ADOLPHE RETTÉ
LE
VOYAGEUR ÉTONNÉ
PARIS
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1928
Librairie A. MESSEIN, 19, Quai Saint-Michel, Paris
DU MÊME AUTEUR
| POÉSIES (1897-1906) : Campagne première, Lumières tranquilles, Poèmes de la forêt (Messein) | 7 fr. |
| Une belle dame passa (Messein. 1 vol. in-12) | 7 fr. |
| Le Symbolisme (anecdotes et souvenirs). 1903 (Messein. 1 vol. in-12) | 9 fr. |
ŒUVRES CATHOLIQUES
- Du diable à Dieu, récit d’une conversion (Messein).
- Le règne de la Bête, roman (Messein).
- Un séjour à Lourdes, journal d’un pélerinage à pied, impressions d’un brancardier (Messein).
- Sous l’étoile du Matin, la première étape après la conversion (Messein).
- Dans la lumière d’Ars, récit d’un pèlerinage (Tolra).
- Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr (Épuisé).
- Quand l’esprit souffle, récits de conversions : Huysmans, Verlaine, Claudel, etc. (Messein).
- Ceux qui saignent, notes de guerre (Bloud et Gay).
- Sainte Marguerite-Marie, vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après les documents originaux (Bloud et Gay).
- Lettres à un indifférent, apologétique réaliste (Bloud et Gay).
- Le Soleil intérieur, Saint Joseph de Cupertino, Catherine de Cardonne, une Carmélite sous la Terreur, la Charité du malade (Bloud et Gay).
- Louise Ripas, une privilégiée de la Sainte-Vierge, préface de Mgr Landrieux, évêque de Dijon (Bloud et Gay).
- Léon Bloy, essai de critique équitable (Bloud et Gay).
- La Maison en ordre, Mémoires 1870-1923 (Messein).
- Les Rubis du Calice, méditations et oraisons sur des textes de la Messe (Messein).
- La basse-cour d’Apollon, mœurs littéraires (Messein).
- Jusqu’à la fin du monde, commentaire vécu et d’une actualité brûlante de la phrase de Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde » (Messein).
- La Conversion, brochure, nouvelle édition augmentée d’un précis des livres de l’auteur (Messein).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE :
5 exemplaires sur pur fil Lafuma numérotés de 1 à 5.
A MARIUS BOISSON
Idem velle, idem nolle, ea demum firma est amicitia.
Salluste.
PRÉAMBULE
Depuis plusieurs années il plaît à Dieu de m’éprouver par la maladie. Des crises fréquentes me vouent à l’inaction pendant des périodes plus ou moins prolongées. L’élaboration d’un livre m’est devenue si pénible que, quand je pose la plume après en avoir écrit les dernières lignes, je ne puis m’empêcher de m’écrier : — Cette fois, l’effort m’a épuisé ; jamais plus je ne serai capable de le renouveler…
Cependant quelques mois passent et voici que dans cet âtre plein de cendres grises et froides : ma cervelle, un feu se rallume que nourrit l’espoir de servir Notre-Seigneur et son Église jusqu’à mon dernier souffle.
C’est ce qui m’arrive encore aujourd’hui. Des âmes, charitables au vieil éclopé qu’elles fortifient de leurs prières, me rappellent que Dieu daigna souvent employer mes pauvres écritures à leur rendre évidentes les merveilles de Son Amour. A certaines heures d’oraison, il me semble aussi voir se presser autour de moi ceux à qui j’appris à tracer sur leur front le signe de la croix. Dès lors, qu’importent ma lassitude et mes fléchissements dans la voie douloureuse ? Pour les uns et les autres j’assemblerai, tant bien que mal, quelques floraisons d’automne en leur demandant de penser à moi lorsqu’ils les déposeront au pied du Crucifix.
Terminerai-je ce livre ? Ou bien, laissant l’œuvre inachevée, serai-je cité demain au tribunal de mon Juge ? Je l’ignore. Je sais seulement ceci : n’attendant rien des choses de ce monde, je garde les yeux fixés sur l’horizon où grandissent les premières lueurs de la vie éternelle et je sens que ma raison unique de subsister c’est de me tenir près du Christ au Calvaire. Vous le comprenez, amis en Dieu qui lirez ces pages. Par suite, comme vous comprendrez que chacune d’elles représente une souffrance !…
LE VOYAGEUR ÉTONNÉ
Jadis, quand, pour réunir quelque pécune alimentaire, je parlais à des publics fort disparates, j’ai beaucoup voyagé. En France, et parfois hors de France, j’ai vu nombre de villes et de hameaux, des plaines riches en moissons ou stériles, des montagnes neigeuses et des collines fleuries de bruyères, des fleuves au cours majestueux et des torrents qui se précipitaient en cascades turbulentes, des forêts et des landes, l’Océan et la Méditerranée, des aubes de pure lumière et des crépuscules noyés dans la brume… que sais-je encore ? Partout j’admirais, partout je m’étonnais car il n’est pas d’admiration sans étonnement. Mais il arrivait aussi que j’eusse l’occasion de m’étonner sans admirer, par exemple aux endroits où les hommes montrent une ingéniosité déplorable à enlaidir l’œuvre de beauté — l’œuvre de Dieu.
A présent qu’il ne m’est plus donné de pérégriner çà et là en collectionnant maints aspects de l’univers, je fais encore de splendides voyages dans ces régions de la vie contemplative où tant de grâces sont octroyées à toute âme qui s’applique à prendre pour guides vers le Paradis les Saints de Notre-Seigneur.
Itinéraire incomparable dont l’oraison désigne les étapes, où les auberges sont des églises, où les phares sont les petites lampes, jamais éteintes, qui brûlent devant la Présence réelle ! Les paysages que l’on découvre en cette contrée surpassent tous les sites de la terre. L’humanité, on ne l’y rencontre qu’en posture d’adoration. Les pauvres par dilection, les souffrants, les humbles y apprennent la gratitude envers la miséricorde divine qui leur ouvrit ces refuges.
C’est là que je continue d’être le voyageur étonné. C’est là que la prière pour tous m’élève au-dessus de moi-même. C’est là que le Verbe incarné m’admet à porter la croix avec Lui et qu’il la fleurit de roses radieuses. J’en respire le parfum et alors, par un miracle de sa charité, je saisis le sens des paroles qu’il murmure tout au fond de mon cœur… Laissez-moi tenter de vous en transmettre l’écho. Certes, je le ferai bien maladroitement, bien insuffisamment. Mais si vous rendez à Jésus un peu de l’amour ineffable qu’il nous témoigne, vous complèterez ce que je voudrais vous exprimer aussi nettement que je l’éprouve. Et nous monterons, tous ensemble, en chantant, comme des alouettes, vers ce soleil des printemps de l’âme : le sourire de Notre-Seigneur.
Des matins à Notre-Dame de Paris. — « N’importe où hors du monde ! » s’écriait le malheureux Baudelaire. Et il y a tant de pauvres êtres qui répètent cette phrase d’un cœur désolé parce que leur âme a trop vagabondé loin de Dieu !
Je leur réponds avec le Psalmiste : — Nous irons dans la maison du Seigneur… Que pourrais-je leur dire de plus décisif puisque, du jour où je fus reçu à merci par le Bon Maître, j’ai compris que la maison du Seigneur c’était ma maison ? Ah ! c’est que j’avais été longtemps le Gérasénien dont une horde d’esprits pervers régissaient les pensées et les actes. Maintenant qu’ils ont fui parmi les pourceaux, j’obéis à la parole de mon Sauveur : — Retourne en ta maison et raconte aux tiens comment Dieu t’a pris en pitié.
Voici vingt-deux ans que je le raconte et tous mes livres procèdent, sans exception, de la grâce inouïe que j’ai reçue. Si je mentionne le fait, qu’on veuille bien admettre que c’est en toute humilité. Je certifie qu’il m’eût été impossible d’agir différemment.
Je retrouve dans des notes anciennes la trace des circonstances où Dieu me fit entendre que désormais ma littérature serait vouée à Lui seul. Permettez-moi de les développer : peut-être quelques-uns qui débutent dans la voie étroite, en seront-ils encouragés et davantage portés à la persévérance.
Donc, en octobre 1906, après ma première communion à l’église Saint-Sulpice, et avant de rejoindre ma solitude sylvestre en Arbonne, je passai une quinzaine à Paris. Je m’étais logé sur un quai de la Rive Gauche, à proximité de Notre-Dame. Tous les matins, j’y allais entendre la messe de six heures. Ceux qui ne connaissent la basilique vénérable que pour y avoir suivi quelque cérémonie magnifiée par les splendeurs du luminaire et le chant solennel des grandes orgues ne peuvent se figurer comme, au petit jour naissant, l’âme s’y imprègne de recueillement et s’y perd, sans obstacle, en Dieu. Une obscurité sainte, où flotte un faible parfum d’encens, emplit l’énorme vaisseau. C’est tout au plus si, à l’orient, un soupçon de clarté diffuse esquisse les lignes des vitraux qui dominent le chevet. Et quelle ampleur de silence ! J’en étais si pénétré que, pour ne pas le troubler, dès le portail franchi, j’étouffais le bruit de mes pas. Je gagnais le bas-côté de droite et j’allais m’agenouiller devant la chapelle de Saint-Georges où, en ce temps-là, un vieux prêtre disait la première messe. Il n’y avait que fort peu d’assistants : quatre ou cinq femmes du peuple, ouvrières ou servantes, venues là pour recevoir de Jésus-Christ la force d’accomplir leur dur labeur de la journée. Apprenti de la piété, je m’entraînais à la prière par l’exemple de ces humbles. Je m’en rendis compte la première fois que je pris place auprès d’elles et je pensai : — Elles sont si admirablement ferventes que j’aurai peine à les égaler, moi, pauvre chose sous le regard de Dieu !…
Il faisait trop sombre pour qu’on fût à même de lire l’office dans un paroissien. M’y unir par la mémoire, je ne le pouvais car j’ignorais les textes liturgiques. Je ne connaissais alors que l’essentiel des vérités religieuses résumées dans le catéchisme. Cependant je ne demeurais point inerte. Comme mon confesseur m’avait muni d’un Nouveau Testament et d’une Imitation et qu’il m’avait recommandé de les méditer avec soin sitôt levé, je ne manquais pas de me préparer à la messe par la lecture de l’un ou l’autre volume. Durant le court trajet de mon domicile à la cathédrale, l’enseignement acquis de la sorte fructifiait en moi. Au cours du Saint-Sacrifice, ce que j’en avais retenu, continuait de se développer, de saillir en lumière pour les yeux de mon âme. Cela devenait parfois tellement intense qu’au moment de la Consécration, je disais à Notre-Seigneur, descendu sur l’autel : Faites que votre parole, qui est mon pain et mon vin, ne cesse de m’alimenter, faites que, m’y conformant, je devienne digne de votre amour.
J’ai gardé souvenir de deux messes où des phrases lues dans ces conditions prirent une importance extraordinaire. Un matin, ouvrant mon Imitation au hasard, je tombai sur ce verset (chapitre 50 du livre III) : « Que possède votre serviteur sinon ce que vous lui avez donné sans qu’il le mérite. »
J’en reçus un choc intérieur. Tout ému, je répétais : — Sans qu’il le mérite ! Et j’ajoutais : — C’est absolument vrai que je ne méritais pas ma conversion ! Je le sais. Toutefois, je ne l’ai jamais senti comme aujourd’hui…
Cette certitude que Dieu m’avait tiré du marécage où je croupissais par un acte tout à fait gratuit de sa miséricorde s’imposait à moi dans une éblouissante clarté. J’en éprouvais, à coup sûr, de la reconnaissance mais surtout un indicible étonnement. C’est en cet état d’âme que je me rendis à l’église. Il persista jusqu’à l’ite missa est. Je contemplais mon Sauveur en sa perfection, puis ma chétive personne en son néant de mérite et je balbutiais : — Seigneur, est-ce bien vous qui rayonnez ainsi ? Est-ce bien moi qui suis si noir ? Hier je ne prononçais votre nom qu’avec dérision et voici qu’il est tout pour mon âme. Quelle surprise dont je n’arrive pas à me déprendre !…
L’incident fut décisif pour mon avenir. Depuis, il me revient fréquemment à l’esprit et, en particulier, lorsque ma nature mauvaise cherche à m’insinuer des conseils de négligence et de tiédeur. Aussi ai-je l’intuition que Notre-Seigneur use de ce moyen pour m’avertir et me préserver d’une rechute dans les ténèbres de jadis. C’est comme s’il me disait : — Regarde ce que j’ai fait pour toi et prends garde à ce que tu vas faire !
Un second effet de la sollicitude de mon Maître se produisit la veille de la Toussaint. Je venais de lire cet admirable XIIIe chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu où des paraboles divinement persuasives se succèdent pour nous montrer comment la Grâce opère dans les âmes qui l’implorent avec l’humidité requise. L’une d’elles se fixa en moi sous la forme d’une image merveilleuse qui me resta présente durant toute la messe. La voici : Le royaume des cieux est semblable au grain de sénevé qu’un homme prit et sema dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais lorsqu’elle a cru, elle est plus grande que toutes les plantes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent et habitent dans ses branches.
Cette image me posséda si totalement que je ne distinguais ni l’autel, ni l’officiant, ni l’assistance, ni la nef. Je voyais mon âme comme une glèbe retournée par le soc de l’épreuve. Un atome vivifiant, pareil à un fragment d’étoile, y tombait des hauteurs de l’azur, germait aussitôt, grandissait rapidement et devenait l’arbre immense de la parabole. Ses racines s’incrustaient au plus profond de mon être ; sa ramure chatoyante s’épanouissait à l’infini ; son feuillage frémissait harmonieusement au souffle d’une brise de Paradis. Sur les branches se pressait un peuple d’oiseaux d’une blancheur immaculée et dont les yeux d’or limpide reflétaient la béatitude éternelle. Je compris que c’était là le royaume des Cieux tel que Notre-Seigneur nous l’a promis, tel que la Grâce l’apporte aux âmes qui se tournent vers Lui.
Depuis, je n’ai connu de paix qu’à l’ombre de cet arbre. Le murmure de ses feuilles, les battements d’ailes des oiseaux qui s’y rassemblent font chanter en moi toute une musique d’oraison. Et c’est pourquoi le scribe infime que je suis a voué sa plume à la louange de Dieu et au service exclusif de la Sainte Église…
AMES DU PURGATOIRE
C’était comme si quelqu’un voyait se soulever le mur de sa chambre, derrière lequel il avait supposé les ténèbres du dehors, et qu’au lieu de ce vide il eût aperçu soudain une foule compacte de visages appelant au secours, se pressant vers lui, l’environnant d’instances suppliantes.
Robert-Hugh Benson : L’aventure de Franck-Guiseley.
I
LES VEILLEURS
Nous sommes trois dans la salle à manger, sans meubles, de cette maison isolée sur un tertre sablonneux et dont les habitants ont fui Dieu sait où. Nous nous tenons assis sur des caisses pleines de lainages et nous essayons de nous réchauffer au feu de débris de planches que nous avons allumé dans l’âtre. Mais nous n’y réussissons guère car la cheminée tire mal et le bois humide donne plus de fumée que de flammes. Au dehors règnent l’hiver, la nuit et la pluie. Le vent d’ouest souffle par rafales opiniâtres qui secouent les volets délabrés, s’insinuent dans le corridor qu’elles remplissent de longs sanglots où se mêlent les râles d’une gouttière engorgée qui s’étrangle à rejeter, avec l’eau des averses, la mousse et les morceaux de tuiles dont le toit vétuste l’encombra. Par intervalles, des grondements de canonnade rendent plus lugubre encore cette morne symphonie.
Ceci se passe en janvier 1915 et il n’y a qu’une dizaine de kilomètres entre l’abri précaire où nous veillons et l’entrée des boyaux menant aux tranchées de première ligne.
Détachés provisoirement d’une ambulance de combat, nous avons mission d’attendre là que passent les fourgons de blessés qu’on évacue sur les hôpitaux de l’arrière. S’il se trouve parmi eux des mourants incapables de supporter le trajet, on nous les confie. Nous les installons sur les paillasses garnissant le plancher des chambres du haut et nous recevons leur dernier soupir. C’est notre seule besogne. En effet nous ne possédons rien pour adoucir l’agonie de ces victimes du grand massacre — pas même de bandes pour remplacer leurs pansements boueux. On se rappelle qu’à cette époque la pénurie des services sanitaires en campagne était à peu près totale.
Toutefois, si nous sommes réduits à l’inaction quant aux soins corporels, nous avons pu, quant à l’âme, secourir ces infortunés. L’un de nous est un prêtre dont le grand cœur contient les paroles de lumière. Il les a prodiguées ce soir à deux moribonds qui, éclairés par lui, entrèrent dans la vie éternelle sans avoir subi les angoisses de la désespérance.
Maintenant leurs cadavres reposent au-dessus de nos têtes. Il est près de minuit et, selon toute probabilité, il n’y en aura pas d’autres d’ici demain, étant donné que, sauf les cas d’attaque imprévue, les charrois de blessés, ne suivent que rarement les routes cahoteuses du front plus tard qu’onze heures.
Lors de la mobilisation, l’abbé Cerny était vicaire d’une paroisse populeuse dans une grande ville du Centre. De tempérament délicat et d’une santé rendue chancelante par les travaux excessifs où son zèle pour l’Évangile se dépensait, il fut d’abord versé dans l’auxiliaire. Mais il n’y séjourna point longtemps. Il n’acceptait pas l’idée de vivre la guerre loin de ceux qui en subissaient quotidiennement les risques. A force de démarches, il se fit verser dans l’active et, dès la fin de septembre, rejoignit l’ambulance où je l’ai connu. Il y marqua par son dévouement infatigable et surtout par un don de persuasion qui lui valut de ramener bien des âmes réfractaires à Dieu, ignorantes ou égarées. Tout le monde l’aimait et même les plus hostiles à la religion le respectaient. Normalement, il aurait dû fléchir sous les travaux, les intempéries et les privations qui ne nous étaient pas mesurés. Mais un tel foyer d’ardeur surnaturelle brûlait en lui qu’il endurait beaucoup mieux que d’autres, plus robustes, l’énorme tribulation infligée à tous pour le salut de la France.
Le second d’entre nous, c’était un religieux, âgé de vingt-cinq ans environ et venu d’une abbaye cistercienne du Midi. On l’appelait le frère Placide. Jamais nom ne fut mieux porté. Ame d’abnégation et de prière perpétuelle, habitué à une existence paisible dans la clôture du monastère, il avait d’abord été mis passablement en désarroi par le tumulte du dépôt et les rudesses de la formation militaire. Ses gaucheries, ses méprises, sa réserve lui attirèrent des algarades et des quolibets d’un goût plutôt douteux. Mais il s’était bientôt ressaisi. A l’ambulance de combat où il fut envoyé dès novembre 1914, il se révéla comme un excellent infirmier dont le concours nous devint des plus précieux. Je remarquai tout de suite qu’à travers les péripéties et les dangers de notre mission, il gardait un calme immuable. Ce n’était pas indifférence mais esprit de sacrifice car les plaies et les mutilations atroces qui s’étalaient sous nos yeux lui arrachaient parfois un cri de pitié ou des larmes. Il se dominait rapidement. Tout pâle, tout frémissant d’une charité fraternelle, il redoublait d’empressement auprès de nos blessés. Et rien n’était plus admirable que le regard lumineux dont il couvrait leurs souffrances. On sentait qu’uni d’une manière étroite à la Passion, selon le privilège douloureux des contemplatifs, il distinguait réellement en eux des membres saignants du corps mystique de Jésus-Christ…
Donc cette nuit-là, dans la maison funèbre, nous prolongions notre veillée à la lueur morne d’une lanterne dont la mèche charbonnait. L’abbé Cerny lisait son bréviaire. Le frère Placide égrenait son chapelet. Moi, je ne m’interrompais de répondre à ses Pater et à ses Ave que pour tisonner le feu misérable devant lequel il nous eût été utile de sécher un peu nos capotes rendues spongieuses par tant d’averses qui les avaient criblées depuis le commencement de cet hiver diluvien.
Autour de la maison la tempête allait grandissant. Le vent redoublait ses plaintes et prenait, par moments, des intonations presque humaines pour nous submerger dans un océan de détresse et d’abandon. On aurait dit que des voix d’outre-tombe se multipliaient parmi les ténèbres et s’angoissaient de n’être pas entendues. A la longue j’en fus obsédé à ce point qu’il me parut qu’elles articulaient une phrase, toujours la même : — Venez à notre aide !… Venez à notre aide !…
C’était si poignant que je frissonnai d’une crainte mystérieuse. L’abbé remarqua mon malaise.
— Qu’avez-vous donc ? me demanda-t-il, vous semblez près de vous trouver mal !…
— A coup sûr, répondis-je, je mentirais si j’affirmais que je me sens confortable et il ne me déplairait pas d’avoir un peu plus chaud. Mais ce qui me trouble, ce sont surtout ces lamentations dans la nuit… Dirait-on pas des âmes qui appellent au secours ?
L’abbé, pensif, hocha la tête : — Oui, je les écoute comme vous. Et je ne puis m’empêcher de croire que Dieu permet peut-être que sur ce champ de bataille qui a vu tant d’agonies, parmi un si grand nombre d’âmes qui furent précipitées à l’improviste dans le Purgatoire, certaines empruntent les clameurs de l’ouragan pour solliciter nos prières.
— Eh bien, dis-je tout bas, c’est précisément l’idée qui me hante.
— Moi aussi, murmura le frère Placide.
L’abbé reprit : — Que ce soit une illusion due à la fatigue et à notre solitude funéraire ou qu’en effet, l’autre monde se manifeste à nous, il est indiqué de prier pour tous ces défunts. Récitons le De profundis.
Nous le fîmes aussitôt avec grand recueillement et avec le désir intense de soulager ceux qui à cette heure subissaient, à cause de leurs fautes, les flammes rédemptrices. Lorsque, pour conclure, l’abbé eut demandé à la Miséricorde infinie de leur être une aube de fraîcheur dans l’ombre brûlante où ils expiaient et de leur octroyer l’espoir d’un repos prochain en son royaume de la Paix éternelle, il nous dit :
— Ce n’est pas la première fois que j’ai le sentiment d’être investi par les âmes du Purgatoire.
— Moi non plus, répondis-je, et je garde le souvenir précis d’une circonstance où j’ai pu concevoir une relation sensible entre les vivants et certains défunts particulièrement affligés.
— Contez-nous cela. Aussi bien, ce sont des propos qui s’adaptent aux heures que nous vivons présentement.
— Je parlerai volontiers, dis-je, et vous pouvez être assurés que je vous exposerai les choses exactement comme elles se sont passées. La réalité fut trop émouvante pour que j’y ajoute les broderies de l’imagination.
L’abbé m’approuva du geste et j’entamai le récit qu’on va lire.
II
UN REVENANT ?
Il y eut cinq ans à la fin de septembre dernier, un de mes amis, médecin de campagne habitant un village à la lisière de la forêt de Fontainebleau, m’avait invité à venir le voir. Comme nous étions fort liés, je l’aurais fait bien auparavant si les obligations que m’imposait mon métier de porte-paroles ne m’eussent tenu sans cesse loin de la région où il exerçait. Et même, lorsque je réussis à combiner mes déplacements de façon à lui rendre visite, je ne pus, à mon grand regret, lui consacrer que très peu de temps. Arrivant de Belgique, me dirigeant vers les Pyrénées, il me fallut le prévenir qu’il me serait impossible de passer plus de vingt-quatre heures chez lui. De fait, je descendis du train à la nuit tombante et je repartis dans la soirée du lendemain.
Mon ami — le docteur Dufoyer — et sa jeune femme m’attendaient à la gare. Ils me firent un accueil des plus chaleureux que je savais sincère car l’un et l’autre partageaient mes convictions religieuses et, en outre, toutes leurs habitudes de pensée correspondaient aux miennes.
Après les premières effusions, le docteur me dit : — Nous n’occupons plus la maison où vous êtes venu naguère.
— Vous trouvez-vous bien de ce déménagement ? demandai-je.
— Mais oui, notre nouveau logis est plus spacieux et présente des avantages que le premier ne possédait pas. Ajoutez que je l’ai payé un prix assez minime… J’attribue ce bon marché à ceci que, quoiqu’il fût en vente depuis très longtemps et que les acheteurs d’immeubles ne manquent pas dans le pays, personne ne semblait se soucier de l’acquérir. C’est sans doute la raison pourquoi le précédent propriétaire s’est montré plutôt facile au cours de nos négociations. Je ne m’en plains pas !…
— Méfiance, dis-je, la maison recèle peut-être des inconvénients qui ne se découvriront qu’à la longue.
— Oh ! vous pensez bien que j’ai examiné les choses de près avant de traiter. Et puis voilà bientôt un an que nous sommes installés et ma femme, qui ne manque pas de sens pratique, vous dira comme moi que nous n’avons pas lieu de regretter notre achat.
— En effet, appuya Mme Dufoyer, et d’ailleurs je vous affirme que, de mon côté, j’avais pris toute sorte d’informations. Pour tout dire, je dois avouer que cette enquête ne m’a pas fourni beaucoup de résultats. Vous connaissez nos paysans : ce sont les êtres les plus fermés du monde. Lorsque je demandais à nos voisins s’ils savaient le motif pour lequel une maison, si commode et d’aspect si plaisant, demeurait vide depuis tant d’années, ils pinçaient les lèvres ou prenaient un air distrait et détournaient la conversation. Lorsque j’insistais, les moins sur leurs gardes répondaient : — Ben oui, c’est une bâtisse pas chétive… Je revenais à la charge ; je les pressais afin qu’ils m’indiquassent les tares possibles. Tout ce que j’obtins fut cette réponse : — Il y en a qui n’en disent rien… Jamais je n’ai pu les sortir de ces phrases évasives. Alors, que voulez-vous, nous avons conclu et, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu à nous en repentir.
Échangeant ces propos, nous avions suivi la venelle où s’élevait la maison qui les suscitait. La nuit était très obscure d’autant que de gros nuages encombraient le ciel et que nulle lanterne municipale n’éclairait la voirie. Il en résulta qu’arrivés chez mes amis, je ne perçus que confusément la façade sans pouvoir me rendre le moindre compte des entours. Retenez ce détail. Il a son importance.
A souper, la conversation erra parmi les souvenirs que nous avions en commun. Elle ne se prolongea, d’ailleurs, pas très tard. J’y mettais assez peu d’entrain, le voyage m’ayant extrêmement fatigué. Le docteur le constata et m’offrit aussitôt de gagner mon lit.
— Nous regrettons fort, ajouta-t-il, que votre séjour soit si bref mais enfin puisque demain, nous aurons la journée entière pour causer à loisir, ce soir, il vous faut du repos.
Comme, en effet, j’avais peine à tenir les yeux ouverts, je ne me fis pas beaucoup prier. Le docteur alluma une bougie et, dès que j’eus pris congé de Mme Dufoyer, me conduisit à ma chambre. Tout en montant l’escalier, il m’expliqua : — Il n’y a qu’un étage avec un grenier au-dessus. Vous n’avez pas à craindre d’être réveillé par des allées et venues ; ma femme et moi, nous couchons au rez-de-chaussée ; mon chauffeur et ma cuisinière, qui sont mariés ensemble, logent dans les communs hors de la maison.
Les marches gravies, nous enfilâmes un assez long couloir sur lequel donnaient deux ou trois portes closes.
— Pièces de débarras, me dit le docteur, il n’y a que votre chambre, celle du fond, qui soit meublée…
— Bon, répondis-je en riant, je vois que je serai tranquille — à moins que quelque revenant ne vienne me tirer la couverture de dessus le nez…
— Ah ! quant à cela, reprit-il, entrant dans la plaisanterie, je ne réponds de rien… Mais nous voici rendus.
La chambre, plutôt grande, tapissée de neuf, occupait l’angle est de la maison. Un mur plein la limitait de ce côté. Le lit s’y appuyait. Une large fenêtre, ouvrant vers le sud, était garnie de rideaux en mousseline fort légers mais point de persiennes.
Le docteur s’en excusa : — J’ai dû faire enlever les volets qui tombaient en débris car n’oubliez pas qu’il y a presque un siècle que la maison est inhabitée. J’en ai commandé d’autres, mais le menuisier du village est si nonchalant que je ne sais quand ils seront en place tant ce potentat de la varlope traîne pour les façonner.
— Cela m’arrange très bien, dis-je, où que je sois, je déteste me calfeutrer et comme je m’éveille de bonne heure, rien ne m’est plus agréable que d’assister au lever du jour.
Sur quoi, le docteur me quitta en me réitérant l’assurance que nul bruit n’interrompait mon sommeil, de sorte que je pourrais faire la grasse matinée si l’envie m’en prenait.
Je rapporte ce dialogue, d’une banalité complète, pour bien vous souligner l’état d’esprit où je me trouvais. Constatez-le : pas plus le local que les phrases échangées avec mon ami n’étaient de nature à me tenir l’imagination en alerte. En somme, ma lassitude ne me laissait qu’une idée nette : m’étendre le plus vite possible et reposer. Je me déshabillai rapidement, je posai ma montre sur la table de nuit, je me fourrai dans les draps, je soufflai la bougie et je m’endormis tout de suite d’un profond sommeil…
Soudain, je fus réveillé en sursaut par quelque chose d’insolite qui se passait dans la chambre. Il me sembla que je n’étais plus seul — qu’une présence indéfinissable s’efforçait de se manifester à mes sens et souffrait de n’y point réussir. Encore tout assoupi, ne réalisant que d’une façon incohérente ce que j’éprouvais, je frottai machinalement une allumette et je consultai ma montre… Minuit et demie… Il y avait trois heures que je dormais.
Je demeurai assez longtemps très vague. Puis je promenai à travers la chambre un regard qui ne me fit rien découvrir d’anormal. Je me tournai vers la fenêtre et je remarquai que les nuages, qui couvraient le ciel à mon arrivée, s’étaient dissipés. La nuit resplendissait d’étoiles et régnait, toute pacifique, sur la campagne. Pas un souffle de vent. Dans la maison, rien ne bougeait ; nul trottinement de souris dans le grenier ; auprès de moi, nul de ces craquements de meubles qui éclatent parfois à l’improviste. Partout, un silence absolu.
— Bah ! me dis-je, je subis sans doute une petite poussée de fièvre due à la fatigue du voyage… Tâchons de nous rendormir.
Je remis ma tête sur l’oreiller et je commençais à reprendre mon somme si fâcheusement interrompu, lorsque je subis la sensation étrange d’être observé par quelqu’un qui aurait voulu se rendre visible mais n’y parvenait pas. Alors j’avoue que je me sentis troublé. Et, par instinct préservateur, j’articulai les deux vers qui ouvrent la seconde strophe de la conjuration de Saint Ambroise :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata…
J’allai poursuivre lorsqu’une longue plainte — basse et sanglotée — s’éleva tout à coup dans l’ombre immobile. De quelle indicible souffrance elle paraissait l’expression !… Puis j’entendis comme un piétinement tout proche. Cela semblait d’abord me parvenir à travers le mur où touchait mon lit.
Je pensai : — Il doit y avoir un malade dans la maison contiguë. Sûrement, on ne tardera pas à recourir au docteur…
D’un moment à l’autre, je m’attendais à ce que la sonnerie électrique de l’entrée vibrât et je faisais la réflexion qu’il serait peu amusant pour Dufoyer d’être obligé de se lever en pleine nuit.
Cependant le bruit augmentait : des gémissements entrecoupés, des supplications balbutiées, des pas lourds qui s’arrêtaient parfois brusquement, puis reprenaient avec une allure de panique. La rumeur allait toujours grandissant de sorte que j’avais maintenant l’impression d’en être environné. Ce fut au point que je m’écriai : — Il est impossible que, là-dessous, mes amis n’entendent pas !…
Mais non, aucun mouvement n’indiquait leur réveil. Et alors, une idée singulière, comparable à une clarté indécise dans de la brume, surgit en mon esprit : — Est-ce que ce tumulte ne serait perceptible que… pour moi ?
En vain je m’efforçai d’écarter cette suggestion et de me convaincre de son extravagance. Elle m’obséda bientôt si fort que j’eus beau me raisonner, il me fallut y plier mon jugement.
Pour faire diversion, j’allumai la bougie et je scrutai la chambre d’un œil passablement effaré. Or je n’aperçus rien d’extraordinaire : il n’y avait personne auprès de moi ; tous les meubles étaient à leur place. Toutefois, le bruit avait cessé.
Ce calme si subit aurait dû me rassurer. Au contraire ; je me sentis plus anxieux. Mon cœur battait à grands coups et j’avais beau me répéter, avec une obstination puérile, que certainement, j’avais rêvé, la certitude incoercible s’ancrait en moi d’une présence mystérieuse qui ne voulait ou plutôt ne pouvait pas s’éloigner.
Longtemps, peut-être une heure, je me tins sur mon séant, l’oreille au guet, sondant du regard tous les coins de la chambre, construisant des hypothèses plus ou moins plausibles.
Enfin, le silence persistant, je me rassurai quelque peu. J’éteignis et je me recouchai en m’affirmant que, le matin venu, cet incident pour le moins bizarre s’éclaircirait de la façon la plus simple et la plus naturelle.
Tout aurait été fort bien à condition que je pusse récupérer mon sommeil paisible d’avant minuit. Mais les choses allèrent différemment.
A peine eus-je baissé les paupières que le bruit se renouvela. Cette fois, c’était peut-être plus étouffé mais tout aussi déconcertant. D’abord la sensation que je n’étais pas seul s’accusait davantage. Puis les pas se multipliaient tandis qu’un murmure d’imploration — où il me fut pourtant impossible de distinguer une parole précise — ne cessait de déferler vers moi comme les vagues d’une marée montante. Parfois la Présence semblait s’écarter un peu, se diriger vers la porte, puis la franchir sans toucher à la serrure et arpenter le couloir en renforçant sa plainte. Ensuite un arrêt et un silence comme si l’être qui la proférait attendait anxieusement une réponse. Tout continuant à dormir dans la maison, il battait en retraite. Et, derechef, la chambre retentissait de son tourment.
Que faire pour me libérer de cette obsession ?
Je simulai un violent accès de toux. J’élevai la voix pour demander s’il y avait quelqu’un là. Point de riposte formulée par des mots, mais un redoublement de plaintes. J’eus l’idée de prier, me reprochant de ne l’avoir pas fait plus tôt. Et comme, dans toutes les passes difficiles de mon existence, j’ai recours à l’Immaculée, je récitai un Sub Tuum… Fort en vain. La nuit s’écoula sans repos, Tantôt je m’engourdissais en une vague somnolence, mais alors même je ne perdais pas la notion de cette Présence invisible. Tantôt je rouvrais les yeux et tâchais de me distraire en comptant, à travers la vitre, les étoiles répandues dans le sombre azur du ciel. Quoi que je fisse, la Présence ne consentait pas à me quitter ; inlassable, elle piétinait, affreusement triste, elle gémissait.
Ce ne fut qu’au point du jour qu’elle me laissa comme si la lumière la mettait en fuite. J’aurais pu espérer quelques heures de sommeil suivi. Mais je me sentais trop énervé pour m’attarder au lit. Je me levai donc avec le projet de sortir le plus vite possible, car j’avais hâte de quitter cette chambre où flottait encore je ne sais quelle atmosphère pesante à l’âme. Dehors, l’air frais du matin me rendrait sans doute mon équilibre.
Tout en m’habillant, je me disais : — Si c’est cela que le docteur appelle une nuit tranquille, je lui en fais, d’avance, mes compliments !… Quelle sera son attitude quand je lui rapporterai mes tribulations ?
Dès que je fus prêt, — et cela ne tarda pas — je descendis l’escalier. La servante ouvrait la porte d’entrée juste comme je mettais le pied dans le vestibule. Elle me souhaita le bonjour et m’apprit que ses maîtres n’étaient pas levés et que le déjeûner ne serait pas servi avant une demi-heure.
Elle ajouta : — Je vais me dépêcher pour que Monsieur n’attende pas trop longtemps. Si Monsieur veut faire un tour dans le jardin, le temps est très beau.
— Ah ! dis-je, il y a un jardin ?
— Mais oui, Monsieur, il entoure la maison et s’étend par derrière.
Je suivis son conseil d’autant plus volontiers que je désirais explorer les abords de cette demeure — fallait-il dire hantée ? Je voulais surtout étudier la maison voisine, ne pouvant m’ôter de l’esprit que là résidait l’origine des bruits qui m’avaient persécuté.
Or à peine le coin tourné, je découvris qu’il n’y avait pas de maison voisine.
Entre le mur oriental de celle du docteur et la haie très épaisse et très haute qui limitait le jardin, se succédaient une allée de gravier, un long parterre de dahlias et de géraniums, puis une bande de gazon. Je mesurai de l’œil l’espace que couvrait cet ensemble et je l’évaluai à une vingtaine de mètres. En outre, par delà la clôture, j’aperçus un autre jardin, planté d’arbres touffus et où ne s’élevait aucune habitation.
C’était concluant. Je dus abandonner l’hypothèse d’un… tapage nocturne venu de l’extérieur, exagéré et déformé par une disposition fiévreuse résultant de mon voyage. Il n’y avait plus de doute : ma chambre avait été le théâtre de phénomènes qu’il importait de relater à mes hôtes.
Absorbé dans ces réflexions, je me tenais immobile au milieu de l’allée quand la servante vint m’avertir qu’on m’attendait pour déjeûner. Je rentrai à sa suite en me disant : Tout va peut-être s’éclaircir…
Dès que j’eus franchi le seuil de la salle à manger, mes amis s’empressèrent de me demander des nouvelles de ma nuit.
— Elle a été très mauvaise, répondis-je.
Ils s’étonnèrent. Mais sans leur laisser le temps de me poser des questions, j’interrogeai à mon tour : — Et vous, avez-vous bien dormi ?
— On ne peut mieux, déclara le docteur, tandis que sa femme l’approuvait de la tête.
— Vous n’avez rien entendu d’insolite ?
— Absolument rien…
Et tous deux me regardaient d’un air ébahi. De toute évidence, il leur était invraisemblable qu’on connût l’insomnie sous leur toit.
Je leur narrai alors, dans le plus grand détail, ce que j’avais eu à supporter de minuit et demie à cinq heures du matin. En épilogue, je dis : — Vous me concéderez que je ne suis ni fou ni malade. Or j’ai maintenant la conviction que je n’étais pas seul dans ma chambre.
Ils m’avaient écouté en silence quoique des sentiments complexes se peignissent sur leur visage. Chez le docteur, un mélange de doute quant à la réalité matérielle des faits et de confiance dans ma véracité. Chez Mme Dufoyer, de la crainte puis, sur mon affirmation finale, un effort de mémoire. Brusquement, elle devint toute pâle et s’écria : — Mon Dieu, je me rappelle !… Ma sœur nous a visités la semaine dernière ; elle a passé une nuit dans cette chambre et elle s’est plainte, comme vous, d’avoir été obsédée jusqu’au matin par les lamentations d’une personne invisible !… Ce sont ses propres termes.
C’est ma foi vrai, confirma le docteur, j’avais oublié l’incident.
— Donc, repris-je, il y a là une coïncidence tout au moins étrange.
Certes ! Aussi, je n’ose vous resservir l’explication que je donnai à ma belle-sœur à savoir qu’elle avait eu le cauchemar !
— Des cauchemars identiques à ce point, ce serait, en effet, fort extraordinaire… Mais, dites-moi, votre belle-sœur est-elle d’une nature facilement impressionnable ?
— Du tout, c’est une femme pondérée, pieuse mais nullement encline aux superstitions.
— Elle est tellement raisonnable, observa Mme Dufoyer, que, comme nous la plaisantions sur l’importance qu’elle attachait à ce que nous pensions être la suite d’une mauvaise digestion, elle finit par rire avec nous.
— Puisqu’il en est ainsi, dis-je, le mot de l’énigme m’échappe…
Au cours du repas, nous fîmes encore diverses conjectures, puis, Mme Dufoyer, de plus en plus apeurée, nous pria de changer de propos. Chacun s’y efforça mais la conversation languit. Le mystère pesait sur nous.
Comme nous nous levions de table, le docteur, tout préoccupé, s’exclama : — Je veux savoir à quoi m’en tenir ! Je ne commencerai pas ma tournée chez mes malades avant d’avoir obtenu des informations plus précises que celles qui me furent données à l’époque où j’achetai cette maison. Quelqu’un peut, je crois, me les fournir, c’est le curé. Je vais de ce pas au presbytère. M’accompagnerez-vous ?
J’y consentis d’autant plus volontiers que je connaissais ce prêtre, l’ayant quelque peu fréquenté à l’époque où je résidais dans la région.
Chemin faisant, le docteur m’apprit que c’était précisément le curé qui lui avait signalé la maison comme confortable et d’un prix peu élevé.
— Et il ne vous a point révélé de particularités susceptibles de vous mettre en garde ?
— Non, et c’est bien ce qui m’étonne. S’il savait quelque chose, je trouve sa discrétion fort intempestive.
Rendus au presbytère, nous fûmes tout de suite introduits. Le curé venait de dire sa messe et rompait le jeûne dans sa petite salle à manger. C’était un homme d’une soixantaine d’années, encore vert. Ses yeux vifs sous une chevelure entièrement blanche exprimaient l’intelligence et la bonté.
Il nous accueillit avec une politesse affectueuse. Tandis que lui et moi nous nous félicitions de renouveler connaissance, le docteur s’agitait. On voyait qu’il avait hâte d’exposer l’objet de sa visite. Le prêtre s’en aperçut et en témoigna de la surprise car, entretenant avec mon ami des relations presque journalières, il n’avait point coutume de remarquer en lui tant de nervosité.
Que se passe-t-il donc, cher Monsieur ? demanda-t-il. Vous, si calme d’ordinaire, vous semblez, ce matin, tout bouleversé… Puis-je vous être utile ?
Sur cette invite, Dufoyer entama d’une voix fébrile, l’exposé de la situation. Mais, trop ému pour y apporter de la méthode, il s’empêtra dans un fouillis de digressions d’où il ne réussit pas à se dégager, de sorte que le curé ne saisit pas grand’chose.
J’intervins. Je recommençai posément le récit de Dufoyer. J’insistai spécialement sur le fait que la sœur de sa femme et moi, à quelques jours de distance, nous avions subi des impressions analogues. Puis je m’efforçai de bien définir les sentiments que m’avait suggérés cette Présence occulte qui paraissait si malheureuse.
Ici, le curé, qui me prêtait la plus sérieuse attention, me demanda ce qui avait prédominé en moi de la pitié ou de la frayeur.
— La frayeur, répondis-je, mais non point la panique car tout le temps que cela dura, je restai maître de mon jugement. Cependant je sentais que j’aurais dû prier davantage et avec plus de ferveur que je ne le fis.
— Et pourquoi ?
— Parce que j’avais l’intuition d’être mis en contact spirituel avec une âme qui avait terriblement besoin de prières. Mais ses accents de détresse me troublaient si fort que je ne parvenais pas à me recueillir.
Le prêtre ne se hâta point de nous donner un avis. Rassis et mesuré par caractère, il méditait profondément lorsque le docteur, qui avait peine à se contenir, s’écria : — Enfin, Monsieur le curé, m’apprendrez-vous le motif pour lequel vous ne m’avez pas averti que cette maison était de celles qu’on préfère ne pas habiter ? Administrant la paroisse depuis bien des années, vous deviez savoir quelque chose !
Le ton dont il proféra ces phrases révélait une violente irritation. Je le regardai, avec surprise, ne le connaissant pas sous ce jour. Mais le curé ne se formalisa point. Il eut un geste pacifiant et dit avec beaucoup de calme : — Mon cher Monsieur, croyez-vous qu’il soit nécessaire de me quereller pour obtenir que je m’explique ?
Le docteur, honteux de son emportement, s’excusa.
— N’y pensons plus, reprit le prêtre, nous sommes deux amis qui ne demandent qu’à s’entendre, n’est-ce pas ? Ceci rappelé, laissez-moi vous dire qu’en effet, j’avais eu des renseignements fâcheux sur cette maison…
Dufoyer, stupéfait et repris de courroux, sursauta. Il ouvrait déjà la bouche pour lancer quelque apostrophe volcanique. Mais le curé prévint l’éruption.
— Je vous en prie, patientez quelques minutes. Avant de récréminer, il faut d’abord que vous m’écoutiez. Vous me le promettez ?… Bien : je poursuis. Et, tout d’abord, pour vous éviter une déception, je dois spécifier que ce que je sais se réduit presqu’à rien. Le voici : dès longtemps, j’avais remarqué que votre maison, quoique très logeable et d’aspect assez plaisant, ne se louait ni ne se vendait. Un jour, j’en parlai au propriétaire. Celui-ci, moins verrouillé que la plupart de nos paysans, me confia qu’elle appartenait à sa famille depuis le commencement du siècle dernier et qu’il désirait fort s’en débarrasser car, ajouta-t-il, « je crois qu’elle porte malheur. » Je le pressai de me dire ce qui avait pu lui inspirer une idée aussi singulière. Il ne montra guère de dispositions à s’étendre sur ce sujet. Cependant, comme j’insistais, il finit par me conter que, jadis, en un passé très lointain, un homme avait — prétendait-on — égorgé sa femme et ses enfants dans la chambre d’angle du premier étage, celle-là même où votre belle-sœur et ensuite Monsieur, ici présent, ont couché. La mémoire s’était perdue des causes du massacre. Mais tout le monde affirmait dans le pays que, chaque année, vers la date où ce crime fut commis — c’est-à-dire dans la seconde quinzaine de septembre — l’âme du meurtrier revenait hanter le lieu témoin de son forfait. Du dehors, bien des gens avaient perçu ses clameurs douloureuses. Je lui demandai alors s’il avait personnellement vérifié le fait ; — Oh non ! me dit-il, tout frémissant, j’avais trop peur que ça me soit prouvé !… Et il détourna la conversation.
Je l’avoue, je n’étais pas très persuadé que cette funèbre histoire eût un fondement réel. Les natifs de la région, comme vous l’avez sans doute observé, sont très portés à se forger toute sorte de légendes macabres. Or quiconque les étudie, sans préventions, ne tarde pas, le plus souvent, à découvrir qu’elles se basent sur des apparences interprétées de travers. Il y a malheureusement beaucoup à faire pour éclairer mes paroissiens. Je m’y emploie mais je n’obtiens guère de succès. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, lorsque j’essayai de proposer à mon interlocuteur d’entreprendre une enquête de concert avec moi, il s’y refusa de la façon la plus péremptoire. Je compris que nul argument ne vaincrait sa répugnance. Et je me gardai de revenir à la charge.
Depuis, personne n’ayant jamais fait allusion à « la maison hantée » devant moi, j’avais à peu près oublié son mauvais renom. Je m’en souvins seulement quand vous avez été sur le point de l’acheter. Mais je ne m’y suis pas arrêté d’autant que je n’y attachais guère d’importance et il ne m’est pas venu à l’idée que vous puissiez être amené à rompre le marché sur un racontar aussi vague. Si j’ai eu tort, je vous présente mes sincères excuses.
A présent, la question change de face. Nous devons tenir grand compte du témoignage de vos hôtes qui ne sont pas des paysans superstitieux et influencés par une tradition douteuse. Ce qui me frappe surtout, c’est que nous sommes à la fin de septembre, époque signalée comme celle où une âme coupable solliciterait des prières à l’endroit où le sang innocent a été versé. Je vais donc interroger encore l’ancien propriétaire. Je tâcherai aussi de faire parler ceux de mes paroissiens que je jugerai les mieux informés. Je compulserai les archives de la commune bien qu’elles contiennent peu de documents anciens. Enfin, au besoin, je passerai, moi-même, une nuit dans la chambre d’angle. Ensuite, s’il y a lieu, nous agirons… Pour le moment, tenez-vous en paix dans la pensée que l’Église seule a mission pour se prononcer quant aux effets sensibles du Surnaturel — qu’ils viennent de Dieu ou qu’ils viennent du Démon.
Le docteur restait sombre et perplexe. Pour moi, j’estimais tout à fait judicieux les propos du prêtre et j’approuvais son plan.
Nous prîmes congé. Comme nous retournions chez Dufoyer, je remarquai que, loin de se « tenir en paix », selon la recommandation du curé, il se rembrunissait toujours davantage. Les sourcils froncés, les gestes brusques, il marchait à grands pas tandis que de ses lèvres crispées s’échappaient des interjections grincheuses.
— Voyons, lui dis-je, calmez-vous ! Qu’est devenu votre sang-froid coutumier ? Persuadez-vous, une bonne fois, que le plus sage c’est d’attendre sans impatience le résultat des démarches que le curé va entreprendre. Et puis ne vous hérissez pas contre lui. Je vous assure qu’il a raison.
— Vous en parlez à votre aise, s’écria Dufoyer, mais moi, je prévois des complications de toute sorte, celle-ci par exemple : ma femme est de santé fragile et elle a l’imagination volontiers galopante. Je crains qu’elle ne tombe malade ou qu’elle ne prenne en grippe cette maudite maison. Alors, s’il nous faut déguerpir, à qui la céder, étant donné sa réputation ? Et avec quel argent en achèterai-je une autre ? Je ne suis pas riche !…
A cela il n’y avait rien à répondre. Je me contentai d’engager mon ami à ne pas augmenter les alarmes de Mme Dufoyer et surtout à s’abstenir de lui rapporter que le souvenir d’un crime particulièrement horrible planait sur cet obscur incident. Il suivit mon conseil et dit simplement à sa femme que le curé prenait l’affaire au sérieux et ne différerait pas de s’en occuper.
Le reste de la journée s’est écoulé sans événements notables. Mme Dufoyer paraissait souffrante mais, pour ne pas inquiéter son mari, elle gardait le silence. Le docteur et moi, nous avons fait, à trois reprises, le tour de la maison et nous avons examiné les murailles avec soin. Puis nous avons exploré à fond toutes les chambres, la cave et le grenier, sondé les moindres recoins. Nulle part nous n’avons rien découvert de suspect. C’était une vieille bâtisse encore solide, et voilà tout.
Le soir, je dus m’en aller, étant, je vous le rappelle, attendu dans les Pyrénées. Le docteur me fit la conduite jusqu’à la gare. Mais, à chaque instant, il laissait tomber la conversation ou ne répondait que d’une façon distraite à mes efforts pour le détourner de l’idée fixe qui le tenait. La dernière phrase qu’il me dit sur le marchepied du wagon où je pris place fut celle-ci : — J’ai le pressentiment que tout cela finira mal !…
Je me tus. Après un petit silence, l’abbé Cerny me demanda : — Et, par la suite, vous n’avez pas eu la solution du problème que vous laissiez en suspens ?
— Mon Dieu non !… D’abord, je n’ai jamais eu le loisir de retourner au village. En outre, quoique le docteur m’eût promis de m’écrire ce que donnerait l’enquête du curé, il n’en a rien fait. Moi-même, n’étant guère épistolier, j’ai négligé de m’informer. J’ai su seulement, et encore d’une façon indirecte, que sa femme était morte à la fin de septembre juste un an après ma visite, que Dufoyer quitta le pays le lendemain des obsèques et que la maison, remise en vente, ne trouvait pas d’acquéreur.
Quelque chose m’est pourtant resté de cet épisode : je gardais, au fond de ma mémoire, l’intonation désespérément suppliante des plaintes émises par la Présence. Un soir d’oraison contemplative, elle me revint si forte qu’elle m’induisit à réfléchir sur la triste condition des défunts dont aucun membre de l’Église militante ne se soucie plus. J’en ressentis tant de pitié que je pris, devant Dieu, l’engagement d’une prière quotidienne pour l’âme la plus abandonnée du Purgatoire. Et j’ai tenu parole.
III
UN RÊVE
Tandis que le vent d’hiver renforçait sa plainte inapaisable autour de notre gîte, nos pensées continuaient à errer parmi les morts. Plus encore : nous nous sentions en famille avec eux. Aussi, le frère et moi, nous avons prêté une oreille attentive quand l’abbé Cerny nous dit tout à coup : — Je vous le répète, ce n’est pas la première fois que les âmes du Purgatoire m’investissent. Je vais vous rapporter un rêve que je fis il y aura bientôt trois mois et qui recèle, je crois, un grave enseignement. Certes, il serait puéril de considérer tous les rêves comme des phénomènes d’ordre surnaturel. La plupart proviennent d’un résidu d’impressions enregistrées, plus ou moins consciemment, au cours de notre existence journalière et flottant à l’aventure sur les ondes de notre sommeil. Ceux-là s’effacent dès le réveil et nous n’en gardons aucun souvenir. Mais il en est d’autres qui semblent nous être envoyés par Dieu. Les images qu’ils impriment en nous offrent une précision, une logique, un enchaînement et une force d’évidence très distincts du pêle-mêle de sensations incohérentes, absurdes ou même monstrueuses qu’engendrent les rêves ordinaires. Au surplus, l’Écriture Sainte nous fournit maints exemples de songes prémonitoires ou symboliques par lesquels Dieu a daigné avertir ou instruire des âmes. Nous n’avons donc pas de motif de tenir, a priori, pour un caprice de notre imagination tel rêve présentant les conditions que je viens d’énumérer et dont s’ensuit un grand bien pour notre vie intérieure. Celui que je désire vous narrer, il n’est peut-être pas téméraire de le classer dans cette catégorie.
L’abbé se recueillit quelques instants puis reprit en ces termes : — J’avais un frère jumeau dont la vocation pour l’état militaire s’est dessinée dès son enfance. A dix-huit ans, il s’engagea dans l’infanterie de ligne, devint rapidement sous-officier, passa par l’école de Saint-Maixent et, à sa sortie, fut nommé sous-lieutenant dans un bataillon de chasseurs à pied. Il possédait de grandes qualités mais, par contre, certains défauts inhérents à son tempérament sensuel et qu’il ne tarda pas à cultiver avec une déplorable complaisance au lieu de les combattre. Pourtant, nous avions reçu une éducation des plus chrétiennes. Mais, de bonne heure, il en négligea les principes et, sitôt qu’il lui fut loisible de satisfaire ses penchants, il délaissa la pratique religieuse pour s’adonner, sans mesure, à son goût des liaisons coupables.
Je n’ai pas besoin de vous décrire par le menu le chagrin que me causait sa conduite. Je fis bien des efforts pour le tirer de l’ornière boueuse où il s’enlisait de la sorte. Comme il tenait garnison assez loin de ma résidence, toutes les lettres que je lui écrivais contenaient ma désapprobation très nette de ses égarements et un rappel des saintes vérités que nos parents défunts nous inculquèrent. Je me gardais, d’ailleurs, d’y mettre de l’acrimonie. Au contraire, ne cessant de l’aimer beaucoup, je m’appliquais à le maintenir dans le sentiment que notre vive affection mutuelle me dictait mes reproches autant que mon devoir de prêtre. Ses réponses ne marquaient en rien que ces admonitions l’eussent importuné. Elles furent toujours chaudement fraternelles mais je n’y trouvai pas une ligne qui pût me faire espérer son amendement. Sur ce point, silence absolu. Je dus en conclure que, redoutant de m’infliger un surcroît de peine par l’aveu de sa persévérance dans la voie mauvaise, il préférait se taire plutôt que de feindre un repentir qu’il n’éprouvait pas.
Tels étaient nos rapports lorsque, trois mois avant la guerre, j’appris qu’il s’était attaché à une femme mariée d’un lien dont tout annonçait la durée. Jusqu’alors il se dispersait en des amours passagères où il ne recherchait que le plaisir des sens et où son cœur n’avait point de part. Mais, cette fois, il était conquis entièrement. Le plus triste, c’est que les circonstances favorisaient cette liaison : non seulement sa maîtresse lui rendait passion pour passion mais encore il n’y avait rien à craindre du mari, celui-ci se livrant à la débauche avec des souillons de carrefour et témoignant d’une totale indifférence quant à l’infidélité de son épouse. On m’a même affirmé qu’instruit qu’elle le trompait avec mon frère, il éclata de rire et déclara : — Elle a raison d’en prendre à son aise puisque je lui donne l’exemple !…
Combien je souffrais de voir mon frère courir de cette allure fougueuse à la perdition de son âme ! Que résoudre ?… Lui écrire plus fortement que je ne l’avais encore fait ? Je venais d’expérimenter que mes lettres ne l’avaient point persuadé au temps où il se contentait d’assouvir sa sensualité en des rencontres de hasard. Qu’obtiendrais-je maintenant que la possession d’une femme sans pudeur mais fort intelligente et fort belle, disait-on, semblait satisfaire en lui un idéal longuement poursuivi ?
Quoique extrêmement pris par mon ministère, je formai le projet d’aller vers lui le plus tôt possible. Qui sait si, de vive voix, mes représentations n’auraient pas plus d’effet que mes lettres ? Je voulus m’en donner la certitude et je calculai qu’une semaine me suffirait pour le voyage et le séjour auprès de mon frère. Je me préparais au départ quand la guerre éclata. Quel contre temps ! Il n’était pas douteux que son bataillon serait envoyé au feu sans délai. Comment le joindre auparavant ? Je n’en voyais pas le moyen et je vivais des jours d’angoisse. Sur ces entrefaites, je reçus un télégramme par lequel il me donnait avis que, traversant Lyon, il y passerait vingt-quatre heures et il me demandait de venir l’embrasser. Ah ! que la lecture de ce petit papier bleu me soulagea ! Je ne perdis pas une minute pour me munir des autorisations indispensables. Vu la mobilisation générale, ce ne fut pas très facile, mais je me débrouillai si activement que, le soir même, je montais dans le train.
A Lyon, je descendis dans un hôtel près de la gare. On m’y procura un commissionnaire que j’envoyai tout de suite à mon frère avec un billet lui mandant que je me tenais à sa disposition, soit que je l’attendisse dans ma chambre, soit que j’allasse le trouver au fort de la Duchère où le bataillon complétait son effectif.
Mon message expédié, je m’exhortai au calme, et j’essayai de prier. Mais je ne parvenais à me recueillir tant je me sentais écartelé entre mon devoir qui me commandait d’éclairer mon frère sur le péril encouru par son âme et ma tendresse qui m’incitait à ne lui donner que des témoignages d’affection sans réserve. Si brève serait cette entrevue — peut-être la dernière que nous aurions en ce monde !…
Grâce à Dieu, je n’eus pas longtemps à me labourer de la sorte. Deux heures après avoir reçu ma lettre, mon frère ouvrait la porte et me tendait les bras. De quel cœur nous nous sommes accolés ! Je riais et je pleurais à la fois. Lui n’était pas moins ému. D’abord nous avons échangé des phrases décousues où débordaient nos sentiments réciproques. Mais, hélas, dès que nous en vînmes à des propos plus suivis, il me fallut reconnaître qu’un abîme s’élargissait entre mon état d’âme et le sien. Je ne me rappelle plus par quelle voie je fus amené à lui dire que je savais sa liaison. Ce dont je me souviens cruellement c’est de l’expression rigide que prit son regard et du mouvement hostile qui le fit s’écarter de moi quand je le suppliai de se rendre compte que cette passion désastreuse le mettait hors de la loi divine.
Il eut un geste coupant pour m’interdire de continuer : — Tais-toi, proféra-t-il d’une voix sèche, ne cherche pas à m’influencer, tu échouerais. Sache seulement que si je reviens de cette guerre, celle que j’aime divorcera et je l’épouserai.
— Charles, m’écriai-je, as-tu donc perdu toute croyance en Dieu ?
— Que j’aie conservé la foi ou non, cela me regarde. Mais retiens ceci : mon amour c’est ma vie. Y renoncer ce serait me suicider…
Il ajouta des paroles si acrimonieuses sur ce qu’il appelait « mes idées de prêtre » que j’aime mieux ne pas les répéter.
Étant l’un et l’autre de caractère impétueux, si je lui avais répliqué sur un ton analogue, une querelle d’une violence qui, à cette minute, aurait eu quelque chose de fratricide pouvait éclater. Dieu me donna la force de me maîtriser. Je saignais en-dedans mais je cachai ma blessure. D’ailleurs peu importait que je fusse blessé !… Comme m’adressant à moi-même, je me contentai de murmurer : — Est-ce donc pour nous heurter si douloureusement que nous nous sommes rencontrés ? Le temps s’écoule d’une façon irréparable et voilà que nous l’employons à nous faire du mal !… Charles, nous séparerons-nous ainsi ?
Il parut touché. Néanmoins, il se tenait sur la défensive car il répondit : — Cela dépend de toi. Promets-moi de ne plus faire aucune allusion au sujet qui nous divise et pendant le peu d’instants qui nous restent à passer ensemble, je me charge de te prouver que je t’aime toujours autant.
— Ton âme m’est trop chère pour que j’accepte cette condition, dis-je en sanglotant, j’aurais beau te promettre mon silence sur ce point, je sais que je manquerais à mon engagement. Songe, je t’en conjure, que si je t’obéissais, ce serait, devant Dieu, comme si je plantais un poteau indicateur, à ton intention, sur la route qui va en enfer.
— Alors, reprit Charles en se dirigeant vers la la sortie, nous n’avons plus rien à nous dire… Adieu !
Sur le seuil, il s’arrêta. J’espérais un revirement providentiel. Mais, avec une inflexion de voix d’une étrange douceur, il dit simplement : — Prie pour moi, mon ami…!
— Ah ! tu n’avais pas besoin de me le demander !
Et je m’élançai vers lui. Mais déjà, il était de l’autre côté de la porte et je l’entendis descendre précipitamment l’escalier.
Une heure plus tard, le cœur brisé, l’esprit en désarroi, je quittai Lyon.
Les jours suivants, ma pensée revenait sans cesse à Charles. Récapitulant les péripéties de notre brève entrevue, je m’empoisonnais du sentiment amer de mon impuissance à le sauver. A quelle profondeur sa passion le possédait ! J’ai beaucoup confessé ; j’ai donc eu souvent affaire à des infortunés que rongeait cette démence qui prend son origine dans une soumission servile à l’instinct : le culte idolâtrique de la femme. Mais l’exemple que me fournissait mon pauvre frère surpassait tous les autres. A force de ressasser cette idée, mon jugement se faussait ; je me sentais tout faible, prêt, par instants, à lui faire savoir que, selon son désir, je ne lui parlerais plus jamais de sa conduite. Mais alors il me semblait entendre le sinistre éclat de rire du Malin désormais assuré que nul ne libérerait cette âme du filet aux mailles de feu où il la tenait captive. Et je m’écriais : — Si je renonce, que répondrai-je à Dieu quand il me demandera : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Ce réveil de conscience finit par l’emporter d’une façon décisive. Je rejetai avec horreur toute velléité de m’avouer vaincu. Et, aussitôt, l’inspiration me vint d’aller au front pour y mériter le salut de Charles. Cette grâce me fut octroyée. Depuis, en assistant ceux qui s’offrent au danger perpétuel d’une mort subite, je tâche de compenser devant Dieu les égarements de mon frère bien-aimé…
Maintenant, voici mon rêve.
Ce soir-là, comme, couché sur la paille de l’écurie où cantonnait notre ambulance, je commençais à m’assoupir, la dernière phrase que Charles m’avait dite me revint fortement à l’esprit : Prie pour moi, mon ami ! Elle signifiait, à coup sûr, qu’il n’était pas perdu sans rémission puisque, malgré notre mésentente, il gardait assez de foi pour admettre que mes prières plaideraient sa cause au tribunal de Dieu. Cette pensée me fut un réconfort. J’en avais besoin car, n’ayant aucune nouvelle de lui, depuis plusieurs semaines, sachant seulement que son bataillon avait pris part à la victoire de la Marne et combattait récemment sur l’Yser, je vivais dans une anxiété continuelle à son sujet. Je m’endormis en formulant le désir d’apprendre bientôt ce qui lui était advenu.
Alors, il me sembla que j’étais transporté ailleurs… dans une plaine immense où il n’y avait ni routes, ni sentiers, ni fleuves ni ruisseaux, ni arbres, ni végétations quelconques, ni le moindre vestige d’un travail accompli par la main de l’homme. C’était une effrayante solitude où régnait la chaleur d’une fournaise inextinguible et sur laquelle s’étendait une morne lueur crépusculaire dont la teinte rougeâtre donnait l’impression d’une nappe de sang diffusée dans un océan de brouillard.
D’abord, une tristesse écrasante me ploya l’âme. Je me croyais à jamais abandonné dans ce désert. Mais lorsque je regardai autour de moi, je m’aperçus que je n’étais pas seul. Des apparences diaphanes m’environnaient — pas tout à fait des ombres, car une sorte de rayonnement très faible émanait d’elles, comparable au reflet, mi-voilé par un nuage, d’un astre infiniment lointain. Toutes étaient tournées ou plutôt tendues vers un segment de l’horizon comme si, là-bas, allait naître la pleine lumière. Quelques-unes paraissaient déjà l’entrevoir mais moi, mes regards se heurtaient à des ténèbres qui bornaient les confins de la terre et du ciel. Renonçant à les percer, j’examinai attentivement les ombres qui m’étaient le plus voisines. J’avais le sentiment d’une corrélation avec elles et pourtant je n’en reconnus aucune. Leurs visages étaient si vagues ! On eût dit, à l’avers de très anciennes médailles, des effigies rendues presque indistinctes par l’usure.
Je demandai : — Où suis-je donc ? Nulle parmi les ombres ne manifesta qu’elle m’avait entendu. Mais une voix intérieure me répondit : — Tu es en Purgatoire.
Je ne m’étonnai ni ne m’alarmai. Ainsi qu’il arrive dans les rêves, je trouvais ce Surnaturel — tout naturel. Cependant un incident ne tarda pas à se produire qui me remua jusqu’au plus intime de mon être. Les ombres, sans paraître toutefois avoir soupçonné ma présence, s’écartèrent de moi. Elles se mirent en marche vers ce point mystérieux qui les attirait d’une façon irrésistible et elles se fondirent dans l’atmosphère torride où nous étions immergés. Je me disposais à les suivre lorsque j’en fus empêché par la survenue d’une âme qui me barra le passage. Celle-ci me voyait. Elle s’arrêta net pour me fixer. Deux flammes, jaillies de ses prunelles, lui éclairèrent le visage d’une façon si intense que, sans erreur possible, je reconnus mon frère Charles !…
Cloué sur place, la gorge serrée, le cœur tressautant, je m’efforçai de crier son nom. D’un geste, il m’imposa silence. Alors, non par l’ouïe mais au-dedans de moi, je l’entendis murmurer : — Je suis mort cette nuit… Prie pour moi !
Simultanément, je fus averti que, jumeaux sur terre, en Purgatoire nous n’avions qu’une âme. C’est pourquoi, bien que Charles n’articulât plus une seule syllabe, j’éprouvais ses souffrances comme lui-même les éprouvait. Elles étaient doubles. D’une part, un feu, d’une ardeur toujours croissante le consumait, rongeait, comme un vitriol implacable, les taches laissées par ses péchés. D’autre part, l’amour de Dieu, le désir de le posséder dans l’Absolu le calcinait au point qu’il n’est pas de soif d’ici-bas qui puisse lui être comparée. Ensuite, je sentis la réalité de ce que j’avais naguère appris par la foi — ceci : comme toutes les âmes du Purgatoire, Charles ne pouvait rien pour abréger la durée de sa pénitence. C’était uniquement par les prières des fidèles en état de grâce et appartenant à l’Église militante qu’une telle faveur lui serait consentie. Et l’attente éplorée de cette intercession constituait une troisième torture…
Dès que je fus tout imprégné de son supplice, Charles leva la main et me désigna l’horizon et, aussitôt, là où je n’avais perçu qu’une muraille de nuit opaque, je vis se dresser une cathédrale tout en or radieux. Elle brillait comme dut briller l’étoile qui conduisit les Mages à la crèche de Bethléem. Il n’est pas de chiffre capable d’évaluer l’effrayante distance qui nous en séparait. A ce moment, notre fusion l’un dans l’autre prit fin. Charles eut un sourire de gratitude mélancolique car il lisait en moi que, jusqu’à mon dernier souffle, toutes mes énergies se voueraient à solliciter pour lui la Miséricorde divine et à l’assister de mes oraisons durant son long, si long voyage vers la Béatitude éternelle. Puis un rideau de brume embrasée se déroula entre nous… Tout disparut et je me réveillai, ruisselant de larmes.
Pendant toute cette journée et celle du lendemain, je restai sous l’influence de mon rêve. Sans arrêt, je me posais des questions douloureuses : ce songe figure-t-il un avertissement venu d’En-Haut ? N’est-ce qu’un cauchemar où se condensèrent mes préoccupations depuis des semaines ? Par-dessus tout, je me demandais si mon frère était encore de ce monde.
Le matin du troisième jour, je reçus une lettre signée de l’aumônier volontaire qui accompagnait son bataillon. Elle m’apprenait la mort de Charles ! Menant ses hommes à l’attaque d’une tranchée allemande, il avait été transpercé d’un coup de baïonnette et il n’avait survécu que peu de temps à sa blessure. Et cela s’était passé dans la nuit et à l’heure où lui-même m’annonçait son entrée en Purgatoire…
La missive de l’aumônier se terminait par ces lignes qui se gravèrent en moi de telle sorte que je puis les répéter sans crainte d’en déformer le sens : « Je me suis tenu près de votre frère jusqu’au dénouement. Tant que se prolongea son agonie, je lui ai prodigué toutes les consolations religieuses dont je suis capable. Il avait sa connaissance ; il m’entendait mais, le sang l’étouffant, il ne pouvait me répondre. Pourtant, au moment suprême, il se souleva de terre ; une expression d’humilité adorante lui éclaira la figure ; il se frappa la poitrine et réussit à émettre ce seul mot : Confiteor ! Puis il retomba et tout fut fini… Je crois ne pas me tromper en affirmant que Dieu lui a octroyé l’entière contrition de ses fautes… »
L’abbé Cerny inclina le front et entra dans une méditation profonde que, pleins de sympathie et de respect, nous nous gardâmes de troubler. Enfin, relevant la tête, il s’écria : — Louanges à Dieu ! Charles expie mais il est sauvé. Il dépend de moi d’obtenir pour son âme une réduction de peine, Maintenant, accourez souffrances et occasions de sacrifices — je suis prêt !…
IV
LES HIRONDELLES
Le frère Placide a écouté avec la plus grande attention le récit de l’abbé Cerny et le mien. Je ne m’en étonne point, sachant que la communauté où il fit profession s’adonne spécialement à la prière perpétuelle pour les âmes du Purgatoire. Je pressens que, dans la sainte clôture qui le garda tout à Dieu depuis l’âge de dix-sept ans, il a reçu des lumières de choix. Aussi, je ne tarde pas à lui dire :
— Maintenant, mon petit frère, c’est à votre tour de parler.
Il se trouble ; il rougit. Se mettre en évidence lui déplaît si fort que mon invitation l’effarouche. Cependant, comme l’abbé Cerny vient à la rescousse, il finit par nous répondre : — Je crois avoir appris quelque chose sur les âmes du Purgatoire mais je suis tellement gauche et je m’exprime si mal que je ne puis guère vous le rendre.
— Ne vous inquiétez pas. Dites-le comme vous l’avez senti et ce sera très bien.
Visiblement, mon affirmation ne suffit pas à le rassurer. Toutefois, pour ne pas nous désobliger, il fait un effort sur lui-même et c’est avec une entière simplicité qu’il nous rapporte ce qui suit :
— Vous savez qu’au monastère, nous avons chacun notre cellule. Nous n’y résidons guère que la nuit car, du réveil au coucher, nous sommes pris par les offices liturgiques et le travail manuel. Eh bien, un soir, à peu près un mois avant la guerre, je venais d’y rentrer pour prendre mon repos. Ainsi qu’il est de règle, j’avais quitté mes souliers et ma ceinture et je m’étais étendu sur la paillasse piquée qui, avec un traversin de varech, constitue notre couchette…
— Je connais, interrompis-je, c’est à peu près aussi moelleux qu’une table de granit !
Le frère rit doucement : — Peut-être, reprit-il, mais je puis vous certifier que, d’habitude, cela ne m’empêche pas d’y dormir à poings fermés. Ce jour-là, il n’en fut pas de même. Depuis le matin, régnait une chaleur orageuse qui accablait et énervait à la fois. Des nuages de plomb couvraient le ciel, pesaient de plus en plus bas et, comme nous étions en pleine canicule, il n’y avait pas à espérer que quelque fraîcheur naquît avec l’aube. Je suffoquais. Quoique je m’appliquasse à ne pas bouger, j’avais le corps trempé de sueur. Je l’avoue : j’aurais quitté bien volontiers ma tunique et mon scapulaire, échangé ma grosse chemise de bure contre du linge sec. Mais ce nous est interdit puisque nous sommes là pour réparer et que nous avons fait vœu de pénitence à l’intention de secourir les défunts qui expient, dans l’autre monde, le trop de complaisance qu’ils donnèrent à leur bien-être ici-bas.
Je me sentis bientôt si mal à l’aise que je ne pus y tenir. Je mis les pieds sur le carreau, je me traînai vers la fenêtre grande ouverte et je m’agenouillai le front appuyé contre le bois vermoulu du chambranle. J’aspirais d’une bouche avide l’air extérieur. Mais il ne m’apporta nul soulagement car, au dehors comme dans la cellule, l’atmosphère, d’une noirceur rigide, semblait provenir d’une forge où l’on aurait entretenu un sombre brasier dont le souffle me calcinait les poumons.
J’essayai de prier. Comme nos constitutions nous prescrivent de le faire lorsque nous nous réveillons la nuit, je murmurai : — Fidelium animae requiescant in pace… Mais ce ne me fut qu’une formule machinale. Et même elle me parut si dépourvue de sens que j’éprouvais une sorte de dégoût à la rabâcher. C’est que je passais par une de ces minutes de dépression corporelle dont le Diable, toujours aux aguets, sait si bien profiter pour nous lacérer l’âme et y semer des orties.
Affaissé comme je l’étais, je ne réalisai pas le danger de cet assaut. Sous l’influence démoniaque, d’un cœur débordant d’amertume, je m’écriai : « A quoi bon ces prières ?… A quoi bon cette pénitence ?… A quoi bon vivre ?…
Et je ne cherchais pas à enrayer l’esprit de révolte qui s’efforçait d’abolir en moi la grâce de la vocation religieuse. Haché comme un fétu par la grêle, je balbutiai : — Je ne peux pas, je ne peux pas lutter davantage !… Et, je me laissai choir tout de mon long sur le sol, répétant ce que me dictait la voix sardonique de l’Ennemi : — Tout ce que tu entrepris, avec tant de joie, pour le salut des âmes, est totalement inutile !…
Or, voyez la bonté de Dieu ! Tandis que, prostré de la sorte, versant des larmes et me tordant les mains, je m’enfonçais, sans réagir, dans ces ténèbres affreuses, voici qu’une lumière éblouissante envahit tout à coup la cellule. J’ouvris les yeux, je me relevai, d’un bond je courus à la fenêtre. Ce que je découvris alors m’émerveilla jusqu’à l’extase.
La croisée donnait sur une partie assez limitée du jardin entourant le monastère. Directement au-dessous, le regard se posait sur des planches de choux et de salades. Vingt mètres plus loin se dressait une rangée de cyprès si serrés qu’ils formaient une cloison au delà de laquelle il était impossible de rien apercevoir. C’était, du moins, l’aspect du lieu tel qu’il se présentait journellement à ma vue. Mais, maintenant, ces choses avaient disparu. A la place, un immense verger s’étendait où l’herbe d’un vert éclatant, moiré de reflets vermeils, se parsemait de larges fleurs où chatoyaient toutes les nuances du prisme. Çà et là, des arbres étendaient leurs frondaisons. Je ne pus en déterminer l’espèce car ils étaient chargés d’hirondelles au point qu’on ne distinguait plus le feuillage. Sur l’ensemble, un ciel bleu d’une profondeur inouïe et une clarté solaire si intense et si pure à la fois que je ne me souvenais pas d’en avoir connu de semblable, même aux jours les plus beaux de l’été. Et ce paysage et cette lumière me furent plus réels que toute réalité perçue par les yeux du corps. En effet, j’avais l’intuition que c’étaient les yeux de mon âme qui absorbaient cette féerie.
Les hirondelles chantaient éperdument. Oh ! ce chant !… Ce n’était pas leur gazouillis coutumier, mais un hymne de joie qui exprimait une reconnaissance infinie, une félicité sans bornes. Frais comme l’eau d’une source sous-bois, pénétrant comme un parfum de tubéreuse, aérien et subtil !… Mais pourquoi chercher des comparaisons ? Cela dépassait tout ce que nos sens, rendus infirmes par le péché, peuvent s’assimiler — tout ce que notre esprit, entravé par la chair, peut concevoir.
Et le chant disait : Gloire à Dieu au plus haut des cieux !…
A écouter, dans le ravissement, cette action de grâces, il me fut appris que ces hirondelles signifiaient les âmes du Purgatoire dont les prières de la communauté avaient obtenu la délivrance. Avant leur migration définitive vers la béatitude éternelle, Dieu permettait qu’elles me révélassent que mes oraisons, ma vie pénitente, à moi pauvre moine si imparfait, et jusqu’à mon agonie entre les griffes du Démon, n’avaient pas été en vain.
Alors, mon cœur se dilata, s’épanouit comme une rose de mai ; je riais, je pleurais des larmes d’allégresse, je chantais, moi aussi : Gloire à Dieu !…
Enfin les hirondelles se levèrent toutes, déployèrent leurs ailes, montèrent vers les hauteurs radieuses où, chantant toujours, elles se perdirent en Dieu. Ah ! que j’aurais voulu les suivre !…
Le frère Placide n’ajouta rien. L’abbé Cerny et moi, nous ne fîmes aucun commentaire. Et qu’aurions-nous pu dire ? Nous étions transportés, comme lui, loin de ce triste monde : ce qu’il avait vu, nous devenait sensible et nous prenions pleinement conscience qu’il est salutaire, à quiconque se veut ami de Jésus, de souffrir avec nos sœurs pathétiques : les âmes du Purgatoire.
La nuit a passé. Un petit jour blafard colle maussadement sa face aux vitres. Le vent ne souffle plus, mais la pluie redouble. Étendus côte à côte sur le plancher, nous commençons à nous assoupir quand une canonnade enragée nous force de déclore les paupières. Nos 75 lancent des aboiements secs. Au loin, dans le brouillard, les grosses pièces allemandes leur répondent par de lourds grognements enroués. Allons : le sang ruisselle comme il a ruisselé hier, comme il ruissellera demain. Et les âmes des morts tourbillonnent parmi les rafales homicides : — Priez pour nous ! Priez pour nous ! implorent-elles.
Nous prions…
BRÈVES ÉTAPES DU VOYAGEUR ÉCLOPÉ
Portant ma croix, j’ai suivi la voie douloureuse en mémoire du Maître. La trace de ses pas restait empreinte en lumière sur les pavés obscurs. Elle brillait si fort que souvent je faisais halte pour l’admirer et la vénérer. Alors mon cœur brûlait de Son Amour. Et me retournant vers vous, je vous criais : « Ne monterons-nous pas tous ensemble jusqu’au Calvaire ? »
Lapillus.
ARGUMENT
Amis très chers, dont la sollicitude m’assiste fraternellement depuis tant d’années qu’il plut à Dieu de m’appliquer à Le servir par des livres, variés quant aux sujets qu’ils traitent, semblables quant au désir de Le faire aimer davantage, il faut que je vous confie ma fatigue.
Lorsque je commençai le présent volume, j’avais conçu le projet d’y réunir des narrations où des faits de vie intérieure vous seraient exposés dans une forme analogue à celle choisie pour le chapitre que vous venez de lire. Or, j’y dois renoncer et voici pourquoi : le mal chronique dont je suis atteint va s’aggravant ; ses redoublements journaliers m’enlèvent la possibilité de fournir un travail continu. Et, sans continuité dans l’effort, comment mener à bien des récits où tout s’enchaîne ? L’esprit le voudrait — le corps regimbe et reste sourd aux injonctions d’une volonté qui, elle, ne fléchissait pas.
A vingt reprises, après avoir longuement réfléchi à la tâche que je m’étais fixée, j’ai pris la plume. Mais à peine avais-je tracé quelques lignes qu’une douleur lancinante m’obligeait de tout laisser pour m’étendre, pendant des heures, sur ma chaise longue. D’autres fois, une si grande faiblesse me tenait qu’il n’y avait même pas à tenter la rédaction d’une page. C’était, tout au plus, si je pouvais me traîner à la messe quotidienne. Et, au retour, je devais ou prendre le lit ou, demeurant sur pied, me résigner à l’inaction.
Ce sont là, vous en conviendrez, des nœuds gordiens où le glaive d’Alexandre s’ébrécherait. D’autre part, je respecte trop mon art pour me contenter de vous soumettre des esquisses imparfaites alors qu’il est de mon devoir de vous offrir des tableaux auxquels j’aurais donné tous mes soins.
Vous donc, qui m’aimez comme je vous aime, qui priez pour moi comme je prie pour vous, acceptez, faute de mieux, ces notes éparses, disjecta membra, où je me suis efforcé de vous confirmer dans la certitude que le Royaume de Dieu est en nous et qu’il serait vain de le chercher ailleurs. Fruits spontanés de l’oraison, méditations sur des textes sanctifiants, appréciations sur le temps présent d’après des lectures profanes, je les assemble en une sorte de petit calendrier dont les feuillets vous rappelleront votre compagnon de route quand il vous aura quitté pour le Purgatoire. Et ainsi, vous pourrez attester que, jusqu’à son dernier souffle, il marcha les yeux fixés sur le Bon Maître lumineux et sanglant — tel qu’il daigne nous apparaître au sein des ombres qui couvrent ce monde en proie aux précurseurs de l’Antéchrist.
JUIN
Dans l’octave de l’Ascension. — Cette année, la fête de l’Ascension se célébra le 26 mai. Une impression reçue ce jour-là fut si forte qu’elle persiste en moi après une semaine écoulée. Il faut que je la note.
J’assistais à la messe dans la chapelle des Dominicaines gardes-malades, humble petit sanctuaire où je sens si profondément que Notre Seigneur aime à résider, pauvre parmi ses filles servantes des pauvres ! Pour suivre la liturgie, je venais d’ouvrir mon paroissien. Mais avant que mon regard se fût posé sur le texte, une phrase me naquit dans l’âme et l’absorba totalement, de sorte qu’elle m’empêcha de lire et même d’entendre le chœur des religieuses qui chantaient l’Introït. La voici : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
On se souvient qu’elle se trouve au XIIe chapitre de l’Évangile selon saint Jean. Jésus la formule, à cet endroit, pour annoncer son crucifiement d’où résultera notre rachat. Mais l’office de l’Ascension ne la cite nulle part. Du reste, ce n’est pas sur le moment que je fis cette remarque. La phrase, se renforçant, se répercutant à tous les échos de mon âme, ne me laissait pas le loisir de raisonner à son sujet. Plus encore, elle me devint bientôt une image intérieure qui me représenta le Christ s’élevant vers le ciel — en croix. Toutefois, les ténèbres frémissantes qui surgirent lorsqu’il prononça la parole : Tout est consommé ne l’environnaient point. Une calme lumière émanait de lui et remplissait tout l’espace.
Cette image me demeura présente jusqu’à la fin de la messe. Elle était là lorsque j’allai recevoir l’Eucharistie ; elle était là durant mon action de grâces qui en fut exclusivement contemplative. Puis elle occupa ma pensée, d’une façon presque continuelle, jusqu’au dimanche dans l’octave où il me semble que le sens m’en fut donné. En cette même chapelle, après la lecture de l’Épître, je me remémorais ce que le chœur avait chanté le jeudi précédent : Dominus, ascendens in altum, captivam duxit captivitatem… Et je me dis : — Naguère, captif du monde, j’en fus délivré par la Croix. Maintenant, captif heureux de la Croix, je sens que Jésus m’attire, par elle, vers sa gloire. Si je reste l’homme de bonne volonté, elle m’attirera de plus en plus parce que je ne puis m’élever au-dessus de moi-même qu’en l’acceptant avec allégresse.
Alors je me mis à prier : — Seigneur, au temps de Noël, tandis que je vous adorais à Bethléem, j’ai vu l’ombre de la Croix se découper sur le mur de l’étable. Au temps de Pâques, j’ai vu les plis du linceul, abandonné par vous dans le tombeau, dessiner la Croix. Le matin de l’Ascension, je vous ai vu rayonner sur la Croix dans la Lumière incréée. Daignez me maintenir uni à vous par le sentiment que la grâce de votre présence est inséparable de la grâce de souffrir pour l’amour de vous et, en corrélation, pour l’amour de ceux qui vous ont perdu, de ceux qui vous cherchent et de ceux qui vous ont trouvé. Car, vous venez de me l’apprendre, ces deux mots : Rédemption, Ascension signifient une seule chose Là-Haut.
Pentecôte. — Voici une chambre plongée dans l’obscurité, la fenêtre et ses volets étant tenus rigoureusement clos. L’homme qui l’habite, s’il ne passe ses jours à rêvasser en une morne torpeur, s’occupe de ranger le pêle-mêle de meubles poussiéreux dont elle est encombrée. Vaine besogne car, comme il ne voit pas clair, il n’arrive qu’à augmenter le désordre. D’ailleurs il se rebute vite, d’autant plus qu’il respire mal en ce logis follement calfeutré où l’atmosphère, jamais renouvelée, se charge d’une myriade de corpuscules nuisibles qui lui encrassent les poumons. Et quelle odeur de renfermé ! Haletant et morose, il s’acagnarde alors devant le foyer, tout noir de suie ancienne, où un tison chétif achève de s’éteindre sous un amas de cendres.
Il dit : — Ce feu va mourir… Ensuite, je claquerai des dents mais je n’ai ni brindilles ni copeaux pour réveiller la flamme, ni bois pour l’entretenir. Et, je me l’avoue, je suis trop paresseux pour prendre la peine de refaire ma provision de combustible. Foin de l’effort !…
Cependant, à l’extérieur, le grand soleil darde de longues flèches d’or dont quelques-unes pénètrent par les fentes des volets et filtrent à travers la buée malpropre qui rend les vitres opaques. Si l’homme ouvrait tout, il recevrait, en surabondance, chaleur et clarté. Mais — foin de l’effort !…
Au dehors, souffle un vent joyeux tout embaumé des parfums de la vie. Si l’homme le laissait entrer, comme il assainirait la chambre, comme il en chasserait les miasmes, comme il stimulerait le prisonnier volontaire qui s’y engourdit et s’y hébète ! Mais — foin de l’effort !…
L’homme a soif. Il soulève sa cruche afin de se désaltérer et s’aperçoit qu’elle est vide. Devant la maison coule une fontaine intarissable dont le murmure parvient jusqu’à lui. Il n’aurait qu’à descendre et se pencher sur la vasque. L’eau qui la remplit jusqu’aux bords lui rafraîchirait la bouche et le cœur pour longtemps. Mais — foin de l’effort !…
Ainsi de l’âme que la grâce sanctifiante répandue par le Saint-Esprit sollicite et qui refuse de l’accueillir. Elle est en proie — comme dit Bossuet, — « à cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine ». Elle languit faute de lumière, faute de chaleur, faute d’air pur, faute de l’eau où s’imbiberait son aridité. Le Saint Esprit lui apportait toutes ces richesses et plus encore puisqu’il entretient en nous ce sentiment de la présence du Père et du Fils sans lequel nous ne pouvons être qu’un terroir infécond. Qu’on se rappelle cette strophe de l’admirable séquence au Paraclet conçue par Thomas d’Aquin :
Sine tuo numine
Nihil est in homine
Nihil est innoxium.
Elle définit en sa vigueur concise, l’état effrayant de l’âme réfractaire au Saint-Esprit. Bientôt, celle-ci devient inapte à le recevoir. Elle est désormais cet animal rivé à ses instincts pervers dont parle saint Paul dans la première épître aux Corinthiens. Et cela, parce que, tel jour où la Grâce se faisait plus pressante, son libre-arbitre ayant à choisir, en pleine conscience, entre Dieu et le diable, a choisi délibérément le diable. C’est aussi parce qu’elle a commis ce péché contre le Saint-Esprit dont Notre-Seigneur nous prévient qu’il ne sera jamais pardonné. Voilà l’histoire de bien des conversions avortées.
Mais la charité du Saint-Esprit est infatigable. Fût-ce au lit de mort, fût-ce à la dernière minute, il s’offre encore à l’homme qui se verrouillait, lui-même, dans le cachot de son orgueil. Que l’âme pécheresse, sentant alors son indicible solitude, invoque, avec la simplicité d’un enfant, le secours qu’elle avait si longtemps méprisé, Jésus lui dit : — Je ne te laisserai pas orpheline. Et il lui envoie le Consolateur.
Immédiatement, la pauvre âme découvre que les oripeaux bariolés, dont elle se glorifia durant tout son voyage sur terre, n’étaient que de sales guenilles. Elle s’en dépouille avec allégresse et — quelle que soit la date de son revirement — elle revêt la tunique de pourpre et d’or, tissée par les anges, que la Grâce illuminante lui tenait en réserve pour une suprême Pentecôte. Car ne vont en enfer que ceux qui l’ont voulu — jusqu’au bout…
Le lundi de la Pentecôte, je médite ces choses, un livre ouvert sur ma table : Vie de Marguerite du Saint-Sacrement, Carmélite de Beaune qui fut, au XVIIe siècle, la servante privilégiée de l’Enfant Jésus. Mes yeux s’arrêtèrent sur une page dont je transcris l’essentiel :
« Marguerite vit le double mouvement par lequel le cœur de Jésus se resserre afin de s’imprégner du divin Esprit dans le sein du Père puis se dilate afin de communiquer à l’Église, qui est son corps, la chaleur vitale qu’il avait produite pour lui-même. »
Glose magnifique d’une parole de Jésus rapportée au chapitre XII de saint Luc : — Je suis venu répandre le feu sur la terre et que veux-je sinon qu’il s’allume ?
Oui, c’est par une effusion du Sacré-Cœur que ce Feu vivifiant : le Paraclet, s’épanche dans nos âmes. Mais qu’arrivera-t-il le jour, peut-être proche, où presque tous les baptisés prendront pour guide Celui d’En-Bas, où il n’y aura plus qu’un petit troupeau pour suivre le Pasteur unique ? Il arrivera la fin du monde par embrasement. Et ce même Feu qui allumait en nous un foyer d’amour allumera l’incendie vengeur de la Justice divine…
Fructum in nobis. — En cette Fête-Dieu où le fruit de la Rédemption qui a nom : Sainte Hostie mûrit en nos cœurs d’une façon plus sensible, où son arome dissipe l’arrière-goût de la pomme vénéneuse que notre mère Ève cueillit au jardin d’Éden, j’éprouve une joie paisible à recenser les jours les plus heureux que j’ai connus ici-bas. Je me rappelle qu’ils me furent départis dans la solitude. Ce n’est pas du tout que je sois, comme quelques-uns se le figurent et même le publient, un être atrabilaire et peu abordable, un Alceste reclus dans une caverne dont les abords se hérissent d’orties contre le prochain et qui chérit la retraite misanthropique
Où d’être un ronchonneur on ait la liberté.
J’aime mes frères d’humanité et je plains ceux d’entre eux qui tâchent d’oublier qu’ils ont une âme en se mêlant, avec une folle persévérance, aux tumultes et aux sarabandes d’un monde dont la règle de vie se formule en ces mots : « Il faut être de son temps. »
Or si une époque se caractérise par l’agitation dans le vide, c’est bien la nôtre. Jamais le précepte de saint Paul : Nolite conformari huic saeculo ne fut davantage méconnu.
Pour moi, la grâce de Dieu — et non point mon mérite car je ne vaux pas grand’chose — fait que je ne me sens aucunement porté à prendre contact avec les gens d’affaires, les gens de sport, les gens de lettres, les gens du monde en général. De loin, je les regarde et cela fait que je prie pour eux fort souvent et avec le plus de ferveur qu’il m’est possible. Il arrive aussi que je ne puisse m’empêcher de rire un peu lorsque j’observe leur application à poursuivre des bulles de savon soufflées par le Diable et leur physionomie désappointée dès qu’elles leur crèvent entre les doigts. Mais que mes contemporains m’attristent ou qu’ils m’égaient, je suis en mesure de certifier qu’il n’entre point d’acrimonie dans les sentiments que je nourris à leur égard. Nous ne nous plaçons pas au même point de vue, eux et moi, et voilà ce qui nous sépare. Eux croient qu’il y a des réalités en dehors de Jésus-Christ, moi, la souffrance habituelle et l’amour de la solitude me maintiennent dans la conviction qu’il n’y a de réalité qu’en Lui. Je l’ai déjà dit et c’est, en somme, ce que signifient tous mes livres depuis plus de vingt ans qu’il plut à Dieu de m’ouvrir la porte de son Église. Permettez-moi de le répéter et de vous le démontrer une fois de plus en vous traçant un fusain des jours heureux que j’ai vécus dans la forêt, sur la route de Lourdes et dans les monastères. Ce faisant, je ne me donne pas comme un modèle à suivre. J’expose les raisons pour lesquelles je me conforme sans peine à la volonté de Dieu sur moi. Et rien de plus.
Dans la forêt. — Dès que mon âme eut reçu la Lumière unique, je pus m’écrier avec Dante : « Je me trouvais dans une forêt obscure ayant perdu la voie droite. Ah ! qu’il m’est pénible de dire ce qu’elle était cette forêt sauvage, âpre, épaisse, dont le souvenir renouvelle mon effroi. » Cela, c’était la forêt symbolique, la forêt aux taillis délétères où j’errais halluciné par ces bêtes fauves : mes passions et mes vices.
Lorsque les rayons de la Grâce illuminante chassèrent, ainsi qu’un brouillard empoisonné, les mirages qui constituaient cette sylve implacablement ténébreuse, quelle allégresse j’éprouvai, moi aussi, à saluer « l’heure où commence le matin, où le soleil monte avec ces étoiles qui l’accompagnaient quand le divin Amour leur donna, pour la première fois, le mouvement ! » Alors, je conçus l’espoir d’échapper « au lion, à la louve, à la panthère » qui m’avaient fasciné.
Toi, forêt palpable, forêt de Fontainebleau qui, même au temps de mes pires égarements, entretenais en moi le goût de la solitude, je te vis avec des yeux nouveaux. Tes sites, gracieux ou sévères, ne me furent plus seulement un ensemble de formes changeantes selon les saisons. Ils me devinrent des miroirs où se reflétait l’éternelle Beauté — la face de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Ils vivent dans ma mémoire ces jours de félicité, ces jours de transfiguration et d’oraison brûlante. Je ne cesse d’entendre les profonds feuillages chanter, d’une voix unanime, la gloire de mon Dieu. Voici les bouleaux qui frémissent comme des lyres éoliennes ; voici les chênes et les hêtres qui prolongent leurs graves accords ; voici les pins pensifs qui résonnent comme de grandes lyres ; voici toutes les frondaisons qui s’émeuvent au souffle du Saint-Esprit. Forêt, je suis loin de toi dans l’espace, mais tu peuples toujours ma vie intérieure et c’est par ton cantique perpétué que se grave souvent dans mon âme l’image de Jésus.
Comprenez-vous maintenant pourquoi rien ne m’est plus hors de cette radieuse présence du Bon Maître, pourquoi je me tiens à l’écart du monde, pourquoi j’ose répéter — moi, poussière et vermisseau — la parole de l’Apôtre : Je connais celui en qui j’ai cru et j’ai l’assurance qu’il me gardera en dépôt jusqu’à l’heure où il me jugera en juge équitable ?…
J’aime le Christ et le Christ daigne m’aimer, malgré mes imperfections innombrables. Et je me réjouis d’être compté parmi ceux de qui les gens du siècle disent avec un sourire méprisant : — Ils sont fous à cause du rêveur galiléen…
Sur la route de Lourdes. — En juin 1908, j’accomplis, du monastère de Ligugé, près de Poitiers, à Lourdes, le pèlerinage à pied dont j’avais fait le vœu dix mois auparavant. J’en ai raconté les étapes dans un livre qui, paraît-il, me suscita quelques imitateurs et me valut d’être gourmandé par certains critiques dont l’état d’âme ne coïncidait certes pas avec le mien.
— Quoi, me disait, en substance, l’un de ces porte-férule, vous avez parcouru des régions où abondent les monuments historiques et vous n’en soufflez pas un mot ! Quel voyageur incomplet vous fûtes !…
— Ah ! aurais-je pu lui répondre, il s’agissait bien de cela ! Au long du chemin, j’étais tout à la prière et, je l’avoue, mon bon Monsieur, lorsque j’entrais dans une église, c’était encore pour prier et non pour admirer les détails, peut-être fort remarquables, de son architecture. L’Immaculée me guidait vers sa grotte de Massabielle ; je marchais enveloppé du rayonnement de cette très pure Étoile et j’étais absorbé par la musique de l’Angelus qui n’arrêtait pas de carillonner dans mon cœur. Dès lors comment m’eût-il été possible de fixer mon attention sur les bâtisses périssables que la main de l’homme édifia ? J’emportais un volume avec moi, mais c’était le Petit Office de la Sainte Vierge et non pas le Guide du touriste. Tout cela vous explique ce manque « d’impressions d’art », dans le récit dont vous signalez doctement les défauts.
Pour vous, amis qui me lisez avec indulgence, je voudrais rendre l’allégresse qui me soulevait au cours de cette randonnée. Parti, le plus souvent, dès l’aube, aussi léger que si j’avais eu des ailes aux talons, j’abattais les kilomètres sans m’en apercevoir. Quoique, cette année-là, juin fût chargé d’orages dont les averses brusques me douchaient journellement, j’étais si joyeux de vivre dans la familiarité de Marie que, malgré l’atmosphère humide et pesante, je chantais tout le temps.
Oui, je chantais à pleine voix, les psaumes et les antiennes du Petit Office. Et quand j’avais fini, je recommençais ou bien je faisais alterner les strophes du Magnificat avec celles de l’Ave maris stella suivant les méthodes apprises chez les moines. Ou encore, lorsqu’il me fallait gravir une côte particulièrement rude, j’entonnais, pour me stimuler, cette sublime imploration : le Salve Regina.
J’ajoute que, pour comble de bénédictions, je jouissais d’une solitude à peu près complète. En effet, à cette époque, les routes n’étaient pas encombrées comme aujourd’hui de mécaniques puantes, poussant des cris de canard en détresse, portant des écervelés que possède l’étrange manie d’aller vite, vite, toujours plus vite. Il y avait si peu de piétons que je faisais des lieues sans croiser personne. Pas même de gendarmes en tournée, ce qui me convenait passablement vu qu’avant mon départ, ayant garni un portefeuille de pièces d’identité, je l’avais oublié sur ma table. Donc, je n’aurais pu prouver à ces braves gens que je n’étais pas un trimardeur professionnel.
A la traversée des villes et des villages, comme j’étais couvert d’un enduit où se mélangeaient l’huile qui, montée de mes chaussures, imbibait mon pantalon, la poussière et la boue, comme une vieille casquette défraîchie me coiffait et que mon veston s’avérait des plus râpés, mon aspect minable provoquait bien quelque étonnement. Mais sitôt qu’à ceux qui m’interpellaient, j’avais répondu que j’étais un pèlerin de Lourdes, deux fois sur trois, les figures se faisaient tout amicales. Dans les auberges où je passais les nuits, de délicates attentions me furent prodiguées. Ainsi, je pus le constater d’une façon touchante, le culte de la Sainte Vierge persiste dans beaucoup plus d’âmes que ne se l’imaginent les athées de carrière qui, au gouvernement ou ailleurs, s’appliquent à transformer le bon peuple de France en une cohue de verrats et de truies pour le plus grand profit du démon de la bestialité.
A travers tout, par-dessus tout, je me sentais le néophyte placé sous la protection de Marie. Cela se comprend. Quelques mois seulement avaient passé depuis mon entrée dans l’Église ; mon inexpérience faisait que m’engager dans la voie étroite qui monte à Jésus me semblait difficile et même quelque peu effrayant. Quiconque a connu cet état d’enfance spirituelle attestera combien alors on a besoin d’une tendresse vigilante qui soutienne et dirige nos pas incertains, qui nous relève et nous console après les chutes inévitables. Cette affection maternelle, la Sainte Vierge nous la prodigue. Elle accentue les progrès de notre initiation ; elle nous forme aux vertus qui feront de nous des athlètes capables d’aider son Fils à porter l’énorme fardeau de la Croix jusqu’au Calvaire. Éducation virile où n’intervient nul sentimentalisme affadissant, car cette Mère, concentrant au foyer de son amour la Sagesse éternelle, n’alimente notre débilité native que d’un lait dont la saveur recèle une saine et sainte amertume. Et c’est pour avoir accepté, d’un cœur docile, cette nourriture fortifiante que je marchais si allègrement sur le chemin de Lourdes…
Ma Grande Dame des lys, parce que tu m’obtins cette grâce — et tant d’autres à la suite ! — je répèterai tes louanges d’une lèvre inlassable. Tu apportas le pain de vie au pauvre scribe gisant sur un fumier, affamé de son Dieu sans le savoir. Tu daignas ensuite lui permettre de souffrir avec toi au pied de la croix où Jésus a saigné, saigne et saignera jusqu’au jour du Jugement. Gloire à ton Immaculée-Conception !…
Dans les monastères. — Et maintenant, voici mes jours les plus heureux de tous. Ce sont ceux où je savourai intégralement la solitude et le silence en Dieu chez les Trappistes. Hautecombe où je commençai Dans la lumière d’Ars, Lérins où j’écrivis Quand l’Esprit souffle, Septfons où je méditai Sainte Marguerite-Marie, toi enfin, Notre-Dame d’Acey où furent composés les Rubis du Calice, refuges de prière intense et de recueillement total, loin des tumultes imbéciles d’un siècle voué au règne de la Bête, quelle douceur j’éprouve à me remémorer les mois vécus entre vos murs ! Les additionnant, je constate qu’ils englobent une dizaine d’années qui certes furent décisives pour mes progrès dans la voie étroite. Aujourd’hui, ma santé ruinée ne me permet plus de m’évader du monde pour me retremper dans l’atmosphère des cloîtres cisterciens. Du moins, grâce à l’ascétisme que j’y appris, grâce à certain dévouement qui m’interdit de le nommer, grâce aussi aux âmes fraternelles qui m’assistent, j’ai pu enclore ma pauvreté de telle sorte que je continue à mener l’existence contemplative faute de quoi je ne serais qu’une chandelle éteinte. Cependant, parce qu’ils me connaissent, mes bienfaiteurs ne me taxeront pas d’ingratitude si je leur confie que, hors des monastères, je me sens toujours en exil.
Mais gardons-nous de nous plaindre : Dieu est le seul maître. Il daigne m’employer à Lui amener des égarés et des païens. S’il me prive des félicités de la vie claustrale, il m’octroie largement le bienfait de la souffrance purificatrice pour que j’applique sa sainte loi de réversion. Tout est bien puisque tout procède de sa munificence. Revenons, par la pensée, au monastère. En cette clôture dont les hôtes sont prévenus qu’ils ne doivent pas en repasser le seuil avant leur départ, toutes choses sont disposées pour que l’âme se rive à Dieu : les repas brefs et maigres, le sommeil abrégé, l’isolement dans une cellule ne contenant que les meubles indispensables et un ou deux livres de piété, l’assistance obligatoire à tous les offices sauf matines, l’exercice pris dans un jardin ou dans un parc plutôt négligés et que jalonnent des Crucifix et des statues de Saints modelés sans art. Donc rien n’y sollicite les sens. Les seuls colloques sont avec le Père-Hôtelier qui, une ou deux fois dans la journée, visite le retraitant, s’informe de ses besoins et lui apporte des instructions et des conseils. Au surplus, qu’on relise la description donnée par Huysmans dans En Route des règlements suivis à Notre-Dame de l’Atre. Elle est rigoureusement exacte et s’applique, avec d’infimes variantes, à toutes les Trappes.
Soyez persuadés que cette réclusion est tout à fait propre à sanctifier ceux qui s’y prêtent par esprit de pénitence ou pour cultiver en eux les grâces d’oraison…
Or, parmi les souvenirs de mes séjours prolongés au monastère de Notre-Dame d’Acey, il en est un qui me revient fortement tandis que je trace ces lignes. C’était en décembre. J’étais arrivé la veille de l’Immaculée-Conception et je ne repartis que le lendemain de Noël. Comme de coutume, chaque matin je me levais à trois heures, je descendais à l’église pour Laudes et je recevais la communion à l’une des messes qui se célèbrent vers quatre heures. Il faisait très froid et nul calorifère ne réchauffant les vastes nefs, on pourrait supposer que les Religieux et leur hôte, immobiles dans les stalles y étaient trop occupés à grelotter pour suivre la liturgie et s’en assimiler la substance. Eh bien, l’on se tromperait : l’atmosphère spirituelle était si brûlante que l’âme s’y embrasait, qu’elle réagissait sur le corps et l’empêchait de pâtir d’une température abaissée à plusieurs degrés au-dessous de zéro.
Je me rappelle, entre autres, une matinée où cet incendie d’amour divin m’envahit tellement que j’éprouvai la sensation de me consumer comme un cierge d’offrande au seuil du Paradis. C’était à l’action de grâces. Mêlé aux frères convers — dont les plus jeunes gisaient prosternés, le front sur les dalles — j’avais conscience de me perdre en Jésus-Christ. Articuler une syllabe, faire un geste m’eût été impossible. Le silence adorant qui emplissait l’église, il me semblait que c’était moi-même. Et ce bienheureux ravissement, dont rien ne saurait rendre la surnaturelle intensité dura longtemps car il était plus de six heures quand le mouvement me fut rendu pour regagner ma cellule !…
On comprendra sans peine que mon regret du monastère redouble lorsque j’évoque ce passé si proche où la Bonté infinie daigna me visiter moi, vile épluchure, avec tant de surabondance. Alors, j’habitais une terre de refuge s’élevant bien plus haut que les brouillards fétides qui flottent sur ce morne marécage : la société contemporaine. Alors tous les souffles du Ciel me caressaient. Alors, le soleil de la Sainte-Trinité me couvrait de sa lumière ineffable. C’est pourquoi mon âme se tourne sans cesse vers l’encens d’oraison qui brûle dans les monastères cisterciens. Et de cette odeur de sainteté je garde la nostalgie inguérissable.
JUILLET
Détachement. — Une phrase lue ce matin m’induit à réflexions[1]. La voici : « Le chrétien qui, dans sa vie intime, au lieu de viser à la perfection, s’accommode d’une honnête médiocrité et compte que celle-ci lui vaudra une petite place en Paradis, pourrait faire un assez mauvais calcul. Chaque jour qui passe, les obstacles accumulés par la faiblesse humaine, les constantes occasions de péché se chargent suffisamment de restreindre notre idéal. Si nous mettons au point de départ un idéal déjà restreint, si nous n’avons pour but que la médiocrité, nous risquons de tomber au-dessous du médiocre. »
[1] Je l’extrais, d’un bel article de M. Robert Havard, intitulé Tout ou rien et publié dans son journal bi-mensuel : Rome.
Combien exact ! Mais ceux que ne saurait satisfaire la routine d’une dévotion paresseuse échappent au péril. Tôt ou tard, pour les âmes éprises de vie intérieure, il arrive un moment où la présence de Dieu prend, en elles, toute son ampleur. Elles sentent que le Maître veut désormais les avoir à Lui sans partage. Simultanément, elles acquièrent une intuition si lucide de sa parfaite Beauté qu’elles se voient toutes difformes par comparaison. Alors, elles n’ont plus qu’une idée : se conformer à ce divin modèle. Leur but, c’est l’union avec Lui. Elles comprennent que pour y parvenir, il leur faut se dépouiller d’abord de tout attachement charnel aux choses périssables de ce bas-monde. Et elles subissent, avec une docilité joyeuse, l’opération qui, parmi de grandes souffrances et à travers une ombre indicible, les rendra propres à se fondre dans le Soleil absolu qui les attire.
La nuit d’épreuve se divise en trois phases : celle où les sens se purifient par l’ascétisme ; celle où l’esprit, renonçant aux fausses clartés de l’entendement humain, ne s’oriente plus que d’après cette étoile polaire qu’on nomme la Foi ; celle où, privée d’attraits sensibles, la Foi le dirige, par l’Espérance toute nue, vers la Charité totale.
Nuit ardente et glacée à la fois, nuit toute solitaire et à la fois tout près de Jésus crucifié, nuit de délivrance par la réclusion, nuit terriblement douloureuse et pourtant pleine de joies célestes ! Si tu en sors vainqueur de toi-même, ta récompense sera d’expérimenter vraiment ce que c’est que la possession de Dieu sur la terre. Dès lors, tu ne te résigneras à stationner encore un peu de temps parmi les hommes que pour Le faire aimer comme tu l’aimes ; ayant enfin saisi, en sa signification intégrale, cette parole du rédempteur : La Vérité vous rendra libres, âme maintenant sans entraves, tu chanteras avec saint Jean de la Croix :
Pendant une nuit obscure,
Embrasée d’un amour plein d’anxiété,
— Oh ! l’heureuse fortune ! —
Je sortis, sans être aperçue