ADOLPHE RETTÉ

LES
RUBIS DU CALICE

PARIS
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1924

Librairie A. MESSEIN, 19, Quai Saint-Michel, PARIS

DU MÊME AUTEUR

POÉSIES (1897-1904) : Campagne première, Lumières tranquilles, Poèmes de la forêt (Messein). 5 fr. 75
Une belle dame passa (Messein). 1 volume in-12. 5 fr. 25
Le Symbolisme (anecdotes et souvenirs) 1903 (Messein). 1 volume in-12. 6 fr. 75

ŒUVRES CATHOLIQUES

  • Du diable à Dieu, récit d’une conversion (Messein).
  • Le règne de la Bête, roman (Messein).
  • Un séjour à Lourdes, journal d’un pèlerinage à pied, impressions d’un brancardier (Messein).
  • Sous l’étoile du Matin, la première étape après la conversion (Messein).
  • Dans la lumière d’Ars, récit d’un pèlerinage (Tolra).
  • Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr (Téqui).
  • Quand l’esprit souffle, récits de conversions, Huysmans, Verlaine, Claudel, etc. (Messein).
  • Ceux qui saignent, notes de guerre (Bloud et Gay).
  • Sainte Marguerite Marie, vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après les documents originaux (Bloud et Gay).
  • Lettres à un indifférent, apologétique réaliste (Bloud et Gay).
  • Le Soleil intérieur, saint Joseph de Cupertino. Catherine de Cardonne, une Carmélite sous la Terreur, la Charité du malade (Bloud et Gay).
  • Louise Ripas, une privilégiée de la Sainte Vierge, préface de Mgr Landrieux, évêque de Dijon (Bloud et Gay).
  • Léon Bloy, essai de critique équitable (Bloud et Gay).
  • La Maison en ordre, autobiographie (Nouvelle librairie nationale).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE :
10 exemplaires sur vergé d’Arches
numérotés 1 à 10

No

TABLE DES MATIÈRES

Au lecteur

[15]

Chapitres

I.

Au bas de la montagne

[25]

— 

II.

Images du Confiteor

[35]

— 

III.

Sur une épître de saint Paul

[43]

— 

IV.

Un souvenir

[55]

— 

V.

En marge de l’Évangile

[61]

— 

VI.

Le Credo est une étoile

[73]

— 

VII.

Solidarité sainte

[95]

— 

VIII.

A la veille de souffrir

[127]

— 

IX.

Abel, le Patriarche et l’Ange

[135]

— 

X.

Avec les morts

[147]

— 

XI.

Pater noster

[163]

— 

XII.

Le royaume de la Paix

[177]

— 

XIII.

Miserere nobis

[185]

AU LECTEUR

Argentum et aurum non est mihi. Quod autem habeo hoc tibi do.

Actes des Apôtres III.

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela — tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne,

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Verlaine : Sagesse.

Lecteur, si tu ne vas à la messe que pour réciter, d’un esprit distrait et d’une lèvre machinale, les prières liturgiques ou pour obéir à la coutume, ferme ce livre : il n’a pas été entrepris à ton intention. Mais si la messe constitue pour toi l’action capitale de la journée, celle qui, autant que le permet la faiblesse de la nature humaine, rayonnera sur tes pensées jusqu’à l’heure du sommeil, feuillette ces pages. Peut-être y trouveras-tu quelques sarments qui alimenteront dans ton âme le foyer où s’entretient ton amour de Dieu. La plupart me furent donnés pendant les retraites fréquentes que je fais en une Trappe où il a plu à Celui que les hommes de ce siècle remettent sans cesse en croix de me laisser entendre les battements de son Cœur dans la solitude, dans le silence et dans l’oraison contemplative.

Permets que je te parle un peu de ce monastère.

Il s’appelle l’abbaye de Notre-Dame-d’Acey. La flèche svelte de son clocher le désigne au fond d’une grande plaine que limitent les premières pentes du Jura. Une rivière aux courbes multiples la traverse. Des prairies plantureuses alternent avec des vignobles et d’épais bois de chênes dont les frondaisons sévères s’emplissent d’ombre dorée au crépuscule. Ici règne une paix sanctifiée où s’efface le souvenir de villes vainement tumultueuses.

Fondée en 1138, sous Bernard III, comte de Bourgogne, qui lui donna des terres, l’abbaye connut, tour à tour, la prospérité et la décadence jusqu’à la Révolution qui chassa les moines, déroba leurs biens, ruina, en grande partie, l’église et les bâtiments conventuels. La communauté se reconstitua en 1872. L’église, relevant d’un style de transition romano-gothique, avait été achevée vers 1250. Elle fut restaurée, avec goût, discrétion et science, dans les premières années du XXe siècle. Les religieux qui occupent cette abbaye sont des Cisterciens de la Stricte Observance. Cela veut dire qu’ils pratiquent la réparation pour les folies du monde, le culte intense de la Vierge, la conformité à Jésus portant le fardeau de nos fautes — la règle pénitente que conçut le grand réformateur qui eut nom Saint Bernard.

Durant mes retraites, j’aime à suivre au moins une partie de l’office de nuit dans la stalle qu’on m’a permis d’occuper à gauche du transept, près de la porte qui donne sur l’entrée de la sacristie. J’arrive vers trois heures et demie du matin. En été, le jour point déjà. Mais en d’autres saisons, d’aube plus lente à naître, une vaste obscurité, propice au recueillement, descend de la voûte, noie les ogives et ne laisse soupçonner qu’à peine la blanche élancée vers le ciel des piliers. Clarté unique, la petite lampe, jamais éteinte, qui veille devant le tabernacle où Jésus repose, scintille faiblement à travers toute cette ombre et permet, par instants, de deviner un peu les ors éteints du Maître-Autel.

Dans le chœur invisible, les moines psalmodient Laudes. Voici qu’ils invitent la création entière à louer le Seigneur : les Anges et les Saints, le soleil et la lune, les étoiles, les abîmes des cieux, les nuages errants « parce que le Seigneur a établi des lois qui ne seront point violées ». Qu’ils louent de même le feu, l’eau, les souffles impétueux qui exécutent ses volontés. Qu’ils proclament son empire sur les puissants de la terre et les pauvres, les enfants et les vieillards, les jeunes gens et les jeunes filles « parce qu’il n’y a que Lui dont le nom soit au-dessus de toutes choses ».

Quel sublime prélude aux travaux, aux peines et aux prières du jour qui commence cet appel à la fois impérieux et suppliant à l’univers pour qu’il épanouisse, le cantique de sa gratitude jusqu’au pied du trône de Dieu !…

Bien souvent, j’ai entendu ce psaume, bien souvent, j’ai uni ma voix à celle des religieux qui le profèrent avec une telle ampleur d’allégresse. Toujours, il me semble être emporté par un fleuve de flammes adorantes vers les hauteurs ineffables où resplendit la Lumière incréée.

Laudes terminées, les messes particulières commencent tout de suite aux autels latéraux. Mêlé aux convers et aux frères de chœur qui n’ont pas encore reçu la prêtrise, je suis l’une d’elles. Et c’est alors, avant et après la communion quotidienne, dans le ruissellement du Sang divin sur l’autel, que me furent octroyées les oraisons et les méditations dont j’essaierai de te transmettre le souvenir. Fortifié par le Pain de Vie, je vais ensuite les développer au-dehors.

Au chevet de l’église, un sentier longe le cimetière où, sous d’humbles croix de bois noir, les ossements des moines défunts attendent la Résurrection. Une clôture d’ifs serrés l’enferme. Un haut Crucifix étend ses bras miséricordieux sur les tombes. Le chemin, bordé de groseilliers et de cassis, traverse une prairie que jalonnent des pommiers et aboutit à un bosquet d’ormeaux où s’élève une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Le ciel, à l’orient, s’éclaire d’une bande de feu vermeil ; une brume diaphane s’évapore des gramens qu’imprègne la rosée. Parfois des pinsons se mettent à gazouiller puis se taisent tout-à-coup, comme intimidés d’avoir rompu le grand silence. Le bruit lointain d’un barrage sur la rivière se mêle au murmure presque imperceptible des arbres encore assoupis. Tout est calme ; tout est pur ; on dirait que les choses se sont revêtues de candeur et d’innocence baptismale.

Je vais et je reviens de la Vierge au Crucifix ; la certitude et la paix de ceux qui dorment sous la terre, là tout près, m’accompagnent ; il me semble que leurs âmes auxiliatrices flottent autour de moi.

Les pensées que la messe et l’action de grâces déposèrent en moi germent maintenant, montent, se multiplient en une floraison d’une incomparable splendeur… Ah ! si je pouvais te les rendre aussi belles que je les ai vues à leur naissance !…

Lecteur, j’essaierai, du moins, d’imiter l’éclat de ces roses rouges dans les pages suivantes. Mais, lapidaire des plus gauches, à cause de la multitude de mes fautes, j’ai peur de ne réussir à tailler que des rubis d’une qualité fort inférieure. Ces pierres imparfaites seront cependant les symboles de l’amour que mon Jésus daigne, parfois, m’inspirer pour ses souffrances et pour sa gloire. J’en incrusterai donc le calice que je ne cesse de lui offrir afin qu’il prenne en pitié la grande misère de mon âme.

Si, malgré mon insuffisance, je réussis à te suggérer l’envie de suivre Jésus, en portant ta croix, dans la voie douloureuse, ce petit livre ne sera pas tout-à-fait mal-venu. Car suivre Jésus, cela seul donne un sens surnaturel à notre vie transitoire.

I
Au bas de la montagne

Trop souvent j’ai oublié qu’une seule chose est nécessaire. Jésus était là qui m’invitait à le contempler, à me tenir à ses pieds, simple comme un enfant, uniquement occupé de sa Sainte Face, attentif au regard dont Il m’illuminait l’âme. Mais moi, croyant le mieux servir si je m’agitais autour de lui, j’ai substitué ma volonté à la sienne. Je me suis affairé, çà et là, dans l’assemblée des fidèles ; j’ai prétendu me distinguer parmi les autres ; j’ai multiplié mes empressements comme pour Lui faire valoir mon zèle.

Alors, sous l’apparence d’une activité sanctifiée, mon âme se ternit comme un miroir où s’étale la bave du Vieux Serpent. Ce n’était plus le Maître que je regardais, c’était moi-même avec mon sale orgueil.

Quand mon âme, infatuée, dénombrant, avec complaisance, ses sollicitudes présentes et à venir, toute trépidante de pensées vaniteuses, est revenue s’agenouiller devant Jésus — voici qu’Il s’était en allé…

Effaré, plein de désarroi, je l’ai cherché aux profondeurs de mon être. Écartant les formes et les images du monde, j’ai voulu retrouver cette flamme secrète qu’il m’avait donnée comme un reflet de l’étoile rédemptrice qui brille dans ses yeux. Elle s’était éclipsée.

Quoi m’écriai-je, n’a-t-il pas dit : — Si quelqu’un m’aime, je viendrai en lui et je ferai en lui ma demeure ? Je n’ai donc pas su l’aimer de la façon dont il le demande ?

Sa voix me répondit, très lointaine : — Le feu était ardent mais il ne s’élevait pas sans fumée.

Puis j’entendis l’écho de ses pas s’affaiblir et se perdre dans la distance. Et je connus cette angoisse : la nuit de l’esprit par l’absence de Jésus.

Parmi les ombres froides de cette nuit désolée, je fus dans un désert où il n’y avait plus de chemins ni de poteaux indicateurs. Mon seul Guide étant parti, j’errais, horriblement solitaire, comme au hasard. J’essayais de prier, mais toutes mes prières, en vain dardées vers le ciel, retombaient autour de moi, comme une poignée de sable sur une terre à jamais aride : elles se dispersaient au souffle des vents âpres qui balaient cette noire étendue. Si je faisais effort pour les renouveler, je ne parvenais à les articuler qu’avec ennui et dégoût. Je tentais de me réfugier dans l’Évangile, verger miraculeux où, naguère, Jésus m’avait permis de récolter les fruits suprasubstantiels de son enseignement. Mais il me sembla que c’était un enclos où ne végétaient que des arbres stériles. Bientôt il me devint impossible de prier ou de concevoir une fin à cet abandon. Le désert intérieur reculait ses limites à l’infini ; les ténèbres devenaient de plus en plus épaisses. Elles pesaient si fort que mon âme fléchit. Gisante sur le sol, ne pouvant même pas pleurer, suant une sueur sanglante, elle demeurait inerte dans le silence affreux que déchirait parfois le rire funèbre de celui qui se nomme : le père de la désespérance éternelle.

Qu’il voyait juste l’éprouvé qui a dit : « Passer par cette nuit, c’est ressentir l’avant-goût de la damnation !… »

Je croyais que Jésus était parti pour toujours. Et pourtant, sans que j’en eusse la moindre conscience, sa grâce latente persistait puisqu’il me fit sentir, d’une façon tout instinctive, qu’il ne fallait abandonner ni la messe, ni les Sacrements, ni l’oraison — malgré la répugnance que mon imagination m’inspirait à l’égard de ces pratiques salutaires.

Un jour enfin, après des mois vécus dans cette ombre rigide, le sentiment me vint que cette peine m’était infligée à cause de mon trop d’attache au monde. Oui, trop de préoccupations humaines s’étaient mêlées à ma bonne volonté d’aimer Jésus. Par amour-propre, je m’étais miré dans mes œuvres à son service. D’où, mille ferments mauvais m’avaient empoisonné l’âme. Pour la purifier, pour y allumer une flamme sans fumée, il m’avait plongé dans cette nuit dont on ne peut sortir que l’orgueil brisé par l’agonie d’une nouvelle conversion.

Cette intuition bénie me fut donnée un matin où, avant la messe, je regardais le tabernacle : — Humble pour nous instruire, me dis-je, Il se cache là sous le voile des Saintes-Espèces. Et moi, je n’ai pas encore appris à recevoir cette leçon avec humilité !…

Ce fut un trait de lumière qui me fit comprendre ma pénurie d’amour véritable et mon indignité. La messe commença. Je me vis alors au pied d’une montagne dont il me fallait gravir la pente ardue pour gagner le sommet où je sentais que la Face de Jésus allait bientôt rayonner comme un soleil aux splendeurs immuables.

Alors, pour la première fois depuis si longtemps, je pus prier d’un cœur inondé d’une énergie renouvelée. Mon oraison ne se formulait point verbalement. Elle chantait en moi selon le sens profond et le rythme du texte liturgique tandis que de belles images se succédaient devant les yeux de mon âme.

Voici, approximativement traduite — car les mots dont nous sommes obligés de nous servir sont si peu aptes à rendre les merveilles de Jésus intérieur ! — voici quelle fut cette oraison :

Seigneur Jésus, fontaine de vie, vous jaillissez à la cime de la sainte montagne, du Carmel qu’il me faut maintenant gravir pour m’abreuver de l’eau qui doit rendre à mon âme, vieillie dans le péché, la jeunesse éternelle. Faites que je me réjouisse de souffrir pour mériter d’éteindre en vous la soif de vous dont je brûle.

J’étais dans la vallée à jamais obscure où la Malice règne sur un peuple d’illusions décevantes. Vous m’en avez tiré tout-à-l’heure. Mais le Père du mensonge marche sur mes traces et voudrait me ressaisir. Chassez cette troupe de démons qu’il mit à ma poursuite ; séparez ma cause de la sienne.

Parce que vous êtes ma force et mon Tout, parce que, si faible d’avoir été si seul, je veux ne croire qu’en vous, n’espérer qu’en vous, n’aimer que vous, ne permettez pas que l’Ennemi me séduise. Écartez ses prestiges. Dispersez cette horde d’esprits malveillants qui me traque.

Vous me désignez si nettement le chemin qui monte à vous ! Envoyez votre vérité qui est lumière pour qu’elle me conduise et que j’avance malgré ces ronces tenaces : mes vices, dont les griffes tâchent de me retenir chaque fois que je perds de vue le sommet radieux d’où elle émane…

Voici que, par la charité du bon Maître, j’ai franchi les roches aiguës qui encombraient le bas de la montagne. Mes pieds sont déchirés : je souffre — mais je chante… Et c’est toi, mon Jésus, qui m’infuses cette allégresse !

Puisque tu m’accueilles en ta voie douloureuse, pourquoi serais-je triste ? Pourquoi mon âme me troublerait-elle ?

Mon secours, c’est la croix que porte, pour l’amour de moi, Celui qui créa le ciel et la terre. Il me demande de l’aider à la soulever. Courons-y !…

II
Images du Confiteor

Le soir vient sur le Golgotha où Jésus saigne — abandonné de tous. Ce crépuscule livide que raient des nuages couleur de blessures fraîches, n’est-ce point son Sang qui en empourpre la pâleur ?

La ville n’en sait rien. La ville n’en veut rien savoir. Plutôt que de lever les yeux vers ce Crucifié importun, les hommes vont par les rues, la tête basse, grommelant des phrases où il est question des gains réalisés aujourd’hui, des trafics à entreprendre demain. Des femmes font miroiter leurs bracelets aux carrefours. Des tramways, où s’entassent des chrétiens qui se hâtent vers les plaisirs nocturnes, grincent longuement sur leurs rails. Des autos, au braiment nasillard, emportent des riches qui, fiers d’avoir tué leur conscience, se raidissent — comme des cadavres. Devant des comptoirs bordés de métal blême, des pauvres noient leur envie et leurs rancœurs en des poisons multicolores tandis que le gramophone, où se blottit un démon sardonique, emprunte la voix de Polichinelle pour leur vanter les voluptés de l’oubli dans l’ivresse.

Quelque part, au loin, dans un faubourg de misère, il y a une petite église où tinte faiblement un Angelus dont les notes frêles essaient en vain de dominer la rumeur porcine que forment tous ces bruits confondus. Il dit : — Le Verbe rédempteur voudrait habiter en vous. Pourquoi ne l’accueillez-vous pas ?

Ils ne l’écoutent point. Ils écoutent les portes des coffres-forts se fermer avec fracas. Ils écoutent les vaisselles cliqueter pour la mangeaille prochaine. Ils écoutent la luxure chuchoter à l’angle des rues. La Bête règne sur la ville, dans une buée rousse, dans la morne clarté des lampes électriques qui commencent à s’allumer çà et là. Et la plainte de l’Angelus s’engloutit dans le tumulte énorme comme une fleur de lys dans un égout.

Jésus saigne…

Une voix s’élève alors en moi. Je la connais : elle est plus tranchante que le couteau de chirurgien qui perce un abcès.

— Te sied-il, me dit-elle, de blâmer tous ces inquiets qui souffrent à cause de leur âme infidèle à Dieu ? Toi, qu’as-tu fait pour mériter qu’une goutte de ce Sang qui va se perdre dans l’ombre rafraîchisse ton front ?

Elle a raison la voix !… Je ne me suis pas mêlé aux hommes de la ville. J’ai bâti ma demeure dans la solitude de l’un des ravins qui sillonnent les flancs du Calvaire. Mais là, j’ai gaspillé des jours à la suite, à caresser les rêveries infécondes qu’engendrait ma paresse. Je fus le serviteur inutile dont la négligence laissa des poussières sordides s’accumuler dans mon âme où Jésus vint hier, où je voudrais tant qu’il revienne encore. Si la maison n’est pas nette pour le recevoir de nouveau, c’est ma faute, c’est ma très grande faute. J’ai péché par omission. Que pourrais-je reprocher aux autres puisque, par moi autant que par eux, Jésus saigne, puisque je les aide à rendre plus creuse la plaie de son Cœur ?

Pour qu’Il me pardonne une fois de plus, pour qu’Il me reçoive à merci, j’oserai me joindre à la procession bienheureuse qui monte, tous les matins, au Calvaire afin de souffrir avec Lui.

Sainte Vierge, toi dont les sept glaives de mes pires péchés percèrent le sein, toi qui jadis m’as conduit à mon Sauveur, fais que, cessant d’appuyer sur la poignée de ces armes iniques, ma main saisisse un pan de ta robe et qu’elle s’y cramponne comme la main d’un enfant à peine sevré au tablier de sa mère. Ainsi soutenu, j’apprendrai à parcourir, à ta suite, la voie douloureuse.

Saint Michel archange, qu’un revers de ton épée flamboyante écarte les démons qui s’efforcent d’arracher mes doigts de cette robe tutélaire.

Saint Jean-Baptiste, redresse, dirige en ligne droite vers Jésus, les sentiers aux mille replis nonchalants où je me suis trop longtemps attardé.

Saint Pierre, si je rentrais, d’un vouloir pervers, dans la geôle de mon péché, prie l’ange qui te délivra de la tienne de briser mes chaînes et de m’ouvrir la porte vers la Lumière.

Saint Paul, rappelle-moi, sans trêve, qu’il me faut être fou au regard du monde pour être sage au regard de Jésus.

Viens aussi, Sainte Madeleine. Donne-moi le vase d’où ton repentir s’épancha, en flots odorants avec tes larmes, sur les pieds de Jésus… Mais non, je suis indigne d’une telle faveur. Eh bien, laisse-moi t’accompagner au jardin de la Résurrection. Que je m’y écrie avec toi : — Voici le Maître !…

Et toi, Bon Larron que je prie tous les jours, apprends-moi charitablement à répéter : — Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre royaume, souvenez-vous de ma détresse lorsque je brigandais au désert parmi ceux qui vous haïssent…

Consolé, entouré par les Saints, guidé par cette limpide étoile : le sourire compatissant de Marie, j’espère en ta miséricorde, Seigneur. Tu daigneras oublier mes fautes ; tu effaceras les rides dont le péché me laboura le visage.

Et pour que ma purification soit complète, tu me feras boire une goutte de ton Sang vivifiant.

J’en ai soif, Seigneur, j’en ai si soif !…

III
Sur une épître de Saint Paul

Quand on arrive à cette partie de la Messe : l’Instruction, j’ai non seulement à méditer les enseignements qu’elle nous apporte mais encore à me représenter celui qui les donne.

Le fragment d’épître qu’on lit aujourd’hui est extrait de la Première aux Corinthiens. J’essaierai de le commenter tout-à-l’heure. Mais d’abord, je veux dire sous quel aspect, selon quel prolongement de l’oraison, celui qui en fut l’auteur se précise pour moi.

Saint Paul est un homme de petite taille, au dos voûté, à la poitrine étroite, aux membres à la fois maigres et noueux. Une calvitie précoce dénuda son crâne. Mais autour de ses joues creuses grisonne une barbe abondante dont il laisse pousser au hasard les touffes inégales. Il a le teint couperosé. Ses sourcils broussailleux tracent une barre d’ombre continue d’où saillit un nez aquilin, d’une courbe tout hébraïque. Ses lèvres violâtres s’entr’ouvrent sur une denture mal rangée où la carie découpe des créneaux. Dans ses yeux bleus, très enfoncés, brille la pure flamme de l’amour divin. Mais une ophtalmie, que rien ne peut guérir, corrode ses paupières dépourvues de cils et où suinte continuellement une humeur sanguinolente.

La disgrâce de son physique le rend timide et gauche. Lorsqu’il s’est présenté dans une assemblée, par exemple chez ces Grecs épris de belles formes : les Corinthiens, l’infirmité répugnante dont il souffre, sa laideur, la difficulté qu’il éprouve à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne l’ont tout d’abord desservi. Les artisans très frustes qu’il espérait conquérir à Jésus l’ont plaisanté. D’ailleurs, ils étaient prévenus contre lui par les Judaïsants qui le suivaient partout pour le dénoncer comme un imposteur n’ayant point mission d’annoncer la Bonne Nouvelle.

Malgré tant d’obstacles, il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour les persuader. Telle était la vigueur de son zèle, telle, l’ardeur de sa conviction qu’il réussit assez rapidement à faire des chrétiens de ces ignorants voués jusqu’alors au culte grossier de l’Aphrodite populaire.

Plus tard, leur rappelant, sans amertume, les railleries qu’ils lui avaient prodiguées, il leur écrivait d’Éphèse : « Vous avez dit que j’étais chétif de corps, désagréable à regarder, incorrect dans mon langage. »

Maintenant, voici qu’ils l’aiment, voici qu’ils sentent que nul ne saurait, au même degré que ce vilain petit Juif, les maintenir hors des ténèbres du paganisme, les ouvrir au soleil de la Grâce.

L’apôtre n’eut pas toujours à lutter, comme à Corinthe, contre la malice humaine. Les bons Galates, l’aimèrent tout de suite et le plaignirent à cause de ce mal qui, parfois le rendait presque aveugle. Aussi, avec une gratitude émouvante, il leur écrit : « Je témoigne que, s’il eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. »

Mais pour que Paul ne s’attribue point le mérite de ses victoires sur le démon, son Maître lui inflige une épreuve si humiliante qu’il frémit rien qu’à en évoquer les tourments. « L’aiguillon de la chair » c’est-à-dire son tempérament sensuel ne cesse de le solliciter, d’obséder son imagination de prestiges voluptueux, tandis que son âme, imprégnée des chastes lumières que Jésus prodigue à ses biens-aimés, plane bien au-dessus des marécages de la basse luxure. Quoi, il obéit passionnément à sa vocation d’assainir les mœurs immondes des païens vers qui Jésus l’envoya, il lave, il revêt de blanches tuniques tous ces impurs et voici que lui-même subit, avec une horreur indicible, les tentations dont il vient de les libérer !

Avec quels accents pathétiques il s’en lamente ! Il s’écrie : « Je me plais dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur, mais je sens dans mon corps une autre loi qui lutte contre la loi de mon âme… Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? »

Jamais il ne put s’accoutumer à cette torture permanente et qui redoublait d’acuité chaque fois qu’il venait de fonder une nouvelle église. Vingt ans après le chemin de Damas, il écrit : « De crainte que la grandeur de la révélation que j’ai reçue ne m’inspire de l’orgueil, il m’a été envoyé un ange de Satan qui me soufflète. Trois fois, j’ai supplié le Seigneur de m’en délivrer, Mais le Seigneur m’a répondu : Ma grâce te suffit car ma puissance éclate mieux dans ta faiblesse. »

Alors Paul se résigne ; il accepte que la pointe de l’aiguillon qu’il détourne de ses enfants en Jésus, ne s’émousse jamais pour lui-même et il ajoute : « C’est pourquoi je me complais dans mes faiblesses, dans les outrages, dans l’indigence, dans les angoisses de l’âme pour le Christ puisque quand je suis faible, c’est alors que je suis fort. »

Incomparable leçon d’humilité ! Les Saints sont forts parce qu’ils sentent leur faiblesse, parce qu’ils abritent leur volonté dans la volonté de Jésus. Nous, au contraire, nous nous éprenons de notre propre volonté ; en cent occasions, nous la suivons avec une confiance dérisoire. Nous appelons force notre faiblesse. C’est pour cela que nous piétinons si souvent sur place aux étapes du chemin qui mène en Paradis.


Maintenant, voici le passage de la lettre aux Corinthiens où Paul, informé des dissensions qui menacent d’abolir en eux les dons du Saint-Esprit, leur définit la vertu sans laquelle nulle pensée, nulle parole, aucune œuvre ne comptent devant Jésus. C’est la charité, l’amour de Dieu avec sa conséquence nécessaire : l’amour des âmes.

Les phrases où l’apôtre nous en avertit sont pareilles à des flèches de feu qu’il décoche à nos cœurs pour y allumer l’incendie dont lui-même il se consume.

Écoutons :

« Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Quand je serais doué pour la prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la foi intégrale au point de transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Et quand j’emploierais tous mes biens à nourrir les pauvres et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien.

L’amour est patient ; il est doux ; l’amour n’est point envieux ; il ne se manifeste pas avec ostentation ; il ne s’enfle pas d’orgueil ; il n’est pas ambitieux ; il ne cherche pas son propre intérêt ; il ne s’irrite pas ; il ne pense pas le mal ; il ne se réjouit pas de l’injustice mais, au contraire, il se réjouit de la vérité. Il supporte tout, il croit tout, il endure tout… Par l’amour, je connaîtrai Dieu comme je suis connu de lui car il y a trois grandes vertus : la foi, l’espérance, l’amour. Mais la plus grande, c’est l’amour. »

A relire ces paroles fulgurantes, qui ne ferait un retour sur soi, qui, sondant son propre cœur, ne se dirait avec effroi : — Comme je suis loin de posséder cette clé qui ouvre la porte de la Béatitude, l’amour de Dieu et, en répercussion, l’amour de mes semblables dans l’amour de Dieu !…

Je m’adonne aux œuvres. Mais si elles ne me procurent point tout de suite des satisfactions de vanité, je m’impatiente, je me courrouce, je me démène pour les mettre en évidence. Dans l’assemblée des fidèles, je voudrais qu’on me distinguât. Si, autour de moi, l’on semble faire peu de cas de mes empressements, ce n’est point à mon insuffisance d’amour que j’attribue la blessure de mon orgueil, c’est à la sottise ou à la jalousie d’autrui. Bien plus, si autrui souffre d’un déboire du même genre, je penche à me réjouir secrètement de le voir humilié. Bien plus encore, toute action dont je ne saisis pas immédiatement le sens, je m’empresse d’en penser du mal. Je suis injuste à l’égard de mes frères parce que je suis partial pour moi-même. Je cultive peut-être en mon cœur un atome de foi, un commencement d’espérance ; mais, parce que je me pavane en mon mérite prétendu, je n’ai pas l’amour. Car si l’on me crucifiait à la droite de Jésus-Christ, je me plaindrais moins de mes souffrances que de voir l’attention des témoins du supplice se porter sur Lui et non sur moi.

Notre nature, défigurée par la Chute, s’étonne que sa laideur ne soit point beauté au regard de Dieu. Tant que nous ne nous voyons pas tels que nous sommes, c’est à dire dénués d’amour véritable, nous aurons beau venir à la Sainte-Table en répétant des : Non sum dignus d’une sincérité très relative, user notre larynx à chevroter d’innombrables litanies, briguer la présidence de cinquante œuvres plus ou moins charitables d’intention, la grâce d’amour ne descendra pas en nous…

Or j’entendis, un jour, un moderniste fourvoyé dans le sacerdoce qui connaissait peut-être « toute la science », mais qui certes manquait d’amour de Dieu, tromper son auditoire en lui affirmant que la parole redoutable de l’apôtre n’avait qu’une signification historique et donc ne s’appliquait qu’aux seuls Corinthiens. Pour ceux qui l’écoutaient, il paraissait les considérer comme une réunion de Saints en qui l’amour flambait avec une ardeur incomparable.

Comme je ne pouvais absolument pas prendre pour moi cette interprétation captieuse du texte sacré, je le regardais avec effarement. Alors il me sembla qu’un vent glacé venait d’éteindre tous les cierges de l’autel. Il fit noir dans l’église. Et les paroles qui tombaient de la chaire je les entendis résonner sous la voûte comme le rire aigre des cymbales que le démon entrechoque avec allégresse chaque fois que nous travaillons pour lui.

Je me hâtai de sortir. Et il était temps, car j’allais m’écrier : — Je suis de Corinthe !…

IV
Un souvenir

Chaque fois que j’entends chanter le Graduel, ma pensée se reporte à un cinquième dimanche après Pâques où j’assistais à la grand’messe dans la cathédrale de Strasbourg.

Le chœur était composé des élèves du Séminaire et des enfants de la maîtrise. A l’écouter, je dus convenir que jamais chant d’église ne m’avait fait éprouver une émotion religieuse d’une intensité aussi salutaire.

Ailleurs, j’avais subi des messes en musique où, parmi les ronflements gras d’orgues sans discrétion, des violoncelles, des bassons, et je ne sais quelles prétentieuses clarinettes luttaient d’acrobatie avec les coups de gosier pointus ou caverneux des chantres pour recouvrir d’intempérantes vocalises, d’arpèges gambadeurs et de fioritures criardes l’austère nudité de la liturgie.

Ici, rien de pareil ; nul instrument profane n’intervenait. Sans gargouillades efféminées, sans vociférations tonitruantes et saugrenues, les voix viriles alternaient avec les voix enfantines pour un plain-chant respectueux qui conservait toute sa valeur de pensive oraison.

Ce fut surtout au Graduel que je me sentis pénétré, soulevé au-dessus de moi-même par la force d’adoration de cette grave harmonie.

Le chœur disait : Alleluia ! Alleluia ! Surrexit Christus et illuxit nobis quos redemit sanguine suo. Alleluia !

Par ce texte, l’Église rappelle que le Christ ressuscité nous prodigue sa lumière au prix du sang qu’il a versé pour notre rachat. Je le sentis en toute sa profonde beauté, pour la première fois. C’est que, chanté lentement presque à mi-voix, avec une ferveur concentrée, mille fois plus persuasive que les cris emphatiques de virtuoses distraits, il donnait même aux Alleluia joyeux un accent de gratitude prosternée et scellait ainsi dans l’âme des fidèles le souvenir du sacrifice permanent de notre Sauveur.

Compris, rendu de la sorte, le Graduel renforce et prolonge l’enseignement de l’Épître. Il nous mène, tout recueillis, à celui que l’Évangile va nous offrir. Par lui, Notre-Seigneur se penche vers notre misère ; il nous affirme sa volonté de nous en tirer pourvu que nous ne nous montrions pas indignes de sa miséricorde. Nous cependant, nous nous élançons vers lui. Nous le remercions, nous le louons, nous lui présentons l’Alleluia comme une corbeille de violettes.

Le Graduel, chanté par la maîtrise de la cathédrale de Strasbourg, c’est un trait d’union entre l’âme et Dieu…

V
En marge de l’Évangile

Il y a quelques années, j’ai rencontré une dame « bien-pensante » qui ne voulait pas qu’on méditât sur Notre-Seigneur en prenant pour point de départ les circonstances les plus humbles de son passage sur la terre.

— Ainsi, lui dis-je, vous ne sauriez admettre que je me plaise à le contempler lorsque, au temps de sa vie cachée, il façonne des charpentes dans l’atelier de Saint Joseph ?

— Fi donc, s’écria-t-elle avec scandale, c’est trop vulgaire !

Au risque de passer pour vulgaire auprès des personnes qui se guindent si haut dans le sublime qu’elles ne sont peut-être pas loin de soutenir, avec certains hérétiques du IIe siècle, que le corps de Jésus ne fut qu’une apparence dont il enveloppa sa divinité, je me permets, sur ce point, comme sur une quantité d’autres, de me mettre à l’école chez Sainte Térèse.

Or la Sainte recommande, au contraire, et à diverses reprises, comme un exercice d’entraînement à l’oraison fort efficace, de s’attacher à l’humanité de Notre-Seigneur. Elle avertit les âmes, qui dédaignent cette pratique, comme indigne de leur transcendance, qu’elles s’égarent.

Elle écrit avec l’incomparable bons sens qui la caractérise :

« Vivre séparé de tout ce qui est corporel et sans cesse embrasé d’amour, c’est bon pour les esprits angéliques ; mais ce n’est pas notre affaire à nous qui habitons un corps mortel. Comment donc nous éloignerions-nous de ce qui fait notre trésor et tout notre remède : la très sainte humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ ?

« Sans doute ces personnes n’en sont point là ou elles ne s’entendent pas elles-mêmes. Manquant du vrai guide qui est le bon Jésus, elles ne trouveront pas le chemin ; ce sera beaucoup si elles restent en assurance dans les autres. Lui-même a dit qu’il est le chemin. Il a dit aussi qu’il est la lumière, que nul ne peut aller au Père que par lui et encore que celui qui le voit, voit son Père. Quelques-uns allèguent que ces paroles doivent s’entendre dans un autre sens. Pour moi, je ne conçois pas cet autre sens ; le premier est celui que mon âme a toujours senti être le vrai et je m’en suis très bien trouvée. » (Le Château intérieur, sixième demeure, chapitre VII.)

Comme c’est bien dit. Comme, pour ma modeste part, je préfère aux visées orgueilleuses de ceux qui, dès ce monde, se croient doués de la vision béatifique, la simplicité d’une vieille femme dont un excellent prêtre m’a raconté l’histoire.

C’était une très pauvre lavandière qui, ayant perdu prématurément son mari et ses enfants, était obligée de travailler de l’aube au soir pour gagner son pain avec pas grand’chose dessus. Une autre se fût peut-être découragée ou elle aurait murmuré contre un sort aussi dur. Elle, point. Malgré l’âge et les infirmités, elle accomplissait sa tâche avec une joie paisible dont s’étonnaient les gens de la paroisse. Rivés étroitement à la terre par un féroce esprit de lucre, ils ne pouvaient concevoir qu’elle ne se souciât point de l’argent. Et même, la voyant toujours prête à compatir aux afflictions de ses voisins et à leur rendre des services désintéressés, ils la jugeaient un peu folle.

Le secret de sa sérénité résidait en ceci qu’elle vivait complètement unie à Notre-Seigneur et à sa Mère. Par l’effet d’une de ces grâces de choix que Dieu réserve aux âmes vraiment, essentiellement humbles, elle était, si l’on peut dire, intime avec tous deux.

« Elle se montrait toute naturelle dans le Surnaturel, me rapporta le curé. Un jour où j’étais allé la voir et où je la trouvai très fatiguée, je ne pus m’empêcher de la plaindre. Mais elle me répondit en souriant : — Oui je suis passablement lasse. Je viens de finir une forte lessive pour le château. Cela pressait et il y avait tant de choses pas trop faciles à mettre propres que, d’abord, je ne savais trop par quel bout commencer. Mais j’ai demandé à la Sainte Vierge comment elle s’y prenait pour laver les langes de Notre-Seigneur. Et elle m’a donné de bons conseils, de sorte que je me suis tirée d’affaire sans presque m’en apercevoir.

« Une autre fois, elle dit : — Je ne dors pas beaucoup. Alors pour passer le temps, je vais avec Notre-Seigneur partout où il va. La nuit dernière, je l’avais suivi au désert. Je me pensais qu’après son jeûne de quarante jours, il devait avoir terriblement faim. Je réfléchissais à la bonne soupe que je voudrais lui offrir. Et j’ai vu qu’il était content que cette idée me soit venue. »

Le prêtre avait les larmes aux yeux en me citant ce magnifique exemple de vie unitive. Étant lui-même très humble, il ajouta : — Cette bonne vieille m’en apprend plus long sur l’amour de Dieu que tous les traités de théologie.

Ce récit stimula mon penchant à méditer, dans la vie de Notre-Seigneur, les passages où il apparaît le plus près de nous — pourvu que nous soyons pauvres par dilection. D’ailleurs, est-ce qu’il ne nous y encourage point par la tendresse qu’il témoigne aux gens obscurs que ne gâtent ni la fortune ni les honneurs, par les comparaisons familières qu’il emploie dans ses paraboles et par la façon dont il manifeste aux disciples que s’il est Dieu, il est aussi un homme ?

J’ouvre l’Évangile au hasard et je tombe sur le chapitre XXIV de Saint Luc où il est dit que les deux disciples qui revenaient d’Emmaüs se hâtèrent de se rendre dans la maison où les apôtres étaient réunis avec d’autres fidèles pour leur apprendre qu’ils avaient vu le Bon Maître.

« Ils furent accueillis par cette parole : — Le Seigneur est vraiment ressuscité et il est apparu à Simon !

A leur tour, ils racontèrent ce qui leur était arrivé en route et comment ils avaient reconnu Jésus à la fraction du pain. Mais quelques-uns se refusaient toujours à croire.

Pendant qu’ils discutaient ainsi, Jésus parut soudain au milieu d’eux et leur dit : — La paix soit avec vous. C’est moi. Ne craignez point.

Eux, pleins de trouble et de frayeur, ils croyaient voir un spectre.

— Pourquoi cette épouvante ? reprit Jésus. Pourquoi les pensées de doute qui se lèvent dans vos cœurs ? Voici mes mains et mes pieds. Touchez, rendez-vous compte : un fantôme n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai.

Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds [percés par les clous du supplice].

Ils reconnurent leur Maître, mais dans le saisissement de leur joie, ils ne pouvaient encore en croire leurs yeux.

Alors Jésus leur demanda : — Avez-vous ici quelque chose à manger ?

Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Et, après qu’il eut mangé devant eux, prenant ce qui restait, il le leur distribua. »

Cette relation, si émouvante en sa simplicité, constitue, à mon avis, l’une des preuves les plus décisives de la véracité des Évangiles.

Je suis convaincu que des imposteurs, se concertant pour fonder une religion et voulant imposer la croyance à la résurrection du personnage légendaire qu’ils prétendent faire passer pour un Dieu, s’y seraient pris d’une autre manière. Ils auraient composé l’apparition comme une scène de féerie. Ils en auraient fait une sorte d’apothéose à grand orchestre. Ils auraient prêté à leur soi-disant Messie un langage emphatique. Probablement ils lui auraient fait prononcer, selon les préceptes d’une pompeuse rhétorique, un discours aussi prolixe qu’ampoulé.

Ici, au contraire, nul artifice, nulle avance à la superstition. Mais quel sobre et puissant réalisme dans l’exposé des circonstances. Ce n’est pas de l’art — c’est bien plus que de l’art.

On reconstitue facilement, par la pensée, l’entretien de ces âmes en désarroi depuis la mort de Jésus et qui n’ont pas encore reçu le Saint-Esprit.

Les disciples d’Emmaüs arrivent tout bouleversés de ce qu’ils viennent de voir et pressés d’en informer les fidèles. Dès qu’ils sont entrés, les plus confiants dans la toute-puissance de Jésus leur crient : — Le Maître est ressuscité : Simon l’a vu.

— Oui, oui, répondent-ils, nous aussi nous l’avons rencontré sur la route. A l’auberge, nous l’avons reconnu à la fraction du pain. Et tandis qu’il nous parlait, notre cœur brûlait d’amour dans notre poitrine comme quand il nous menait par les chemins en nous expliquant l’Écriture. C’est lui ! C’est lui !…

Et ils rapportent, avec une éloquence spontanée, tous les détails de la rencontre.

Mais, dans l’assemblée, il y a des esprits méfiants qui, si naguère ils subissaient l’ascendant de Jésus, étaient toujours enclins à rapetisser ses enseignements à la mesure de la pauvre sagesse humaine. Ceux-là tiennent, on le devine, des propos de ce genre : — Madeleine qui, la première, a cru voir le Seigneur, est bien exaltée. Elle ne mérite pas beaucoup de créance. Quant à Simon, depuis son reniement, il vit dans une fièvre de chagrin. Il aura eu quelque hallucination.

— Mais, insistent les disciples d’Emmaüs, nous que vous connaissez, nous ne sommes pas des exaltés et nous n’avons pas la fièvre. Nous avons vu le Seigneur et nous lui avons parlé comme nous vous voyons et comme nous vous parlons.

— Bah ! vous aurez pris pour lui quelqu’un qui lui ressemblait et qui s’est amusé de vous…

Tel est l’aveuglement de notre raison, si la Grâce ne l’éclaire, que les arguments des sceptiques et le ton d’assurance avec lequel ils les formulent, commencent d’ébranler les plus disposés à croire. Ils ne savent que répondre. Et il est à remarquer que Saint Pierre, qui est là et qui devrait semble-t-il corroborer de son témoignage l’affirmation de disciples d’Emmaüs, Saint Pierre garde le silence.

Un doute angoissant pèse sur tous.

A ce moment, Jésus se dresse au milieu de ces hommes perplexes, sans que la porte soigneusement verrouillée, « par crainte des Juifs » se soit même entr’ouverte. Ils ont peur ; croyant à un fantôme, ils s’écartent de lui en tremblant ; peut-être vont-ils fuir.

Mais lui prononce les mots par lesquels il a coutume de les saluer. Et comme cette phrase bien connue ne suffit pas à les rassurer, il les invite à le toucher. Puis, comme il l’a fait tant de fois, il leur demande de la nourriture, mange devant eux et les convie à partager avec lui ce repas improvisé, suivant le rite qu’il institua pour bien leur démontrer qu’après comme avant la croix et le tombeau, il est l’Homme-Dieu qu’ils vénèrent autant qu’ils le chérissent. Alors seulement ils le reconnaissent tout-à-fait et leur joie éclate…

J’imagine que si, d’aventure, elle lit l’Évangile, la dame raffinée, dont j’ai parlé au commencement du chapitre, juge passablement vulgaires ce rayon de miel et ce poisson grillé. Quoi, pas même une périphrase élégante pour désigner des aliments qu’elle se ferait scrupule d’offrir à son directeur de conscience lorsqu’elle l’invite à dîner !…

Mais il est à supposer qu’elle ne lit guère l’Évangile parce que le Saint Livre choque sans cesse le sentiment « distingué » qu’elle se forge de Notre-Seigneur.

Or qui veut faire l’ange fait la bête disait Pascal…

Pour moi, la religion affadie, enrubannée de fanfreluches, où se complaisent les mondains m’écœure. J’adore, jusque dans les plus humbles détails, tout ce qui se rapporte au Bon Maître. Je ne fais pas de choix. J’aime Jésus lorsqu’il se transfigure au Thabor. Je l’aime également lorsqu’il prend son repos dans la maison de Zachée, homme décrié parmi les Pharisiens. Aux heures où Il daigne s’offrir à ma contemplation dans la lumière de l’oraison, je n’ignore pas que cette faveur insigne m’est octroyée parce que d’abord, docile à la Grâce, j’ai ramassé les miettes qui tombent de sa table et que je m’en suis nourri. Et combien d’autres font mieux que moi pour lui plaire !…

VI
Le Credo est une étoile…

Quel réconfort pour la foi, pour l’espérance, pour la charité que ce chant du Credo lorsqu’il n’y a pas une bouche qui ne le profère le dimanche, à la messe ! Il est le symbole des mystères où notre vie intérieure s’abreuve pour refleurir toujours plus vivace. Il résume l’histoire des luttes de l’Église contre les hérésies insidieuses qui tentent de diviser ceux que l’Esprit-Saint a réunis. Il est l’affirmation immuable de la doctrine transmise par les apôtres, hommes sanctifiés par le Seigneur lui-même, pour nous ouvrir la voie du salut à travers les âges.

L’époque ténébreuse où nous sommes condamnés à vivre voudrait faire dévier les enfants de l’Église vers les marécages où tremblotent les feux-follets de son orgueil. Des sophistes argumentent, subtilisent, jonglent, avec les vocables, comme des turlupins de foire, avec des boules brillantes et creuses. Des savants attestant l’évidence de la matière éternelle, présentant comme des axiomes décisifs leurs conjectures versatiles, construisent des cheminées aux fourneaux du démon pour que la noire fumée qui s’en échappe dissimule le monde à Celui qui créa toutes les choses visibles et toutes les choses invisibles et qui les embrasse d’un seul regard. Des réprouvés, qui se donnèrent une peine infinie pour arracher en eux les racines de la foi, errent çà et là en ricanant — de quel rire lugubre — et déclarent : — L’humanité, maîtresse d’elle-même comme de l’univers conquis par sa science, n’a plus besoin de votre Dieu…

Cadavres ambulants, troupeau sinistre que rassemble, pour son domaine, celui-qui-nie, celui qui n’a pas voulu servir — l’odeur de la mort flotte autour d’eux.

D’autre part, voici nos frères séparés du protestantisme. Ils se plaignent de voir s’éparpiller en milles sectes les adhérents à l’erreur qu’ils s’efforcent de maintenir. Mais comment n’en irait-il pas ainsi ? Quand on pose en principe que chacun a le droit d’élire, parmi les dogmes, ceux qu’il juge de nature à flatter son imagination et d’écarter ceux qui lui déplaisent, on ne peut s’attendre à fonder une religion stable. La confiance qu’ils accordent au sens propre, aggrave l’aberration de la fausse doctrine. Niant l’autorité révélée dont l’Église garde le dépôt, le dissident lui reproche de ne pas évoluer selon les caprices multiples de l’inconstance humaine. Il ne comprend pas que la force en Dieu de l’Église procède du fait qu’elle a promulgué, pour les siècles, la formule de la certitude par la foi. Cette formule c’est le Credo. On ne peut rester catholique si, par fantaisie personnelle, on la mutile ou si l’on en modifie les articles. Il est arrivé que l’Église opérât des changements dans sa discipline ou dans sa liturgie. Jamais elle n’a touché, jamais elle ne touchera au dogme. Et c’est pourquoi, tandis qu’autour d’elle, les schismes et les hérésies tombent en décrépitude ou se pulvérisent dans le doute, elle garde la claire vision du Dieu qui réjouit sa jeunesse impérissable…

Aussi, de quel cœur plein d’une sérénité joyeuse je chante Credo, je crois, à l’unisson avec tous mes frères répandus sur le globe entier, reclus pour un temps, au Purgatoire, bienheureux au Ciel ! Credo, c’est la rémission des péchés, c’est la communion des Saints. C’est la conviction qu’il n’y a qu’une seule Vérité, qu’une seule Église. Comme je respire à l’aise me sentant une parcelle de ce corps mystique dont Jésus est la tête !

Le Credo, c’est une réponse à la parole de Dieu : Que la lumière soit ! c’est un écho de la voix qui nous enseigne le sens surnaturel de la vie par les prophètes, par le Verbe incarné, par les apôtres, par les Pères de l’Église.

Le Credo donne des ailes à ma prière ; il me secourt dans la tentation ; il m’arme pour le combat de tous les jours ; il me fera espérer dans la miséricorde divine à l’heure de l’extrême-onction et du linceul.

Sans le Credo, je ne serais qu’une feuille sèche, emportée par la bise.

Le Credo est une étoile fixe dont aucun nuage, suscité par l’enfer, ne réussirait à voiler le rayonnement. Si des vagues ennemies assaillent la barque de Pierre, si des écueils se hérissent alentour, je n’ai qu’à lever les yeux ; je vois l’astre auxiliateur briller au-dessus de l’assemblée des fidèles.

Par lui, je suis orienté, consolé, rassuré, par lui, je sais que Jésus protège ma faiblesse.

Reste-moi donc toujours présente, ô belle étoile du Credo !


Je voudrais maintenant rappeler l’admirable développement du Credo attribué à saint Athanase qui fut l’une des plus hautes figures de l’antiquité chrétienne. Évoquons d’abord, s’il se peut, cette gloire de l’Église.

Athanase naquit dans la ville d’Alexandrie en l’an 295. Il reçut une forte instruction et marqua, dès son adolescence, par son goût des lettres sacrées et des lettres profanes. Petit de taille et d’apparence chétive, tant qu’il se taisait, beaucoup étaient enclins à le considérer comme un personnage des plus insignifiants. Mais dès qu’il prenait la parole, l’ardeur de sa foi le transfigurait et l’on ne tardait pas à s’apercevoir qu’en ce corps frêle habitait une âme indomptable. De même, ses écrits donnent l’impression d’une telle vigueur que ses adversaires, mis en déroute par sa science des choses saintes et sa foudroyante dialectique, ne savaient où se reprendre pour lui tenir tête. Et ce qui prouve sa maîtrise c’est qu’alors, suivant la coutume des polémistes impulsifs, ils répondaient à ses raisons par des injures. Le plus passionné d’entre eux, Julien l’Apostat s’écriait : « Croirait-on que ce n’est pas un homme mais un homuncule qui ose me contredire ! »

Très jeune encore, Athanase mena, quelque temps, la vie d’ascète au désert de la Thébaïde et l’on suppose qu’il s’y mit sans l’obédience de ce Maître de la Pénitence : saint Antoine. Il écrivit dans cette solitude son Discours contre les Gentils où il pose ce principe que la source de toutes les erreurs qui troublaient le monde à son époque c’est le paganisme c’est-à-dire l’adoration des forces naturelles ou des facultés humaines divinisées. Il prend pour objet principal de sa critique non pas la vieille mythologie qui tombe en pourriture au fond des temples abandonnés, mais surtout le néo-platonisme en faveur parmi un grand nombre d’Alexandrins. Avec une sagacité merveilleuse, il analyse le désordre intellectuel et moral qui en résulte malgré les formes subtiles « éthérées » que les néo-platoniciens donnaient à leur idolâtrie. A leurs rêveries il oppose la doctrine catholique du Verbe. Et il le fait avec une solidité d’argumentation et une élévation de pensée bien définies par Bossuet lorsqu’il écrit : « Le caractère d’Athanase fut d’être grand partout. »

De retour à Alexandrie, il entra dans le clergé et y exerça pendant six ans l’office de lecteur. L’évêque le distingua, l’appela au diaconat et le choisit comme secrétaire.

C’était le temps où Arius, curé d’une des paroisses les plus importantes de la ville, commençait à répandre son hérésie.

« L’évêque Alexandre apprit avec tristesse, dit M. Mourret, dans son excellente Histoire de l’Église, que des doctrines étranges circulaient parmi son peuple et son clergé au sujet de la Personne du Fils de Dieu. Des hommes soutenaient que la seconde Personne de la Trinité n’avait pas existé de toute éternité et qu’elle n’était que le premier-né des créatures. Pour ceux qui proféraient ces assertions, l’Incarnation et la Rédemption, mystères d’un Dieu fait homme et se sacrifiant pour notre salut, n’étaient plus que de vains songes. » On voit la conséquence : « L’insondable abîme creusé par les philosophes païens entre la pauvre humanité et la Divinité inaccessible se rouvrait ; le monde n’était pas plus avancé après la prédication de l’Évangile qu’avant la venue du Sauveur. »

Telle fut l’origine d’une hérésie qui séduisit beaucoup d’intelligences, suscita de terribles luttes, et, sous la protection de maints empereurs, égarés dans la controverse, aurait peut-être conquis le monde si Dieu n’avait fait naître pour la défense de la Vérité unique d’incomparables athlètes. Au premier rang, Athanase.

Or l’évêque qui, d’après les historiens de l’époque, semble avoir été un indécis, peu porté à prendre des initiatives et fort ami de son repos, hésitait à sévir contre Arius et les adeptes que celui-ci, très habile, très éloquent, consommé dans l’esprit d’intrigue, s’était acquis.

Inquiet de voir le prélat temporiser, tandis que le péril pour la foi ne cessait de s’accroître, Athanase, qui était la volonté même, lui représenta d’une façon vive, l’urgence qu’il y avait à condamner l’hérésie nouvelle. Stimulé par le jeune diacre, l’évêque se décida enfin à prendre des mesures énergiques contre Arius. Il le cita à comparaître devant lui, en présence de tout le clergé d’Alexandrie, pour expliquer sa doctrine. Il y eut deux audiences à la suite desquelles l’hérétique fut condamné et frappé d’anathème. Comme on le devine, Athanase avait eu grande part à cette excommunication.

Mais Arius ne se soumit pas. Au contraire, secondé par ses partisans de plus en plus nombreux, il accentua sa propagande. Non seulement la ville et le diocèse en furent gravement contaminés mais encore les provinces voisines et bientôt tout l’empire d’Orient. Maints évêques inclinent à l’hérésie, suivis par leur clergé et par force laïques trop amoureux d’innovations. Les membres de l’Église s’entre-déchirent. Et Satan qui souffle allègrement la discorde, se frotte les mains.

Toujours à l’instigation de l’infatigable Athanase, l’évêque d’Alexandrie adresse à tous les diocèses deux lettres où l’erreur d’Arius et ses menées sont dénoncées sans aucun ménagement. Elles déterminent partout un mouvement de réaction salutaire chez les orthodoxes. Et c’est alors que l’empereur Constantin, soucieux de rétablir la paix dans l’Église, convoque le célèbre concile œcuménique de Nicée.

Athanase y accompagna son évêque et s’y fit tout de suite remarquer. « Athanase, dit l’annaliste Socrate, apparut à tous comme l’adversaire le plus vigoureux des Ariens. »

Nous avons aussi, sur ce point, le témoignage de saint Grégoire de Nazianze : « Lorsque, rapporte-t-il, les Ariens voyaient le redoutable champion, petit de taille et si frêle mais le port assuré et le front haut, se lever pour prendre la parole, on voyait passer dans leurs rangs un frisson de haine. Pour la majorité de l’assemblée, elle regardait alors d’un regard confiant celui qui allait se faire l’interprète irréductible de sa pensée. »

De fait, nul ne savait comme Athanase « saisir le nœud d’une difficulté et, mieux encore, exposer le fait central d’où tout dépend et en faire jaillir ces flots de lumière qui éclairent la foi en même temps qu’ils démasquent l’hérésie ».

On sait que le concile de Nicée prononça la condamnation d’Arius et formula l’essentiel de ce symbole, le Credo que nous récitons tous les jours avec les additions qu’y joignit pour écarter d’autres hérésies le concile de Constantinople.

Trois ans après l’assemblée où la divinité du Verbe incarné fut ainsi promulguée, l’évêque d’Alexandrie mourut. En ses derniers jours il avait exprimé le désir qu’on lui donnât pour successeur le diacre Athanase. Les fidèles acclamèrent ce choix. Les évêques de la province d’Égypte le ratifièrent. Le nouvel évêque fut sacré le 7 juin 328 au milieu des ovations de tout un peuple qui répétait : « Athanase ! Athanase ! C’est un vrai chrétien ! C’est un ascète ! C’est un véritable évêque ! »

Athanase avait à peine 33 ans. « Outre les qualités du pasteur accompli, écrit Monseigneur Duchesne, Dieu lui avait donné un esprit clair, un œil bien ouvert sur la tradition chrétienne, sur les évènements, sur les hommes. Avec cela, un caractère hautement indomptable tempéré par une parfaite bonne grâce, mais incapable de faillir devant qui que ce soit. L’orthodoxie de Nicée avait trouvé son défenseur ! Déjà menacée à cette heure, elle allait traverser des crises redoutables. On put croire à certains moments qu’elle n’avait plus d’autre soutien qu’Athanase. C’était assez. Athanase eut contre lui l’empire et sa police, des conciles hétérodoxes, un épiscopat de dissidents : la partie était encore égale tant qu’un tel homme restait debout. »

En effet, voici venu le temps où l’arianisme, niant l’autorité du concile de Nicée, plus arrogant que jamais, prétend imposer son erreur à l’Église. Il séduit, il excite contre la vérité les empereurs qui succèdent à Constantin. Il absorbe la majorité des diocèses. Il persécute, il chasse comme des bêtes fauves, ceux qui persistent à défendre la doctrine des Apôtres. Surtout, il s’acharne à réduire Athanase au silence.

Dès l’an 332, les hérétiques ont acquis tant d’influence que, par leurs calomnies sur le compte du saint, ils réussissent à lui aliéner Constantin.

On l’accuse à la fois de simonie, d’abus de pouvoir, d’empiètements sur l’autorité civile, de lèse-majesté. On insinue qu’il a prêté la main à des sacrilèges et enfin qu’il a machiné l’assassinat d’un de ses contradicteurs.

Athanase se disculpe sans trop de peine. Cependant l’empereur garde une certaine prévention contre lui.

Les hérétiques en profitent pour renforcer leurs intrigues et circonvenir Constantin. Ils déployèrent tant de ruses qu’en 334, ils obtinrent la réhabilitation d’Arius. Celui-ci rédigea une profession de foi en termes vagues où l’empereur, qui n’était pas théologien, crut voir qu’il acceptait le symbole de Nicée. Il décida aussitôt qu’Arius serait réintégré dans ses fonctions et pria l’évêque d’Alexandrie de le recevoir en sa communion. Athanase refusa net. L’empereur, de plus en plus aveuglé par les Ariens, prit fort mal la chose. On lui persuada qu’Athanase était un esprit brouillon et ambitieux qui cherchait à se créer une primauté sur ses collègues. L’empereur irrité le fit juger par une sorte de concile provincial, présidé par un fonctionnaire laïque et où ne furent convoqués que les ennemis les plus avérés du Saint.

Athanase se présenta devant ce singulier tribunal. Mais il s’aperçut tout de suite qu’il se trouvait en butte à l’animosité d’une faction résolue à le condamner sans l’entendre. Il quitta l’assemblée qui s’empressa de prononcer contre lui une sentence de déposition. Dans le même temps une nouvelle calomnie fut lancée contre lui. Durant une famine, il avait distribué de larges aumônes dans sa ville épiscopale. On l’accusa d’avoir accaparé les grains et tenté, par là, d’affamer Constantinople. L’empereur, hors de lui, ne voulut même pas consentir à une enquête. Il fit arrêter Athanase et donna l’ordre de le conduire au fond des Gaules, dans la ville de Trêves où il fut interné.

Ce sont là les premières luttes d’Athanase contre l’hérésie. Raconter dans le détail toutes celles qui suivirent demanderait un volume. Il suffira d’indiquer que du jour où commença son exil jusqu’à sa mort — en 373 — il n’y eut guère d’armistice. Quarante années durant, il ne cessa de combattre pour le triomphe de la saine doctrine — il fut le champion invincible du Verbe incarné. Rétabli sur le siège d’Alexandrie, sous le successeur de Constantin, il dut plusieurs fois prendre la fuite pour se dérober à la haine de ses adversaires, maîtres du pouvoir. L’empereur Constant souffrit, sans intervenir, qu’on le persécutât. L’empereur Constance, arien zélé, eût voulu le faire saisir et mettre à mort comme le dernier des malfaiteurs. Afin de lui échapper Athanase quitta pour la troisième fois, Alexandrie. Après s’être caché, quelques jours, aux environs de la ville, il se dirigea vers la Haute-Égypte. Mais les policiers de Constance le traquaient farouchement. Ici se place un épisode qui montre la présence d’esprit que le Saint conservait à travers tant de périls. M. Mourret, dans son Histoire de l’Église, le rapporte de la façon suivante :

« Les moines de la Thébaïde accueillirent comme un père celui dont Saint Pacôme avait été l’ami et à qui Saint Antoine avait légué sa tunique. Toujours fugitif, toujours poursuivi, mais toujours protégé par l’indéfectible fidélité de ses hôtes, dont plusieurs se laissèrent torturer plutôt que de le trahir, Athanase erra pendant tout le reste du règne de Constance, c’est-à-dire pendant un an, de désert en désert. Plus d’une fois ses ennemis furent près de l’atteindre. Le dévouement des religieux, son admirable sang-froid, une protection particulière de la Providence le tirèrent de tous les dangers. Un soir, il remontait le Nil en barque lorsqu’il entendit derrière lui un bruit de rames. C’était la galiote de la police impériale. Elle l’eut bientôt rejoint. On l’interpella : « N’avez-vous pas vu Athanase ? Mais si, répond-il aussitôt, il est devant vous. » Comprenant que le proscrit fuyait en amont sur le fleuve, les autres reprirent leur course tandis qu’Athanase virait de bord et regagnait sa retraite. »

Après la mort de Constance, il revint à Alexandrie. C’était maintenant le règne de Julien l’Apostat qui, follement, prétendait restaurer le paganisme. Il eut immédiatement à compter avec Athanase. L’empereur avait interdit de baptiser les idolâtres. Athanase n’eut cure de cette défense. Julien, outré de colère, écrivit au préfet d’Égypte : « Je n’apprendrai de toi aucun acte plus agréable que l’expulsion hors de toutes les villes de ta province de ce misérable Athanase qui, moi régnant, a osé, contre mes ordres, faire des baptêmes. Qu’il soit proscrit ! »

Athanase s’enfuit, une quatrième fois, au désert (363). Mais, par inspiration divine, il savait que ce nouvel exil ne durerait guère. « Soyez sans crainte, dit-il à ses amis, c’est un petit nuage qui passera vite. »

De fait, Julien mourut quelques mois après. Athanase rentra dans Alexandrie. Un peu plus tard l’empereur Valens voulut encore l’en chasser. Mais la population de la ville qui chérissait son grand évêque se souleva en une émeute si violente qu’il fallut rapporter le décret d’expulsion. Les huit années qui suivirent furent à peu près tranquilles pour Athanase. « De sorte, dit le martyrologe romain, que cet homme contre lequel tant de puissances s’étaient conjurées, cet évêque qui avait subi tant d’exils, au milieu des pires dangers, mourut dans son lit le 2 mai 373. »


A présent que nous connaissons l’homme, nous saisirons mieux la signification et la portée du symbole auquel on a donné son nom. La plupart des critiques actuels doutent qu’il l’ait établi tout-à-fait dans la forme où il nous est parvenu. Ils ont peut-être raison. Mais en tout cas, on a le droit de penser que son inspiration s’y révèle. Pour moi, j’y sens la flamme de sa conviction. Je ne puis le réciter sans qu’il me paraisse entendre la voix du Saint combattant pour le Verbe que nous adorons. Je veux donner cette sublime profession de foi pour que ceux qui l’auraient oubliée y puisent un renouvellement de foi dans la doctrine de l’Église.

SYMBOLE DE SAINT ATHANASE

Quiconque veut être sauvé, doit, avant tout tenir la foi catholique.

Et celui qui ne l’aura pas gardée entière et inviolable, se perdra, sans aucun doute, pour l’éternité.

Or la foi catholique consiste en ceci que nous révérons un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l’Unité.

Sans confondre les personnes ni diviser la substance.

Car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit.

Mais la divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit est une, la gloire égale, la majesté coéternelle.

Tel le Père, tel le Fils, tel le Saint-Esprit.

Le Père est incréé, le Fils, incréé, le Saint-Esprit, incréé.

Immense le Père, immense le Fils, immense le Saint-Esprit.

Éternel le Père, éternel le Fils, éternel le Saint-Esprit.

Et cependant il n’y a pas trois éternels mais un seul éternel.

Comme aussi ce ne sont pas trois incréés mais un seul incréé, ni trois immenses mais un seul immense.

De même, tout-puissant est le Père, tout-puissant le Fils, tout-puissant le Saint-Esprit ;

Et pourtant, il n’y a pas trois tout-puissants mais un seul tout-puissant.

Ainsi le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu.

Et, néanmoins, il n’y a pas trois Dieu, mais un seul Dieu.

Ainsi le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur, le Saint-Esprit est Seigneur.

Et il n’y a pas trois Seigneurs mais un seul Seigneur.

Car, de même que la vérité chrétienne nous oblige de confesser que chacune des trois personnes prises à part est Dieu et Seigneur : de même la religion catholique nous défend de dire trois Dieux ou trois Seigneurs.

Le Père n’est ni fait ni créé ni engendré d’aucun autre.

Le Fils est du Père seul : non pas fait ni créé mais engendré.

Le Saint-Esprit est du Père et du Fils : ni fait, ni créé, ni engendré mais procédant.

Il n’y a donc qu’un seul Père et non trois Pères ; un seul Fils et non trois Fils ; un seul Saint-Esprit et non trois Saints-Esprits.

Et dans cette Trinité, il n’y a ni antérieur, ni postérieur, ni plus grand ni moindre ; mais les Trois Personnes sont toutes coéternelles et égales entre elles ;

De sorte qu’en tout et partout on doit vénérer l’Unité dans la Trinité et la Trinité dans l’Unité.

Celui qui veut être sauvé qu’il pense donc ainsi de la Sainte-Trinité.

Mais il est nécessaire encore, pour le salut éternel, que l’on croie fidèlement à l’Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Or il est d’une foi droite que nous croyions et confessions que N.-S. Jésus-Christ, fils de Dieu, est Dieu et homme.

Il est Dieu étant engendré de la substance de son Père avant les siècles, et il est homme étant né de la substance d’une mère dans le temps ;

Dieu parfait et homme parfait, subsistant dans une âme raisonnable et un corps d’homme.

Égal au Père selon la divinité, moindre que le Père selon l’humanité.

Bien qu’il soit Dieu et homme, il n’est cependant qu’un seul Christ et non deux.

Il est un, non que la divinité ait été changée en humanité mais parce que Dieu a pris l’humanité et se l’est unie.

Il est un enfin, non par confusion de substance mais par unité de personne.

Car, de même que l’âme raisonnable et la chair est un seul homme, ainsi Dieu et l’homme est un seul Christ,

Qui a souffert pour notre salut, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts ;

Est monté au ciel, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant et de là viendra juger les vivants et les morts.

A l’avènement duquel tous les hommes ressusciteront avec leurs corps et rendront compte de leurs actions personnelles ;

Et ceux qui auront fait le bien iront dans la vie éternelle ; et ceux qui auront fait le mal iront dans le feu éternel.

Telle est la foi catholique, et quiconque ne la gardera pas fidèlement et fermement ne pourra être sauvé.

Si le Démon du doute t’attaque répète à haute voix ces affirmations pressantes, répète-les d’un cœur docile au Saint-Esprit, et tu sentiras le feu divin embraser ton âme. Les ténèbres se dissiperont ; tu verras l’étoile du Credo luire au ciel clair de la certitude reconquise.

VII
Solidarité sainte

Jusqu’à la récitation du Credo, c’est pour moi seul, pour m’ancrer dans l’esprit de pénitence, pour illuminer de la Parole sainte mon âme obscure que j’ai prié. Mais à partir de l’Offertoire, je me sens solidaire du prêtre qui célèbre le Sacrifice, des fidèles qui prient autour de moi, de ceux du dehors qui, par oubli coupable, inexactitude ou négligence, désertent la Messe, de ceux aussi qu’une éducation athée ou une habitude consciente dans le péché détourne de l’autel où le Rédempteur s’immole, chaque matin, pour notre salut. Je me sens solidaire de toute l’humanité. Je me sens solidaire de Jésus-Christ.

Les textes mêmes de l’Offertoire et celui du Canon me détermineraient à ce sentiment si je ne l’éprouvais déjà par intuition spontanée. Je me rappelle alors qu’il n’est pas de paroisse ignorée, dans les régions les plus lointaines, où il n’y ait, à toutes les heures, un prêtre et des fidèles pour offrir, avec le Fils unique, le monde entier à la miséricorde du Père tout-puissant. Ils sont tellement universels ces textes que me confiner en une oraison particulière serait de la présomption. Je n’ai qu’à les suivre, y déverser mon âme comme un ruisseau dans le courant d’un grand fleuve. Ils l’emporteront, mêlée à toutes les âmes, jusqu’à leur estuaire dans l’Océan d’où l’on entrevoit les plages de la Béatitude.


Donc, en union avec le prêtre, en union avec mes frères, j’offre l’hostie qui, bientôt, sera le corps de mon Sauveur car je sais que mon oblation ne vaudra que par Lui aux yeux du Père. Et je dis la sublime prière :

Reçois, Père saint, Dieu tout puissant et éternel, cette victime sans tache ; moi, ton serviteur indigne, je te la présente, ô Dieu de vie et de vérité, pour mes péchés, pour mes offenses, pour mes négligences qui sont innombrables, pour tous ceux qui sont ici, et encore pour tous les fidèles vivants ou défunts afin qu’elle obtienne leur salut et le mien dans la vie éternelle.

Et j’ose ensuite ajouter de mon chef : — Ce Pain nourrira mon âme car il n’est aucun autre aliment qui puisse la nourrir…

Voici maintenant que le prêtre verse dans le calice le vin qui, bientôt, sera le sang de mon Sauveur. Puis il y ajoute un peu d’eau. Ce mélange évoque, au sens mystique, le sang et l’eau qui jaillirent du cœur de Jésus lorsque Longin le transperça d’un coup de lance. Mais, d’après saint Cyprien, il nous apprend aussi notre union à la Sainte Victime. De même que l’eau et le vin mélangés dans le calice ne peuvent plus être séparés, de même le fidèle qui s’attache au Christ pour souffrir avec lui, demeurera dans son amour et rien ne pourra l’en séparer.

Nous disons alors :

O Dieu qui, par un miracle, avez créé la dignité de la nature humaine et qui, par un miracle plus grand encore, l’avez réformée, faites que, par le mystère de cette eau et de ce vin, nous ayons part à la divinité de celui qui a daigné participer à notre humanité : Jésus-Christ votre Fils, Notre-Seigneur.

C’est ici que se manifeste, en toute sa splendeur, notre solidarité avec le bon Maître. L’acceptation de la nature humaine par le Fils de Dieu, sa mort pour nous ont fait de nous les enfants de Dieu, les frères et les cohéritiers de Jésus-Christ, pourvu que nous acceptions la souffrance rédemptrice.

La dignité de l’homme, tel que Dieu l’avait formé par la création, était admirable. Il était le roi du monde visible, il égalait presque les anges, car dans l’Éden, la nature humaine n’était ni basse, ni indigente, mais toute haute et toute parée de dons surnaturels. Par sa faute, l’homme déchu de cette élévation, s’est précipité dans l’abîme du péché et de la misère morale. Mais, par son Fils, Dieu le relève et rétablit sa dignité d’une façon plus admirable encore. Vraiment, l’on peut dire que la sagesse, et la puissance de Dieu se montrent encore plus grandes dans la rédemption que dans la création. L’Église le proclame quand elle chante : Il nous aurait été inutile de naître si nous n’avions été rachetés !

Comment, dès lors, ne pas supplier Dieu qu’il nous maintienne dans cette innocence reconquise et qu’il nous dirige par les chemins où fleurit la Grâce, loin des hommes aux œuvres iniques dont la droite désobéissante nous offre des fruits de malédiction ?

Et quand le prêtre s’adresse aux fidèles pour les confirmer dans cette pensée que « son sacrifice est le leur », comment ne se sentiraient-il pas une seule âme pour lui répondre :

Que le Seigneur reçoive, par tes mains, ce sacrifice, à la louange et à la gloire de son nom, et aussi à notre profit et à celui de la Sainte Église tout entière !

Fortifié par cette adhésion, sûr désormais d’englober dans sa prière la prière de tous, le prêtre lance le cri admirable : En haut les cœurs !

Est-il rien de plus émouvant que cet appel au détachement des choses de la terre ? Tandis qu’il le profère, le prêtre élève les mains pour témoigner, par ce geste, de son désir de se donner et de nous donner totalement à Dieu.

Prenons-y garde : lorsque nous répondons, avec toute bonne volonté : Nos cœurs sont à Dieu ! nous prenons un engagement redoutable, celui de fermer nos âmes aux pensées d’en-bas et de diriger toutes nos puissances vers les pensées éternelles. C’est seulement si nous brisons de la sorte les chaînes qui nous rivaient à la terre que la lumière d’en haut éclairera notre intelligence et que notre âme, réprouvant ses paresses et ses tiédeurs anciennes, se jettera, d’un élan irrésistible, vers le ciel.

Penser et tendre à ce qui est élevé, telle se définit la sagesse chrétienne. Le Sursum corda de la Messe m’y convie. Faites donc, mon Jésus, que je ne sois pas une présence inerte qui affirme seulement de bouche : — « J’ai le cœur aux réalités d’En Haut » et qui cependant, n’a pas rompu avec les chimères d’en-bas. Faites que je sois sincèrement à vous, sans réserve à vous. Faites que je m’écrie avec le bienheureux Henri Suzo : « En haut, cœur captif, dégage-toi des passions périssables ! En haut, cœur endormi, réveille-toi de la mort du péché ! En haut, cœur indolent, arrache-toi de la mollesse où tu t’enlises. » Seigneur, si trop souvent, parmi les sollicitudes de l’existence quotidienne, j’oublie de tout rapporter à vous, faites du moins qu’au pied de votre autel, je me consume en votre amour comme dans un brasier que rien d’humain ne saurait éteindre.


Si je me hausse véritablement le cœur, je comprendrai à quel point il est digne et juste, équitable et salutaire que je rende grâces à Dieu partout et toujours.

Partout et toujours, même dans les épreuves qu’Il m’envoie pour que mon âme, qui se voudrait sainte, se persuade que la sainteté implique l’acceptation de la souffrance avec Jésus.

Si je récriminais lorsque les gens du monde me lèsent ou me méprisent, si surtout je me laissais entraîner à leur rendre la pareille je piétinerais, très loin de la sainteté, dans les vallées inférieures où règnent l’amour-propre et l’esprit de vengeance.

Si, au contraire, je fais abnégation de moi-même afin de suivre Jésus, en portant ma croix dans la voie douloureuse qui va du prétoire au Calvaire, je vois l’aurore de la sainteté rougir de ses feux la cime radieuse que je souhaite atteindre. Alors mon cœur se dilate aux souffles salubres de la Grâce. Je respire à l’aise et le cri de victoire : Hosanna dans les hauteurs exprime, en sa plénitude, la joie de mon âme tout heureuse d’escorter son Sauveur.

Mais attention ! Il ne faut pas que cette entrée dans la lumière me vaille une jouissance égoïste. Si, par l’oraison de détachement, j’ai réussi à faire un pas de plus hors des ténèbres, je n’en reste pas moins solidaire de tous les fidèles vivants, soit qu’ils me devancent, soit qu’ils errent encore dans les brumes qui précèdent l’aube. Je me souviens que Jésus priait pour eux comme pour moi, quand il a dit : « Père Saint, conservez en votre nom ceux que vous m’avez donnés afin qu’ils soient un comme nous… Je ne demande point que vous les ôtiez du monde mais que vous les sauviez du mal… Je ne prie pas seulement pour eux mais encore pour ceux qui, par leur parole, croient en moi, afin que tous ils soient un comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu’eux aussi soient un en nous… Moi en eux et vous en moi, pour qu’ils soient consommés en un et que le monde connaisse que vous m’avez envoyé et que vous les avez aimés comme vous m’avez aimé. »

A m’assimiler cette divine prière, comment ne serais-je pas remué jusqu’au plus profond de mon être ? Comment ne sentirais-je pas la flamme de la fraternité chrétienne s’allumer dans mon âme ? Jésus veut que je sois un avec lui et il veut, pour cela, que je sois un avec tous les fidèles. Quelle faveur il me fait et, en même temps, quelle tâche il m’impose !

Je prierai donc pour les âmes qui me sont particulièrement chères mais aussi, et avec la plus grande insistance, pour celles qu’une charge excessive des liens de ce monde tient immobiles à l’orée de la voie étroite quoique, par leur parole, ils croient en Jésus.

Comment deviendraient-ils un avec le Rédempteur ces pauvres entre les pauvres qui s’appellent les riches, si ceux qui ne possèdent rien, qui ne désirent rien posséder, qui vivent au jour le jour de leur travail avec la confiance justifiée que Dieu pourvoiera, ne priaient pour eux — ne s’offraient à leur intention ?

Les riches, dans l’Église, portent au front le stigmate de l’or. Telle est leur infortune que, trop souvent, ils ont beaucoup de peine à ne pas préférer cette marque de Celui d’en-bas à la Couronne d’épines. De la sorte, ils retardent l’union parfaite de l’Église et de Jésus.

C’est pourquoi nous à qui Dieu fit la grâce insigne d’épouser « la Veuve qui a nom Sainte Pauvreté » nous prierons Notre-Seigneur afin que s’il sollicite le riche de tout laisser pour le suivre, le riche ne s’éloigne pas de Lui par attache morose aux munificences du Mauvais.


Cette loi de solidarité, cette loi de charité dont Jésus est le principe, cette loi fondamentale qui nous fait un avec lui, j’y manque trop souvent. L’intention bonne persiste assurément au fond de mon âme mais que de fois la nature déchue me porte à interpréter avec une promptitude malveillante les actions des fidèles qui comme moi s’efforcent de marcher dans le chemin du Salut ! Quelle amertume ou quelle légèreté en mes propos sur eux ! Quelle hâte à « penser le mal » en ce qui les concerne ! Lorsque réellement je crois m’apercevoir qu’ils pèchent contre la loi divine, ne suis-je pas d’abord enclin à les condamner au lieu de m’avouer que, dans une circonstance analogue, j’aurais probablement agi d’une façon pire qu’ils ne le font ? L’indulgence, je la réserve pour mes propres fautes. Et que mon esprit devient alors subtil pour me découvrir des excuses ! Ah ! misère de mon âme quand elle oublie que je dois aimer le prochain comme moi-même !…

L’Église connaît cette tendance. C’est pourquoi, en cette partie de la Messe, aussitôt après qu’elle m’a exhorté à offrir le Sacrifice en union sincère avec les vivants d’ici-bas, elle m’invite à « resserrer mes liens avec ceux qui sont déjà établis dans la gloire. » Elle sait, en effet, combien l’assistance des Saints m’est nécessaire pour que je maintienne ma solidarité, par une communication permanente, avec les vivants de Là-Haut.

Avant tout, elle me prescrit l’appel à la Sainte Vierge parce que Marie est la Mère de la divine Grâce, parce qu’elle est la Reine de tous les Saints, parce qu’elle a souffert pour notre rachat plus qu’aucun de nous ne souffrira jamais.

Dès que j’ai prononcé le nom de la Vierge, je la vois debout au pied de la croix où Jésus agonise. Elle pleure à cause de nous comme il saigne à cause de nous. Et le fleuve de ses larmes se mêle au fleuve de sang rédempteur qui ruisselle sur le monde. Par ce regard de mon âme, je réalise la pensée que Jésus m’a été donné, sans retour, par la Vierge. Je sens qu’elle est inséparable du sacrifice de Jésus et que sa mémoire restera unie à celle de mon Sauveur jusqu’à la consommation des siècles. Et maintenant que j’ai vu, avec une netteté que nuls mots de la terre ne pourraient exprimer, le don entier qu’elle m’a fait de son Fils, c’est d’un cœur enfin charitable que j’apprends à m’offrir avec mes frères, même s’ils m’ont offensé, et avec l’Agneau de Dieu sur l’autel.

L’Église m’encourage ensuite au sacrifice par l’exemple de ses apôtres et de ses martyrs aux premiers temps de la Rédemption : Pierre et Paul, André, Jacques le Majeur, Jean, Thomas, Jacques le Mineur, Philippe, Barthélemy, Mathieu, Simon et Thaddée ; Lin, Clet, Clément, Xyste, Corneille, Cyprien, Laurent, Chrysogone, Jean et Paul, Côme et Damien.

Ce cortège radieux des amis de Jésus, je le vois s’agenouiller de chaque côté du tabernacle. Chacun d’eux rend témoignage par ses souffrances pour la fondation de l’Église ; et c’est comme une fresque aux teintes de pourpre qui se déroule devant les yeux de mon âme.

Pierre qui, le premier, s’écria devant Jésus : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », Pierre voulut être crucifié la tête en bas, parce qu’ayant fléchi dans sa foi, en une minute de faiblesse, au début de la Passion, il s’estimait indigne de mourir d’un supplice identique à celui du Sauveur.

Paul fut décapité par le glaive d’une légalité féroce, après avoir allumé le flambeau de la Bonne Nouvelle pour les Gentils perdus dans les ténèbres du paganisme.

André, avait conquis à Jésus les barbares de Scythie. C’était un amoureux de la Croix. Lorsqu’on lui présenta l’X lugubre sur lequel ses membres allaient être écartelés, il s’écria : « Salut à toi, croix chérie que le corps de Jésus a sacrée. Il y a longtemps que je soupire après toi ! Enlève-moi du milieu des hommes et donne-moi à Celui qui m’as racheté par toi. » Deux jours et une nuit il agonisa sur ce bois d’infamie et de gloire. Et il souriait en attestant Jésus crucifié.

Jacques le Majeur qu’à cause de la violence et de l’éclat de son dévouement le Maître avait surnommé le Fils du Tonnerre, fut le premier des Apôtres à mourir pour la foi. Il eut la tête tranchée par les Juifs dont, pendant dix ans, passé l’Ascension, il avait bravé les menaces.

Jean l’Évangéliste fut plongé dans une cuve d’huile bouillante. Il en sortit, dit la liturgie, « plus valide qu’il n’y était entré ». Mais sainte Angèle de Foligno eut révélation que sa douleur, au Calvaire, à la vue des souffrances de Jésus et de Marie, avait égalé tous les supplices. Le souvenir lui en demeura au cœur, comme un coup de poignard, jusqu’au dernier jour de sa longue existence.

Thomas, qui avait touché les plaies de Jésus, mourut sous les coups de bâton et sous les pierres dans l’Inde où, pour racheter une hésitation de sa foi, il porta l’Évangile.

Jacques le Mineur, premier évêque de Jérusalem, surnommé le Juste, fut précipité du sommet du Temple. Comme il respirait encore et murmurait le nom de Jésus, les Juifs lui broyèrent le crâne avec un marteau à foulon.

Philippe, qui avait demandé « à voir le Père » et à qui Jésus avait répondu : Celui qui me contemple voit aussi le Père, fut mis en croix par les Phrygiens idolâtres. Comme il tardait à mourir, comme il ne cessait de proclamer la Voie, la Vérité, la Vie, la foule le lapida furieusement pour lui imposer silence.

Barthélemy, qui est ce Nathanaël amené à Jésus par Philippe, fut écorché vif par les Arméniens auxquels il apportait la Parole sainte.

Mathieu, le publicain qui abandonna sans hésiter sa caisse, ses registres et ses sacs d’écus pour suivre le bon Maître, fut percé d’un coup de lance, tandis qu’il évangélisait l’Arabie.

Simon le zélé, plus zélé encore d’avoir compris la parole du Sauveur : « S’ils me persécutent, ils vous persécuteront aussi », conquit des âmes en Mésopotamie. Thaddée l’accompagnait, non moins fervent que lui. Ils furent sciés par le milieu du corps.

Ici se termine la liste des Apôtres. Il est dit, dans l’Apocalypse, que la Jérusalem céleste est entourée de quatre murailles. Dans chacune d’elles il y a trois portes afin que soient admis, par le baptême, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, les peuples du levant, du couchant, du nord et du midi. Ces douze portes sont fondées sur douze pierres précieuses où sont gravés les noms des douze apôtres et qui reposent elles-mêmes sur la pierre angulaire qui est Jésus-Christ. C’est une image de l’Église parvenue à sa perfection dans l’éternité. Et cela signifie encore : sur terre, on n’entre dans l’Église que par la doctrine des Apôtres dont elle a le dépôt.

Le martyre sanglant étant le trait caractéristique des saints qui vécurent aux trois premiers siècles, l’Église a voulu citer ces témoins de Jésus en nombre égal à celui des Apôtres dont ils poursuivirent les travaux. Il y a cinq papes, un évêque, un diacre et cinq laïques.

Lin, converti par saint Pierre et son premier successeur sur le siège apostolique, fut l’ami de saint Paul qui le nomme dans son épître à Timothée. Formé à pareille école, il propagea la foi d’une façon si intrépide que les prêtres des faux dieux le dénoncèrent à la police comme perturbateur. Il fut saisi et décapité aussitôt sans même avoir été mis en jugement.

Clet, son successeur, avait été esclave. Affranchi, saint Pierre le convertit comme Lin. On conjecture qu’il porta d’abord le nom d’Anaclet qui veut dire « l’irréprochable ». Par humilité, il l’abrégea en celui de Clet qui signifie « l’Appelé » du Seigneur. Son pontificat dura douze ans et se termina par la décapitation. En ce temps-là, être pape c’était se vouer à la mort rapide par le fer ou à la mort ralentie par la torture.

« Clément, écrit saint Irénée, fut le troisième évêque de Rome après les apôtres ; il les avait vus, s’était entretenu avec eux et maintenait la tradition apostolique. » Ce pourquoi, sous Trajan, il fut déporté en Crimée, condamné à travailler aux mines comme forçat. Il y fit tant de prosélytes que, sur l’ordre de l’empereur, on le jeta à la mer avec une ancre attachée au cou.

Xyste exerça le pontificat à l’époque où sévissait le plus furieusement la persécution ordonnée par l’empereur Valérien. Enfreignant la défense qui avait été faite de célébrer les Saints-Mystères, il avait coutume de dire la messe dans les Catacombes. Il fut dénoncé à la police par un renégat, saisi, condamné sans procès et décapité à l’endroit même où il avait commis sa sainte désobéissance.

Corneille, qui lui succéda, fut banni à Centumcellæ sous Gallus et décapité au bout de peu de temps parce qu’il refusait de sacrifier aux idoles.

Cyprien, né à Carthage d’une famille très riche appartenant à l’aristocratie, se convertit au christianisme en un âge déjà mûr. Aussitôt, il distribua tous ses biens aux pauvres et fit le vœu de chasteté. Élevé à l’épiscopat, il se voua tout entier au salut de son troupeau et à la défense de l’Église entière. Ses luttes contre le schisme et l’hérésie donatiste sont célèbres. Nul n’a mieux décrit que lui les joies de la paix en Dieu après la conversion : « Alors seulement, disait-il, on trouve un repos assuré de l’âme, une sécurité constante ; l’esprit se rapproche de Dieu ; tout ce qui apparaît aux hommes grand et sublime devient tout petit. » La vigueur avec laquelle il condamnait les mœurs dissolues des païens lui valut leur haine. Il périt par le glaive en remerciant ses bourreaux de lui procurer « la félicité du martyre ».

Chrysogone marqua par son zèle à développer la foi dans l’âme des nouveaux convertis et à les armer de patience pour subir la persécution. Après des années de prison, il fut décapité sous le règne de Dioclétien.

Les deux frères Jean et Paul avaient occupé des emplois élevés à la cour de la fille de Constantin. Julien leur offrit les plus hautes dignités s’ils consentaient à entrer à son service et à sacrifier, comme lui, au Dieu-Soleil. Ils refusèrent avec horreur. L’Apostat leur fit alors trancher la tête, en secret, dans leur propre maison.

Côme et Damien, chrétiens de naissance, exerçaient gratuitement la médecine en Cilicie. Comme ils ne guérissaient pas seulement les corps mais aussi les âmes et qu’ils en amenaient un grand nombre à l’Église, ils furent incarcérés pendant la persécution de Dioclétien. « Après avoir été tourmentés par la prison, par les chaînes, par l’eau, le feu, les pierres et les flèches ils furent décapités. » (Martyrologe romain, 27 septembre).

Dans cette liste funèbre et glorieuse de héros sanctifiés, vous croyez peut-être que j’oublie Saint Laurent ? Que non pas ! Si je l’ai réservé pour clore l’énumération, c’est parce que, lui devant une gratitude spéciale, je voulais en parler d’une façon un peu plus étendue.

Trois ans après que je fus entré dans l’Église, j’eus à traverser une période de tribulation où il semblait que les événements et les hommes se fussent concertés pour m’éloigner de Jésus. Tout ce que j’entreprenais échouait ; autour de moi, on interprétait de travers mes efforts pour affirmer ma foi en servant l’Église. De plus, la maladie m’éprouvait pendant que de grandes peines d’esprit rendaient aussi obscure qu’aride ma vie intérieure.

En août de cette année-là, les contradictions, les souffrances physiques et morales se firent plus accablantes. Mon âme pliait sous le fardeau ; je ne distinguais plus le regard de mon Sauveur que comme une toute petite étoile horriblement lointaine et voilée, à chaque instant, par les nuages qui montent de l’abîme où règne le Prince de la Désolation.