ADOLPHE RETTÉ

LA MAISON
EN ORDRE

COMMENT UN RÉVOLUTIONNAIRE
DEVINT ROYALISTE

PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
3, Place du Panthéon, 3

1923

DU MÊME AUTEUR

Vers : Cloches dans la Nuit, Une belle Dame passa, L’archipel en fleurs, La forêt bruissante. Poésies (1897-1906) : Campagne première, Lumières tranquilles, Poèmes de la forêt.

Prose : Thulé des Brumes, Trois dialogues nocturnes, Similitudes, Aspects, Arabesques, La seule nuit, Dans la forêt, Les poètes à Fontainebleau, Le Symbolisme, Contes de la forêt de Fontainebleau.

La plupart de ces livres sont épuisés et ne seront pas réimprimés.

ŒUVRES CATHOLIQUES

Du diable à Dieu, récit d’une conversion.

Le règne de la Bête, roman.

Un séjour à Lourdes, journal d’un pèlerinage à pied ; impressions d’un brancardier.

Sous l’Étoile du matin, la première étape après la conversion.

Dans la lumière d’Ars, récit d’un pèlerinage.

Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr.

Quand l’esprit souffle, récits de conversions, Huysmans, Verlaine, Claudel, etc.

Ceux qui saignent, notes de guerre.

Sainte Marguerite-Marie, vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après les documents originaux.

Lettres à un indifférent, apologétique réaliste.

Le Soleil intérieur, saint Joseph de Cupertino, Catherine de Cardonne, une Carmélite sous la Terreur, la Charité du malade.

Louise Ripas, une privilégiée de la Sainte Vierge, préface de Mgr Landrieux, évêque de Dijon.

Léon Bloy, essai de critique équitable.

Il a été tiré dix exemplaires sur vergé pur fil Lafuma numérotés de 1 à 10

Tous droits de traduction, reproduction et adaptation réservés pour tous pays.

A
AUGUSTE SIDEL
ALSACIEN
DÉPORTÉ PAR LES ALLEMANDS EN SILÉSIE
DE 1915 A 1918

PRÉFACE

Au milieu des factions de toute espèce, nous n’appartenons qu’à l’Église et à la Patrie.

Louis VEUILLOT.

Dans un temps aussi troublé que le nôtre, les principes de la Révolution, la démocratie, le régime parlementaire, — qui ne valurent jamais grand’chose — se prouvent tout à fait impuissants à vivifier la France après l’effroyable saignée qu’elle vient de subir.

C’est donc un devoir, pour quiconque aime son pays, de le servir en lui montrant, selon des expériences personnelles, les causes des maux dont il souffre et les remèdes propres à le guérir.

J’essaie de contribuer à ce labeur patriotique dans les pages suivantes. On y trouvera le témoignage d’un homme, âgé aujourd’hui de soixante ans, qui, jusqu’à la quarantaine, connut les pires aberrations de l’individualisme aussi bien sur le plan philosophique et social que dans le domaine de la littérature. Sa formation romantique, l’esprit de révolte qui s’ensuivit l’obligèrent de les appliquer tant que la grâce de Dieu ne l’eut pas amené à l’Église.

Je l’ai dit ailleurs : « Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre. » Et, c’est, en effet, par la Vérité catholique que j’ai acquis le sens de la règle, de la discipline, de la hiérarchie et le goût de la stabilité dans la tradition. Ensuite, ayant beaucoup souffert et beaucoup vu, ayant peut-être passablement retenu, j’ai compris que notre patrie ne pouvait redevenir forte et prospère que par un régime qui prendrait le contre-pied de la doctrine et des institutions dont nous sommes affligés depuis 1789.

Ce régime, c’est la monarchie.

Comme on le verra plus loin, je conçus les bienfaits de la monarchie, j’admis sa nécessité, d’abord par désillusion. Observant les partis en leurs querelles pour s’assurer les faveurs de la femme sans tête qui a nom République, je fus dégoûté par la bassesse de leurs ambitions et l’ignominie de leurs convoitises. Je saisis combien il était absurde que les intérêts les plus essentiels de la France dépendissent des fluctuations d’assemblées soi-disant représentatives où pullulaient les illettrés et les incapables, où dominaient quelques intrigants, captifs eux-mêmes de financiers louches. Je constatai l’évidence, c’est-à-dire que les changements perpétuels de ministères empêchaient toute continuité dans les desseins et dans les actes. Je vis la discorde entretenue dans les provinces par les politiciens subalternes qui mènent aux fondrières cet aveugle : le suffrage universel. Je vis enfin d’honnêtes gens, pleins de bonne volonté, voués à l’impuissance, malgré leurs efforts, parce qu’ils ne réussissaient pas à se libérer de l’erreur démocratique. Et je conclus que si une réaction salutaire ne ramenait pas le Roi pour rétablir l’ordre dans la maison, nous pourrions peut-être bientôt écrire en pleurant sur la porte : Finis Galliae ! Que Dieu détourne le présage !… Arrivé à ce point, il y a une douzaine d’années, je m’informai des doctrines de l’Action française. Je lus surtout Maurras, non plus en dilettante, comme naguère, mais afin de vérifier, par les faits, si le régime qu’il proposait pour le salut de la France était conforme à la vérité politique. La réponse fut totalement affirmative.

C’est le récit de mon évolution que l’on va lire. On m’excusera si j’ai donné à cet essai la forme de mémoires. Elle m’a paru la moins aride et la plus capable de persuader le lecteur. Je l’avais déjà employée lorsque j’écrivis Du diable à Dieu, où j’ai rapporté comment j’avais été conduit de l’ignorance religieuse à la foi. L’indulgence avec laquelle fut accueilli ce petit livre m’a décidé à user d’une forme à peu près analogue pour exposer comment je fus amené de la frénésie révolutionnaire à l’indifférence politique, puis à la doctrine royaliste.

Est-il besoin d’ajouter que je n’ai été déterminé, en entreprenant ce travail, par aucune ambition autre que celle de servir la France dans la mesure de mes moyens ? Depuis des années, je vis à l’écart, soit au cœur de la forêt, soit dans des monastères, soit au village. Je ne veux rien être. Je ne fréquente ni les milieux politiques ni les cénacles littéraires, ni les salons — non par dédain, certes, mais par un penchant inné à la solitude et au silence. Il se peut que cette habitude de vie présente quelques inconvénients. Mais elle possède un grand avantage : elle me permet de juger les vicissitudes de la politique avec un entier détachement.

Au surplus, j’aime à travailler dans mon petit coin pour le public, composé de catholiques fervents, chérissant la France parce que catholiques, qui veut bien me suivre depuis 1906.

Je leur offre donc ce livre qui, vu la maladie chronique et sans cesse aggravée dont je souffre, en me soumettant à la volonté de Dieu, sera peut-être le dernier que j’écrirai. Je souhaite de leur faire partager ma conviction, qui se résume en ceci : ayant contracté un mariage d’amour avec l’Église et un mariage de raison avec la Monarchie, j’estime que cette bigamie louable est nécessaire à tous ceux qui prient, pâtissent et combattent pour le salut de notre France bien-aimée, royaume de Marie par le vœu de Louis XIII et Fille aînée du Saint-Siège par la miséricorde de la Providence.

CHAPITRE PREMIER
IMPRESSIONS D’ENFANCE

C’est en 1869. J’ai six ans, et je me prélasse en un petit fauteuil à bras, dans un cabinet de travail tout tapissé de livres depuis le plancher jusqu’au plafond. Assis à son bureau qu’encombrent des dossiers et des brochures, mon grand-père penche sa tête aux cheveux argentés sur un manuscrit du Moyen Age qu’il scrute avec une loupe et dont l’aspect fripé, les teintes jaunâtres et l’odeur rance me causent une sorte de répulsion. Une lampe à huile nous éclaire. Parfois elle charbonne et fait entendre par des bruits singuliers qu’elle a besoin qu’on la remonte.

Mon grand-père est un érudit dont l’ex-libris porte cette phrase de Montaigne : « Les historiens sont le vrai gibier de mon étude. »

Sur mes genoux je tiens un volume in-8o, dont la reliure en maroquin rouge est si fanée qu’elle a pris la nuance de la gelée de groseilles. C’est l’Histoire de Napoléon, publiée par le baron de Norvins en 1827 et illustrée par Raffet.

Ce Norvins avait rempli diverses fonctions administratives sous l’Empire. Mis à la retraite par le gouvernement de la Restauration, plein de rancune et enthousiaste de l’Empereur, il ne montrait aucun esprit critique. Son histoire, c’était une apologie à outrance de son héros et une espèce de pamphlet plein d’allusions malveillantes aux Bourbons. Cela, je l’ai constaté plus tard ; mais alors je ne puis m’en rendre compte et je m’enivre de cette lecture comme d’un vin capiteux qui m’emplit la tête de fanfares, de canonnades et d’un cliquetis d’armes entrechoquées.

Un silence studieux règne sur nous, rendu plus sensible par les crépitements du feu de coke qui s’effrite dans la cheminée, par le grignotis de la plume lorsque mon grand-père prend une note et par les houlements plaintifs du vent d’hiver qui jette des poignées de grésil contre les volets bien clos.

Comme il y a plusieurs soirs que je lis Norvins, j’en suis à la campagne de Marengo. Elle me conquiert, mais, en même temps que je la dévore, je revois Toulon, Rivoli, les Pyramides, Brumaire. Toute cette épopée me possède au point qu’il m’est impossible de continuer à suivre le texte. Le front brûlant, les yeux dans le vague, je vois flotter devant moi de grandes images — mille fois plus belles que les dessins de Raffet. La figure de Napoléon s’en détache comme un soleil parmi des nuages empourprés. Il me semble que son regard fulgurant me prédit un avenir de gloire belliqueuse. Je crois entendre sa voix brève me dicter des plans de batailles…

Cette hallucination me tient si fort que quand ma bonne grand’mère entre dans la chambre pour nous demander si nous oublions qu’il est l’heure du souper, je reste immobile, sans l’entendre, tant j’ai perdu le sentiment des choses extérieures.

Mon grand-père repousse son fauteuil, se lève et, me voyant tout rouge, les paupières papillotantes, m’interroge :

— Est-ce que tu dormais, mon petit ?

— Oh non, grand-papa, je voyais Napoléon !

Ma grand’mère s’inquiète :

— Tu as tort, dit-elle à son mari, de laisser cet enfant lire si longtemps près du feu…

Mais grand-père ne l’écoute pas. Pensif, il m’examine puis pose sa main sur ma tête :

— Il n’est pas malade, dit-il, mais il a de l’imagination. Ce n’est pas la première fois que je remarque combien cette lecture le passionne… Après tout, j’aime mieux qu’il s’enflamme pour Bonaparte que pour des contes de fées. Qu’il apprenne l’histoire. Quand il sera plus grand, nous verrons à rectifier les notions plus ou moins exactes que Norvins lui inculque en ce moment…

Nous passons dans la salle à manger. D’habitude je jase volontiers pendant les repas et mon babil amuse mes grands-parents. Mais, ce soir-là, je mange mon œuf à la coque comme en rêve et je demeure silencieux.

— Décidément, tu tombes de sommeil, dit ma grand’mère, je vais te mettre au lit tout de suite après souper.

Je ne proteste pas. Je n’ai nullement envie de dormir, mais je me dis que dans la solitude de ma petite chambre je pourrai repasser à loisir les événements prodigieux dont je viens de lire le récit sans être dérangé par personne, pas même par ces excellents vieillards que j’aime de tout mon cœur. Et qui sait, peut-être que je reverrai Napoléon dans un songe !… Disons tout de suite que mon grand-père, — nullement bonapartiste — ne rectifia rien des notions fournies par Norvins. D’abord ses travaux l’absorbaient beaucoup. Puis il estimait superflu de me fatiguer l’esprit par des considérations de politique abstraite auxquelles, selon toute vraisemblance, lui-même croyait peu. Enfin, comme pas mal d’hommes de sa génération, il s’était imbu des idées de Rousseau et il avait coutume de dire : — Laissons les enfants se développer selon leur nature.

C’est d’après un principe analogue qu’il me permettait de butiner, à tort et à travers, dans sa bibliothèque. Méthode d’éducation périlleuse et contre laquelle, à mon détriment, toute l’affection qu’il me portait ne sut pas le mettre en garde.

Autant que je puis me le représenter maintenant, en philosophie il professait le scepticisme. La politique lui apparaissait comme une arène nauséabonde où révolutionnaires et conservateurs échangeaient de burlesques gourmades pour le triomphe de la sottise humaine. Sur toutes choses, il émettait des jugements où l’ironie se tempérait d’une certaine pitié. Car il était bon, charitable aux malheureux et déplorait seulement que ses contemporains n’eussent pas découvert, dans la loi naturelle, une doctrine qui les fît vivre en paix les uns avec les autres. Si quelque politicien de sa connaissance l’adjurait de prendre parti, c’était avec le plus goguenard des sourires qu’il répondait, en mémoire de Candide : — Je cultive mon jardin.

Rien de plus exact. — Car s’il prenait de l’intérêt à déchiffrer les palimpsestes et à cataloguer les incunables, il se plaisait encore davantage à biner une planche de carottes, arroser ses salades et greffer des roses sur les églantiers dont il plantait ses parterres.

Il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Je ne lui ai connu que deux haines : contre le socialisme et contre l’Église. Je me rappelle ses invectives quand on parlait devant lui de l’Internationale alors à ses débuts. Quant à l’Église, on eût dit qu’il nourrissait à son égard des motifs de rancune personnels. Il ne cessait de bafouer le clergé que pour railler les dogmes. Aussi multiplia-t-il les précautions pour que je ne reçusse aucun enseignement religieux.

En ce temps lointain, un jour par semaine, le curé venait faire à l’école un cours de catéchisme et l’on récitait un Pater et un Ave au commencement et à la fin de chaque classe. Mais l’aversion de mon grand-père pour le catholicisme allait si loin que, lorsqu’il me conduisit pour la première fois au pédagogue, il stipula, de la façon la plus formelle, que je n’assisterais pas aux prières et que je n’aurais aucun contact avec le prêtre.

Ma grand’mère était pieuse et pratiquait régulièrement. Or, il n’entravait point ses dévotions, tolérait un crucifix au mur de leur chambre à coucher, acceptait qu’elle servît du maigre le vendredi et s’abstenait même de blasphémer en sa présence. Elle aurait bien voulu m’emmener à la messe le dimanche. Mais, sur ce point, il se montra irréductible. Non seulement il exigea d’elle la promesse de ne me faire assister à aucune cérémonie du culte, mais encore il lui interdit de me parler de Dieu.

Ma grand’mère obéissait en soupirant. Toutefois, je me souviens que, le soir et le matin, avant de me border dans mon lit ou de présider à mes ablutions, elle traçait à la dérobée un signe de croix sur mon front et sur ma poitrine. Ce geste m’intriguait. Il m’arriva de lui demander ce qu’il signifiait.

Elle me répondit : — Tu l’apprendras quand tu seras grand…

Et comme j’insistais, elle se contenta d’ajouter : — Cela te portera bonheur.

C’est trente-six ans plus tard que ce signe m’a, en effet, porté bonheur…

Je me suis souvent demandé si, féru de Rousseau et, je crois, en particulier, de ce recueil de balivernes emphatiques : l’Émile, mon grand-père, m’appliquant son système de « bride sur le cou » aggravé d’ignorance religieuse, ne voulait pas tenter une expérience. En tout cas, il ne put la mener à terminaison, car il mourut en 1872, après avoir, à maintes reprises, formulé sa volonté que ses obsèques fussent civiles. Ce qu’il confirma par son testament. Elles eurent donc lieu au grand chagrin de ma pauvre grand’mère et au scandale du village dont la majeure partie pratiquait. N’oubliez pas qu’à cette époque un enterrement sans Dieu était chose fort rare et considérée par presque tout le monde comme une monstruosité. Il n’y avait guère que quelques disciples de Proudhon pour se livrer à des manifestations de cet acabit. Si l’on avait fait remarquer à mon grand-père qu’il imitait ainsi ceux qu’il tenait pour de dangereux utopistes, il eût probablement essayé de se justifier par des distinguo non moins subtils que les ergoteries de certains scolastiques. Et pourtant, quel illogisme chez cet homme d’une évidente bonne foi, mais qui prétendait maintenir debout l’édifice social en lui retirant son appui le plus indispensable : la religion ! Il possédait une vaste intelligence ; malheureusement, comme à beaucoup de savants du XIXe siècle, les préjugés anticléricaux lui bouchaient l’horizon spirituel.

C’est à la campagne, où nous vivions les trois quarts de l’année, que je fus élevé de la sorte. J’étais un enfant rêveur, très impressionnable, avide de lectures, et déjà si amoureux de la solitude qu’en dehors des heures de classe je fuyais mes camarades de l’école. Cela, non par sotte vanité, mais parce que l’obligation d’échanger des propos quelconques avec autrui m’était souvent pénible. Je préférais contempler, loin de tous, les images féeriques dont se peuplait avec surabondance mon univers intérieur et me forger des aventures merveilleuses où la réalité morose n’avait aucune part. Il me semble que telle est restée la dominante de mon caractère. Aujourd’hui que l’âge me mène par le sentier qui décline vers la tombe, je récapitule les phases très diverses d’une existence qui, contre mon gré, fut parfois si mêlée aux agitations humaines. Et je m’aperçois que mes jours les plus heureux, je les ai vécus auprès de bûcherons taciturnes, dans un village ignoré, à la lisière de la forêt de Fontainebleau ou chez des moines cisterciens voués au silence perpétuel.

Dès le temps de mon enfance, je souffrais lorsqu’il me fallait aller à la ville. Le cœur serré, j’y respirais mal. J’avais envie de faire la grimace à tous les passants et de tirer la langue aux statues ridicules des carrefours. Je haïssais le tumulte des voitures, les pavés grisâtres, les hautes maisons à façade revêche, l’atmosphère enfumée. Au retour, dans le calme de notre campagne, comme je me dilatais à l’aise !

Le domaine n’était pas très étendu, mais d’aspect très varié. Il s’adossait à une colline toute chevelue de taillis serrés où les chênes rugueux alternaient avec mes frères de prédilection : les bouleaux, toujours frémissants, et dont le feuillage chuchote, pour ceux qui savent les entendre, d’incomparables poèmes. Au commencement de juin, pour la joie de mes yeux, les genêts couvraient le sous-bois d’une royale toison d’or.

Il y avait un potager dont les choux bien alignés, les bordures de thym odorant et les ruches bruissantes d’abeilles me ravissaient. Il y avait une sapinaie pleine d’ombres mystérieuses où le vent imitait tour à tour le murmure des vagues marines et le chant grave de l’orgue. Il y avait un verger, à l’herbe drue, semé tantôt de marguerites, tantôt de scabieuses. De vieux pommiers trapus y portaient des barbes de lichen et de mousses. Longeant la propriété d’un bout à l’autre, une rivière, qui était mon amie la plus intime. Je passais de longues heures sur le bord à mirer les papillotis de la lumière et le reflet vagabond des nuages sur les ondes couleur d’ardoise bleutée et d’émeraude. Ah ! celui qui n’aime pas à regarder indéfiniment l’eau qui coule et à y faire cingler vers des régions fabuleuses les escadrilles de ses rêves ne connaîtra jamais une des plus grandes joies que la vie puisse nous offrir.

Enfin il y avait, devant la maison, une profusion de rosiers, greffés, comme je l’ai dit, par mon grand-père, et des roses de toute espèce et de toutes nuances, depuis le blanc safrané jusqu’au rouge-ponceau, presque noir — des roses, des roses, partout des roses dont je respirais avec volupté les parfums, dont j’admirais éperdument les teintes. Là aussi, en cette campagne si douce, j’ai connu le bonheur. Je me trouvais tellement bien, près de mes grands-parents, que, pénétrée de leur chaude tendresse, mon âme s’épanouissait comme un glaïeul au soleil.

Lorsque je m’étais concentré des journées entières sur moi-même, parmi les fleurs et les arbres, j’éprouvais, par foucades, un besoin irrésistible d’épancher au dehors les lyrismes exubérants qui me mettaient l’esprit en fête. Alors je narrais aux bons vieux, avec un violent coloris d’expression et avec mille détails imprévus, les histoires délicieusement chimériques que j’avais inventées et dont j’alimentais mon imagination sans aboutir à la satiété.

— Où va-t-il chercher tout ce qu’il raconte ? s’écriait ma grand’mère ébahie et charmée.

Et mon grand-père, riant sous cape, prophétisait : — Si celui-là ne devient pas un poète, je veux moi-même devenir… tout ce qu’on voudra !

On devine quel brandon la légende de l’Empereur vint ajouter à ce foyer imaginatif déjà si effervescent. A la lettre, j’idolâtrais Napoléon et je rendais une sorte de culte à une gravure d’après David, suspendue à l’un des murs du salon et qui le représentait, rigide et fier sur un cheval cabré, indiquant d’un geste impérieux le sommet du mont Saint-Bernard. Cette image théâtrale me comblait d’admiration.

Bientôt, à la lecture assidue de Norvins, je joignis celle d’une publication en je ne sais combien de volumes intitulée : Victoires et Conquêtes des Français. Alors je ne rêvai plus que batailles. Dès que, revenu de l’école, j’avais bâclé mes devoirs à la va-vite, je m’élançais dehors pour y reproduire les luttes épiques dont, servi par une mémoire extraordinaire, j’avais retenu toutes les péripéties.

Armé d’une latte, en guise de sabre, je lâchais dans le verger les volailles de la basse-cour. Elles me représentaient les Prussiens à Iéna, les Russes à Friedland, les Espagnols à Somo-Sierra. Coqs, poules, dindons, canards, je les pourchassais sans pitié, je les traquais dans les buissons où elles cherchaient un refuge. A leurs caquets, à leurs gloussements éperdus, à leurs coins-coins désespérés je répondais par le cri de : « Vive l’Empereur ! » Et je ne cessais de les affoler que quand, hors d’haleine, je me laissais tomber dans l’herbe pour y apaiser les battements désordonnés de mon cœur.

Or, des pattes démises et des ailes cassées résultèrent de ces glorieux combats. Des poussins tombés à l’eau s’y noyèrent. La servante chargée du poulailler se plaignit hautement. Ma grand’mère, malgré son penchant à excuser mes incartades, trouva que, cette fois, j’allais un peu loin. On soumit le cas à mon grand-père. Je lui expliquai que, malmenant la volaille, je faisais la conquête de l’Europe à la suite de l’Empereur. Il rit beaucoup. Cependant il m’interdit de poursuivre mes exploits.

J’obéis à regret et, pour donner une autre issue à mon humeur guerrière, je m’attaquai à une chèvre qu’on laissait paître en liberté dans tout le domaine. Une phrase de Victoires et Conquêtes m’excitait d’une façon prodigieuse. Je me la rappelle comme si je l’avais lue hier ; la voici : « Nos bataillons attaquèrent vigoureusement et culbutèrent les Autrichiens. »

Du coup, je vis les vaincus de Ratisbonne et de Wagram s’écrouler, cul par-dessus tête, sous le choc de nos baïonnettes. Et aussitôt je prétendis faire subir à la chèvre un sort identique. Mais la maligne bête était d’un caractère beaucoup moins endurant que mes victimes habituelles. Elle me laissa foncer, se déroba au moment où j’allais l’atteindre puis, revenant sur moi et, me chargeant à son tour, d’un solide coup de tête, elle m’envoya rouler dans un fossé plein d’orties qui me piquèrent outrageusement. Je me relevai, couvert d’ampoules cuisantes et je criai à la chèvre : « Tu n’es qu’un sale Kaiserlik !… » Ce qui était, à mon sens, la suprême injure. Toutefois j’avais appris que je n’étais pas invincible et, par la suite, je me gardai de renouveler mon attaque.

Lorsque le mauvais temps m’empêchait de sortir, je recommençais nos batailles avec des soldats de plomb. J’en possédais une quantité, car mes grands-parents qui me gâtaient comme je l’ai dit et qui encourageaient mon goût pour les jeux de Bellone, m’en donnaient des boîtes à toute occasion : étrennes, anniversaires, etc.

Mes lectures m’ancrèrent dans cette conviction que l’Empereur était infaillible, qu’il ne pouvait jamais avoir tort. Toute opposition à ses volontés me semblait un sacrilège. Je considérais ses adversaires comme d’ineptes croquants dont la résistance devait être punie par de formidables raclées. Aussi, quand j’en fus aux revers : la retraite de Russie, Leipsick, la première abdication, je tombai dans une désolation indicible. Quoique je n’eusse encore rien lu de Victor Hugo, comme lui « j’accusais le destin de lèse-majesté ». Autour de mon dieu, je ne distinguais plus que des traîtres et des lâches. Le retour de l’île d’Elbe me rendit quelque allégresse. Frémissant d’enthousiasme, je hurlai par les corridors cette phrase de la proclamation impériale : « L’aigle a volé de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame ! » Mais Waterloo me précipita de nouveau dans le désespoir. Je ne voulais pas que la bataille eût été perdue. Je lisais et relisais les pages funèbres avec le désir enragé que « l’infâme » Grouchy vînt quand même à la rescousse et que la Garde mît Blücher et Wellington en compote. Je vous certifie que j’ai pleuré quand Napoléon abdiqua pour la seconde fois. Ah ! si j’avais tenu Fouché, Lafayette et les pleutres du gouvernement provisoire, quelle bastonnade, mes amis !

L’exil à Sainte-Hélène me navra. Je haïssais les Anglais d’une haine irréductible. Je barbouillai d’encre l’effigie d’Hudson Lowe qui, à mon avis, déshonorait le volume où l’agonie de Napoléon était rapportée. Et pour atténuer mon deuil, je relus passionnément la campagne d’Austerlitz…

Si je récapitule, dans l’ensemble, ces premiers souvenirs, il m’apparaît que mon enfance annonce nettement ce que je devais être jusqu’au jour où la Grâce divine me conduisit à la foi catholique et l’expérience de la vie au royalisme. Travaillé, sans doute, d’hérédités rebelles à la règle, poussé comme une plante sauvage, à peu près sans contrôle, dénué de principes religieux, doué d’une imagination exubérante qui se portait aux aventures, à la poésie et au romantisme, surestimant, d’après l’histoire de Napoléon, la force sans contre-poids, ni entraves, me développant à une époque de mœurs plates, de démocratie pourrissante et de parlementarisme infécond — tout conspirait à ce que je devinsse un révolté.

Et c’est, en effet, ce qui arriva.

CHAPITRE II
LA GUERRE DE 1870

Au mois de juillet 1870, la guerre éclata entre la France et l’Allemagne. Dès le commencement d’août, ma mère, qui habitait Paris avec mes deux sœurs, me réclama auprès d’elle et, prise de peur, nous emmena en Belgique. Elle s’installa, en une sorte de campement, à Liège où nous avions de la parenté.

Mon père, précepteur des fils du grand-duc Constantin, vivait à Saint-Pétersbourg depuis plusieurs années et ne venait nous voir que très rarement. C’est qu’hélas, la discorde régnait à notre foyer ; chacune de ses visites se marquait par des scènes pénibles où se froissaient deux caractères nullement faits l’un pour l’autre. Cette mésentente eut les conséquences les plus graves sur mon avenir. Je n’en parlerai cependant que le moins possible. Il y a là une cicatrice douloureuse que je préfère ne pas rouvrir. Paix aux morts…

Cependant, malgré ces dissensions, mon père estima qu’il était de son devoir de rejoindre les siens en détresse. Il obtint un congé, s’embarqua sur un vaisseau russe qui le conduisit à Anvers et fut à Liège environ une dizaine de jours avant le désastre de Sedan. J’avais quatre ans lorsque je l’avais vu pour la dernière fois. C’est dire que je ne gardais de lui qu’un souvenir fort confus ; mais, comme je n’en avais guère entendu parler qu’avec amertume, je redoutais son abord. Aussi fus-je agréablement surpris lorsque j’eus découvert que c’était un homme très franc, très expansif — sauf avec ma mère — et qui nous aimait beaucoup mes sœurs et moi. Je me sentais tout à fait en confiance auprès de lui. Lui-même ne pouvait pas se passer de moi. Ayant été nommé d’un comité de secours aux réfugiés besogneux, il me prenait toujours avec lui pour les courses et démarches que nécessitait sa mission charitable. Tout en cheminant, la main dans la main, nous causions et je constatai que mon culte pour Napoléon comme ma connaissance précoce de l’histoire du Premier Empire ne semblaient pas lui déplaire. C’est qu’il était très bonapartiste. Je me rappelle encore les invectives dont, après le 4 septembre, il chargea l’équipe d’avocassiers et de pamphlétaires républicains qui se jeta sur le pouvoir comme une bande de marcassins amaigris par de longs jeûnes sur un champ de pommes de terre connu pour son rapport fructueux. Ensuite, la dictature de Gambetta en province — nous ne savions presque rien de Paris assiégé — lui apparut ce qu’elle était réellement : le règne d’un braillard, aux relations fort suspectes, et qui, flanqué d’ambitieux subalternes et de bohèmes noceurs, ne réussit qu’à organiser l’écrasement final de la France par les Teutons. Cent fois, je l’ai entendu prédire que l’incapacité de ce gouvernement hasardeux, issu d’une émeute devant l’ennemi, amènerait fatalement notre défaite et la guerre civile. On voit qu’il ne manquait pas de perspicacité.

Assurément, j’étais encore trop jeune pour juger, au point de vue de la politique, les événements dont nous subissions le contre-coup. Néanmoins, je possédais déjà un certain don d’observation qui ne demandait qu’à s’exercer. C’est pourquoi quelques faits, très significatifs quant à l’état des esprits, me frappèrent d’une façon toute spéciale.

Par exemple, l’attitude des Belges à notre égard m’intriguait. Certes, ils traitaient ceux de nos soldats internés chez eux avec humanité et donnaient volontiers des soins aux malades. Pour nous autres réfugiés, ils nous accueillaient sans beaucoup d’empressement et nous témoignaient même de la froideur. Quand on apprenait les défaites réitérées de notre patrie, ils ne manifestaient point d’allégresse — du moins en notre présence — mais on sentait qu’elles ne leur étaient pas désagréables. A Liège, mes parents avaient loué le premier et le second étage d’une petite maison sise derrière le Jardin Botanique. Le propriétaire occupait le rez-de-chaussée. Souvent le soir, il montait les journaux à mon père. En les lui remettant, il lui servait invariablement cette phrase : « Eh bien monsieur, les Français sont de nouveau battus, savez-vous ?… » Puis il s’efforçait de prendre un air compatissant ; mais, à son intonation, il était facile de deviner que les victoires allemandes l’attristaient beaucoup moins qu’il n’eût voulu le faire croire. Mon père restant impassible, il attendait quelques secondes comme s’il avait désiré entamer une controverse. Voyant que rien ne venait, il se décidait à sortir de la chambre en murmurant : « C’est fâcheux !… »

Jamais il n’obtint un mot de réponse. Moi qui le guettais, il m’arriva de le suivre en tapinois sur le palier. Je voyais alors sa physionomie se transformer avec une rapidité surprenante. Elle exprimait toute autre chose que de la sympathie. Sans doute que le silence gardé par mon père le vexait passablement, car une fois, je l’entendis grommeler : «  — Ces Fransquillons, on les rosse et ils font encore les fiers !… Tout de même ils sont bien rossés !… » Et il descendit l’escalier en se frottant les mains et en affichant une mine de jubilation qui m’indigna.

— Il a donc deux visages ? me dis-je. Si nos revers lui causent tant de joie, pourquoi fait-il semblant de nous plaindre ?

A sept ans on ne connaît pas la comédie humaine ; j’ignorais donc que, comme l’a dit un philosophe désabusé, — peut-être Chamfort — « la parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée ».

Blessé dans ma droiture, je rapportai à mon père ce que je venais de voir et d’entendre. Il haussa les épaules puis, étant fort lettré, il me cita ce distique d’Ovide :

Donec eris felix, multos numerabis amicos,

Tempora si fuerint nubila, solus eris.

— Sais-tu ce que cela veut dire ?

N’ayant pas commencé le latin, je secouai négativement la tête.

— Eh bien ! cela signifie : « Tant que tu seras heureux, tu compteras beaucoup d’amis. Si le temps se gâte, tu seras seul. »

Il était bien vrai que l’Europe qui, la veille, nous faisait fête, nous tourna le dos à l’exemple de la Fortune en 70. Nul ne sembla pressentir la menace pour toutes les nations qu’impliquaient les succès de l’Allemagne sous l’hégémonie prussienne. Mais, qu’on s’en souvienne, à cette époque, l’incorrigible rêveur, imbu d’humanitairerie et de romantisme sentimental que fut Napoléon III, dirigeait la politique étrangère de la France d’une façon si incohérente que tout le monde se méfiait de lui. Sa diplomatie, nébuleuse au possible, pleine de contradictions, tantôt hésitante, tantôt tracassière, dénuée de traditions et totalement inapte à saisir le Réel sous les apparences, nous avait aliéné les puissances comme les petits peuples. De là, notre isolement.

Que Bismarck avait vu clair lorsqu’il lança cette boutade : « Napoléon III ? Une grande incapacité méconnue ! »

Et comme elle s’était révélée, cette incapacité, avant et après Sadowa ! Qu’on veuille bien se remémorer les faits. L’Autriche par terre, la Prusse triomphante, maîtresse de la Confédération germanique, Napoléon III avait laissé entendre qu’il nous fallait quelque compensation pour l’unité allemande réalisée. Naïvement, il fit valoir son inertie pendant la campagne de Bohême. Bismarck, prodige d’astuce, équivoqua tant que la déconfiture de l’Autriche ne fut pas certaine. Dès qu’il tint la victoire, il se montra irréductible. Napoléon III demandait Mayence. Il lui déclara nettement que cette cession était impossible parce que l’Allemagne unifiée n’admettrait pas qu’on lui enlevât la plus petite parcelle de son territoire — fût-ce à l’amiable. L’empereur n’insista pas. Mais, talonné par l’opinion, il suggéra qu’il se contenterait de Luxembourg. Le roi de Hollande consentait à l’annexion et il semble que les Luxembourgeois ne s’y montraient pas très opposés. Bismarck, alors, déchaîna sa presse qui poussa les hauts cris, dénonçant à l’Europe les convoitises françaises et déclarant que Luxembourg qui, en ces temps-là, faisait partie de la Confédération, ne pouvait en être détaché sous aucun prétexte. Les rapports entre la France et l’Allemagne s’aigrirent de plus en plus et un conflit faillit éclater dès 1867. Grâce à l’intervention de l’Angleterre, les choses s’étaient arrangées tant bien que mal.

Or, au cours des négociations, Bismarck avait insinué, d’un ton négligent, à notre ambassadeur à Berlin que l’Allemagne ne trouverait sans doute pas excessif que nous cherchions un dédommagement en Belgique. « Ce sera votre pourboire », dit-il avec cynisme. L’ambassadeur, assez nigaud de son naturel, ne distingua pas le piège inclus dans cette avance. Il se laissa persuader de rédiger un vague projet de note sur ce thème. Napoléon, consulté, ne dit ni oui ni non. Mais, pour comble de maladresse, l’ambassadeur oublia le papier chez Bismarck qui le mit soigneusement de côté. Dès la déclaration de guerre, il s’empressa de le publier à grand fracas. Le résultat qu’il cherchait fut obtenu : l’opinion européenne se tourna contre nous. De plus, la Belgique, fort jalouse de son indépendance, craignit de nous être annexée, si nous l’emportions dans la lutte avec l’Allemagne. Elle avait cent fois raison de se montrer ombrageuse à cet égard. Rien ne permet d’affirmer que Napoléon ait eu quelque velléité de donner suite aux ambitions soufflées par le chancelier machiavélique. Mais l’effet voulu par celui-ci n’en était pas moins produit. Cela expliquait la satisfaction mal dissimulée des Belges lorsqu’ils apprenaient nos défaites et aussi, jusqu’à un certain point, leur réserve glaciale vis-à-vis des réfugiés de France.

Mon père m’expliqua sommairement les raisons de cet état d’esprit. Je le compris fort bien. Cependant je ne pus m’empêcher de lui dire qu’il me paraissait injuste que les Belges nous rendissent responsables des fautes de notre gouvernement.

— Que veux-tu, reprit-il, c’est comme cela dans la vie, et il ajouta, citant cette fois La Fontaine :

… De tout temps,

Les petits ont payé les sottises des grands.

En aucune autre occasion je ne l’entendis critiquer le régime napoléonien. Fervent approbateur du coup d’État de 51, il avait le goût de l’autorité, allât-elle jusqu’à la compression gouvernementale. Ce n’était pas à la cour de Russie qu’il pouvait le perdre. En outre, je pense qu’il estimait peu digne de vilipender devant des étrangers l’empereur malheureux. La plupart de nos compatriotes résidant à Liège ne l’imitaient pas. On les entendait multiplier les récriminations ; certains même chantaient une chanson idiote dont je ne me rappelle que ces vers :

C’est le sire de Fich-Ton-Kan

Qui s’en va-t-en guerre…

Avec ce refrain :

A deux sous tout l’paquet,

L’Père et la Mère Badingue

Et le petit Badinguet…

Mon père rougissait de ce manque de tenue qui, à coup sûr, ne nous relevait pas aux yeux des Belges. Mais il continua de se taire, ne voulant pas donner à nos hôtes goguenards et malveillants le spectacle d’une querelle entre Français. Je suis à peu près assuré que je fus le seul à connaître ses opinions. Et puisque je suis sur ce sujet, je noterai, en passant, qu’il considérait comme périmée la royauté légitime et qu’il se montrait violemment hostile à l’Église. C’est, du reste, le point unique sur lequel il sympathisât avec mon grand-père maternel. Il l’approuvait entièrement de m’avoir élevé dans l’ignorance religieuse.

Cet empereur si décrié, je l’ai vu au comble de l’abaissement. — Tout à fait par hasard, mon père et moi nous nous trouvions à la gare des Guillemins lorsque, prisonnier de l’Allemagne après Sedan, il traversa Liège pour se rendre au lieu de sa captivité : le château de Wilhemshœhe en Hanovre. Le train qui l’y transportait, avec son état-major, stationnait le long du second quai d’embarquement. Comme nous arrivions, nous vîmes d’abord deux généraux français qui se promenaient côte à côte, et sans rien dire, sur l’asphalte. La portière du wagon d’où ils étaient descendus restait ouverte. J’aperçus alors, assis dans le coin de gauche, un homme, de taille un peu au-dessous de la moyenne, dont le visage terreux me frappa. Une longue moustache aux pointes fortement cirées, une barbiche qu’il tordait d’une main machinale, deux plis amers aux joues, des yeux d’un bleu trouble. Il y avait une immense fatigue et une infinie tristesse dans le regard. Le corps se tassait, comme écrasé sur la banquette.

Mon père eut un mouvement de surprise. Il me serra le bras à me faire crier et dit presque tout bas : « C’est l’empereur !… »

Puis il traversa la voie pour s’approcher du wagon. Je le suivis, dévoré de curiosité. Quand il fut bien en face de la portière, il ôta son chapeau et salua très bas. Napoléon III tressaillit d’abord légèrement. On eût dit que cet hommage à César tombé le surprenait. Ensuite, comme mon père demeurait immobile et tête nue, il porta deux doigts à son képi, et l’ombre d’un sourire mélancolique passa sur ses lèvres. Je me sentis le cœur fondre de pitié.

A ce moment, un policier belge accourut qui d’une voix furibonde nous ordonna de circuler.

En nous en allant, mon père me dit très simplement : — Il y aura eu ici un Français pour saluer l’infortune. Tu ne l’oublieras pas…

Je ne l’ai pas oublié.

Quoique les circonstances où se prolongeait notre exil fussent pénibles, je dois mentionner que j’en ressentis les effets avec moins d’intensité qu’on ne pourrait le croire. Certes, quand j’entendais déplorer autour de moi les efforts sans cesse déçus de la France pour repousser l’invasion, je ne restais pas indifférent. Nos déboires me chagrinaient et je détestais farouchement les Prussiens. Mais il y avait en moi une telle puissance de rêve que, d’instinct, pour échapper à tant d’obsessions lugubres, je me réfugiais, davantage encore, dans ma chère histoire du Premier Empire. Je vivais avec la Grande Armée, je m’évoquais amoureusement l’image de l’Empereur — le vrai, le seul, celui au regard duquel le vaincu de Sedan ne m’était qu’un fantôme plaintif. Je tirais un rideau entre nos défaites présentes et nos victoires de jadis. On parlait de la supériorité en effectifs et en artillerie de nos adversaires. Moi, je me disais : — Ah que Napoléon ressuscite donc ! Il aura bien vite balayé toute cette racaille puante et raflé leurs canons !…

Nourri de ces pensées, l’âme enveloppée d’une brume de gloire, je ne concevais plus les maux dont souffrait notre patrie que dans un lointain diffus. Cette prédominance de l’imagination me fut certainement salutaire, car, impressionnable comme je l’étais, si j’avais éprouvé dans toute leur âpreté les angoisses de l’heure, je serais tombé malade de honte et de rage.

Il y eut pourtant une occasion où je pris conscience de la réalité au point de commettre un acte violent.

J’ai dit que des parents à nous habitaient Liège. Ils avaient des enfants dont, sur leur invitation, je partageais volontiers les repas et les jeux. Leur père, directeur d’un journal, avait épousé l’une de mes tantes. Un jour, dans la salle où nous étions en train de goûter, il entra, flanqué d’un collègue berlinois venu en Belgique je ne sais pour quel motif. Tous deux s’assirent près de nous et leur entretien se porta tout de suite sur la guerre.

Mon oncle aimait la France ; sa feuille, la Meuse, était une des rares qui nous témoignaient de la sympathie. Il commença par blâmer les actes du gouvernement de soi-disant défense nationale. Plusieurs de ses membres lui étaient connus et il ne paraissait pas en faire grand cas. Mais il marqua de l’estime pour notre pays, si mal dirigé qu’il fût, et vanta le courage de nos troupes. Son interlocuteur mit d’abord quelques réserves dans ses propos. Mais l’Allemand souffre s’il lui faut s’astreindre au tact d’une façon un peu prolongée. Celui-ci ne tarda donc pas à se donner carrière. Avec une lourde emphase il célébra d’abord le sérieux du génie germanique en l’opposant à ce qu’il appelait la légèreté et la frivolité françaises.

Mon oncle lui fit observer que ces prétendus défauts c’était de l’atticisme. — J’avoue, continua-t-il, sur une intonation doucement teintée d’ironie, que vos compatriotes sont trop gens de poids pour s’enlever ainsi sur les ailes de l’esprit. Leur gravité en souffrirait et c’est ce que vous ne sauriez admettre.

L’Allemand flaira peut-être qu’il y avait là quelque persiflage. En tout cas, le malotru qu’implique toute âme teutonne surgit aussitôt : — La France, déclara-t-il, ne se relèvera jamais. Rien qu’en la laissant se mettre en république, nous la livrerons aux dissensions intestines ; elle oubliera de penser à la revanche ; et alors elle remplira sa destinée qui est de nous fournir des cuisiniers, des histrions et des garçons coiffeurs. Que voulez-vous qu’elle fasse de plus ?

Et il éclata d’un rire épais.

Jusqu’à ces derniers mots je n’avais prêté au dialogue qu’une attention distraite ; mais lorsque le barbare se mit à rabaisser de la sorte ma patrie en deuil, une vague de colère me monta au cerveau. Je devins pourpre ; je me levai impétueusement ; je saisis le bol de chocolat qui fumait devant moi et le lui lançai à la tête en criant : — Cochon de Prussien, la France aura bientôt des soldats qui rosseront les vôtres comme à Iéna !…

Je m’arrêtai, suffoquant, les yeux pleins de larmes. Je cherchais comment l’insulter encore. Je trouvai ceci : — Vive Napoléon Ier !… Vous lui avez léché les bottes à Berlin !…

Ahuri et furieux, inondé de liquide bouillant, le gilet étoilé de taches brunâtres, l’Allemand s’épongeait le visage en grommelant de massives injures. Mes cousins, pétrifiés, bouche béante, me regardaient sans souffler une syllabe. Mon oncle, réprimant avec peine une forte envie de rire, offrait des excuses. Moi je toisais fièrement l’Ennemi, tout prêt à empoigner un couteau et à le lui plonger dans le ventre s’il faisait mine de m’attaquer. Il en avait, je crois, très envie. Mais mon oncle reprit : — C’est un petit Français. Que voulez-vous ? Il défend son pays comme il peut.

L’Allemand feignit de tourner la chose en plaisanterie. Mais au regard qu’il me décocha, tandis que mon oncle l’emmenait dans le cabinet de toilette, je compris que, s’il pouvait me rattraper et me tenir, seul à seul, dans un coin, il ne m’épargnerait pas la schlague due à mon crime de lèse-Germanie…

Ce Boche, puni par moi de son insolence, c’est l’unique souvenir agréable que j’aie conservé de cette guerre.

CHAPITRE III
AU COLLÈGE

La guerre finie, la France saignante, amputée de l’Alsace-Lorraine, une crise de folie, mi-patriotique, mi-socialiste, éclata, faisant perdre la tête à une portion considérable de la plèbe parisienne. Ce fut la Commune, qui mit le feu à la ville, massacra les otages et renversa la Colonne de la place Vendôme. Toutes ces gentillesses se passaient sous les regards réjouis des troupes allemandes qui occupaient une partie des forts et de la banlieue. Organisée par Thiers, chef du gouvernement provisoire, la répression fut impitoyable. Comme il arrive toujours, les utopistes, doublés d’aventuriers louches, qui avaient suscité cette révolte, se mirent à l’abri en Angleterre et en Suisse, dès qu’il y eut péril pour leurs précieuses peaux. Mais les pauvres diables, les sans-travail, qui avaient pris le fusil pour assurer les trente sous quotidiens de la solde à leurs femmes et à leurs petits ou qui s’étaient grisés des alcools de la déclamation révolutionnaire dans les clubs, tombèrent sous les balles des pelotons d’exécution ou furent déportés aux antipodes.

Quand tout fut terminé et que notre pays commença de panser ses plaies, mon père reprit le chemin de Saint-Pétersbourg, où on le rappelait, du reste, avec insistance. Je n’entrerai pas dans le détail des querelles qui précédèrent son départ. Encore une fois : paix aux morts… Je dois pourtant noter que, contre son avis, ma mère voulut me garder. Musicienne remarquable, elle s’était installée à Bruxelles et y menait une existence agitée dans un monde d’artistes où se mêlaient quelques boursiers cosmopolites. Auprès d’elle laissé à peu près à moi-même, j’appris surtout à polissonner dans les rues. Dieu sait ce que je serais devenu si mon père, informé de mon abandon, n’avait bientôt décidé de mettre un terme à cette méthode d’éducation au moins singulière. Il exprima sa volonté d’une façon si péremptoire que, cette fois, ma mère dut céder. Mon père prit ses dispositions pour que je fusse admis comme interne au collège de Montbéliard, lieu d’origine de sa famille. Parmi les instructions me concernant qu’il donna au Principal figuraient celles-ci : ma mère n’aurait pas le droit de venir me voir ; je n’irais pas chez elle aux vacances.

D’autre part, mes sœurs, reléguées dans des pensionnats au loin, ignorèrent également les douceurs de la vie familiale. Elles moururent prématurément, après avoir été très malheureuses. Pour moi, isolé désormais parmi des indifférents, n’ayant guère retenu de mes parents que le souvenir douloureux de leur animosité réciproque, j’en acquis un fond de tristesse, un penchant au pessimisme dont mon enfance et mon adolescence furent tout assombries. Je ne reviendrai plus sur ce sujet pénible. Mais il était nécessaire de montrer comment la discorde, dans une famille dépourvue de convictions religieuses, prépare chez l’enfant qui, sans défense possible, en a subi les effets, une anarchie de sentiments et d’idées dont les germes se développeront à l’aise pourvu que le milieu s’y prête. Et, certes, la société contemporaine le fournit ce milieu ! La suite de mon récit en donnera un exemple des plus probants.


Ce fut avec une répulsion totale que j’envisageai l’internat. Imaginez un poulain sauvage, habitué à gambader, sans mors ni sangle, à travers les prairies illimitées du Far-West et qu’on verrouillerait brusquement dans une écurie aussi obscure que nauséabonde. Concevez-vous sa fureur et sa désolation ? Tel était, à peu de chose près, mon état d’esprit. Quoique je ne connusse pas encore Dante, lorsque la porte du collège s’ouvrit, pour la première fois, devant moi, je crus lire sur ses panneaux enfumés l’inscription fatidique : Vous qui entrez, laissez toute espérance.

Jamais je ne me suis adapté. Pendant les cinq années que je passai là, je tins ma réclusion pour un abus de la force contre lequel tout mon être s’insurgea jusqu’au dernier jour.

Je n’avais cependant pas à supporter les rigueurs d’une règle particulièrement revêche. La discipline n’avait rien d’excessif. Les professeurs étaient des vieillards ankylosés par la routine d’un quart de siècle d’enseignement et soupirant après la retraite, ou des jeunes gens frais issus de la Normale et qui songeaient surtout à fuir le chef-lieu d’arrondissement dénué de vie intellectuelle qu’un sort contraire leur infligeait comme poste de début. Le Principal, absorbé par le souci de défendre au dehors les opinions conservatrices, fervent de l’Ordre Moral que préconisait le gouvernement de l’époque, ne s’occupait de nous que par foucades. Il ne faisait que de brèves apparitions dans les salles d’étude. Le plus souvent il se contentait de les traverser en silence et en effleurant d’un regard distrait les têtes inclinées sur les pupitres. D’autres fois, lorsque le surveillant lui avait signalé quelque élève comme un collectionneur zélé de mauvais points, il calottait le coupable en lui prédisant le bagne. Mais ces exécutions étaient fort rares. En une seule occasion, je le vis hors de lui. Comme je fus le promoteur de cette explosion insolite, je raconterai le drame un peu plus loin. Le surveillant général — qui cultivait en secret la bouteille et la fille de cuisine — braillait beaucoup, mais ne punissait guère. Les pions étaient ce qu’ils sont partout : les uns, des laborieux qui préparaient des examens et ne nous demandaient que du silence. Les autres, de nonchalants déclassés, satisfaits d’avoir le vivre et le couvert sans se donner grand mal. Ceux-là rêvaient au petit café où, durant les heures de classe, ils tuaient le temps à s’entonner des bock et à jouer aux cartes. On ne saurait croire à quel degré nous leur demeurions lointains, nébuleux — inexistants.

Comme on le voit, le joug n’était pas onéreux. En somme, dans ce collège, presque tout le monde avait l’air de penser à autre chose qu’à sa besogne. Mais il suffisait que je me sentisse à l’attache pour me considérer comme en guerre avec ce personnel si peu enclin à la tyrannie. Je le fis bien voir…

Je ne décrirai point par le menu mes années d’internat. Je rapporterai seulement quelques faits caractéristiques où se résumeront mes façons de penser et mes manières d’agir pendant cette période de mon existence. Je noterai aussi ce que j’ai retenu des passions politiques qui troublaient, par crises intermittentes, la somnolence de la petite ville.


Une cour assez vaste et caillouteuse, où végètent quelques platanes dont la nostalgie, me semble-t-il, égale la mienne. Des bâtiments grisâtres — classes, études, dortoirs — l’encadrent de trois côtés et y projettent leurs ombres froides. Au midi, une muraille élevée complète la clôture.

J’ai la sensation d’être confiné dans le préau d’une prison. Je frémis, tout indigné à la pensée que des jours et des jours s’écouleront, monotones, à piétiner là, sans autre diversion que des promenades insipides, le jeudi et le dimanche, en rangs, deux à deux, sous la conduite d’un pion ennuyé.

Il est vrai qu’une fois par mois, pourvu que je ne sois pas puni, je vais chez le correspondant choisi par mon père. Mais ce brave homme, que déconcertent mes allures insolites, n’a pas réussi à m’apprivoiser. Vis-à-vis de lui, je me tiens sur la défensive. Je voudrais flâner tout seul par la ville, aller où il me plairait. Or, il ne consent pas à ce que je me promène sans mentor. C’est pourquoi le poulain ombrageux, ne prenant nul plaisir à un simple changement de licol, repousse toutes ses invites à ma confiance.

Aux récréations, tandis que mes camarades crient, sautent, gesticulent, jouent aux barres ou aux billes, j’arpente la cour tantôt en long, tantôt en large, tantôt en oblique, la tête basse. Ou bien je me plante, comme si j’étais au piquet, devant le mur du fond. J’en suppute la hauteur, avec l’envie de l’escalader et d’aller voir un peu ce qui se passe de l’autre côté. Je cherche s’il n’existerait pas quelque fissure que je m’empresserais d’élargir jusqu’à en faire une brèche par où m’évader.

Hélas, la cage est bien close !… Alors, je m’accroupis dans un coin et je souhaite un cataclysme qui nous rendrait la liberté : tremblement de terre, épidémie, que sais-je ? — Puis je tente une expérience. Par une belle après-midi d’été où la contemplation des petits nuages qui voguent gaiement dans un ciel radieux avive ma soif d’escampette, je médite de l’inoculer aux enfants policés qui gambadent autour de ma songerie morose. J’en rassemble une douzaine. Je leur sers, pour commencer, une harangue véhémente où je dénonce l’iniquité de notre réclusion. Ensuite, je leur propose d’envahir en tumulte la loge du concierge, de bousculer ce fonctionnaire, de tirer le cordon et de gagner, au pas de course, la colline boisée qui surplombe la ville.

Tous m’écoutent, d’abord, avec stupeur. On dirait que jamais nulle velléité d’indépendance ne les sollicita. Ames natalement soumises, ils ne parviennent pas à réaliser mon esprit de révolte. Puis les caractères se dessinent. Un blondin au profil de mouton, premier de sa classe à perpétuité, bêle tout effaré : — Oh ! il ne faut pas ; on nous mettrait en retenue !…

Celui-là est jugé ; si le complot s’ébruite, c’est lui qui sera le dénonciateur.

Un autre, œil vif, frimousse espiègle, subit fortement la tentation. Mais il craint le risque : — Et si l’on nous rattrape ? s’écrie-t-il.

Aprement je réponds : — Nous nous rebifferons ; nous couperons des triques et nous taperons plutôt que de nous laisser reprendre !

Cette perspective d’une bataille avec l’autorité n’enflamme personne. Les mioches m’examinent d’un air mi-craintif, mi-railleur, comme si je chevauchais la plus imprévue des chimères. Ils se consultent du regard à la muette. Enfin, un bout d’homme grassouillet, à la physionomie déjà aussi rusée que celle d’un notable commerçant, prononce le mot décisif : — Moi, je ne marche pas ; on me supprimerait les dix sous de ma semaine.

Puis il me toise avec dédain et ajoute : — En voilà un original !…

A ce coup, tous les autres reconnaissent en moi l’imaginatif, l’aventureux qu’il ne faut imiter sous aucun prétexte. Mon prestige s’écroule. Ils retournent à leurs jeux en glapissant : — Il est fou ! Il est fou !

Je hausse les épaules ; je les méprise de tout mon cœur. Et je me sens l’âme d’un Spartacus dont les compagnons d’esclavage refuseraient de rompre leurs chaînes à son appel. Par la suite je l’entendrai bien souvent retentir à mes oreilles le terme par lequel la démocratie béotienne où nous sommes condamnés à vivre promulgue sa haine de quiconque se détache du troupeau pour se tracer une voie personnelle : l’original, c’est-à-dire le monstre, celui qui n’est pas comme tout le monde.

Cet épisode date des premiers mois de mon internement. Plus tard, vinrent l’accoutumance et la résignation. Mais de combien de soupirs mal étouffés elles étaient faites !…


Pour mes études, j’adopte un système dont je ne me suis point départi jusqu’à ma délivrance : ne m’appliquer qu’aux choses qui m’intéressent. Je n’étais pas un paresseux, mais j’entendais choisir.

En ce temps-là, dans les classes d’humanités, on donnait — avec combien de raison — le premier rang aux langues mortes ; quinze heures de latin, sept heures de grec par semaine. La grammaire et la composition française étaient également en honneur.

Je mords très bien à tout cela et, de plus, je ne néglige ni l’histoire ni la géographie. Mais c’est surtout le latin et le français qui conquièrent mon attention. La tarentule littéraire commence à remuer en moi ; en voilà l’indice. Aussi, de la septième à la seconde, je remporte des prix dans l’une et l’autre branche.

L’ennemi, ce sont les mathématiques. J’y suis totalement fermé. Les chiffres m’horripilent, me causent même la plus vive aversion. N’y comprenant rien, les tenant pour d’absurdes casse-tête, je les élimine de mon programme avec le ferme propos de ne jamais leur accorder le droit d’entrée dans ma cervelle.

De toute évidence, il y avait là une incapacité de nature, car elle a persisté durant ma vie entière. A l’heure où j’écris ces lignes, je continue d’être incapable de réussir une addition un peu étendue, sans m’y reprendre à plusieurs fois. C’est pour cette raison que, parlant de l’algèbre dans l’un de mes livres, je me montrai véridique en écrivant : « Les logarithmes, ce doivent être des animaux bizarres comme les ornithorrhynques et les babiroussas. »

Un colonel d’artillerie, mon ami quoique mathématicien hors-ligne, lisant cette phrase croyait à une plaisanterie et, passionné pour les nombres, il n’était pas loin de la trouver inconvenante.

— Mais non, lui dis-je, avouant mon ignorance, je n’ai fait que lui donner une forme pittoresque. Si vous me demandiez le produit de deux et deux, après réflexion, je vous répondrais peut-être quatre. Mais si vous compliquiez l’examen, vous verriez aussitôt pousser de chaque côté de mon crâne les longues oreilles d’Aliboron.

Et pour mieux le convaincre, je lui conte les anecdotes suivantes.

Je suis en cinquième. J’assiste, de corps et non d’esprit, à la classe d’arithmétique. Comme de coutume, j’ai apporté un devoir où j’ai proprement écrit l’énoncé des problèmes à résoudre, mais sans y joindre le plus minime essai de solution. A quoi bon ? Je savais si bien d’avance que je ne m’en tirerais pas !

Le professeur m’interpelle :

— Ainsi, c’est bien entendu, vous avez décidé de ne rien faire de toute l’année ?

— Je réponds froidement :

— Cela va de soi, puisque je ne comprends goutte à tous vos calculs.

— Je vous marque un zéro.

— Parmi les chiffres, c’est le seul pour qui j’éprouve de l’estime.

— Vous serez en retenue dimanche prochain et vous copierez vingt pages du Cours de mathématiques de…

Ici, ouvrons une parenthèse : je ne me rappelle plus le nom du bourreau qui confectionna cet instrument de torture.

Sur le moment le coup porte. Copier ces choses indigestes, quelle horreur ! D’abord un peu déconfit, je ne tarde pas à reprendre ma sérénité. Je me suis lié avec un externe, cancre irréductible, mais qui, doué pour les affaires, a fondé une entreprise de pensums. C’est-à-dire que, moyennant quelques plumes, des crottes de chocolat ou une toupie, il se charge de rédiger les tâches afflictives qu’on lui apporte. Très bien : j’aurai recours à cet industriel. Et comme il apprécie surtout le métal, je lui verserai, d’un geste large, la somme de deux sous.

Autre conflit. Je suis en seconde. Le professeur, sous prétexte de géométrie, trace au tableau des lignes rigides et nous affirme énergiquement leurs vertus — dont je n’ai cure. Tout en n’écoutant pas et pour occuper mon loisir, je bâtis la traduction d’un passage du Pro Milone de Cicéron. Ce n’est pas que la prose de ce bavard spongieux m’enthousiasme, mais enfin on ne pourra pas prétendre que je me dissipe.

Le professeur s’aperçoit que je ne lui accorde aucune attention. Passe encore ; je l’ai formé : depuis longtemps, il désespère de mon intelligence. Cependant, il estime que, par politesse, je devrais au moins feindre de suivre son raisonnement. Piqué dans son amour-propre, il s’écrie :

— Qu’est-ce que ce livre ?… N’essayez pas de le cacher, je le vois fort bien. Apportez-le moi !…

Je lui tends le volume. Il lit le titre puis l’engouffre dans sa poche avec une moue dédaigneuse. Ensuite, me désignant le tableau, comme il pratique le calembour, il reprend, d’un air fin qui lui va très mal : — Regardez là si c’est rond !

Les camarades — vils courtisans — s’esclaffent.

Flatté mais résolu à me couvrir de honte, il poursuit : — Répétez la démonstration que je viens de faire.

Naturellement, je m’ensevelis dans un silence opaque. Et les camarades de pouffer.

Mais je veux avoir le dernier mot. Donc, je me lève et du ton le plus modéré je déclare : — Monsieur, il est nécessaire que nous nous expliquions une fois pour toutes. Vous nous dites qu’AB égale CD. Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais solliciter mon contrôle, je trouve que c’est me faire un honneur dont je me reconnais indigne. Je préfère vous croire sur parole.

Sur quoi, je m’incline profondément et je me rassieds. Les camarades se roulent.

Mais le professeur outré, l’index tendu, me désigne le dehors : — A la porte !…

Je me garde bien de protester. Sans perdre une seconde, aussi léger qu’un sylphe, je m’éclipse, tandis que le pédagogue lance à mes trousses une grêle d’épithètes malgracieuses.

Quelle joie d’échapper à cette atmosphère empestée de chiffres ! J’irai m’installer dans une classe vide à cette heure, et j’y mettrai au net mon devoir de latin. Je bénis les mânes de Cicéron, raseur insigne mais fort recommandable en l’occurrence, puisqu’il me valut cette aubaine.


Or, si je ne goûtais guère le Pois Chiche, par contre, j’aimais grandement Tacite et Virgile. La concision robuste de l’historien, son style de bronze, veiné d’or sombre, me ravissaient. Ce m’était une jouissance de le traduire en serrant le texte d’aussi près que possible, et jamais je ne plaignais ma peine lorsque j’avais à résoudre ses obscurités. Et puis j’appliquais ses sentences à la vie de collège.

Je me souviens qu’un jour, un maître d’étude, afin de réprimer quelque tumulte, condamna au séquestre les plus indomptables des perturbateurs de l’ordre. On devine que j’en faisais partie. Le vieux domestique de confiance, chargé de me conduire à ce cachot, était fort débonnaire ; même il me dit son regret d’avoir à m’incarcérer. Mais moi je voyais en lui le satellite servile d’un despotisme exécrable, l’exécuteur des vengeances d’un Tibère ou d’un Caligula. Comme, avant de pousser le verrou, il m’engageait à me montrer désormais « plus sage », je le toisai fièrement et je lui plaquai à la face cette phrase vengeresse, empruntée à mon cher Tacite : « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant… »

Bien entendu, il ignorait le latin et il crut à des injures.

— Ah ! monsieur, dit-il d’un ton de doux reproche, ce n’est pas bien de m’envoyer des sottises, moi je fais ce qu’on me commande…

— Et c’est là ton crime, vil prétorien, m’écriai-je, d’ailleurs je ne t’en veux pas, mais à celui qui compte sur ton obéissance. Ah ! il m’inflige la solitude pour avoir la paix !… Il aura la guerre !

Sans rancune, le bonhomme insista timidement pour que je me soumisse à l’inévitable. Mais je ne l’écoutais plus. Je lui tournai le dos. J’allai m’asseoir sur l’escabelle boiteuse qui, avec une table vermoulue, constituait le mobilier de la mansarde décorée du nom de séquestre. J’y pris l’attitude de Thraséas devant Néron et je gardai un silence digne. Dès que la porte fut verrouillée, je me mis à ruminer une invective latine où, comme de juste, les réminiscences de Tacite tenaient une place considérable. Aux intervalles de l’inspiration, j’observais les mœurs des araignées dont les toiles tapissaient, à profusion, le petit local. Et ainsi, le temps passait…

Pour Virgile, j’en raffolais encore plus que de Tacite. La magie de ses cadences, la mélodie insinuante de ses vers agrestes réveillaient mes esprits alanguis par le train-train monotone du collège. A les scander, une fièvre heureuse faisait battre mon cœur. Je conformais aux leçons de cet art souverain les lyrismes naïfs qui commençaient à me chanter dans la tête. Que j’ai aimé les Bucoliques !… Je les aime toujours. Après tant d’années, malgré tant de causes d’oubli, à travers les péripéties d’une existence mouvementée, elles n’ont pas cessé d’habiter ma mémoire. Et c’est bien souvent que je me récite les strophes délicieuses de la première églogue :

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi,

Silvestrem tenui musam meditaris avena ;

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva ;

Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in ombra,

Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

Et le final où chuchote une musique si tendrement invitante :

Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem

Fronde super viridi. Sunt nobis mitia poma,

Castaneae molles et pressia copia lactis ;

Et jam summa procul villarum culmina fumant…

Et, en contraste, le grand vers aux sonorités graves où se condensent la tristesse et l’anxiété vague qui accompagnent le crépuscule :

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae[1].

[1] Le latin tendant à devenir, pour un trop grand nombre de personnes, la plus étrangère des langues, il est peut-être nécessaire de traduire. Voici : « O Tityre, couché à l’ombre d’un hêtre touffu, tu cherches un air rustique sur ta petite flûte. Nous, cependant, nous fuyons par force nos labours aimés, il nous faut quitter les champs paternels. Mais toi, Tityre, insoucieux et paisible, tu apprends aux échos de la forêt obscure à répéter le nom de la belle Amaryllis. »

« Ici, sur un lit de feuillage, tu pourrais reposer cette nuit. J’ai des pommes douces, des châtaignes tendres et du lait caillé en abondance. Vois : déjà les toits des villages prochains commencent à fumer et l’ombre, en s’accroissant, tombe du haut des monts. »

Mais quelle traduction en prose réussirait à rendre cette poésie éolienne ? Aux amateurs de traductions en vers je signale avec plaisir la belle interprétation des Bucoliques publiée par M. Ernest Raynaud chez Garnier.

L’Énéide me conquit à un degré encore plus intense. A mon âge, je ne pouvais en saisir toutes les beautés ; par exemple, il va sans dire que la psychologie pénétrante de Virgile décrivant le désespoir de Didon m’échappait. Dois-je avouer que les plaintes de cette abandonnée, si émouvante pour quiconque a ressenti les souffrances d’un amour méconnu, m’ennuyaient passablement ?

Mais en vingt autres endroits du poème, j’absorbais, d’un esprit avide de splendeurs, les images grandioses dont fourmillent ces vers d’un incomparable coloris. D’instinct, j’appréciais, comme il sied, la vigueur de l’expression, la variété des rythmes, l’ingéniosité des coupes et des rejets, tout cet art sûr de lui-même et qui garde la ligne même lorsqu’il exprime les transports les plus effrénés. Ah ! la Muse de Virgile, c’est d’elle qu’il faut dire : Vera incessu patuit dea…

Comme de juste, c’étaient surtout les aventures fabuleuses et les batailles qui me passionnaient. Je me souviens que je vécus plusieurs jours enseveli dans un songe, très loin du réel, à cause de la Descente aux Enfers d’Énée guidé par la Sybille. Que de fois, depuis, je me suis répété le début de cet épisode ! Comme je sentais les ténèbres qui emplissent et l’espace fuligineux et l’âme du héros :

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram,

Perque domos Ditis vacuas et inania regna :

Quale per incertam lunam sub luce maligna

Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra

Juppiter, et rebus nox abstulit atra colorem[2].

[2] « Sombres, ils allaient par la nuit solitaire, à travers l’ombre, à travers les demeures vides de Pluton et le royaume des apparences. Ils allaient, comme sous la lune douteuse, aux clartés équivoques, vont les voyageurs dans les forêts, quand Jupiter couvre le ciel de nuées obscures, quand la noirceur funèbre de la nuit a confondu toutes choses. » (Énéide, VI). — Mais comme ici encore, il est impossible de transposer la musique des vers virgiliens !

Et les combats ! J’entendais siffler les flèches, tinter les cuirasses au choc des épées, hennir les chevaux, vociférer les combattants. J’étais épris de Camille, reine des Volsques, nouvelle Amazone, chasseresse nourrie du lait d’une cavale sauvage. Qu’elle m’était belle, menant à la charge contre les Troyens ses escadrons impétueux ! J’admirais le baudrier d’or miroitant sur sa poitrine fière et nue. Je respirais l’odeur de sa chevelure ondoyante. Je me brûlais à la flamme homicide de ses yeux. Et j’ai versé des larmes quand une javeline exécrable perça le sein de la vierge belliqueuse !…

Je n’en finirais pas si je continuais à évoquer toutes les magnificences de l’Énéide. Pour conclure, je mentionne que ce fut Virgile qui développa en moi l’amour de la grande poésie. J’ajoute que la connaissance du latin m’a rendu d’incomparables services, lorsque j’ai suivi ma vocation littéraire. Tout écrivain dont l’art s’imprègne de la sève latine, c’est-à-dire tout écrivain qui fit « ses classes d’humanité » au temps où il y avait encore des « humanités », vous tiendra, s’il est sincère, un propos analogue. Voyez Vallès. A coup sûr, ni les opinions de l’homme, ni son caractère ne sont louables. Mais il a eu beau bafouer l’antiquité, railler les études classiques, il n’en possède pas moins un style aussi solide qu’évocatoire. Nul des lecteurs de Jacques Vingtras ne me démentira. Eh bien ! tenez pour assuré que ce don de bien écrire il le doit en grande partie au fait que, bon gré mal gré, il apprit le latin à fond au collège. La marque lui en resta.

L’histoire, comme je l’ai dit, m’intéressait également. Les manuels où l’on nous la faisait étudier étaient fort secs et par trop sommaires. Le professeur chargé du cours ne suppléait pas à cette pénurie de développement et il ne savait guère ressusciter les siècles écoulés. Tout se réduisait pour lui à des récitations monotones de textes arides. Il nous bourrait la mémoire de dates et de résumés synoptiques sans prendre la peine de nous commenter, d’une parole vivante, ces froides énumérations. Sous lui, on avait la sensation de passer en revue les vieilles tombes poudreuses d’un cimetière désaffecté.

Il importe pourtant de signaler qu’on ne nous apprenait pas que la civilisation a commencé en 1789 et qu’auparavant le monde croupissait dans la barbarie, l’ignorance et la misère. Le règne du Seignobos-Aulard n’avait pas encore commencé. Le mot de Providence apparaissait çà et là. Le rôle bienfaisant de l’Église dans la formation de la société européenne n’était pas envisagé comme un détail incongru et susceptible de pervertir nos jeunes cervelles. Bref, nos maîtres ignoraient l’art de nous inculquer l’athéisme sous prétexte de neutralité.

Ils ne nous prêchaient pas davantage l’humanitairerie aggravée de communisme. Au contraire, un véritable esprit patriotique régissait alors l’enseignement. On mettait en relief les gloires de notre pays. On cultivait en nous l’idée qu’il nous faudrait préparer la revanche sur l’Allemagne, notre vainqueur de la veille. Et l’on n’avait pas de peine à nous faire concevoir qu’un peuple, qui accepte la défaite, avec les mutilations territoriales qu’elle implique, est un peuple en décadence.

Nous comptions, comme pensionnaires, un certain nombre d’Alsaciens venus de Mulhouse et de Colmar. Parce qu’ils protestaient de cette manière contre l’annexion, leurs parents avaient à subir les sévices des fonctionnaires du Reich. Ces petits « récupérés » nous contaient les souffrances de leurs familles en butte aux vengeances prussiennes. Et ces récits navrants contribuaient à stimuler notre amour de la France.

Or, si je ne m’assimilais qu’à regret les relavures éventées et dépourvues de condiments que nous servaient nos manuels d’histoire, je voulais pourtant m’instruire. Je ne tardai pas à découvrir le moyen de substituer à ce brouet incolore un aliment plus monté de ton.

Il y avait au collège une bibliothèque où le surveillant général sollicité par moi — et qui, du reste, s’en fichait éperdument — me permit de puiser à peu près sans contrôle.

Comme de juste, je choisis d’abord les livres qui parlaient de Napoléon. Le premier qui me tomba sous la main fut l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Thiers. Les vingt-deux tomes qu’elle comporte je les avalai d’une haleine.

Le style de Thiers ne m’emballa point. Traînant et grisâtre, il me fit l’effet d’une limace qui ramperait parmi les abeilles d’or du manteau impérial. La phraséologie prud’hommesque dont il affublait ses gloses m’était en horreur. Enfin, je jugeai digne de châtiment ce « sentencieux raccommodeur de vieux parapluies » — ainsi que le nomme si drôlatiquement Léon Bloy — parce qu’il poussait l’outrecuidance jusqu’à donner des leçons de stratégie et de tactique au Maître des Armées.

— Ah ! Foutriquet, disais-je, si je te tenais, avec quelle joie, usant d’un gourdin noueux, je te meurtrirais le derrière !…

Néanmoins, par le seul effet de sa narration, beaucoup plus étendue que l’exposé ratatiné des manuels, je m’aperçus que l’Empire n’était pas l’épopée radieuse, sans taches et sans défauts, que je m’imaginais jusqu’au jour où j’entrepris cette lecture. Quelque chose de l’aveuglement par orgueil monstrueux où sombra finalement Napoléon commença de m’apparaître. Ce ne fut d’abord qu’un demi-jour. Mais, lorsque je le vis en 1813, après Bautzen, refuser la paix aussi avantageuse qu’honorable offerte par Metternich, je conçus l’énormité de ses fautes politiques et je criai de douleur en découvrant les répercussions désastreuses qu’elles ont eues sur l’avenir de notre patrie.

L’idole s’effrita. J’essayai bien d’en rapprocher les morceaux en évoquant ses victoires. Mais je dus m’avouer que les suites en furent éphémères. Alors le sillage de clarté couleur de sang tracé par Napoléon à travers notre histoire me devint celui d’un météore qui n’illumine, quelques secondes, le ciel nocturne, que pour s’éteindre aussitôt. Il tombe, il éclate et ne laisse après lui qu’un peu de poussière incandescente, puis une poignée de cendres obscurcies et désormais stériles.


C’est alors que je découvris la Révolution. Cette mare fangeuse et fétide, où des énergumènes, des intrigants et des coquins pataugent, coupent des têtes et s’entr’égorgent au nom de la fraternité, me fut dépeinte comme un océan de pure lumière par l’Histoire des Girondins de Lamartine, et les dithyrambes de Michelet. On conviendra que c’étaient là deux excellentes fabriques d’idées fausses.

Nul n’a mieux jugé que Sainte-Beuve le premier de ces livres. Je le cite avec plaisir : « Je sais, écrit-il, que M. de Lamartine a plusieurs cordes à sa lyre. Or, la seule application d’un talent de cet ordre et de cette qualité à un tel sujet, à ces natures hideuses et à ces tableaux livides de la Révolution était déjà une cause d’illusion et une pente au mensonge. Aussi, voyez ce qu’il a fait ; il en a dissimulé l’horreur, il y a mis le prestige. Il y a glissé un coin de cette lune du cap Misène qu’il tient toujours en réserve au bord d’un nuage et qui embellit tout ce qu’elle touche. A travers ce sang et cette boue, il a jeté des restes de voie lactée et d’arc-en-ciel. Sa couleur ment. Même en forçant et en gâtant sa manière, il n’a pas atteint à la réalité de ce qu’il voulait peindre, ou il l’a dépassée. Au lieu d’une horreur sérieuse et profonde, il n’a produit, par ses descriptions, comme dans un roman, qu’un genre d’impression presque nerveuse. Je me demandais, en constatant cet effet de la lecture des Girondins, si c’est là l’effet que doit produire l’histoire. Je ne dirai pas que cet ouvrage émeut, mais il émotionne : « Mauvais mot, mauvaise chose. »[3]

[3] Causeries du lundi, IV. Soit dit en passant, je suis enchanté de trouver ici la condamnation de cet odieux néologisme : émotionner, qui obtint, depuis, une si étrange vogue au détriment du verbe émouvoir, voué à l’ostracisme par d’impardonnables patoisants.

Je ne connaissais pas Sainte-Beuve et, si je l’avais connu, ses critiques, contredisant mon initiation émerveillée à l’outrance déclamatoire, m’auraient sans doute fort déplu. Ce qui advint, c’est que Lamartine, me jetant aux yeux la poudre d’or de cette poésie dont il recouvre les fureurs et les crimes de la Révolution, réussit à m’éblouir d’une façon durable. L’affreux cuistre Robespierre, Marat le frénétique, d’autres monstres encore, m’apparurent de grands hommes. J’acceptai qu’il comparât ce gavroche pervers de Desmoulins à Fénelon. — Oui à Fénelon ! Comme s’il y avait quoi que ce soit de commun entre l’auteur de Télémaque et le folliculaire du Discours de la Lanterne, qui lichota, d’une langue frétillante, le couteau de la guillotine jusqu’au jour où, sa propre tête étant menacée, il préconisa la clémence !

A l’école de Lamartine, je pris aussi les rhéteurs incontinents de la Gironde pour des foudres d’éloquence, leur sottise infatuée de soi et leur politique d’hurluberlus pour de la sagesse et des vues profondes. J’admirai tout : le bonnet rouge au front de Louis XVI et du Dauphin, les diatribes enragées de l’Ami du Peuple et du Père Duchêne, le sabre de Théroigne et le tricot de Rose Lacombe, le fauteuil mécanique de Couthon, le gueuloir de Danton, les canonniers de l’ivrogne Henriot, et jusqu’à la perruque du « vertueux » Roland.

Ce fut une fièvre chaude qui alla au paroxysme dès que j’entrepris la lecture de Michelet. Celui-là me mit un incroyable tohu-bohu dans la cervelle. Chez lui, nul enchaînement dans le récit ; il ne se donne même point la peine d’exposer les faits. Mais, à propos des moindres vétilles et des incidents les plus saugrenus, un accès de lyrisme incohérent l’empoigne. Alors, il hurle, il sanglote, il se pâme de rire, il écume, il roucoule des alleluias ou vocifère des invectives. Tour à tour — plus souvent pêle-mêle, — il décerne le Panthéon ou condamne au barathre les fantômes qu’enfante son imagination désordonnée. Chacun de ses chapitres semble la conséquence d’une crise de nerfs. A le lire de sang-froid — ce qui n’était pas mon cas à cette époque — on croit assister aux gambades d’un dément échappé de sa cellule et qui, coiffé de son pot de chambre, pinçant d’une guimbarde échevelée, célébrerait, sur l’air de la Carmagnole, la gloire nonpareille de ses dieux lares : « les géants de 93 ».

Lamartine, le rêveur incurable, Michelet l’halluciné furent donc les écrivains qui, les premiers, me déformèrent le jugement en ce qui concerne la Révolution. D’autres vinrent ensuite, plus calmes et plus ternes, mais non moins aberrants. Ce que je tiens à souligner, c’est qu’à partir de ces lectures initiales, les principes révolutionnaires, si justement dénoncés comme sataniques, par Joseph de Maistre, se gravèrent dans mon âme. L’exaltation sans limites des droits de l’individu au grand dommage de l’esprit social, la mise en pratique de la devise : « ni Dieu ni maître, mon bon plaisir », la haine de toute règle devinrent mes directives pour longtemps. Il y eut, comme on le verra, des intervalles d’apaisement, de soumission passagère à une discipline. Mais toujours le penchant au non serviam démoniaque reprenait le dessus. Et si la Grâce n’était intervenue pour éclairer ma raison, il est fort probable que ces folles maximes continueraient de me représenter le seul Credo qu’un « homme libre » puisse admettre.


La littérature française occupait dans ma pensée une place égale à celle tenue par le latin. La saine beauté de l’art classique nous était offerte par quelques tragédies de Corneille et de Racine — Cinna, le Cid, Andromaque, Athalie — Molière avec le Misanthrope. On nous faisait étudier aussi tout Boileau.

Le choix était excellent. Mais je ne goûtais pas beaucoup ces maîtres. Leur forme me paraissait trop sage ; leur sens de la mesure m’agaçait. Leur connaissance profonde de la nature humaine, je n’avais pas encore assez vécu pour en apprécier la valeur. L’adolescent, de sensibilité turbulente, que j’étais, exigeait, pour s’émouvoir, moins de pondération et davantage de cris. Il me fallait du panache, des sentiments excessifs, de la grandiloquence à fracas. Corneille m’inspirait à peine quelque considération. Racine m’ennuyait. Qu’il pardonne ce blasphème à celui qui l’aima tant depuis ! Pour Molière, ma préférence allait vers Amphitryon, toutefois sans emballement. Quant à Boileau, je le haïssais ; je le surnommais le Louis XIV des Petdeloups et je trouvais absurde qu’il eût condamné aux verges l’auteur de Childebrand, ce patronyme hirsute me paraissant plus pittoresque que ceux d’Ulysse et d’Agamemnon.

Au contraire, les romantiques, dont je pris une première idée dans les Morceaux choisis de l’inoffensif Merlet, me conquirent tout de suite. Afin de les mieux connaître, je me fis apporter du dehors, par un externe complaisant, les poésies de Musset et plusieurs volumes de Victor Hugo. Le peu d’argent dont je disposais y passa tout entier. Ensuite, il me fallut recourir à mille ruses pour les déguster en cachette. Car, dans ce temps-là, l’Université excommuniait l’un et l’autre poète. A les lire, on risquait la confiscation, un ample pensum et les anathèmes du professeur tonnant contre « le mauvais goût ».

C’était le fruit défendu ; par conséquent, je voulais le cueillir. Là, comme partout, mon esprit de rébellion faisait des siennes.

Les apostrophes et les prosopopées un peu niaises de Rolla, les tirades ampoulées de Franck dans La Coupe et les Lèvres, la verroterie grossière, l’exotisme en fer-blanc peinturluré de teintes crues des Orientales me semblèrent des merveilles de style et de passion vraie. La bosse de Quasimodo, le rictus de Gwynplaine, je les tenais pour des modèles de pathétique dont seule la décrépitude d’un pédagogue ranci dans le classique pouvait méconnaître la splendeur.

Cependant, comme je soignais beaucoup mes compositions et que la grammaire y était respectée, comme, parallèlement, je continuais de cultiver avec dilection Horace et Virgile, le professeur ne me faisait pas trop d’observations. Tout en blâmant les touches de couleur violente dont j’empâtais çà et là mes devoirs, tout en relevant avec amertume mes imitations des romantiques, il me donnait de bonnes notes. Il était rare que je ne fusse pas « premier en narration française ».

Bientôt, mon exubérance littéraire ne se contenta plus des travaux prescrits par la règle. Les images qui me bouillonnaient, comme des laves en fusion, dans la tête voulaient s’étaler librement ailleurs. J’inventai de fonder un journal hebdomadaire, où quelques amis, qui partageaient ma fièvre, deviendraient mes collaborateurs.

Ils accueillirent ma proposition avec enthousiasme. A la besogne !…

Ce périodique — six feuilles de papier écolier cousues ensemble — s’intitula le Combat. En sous-titre : poésie, critique, libres propos. Il portait cette épigraphe empruntée au Cid et où se gonflait notre naïf orgueil : Nos pareils à deux fois ne se font point connaître !…

Un de nous, doué pour la calligraphie, recopiait les poèmes et les proses que nos cerveaux en ébullition ne cessaient de produire. Le journal paraissait tous les samedis soir, à un exemplaire et circulait clandestinement parmi nos camarades de classe, qui, moitié goguenards, moitié admiratifs, s’en disputaient la lecture.

Je dégorgeai là tout un fatras archiromantique, truffé de réminiscences d’Hugo et de Musset, et dont je ne me rappelle que ce détail : j’avais entrepris une transposition en vers de Han d’Islande que j’abandonnai d’ailleurs au troisième chant, parce que, soudain, ce labeur inepte m’assomma. Un seul vers en surnage dans ma mémoire. Le voici, truculent à souhait :

Han buvait l’eau des mers dans le crâne des morts…

Ne trouvez-vous pas qu’il résume tout le romantisme ? Pour moi, je le jugeai sublime, d’autant plus que mes émules m’en firent de grands éloges… Somme toute, il n’y avait pas grand mal à ce que nous nous dépensions de la sorte. C’était une soupape ouverte aux vapeurs volcaniques qui nous distendaient les méninges. D’autre part, le pion de notre étude — celle des grands — y acquit le repos. Avant le journal, nous imaginions sans trêve de terribles farces contre lui. Devenus auteurs, pourvus d’un public, nous étions tout entiers à la production et nous le laissions tranquille. Aussi, ce martyr, objet habituel de notre cruauté plus ou moins inconsciente, apprécia si fort sa quiétude insolite qu’ayant mis la main sur quelques numéros il se renseigna auprès des « bons élèves », incapables de dissimuler un secret à l’autorité. Quand il eut appris de quoi il retournait, désireux de prolonger l’armistice, il feignit de n’avoir rien vu et se garda d’informer le Principal.

Le Principal le sut tout de même, et voici comment. Comme je l’ai dit, la politique absorbait non seulement tous ses loisirs, mais une partie des heures qu’il aurait pu consacrer au collège dont il avait la responsabilité.

Or, en cette année, la France était fort troublée, à l’intérieur, par les manigances des républicains qui intriguaient et se démenaient pour conquérir le pouvoir. Jamais l’Ote-toi de là que je m’y mette, cher aux démagogues, ne montra autant d’effronterie.

L’Assemblée nationale, composée, en majorité, de conservateurs et de catholiques, très honnêtes gens, mais contaminés à la fois de libéralisme et de tous les préjugés propres aux Parlements, venait de retirer sa confiance à Thiers et de renvoyer ce petit Machiavel de la Cannebière à ses faïences et à ses bronzes soi-disant d’art[4]. Elle l’avait remplacé par le maréchal de Mac-Mahon, soldat loyal et intrépide, chef d’État insuffisant. Sous la conduite de Gambetta, qui faisait le bravache à travers les provinces et lançait alors son cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », les héros futurs du Panama s’efforçaient de persuader au pays qu’on voulait le placer sous le joug « du sabre et du goupillon ».

[4] Cette hideuse collection d’apocryphes et d’objets truqués encombre aujourd’hui une des salles du Louvre.

Un gouvernement énergique et clairvoyant eût coffré ces braillards séditieux. Mais, conformément à l’incurable nigauderie dont les libéraux n’ont cessé, ne cessent, ne cesseront de donner des preuves, on ne sut pas agir vite et bien. On ne manifesta ni volonté suivie ni vigueur dans la répression. Tout en proclamant l’urgence d’établir « l’Ordre moral » on ne prit que des demi-mesures. On se contenta de vexations puériles ou ridicules à l’égard des agitateurs. On leur permit de tournebouler les cervelles de telle sorte que les élections de 1876 donnèrent la majorité aux républicains. La Chambre nouvelle entra en conflit avec le Maréchal. Celui-ci, le 16 mai 1877, choisit un ministère franchement hostile à la Constitution démocratique. Puis, avec l’appui du Sénat, où les conservateurs restaient les plus nombreux, il déclara la Chambre dissoute. Une campagne électorale prolongée commença où le gouvernement n’employa que des moyens légaux — et avec quelle mollesse ! — tandis que les Républicains redoublaient de vociférations, de trafics louches, de violence sournoise. Ils finirent d’affoler la pauvre bête à vue basse qui a nom : Suffrage universel.

Les choses en étaient là au moment où nous rédigions notre journal. Bien entendu, entre nos quatre murs, nous ne percevions qu’un écho très affaibli de tout ce tumulte, assez, toutefois, pour conjecturer, d’après la mine morose du Principal, que ses opinions, fort attachées au gouvernement, ne l’emporteraient pas à Montbéliard, ville en grande partie protestante et férue des billevesées gambettistes. Autre indice d’un sérieux grabuge : en quatre ou cinq mois, trois sous-préfets s’étaient succédé. Chacun d’eux avait visité le collège et cette formalité officielle nous valut l’octroi d’une demi-journée de congé supplémentaire. Aussi ces mutations rapides nous avaient beaucoup plu tout en nous étonnant un peu.

Enfin nous avions pu prendre une vague notion de la crise politique par les discussions de nos professeurs d’ailleurs presque tous anticléricaux et républicains. Nous en saisissions quelques bribes et nous en tirions des hypothèses plus ou moins saugrenues.

Il paraissait alors une brochure périodique à deux sous qui portait ce titre : la Lanterne de Boquillon. C’était un infect recueil de quolibets, écrit en un style crapuleux et où l’Église, le Maréchal, l’armée, les conservateurs étaient copieusement insultés. Des externes l’apportaient en classe, s’en divertissaient et ne se faisaient pas faute de nous les passer après lecture.

Ici encore, des gouvernants à la hauteur de leur tâche de préservation sociale auraient supprimé, sans hésiter une minute, cet infâme torchon. Mais nos grelottants libéraux avaient bien trop peur qu’on les accusât d’attenter à la liberté de la presse pour prendre une mesure pourtant fort nécessaire. Avec un ahurissement qui n’avait d’égal que leur inertie, ils encaissaient toutes les mornifles, se bornant à y opposer de timides objurgations et de filandreux appels à la modération.

Enclin, comme je l’étais, à tout ce qui sentait la révolte, je lus en jubilant les diatribes de Boquillon. Même, j’en transcrivis des passages que j’insérai dans nos libres-propos. Jusque-là ces notules nous servaient principalement à décocher des brocards au personnel enseignant ou administratif du collège. Parfois, après les avoir « cloués au poteau des couleurs » — comme dit Rimbaud — nous nous livrions à des danses de cannibales autour de certains professeurs que nous estimions trop fertiles en pensums et en retenues. On leur attribuait — sans en rien connaître que par des ragots ineptes — des mœurs déplorables. On parodiait leur façon d’enseigner. On bafouait leurs tics et leurs manies. D’autres fois, on imputait à l’économe des collusions ténébreuses avec les fournisseurs. Ou bien on critiquait la monotonie des menus et l’on dénonçait la coriacité des viandes servies au réfectoire. Le tout, sans trop de perversité foncière et en des termes où il entrait plus d’espièglerie que de fiel. Et enfin jamais nous n’avions abordé la politique.

Un des nôtres, qui possédait un talent précoce de caricaturiste, illustrait le Journal de dessins grotesques où Principal, pédagogues, maîtres d’étude se révélaient d’une ressemblance frappante sous l’exagération voulue de leurs défauts physiques. Ce crayon irrespectueux signait ses croquis du pseudonyme de Milo. Nous le retrouverons.

Quand j’eus introduit la politique dans les libres-propos, il y eut des protestations parmi les rédacteurs comme parmi les lecteurs. Les uns déclarèrent que la politique était, pour eux, dépourvue de tout intérêt. Les autres, que les balivernes venimeuses de Boquillon leur semblaient écœurantes au point de vue du style et de la qualité des idées. — En quoi ils avaient bien raison. — Mes collaborateurs me représentèrent le danger de répandre ces ignominies. En cas de saisie, notre culpabilité s’en trouverait aggravée.

Mais moi, rédacteur en chef, à qui le choix des matières à insérer était confié, très imbu de mon privilège, je ne voulus rien entendre. En tant que littérature, cette prose me paraissait ignoble, tout comme à mes amis. Mais elle flattait mes tendances subversives. Et donc je maintins Boquillon


Or, dans ma famille, nous possédions une vieille cousine célibataire et munie de rentes. De ce côté, il y avait ce qu’avec un cynisme d’autant plus cocasse qu’il est inconscient la bourgeoisie appelle des « espérances ».

Calviniste austère, la cousine présentait un visage taillé dans du buis jaunâtre. Sa voix rêche, ses préceptes frigorifiques hantaient mes cauchemars quoique, depuis ma petite enfance, je ne l’eusse vue que deux ou trois fois, à de longs intervalles. Ce que je gardais surtout dans la mémoire, c’étaient ses attitudes. Elle se tenait tellement raide que je me demandais si, par mégarde, elle n’aurait pas avalé son parapluie, soigneusement roulé au préalable.

On m’avait recommandé de lui écrire au nouvel an et la veille de son anniversaire. Cette date néfaste approchait et je ne savais comment m’acquitter de la corvée. Enguirlander ma lettre de formules toutes faites, y étaler des sentiments affectueux dont je ne pensais pas le premier mot me dégoûtait. Car l’existence de cette huguenote pétrifiée m’était aussi indifférente que les phases de la lune. Qu’elle se portât bien, cela m’était égal ; qu’elle fût aux prises avec un catarrhe chronique, c’était tant pis pour elle. Alors, que lui dire ?

Ma pénurie d’imagination sur ce point me fit prendre enfin le parti le plus insensé. Avec le vague espoir de l’apitoyer sur mon sort, je lui confiai que l’internat m’ennuyait d’une façon effroyable ; que je rêvais souvent d’évasion ; que si la durée de mon séjour forcé dans cette prison se prolongeait par trop, je ferais le nécessaire pour qu’on m’expulsât. Pour comble d’aberration, j’assaisonnai le tout d’une phrase d’argot, cueillie dans Boquillon et qui témoignait du plus intense mépris de l’autorité — universitaire ou autre. Et, à l’appui de cette élégante référence, je citais mon auteur !

Maintenant le drame commence.

Au reçu de cette épître, la cousine, rendue furieuse par ma prose sans vergogne ni fard, l’envoie au Principal en y joignant des appréciations vinaigrées sur sa manière d’élever les enfants qui lui sont confiés.

Le Principal reçoit le paquet à son bureau, vers cinq heures du soir. Quoiqu’il portât le nom pacifique de Colombe, c’était un homme irascible. En mainte occasion nous en avions eu des preuves cuisantes.

Déjà, qu’une antique demoiselle au verjus mette en doute la valeur de l’éducation qu’il est censé nous donner, cela l’horripile. Mais ce qui le courrouce encore bien davantage, c’est qu’un de ses élèves méconnaisse le bienfait de vivre sous sa loi et — surcroît d’abomination — se soit laissé influencer par un misérable pamphlétaire. Comment les libelles de l’odieux personnage ont-ils pu s’introduire dans le collège ? Tout l’ordre moral, qu’il chérit, qu’il soutient de ses votes et de son influence, lui en paraît ébranlé.

Mais s’attarder à méditer douloureusement sur ce scandale ne servirait de rien. Il faut agir… Il bondit hors de son fauteuil, renversant, du même coup, son encrier dont le contenu en profite pour éclabousser largement les paperasses qui s’étalent devant lui. Sacrant, fulminant des imprécations, il arrive comme un obus dans l’étude, où, à l’abri d’un rempart de dictionnaires, j’aiguise les Libres Propos de la semaine. Là, il éclate.

Pour commencer, il m’empoigne à bras-le-corps et me lance au milieu de la salle. Ce procédé brutal me met en rage. Au lieu de tomber à genoux en larmoyant comme il s’y attendait sans doute, je me campe vis-à-vis de lui, rouge comme un petit coq et je le toise d’un air de défi qui redouble sa colère.

D’une voix saccadée, tant l’indignation le suffoque, éparpillant à droite et à gauche des étincelles de salive, il lit ma lettre. Mes camarades, tout pantois, les yeux dilatés à se rompre les paupières, gardent un silence d’épouvante. Le pion, blême d’effroi, sentant que la bourrasque ne tardera pas à se détourner vers lui, voudrait bien sauter par la fenêtre ou se cacher sous le paillasson.

Ayant fait l’exposé de mes crimes, non sans de foudroyantes parenthèses à mon adresse, le Principal ajoute, d’un ton sarcastique, où siffle déjà une rafale de punitions vengeresses : — Ah ! Monsieur s’occupe de politique !… Nous allons voir…

Il s’interrompt ; par une inspiration soudaine, il se précipite sur mon pupitre, l’ouvre, le fouille et y découvre la collection de notre journal flanquée d’une série complète de Boquillons. Cette dernière est lancée tout de suite dans la boîte aux ordures. Mais notre chère feuille, confidente de nos rêves et de nos doléances, il se met à la parcourir en poussant des exclamations ironiques ou réprobatrices. Voici que lui saute au regard sa propre caricature soulignée d’une parodie des Châtiments, où ses opinions sont traitées sans aménité aucune. Cette contribution à sa biographie achève de lui faire perdre tout sang-froid.

Sommé, avec une insistance furibonde, de livrer mes complices, je reste bouche close. Je me laisserais tuer plutôt que de dénoncer personne. Ni invectives, ni menace ne parviennent à me tirer une syllabe.

— Soit, dit le Principal, nous éluciderons cela plus tard…

Alors viennent les sanctions. Il est signifié au maître d’étude, coupable au moins de négligence dans l’exercice de ses fonctions, d’avoir à quitter le collège dès le matin suivant.

Pour moi, mis au pain sec et à l’eau, je suis expédié au séquestre avec mille lignes à copier. Le lendemain, il me faudra écrire des excuses à la cousine de malheur qui m’attira ce revers. Le Principal lui-même préviendra mon père de mon inconduite et lui exposera les principes horribles dont je me suis volontairement intoxiqué. Enfin je serai privé de sortie jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Fort bien. J’avoue que j’avais surabondamment mérité cette répression.

Mais le Principal ne s’en tint pas là. Ce passionné de politique crut devoir gratifier les élèves et le pion, atterré, mais rancuneux, d’une harangue des plus intempestives. Il fit l’apologie du gouvernement, exalta le 16 Mai, dénigra la République et conclut en prescrivant à ses auditeurs de fermer l’oreille aux propos empoisonnés des « Catilinas de bas étage » qui sapaient l’ordre moral.

Ah ! ce fut un beau discours de réunion publique et, chose si rare, le Principal s’exprimait en bon français. Cependant, ces belles tirades ne convenaient guère à des collégiens. Et, d’autre part, il y avait imprudence à s’épancher ainsi.

On le lui fit bien voir. Les élections produisirent un renforcement de la majorité républicaine à la Chambre. Puis le Sénat aussi fut entamé gravement. L’avocasserie démagogique triomphait. Elle brima de telle façon le Maréchal que celui-ci donna sa démission. Il fut remplacé par Grévy, vieux résidu de basoche, aggravé de son gendre Daniel Wilson, qui vendait la Légion d’honneur au plus offrant.

L’infortuné Colombe, que dénonça, sans doute, le pion renvoyé, fut passé au creuset par l’autorité nouvelle, ivre de représailles. On découvrit en son cas plus de plomb réactionnaire et clérical que d’or démocratique. Le grief majeur invoqué contre lui fut son discours aux élèves qui, du reste, n’en avaient absolument rien retenu. On le mit à la retraite sans différer d’une minute.

Pour moi, le bénéfice que je tirai de sa déconfiture, ce fut la réapparition de notre journal, prudemment interrompu pendant les derniers mois de son règne. Du coup, j’y mis cette épigraphe empruntée à l’ode III d’Horace : Impavidum ferient ruinae !…

Mais j’éliminai Boquillon.


La religion qui comptait le plus d’adhérents à Montbéliard et dans le pays alentour était alors le protestantisme. La population de la petite ville se partageait entre quatre ou cinq sectes où chacun, selon la coutume en vigueur chez nos frères séparés, prenait de la doctrine ce qui lui semblait s’ajuster à sa tournure d’esprit et laissait le reste.

Mon père aurait désiré que je continue d’être élevé en dehors de toute confession. Mais en une localité où nous avions des parents luthérien zélés, il craignit leur réprobation ; quoique j’eusse été baptisé catholique, sur les instances de ma grand’mère, il décida donc que je suivrais le culte réformé.