Lagny du village de Guermantes où j’habitais alors, j’examinai mes sentiments.
J’étais écœuré. Non seulement je restais réfractaire aux balivernes teutonnes du collectivisme ; mais encore cette haine de l’art, cette sottise suffisante du bas politicien Jaurès, tout ce qu’il y a d’envie, de vanité outrecuidante, d’ambition sordide et de sales rancunes dans l’âme de ses adeptes me donnaient des nausées.
Non, me dis-je, je ne fréquenterai plus ces gens-là. Je servirai le peuple sans lui baiser le derrière ni le tromper. J’œuvrerai pour lui dans mon coin.
Et puis, très bas, j’ajoutais : D’ailleurs, il est malpropre de choisir le jour où les chrétiens sont en deuil pour huer leur croyance. Je suis un saligaud d’avoir participé à cette vilaine farandole autour d’un cadavre… Je sais très bien que cette légende de la Passion du Christ manque de beauté plastique, mais il suffit de ne pas s’en occuper. Et c’est ce que je veux faire à l’avenir…
Hélas, j’étais de bonne foi. Mais le diable ne desserre pas aussi facilement sa griffe. Et je devais m’insurger encore bien des fois contre le Bon Dieu avant que sa grâce infinie vînt en moi !…
Malgré mes désillusions je ne réussissais pas à éliminer le ferment révolutionnaire qui m’empoisonnait l’âme. Ne pouvant me résoudre à me confiner dans l’art pur, aimant toujours le peuple en raison même des charlataneries dont je le voyais victime, je me dis que, peut-être, parmi ces radicaux qui prétendent lui vouer une fervente affection, je pourrais encore le servir.
Je restai socialiste de penchant mais je mis une sourdine au crin-crin sur lequel je raclais des variations humanitaires. — Je m’acoquinai donc à plusieurs blocards dont les déclarations en faveur du prolétariat me parurent assez sincères.
C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau. Il n’était plus député et il n’était pas encore sénateur. Discrédité, à peine retapé par l’Affaire Dreyfus, il se consumait à publier des articles d’art, de littérature et de politique dans divers papiers de France, d’Allemagne et surtout d’Angleterre. Cet homme possède une puissance de séduction étrange. Il est d’autant plus malaisé de l’expliquer que, dur, sarcastique, souvent injurieux, il traite avec brutalité ceux qui l’admirent et qui l’aiment. Peut-être sa main-mise provient-elle, pour un esprit cultivé, de sa forte intelligence, de son goût réel et de sa compréhension des choses d’art et de la comparaison qu’on est obligé de faire entre ses qualités de pensée et la bêtise du troupeau radical. Puis comme tous les tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son geste. C’est un Jacobin mais un Jacobin lettré : variété peu commune.
En somme, il y a en Clemenceau du Saint-Just avec la boursouflure et l’ineptie glorieuse de soi en moins, avec, en plus, un certain sens des réalités.
Il y a aussi, chez lui, une misanthropie foncière, quelque chose de sombre et d’ardent qui lui fait proférer, dans les moments très rares où il se livre en partie, des maximes à la Tibère. Ajoutez qu’il est sujet à des crises de scepticisme et de mélancolie où il laisse entrevoir le profond dégoût que lui inspirent ses coreligionnaires et, probablement — lui-même.
Lorsque j’entrai en relations avec lui, ses déboires politiques, ses embarras financiers et des chagrins intimes l’avaient pourtant un peu amolli. Quoique sa campagne pour Dreyfus lui eût rendu quelque influence, il demeurait inquiet, désorbité, rassasié de radicalisme au point qu’il refusa trois fois le siège de sénateur qu’on lui offrait et qu’il fallut les instances les plus pressantes pour le lui faire accepter. Ce fut, du reste, une influence féminine qui le décida.
Puis de rudes soucis le harcelaient. Ah ! je l’ai vu se prêter à des démarches plutôt humiliantes pour l’orgueil sans limite qui forme la dominante de son caractère. Il n’était pas alors l’âpre dictateur que nous voyons aujourd’hui mener l’assaut contre l’Eglise aux applaudissements des Loges. Pour se distraire de ses ennuis, il se donnait tout à cette pièce : le voile du Bonheur où il nous révèle, d’une façon assez inattendue, un Clemenceau quasi-bouddhiste…
Ce n’est point mon sujet de raconter ici l’extrémité où Clemenceau se trouvait alors réduit. — Tout ce que je dois dire c’est que je subis très fort son influence, que je lui témoignai — je puis le certifier sans crainte de démenti — d’un dévouement total et que son emprise se manifesta en moi par une recrudescence de rage anti-religieuse. C’est, je crois, l’époque de ma vie où j’ai le plus blasphémé.
Toutefois, si je continuais à outrager le Bon Dieu sous l’étendard aux trois couleurs souillées du radicalisme comme je l’avais fait et sous le drapeau noir de l’Anarchie et sous le drapeau rouge du socialisme politiquant, je ne pus m’adapter aux pratiques des radicaux. Ceux-ci me furent, bien vite, encore plus nauséabonds que les collectivistes.
Le radical est un sectaire qui détruit la société tout en prétendant façonner des matériaux propres à lui conférer des bases logiques. Il a contribué, plus que quiconque, à développer, au nom des principes de 89, cet individualisme subversif de toute règle dont nous subissons aujourd’hui les effets. Toutes les institutions préservatrices sont détruites ou menacent ruine. On est arrivé à ce résultat extravagant, qu’ayant pour objectif de libérer l’individu des entraves anciennes, on l’a au contraire réduit à l’impuissance vis-à-vis de l’Etat qui le triture, le mutile et l’encadre à son caprice. La Révolution a commencé le mal ; Napoléon l’a codifié ; nos Bourgeois, depuis cent ans, l’ont aggravé. Dieu étant chassé de partout, il ne reste plus que le gendarme pour maintenir le peuple souffrant, avide de jouir à son tour et travaillé par l’esprit de révolte, dans l’obéissance à l’Etat. Le jour où le gendarme tournera casaque — ce qui est inéluctable — la débâcle commencera.
En attendant nous vivons dans une France pareille à un tas de détritus où la Haute-Banque cherche des paillettes d’or. Et pour comble, nous sommes gouvernés, grâce à l’ineptie de cette néfaste mécanique : le suffrage universel, par une bande de despotes niais, et irresponsables : sénateurs et députés. L’unique capacité de ces parlementaires est digestive. Ronger le budget, en jeter des bribes à leur clientèle, quémander des sportules aux Financiers, qui les traitent avec une méprisante munificence, voilà leur préoccupation journalière. Puis obéir aux délégués des Loges et aux quelques roublards — fonctionnaires de l’étranger, c’est ici que le mot est exact — qui font figure d’hommes d’Etat dans les ministères, voter des lois stupides ou nocives, sous couleur de progrès, voilà leur œuvre. Il y a bien une opposition ; mais, quelques-uns mis à part, elle ne comprend guère que des timides et des médiocres.
Je ne tardai donc pas à découvrir que nos maîtres du radicalisme sont d’affreux tartufes. Car, avides d’or, jouisseurs insoucieux du lendemain, plus réfractaires à tout idéal désintéressé qu’une plaque d’amiante à l’action du feu, ils feignent de ressentir, pour les prolétaires — qu’ils exploitent en les caressant et qu’ils haïssent en secret — une sollicitude paternelle. Et c’est ce qu’il y a de plus horrible dans le cas de ces démoniaques, après leur acharnement contre l’Eglise, que cette hypocrisie pateline qui laisse les pauvres crever de faim tout en les berçant de promesses illusoires.
Habitué à raisonner mes impressions, je me formulai les constatations que je viens d’exposer et j’éprouvai de la répulsion pour ces misérables. Mais par veulerie, par respect humain, quoique je ne crusse plus du tout à la légitimité du régime, je continuai à le servir, sans grand zèle, il est vrai. — Bien plus, la persécution contre les congréganistes, les expulsions, les vexations de toutes sortes dont l’Eglise était victime m’indignaient à part moi. Je voyais nettement qu’il n’y avait là qu’une diversion destinée à occuper l’électeur tandis qu’on le dévalise. Je savais qu’en dehors des furieux contre Notre-Seigneur, que sont les possédés de la Maçonnerie, les autres ne « faisaient de l’anticléricalisme » que pour dissimuler leurs rapines. Je n’ignorais pas que tels qui « mangent du curé » en public, acceptent fort bien que, dans le privé, leur femme et leurs enfants servent le Bon Dieu. Je me rendais compte du vilain calcul de ces taffeurs qui s’imaginent que les prières de leur famille suffiront à compenser leurs sacrilèges. Je lisais et j’approuvais, in petto, les articles où M. Drumont dénonce bellement l’infamie de tous ces ventripotents, nourris de cautèle et d’ordures.
Et pourtant si grande était ma répulsion pour le christianisme que je me gardais de proclamer ces sentiments salubres. Au contraire, plus je me rendais compte de ces choses, plus je m’acharnais à m’enliser dans l’ornière du blasphème.
Du reste, j’en sais plus d’un qui se trouve dans l’état d’esprit où je m’entêtais alors. Il est si vrai l’adage d’Ovide en ses Métamorphoses : video meliora proboque, deteriora sequor ! Je le traduirai de la sorte : La Révolution, c’est le crime et l’erreur, je le sais, je vois le remède ; cependant, mulet pervers, je m’entête dans le mal.
Ah ! c’est qu’on est infiniment lâche quand on méconnaît le Bon Dieu pour suivre le Diable !…
Cependant, un moment vint où le désenchantement l’emporta. Je retournai à la solitude. — Ma chère forêt de Fontainebleau m’apaisa quelque peu. Mais comme je ne cessais d’étayer mes convictions matérialistes, à mesure qu’elles menaçaient ruine, je n’arrivais pas à la grande paix que je souhaitais. J’avais beau me répéter le vers magnifique de Baudelaire sur :
Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve,
je ne pouvais m’en détacher de ce monde où, sottement, je me croyais désigné pour combattre l’Eglise, dans la mesure de mes forces et pour mener le peuple au bonheur matériel…
Quel abîme de contradictions ! Quel douloureux vertige parmi tant de péchés ! J’errais, sans boussole, dans les dédales d’un souterrain nocturne. Je ne savais plus du tout où j’allais.
Mais vous le saviez, vous, ô ma bonne Vierge. L’aube approchait où vous vous lèveriez dans mes ténèbres, ô calme Etoile du Matin. L’heure se préparait à sonner où, prenant dans votre main si pure ma main souillée, vous me conduiriez jusqu’au pied du trône de Dieu.
Gloire à vous, ô clémente, ô très sainte, ô très douce Mère de Notre-Seigneur…
III
Ainsi, au moment de cette conférence au cercle socialiste de Fontainebleau dont j’ai parlé plus haut, mes convictions politiques ne se maintenaient plus que par une sorte de veule accoutumance mêlée d’amour-propre et de respect humain.
Je venais en outre de perdre ma foi dans l’idée de Progrès. Et je commençais à renier la Science soi-disant infaillible.
Quant à mon être moral, il était bouleversé comme un logis où des tâcherons se seraient mis en grève au milieu d’un déménagement. Coléreux, incapable de pratiquer la patience et la résignation dont j’aurais eu besoin pour supporter les soucis d’une existence difficile, je souffrais, en outre, profondément, d’avoir perdu l’idéal de bonheur matériel pour le peuple qui m’avait soutenu pendant pas mal d’années. Ma déconvenue m’aigrissait le caractère comme aussi les tribulations que la littérature n’épargne pas à ceux qui veulent vivre de leur plume — en restant honnêtes.
Deux sentiments me soutenaient un peu et me valaient parfois quelque joie : ma prédilection pour la forêt de Fontainebleau et mon amour de l’art.
La forêt, elle m’était auxiliatrice. J’y connaissais des heures d’inspiration et de recueillement dans la solitude. Là, je pouvais m’entretenir avec mes frères les arbres. Admirer, pénétrer l’harmonie profonde des futaies, composer et me réciter des vers sous bois, c’étaient mes récréations les plus chères. Et je m’épanouissais.
Mais rentré chez moi, je redevenais sombre, morose, agité. — Il faut dire que j’y retrouvais une femme dont, parce que j’en étais fort épris, les défauts m’éprouvaient cruellement. Elle était surtout la plus déterminée menteuse que j’eusse jamais rencontrée. A la lettre, elle mentait comme elle respirait, et souvent sans motif — pour le plaisir.
Cette fausseté perpétuelle m’exaspérait — et il en résultait des scènes qui n’étaient point faites pour apaiser ma pauvre âme tumultueuse. Il fallait la quitter cette femme, dira-t-on. Sans doute, mais voilà : le lien sensuel — et réciproque — était trop solide entre nous. J’avais beau me raisonner, je demeurais captif de ses splendides yeux noirs et de ses petites mains caressantes.
D’autres vices où elle excellait, j’en subissais, hélas, la contagion ; de sorte que nous formions un couple où les querelles endiablées alternaient avec de furieuses débauches.
Quel cercle de l’enfer qu’un tel ménage interlope ! De la part de l’homme il n’y a — dès qu’il récupère sa dignité — que mépris pour sa compagne et honte de lui-même. L’amour véritable n’existe pas ; l’attache provient d’une complaisance presque morbide pour les ivresses charnelles et d’une soumission de caniche aux plus bas instincts.
La femme, elle, se pavane surtout dans la gloriole de tenir asservi le mâle qu’elle dorlote, excite et griffe tour à tour. Tout cela, on l’habille de poésie. C’est un prétexte à des vers qui brûlent comme des feux de Bengale et à explosions d’images chatoyantes et malsaines.
Mais, en somme, quel piètre recours contre les outrances du vice ! Et comme on sort de là le cœur inassouvi et malade !…
Des mois passèrent.
Pour pallier les effets de mon désarroi moral, j’imaginai de me forger une sorte de paganisme. Par là, je tentais de justifier mes passions. — Certes, je ne croyais pas aux dieux de l’Olympe, bien que la Grèce, compendium des civilisations aryennes, m’ait toujours été chère.
Seulement, je me disais : Puisque je ne veux ni ne puis adhérer au christianisme, puisque la Nature, souriante et farouche à la fois, m’attire passionnément, je magnifierai le Destin aveugle et les Forces impénétrables qui font de l’homme leur jouet. Je déifierai mes instincts et j’écarterai de moi toute pensée altruiste qui me détournerait de mener mes cinq sens à la pâture des voluptés.
Je célébrai donc les rites du Grand Pan et de l’Aphrodite captieuse. Néanmoins, il se mêlait à ces folies un remords secret qui ne laissait pas de me rendre très triste aux heures où, la fièvre des sens tombée, je regardais dans mon âme et la trouvais aussi sale qu’une bouche d’égoût qu’on négligea de curer.
Alors je m’écriais : — Non, le nunc est bibendum et pede libero pulsanda tellus, non, le jouissons et rions ironiquement sans souci des jours, puisque, demain, nous mourrons ne suffisent pas à me contenter. Il me faut un Idéal moins grossier…
Mais lequel ?
Cette notion du Divin que nous ne pouvons détruire en nous, à moins d’être devenu tout à fait les servants du Diable, me tenaillait sans repos.
Je tournai autour du squelette qui a nom Kant. J’en démontai les ressorts. Mais l’Impératif catégorique du sophiste de Kœnigsberg me fit froncer les narines… La raison suffisante me parut aussi sèche que les tibias de Calvin. Et j’allai ailleurs.
Je tentai le panthéisme, ce qui me ramena, plus ardemment que jamais, aux arbres. Je crus alors découvrir mes dieux, parcelles de la substance indéfinie, sous l’écorce des chênes et dans le feuillage des hêtres. J’adressais des prières aux bouleaux. La rosée, sur les fleurs d’or des genêts, m’apparaissait comme une eau lustrale. — Cette aberration, c’était, tout de même, plus propre que le paganisme orgiaque.
Dans ce temps-là, j’éprouvais une joie obscure à plaisanter la vie terrestre de Notre-Seigneur. Voici une phrase prise dans un article publié durant cette période : « Après tout, le Galiléen était un assez brave garçon ; mais il manquait de sens pratique. »
Si je la transcris, en rougissant, et en en demandant pardon, c’est qu’elle montre mon état d’esprit d’alors.
D’ailleurs, chaque fois que le Nom Auguste de Jésus me venait sous la plume, je devais l’éviter pour le remplacer par ce sobriquet : Galiléen. Et agissant ainsi, je me rengorgeais, fier comme un dindon en sa basse-cour, car je m’imaginais presque égaler Julien l’Apostat ou le mégalomane Nietzsche.
Bientôt, le panthéisme m’apparut trop diffus et trop vague. Et d’autre part, je fus bien forcé de m’avouer que la Nature, sous son masque de sérénité, cache une face d’airain.
J’aurais voulu, oh ! oui, j’aurais voulu que tout autour de moi fût mansuétude, indulgence, aide réciproque. Et chaque fois que j’essayais de conquérir cette notion de douceur par l’étude des forces naturelles, il me fallait bien constater que la concurrence vitale règne durement sur le monde. Cette évidence me brisait le cœur.
Quoi, même dans la forêt, si les pins faisaient alliance avec les bouleaux pour une protection mutuelle contre les essences guerrières, à côté, les chênes et les hêtres se livraient une bataille sans merci et où l’on ne comptait plus les cadavres.
Et moi qui aurais tant voulu être assuré que tous mes arbres chéris vivaient en bon accord… Quel chagrin !
Je fus alors tout découragé. Je tombai dans le désespoir et me dis : — En somme, c’est le bouddhisme qui a raison et plus particulièrement son apôtre d’occident : Schopenhauer. L’univers n’est qu’un tourbillon d’apparences décevantes. Cessons de vouloir qu’il existe et nous connaîtrons la joie de nous dissoudre dans le bon Néant où la durée est abolie de même que l’espace. Arrêtons la roue du Destin… Oui, mais pour pratiquer cette morne doctrine, il aurait fallu me faire ascète. Et j’étais bien trop possédé par l’orgueil et la luxure pour y réussir.
Puis, d’autre part, j’avais peur de ce Nirvâna béant et funèbre qui m’invitait à me jeter dans l’Inconscient.
Je fermai donc les livres bouddhistes, pour ne plus les rouvrir, et mon agitation intérieure s’accrut.
Dès lors, ce fut en moi une mêlée effarante de tous mes phantasmes[3].
[3] Noctium phantasmata, dit Saint-Ambroise. Et, en effet, qu’il faisait nuit dans mon âme !
Un jour, le socialisme et son utopie de progrès infini ressuscitaient. Le lendemain, Aphrodite et Dionysos chantaient furieusement la volupté, en choquant leurs coupes d’or, dans mon cerveau. Et docile, je sacrifiais sur leurs autels. Le surlendemain, l’arome des sombres fleurs que l’Isis panthéiste prodigue à ses dévots me flattait les narines. Le jour d’après, j’invoquais Çakya Mouni et son sourire idiot. Puis soudain les bavardages instables de la Science reprenaient le dessus. Il me venait aussi des velléités de christianisme ; mais je les expulsais de mon âme, avec courroux, car elles me semblaient fort laides au regard des prestiges où je me cramponnais…
Une fois en votre vie, vous êtes-vous trouvé perdu dans une plaine pullulante de végétations sauvages ? Ce fut par une de ces tombées de jour où l’équinoxe d’automne détraque la saison et où les vents ne cessent de sauter d’un horizon à l’autre. La tourmente arrive de tous les côtés. Cela souffle à droite, à gauche, en avant, en arrière ; tous les Borées et tous les Notus sont déchaînés. Des bises et des khamsins vous assaillent, vous giflent, vous brûlent, vous glacent presque simultanément ; on ne sait à qui entendre de ces vents déchaînés, on s’arrête ahuri ; on espère une accalmie qui, d’ailleurs, ne vient pas. — Ainsi de mon âme à cette époque.
Sans cet amour de la solitude dont le Bon Dieu a bien voulu me gratifier dès mon enfance, je ne sais ce que je serais devenu. Car, il importe de le souligner, à tous les âges, je ne me suis jamais senti heureux que dans les champs, sous les arbres ou au bord des eaux, — tout seul. Ne point parler, rêver ou méditer devant quelque paysage, telles ont toujours été mes joies les plus profondes et les plus rédemptrices. Je l’ai bien senti, aux jours où, après avoir entassé péché sur péché, je me réfugiais en quelque campagne si écartée que la meute des passions ne venait guère m’y relancer…
Pour tenir tête à l’ouragan d’aspirations contradictoires qui m’assaillait à cette époque de mon existence, je multipliais donc mes courses à travers la forêt pacifiante. Ah ! qu’il avait raison saint Bernard quand il disait : Aliquid amplius invenies in sylvis quam in libris. Je ne cessais d’expérimenter la grande vérité contenue dans cette phrase. En effet les lectures hétéroclites, où je me plongeais afin de me refaire une conviction ferme, augmentaient encore mes incertitudes.
L’histoire me montrait un univers livré aux querelles et aux déprédations — un brigandage perpétuel.
La Science, j’ai dit à quel point les guirlandes suspectes qu’elle m’avait départies s’étaient desséchées en moi.
La littérature aussi commençait à m’ennuyer. Je laissai tout pour ne plus lire que quelques auteurs, dès longtemps mes favoris : Lucrèce, Dante, le Faust de Gœthe et ses Entretiens recueillis par Eckermann, le théâtre et les sonnets de Shakespeare, Baudelaire, Balzac et les vers de Hugo, plus quelques très rares volumes dus à des contemporains. Et je ne coupais même pas les pages des livres qu’on m’envoyait.
Me sentant moins désolé sous les arbres, je les quittais aussi peu que possible. En suivant les longues allées de la forêt, ces chemins où, grâce aux branches en arceaux, on croit errer dans des nefs de cathédrales, je me sentais pénétré d’une émotion solennelle. En parcourant tels minces sentiers, pleins d’ombres chatoyantes et de rayons assoupis, je recueillais de gracieuses images. Mes chers bouleaux, si sveltes en leur robe d’argent pâle, éveillaient en moi de douces musiques. Enfin plusieurs sites, d’une sévérité grandiose, comme le Désert d’Apremont m’inspiraient un violent désir de m’y fixer — d’y construire une cabane ou d’y aménager une grotte pour y vivre loin des hommes, loin des femmes, loin de la littérature, loin de tout.
Si prolongées que fussent ces promenades, il fallait pourtant bien finir par rentrer chez moi. Là je retrouvais la dame aux yeux noirs ; et la triste existence sensuelle et querelleuse recommençait. Lorsque j’essayais de fuir, c’était pour me galvauder avec des personnes encore moins édifiantes — si possible — que ma maîtresse.
Eh ! bien voyez et admirez : je semblais alors bien définitivement assis au fond de l’incertitude car jusqu’à la forêt commençait à se taire pour moi. — Et ce fut le moment que le Saint-Esprit élut pour me darder une seconde fois au cœur les javelines d’or de la Grâce.
Je me rappelle ce jour comme si j’y étais encore : c’était en juin 1905, au commencement du mois. Or depuis une semaine, j’avais vécu de la façon la plus désordonnée. Ce matin-là, tout morose, en proie à un profond mécontentement de ma conscience, j’allai sous les arbres. Je suivais le sentier qui, du carrefour des Huit-Routes, se dirige vers la Grotte des Montussiennes. J’avais emporté la Divine Comédie et je relisais, pour la dixième fois peut-être, les premiers chants du Purgatoire.
Avant de poursuivre il faut spécifier que, jusqu’alors, j’avais lu le merveilleux poème comme j’aurais fait d’un conte de fées splendide, rédigé par un poète de génie. Il se peut — il est même probable — que ces vers, tout imprégnés de la Grâce, avaient fécondé, à mon insu, les régions les plus secrètes de mon âme. Mais je n’en avais point la notion et je ne croyais ressentir qu’une influence toute littéraire.
J’en étais à ce passage du second chant où Dante et Virgile viennent de quitter l’enfer et s’arrêtent sur le rivage d’une mer mystérieuse, au pied de la montagne du Purgatoire.
Ici je dois citer : « Je vis, raconte Dante, que ne la vois-je encore, une clarté venir sur la mer d’une telle vitesse qu’aucun vol d’oiseau ne l’égale. Après avoir détourné d’elle mes yeux pour interroger mon Guide, je la revis plus brillante et plus grande.
« Puis de chaque côté m’apparut je ne sais quoi de blanc et, au-dessous, peu à peu, sortit quelque chose de pareil. Mon Maître ne dit rien jusqu’à ce que les premières blancheurs se déployèrent en ailes. Mais lorsqu’il reconnut bien le nocher, il cria : « Ploie, ploie les genoux : Voilà l’Ange de Dieu. Joins les mains. De tels Ministres du Seigneur tu verras désormais ; vois, il dédaigne les instruments humains ; il ne veut d’autre rame, d’autre voile que ses ailes pour parcourir ces lointains rivages. Vois comme il les dresse vers le Ciel, comme il frappe l’air de ses pennes éternelles !… »
« Plus de nous s’approchait l’oiseau divin, plus éclatant il apparaissait, de sorte que mon œil ne pouvant, de près, soutenir sa splendeur, s’abaissa. Et Lui vint au rivage avec un batelet si svelte et si léger qu’il ne plongeait aucunement dans l’eau.
« A la poupe se tenait le céleste nocher rayonnant de béatitude ; et dedans étaient assis plus de cent esprits. Tous ensemble, d’une seule voix ils chantaient : In exitu Israël de Ægypto et le reste du psaume. Puis sur eux l’Ange fit le signe de la sainte croix ; tous se jetèrent alors sur la plage et Lui s’en alla comme il était venu… »
On sait que Dante a voulu peindre, en ces vers, l’allégresse des fidèles défunts qui se réjouissent de se purifier de leurs fautes en Purgatoire, afin de mériter une place en Paradis, après la juste expiation.
Que se passa-t-il alors en moi ? Je sentis un frisson me courir dans les veines, puis je me mis à trembler de tout mon corps. Le livre m’échappa des mains. Je dus m’appuyer au fût d’un hêtre. J’étais comme ébloui par une lumière intérieure. Il me sembla que les noires nuées qui opprimaient l’atmosphère obscure de mon âme se dissipaient. Je ne sais quelle clarté, douloureuse à force d’être intense, me montra mes vices accroupis comme des crapauds dans la fange de mon cœur. Un remords et en même temps une joie indicible me labouraient tout entier.
Voici exactement les paroles que je prononçai alors : — Quoi, il se pourrait qu’une aussi sublime inspiration fût le témoignage de la vérité ? Il se pourrait que cette religion catholique, tant bafouée par moi, eût raison lorsqu’elle affirme qu’un pécheur qui se repent et accepte joyeusement la pénitence de ses fautes devient par là digne de monter au Ciel ?… Mais s’il y a dans ces vers plus qu’une magnifique fantasmagorie — je pourrais me laver de mes ordures, être sauvé ?… Mais alors, mais alors, c’est donc que Dieu existerait ?…
Je restai quelques minutes éperdu. Puis je repris : oh ! si Dieu existait, quelle chance pour moi.
Aussitôt, comme si les nuées se rassemblaient, il fit nuit dans mon âme. Une voix perçante — que je n’avais jamais entendue — s’éleva en moi qui me disait : — Allons, pauvre chimérique, vas-tu te laisser prendre à ce gluau ? Tout cela, c’est de la littérature. Tu sais très bien, au fond, que le catholicisme n’est qu’une fable vermoulue. Et tu serais une dupe si tu cessais de t’en gausser.
— Sans doute, sans doute, répondis-je, mais, tout de même, c’est bien étrange ce que je viens de subir…
Je ramassai le livre ; je continuai ma promenade, troublé au delà de ce que je puis dire. Je me répétais : Existe-t-il ? Existe-t-il ?
Et chaque fois que j’articulais cette phrase anxieuse, la voix aigre — ah ! que de jours je devais l’entendre encore — s’écriait : Sot, double sot, tu ferais bien mieux de fabriquer quelques vers à la gloire des dryades… Puis le sombre ricanement, déjà entendu la nuit qui suivit ma conférence, me parcourait l’âme.
Pourtant je ne me laissai pas entraîner à tourner en plaisanterie cette impression si nouvelle. Une douceur insolite m’emplissait le cœur et d’autre part, je ne sais quelle poignante appréhension d’un inconnu redoutable autour de moi me faisait soupirer. — A ce moment, je m’aperçus que mes joues étaient couvertes de larmes qui avaient ruisselé sans que je m’en fusse douté.
Ce fut dans cet état d’esprit que je rentrai à la maison. Je m’y montrai si taciturne que la dame aux yeux noirs, pour lors en humeur de dispute, s’ébahit qu’au lieu de lui répondre, comme de coutume, par une volée d’invectives, je me contentasse de hausser les épaules en silence…
On croira que touché à fond par la Grâce, comme je venais de l’être, je demeurai au moins le reste de la journée sous le coup de cette atteinte si imprévue. Mais il paraît que le Mauvais avait conçu quelque appréhension de me voir lui échapper, car il ne perdit pas de temps pour me ressaisir.
L’après-midi, mon ami C…, un lettré avec qui j’entretenais des relations assez suivies, vint me rendre visite. Il me proposa de faire un tour dans le parc du château de Fontainebleau. Toute occasion m’étant bonne pour fuir mon triste ménage, j’acquiesçai aussitôt. Et nous fûmes dehors.
C…, homme de cœur et de sensibilité vibrante, était alors préoccupé par l’idée religieuse. Les vaticinations pompeuses de la Science ne le satisfaisaient pas plus que moi. Tout en balançant fort à se tourner vers l’Eglise, il n’était pas loin d’affirmer son respect pour le Dieu de l’Evangile. Comme ce lui était devenu un sujet de méditation assez habituel, après quelques propos de littérature et d’art, il mit l’entretien sur cette question.
En substance, il me dit ceci :
— J’ai beau faire, je ne puis me contenter des théories du rationalisme. Elles laissent inassouvie une part de mon âme. Je souffre d’une inquiétude qui réclame une conviction ferme pour s’apaiser un peu. J’essaie bien de revenir aux dogmes du christianisme tels que j’appris à les aimer jadis. Mais dès que je m’oriente de ce côté, ma raison se cabre et, si j’insiste, refuse de les admettre. Pourtant, j’aurais bien besoin d’une règle de vie qui me serait un frein contre les écarts où m’entraîne mon imagination. Et il y a des moments — aujourd’hui par exemple — où il me semble que le Surnaturel pourrait me la fournir, cette règle.
Il s’exprimait d’un ton posé, comme un homme qui a beaucoup réfléchi et qui est sur le point de prendre le parti le plus sage.
Je l’avais écouté avec attention, sans l’interrompre et, à part moi, je m’étonnais de cette coïncidence entre nos préoccupations. La logique eût donc exigé que je lui confie mes incertitudes si pareilles aux siennes. Il était indiqué de lui narrer le bouleversement de mon âme et de lui relater le coup de foudre reçu le matin. — Peut-être que, nous aidant l’un l’autre, nous aurions trouvé le chemin vers la Vérité adorable.
Eh bien, rien de cela n’arriva. J’eus un mouvement d’irritation à constater chez lui ce que j’éprouvais moi-même, et d’une façon encore plus intense. Je ne sais qui — ou plutôt je le sais très bien maintenant — s’empara de ma langue et me força de proférer une kyrielle de blasphèmes — non pas de grosses injures, mais de sarcasmes à tournure littéraire — qui me venaient au cerveau avec une abondance extraordinaire. J’ajoutai une apologie véhémente du polythéisme grec et enfin je lui citai, non sans orgueil, une phrase prise d’un de mes écrits les plus érotiques et où la Sainte Vierge était mise sous les pieds de l’Aphrodite.
Je revois, par la pensée, l’endroit où j’éjectai ce paquet de vipères. C’était au milieu de l’allée de vieux ormes qui longe la rive gauche du Grand-Canal.
C…, que la violence de mon discours et l’attrait sensuel de ma dialectique avaient ébranlé, reprit : — Oui, à coup sûr, vive Aphrodite ! Cependant il me faudrait quelques lectures qui m’affermissent contre ces retours du christianisme dont je me sens réellement troublé, je vous l’affirme encore.
Alors, je repartis de plus belle. Je lui conseillai de se procurer tout Renan et de s’assimiler, en prenant des notes, cette confiture opiacée. Je lui recommandai d’apprendre par cœur la Prière sur l’Acropole. Je lui prescrivis Pétrone, Catulle, Horace. Je lui vantai les aphorismes de Nietzsche et l’Essai d’une morale sans obligation ni sanction de Guyau.
Ces objurgations étaient d’autant plus bizarres que, pour moi, je ne croyais plus à l’efficacité de ces drogues. Mais, comme je viens de le dire, j’étais obligé par une force, qui m’était à la fois intime et étrangère, de détourner ainsi mon ami de la voie Unique.
C… me quitta, rendurci dans sa mécréance et non sans avoir fait chorus à quelques plaisanteries sacrilèges par quoi je conclus ma diatribe.
A peine seul, je ressentis presque de l’effroi. Car, à récapituler notre conversation, je découvris, de la façon la plus claire, que quelqu’un semblait s’être substitué à moi pour écarter de Dieu mon ami, puisque je venais de parler contre ma pensée actuelle.
— Enfin, m’écriai-je, qu’est-ce que cela veut dire ? Tout aurait dû me porter à encourager C… dans son penchant vers l’Idéal chrétien, étant donné que moi-même, il n’y a pas trois heures, j’ai été bouleversé, jusqu’aux larmes par un désir analogue… C’était moi et ce n’était pas moi qui parlais. Suis-je donc le Sosie de quelque Hermès invisible ? Car quoi, je ne divague pas : j’analyse avec netteté mes idées, mes sensations aussi… C’est à croire que le Diable existe et qu’il a le pouvoir de nous transformer la cervelle en un phonographe où il inscrit ses arguments… En tout cas, j’ai, à présent la certitude d’avoir discouru à rebours de ce que m’indiquait ma conscience… Je m’en vais donc courir chez C…, le prier de ne tenir aucun compte de mes paroles et de marcher dans le sens où il se juge attiré.
Déjà je me dirigeais vers le logis de C… quand une mauvaise honte m’arrêta net : — Il va se demander ce que signifie ce revirement brusque. Et si j’insiste, il me prendra pour un fol inconsistant.
Puis une bouffée de scepticisme me fit faire un geste d’insouciance :
— Bah ! repris-je, tout cela n’a pas d’importance : c’est une des scènes de la farce qu’un Démiourge facétieux et lugubre se joue aux dépens des hommes. J’ai bien assez d’ennuis avec mes propres états d’âme sans assumer encore, par-dessus le marché, ceux de mon ami C… Qu’il se tire d’affaires comme il l’entendra…
Et je tournai les talons.
Je venais d’être si docile aux instigations du Diable que, rentré chez moi, il poursuivit son avantage. Sans désemparer, j’écrivis les premières lignes d’un article contre l’Eglise destiné à je ne sais plus quel papier qui vendait de l’anticléricalisme. Puis j’allai me coucher.
Or voici que, dans la nuit, ô Grâce du Bon Dieu, vous me revîntes. Je m’éveillai en sursaut à la suite d’un rêve où je vis se peindre, en images radieuses, la vision de Dante lue la veille. Tout s’y trouvait : la vaste mer aux lames souriantes, la montagne escarpée du Purgatoire dont le sommet se perdait dans une brume irisée où passaient des lueurs d’or, l’Ange éployant ses grandes ailes blanches, la barque pleine d’esprits qui chantaient le psaume de la délivrance. Et les deux Poètes fixaient sur moi des regards chargés d’une tristesse infinie, tandis que résonnaient les accords onduleux d’une musique semblable au chant de la brise dans les futaies de pins.
Le cœur battant à coups pressés, je méditai, quelques minutes, sur la beauté de ce songe. Un lourd sanglot, qui ne pouvait pas éclater, m’oppressait. Et soudain, comme si un ordre impérieux venait de m’être signifié, je me précipitai à bas de mon lit. Je courus, pieds nus, à mon cabinet de travail ; je pris l’article immonde et je le déchirai en vingt morceaux que je jetai au panier.
Recouché, je me dis : — Demain, je retournerai dans la forêt. Là, parmi cette fraîche mélodie des ramures qui me fut toujours lénifiante, parmi les genêts en fleurs, j’examinerai mon âme à fond.
Si je découvre qu’elle veut croire, eh bien, je me jure de ne pas lui barrer la route. Aussitôt, je me sentis très calme ; une grande joie me pénétra le cœur ; et je m’endormis d’un sommeil paisible…
Agneau de Dieu, vous aviez eu pitié de moi ; vous veilliez à mon chevet…
IV
Avant de continuer ce récit, il importe de mentionner que, pour la rédaction des chapitres qui précèdent comme pour ce qui va suivre, je me suis servi des carnets de notes où je consigne, depuis des années, les principaux événements de mon existence et les réflexions qu’ils me suggèrent. Aidé, en outre, par l’excellente mémoire dont le Bon Dieu a bien voulu me favoriser, j’ai pu retracer, sans omissions graves ni erreurs, les crises de conscience par lesquelles je passais. Et c’est ainsi qu’il m’a été facile d’indiquer, d’une façon exacte, les endroits où se jouèrent les actes du drame dont j’étais le sujet.
Puis, à la lumière de la Grâce, certains faits, qui me semblaient obscurs au moment où ils se produisirent, se sont éclairés. C’est pourquoi je prie humblement le lecteur de bonne foi de se tenir pour assuré que c’est un homme non seulement sincère, mais renseigné sur lui-même qui parle ici.
Donc, le matin qui suivit ce songe où Maître Alighieri m’avait assisté, comme il le fut lui-même par Virgile, je me levai, dès qu’il fit jour, et je gagnai ma futaie de prédilection : celle des Fosses Rouges.
Il faisait un temps admirable. Le ciel, très haut, très bleu, où le soleil rayonnait comme le corps glorieux d’un Archange, versait une pluie d’or diamantée sur les jeunes frondaisons. Toutes les pousses du printemps à son apogée finissaient de s’épanouir. La forêt s’était parée des couleurs de l’espérance et de l’allégresse. O fête des clartés nouvelles, des sèves exubérantes et des feuillages tendres, que tu me semblas merveilleuse !
Sous les arbres, il régnait une lumière adoucie qui se teintait de toutes les nuances du vert et qui, aux lointains, devenait presque mauve. Les ramures, frémissantes sous les caresses d’un vent tiède, projetaient sur le sable du chemin et sur l’herbe fine qu’étoilaient des pervenches et des fleurs de fraisiers, des ombres roses. Les fougères balançaient leurs palmes délicates. Des merles sifflaient, insoucieux, et des ramiers roucoulaient amoureusement ; l’on eût dit, parmi les grès sonores, des chants de cascatelles et des carillons de clochettes en cristal.
Je suivais, à pas lents, le sentier si bien tracé par Charles Colinet. Il traverse la futaie dans sa plus grande largeur, non pas selon l’agaçante ligne droite, mais en décrivant nombre de courbes capricieuses, en épousant toutes les pentes. Si bien que nul aspect de ce site accidenté n’échappe aux regards admiratifs du promeneur.
J’étais dans le ravissement de cette beauté. Je saluais les vieux chênes barbus de mousse argentée et graves comme des patriarches. Les hêtres et les charmes, en cépées à sept ou huit tiges, me semblaient des tuyaux d’orgue où la sylve exhalait le cantique de sa joie. Lorsque les souffles abaissaient puis relevaient en cadence les feuillages éoliens, je croyais sentir passer sur ma face l’ombre vermeille de grandes ailes angéliques. J’aspirais, à pleins poumons, l’arome salubre des sèves. — Que c’est beau ! Que c’est beau ! me répétais-je, les mains jointes. Et cette effusion, n’est-ce pas, c’était déjà presque une prière.
Certes, on eût dit que parmi toute cette splendeur et toute cette douceur, le Saint Esprit s’épandait en effluves radieux et bénissait la forêt sacrée.
On comprend que, tout ému encore de mon rêve de la nuit précédente, je goûtai, jusqu’au plus profond de mon être, les sensations heureuses que me prodiguait ce printemps délectable. Mon âme s’ouvrait, humble et docile, aux bonnes pensées ; jamais je n’avais été mieux préparé à recevoir les appels de la Grâce.
Ce fut d’abord presque avec timidité que je regardai en moi-même. J’appréhendais un peu d’y retrouver quelques restes des ténèbres méphitiques où je m’étais égaré la veille. Il y eut bien une vague velléité de ricanement diabolique à l’encontre de la joie qui m’emplissait le cœur. Mais l’emprise de la Grâce était trop forte à ce moment ; la tentation se dissipa comme une vaine fumée ; le Diable humilié fit silence.
Rassuré de ce côté, je me dis : « Voyons, il s’agit, cette fois, d’établir le bilan de mes doutes et de mes convictions. Repassons les articles du credo scientifique ; épluchons d’abord paganisme, bouddhisme et panthéisme. Analysons-nous en toute franchise, sans faux-fuyants et sans détours.
Je récapitulai donc panthéisme, bouddhisme, paganisme. Et je m’aperçus tout de suite que ces erreurs n’avaient pris de force que par l’ivresse de mes sens ou par mon dégoût des Agités pervers qui mènent au gouffre la société contemporaine. Le voile que ces illusions avaient déployé devant les yeux de mon esprit se déchira d’un seul coup et la brise printanière en emporta les lambeaux. — Hélas, il se retissa par la suite ; cela m’arriva chaque fois que je me bouchai les oreilles pour ne pas entendre la voix divine qui me sollicitait. Pourtant, jamais plus l’étoffe n’en redevint aussi résistante que naguère.
Quant à la science, je n’eus pas beaucoup à m’interroger. Après avoir recensé avec soin les théories matérialistes, je m’aperçus, plein d’un étonnement joyeux, que l’édifice ne tenait plus debout. Je n’eus qu’à donner un coup de pioche et tout s’effondra. L’écroulement fut total — et définitif. Je peux affirmer que, depuis, en aucune occasion, cette lourde bâtisse ne s’est réédifiée en moi.
— Maintenant, que me reste-t-il ? m’écriai-je.
Aussitôt, il me fut répondu, tout bas, au dedans de moi : — Dieu !
Je tressaillis et j’eus un mouvement de recul. Mais la voix intérieure et si douce reprit : — Dieu !
Et il me sembla que les feuillages chanteurs répétaient autour de moi : — Dieu ! le Seigneur Dieu !
J’hésitai, je cherchai par où me dérober tant ce nom me faisait peur. Puis prenant mon parti : — Soit, dis-je, je veux bien aller à Lui. Mais comment m’y prendre ?…
Il arrive parfois, lorsqu’on erre dans les parties rocheuses de la forêt, sans suivre de chemin tracé, qu’on aboutit au fond d’un défilé où les blocs de grès paraissent se rejoindre pour vous empêcher d’avancer. On n’aperçoit d’abord nulle issue. On pourrait revenir sur ses pas, mais on n’y consent point parce qu’on se doute que, de l’autre côté de ces pierres, il y a des choses merveilleuses à voir. On s’approche et, dès qu’on est tout près, on découvre un passage étroit, obscur, encombré de ronces, mais tout de même praticable. — On s’y glisse, en butant et en chancelant ; on se rattrape aux ronces qui vous ensanglantent les mains, on s’appuie aux parois du roc, on tombe, on se relève, — et enfin l’on débouche sur une esplanade, baignée de clartés, du haut de laquelle on admire à l’infini un paysage grandiose.
Cette image rend on ne peut mieux non seulement cet épisode de ma conversion mais aussi ce qui devait m’arriver jusqu’au jour où l’Eglise accueillit dans son giron le pauvre pécheur repentant.
Tout en tergiversant, comme je viens de le dire, j’arrivai dans le bas des Fosses Rouges, au carrefour du Pivert. Là, le sentier bifurque : à gauche, il grimpe vers Mont-Chauvet, à droite, il s’enfonce dans la futaie du Nid de l’Aigle.
Je pris à droite ; et après avoir marché quelques pas, je quittai le chemin pour entrer dans la brousse. Je trouvai, au pied d’un chêne, une pierre moussue où je m’assis et je me demandai ce que j’allais construire pour remplacer le temple des vaines idoles dont les derniers débris roulaient, pêle-mêle, hors de mon âme.
J’étais dans un état de parfait équilibre, plein d’une quiétude rarement ressentie. Et je me sentais si lucide que je pouvais suivre sans peine toutes mes associations d’idées. C’est là encore un des bienfaits de la Grâce. Certes, les minutes où elle nous soulève hors de nous-même et nous remplit de rayons, en un ravissement ineffable, sont splendides. Mais combien douces également les heures qu’elle choisit pour couler en nous comme un fleuve paisible et majestueux où nos pensées se reflètent, plus précises qu’elles ne le furent jamais. Alors le calme dont on jouit, la perspicacité nouvelle qu’on se découvre permettent de dégrossir les matériaux pour le tabernacle où le Seigneur descendra quand il le jugera suffisamment purifié.
A l’endroit où j’étais assis, les buissons m’entouraient de toutes parts de sorte que du sentier, l’on ne pouvait m’apercevoir. — On verra pourquoi je donne ce détail.
Le dos appuyé au tronc du chêne, les prunelles levées vers le ciel radieux qui semait des médailles de soleil sur le sable, je me dis : — Un fait existe, c’est que, depuis qu’il y a des hommes pour se poser le problème du : Pourquoi sommes-nous mis au monde, cent religions et autant de philosophies ont tenté de le résoudre.
Elles ont varié sans cesse, suivant les milieux, les circonstances, les modes, et surtout suivant les caprices de l’esprit humain. Des croyances sont nées, se sont développées, ont péri. La raison et la science se sont évertuées à donner une explication de l’univers. Jamais elles n’ont réussi à rien établir de stable puisque telle hypothèse, tenue hier pour la vérité, est remplacée aujourd’hui par une hypothèse nouvelle qui, demain, sera elle-même détrônée par une autre conjecture.
Cela une expérience séculaire le prouve.
Or il faut reconnaître que seule, parmi cette versatilité perpétuelle, l’Eglise catholique demeure immuable. Ses dogmes ont été posés dès sa fondation. On les trouve déjà, en substance, dans les Evangiles. Depuis, les Apôtres et les Pères n’ont fait que les développer, les affirmer, en déduire une liturgie et une discipline. Jamais nul d’entre eux n’a varié : tous sont restés constamment en communion parfaite d’idées et de sentiments. Tandis que les savants et les philosophes sont livrés aux disputes continuelles. Tandis que les hérésiarques ne cessent de se morceler en une foule de sectes où chacun interprète Dieu à sa façon.
Et voilà dix-neuf cents ans que cela dure. L’Eglise maintient sa foi intacte cependant qu’autour d’elle, doctrines et théories tourbillonnent comme des feuilles mortes emportées par un cyclone.
C’est justement cette constance de l’Eglise à maintenir les enseignements du Christ en un faisceau que, depuis des siècles, rien n’a pu rompre, qui courrouce si fort ses adversaires. Fils de l’inquiétude et du changement, une telle mystérieuse unité les étonne et les irrite à la fois. N’ai-je pas, moi-même, publié maintes pages où je reprochais à l’Eglise de ne pas évoluer, où je la traitais de corps inerte, d’organe vestigiaire entravant la marche de la civilisation ? Et encore chez moi, ce n’était que l’orgueil étourdi d’un fanfaron d’indiscipline qui se figure que sa façon de penser prime celle de saint Paul, de saint Jérôme et de saint Bernard, lesquels ne passent cependant point pour des imbéciles.
Mais prenons des esprits destructeurs comme les encyclopédistes, qu’ont-ils fait d’autre que d’uriner contre les murs de l’Eglise dans l’espoir d’en ébranler la base. A quoi se ramènent leurs attaques ? — A des rabâchages sur l’omnipotence de la sensation, à des plaisanteries d’un goût douteux touchant telle légende ou telle prophétie dont ils ne comprenaient probablement pas le sens. Ils ont jeté par terre une société. Ont-ils construit ? — Point : puisque leurs menées ont créé cette France en décomposition et, par contre-coup, cette Europe incohérente où les nations chrétiennes se désagrègent et penchent vers la subversion totale et vers la barbarie que leur prépare le socialisme.
D’autre part, si je considère, par exemple un Balzac, génie dont l’œuvre domine le XIXe siècle, que me fournit-il ?
L’affirmation, avec preuves à l’appui, que notre fléau l’individualisme, né de la Révolution, source des variations perpétuelles, a pour première cause ces fameux principes encyclopédiques dont les différents régimes qui se succèdent au pouvoir depuis plus de cent ans, se sont si follement infatués.
Qu’est-ce que Balzac en a conclu ? Ceci : que l’Eglise étant immuable pouvait seule allumer le phare dont la lumière serait assez puissante pour rallier toutes ces barques à la dérive dans la brume que sont nos institutions et nos sciences.
Voilà donc une grande intelligence, douée d’une perspicacité supérieure, cela, même les indifférents l’avouent. Elle n’a fait que répéter, avec une force impérieuse, ce que les défenseurs de l’Eglise proclament depuis les origines, à savoir qu’en dehors d’elle, il n’y a point de salut. — Et je suis bien obligé de reconnaître que les faits leur donnent raison.
Donc l’Eglise n’ayant jamais varié, son unité, sa constance doivent avoir une cause plus qu’humaine puisque l’humanité, livrée à elle-même, n’est que changement.
En outre les préceptes de sa morale sont salutaires et il est certain que si nous les appliquions, nous n’en vaudrions que mieux. Par suite ces préceptes doivent être propres à fournir une règle de vie aux pauvres âmes qui, comme la mienne, errent douloureusement de grèves désertes en récifs, faute d’avoir trouvé le havre tranquille où elles pourraient jeter l’ancre.
Oui, continuai-je, tout heureux d’avoir enfin aperçu un flambeau dans mes ténèbres, l’Eglise doit détenir la vérité consolatrice et salvatrice. Et si elle la détient, comme elle déclare procéder d’une révélation divine, c’est donc que Dieu existe !…
Ah comme, alors, je respirai à l’aise ! La forêt me parut transfigurée ; et on eût dit que les rayons du ciel imprégnaient toujours davantage ses frondaisons harmonieuses. Une force nouvelle coulait dans mes veines. J’aurais pu m’écrier, avec saint Augustin : « Je ne vous aimais pas encore, ô mon Dieu, vous qui êtes maintenant la lumière de mon cœur, vous qui soutenez et fortifiez mon esprit. Et pourtant j’entendais votre voix me crier de tous côtés : Courage ! Courage[4] !… »
[4] Confessions : livre I, chap. XIII.
Mon âme s’épanouissait toute ; et je compris qu’il fallait rendre grâces. Je tombai à genoux sur la pierre moussue et, pour la première fois depuis ma quinzième année, je priai :
— Mon Dieu, dis-je, puisque vous existez, venez à mon secours. Vous voyez : je suis l’homme de bonne volonté qui ne demande qu’à vous obéir. Assistez-moi, instruisez-moi, éclairez-moi…
Ce fut tout : mais c’était suffisant puisque jamais plus, à partir de ce matin, la conviction que Dieu existait ne sortit de mon âme.
Je devais encore m’égarer de bien des façons, résister en maintes occasions, aux appels de la Grâce, me souiller de péchés nombreux. Cependant ma foi dans la Providence divine persista. Si imparfaite qu’elle fût, elle me soutint dans mes traverses et mes peines jusqu’au jour où le Bon Dieu estima qu’il était temps de me ramener tout à fait à Lui et où sa Grâce me foudroya définitivement. Je me relevai, les yeux pleins de larmes, après cette prière et je me dis : — Puisque ma raison comme mon cœur acceptent cette idée de la prééminence de l’Eglise catholique, il faudrait maintenant me mettre à l’école auprès de ceux qui sont missionnés pour expliquer sa doctrine. Car j’ignore à peu près tout de ses principes les plus essentiels et le peu que j’en connais est déformé en moi par les écrits et les dires des sophistes dont je partageai l’aberration.
La logique exigeait que j’agisse de la sorte. Pourtant je me sentis en proie à une véritable panique à la seule pensée d’aller trouver un prêtre. Je ne sais quelle prévention me retenait. D’autre part, je craignais d’être mal reçu. — Ah ! que j’ignorais l’infinie Charité de l’Eglise !
Et puis, il y avait du respect humain dans mon cas : — J’aurai l’air d’un nigaud… Que diront mes amis ?… Entrer dans une église et m’y agenouiller au vu et au su de tout le monde, c’est bien ennuyeux.
Je dus me répondre aussitôt : — Un homme qui pratique ce qu’il croit être la vérité n’est jamais ridicule ; quant à tes amis, il en est parmi eux qui sont des catholiques fervents : ceux-là ne pourront que se réjouir de ta conversion. Les autres, tu n’as pas coutume de te conduire d’après leurs opinions puisque tu es renommé pour l’indépendance ombrageuse de ton caractère. Aller à la messe n’est pas plus difficile car beaucoup qui valent mieux que toi, et qui ne sont pas des sots, le font…
Je me disais tout cela et pourtant je ne parvenais pas à me décider. Je me débattais contre mes propres raisonnements. En même temps, je sentais grouiller au fond de moi, comme un nœud de vipères sous une touffe d’aubépine en fleurs, des railleries et des blasphèmes, que je n’acceptais pas et qui pourtant m’obsédaient. — Le Diable, un moment déconcerté, relevait la tête.
Néanmoins, je ne me laissai pas faire : — Pouah ! m’écriai-je, vais-je encore triturer toutes ces saletés ? Non pas : je veux désormais en garder mon âme indemne… Louable résolution : mais j’aurais dû la corroborer par une entrée immédiate dans l’Eglise. Or j’avais beau m’inciter à cette démarche décisive, je ne pouvais m’y résoudre. Je pris donc un moyen terme : — Il faut, dis-je, avant tout, que j’acquière quelques notions touchant le catholicisme, que j’étudie, au moins, ses dogmes fondamentaux.
Après, après… je verrai !
Tandis que je balançais de la sorte, j’entendis marcher dans le sentier. Je regardai à travers le taillis. Et je vis un vieux prêtre, qui venait du Nid de l’Aigle et qui se dirigeait de mon côté. Il lisait son bréviaire et levait parfois les yeux pour admirer la futaie chatoyante. Dissimulé, comme je l’étais, dans le fourré, il ne pouvait m’apercevoir.