ADOLPHE RETTÉ
Le
Règne de la Bête
Hi unum consilium habent, et virtutem et potestatem suam Bestiæ tradunt.
Apocalypse de Saint-Jean, XVII, II, 13.
Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.
Psaume 126.
PARIS
LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
A. MESSEIN, Succr
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1924
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE :
15 exemplaires sur papier Hollande Van Gelder
numérotés de 1 à 15
No
A
ÉDOUARD DRUMONT
PROPHÈTE EN SON PAYS
PRÉFACE
Par cet avril morose, que font grelotter des bises chargées de neige et de grésil, je relis, avant de les offrir au public, les pages de ce livre où j’ai tâché de montrer ce que devient notre France vacillant sous les souffles diaboliques qui l’assaillent de toutes parts.
Tandis qu’errant sous les arbres de ma chère forêt de Fontainebleau, je récapitule mon labeur, une comparaison s’établit en moi entre ce printemps, qu’affligent des intempéries anormales, et la démocratie telle que l’ont faite, sous couleur de République, l’impiété sournoise ou furieuse, la rage de démolition et la manie égalitaire des sous-Jacobins et des socialistes obliques qui nous gouvernent.
Comme la saison, la société actuelle se détraque de plus en plus sous des influences morbides. Les principes de la Révolution produisent enfin les plus empoisonnés de leurs fruits. Grâce à l’exaltation de l’individu considéré, contre tout bon sens, comme base sociale, les éléments qui formaient la Patrie française : religion traditionnelle, famille solidement constituée, goût de la hiérarchie et de la discipline, achèvent de tomber en ruines.
Voilà ce qu’ont engendré ces fameux Droits de l’Homme dont on nous rebat les oreilles depuis plus de cent ans.
A examiner les résultats obtenus, on est obligé d’approuver pleinement cette affirmation de Brunetière : « Toutes les fois qu’une doctrine aboutira, par voie de conséquence logique, à mettre en question les principes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n’en faites pas de doute ; et l’erreur en aura pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu’elle sera capable de causer à la société. »
C’est ce que ne cessent de vérifier ceux qui se donnent la peine d’analyser l’état de la société française au commencement du XXe siècle.
Les avertissements n’auront pas manqué. Des voyants, tels que M. Édouard Drumont, les prodiguent avec persévérance. Pour moi je les ai si bien sentis que c’est pour cette raison que je suis fier de dédier ce livre au promoteur de l’antisémitisme, au catholique qui dénonça si courageusement les causes les plus efficientes de notre décomposition.
Dans le Règne de la Bête, je montre, par un exemple terrible, ce que donne l’éducation athée dont on frelate l’intelligence des jeunes Français.
Y a-t-il un remède ? — Je le crois et je l’indique dans la dernière phrase de mon livre : c’est la restauration de la Sainte Église catholique « en dehors de laquelle il n’existe ni lumière, ni vérité, ni consolation, ni salut. »
Adolphe Retté.
Chailly-en-Bière, avril 1908.
Le Règne de la Bête
CHAPITRE PREMIER
Assis derrière son bureau, dans son cabinet du ministère de l’Intérieur, Georges Legranpan, président du conseil, morigénait M. Auguste Mandrillat, président du syndicat du commerce républicain, Vénérable de la loge : le Ciment du Bloc.
— Voyons, Mandrillat, disait-il, ne prenez pas cet air candide. Cela peut réussir auprès des imbéciles à qui vous grattez hebdomadairement dans la main ou vis-à-vis de vos actionnaires, un jour d’assemblée générale. Mais entre nous cette comédie n’est pas de saison.
Humble d’apparence, furieux en-dessous, Mandrillat s’agita sur sa chaise : « Je vous affirme, protesta-t-il, que je ne comprends pas du tout vos reproches. Vous m’accusez de manœuvres sournoises contre le gouvernement. Or, je n’ai rien de semblable sur la conscience. Au contraire, j’étais venu vous rappeler que vous m’avez presque promis d’assister au banquet que mon syndicat organise pour le mois prochain. Je voulais vous demander d’en fixer la date… Vous savez qu’il est à peu près convenu que vous prononcerez un discours afin de rassurer le gros commerce qui s’inquiète des projets d’impôt sur le revenu dont votre ministre des finances fait parade. Ainsi, loin de vous tirer dessus, je vous épaule.
— Connu, connu, repartit Legranpan d’une voix sarcastique, on prodigue à son compagnon des vieilles luttes, à son bon, à son cher ami Legranpan — qui tient la queue de la poële où mijote le contribuable — les assurances de dévouement, on lui entonne le grand solo du radicalisme irréductible, on lui passe la main sur l’échine en lui contant des douceurs. Et par derrière, on fait risette aux socialistes… C’est le jeu classique, cela.
— Les socialistes ?… Moi !…
Mandrillat semblait si totalement ahuri par ces accusations que le ministre crut presque à sa sincérité. Mais il fallait plus que des grimaces indignées et des points d’exclamation pour le persuader. Dédaignant les finasseries, il avait pour méthode de se montrer brutal, lorsqu’il soupçonnait l’un de ces traquenards dont les radicaux sèment volontiers la route des chefs de leur bande qui ont réussi l’escalade du pouvoir. Il avait, de la sorte, très souvent déconcerté par des charges brusques, où il sabrait tout, les intrigues de pontifes-démocrates autrement subtils que Mandrillat. Fixant donc sur celui-ci ses yeux qui luisaient, aigus et noirs, dans sa face jaune aux pommettes mongoles, il désigna de sa main sèche, un papier étalé devant lui.
— Eh bien, reprit-il, puisque vous persistez à faire l’innocent, je m’en vais préciser. Voici un rapport de police qui relate, avec preuves à l’appui, les fredaines les plus récentes d’un certain Charles Mandrillat…
— Mon fils ?… Je continue à ne pas comprendre.
— Soit ; alors, écoutez. Ce jeune homme distribue de l’argent à divers groupes anarchistes et antimilitaristes pour aider à leur propagande. Il est à tu et à toi avec quelques-uns des agitateurs de la C. G. T. et il lui arrive de les réunir chez vous. Sous un pseudonyme, il écrit des articles plutôt astringents dans des journaux révolutionnaires, tels que le Chambardement social. Il a protesté contre l’expulsion des terroristes russes de la rue Saint-Jacques. Enfin, dans des réunions publiques, il dévide des harangues où le régime et myself sont traités sans aucune aménité. De tout quoi je conclus : ou bien ce garçon est d’accord avec vous pour jouer les énergumènes à travers le socialisme. Ou bien vous ignorez, en effet, les facéties de mauvais goût auxquelles il se livre. Dans la première hypothèse, je saisis votre calcul : il s’agirait, n’est-ce pas, de vous ménager des amitiés utiles pour sauver la doublure de votre gilet au cas où les socialistes réussiraient contre nous le coup du Père François. Oui, mais c’est trop gros de ficelle, cette roublardise. Il ne fallait pas choisir quelqu’un vous touchant de si près. Que diable, vous devez tenir en main, dans votre entourage, assez de jeunes gens souples et retors qui se chargeraient d’amadouer la chèvre révolutionnaire avec quelques feuilles du chou radical. Il est maladroit d’avoir poussé votre fils à cette arlequinade…
Noyé de stupeur, Mandrillat leva les mains en l’air puis en frappa ses cuisses épaisses. Ses yeux globuleux semblaient près de jaillir des orbites. Il allait beugler, mais Legranpan l’arrêta d’un geste net.
— Attendez ; laissez-moi finir… Peut être, comme je vous ai refusé, ces temps-ci, de caser quelques-uns de vos protégés par trop crétins, avez-vous espéré qu’un peu de chantage à mon égard me ferait réfléchir. Or, je vous en préviens, je n’admets pas qu’on m’allume sous le menton la mèche d’une bombe à la dynamite quand on veut obtenir quelque faveur de moi. Il était beaucoup plus simple de me dire que vous aviez envie de fourrer votre fils — dont, soit dit en passant, vous ne m’avez jamais parlé — dans l’administration. J’aurais avisé. Après tout, fût-il aussi nul que les neveux et les filleuls dont les Sauriens et les Chaumières du parti nous encombrent, ce ne serait qu’un âne de plus pour brouter le budget ; et la chose n’a pas d’importance. Allez-y carrément : s’il vous est agréable que votre fils aille fainéanter dans une sous-préfecture ou si vous désirez que je l’incruste, en qualité de bivalve, sur le banc d’huîtres du Conseil d’État, je verrai à vous satisfaire… A condition bien entendu, que vous cessiez immédiatement de le déguiser en Jérémie à l’usage des pôvres prolétaires.
Cette façon triviale de s’exprimer était habituelle à Legranpan lorsqu’il ne pérorait pas en public. Que sa bile fût en mouvement ou qu’il eût à se venger de quelque traîtrise, il cinglait sans mesure ses familiers. Mandrillat avait subi bien d’autres algarades avec indifférence ; il était fait, de longue date, aux méchancetés du ministre. Mais ces révélations le bouleversaient, car, très réellement, il ignorait l’adhésion de son fils au socialisme militant.
S’étant un peu repris, il déclara :
— Je vous répète que je ne savais rien de ces monstruosités… Sinon, j’y aurais mis bon ordre.
— Eh bien, prouvez-le. En attendant, n’est-ce pas, il ne faut pas compter sur moi pour banqueter sous vos auspices. Je ne tiens pas à ce que les papiers réactionnaires m’accusent une fois de plus de pactiser avec la Sociale. Il est également tout à fait inutile qu’un Lasies quelconque monte à la tribune, un jour où j’aurai été obligé de pincer de la guitare patriotique, pour insinuer que : « M. le Président du Conseil dit des choses louables, mais que ses amis les plus notoires font charrier, par leur progéniture, le fumier où les libertaires se proposent d’ensevelir le drapeau tricolore. » J’entends déjà les variations sur ce thème et les huées de la droite. Pour me tirer de là, je devrais jeter les socialistes par-dessus bord. C’est ce que je ne veux pas faire. J’ai besoin d’eux, ne fut-ce que comme épouvantails à bourgeois. Voilà mon gros. Maintenant, je me résume : un bouchon à l’éloquence de Mandrillat fils ou je lâche Mandrillat père avec fracas. Et il y aurait de la casse, car vous savez que j’ai en main de quoi vous chagriner.
Cette menace sans fard, terrifia le Vénérable. Il avait à se reprocher pas mal de tripotages politico-financiers qu’il désirait maintenir soigneusement dans la pénombre. La bienveillance, plus ou moins occulte, de Legranpan lui était essentielle. Il se leva et prit congé en certifiant, avec force trémolos dans le gosier, qu’il appartenait corps et âme au radicalisme et que jamais, au grand jamais, il ne lui était venu à la pensée de trahir ce rempart de la république qu’on nomme Legranpan.
— Bien, bien, c’est compris, sifflota Legranpan, d’une lèvre sceptique. Je vous jugerai à l’œuvre.
Mandrillat sortit, presque titubant. Il était si troublé qu’il heurta divers quémandeurs qui encombraient l’antichambre et qu’il négligea de s’excuser.
Resté seul, le ministre haussa les épaules.
— Dire, murmura-t-il, que nous avons besoin de pareils nigauds pour triturer la pâte bourgeoise.
L’amer dégoût que lui inspirait l’humanité, en général, et ses coreligionnaires politiques, en particulier, lui contracta la face. Pour se remettre, il reprit la rédaction d’une circulaire où les préfets étaient invités à sévir contre les religieuses qui, expulsées de leur couvent, auraient l’audace de se réunir, fût-ce dans une cave, afin de commettre le crime de prier en commun.
— Nous verrons bien si ces péronnelles se décideront à me ficher la paix, grognait-il en couvrant le papier administratif de sa petite écriture pointue.
CHAPITRE II
Tandis que son auto bien close le ramenait chez lui, boulevard Haussmann, Mandrillat tâchait de rassembler ses idées mises en déroute par l’admonestation de Legranpan. Il faisait bon marché des insultes dont le ministre l’avait parsemée. Mais ce qui le piquait au vif de sa vanité, c’était le peu de cas qu’on semblait faire de son importance. Quoi, lui, le fondateur du fameux comité Mandrillat, puissant aux élections, lui, le dignitaire des Loges, lui qui versait des sommes pour parer à l’insuffisance des fonds secrets, lui, enfin, qui avait escompté le papier de Legranpan, à l’époque, assez récente, où les pires usuriers n’en voulaient plus, se voir traiter presque en importun ! Être fouaillé comme les besogneux du parti qu’on refrène, sans politesse, dès qu’ils font mine de s’émanciper !
Plein de rancune, il se remémora les services rendus. D’abord, en 1870, il avait expliqué aux républicains des quartiers excentriques combien Legranpan se montrait un éminent patriote en souhaitant la chute de l’Empire, même au prix du triomphe des Allemands. Il oubliait que Legranpan, devenu maire de Montmartre après le 4 septembre, l’avait récompensé en lui procurant la fourniture de brodequins aux semelles de carton pour la mobile. Plus tard, quand Legranpan exerçait son instinct de démolisseur à travers l’ordre moral et l’opportunisme, il avait subventionné les journaux faméliques où le « tombeur de ministères » distillait sa prose acrimonieuse. — Il négligeait de se souvenir qu’en retour, Legranpan, quoique hostile en apparence à la politique coloniale de la bande Ferry, lui avait fait concéder de chimériques mines d’or au Tonkin : piège miroitant où maints fructueux gogos s’étaient laissés prendre. Puis n’était-il pas resté fidèle au temps où nombre de radicaux saluaient, comme un soleil levant, la barbe blonde de Boulanger ? — Il est vrai que ses capitaux étaient alors engagés dans une entreprise d’Outre-Rhin dont les fanfares du général effarouchaient les promoteurs.
Comment Legranpan avait-il reconnu son loyalisme ? En négligeant Mandrillat, en ne l’initiant pas aux dessous lucratifs de son entente avec les Anglais. En acceptant la tutelle financière d’un Juif bavarois qui, lors de la déconfiture du Panama, l’avait enlisé dans le plus sale bourbier.
Eh bien, lorsque Legranpan avait été exécuté à la Chambre par Déroulède, abandonné par les croyants à son étoile et jusque par les Pichons les plus serviles de son entourage, revomi, comme député, par les bourgs pourris les plus inféodés au radicalisme, qui l’avait réconforté ? Qui l’avait secouru quand, barbouillé de fange, criblé de dettes, il s’était vu réduit, pour vivre, à publier des contes vaguement idylliques dans des feuilles suspectes et des correspondances parisiennes, dans des zeitung viennoises ? Qui donc avait opposé un bouclier de procédure aux exploits brandis par le peuple d’huissiers que lançaient contre le rez-de-chaussée du grand homme des créanciers débordants d’arrogance ? Qui lui avait découvert un siège de sénateur dans une circonscription vouée à l’anticléricalisme jusqu’à la rage ? Qui enfin lui avait prêté de l’argent — sans intérêt — pour qu’il pût accrocher de la peinture impressionniste dans son cabinet de travail, renouveler ses chaussettes, traiter à sa table des diplomates britanniques, soigner son foie, chaque août, aux eaux de Bohême ?
Lui, Mandrillat, et nul autre !
Récriminant de la sorte, le Vénérable ne s’avouait pas la raison foncière de cette solidarité si tenace. C’était que Legranpan avait toujours gardé par devers lui certaines pièces compromettantes dont la divulgation aurait obligé les magistrats les plus aveugles aux fredaines des soutiens du régime de recouvrer soudain la vue pour gratifier Mandrillat d’une villégiature à Fresnes.
Legranpan éprouvait d’autant plus de plaisir à multiplier les coups de ce dur caveçon que s’il tenait Mandrillat, celui-ci ne le tenait plus. En effet, le temps était venu où la République, à court d’hommes d’État propres à incliner le bonnet phrygien devant tous les porte-couronne du continent et des îles, avait choisi l’esthète du radicalisme pour mener à bien la dissolution de la France. Maître du coffre-fort national, le nouveau président du conseil avait aussitôt remboursé son ancien complice. Puis il s’était payé des humiliations que Mandrillat — zélé mais balourd — lui avait inconsciemment prodiguées par des insolences à quadruple détente.
Toutefois, en compensation, il l’avait associé à divers péculats juteux. Surtout, il lui avait laissé le champ libre pour étrangler et dépouiller le troupeau plaintif des congrégations et pour déchaîner sur les biens d’Église cette meute goulue : les liquidateurs.
Il n’en restait pas moins ceci que Mandrillat ne pouvait plus spéculer sans subir le contrôle du ministre. Pareille sujétion ne s’était point vue depuis que les républicains, procédant au pillage du pays, sont parvenus à convaincre le suffrage universel que les médailles de l’antique Probité seraient désormais frappées à l’effigie de Marianne.
Aussi Mandrillat taxait-il Legranpan d’ingratitude.
— Voilà, gronda-t-il, j’ai toujours travaillé pour les autres et je n’en fus pas récompensé.
Tout le monde m’exploite, m’attire des affaires désagréables, puis m’abandonne dans les moments difficiles. Sans parler de Legranpan, qui se revanche de sa détresse passée en me faisant sentir qu’il n’a plus besoin de moi, personne ne me témoigne un désintéressement analogue à celui dont j’ai donné tant de preuves.
Il passa mentalement en revue sa clientèle. Ce n’étaient que sénateurs tarés et députés plus voraces que des renards après un hiver rigoureux, galope-chopines du barreau, juristes trop ingénieux dans l’art d’interpréter les codes, publicistes dont la conscience portait la pancarte : à vendre ou à louer : toute une fripouille qui se régalait de ses reliefs.
Plus proche de lui, sa femme, molle et nulle, épousée d’ailleurs pour sa fortune, puis réduite en esclavage.
Alors seulement son fils lui revint à l’esprit. Outré au souvenir du déboire qu’il lui devait, il murmura : — Celui-là, par exemple, paiera pour tous. Il voulut réfléchir aux moyens de museler le jeune homme. Mais il s’aperçut aussitôt qu’il le connaissait fort peu. Les années de collège accomplies, il aurait voulu en faire un docteur en droit qui eût mis sa science au service des entreprises paternelles. Or, Charles avait déclaré qu’il préférait se consacrer à des travaux historiques et il avait quitté la maison pour se loger sur la rive gauche. Tous deux se voyaient rarement et ne trouvaient rien à se dire lorsqu’ils se rencontraient.
Mandrillat était incapable d’admettre que quelqu’un de son sang pût pratiquer de bonne foi le socialisme. Qu’on se servît de cette doctrine pour duper certaines catégories d’électeurs, fort bien. Mais il y fallait du doigté. A coup sûr, Charles en manquait et il avait eu le plus grand tort de s’émanciper à l’étourdi, sans consulter les gens d’expérience.
Néanmoins, Mandrillat ne doutait pas de le faire renoncer, par menace ou persuasion, à ses équipées révolutionnaires. Il invoquerait au besoin son autorité de chef de famille. Naïf en cela, croyant à une morale dénuée de sanction, il ne comprenait pas que cent ans d’éducation individualiste ont mis à rien cette autorité. Il méditait une solennelle harangue, ignorant qu’à notre époque, les fils tiennent volontiers les pères pour de salivants Gérontes dont les propos ont tout juste l’importance des lariflas propagés par un morne tambour dans la nécropole où s’effritent les ossements des gardes nationales défuntes.
Le Vénérable tentait de forger des arguments décisifs. Mais la mémoire des révélations de Legranpan le lancinait à ce point qu’il entrait de plus en plus en colère. Si bien que quand l’auto s’arrêta devant sa porte, il tremblait de fureur mal contenue.
Il s’engouffra, en coup de vent, dans le vestibule et, dédaignant l’ascenseur, monta, d’un trait, jusqu’au troisième étage. Dans l’antichambre, au valet qui lui enleva sa fourrure, il demanda, d’une voix brève, si sa femme était à la maison. Sur la réponse affirmative, il commanda qu’on la fît venir au salon.
Lorsqu’elle entra dans cette pièce horriblement cossue, il arpentait, les mains au fond des poches, le tapis aussi laid que riche qui en couvrait le parquet. Et il frappait de tels coups de talon que les vitres frémissaient et que les pendeloques du lustre s’entrechoquaient avec un bruit fragile.
Mme Hortense Mandrillat n’eut qu’à regarder son mari pour reconnaître en lui les symptômes d’une tempête qui voulait éclater. Pliée dès longtemps au rôle d’une comparse à qui l’on ne demandait qu’un masque de déférence et une approbation à peu près silencieuse, elle s’assit, comme en visite, sur un pouf de peluche verte à ramages jaune-canari.
Sans préambule et comme s’il monologuait pour un écho ponctuel, Mandrillat narra son entrevue avec Legranpan. Bien entendu il se donna le beau rôle, traduisit les insultes du ministre en aimables avertissements et ne fit éclater l’orage que quand il en vint aux inconséquences de Charles.
— Je voudrais savoir, vociféra-t-il, planté soudain devant sa femme, comment tu as élevé ce chenapan ?
Mme Hortense aurait pu répondre que ce soin avait été laissé à des précepteurs garantis par la Normale comme imbus des doctrines les plus néo-kantiennes. Mais toute ironie lui demeurait trop étrangère pour qu’elle en attisât le courroux marital. Elle examina furtivement le Vénérable depuis la pointe de ses cheveux grisonnants qui s’ébouriffaient jusqu’à l’extrémité de ses larges chaussures. Puis elle reporta son regard vide sur ses propres bagues et se contenta d’émettre un son qui tenait de la toux et du gémissement.
Mandrillat haussa les épaules et reprit sa promenade en criant : — Est-ce que j’ai eu le temps de m’occuper de ce garçon ? Est-ce que tu ne devais pas le surveiller ? A quoi es-tu bonne, je me le demande ?
Ici encore, la mère eût été en droit d’objecter que nulle autorité ne lui avait jamais été concédée hormis sur les femmes de chambre et les cuisinières. Cette pensée ne lui vint même pas. Ne sachant que dire, elle chuchota qu’elle n’avait pas vu Charles depuis quinze jours.
— Et qu’est-ce qu’il t’a raconté la dernière fois qu’il est venu ?
Elle eut de la peine à s’en souvenir. Enfin elle mentionna confusément qu’il lui avait demandé quelque argent, en avance sur sa pension.
— Et toi, pauvre sotte, tu lui en as donné, n’est ce pas ?… Devines-tu à quoi il a servi, cet argent ?
Mme Mandrillat explora en vain le désert grisâtre de son intelligence et fit un signe négatif.
— A préparer des ingrédients pour me faire sauter ! hurla le Vénérable.
Derechef il déambula, tandis que sa femme, ne se rendant guère compte de la catastrophe qu’il venait d’évoquer, demeurait immobile sur son pouf. N’étant présente que pour faciliter à Mandrillat une débâcle d’invectives, elle se tassa dans son inertie.
Toutefois, ce jour-là, Mandrillat sentait d’une façon vague, qu’un incident avait surgi qui, en saine logique, eût exigé qu’ils se concertassent au sujet de leur enfant.
Mais que résoudre, puisque lui ne savait rien du caractère de Charles et qu’elle semblait l’ignorer tout autant que lui ?
En somme, cette famille très actuelle comprenait trois personnages presqu’aussi étrangers l’un à l’autre que des touristes réunis, par suite d’un accident sur la ligne, au buffet d’une gare de transit.
Et que pouvaient-ils avoir de commun ? Le père, lourd de rapines, léger de scrupules, absorbé par ses intrigues dans le monde d’agitateurs et de fourbes qui dévalisent la France sous prétexte de démocratie. La mère, intendante machinale, évoluant des armoires à linge aux pots de confitures. Le fils, produit hétéroclite du mariage sans amour d’un sanguin pillard et brutal avec une lymphatique dont les sentiments affectifs s’étaient, dès longtemps, dilués dans un gélatineux égoïsme. Le premier, ne cherchant dans la vie que les moyens d’accroître une fortune mal acquise et de satisfaire des ambitions louches. La seconde, uniquement préoccupée d’éviter les bourrades du conjoint. Le troisième, soupçonné de choyer des théories dont le seul énoncé fait se figer d’effroi les moelles bourgeoises.
Entre eux nul lien fourni par une foi, nul idéal désintéressé, nul souci d’avenir un peu noble.
— Si je coupais les vivres à Charles ? reprit Mandrillat au bout de quelques minutes employées à constater qu’il est fort difficile d’agir sur quelqu’un de qui l’on n’eut jamais cure.
Mme Hortense balança la tête comme pour indiquer que la chose était scabreuse. Puis réfléchissant que les mille francs mensuels économisés de la sorte lui reviendraient peut-être, entrevoyant un horizon de marmelades fines et de pantoufles fourrées, elle se permit une sourde approbation.
Mandrillat hésitait. Fermer sa bourse lui souriait. Car s’il se montrait parfois généreux lorsqu’il lui fallait domestiquer un politicien ou corrompre un fonctionnaire, il gardait un penchant à l’avarice dont il ne se départait, d’habitude, que pour mettre en liesse et combler voracement les plus grossiers de ses appétits. — D’autre part, son orgueil et son prestige pouvaient souffrir si le bruit se répandait que son fils traînait la savate.
— Enfin je verrai, conclut-il. Toi, puisque tu n’es pas capable de m’aider, préviens Charles que j’ai à lui parler… Oui, écris-lui de venir ici demain vers midi. Maintenant, ôte-toi de devant moi et tâche que le déjeûner soit prêt à l’heure.
Mme Hortense obéit avec d’autant plus d’empressement qu’un soufflé au fromage, dont elle voulait surveiller la réussite, l’attendait à la cuisine. Entre ce fils, si loin de son cœur et ce mets savoureux si cher à son estomac, le choix ne faisait pas doute : le soufflé avant tout.
Resté seul, Mandrillat résuma ses incertitudes par cet apophtegme défraîchi : — Il n’y a plus d’enfants.
Le démon aux yeux glacés qui veillait dans son ombre lui répondit peut-être : C’est parce que, participant à ma stérilité, les hommes de ton acabit ne sont pas de vrais pères.
Mais Mandrillat ne l’entendit point.
CHAPITRE III
Parmi les ouvriers qui façonnent des matériaux pour construire cette Tour de Babel : la société sans Dieu ni maître de l’avenir, il faut compter plusieurs générations.
Ce furent d’abord les faux sages du XVIIIe siècle qui préconisèrent l’aberration fondamentale dite, en leur patois, perfectibilité de l’homme, entre autres, le fou bucolique et acariâtre Jean-Jacques Rousseau.
Puis viennent les dévots à Sainte-Guillotine, les protagonistes du drame burlesque et funèbre à la fois qu’on appelle la Révolution.
Suivirent les artisans des régimes bourgeois depuis cent ans. Ceux-là prétendaient asseoir leur domination par le maintien de la plèbe dans le respect du principe d’autorité. Comme s’ils ne lui avaient retiré toute vertu efficace en niant son origine surnaturelle, en développant le culte de l’individu, en favorisant la manie égalitaire. Seule, l’Église pouvait donner la vie et la durée aux institutions humaines. Or elle fut réduite aux fonctions d’un mécanisme administratif dont le clergé dut huiler les ressorts sous le contrôle de l’État.
Conséquence : les systèmes politiques essayés tous les trois lustres tombèrent en pièces les uns après les autres, pareils à des pantins dont un névrosé facétieux eût coupé les ficelles.
Quand la société bourgeoise en fut arrivée à ce degré de vermoulure où ses étais ne tenaient plus que par accoutumance, les partis républicains se mirent sur elle comme des champignons vénéneux sur une charpente humide. Et, en même temps, les tarets du judéo-maçonnisme précipitèrent leurs sapes. Ces parasites répandaient une puanteur telle que beaucoup d’âmes en furent suffoquées. Mais à ceux qui réclamaient contre cette pestilence, il fut répondu que c’était, au contraire, une bonne odeur de progrès dont, faute de perfectibilité, ils ne savaient apprécier les baumes.
Alors la postérité des philosophes pullula.
Tout le monde, ou à peu près, voulut régénérer l’humanité. Il y eut les socialistes qui cuisent des briques au foyer de l’enfer, pris, par eux, pour un four intensif du modèle le plus récent. Il y eut les anarchistes qui triturent le cambouis dont les gonds des portes de la Géhenne sont graissés, croyant gâcher du mortier pour l’édification du temple où l’homme s’adorera lui-même.
La Tour monta, elle monte encore, elle montera jusqu’à l’heure où le souffle du Saint-Esprit renversera le sanctuaire dérisoire et purifiera la face de la terre…
Écoutons parler quelques-uns de ces possédés qui ne se doutent pas que le Mauvais affûte leurs outils et vérifie, en architecte méticuleux, les plans de leur bâtisse.
Charles Mandrillat reçoit une fois par semaine, dans son appartement de la Place Médicis, certains révolutionnaires venus là aux fins de divaguer sans contrainte. Ce ne sont ni les disciples d’un fabricant de panacée sociale, assemblés pour recueillir les préceptes du maître, ni des politiques se concertant pour l’élaboration d’un programme. Chacun d’eux demeure incarcéré dans son orgueil, se mire dans ses seuls rêves, refuse de se subordonner à qui que ce soit. Un lien toutefois les unit : la haine de l’autorité, que celle-ci se formule dans un dogme ou qu’elle s’abrite derrière un gendarme soigneusement nourri d’athéisme. Ils se trouvent d’accord tant qu’il s’agit de souhaiter, avec rage, l’abolition des idées religieuses ou la destruction du capitalisme, de vilipender la famille ou de trépigner sur la patrie. Mais dès qu’ils ont cessé d’exhaler leurs fureurs, ils ne pensent plus guère qu’à cultiver l’hypertrophie de leur Moi. Affirmer l’excellence de leur personnalité, tel est le soin presque unique auquel ils se livrent. Aussi leurs colloques se ramènent-ils le plus souvent à une série de monologues où le Moi s’enfle comme une montgolfière pleine de fumées impétueuses. Les uns se montrent intelligents, les autres bornés ; tous flottent parmi les nuages de l’abstraction et prennent pour les accords précurseurs de l’harmonie future les ricanements de la bise diabolique qui les emporte.
Un de ces anarchistes, inclus dans les bras d’un fauteuil, au coin de la cheminée où du coke crépite, pérore en étirant les fils d’une dialectique coriace :
— Moi, je pense qu’en aucun cas nous ne devons nous grouper pour une action commune. Je n’admets pas que l’individu se contraigne, même pendant une demi-heure, à une entente qui restreindrait son initiative.
Cet homme libre, nommé Jean Sucre, s’est rendu l’esclave des mille peines qu’il prend pour s’assurer que personne ne l’influence. Une raie prétentieuse partage sa chevelure. Glabre et blondasse, il parle d’une voix tranchante sans détourner les yeux de la cigarette que pétrissent le pouce et l’index de sa main gauche.
Jules Greive, ex-cordonnier devenu l’apôtre du Rien dans une feuille qui se veut le Moniteur de l’Anarchie, tête ronde et rase, face adipeuse que coupe une moustache en brosse de caporal-clairon trois fois rengagé, proteste. S’étant donné la mission de maintenir la pureté de la doctrine, il n’admet pas qu’on empiète sur son domaine.
— Moi non plus, rétorque-t-il, je n’entends pas qu’on restreigne les initiatives. Seulement, si plusieurs camarades se sont mis d’accord pour un acte de propagande, qui les empêche de manœuvrer ensemble, le temps d’obtenir un résultat ? Bien entendu, personne ne commanderait, et aussitôt le but atteint, le groupe se dissoudrait afin d’éviter tout ce qui ressemblerait à une organisation permanente.
Un troisième, maigre et long, serré dans une guenille, qui fut une redingote noire, objecte :
— Et si pendant que le groupe agira, il vient à l’un de ses membres une conception nouvelle touchant le moyen de réussir, l’expulsera-t-on ou le suivra-t-on ?
— Pas du tout, répond Greive, ceux qui seront d’avis que son idée est bonne l’aideront, les autres poursuivront le projet primitif.
Sucre ricane :
— Et si sur dix individus, supposons, dont se composera le groupe, il y en a neuf qui, en cours d’exécution, changent d’avis, que fera-t-on ?
— Chacun tirera de son côté, affirme Greive, mais il n’est pas probable que les choses en viennent là.
— Oh si, au contraire, c’est très probable. Et nous en avons fait l’expérience chaque fois que nous avons tenté de nous grouper. J’en reviens donc à ce que j’ai dit : que chacun travaille de son côté, à démolir la patraque sociale. Après, on verra… D’ailleurs, Greive, je m’étonne que tu me contredises, toi qui passes ta vie à excommunier quiconque parle d’organisation.
Désarçonné, Greive chercha une échappatoire :
— Dans la société future… commença-t-il.
— Pardon, laissons la société future en repos. Ni toi, ni moi ne savons comment elle se comportera…
— Occupons nous du présent, s’écrie un quatrième interlocuteur qui, trapu et hirsute, faisant clignoter ses petits yeux vairons bordés de rouge, multiplie les signes d’impatience, depuis quelques minutes.
Charles intervient :
— Vous rappelez-vous de quoi il était question ? demande-t-il du ton le plus calme.
Tous durent faire un effort pour s’en souvenir. Il en allait toujours de même. Ils commençaient par délibérer sur une donnée plus ou moins positive. Puis leur penchant à l’abstraction reprenait bientôt le dessus et c’étaient alors des bavardages infinis où chacun, sûr de soi, visait au penseur.
Les voyant embarrassés, Charles ne put s’empêcher de sourire. Éclaircie brève car sa physionomie reprit immédiatement l’expression de tristesse qui lui était coutumière.
Cependant Jourry, l’homme aux yeux rouges, dit d’une voix sourde et comme à regret :
— Il s’agissait de fabriquer des bombes.
Les autres se taisaient, évitant de se regarder comme si les images de meurtre évoquées par cette phrase leur eussent causé du malaise.
— C’est Chériat qui a proposé cela, dit Sucre avec une sorte de répugnance.
Le maigre à la redingote minable se dressa. Avançant sa mâchoire prognathe où se clairsemaient des dents ébréchées, il proféra :
— Parfaitement, c’est moi. Voilà plus de dix ans que nous n’avons fait danser les bourgeois sur l’air de la dynamite. Depuis que les parlementaires ont voté leurs fameuses lois de répression, les anarchistes se tiennent cois : ils ont peur. Mais moi, j’en ai assez de crever de faim. Mourir pour mourir, je veux me venger de cette ignoble société.
Or, les babillards de tout à l’heure gardaient de plus en plus le silence. Cette invitation trop nette à l’assassinat les gênait. Ils voulaient bien argumenter, à perte de salive, sur les bienfaits du terrorisme. Ils n’éprouvaient point de scrupule à verser l’esprit de révolte dans les cervelles obtuses de la plèbe. Mais tout acte décisif, qui les aurait sortis du monde de chimères où ils se cloîtraient, leur était importun. Puis des arrière-pensées, plus personnelles, ne laissaient pas de les retenir.
— Tu vas trop vite, Chériat, dit enfin Greive, tu oublies qu’au temps de Ravachol et de Vaillant, le peuple ne nous a pas compris. Au lieu de se soulever comme nous l’espérions, il s’est mis contre nous avec les bourgeois. Nous devons lui inculquer les principes…
Mais le maigre, plein d’amertume :
— Quels principes ? Je n’en connais qu’un seul : tout jeter par terre. Et puis est-ce que tu te figures, par hasard, que les ouvriers lisent tes articles ! Ah ! là, là, les boniments du compagnon Greive sur l’individualisation de la solidarité !… Ils aiment mieux un bon de soupe. Et toi, Jourry, avec ta manie de coller des étiquettes subversives dans les vespasiennes, tu t’imagines préparer la révolution ? Non, ce que je me tords quand je découvre un de tes petits papiers ! Et toi, Sucre, qui donnes des conférences, à l’université populaire de la rue Mouffetard, sur l’esthétique du Vinci ! Demande donc un peu aux chiffonniers et aux apprentis-tanneurs de ton auditoire leur opinion sur le sourire de la Joconde. Ils te répondront qu’ils s’en fichent éperdument. Paie-leur une absinthe — sans sucre. Ce sera plus sérieux que de les scier avec tes tirades sur « le relèvement du peuple par la compréhension des chefs-d’œuvre ». Rien qu’à répéter cette baliverne dont tu te gargarises, si volontiers, je sue, ma parole.
A cette apostrophe, Sucre haussa dédaigneusement les épaules. Mais les deux autres se sentaient piqués au vif. Heureux du prétexte que Chériat leur fournissait de jaboter, ils s’épandirent en un flux de mots vagues. Greive soutenait que la théorie c’est de l’action. Il préparait, disait-il, un agrégat évolutif où les besoins individuels se proportionnaliseraient aux contingences communautaires. Trouant cet opaque galimatias de cris vindicatifs, Jourry vantait ses travaux et soutenait qu’il faut instruire le peuple par endosmose, vocable qu’il avait cueilli dans un traité de vulgarisation à bon marché et dont il aimait à s’emplir la bouche.
Naguère Chériat aurait pris part à la logomachie car bourdonner dans le vide avait été l’un de ses plus intenses plaisirs. Mais la misère l’éprouvait si fort depuis quelques mois que les hurlements de son estomac lui avaient presque rendu le sens de la réalité. Il détestait ses contradicteurs à les considérer gesticulant et lâchant des cascades de niaiseries pompeuses. Surtout l’air de mépris supérieur affecté par Jean Sucre l’exaspérait.
— Vous êtes des fantoches, déclara-t-il, tandis que Greive et Jourry reprenaient haleine. Pas un de vous n’oserait appliquer la doctrine qu’il prêche. Tant qu’il s’agit de déclamer sur des tréteaux de réunions publiques, on vous trouve. Mais si l’on vous proposait seulement de desceller un pavé pour construire une barricade, vous vous enfuiriez par delà les antipodes… Eh bien, moi, je vous mettrai au pied du mur. Oui ou non, êtes-vous disposés à fabriquer quelques bombes et à me procurer un asile lorsque je les aurai jetées dans des endroits que je sais bien ?
Ils ne répondirent pas tout de suite. C’est que les perspectives ouvertes par ce frénétique ne les enthousiasmaient guère. Jourry et Greive avaient goûté de la prison lors des explosions anciennes et ils ne tenaient pas à réitérer. Le premier devenu propriétaire d’un petit restaurant recommandé par la C. G. T. s’était fait une clientèle d’ouvriers appartenant aux divers syndicats parisiens. Il vivotait paisiblement parmi les ragoûts, les vins frelatés et les discours emphatiques. Affronter les descentes de police, risquer la fermeture de sa gargotte lui semblait superflu. Le second tirait des ressources de son journal. Il ne voulait pas que des violences intempestives le fissent supprimer. Puis il s’était arrangé une existence douillette entre deux vieilles folles qui, le prenant pour un Messie, lui prodiguaient les jus de viande et les gilets de flanelle.
Quant à Sucre, c’était un oisif, muni de quelques rentes. Il trouvait amusant d’ébahir sa famille par ses propos libertaires. Il jouait à l’anarchiste comme certains de ses pareils collectionnent des timbres-poste ou pêchent à la ligne. Mais il se souciait peu de subir les tracasseries et les perquisitions que lui attirerait cet agité, s’il favorisait sa rage destructive.
Tous trois n’entendaient cependant point passer pour des tièdes. Ils s’irritaient à l’idée que Chériat, ce pion chassé de vingt collèges parce qu’il avait tenté d’inculquer l’anarchisme à ses élèves, ce fruit sec de tous les concours qui posait au génie méconnu, allait plus loin qu’eux dans la logique révolutionnaire.
— J’ai fait mes preuves, dit Greive, j’ai passé trois ans à Clairvaux. J’ai le droit de m’abstenir parce que je juge que le peuple n’est pas encore mûr pour comprendre la beauté de l’action directe.
— Tu es gras et tu manges tous les jours, répondit Chériat, moi, je passe souvent vingt-quatre heures sans rien dans le ventre. Mes festins sont des fonds de gamelle aux portes des casernes ou des épluchures aux halles.
Sucre pontifia
— Quand viendra le grand soir, je serai là. Je brandirai la torche et la hache. Mais il est trop tôt : je me réserve pour parfaire l’émancipation morale de l’individu.
Et Chériat riposta
— Tu t’emmitoufles dans des paletots rembourrés d’ouate. Moi je grelotte sous des haillons troués.
Alors Jourry, soupçonneux comme un Jacobin de la bonne époque, brailla :
— Tu n’es qu’un agent provocateur !
Chériat verdit sous l’outrage et leva la main pour frapper. Mais, se maîtrisant soudain, il se contenta de désigner son corps réduit à l’état de squelette et de dire d’un ton d’ironie amère :
— Oui, n’est-ce pas, ce sont les subventions de la Préfecture qui m’arrondissent la panse ?
Un peu honteux de leur égoïsme, les autres blâmèrent Jourry qui, sentant lui-même qu’il était allé trop loin, s’excusa d’une phrase bourrue.
Charles, qui n’avait pris aucune part à la querelle et gardait l’attitude lointaine d’un homme hanté d’une idée fixe, intervint :
— Que décidez-vous ? demanda-t-il comme s’il se réveillait d’un songe.
Ils se regardèrent embarrassés, cherchant des mots lapidaires pour se ménager une sortie sans conclure. Vidés par deux heures de diatribes incohérentes, ils ne purent rien trouver.
Enfin Greive : — J’étudierai la question.
Et Sucre : — Je verrai.
Et Jourry : — Je réfléchirai.
— Allez au diable, leur jeta Chériat entre deux quintes d’une toux convulsive qui, depuis quelques minutes, lui déchirait la poitrine. Il porta son mouchoir à sa bouche puis le montra teint de rouge.
Ils n’allèrent pas au diable, puisqu’ils y étaient déjà, mais ils prirent congé à la hâte tant le spectacle de ce malheureux, pareil à un reproche vivant leur était indigeste.
En tête-à-tête avec Chériat et sans écouter les injures que celui-ci prodiguait aux fuyards, Charles alla vers une console encombrée de bibelots. Il y choisit une sphère en bronze de la grosseur d’une orange, puis revint à la cheminée où Chériat suffoquant s’adossait. Il la fit sauter deux ou trois fois dans sa main comme si c’eût été une balle d’enfant.
Cet étrange joujou intrigua le réfractaire :
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.
— Une bombe, répondit tranquillement Charles.
Puis comme l’autre qui parlait volontiers d’engins explosifs, mais qui n’en avait jamais vu, écarquillait les yeux, il remit l’objet en place et dit, sans paraître remarquer la surprise de son ami :
— Sortons ; je t’emmène dîner chez Foyot.
Chériat montra ses guenilles d’un geste qui signifiait qu’elles feraient tache dans ce temple de la cuisine bourgeoise.
Mais Charles lui prit le bras et l’entraîna dans l’escalier :
— Peuh ! nous prendrons un cabinet, déclara-t-il.
Et tout en descendant les marches il fredonnait, d’un gosier railleur, le refrain de la chanson que le rhapsode Paul Paulette composa sur l’air de cette romance illustre, le Temps des Cerises :
Quand nous en serons au temps d’Anarchie,
La joie et l’amour empliront les cœurs…
CHAPITRE IV
M. Auguste Mandrillat attendait son fils en réfléchissant aux moyens de le remettre dans cette voie du radicalisme profitable où lui-même florissait. Grâce à une contre-enquête menée par l’un des jeunes arrivistes qui gravitaient autour de sa lourde personne, il s’était assuré que Charles ne se compromettait pas au point qu’il fallût le traiter en trouble fête dont on réprime les écarts. D’abord Legranpan avait exagéré, sans doute dans le dessein de terrifier méchamment le Vénérable. Charles avait, il est vrai, publié naguère trois articles virulents dans la feuille que dirigeait Greive. Mais il n’avait discouru qu’une seule fois devant un quarteron d’anarchistes. Enfin, il n’avait introduit aucun révolutionnaire au domicile paternel, puisqu’il habitait de l’autre côté de l’eau et que lorsqu’il venait, de loin en loin, boulevard Haussmann, il était toujours seul.
Tout se réduisait donc à des fredaines de politicien en herbe, à des pétarades de poulain qui caracole dans les prés défendus mais qui, lorsque l’appétit lui viendra, se laissera docilement attacher au col une pleine musette d’avoine budgétaire.
Et puis Legranpan avait-il qualité pour se montrer aussi pointilleux ? Deux de ses ministres n’étaient-ils pas des socialistes apprivoisés qui, la veille encore, préconisaient la crosse en l’air dans l’armée et la grève générale dans les syndicats ? Ce couple n’encombrait-il pas les bureaux de collectivistes chargés, pour toute besogne, de maintenir la popularité de leurs patrons parmi les faubourgs ?
Eh bien donc, si le président du conseil revenait à la charge, Mandrillat ne s’interloquerait plus et saurait de quelle façon lui retourner ses sarcasmes. Quant à Charles, il avait préparé, croyait-il, de quoi le convaincre qu’il y a temps pour tout. Certes, il trouvait à propos qu’un débutant dans l’art d’illusionner le travailleur se badigeonnât de socialisme, la mode y portant. Mais prendre au sérieux les déclamations sur la justice sociale que « le progrès des lumières » oblige de servir à la foule, non pas. Si son fils montrait quelque scrupule, il feindrait la bonhomie et le traiterait en cadet sans expérience qu’une douce réprimande, enguirlandée de promesses, ramènera dans le giron de la République d’affaires.
Dès que, prévenu par sa mère, le jeune homme entra, le Vénérable prit une mine joviale pour lui serrer la main et entama tout de suite le propos qu’il avait combiné :
— Ah ! Ah ! mon garçon, il paraît que nous faisons nos farces ? Nous voilà bien vu par les citoyens de la Sociale et nous trépignons sur ce pauvre ministère… Je comprends, je comprends. Moi, à ton âge, je taquinais l’Empire et c’était le bon temps. Mais aujourd’hui, nous tenons la République et il est bon de consulter les vétérans pour savoir d’où le vent souffle, avant de hisser sa voile…
Et le papa Mandrillat t’a fait venir tout exprès afin de t’orienter comme il sied. Tu comprends qu’il serait par trop bête de ne pas nous entendre. Passe pour tes articles dans le Moniteur de l’anarchie, passe pour ton discours au picrate de la salle Joblin — tu vois que je suis au courant de tes équipées — mais il ne faut pas que, sous prétexte de fusiller les préjugés, tu tires dans les jambes à ton père.
Il s’interrompit pour vérifier l’effet produit. Or, Charles ne bronchait pas. N’ayant jamais rien caché de ses actes, il ne s’étonnait pas que le Vénérable en fût informé. D’autre part, il connaissait trop son égoïsme pour admettre qu’une tendresse anxieuse, une sollicitude réelle inspirassent ces effusions papelardes. Ou l’on avait besoin de lui ou il entravait son père au cours de quelque intrigue. Dans l’une ou l’autre occurrence, son parti était pris. Aussi fut-ce avec le plus grand calme qu’il répondit :
— En effet, je suis anarchiste. Y voyez-vous un inconvénient ?
A part soi, Mandrillat s’ébahit de ce ton placide. Toi, pensa-t-il, tu veux m’épater, mais tu n’es pas de force. Assurant son masque d’indulgente cordialité, il reprit :
— Anarchiste, moi aussi parbleu ; au fond, nous le sommes tous…
… C’est l’avenir, cela, le bel avenir. Un idéal superbe, je ne dis pas le contraire. Mais il est besoin d’aller pas à pas et de ne pas risquer la culbute par trop de précipitation. Nous voulons le bonheur du peuple, c’est entendu, mais sans nous emballer. Ainsi, regarde Legranpan ; ses livres sont des cantiques à la gloire de l’humanité libre. Cela ne l’empêche pas de montrer de la poigne quand les mineurs ou les vignerons se mutinent…
— Et d’incarcérer ou de faire sabrer ceux qui appliquent ses théories, interrompit Charles.
— Oui, sans doute, c’est un peu vif. Mais que veux-tu ? La politique a parfois des nécessités pénibles. Et puis il y a un tas de meneurs qui voudraient bien nous chiper le pouvoir. Pas de ça, démagogues, la place est bonne : nous entendons la garder.
Il éclata d’un gros rire qui tintait comme un sac d’écus remué. Charles, cependant, restait impassible, n’estimant pas qu’il y eût lieu de s’égayer. Puis comme son père reprenait son sérieux, il demanda :
— Est-ce pour me dire cela que vous m’avez fait venir ?
— Non, non, c’était d’abord pour te mettre en garde contre les imprudences de conduite et surtout pour te proposer quelque chose de pratique. Je comprends bien quel était ton but lorsque tu t’es mis à jouer de la révolution dans les milieux ouvriers. Tu visais, n’est-ce pas, un mandat de député dans une circonscription rouge. Mais, je te l’assure, cela devient de plus en plus difficile : il y a tellement de concurrence ! Tu risques d’être évincé par un plus adroit que toi. Tu me citeras Briais. En effet, il a réussi l’escamotage. Le voilà ministre après avoir marivaudé, pendant toute sa jeunesse, avec les anarchistes. Mais toi, ton cas est différent : tu es le fils de Mandrillat, pilier du radicalisme. Si tu veux m’écouter, je me charge de te procurer une position sans que tu aies besoin de te déguiser en sectateur de Bakounine. Laisse-moi faire et je te garantis qu’il ne se passera pas beaucoup de temps sans que tu palpes les quinze mille balles. Une fois député, tu seras mon lieutenant et tu verras les bons coups que nous ferons ensemble en roulant les imbéciles.
— Que faut-il entreprendre ? demanda Charles qui, pour des raisons à lui connues, voulait que son père dévoilât entièrement ses projets.
Mandrillat crut la partie gagnée. Il prit le ton confidentiel d’un Clopin Trouillefou révélant à un néophyte les tours les plus propres à berner les bonnes gens qui font confiance à la République.
— Voici comment nous allons procéder. D’abord, je te fais entrer dans la maçonnerie. J’aurais dû y penser depuis longtemps, mais je suis si occupé que, ma foi, j’avoue ma négligence. Donc je t’affilie à la Loge que je préside : le Ciment du Bloc ; c’est une des plus nombreuses et peut-être la plus influente. Dès que tu es initié, tu prends connaissance des fiches que nous possédons non seulement sur tous les fonctionnaires, mais sur le clergé, la noblesse, les commerçants, bref sur quiconque nous paraît susceptible de déterminer des votes dans un sens qui soit favorable ou hostile à nos protégés. Tu choisis ou plutôt je t’indique un département facile à aiguiller dans le sens qui nous importe. Il faut te dire que nous avons institué des délégués qui surveillent la province au point de vue électoral. Ce nous est très précieux pour maintenir les populations dans le devoir républicain. Tu t’installes au chef-lieu et tu t’y fais reconnaître par la Loge de l’endroit. Officiellement tu es chargé de réunir des chiffres pour le service de statistique au ministère du commerce. Je te ferai donner les pouvoirs nécessaires. Tu interroges adroitement l’un, l’autre, tu tires les vers du nez aux fournisseurs des gens riches, tu suis de près les manigances des prêtres ; tu notes les zélés, les tièdes, les indifférents. Tu te défies de tout le monde, même de nos frères, car il y en a beaucoup parmi eux qui, se posant en anticléricaux fougueux, tolèrent néanmoins que leurs femmes pratiquent. Tu gardes toujours l’œil ouvert sur les officiers : rien de plus suspect que ces traîneurs de sabre, même lorsqu’ils se disent radicaux. Tu relèves les conversations et les mœurs publiques ou privées des réactionnaires les plus incoercibles comme celles des énergumènes de la Sociale. Enfin tu vois tout, tu te renseignes sur tout. Et, chaque semaine, tu nous adresses un rapport où tu as consigné tes observations ; tu y joins les papiers compromettants que tu tâcheras de subtiliser aux personnages qu’il nous est utile de tenir sous notre coupe.
— En somme, résuma Charles, j’acquiers des titres à rédiger le manuel du parfait mouchard.
— Mais non, mais non, tu emploies des mots vraiment singuliers… Il ne s’agit pas d’une besogne policière. On te demande seulement de remplir le devoir d’un bon citoyen en mettant ceux qui gouvernent la République à même de déjouer les complots des réactionnaires et des cléricaux.
— Soit, et après ?
— Lorsque tu as pris pied quelque part, tu poses des jalons pour ta candidature à la Chambre. A ce propos, je t’engage à choisir une région sucrière. Les électeurs y sont fort maniables, pourvu qu’on leur parle sans cesse de protéger, d’encourager, de subventionner l’industrie qui les fait vivre. Tu te voues donc à la betterave. La betterave ouvre et ferme tous tes discours. Si tes concurrents cherchent des diversions, tu leur clos la bouche en y introduisant la betterave fatidique. Il faut que cultivateurs, gérants de râperies, entrepreneurs de charrois ne puissent penser à toi sans te voir occupé à serrer une betterave sur ton cœur. Ta profession de foi se ramène à ceci que la betterave constitue le palladium de la France… En outre, tu te présentes comme radical-socialiste. Cela c’est essentiel : c’est comme si tu te disais à la fois conservateur en ce qui regarde la propriété et révolutionnaire en ce qui concerne les idées. Tu amalgames de la sorte la sympathie des bourgeois qui souffrent tout à condition qu’on leur garantisse une digestion paisible et les suffrages des ouvriers qui s’imaginent que ton étiquette signifie la journée de deux heures avec des salaires monstrueux et la course en quatrième vitesse vers le paradis terrestre. Si durant tes tournées, tu tombes dans un endroit où le clergé garde, par hasard, quelque prestige, tu lui assènes sur la tonsure une série d’arguments des plus topiques… Oh ! tu n’as pas besoin de te surmener l’intellect pour cela. Tu n’as qu’à déballer la ferblanterie habituelle : les ténèbres du Moyen Age, Galilée, la révocation de l’Édit de Nantes, les manœuvres des Jésuites pour rétablir l’inquisition… Rien de plus facile et cela prend toujours. Ainsi ton programme tient tout entier dans ces quatre points : vénérer la betterave, affirmer aux propriétaires que tu resteras fixe dans la défense de leurs intérêts, jurer au peuple que tu galoperas sur la route des réformes et manger du curé. Et je réponds de ton élection : une fois nommé, tu ne peux pas te figurer jusqu’où tu iras, surtout étant dirigé par moi. Si je t’énumérais tout ce que nous entreprendrons, j’en aurais pour jusqu’à demain.
— Donnez-moi quelques exemples, dit Charles.
— Hé, il y a cent rubriques ! Mais une démarche essentielle, c’est de faire alliance avec les Juifs… Ah mon ami, la Juiverie, quelle mère pour nous ! Elle tient l’or, comprends-tu, et l’or, c’est tout… Eh bien, qu’en penses-tu, dois-je te mettre le pied à l’étrier ?
Il s’attendait à un débordement d’enthousiasme. Mais Charles se taisait. Il s’était accoudé à un guéridon et baissait la tête comme pour dissimuler au Vénérable l’expression de sa physionomie.
Tous deux formaient le plus étrange contraste. Le père, haut sur jambes, ventripotent, exubérant, la figure gonflée d’astuce et comme éclairée par un reflet de cet or divin dont il venait d’évoquer les magies. Le fils, petit de taille, presque chétif, le teint mat et les lèvres minces. Ses yeux très noirs demeuraient impénétrables sous un front bombé que partageait la ride verticale des méditatifs et que surmontait une sombre chevelure aux mèches désordonnées. Et comme ses mains pâles qu’attachaient des poignets délicats s’opposaient aux métacarpes velus et spoliateurs de son père ! Que pouvait-il y avoir de sympathie entre ce gros homme remuant et sonore et ce frêle garçon muré dans le silence ?
Cette réserve embarrassa d’abord Mandrillat puis ne tarda pas à l’irriter. Depuis ses succès, il s’était accoutumé à ce qu’on pliât devant lui et à ce qu’on approuvât ses dires les plus saugrenus. La rêverie taciturne où se retranchait son fils lui parut l’indice d’une rébellion. Déposant donc les formes captieuses auxquelles il venait de s’astreindre à grand’peine, il dit brusquement :
— Tu te tais ! Ah çà, j’espère que tu ne prétends pas te galvauder davantage en compagnie des voyous de la Sociale ? Je t’avertis que je ne le tolérerais pas. Que décides-tu ? Fais-moi le plaisir de répondre sans barguigner.
Charles voulut éviter une querelle. A quoi bon laisser voir à son père que ses propositions l’écœuraient ? Témoigner du dégoût eût été fort superflu, car une douloureuse expérience lui avait appris que Mandrillat rangeait les scrupuleux dans cette catégorie d’honnêtes gens qu’il appelait des imbéciles. Il n’aurait pas compris non plus qu’on refusât d’entasser des sacs d’or ignominieux sous le patronage des Juifs. Une seule chose importait : garder sa liberté, en obtenant de son père qu’il se souciât aussi peu de lui que par le passé.
— Vous n’avez plus à craindre, fit-il enfin, que je nuise à vos opérations par mes rapports avec les socialistes. Il y a longtemps que j’ai cessé de fréquenter leurs réunions et je n’ai pas envie de recommencer. Je puis également vous promettre qu’on ne lira plus ma prose dans la feuille révolutionnaire qui vous inquiète. N’est-ce pas, ce que vous désirez avant tout, c’est que je ne compromette pas votre nom ? Eh bien, vous serez satisfait.
Mandrillat se rassérénait :
— A la bonne heure, s’écria-t-il, mais tu ne me dis pas si tu es disposé à travailler au bien de la République sous ma direction. Voyons, faut-il que je mette les fers au feu ?
— Excusez-moi : je ne me sens pas apte à jouer le rôle que vous désirez m’attribuer. Dispensez-moi de vous donner mes raisons ; je crains que vous ne les admettiez pas. Nous n’avons peut-être pas la même manière d’envisager la politique radicale, ajouta-t-il d’un ton où, malgré lui, perçait quelque ironie.
Il se reprit immédiatement et continua :
— Je ne saurais me montrer pratique comme vous l’entendez. Supposez que je suis un rêveur ou, tenez, plutôt, un homme qui prend son temps pour agir mais qui, une fois déterminé, ira droit au but avec la précision d’un obus dont un pointeur expert aurait calculé la trajectoire.
Comme il articulait cette dernière phrase, un feu si lugubre éclaira ses prunelles que Mandrillat eut presque peur. Quelles pensées redoutables s’agitaient dans cette cervelle ? Il n’osa se le demander. Une atmosphère tragique venait soudain de se créer entre le père et le fils.
D’instinct le Vénérable tenta de réagir :
— En voilà une comparaison ! Ma parole, tu me montres une figure… diabolique. Enfin, est-ce que tu as abandonné tes travaux d’histoire ? A quoi t’occupes-tu en ce moment ?
Charles eut un sourire ambigu pour répondre :
— Je fais de la chimie… métallurgique.
A ce coup, Mandrillat s’épanouit :
— Très bien, très bien, s’écria-t-il, je parie que tu veux opérer sur les machins, les choses, les moteurs ? Excellente idée. Tu peux compter sur moi, le cas échéant, pour la commandite… Mais ne peux-tu pas m’indiquer à grands traits, là, en trois mots, de quoi il retourne ? Je te donnerais peut-être un bon conseil.
Charles secoua négativement la tête :
— Personne ne saurait me conseiller… Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il s’agit d’une… projection qui fera beaucoup de bruit.
Mandrillat était tout à fait rassuré :
— Ah ! sournois, dit-il en se frottant les mains, tu crains que papa te chipe ta trouvaille… A ton aise, à ton aise, garde ton secret. Tu me mettras au courant quand tu le jugeras à propos.
— Vous n’aurez pas lieu de me reprocher que j’ai agi en cachette quand le moment sera venu de manifester ma… découverte.
— Allons, je vois qu’il faut te laisser la bride sur le cou… Marche, mon garçon. Seulement, il est bien convenu que tu cesseras de faire risette à la Sociale. Sinon, je me fâche et, alors, gare la bombe !
— Vous avez raison : gare la bombe, répéta Charles, avec un rire sec qui exprimait tout ce qu’on voudra sauf de la gaîté.
— Tope là, nous sommes d’accord. Et maintenant tu restes à déjeûner avec ta mère et moi ?
— Impossible : je suis attendu.
— Par quelqu’un d’important ?
— Par un chimiste… occasionnel, dit Charles qui pensait à Chériat, malade chez lui et au lit depuis la veille.
— Ah ! ah ! quelque inventeur… Tâche de le rouler et surtout, ne manque pas de prendre le brevet à ton nom.
— Je prendrai tout à mon nom, affirma Charles en gagnant la porte et sans paraître remarquer la main que son père lui tendait.
Quand il fut sorti, Mandrillat resta quelques minutes immobile, à réfléchir. Si figé qu’il fût dans son égoïsme, il avait l’obscure intuition que « la chair de sa chair » souffrait profondément. On a beau être un agioteur fouillant d’une griffe avide les ruines d’une société, on garde toujours un peu de faiblesse humaine.
Ce jeune homme, qu’on devinait si ardent sous ses apparences de froideur, c’était son fils — après tout ! Eh quoi, ils avaient dialogué comme deux étrangers, sans échanger le moindre mot d’affection. Une lourde tristesse s’apesantit sur son cœur. — Il la secoua, du reste, aussitôt.
— Bah ! se dit-il, de deux choses, l’une : ou bien c’est un chimérique qui vit dans ses rêves et qui ne sera jamais bon à rien. J’aimerais mieux qu’il tînt de moi. Mais s’il lui plaît de fainéanter, ma fortune me permet de l’entretenir sans exiger qu’il me serve. Ou bien, il croit nécessaire de se prouver son indépendance en manœuvrant tout seul. Lorsqu’il aura battu la campagne en long et en large, il me reviendra. Je pourrai alors l’utiliser. En tout cas, je suis maintenant certain qu’il ne me gênera plus… Allons, laissons couler un peu d’eau sous les ponts. Je prévois que d’ici trois semaines, ce vieux farceur de Legranpan présidera mon banquet.
CHAPITRE V
Cette entrevue qu’il vient d’avoir avec son père suscite en Charles une houle d’idées sombres. Suivant les rues qui le ramènent à son logis, il se rappelle ce qu’il a souffert depuis le jour où il prit, pour la première fois, conscience de lui-même. Elle ressuscite, dans une clarté morose, son enfance soumise à des pédants qui lui inculquaient, d’une voix ennuyée, des bribes de savoir coriaces. On l’avait bourré de notions hétéroclites d’après les « plus récentes découvertes de la science » et on l’avait, par-dessus tout, mis en garde contre la morale chrétienne. Il avait, de la sorte, appris que l’Église exploite l’humanité en lui serinant des fables absurdes et en l’affolant par la menace d’un croquemitaine surnommé Dieu. Quant aux prêtres, ils constituaient, lui affirma-t-on, une association de malfaiteurs dont la République avait pour objet principal de déjouer les ruses et de réprimer les brigues.
L’histoire lui fut accommodée à la sauce Aulard. On lui enseigna que la Révolution avait inauguré une ère de bonheur universel où bientôt tous les citoyens occuperaient leur existence à festoyer parmi des victuailles sans cesse renouvelées et des ruisseaux de vin. Lorsqu’il demanda quelle entité miraculeuse présidait à l’évolution vers cette godaille infinie, on lui répondit que c’était le Progrès. Il salua respectueusement l’idole mais ne put s’empêcher de remarquer que nul indice n’apparaissait de l’âge d’or promis aux capacités digestives de ses contemporains ; et il s’enquit des paroles magiques grâce auxquelles s’accomplirait le bienheureux sortilège. On lui montra la devise : liberté, égalité, fraternité, peinte sur toutes les murailles. Il l’admira beaucoup mais, dans le même temps, il constata plusieurs choses, et entre autres celles-ci : qu’il y avait des gens coupables de ne point posséder de domicile et que, pour ce fait, on les fourrait en prison ; que si le bulletin de vote d’un savetier, à peine sûr de son alphabet, équivalait au suffrage d’un marchand d’escarpins en gros muni de diplômes, le premier se nourrissait de charcuterie arrosée d’absinthe, tandis que le second combinait sur ses menus ce que les règnes végétal et animal offrent de plus savoureux. Il objecta aussi qu’au collège, les plus forts rossaient les plus faibles, particulièrement les jours où ceux-ci avaient conquis les premières places par des dissertations où les immortels principes de 89 et l’adoucissement des mœurs étaient célébrés. Ensuite de quoi, il soupçonna que les mots fétiches : liberté, égalité, fraternité impliquaient, peut-être, des blagues.
Il soumit ce fruit de ses observations à son pédagogue qui se fâcha tout rouge, le traita de raisonneur et lui ordonna de copier vingt fois la liste des Droits de l’Homme.
Charles fut dérouté car, depuis son sevrage, on lui prescrivait, comme l’article capital des Droits de l’Enfant, l’exercice de sa raison.
Néanmoins, il rédigea le pensum, le remit à son Mentor, puis se risqua timidement à demander pourquoi l’état de guerre subsistait entre les peuples, étant donné que divers philanthropes leur conseillaient la paix avec une persévérance touchante. Il lui fut alors certifié que c’était là un vestige des époques barbares qui ne tarderait pas à disparaître sous l’influence de la télégraphie sans fil, des ballons dirigeables et des discours prononcés à La Haye par un certain Pot dit Latourelle des Brisants.
Quoique mal convaincu, il cessa d’interroger. En récompense, des Plutarques, spéciaux pour ce genre d’apologie, lui vantèrent les Phocions et les Aristide qui avaient fondé la République ou qui la maintenaient. On lui forma un Panthéon où l’affable Robespierre voisinait avec Marat, ce doux médecin, un peu trop enclin à la saignée, mais si brillant des flammes généreuses du jacobinisme.
On lui dénombra les vertus des législateurs de 48 ; on lui signifia notamment d’avoir à vénérer l’illustre Glais-Bizoin. Vinrent ensuite les héros engendrés par Marianne troisième, surtout ces incomparables Sémites : Crémieux qui sauva la France en émancipant les Juifs d’Algérie et Gambetta, venu de Gênes tout exprès pour proférer le cri sublime : Le cléricalisme, voilà l’ennemi !
Enfin, pour couronner tant de beaux enseignements, pour bien lui prouver que la métaphysique allemande était la plus propre à former le cœur et l’intelligence d’un jeune Français, on alla jusqu’à Kœnisberg gratter la carcasse de Kant afin d’en extraire ce précepte : Charles devait toujours se conduire de façon à ce que ses actes pussent servir d’exemples et lui mériter l’approbation d’une divinité mystérieuse qui acceptait le sobriquet d’Impératif Catégorique. — Ayant rempli leur tâche, les pédagogues se retirèrent, comblés de certificats élogieux. Et Charles inaugura sa jeunesse par la publication, à ses frais, d’un dithyrambe — en vers libres comme il sied — où, paraphrasant des dires célèbres, il exalta la révolte de l’individu contre les lois oppressives et la proclama le plus saint des devoirs.
C’était, du reste, la première fois de sa vie qu’il employait le mot de devoir. Jusqu’alors on ne lui avait parlé que de droits. L’antithèse entre tous ces droits dont on l’avait imbu et ce devoir qu’il venait de se découvrir fut, pour lui, pleine de charmes.
Cette éducation, tout en formules pompeuses et délétères, lui faussa donc le jugement, sans encore lui endurcir le cœur. Car il souffrit d’un grand besoin d’affection qui, naturellement, ne trouva pas à se contenter dans sa famille.
Sa mère était trop absorbée par les compotes et les recettes d’entremets pour saisir la détresse aux yeux de son enfant. Elle ne sut que lui donner, du bout des lèvres, quelques froids baisers et lui proposer des friandises lorsqu’il venait à elle pour quémander un peu d’amour. De son père, il comprit vite qu’il ne fallait rien attendre : le gros homme était trop enfoncé dans les sapes et les intrigues. Pendant des semaines, il ne s’inquiétait de Charles non plus que s’il n’eût jamais existé ou bien, s’il s’apercevait de sa présence, il lui posait des questions saugrenues sur ses études, n’écoutait pas les réponses et s’éloignait après avoir recommandé au précepteur de l’armer contre « l’obscurantisme ».
Charles ne put davantage s’attacher au cuistre desséché qui le régentait. D’autre part, les mœurs de ses condisciples, bruyants et vulgaires, voués aux journaux sportifs et aux photographies d’actrices, lui inspiraient de la répugnance. Refoulé sur lui-même, il prit l’habitude de sceller au plus profond de son être ses rancœurs et ses rêves. Il afficha du calme et de la réserve alors qu’en son particulier, il brûlait d’épancher son âme ardente. Ce volcan sous cette glace le ravagea au point qu’il devint presque incapable de s’exprimer autrement que sous une forme ironique. Puis il y avait trop d’écart entre la vie telle qu’il l’avait espérée et le monde tel qu’il se révélait à lui.
Il ne tarda guère à s’apercevoir que sous ces déclamations à la gloire de la démocratie dont les échos retentissaient autour de lui, se dissimulaient de fort laides réalités. Observant les aigrefins jaboteurs qui écumaient, avec son père, les eaux sales de la politique et de la finance, leurs vilenies et leurs trahisons, il fut obligé de comparer la République à un vaisseau monté par des pirates en croisière devant toutes les embouchures d’où pouvaient sortir des galions.
Le plus âcre mépris à l’égard de ces flibustiers lui corroda le cœur. Puis il prit en haine cette société bourgeoise, saturée de matérialisme et qui tolérait, avec une complaisance plus ou moins avouée, leurs rapines.
Il conçut quelque espoir de reconquérir un idéal, le jour où les théories anarchistes l’attirèrent. Mais la déception ne tarda point. Il ne trouva, parmi ces soi-disant redresseurs de torts, que des sots chimériques ou d’adroits dupeurs de pauvres. Oui, ces Don Quichotte qui feignaient de partir en chevauchée pour la conquête de la justice, n’étaient que des Sancho dont le Barataria se symbolisait par des auges médiocrement pleines d’épluchures, des charabiaïsants turgides comme Jules Greive, des casseurs de noix vides comme Jean Sucre, de fielleux débitants de vitriol révolutionnaire comme Jourry.
Cette désillusion nouvelle développa dans l’âme de Charles les instincts destructeurs éveillés en lui par le contraste entre les sophismes dont on avait nourri son enfance et les méfaits des politiciens pervers qui bestialisaient la France sous couleur de la plier aux vertus républicaines. Il lacéra sans merci les systèmes et les doctrines auxquels il avait cru quelques moments. Puis quand il les eut réduits en lambeaux, il éprouva une joie farouche à constater tant de ruines.
— Les hommes, se dit-il, sont des singes obscènes et gloutons mais moi, est-ce que je leur ressemble ?
C’est alors que l’esprit d’orgueil entra en lui et ne cessa de lui chuchoter de ténébreux conseils :
— Vois, insinuait-il, tu es enfermé dans une caverne sans issue et dont la voûte de granit s’abaisse, peu à peu, sur ta tête. A palper ceux qui grouillent à tes côtés, dans l’ombre, tu as vérifié que c’étaient des animaux difformes. Tu as compris l’incurable sottise de ce troupeau barbotant. Tu connais l’envers et l’endroit de ce qu’ils appellent le bien et le mal. Tu n’es pas fait pour étouffer sous les détritus dont ils encombrent ton cachot. Eh bien, lance la foudre, prouve en frappant ces ébauches d’humanité que tu leur es supérieur car, sache-le, les hommes n’admirent que les Maîtres qui les fouaillent. — Ils inscriront ton nom dans leurs annales et tu seras semblable à un Dieu !…
Charles écoutait avidement la voix insidieuse. Des idées de meurtre se déversèrent en noires cataractes dans son âme. Il se complut à s’imaginer tel qu’un dispensateur de cataclysmes, qui, d’un geste de sa main vengeresse, épouvanterait les peuples.
— Ah ! s’écria-t-il, je voudrais allumer la cartouche de dynamite qui ferait éclater le globe et en projetterait les débris jusqu’aux étoiles !…
CHAPITRE VI
Dans l’appartement de la place Médicis, on avait garni un divan de couvertures et d’oreillers de façon que Chériat, arrivé au dernier degré de la phtisie, pût y rester étendu.
Charles trouva le réfractaire suffoquant ou ne reprenant un peu haleine que pour proférer, d’une voix enrouée, des malédictions contre le destin qui le clouait sur ce grabat. Faudrait-il donc mourir sans se venger de ce Paris où sa vigueur s’était perdue et où son orgueil avait été broyé sous l’étreinte d’une misère atroce ? En phrases hachées, il tâchait de crier sa rage impuissante mais le sang de ses poumons en loques lui montait aussitôt à la bouche et le forçait de s’interrompre. Il le crachait, puis redoublait d’invectives, écartant, d’une main fébrile, deux visiteurs qui s’efforçaient de le soulager. Dans son délire, il les accusait de dissimuler sous une feinte compassion la volupté perverse qu’ils éprouvaient à suivre les phases de son agonie.
C’étaient pourtant deux êtres fort inoffensifs. L’un, le chansonnier Paul Paulette, avait trop coutume de transmuer en idylles florianesques les rêveries anarchistes pour se réjouir des souffrances d’un camarade. L’autre, Louise Larbriselle, possédait un cœur vraiment magnanime : toute douleur la mettait en émoi, qu’il s’agît de la patte écrasée d’un chien ou des tourments d’une pauvresse qui n’arrive pas à nourrir sa progéniture.
Paul Paulette était un petit vieillard, glabre et bedonnant qui, pourvu d’un minime héritage, le dépensait à faire imprimer des plaquettes où l’âge d’or promis par les pontifes de la révolution sociale était évoqué en des couplets nuancés d’azur et de rose, douceâtres et poisseux comme de l’orgeat. Il fréquentait assidûment les réunions du parti ; entre deux diatribes où l’on avait préconisé l’équarrissage des bourgeois et le massacre des prêtres, il demandait quelques minutes pour roucouler ses romances lénifiantes. Il y était affirmé que le temps approchait où l’humanité, libérée de ses entraves, vivrait en liesse dans des palais de caramel et parmi des touffes de myosotis toujours refleuries. Longtemps Paulette s’était imbibé des prophéties redondantes de Victor Hugo. Les coups de grosse caisse et les fanfares de trombone dont le poète accompagne ses clameurs à la gloire du dieu Progrès l’avaient ravi. Surtout il admirait que Hugo eût résolu le problème du paupérisme en recommandant « d’éclairer la société par en dessous ». Mais son enthousiasme baissa quand il lut et prit au pied de la lettre le vers des Châtiments où il est déclaré que : « L’on ne peut pas vivre sans pain. » Cette assertion parut erronée à Paulette car, végétarien d’une variété particulière, il proscrivait les céréales au même titre que la viande. Il tenait l’un et l’autre aliment pour nuisibles à la genèse de l’homme futur tel qu’il l’imaginait. Bien qu’on le bafouât, il soutenait contre les amateurs de biftecks et de miches croquantes que les anarchistes arriveraient à une lucidité supérieure s’ils se nourrissaient exclusivement, comme lui, de soupes au potiron, d’aubergines au beurre, de navets en ratatouille et de fruits très mûrs. Serviable, du reste, il partageait ses légumes avec maints faméliques. Tandis qu’à ses côtés, des ratés vindicatifs hurlaient leurs haines, il ténorisait joyeusement et faisait rimer bonheur avec chou-fleur. On eût dit de lui un bouvreuil qui sautillerait et pépierait dans une jungle habitée par des chacals hargneux.
Louise Larbriselle ne vivait que pour autrui. Elle était si maigre que ses clavicules faisaient saillie sous le mantelet minable qui couvrait ses épaules pointues. Ses minces yeux glauques se bridaient, à la chinoise et son grand nez formait comme un aride promontoire entre ses joues tannées. Coiffée d’une vague casquette où tremblotaient des chrysanthèmes en percale, tels que nulle flore n’en connut jamais, elle allait par la ville, en quête d’éclopés à soulager et de miséreux à secourir. Elle leur distribuait ses quelques sous, gagnés à courir le cachet. Comme elle ne gardait rien pour elle, on se demandait par quel prodige elle arrivait à se sustenter et à renouveler le corsage et la jupe d’un noir roux qui l’habillaient. Le malheur des pauvres, l’égoïsme des riches l’avaient conduite à l’anarchie. Mais répugnant à toute violence, elle croyait que la doctrine triompherait lorsqu’une entière égalité régnerait entre les deux sexes ou même lorsque la femme serait reconnue plus apte que l’homme à régler les rapports sociaux. C’est pourquoi elle ne quittait les taudis des meurt-de-faim que pour prendre part aux conciliabules où de redoutables bavardes réclament le droit de déposer des bouts de papier dans la tirelire électorale. Pas de congrès féministe où l’on n’aperçût sa chétive silhouette.
Parmi les grosses dames qui encombraient l’estrade, elle semblait une asperge fluette que flanquaient des vol-au-vent monumentaux. Anarchiste, elle réprouvait l’action politique, se contentant d’affirmer que le sceptre de la science était appelé à remplacer dans les mains de la femme l’aiguille à ravauder et la cuiller à pot.
Malgré sa manie d’exiger le salut de l’humanité par les doctoresses et les avocates, elle était si foncièrement charitable, si prête à tous les dévouements que ceux même qui raillaient ses théories ne pouvaient s’empêcher de l’aimer.
Alors qu’il avait pris en aversion les exploiteurs du socialisme, Charles gardait du penchant pour Louise Larbriselle et pour Paul Paulette. Il souriait de leurs ridicules mais il les constatait si réellement bons, si capables d’attachement désintéressé que son âme, sevrée de tendresse se réchauffait à leur contact. Eux, du moins, ne se figeaient pas devant des simulacres d’idées généreuses, comme le font la plupart des révolutionnaires : ils plaignaient sincèrement les pauvres et ils prouvaient leur compassion par des actes. Aussi les engageait-il à le venir voir le plus souvent possible. Quant à Chériat, le réfractaire lui inspirait des sentiments complexes. Ses déclamations rageuses l’agaçaient, tandis que l’état maladif de ce roi des malchanceux l’emplissait de pitié.
D’avoir recueilli Chériat, il se sentait le cœur moins desséché qu’il ne l’avait cru. La sombre misanthropie où il se murait, s’en éclairait d’un rayon de mansuétude. Et d’autre part, la simplesse de Paul et de Louise amollissait son orgueil. Auprès d’eux, il se retrouvait presque ingénu et il échappait, pour un temps, aux obsessions homicides qui lui ravageaient l’esprit…
Épuisé par la crise d’étouffement qu’il venait de subir, Chériat gisait, la tête renversée, sur les coussins qui l’étayaient. Blême, les yeux clos, il ne donnait signe d’existence que par les crispations de ses doigts égratignant la couverture et par le souffle anhélant qui faisait un bruit de chaîne rouillée dans sa poitrine douloureuse.
Charles dit tout bas à Louise :
— Y a-t-il longtemps qu’il est ainsi ? Lorsque je l’ai laissé, il paraissait plus calme.
Elle fit un geste de désolation :
— Quand nous sommes arrivés, nous l’avons trouvé debout : il se traînait d’un meuble à l’autre en râlant. Nous l’avons recouché et aussitôt il a eu un crachement de sang… Je le crois très mal et je voudrais rester près de lui. Mais il faut que j’aille donner une leçon parce que…
Elle s’interrompit. Charles devina que le prix de cette leçon lui était indispensable pour manger. Il n’osa lui offrir sa bourse car il savait, par expérience, que si elle acceptait son aide quand trop de misérables lui criaient au secours, elle mettait une ombrageuse fierté à ne rien recevoir pour elle-même.
Paul Paulette intervint :
— Moi je resterai tant qu’il vous plaira. Je n’ai rien à faire qu’une chanson que je dois chanter, après-demain, au groupe libertaire de Montrouge. Je puis très bien fabriquer mes couplets ici.
— C’est cela, reprit Louise, moi, je reviendrai vers neuf heures et si cela vous arrange, je passerai la nuit à veiller le pauvre Chériat.
Charles y consentit et les remercia l’un et l’autre d’autant plus vivement qu’il redoutait le tête-à-tête avec le moribond.
Louise sortit sur la pointe des pieds, après avoir serré la main des deux hommes. Paulette s’installa dans un fauteuil et tirant de sa poche un calepin se mit à y crayonner des vers. Charles s’assit près de lui. Il avait pris un livre, mais il ne lisait pas. Une affreuse tristesse barrait toutes les avenues de son intelligence. Sorti de chez son père, le cerveau débordant de pensées haineuses, en route, il s’était promis de mettre à exécution le rêve meurtrier qui le hantait depuis tant de jours. A présent, dans cette chambre où rôdait la mort, il se sentait très faible entre ce vieil enfant qui jonglait avec des colifichets lyriques et ce malheureux dont la face terreuse semblait déjà se tourner vers les ténèbres irrémédiables.
L’après-midi de décembre, arrivée à sa fin, répandait cette mélancolie du crépuscule si lourde à porter pour les âmes en détresse. Charles se leva, alla vers la fenêtre et, appuyant son front à la vitre, contempla le Luxembourg dont les arbres effeuillés appliquaient leurs ramures, en un noir filigrane, sur la nappe rouge laissée à l’occident par le soleil qui venait de se coucher. Des bruits confus montaient de la rue : rires de passants, cris des camelots, vendeurs de journaux, appels nasillards de tramways — toutes les rumeurs, toute la morne agitation du monstrueux Paris.
Il se détourna, quêtant une diversion à l’angoisse imprécise qui l’étreignait de la sorte. Rien ne bougeait dans la chambre. Paul Paulette s’était assoupi : il ronflotait, les bras pendants, le corps tassé au fond du fauteuil, tandis que les reflets du foyer jouaient bizarrement sur son crâne chauve et poli. Une poignante sensation de solitude prit Charles à la gorge. Il eût donné n’importe quoi pour rompre ce silence funèbre.
Alors, dans l’ombre peu à peu envahissante, la voix de Chériat s’éleva. Avec des intonations craintives, il balbutiait des lambeaux de phrases sans suite :
— Oh ! qu’il fait obscur… Qu’il fait froid… Je suis seul… Tout le monde, tout le monde est tout seul… Qui aura pitié de nous ?…
La plainte réveilla Paulette.
— Quoi donc, dit-il en se frottant les yeux, quoi donc, est-ce qu’il délire ?
Charles lui fit signe de se taire. Il frissonnait car ces paroles correspondaient si étrangement à son état d’esprit ! Il lui sembla qu’elles impliquaient un mystère dont il aurait voulu pénétrer le sens.
Chériat reprit comme s’il suppliait :
— Te lucis ante terminum… rerum Creator poscimus…
Et Charles, se rappelant soudain que le malade avait reçu jadis une éducation catholique, conjectura qu’il essayait de prier. C’étaient, en effet, les deux premiers vers de l’hymne magnifique composé par saint Ambroise pour l’office de Complies : « Avant que la lumière ne s’en aille, Créateur de toutes choses, nous t’implorons. »
Mais, pourquoi Chériat, qui avait toujours fait parade d’athéisme, qui s’était même rendu l’auteur d’une brochure intitulée : Nions Dieu, aurait-il eu recours à la prière ? En toute autre occasion, Charles eût considéré cette effusion comme l’indice d’un détraquement total. Ce soir, pourtant, il eut le pressentiment que ce n’étaient point des divagations et qu’il se passait quelque chose de décisif dans l’âme de Chériat.
— Mais qu’est-ce qu’il lui prend de baragouiner du latin ? demanda Paulette.
— Tais-toi, dit Charles impérieusement, ce n’est pas le moment de plaisanter… Écoutons-le.
Chériat continua :
— N’y aura-t-il plus jamais de lumière ?… Resterons-nous de pauvres insensés tâtonnant dans cette sombre antichambre de l’enfer qu’on appelle la vie ? Comment avons-nous pu tuer notre âme et en livrer le cadavre aux démons ? Morts ambulants, nous n’osons plus demander à l’Esprit consolateur qu’il nous ressuscite… Les brumes livides de la pourriture nous submergent, car voici venu le règne de la Bête.
Charles prêtait l’oreille en tremblant. Cette voix gémissante pénétrait comme une lame affilée, jusqu’au plus intime de sa conscience et y suscitait des terreurs identiques à celles que Chériat semblait éprouver. Mais il était tellement ignorant des vérités éternelles que la signification profonde de ce désespoir lui échappait. Il sentait seulement, et cela, d’une façon très lointaine, qu’il y avait, autour d’eux, comme une présence invisible qui spiritualisait l’atmosphère de la chambre. Il demeurait immobile, ne sachant que dire ni que faire. Paulette, ébahi, ne remuait pas davantage.
Tout à coup, Chériat se souleva en se débattant :
— J’étouffe, j’étouffe, cria-t-il, est-ce que personne ne veut venir à mon aide ?…
Charles et Paulette s’empressèrent. Le chansonnier alluma une lampe pendant que le jeune homme débouchait un flacon d’éther et tentait d’en faire respirer le contenu au moribond. Celui-ci repoussa la fiole :
— Non, non, ce n’est pas cela… Et vous autres, avec vos faces toutes noires, vous m’obsédez. Il me faut quelqu’un… quelqu’un qui ait un peu de lumière au front.
Ensuite, il éclata d’un rire aigu et montrant la bombe, dont l’enveloppe de bronze clair luisait vaguement sur la console, il hurla :
— Vas-tu la jeter, espèce de damné ?…
Puis, retombant sur les coussins en désordre, il ferma les paupières et ne parla plus. Paulette, en désarroi, se frottait machinalement les mains et roulait des yeux effarés. Charles ne pensait qu’à une chose : fuir cette chambre où régnait l’épouvante. Le souvenir lui vint d’un homme qui portait peut-être cette marque de clarté réclamée par Chériat et il résolut d’aller le chercher.
— Attends là, dit-il à Paulette, je reviens dans une heure.
— Mais ce n’est pas drôle de rester tout seul avec Chériat, objecta le chansonnier ; s’il empoigne une nouvelle crise qu’est-ce que je ferai ? Patiente au moins quelques minutes.
— Non, non, il faut que je sorte…