ADOLPHE RETTÉ

LETTRES A UN INDIFFÉRENT

PARIS
BLOUD ET GAY, ÉDITEURS
3, RUE GARANCIÈRE, 3

1921
Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

  • Du Diable à Dieu. — Récit d’une conversion.
  • Le Règne de la Bête. — Roman.
  • Un séjour à Lourdes. — Journal d’un pèlerinage à pied. Impressions d’un brancardier.
  • Sous l’Étoile du matin. — La première étape après la conversion.
  • Dans la lumière d’Ars. — Récit d’un pèlerinage.
  • Au pays des lys noirs. — Souvenirs politiques et littéraires.
  • Quand l’Esprit souffle. — Récits de conversions.
  • Ceux qui saignent. — Notes de Guerre.
  • Sainte Marguerite-Marie. — Vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après les documents originaux.

En préparation :

  • Histoire populaire et illustrée de saint François-Régis.
  • Le Soleil intérieur.

A
GASTON RAIS
QUI N’EST PAS UN INDIFFÉRENT

PRÉFACE

Quelques années avant la guerre, au milieu de septembre, je fis une excursion en auto avec un ami âgé de trente-cinq ans environ. Je l’avais rencontré à l’hôtellerie d’une communauté de Bénédictins exilée en Belgique depuis l’époque où l’athéisme officiel baptisa défense laïque une crise de rage antireligieuse.

Aux offices, nous nous trouvions côte à côte ainsi qu’au réfectoire. Comme nous étions les seuls retraitants, il arriva que, pendant les récréations nous échangeâmes des propos qui me prouvèrent qu’il possédait une forte culture littéraire. D’ailleurs il gardait toujours, sous son bras ou dans la poche de son veston, un exemplaire de la Divine Comédie. Je remarquai que ce poème constituait sa lecture unique à l’exclusion de tout livre de piété. Il le feuilletait à la chapelle où il me parut qu’il ne priait pas. Il l’annotait dans sa cellule tandis que le missel dont le Père hôtelier l’avait muni, comme moi, demeurait immuablement fermé.

Nous n’étions pas encore assez liés pour que je lui demandasse le motif d’une préférence aussi exclusive. Au surplus, très courtois mais distant, il se livrait peu. Il parlait assez volontiers de Dante pour louer la splendeur farouche ou la suavité insinuante des images dont le grand Florentin illustra ses vers ; il analysait, de façon perspicace, son symbolisme. Si l’entretien amenait le nom de quelque auteur contemporain, les jugements qu’il formulait témoignaient de son sens critique et de son bon goût. Mais, quant à tout autre sujet, il se tenait sur une grande réserve — au point que, parfois, s’il entamait une phrase qui aurait pu ouvrir un jour sur son être intime, il s’interrompait net et laissait tomber la conversation. On eût dit alors qu’il fermait une porte à triples verrous pour empêcher son interlocuteur de pénétrer dans son âme.

Je crus m’apercevoir, tout d’abord, qu’il y avait là non de la méfiance à mon égard, mais plutôt un sentiment de crainte tel que celui qu’on éprouverait à peser sur une plaie mal guérie et d’où le sang ne demande qu’à jaillir. Néanmoins, je me sentais intrigué car il est rare que deux hommes sympathiques l’un à l’autre — c’était notre cas — vivent, pendant une quinzaine, dans un tête-à-tête journalier sans en venir aux confidences personnelles.

— Après tout, me dis-je, cela ne me regarde pas. Si ce garçon aime à garnir de palissades les entours de son âme, je ne vois pas pourquoi je tenterais de forcer la clôture. Il apprécie ainsi qu’il sied Dante et l’art en général ; ce n’est déjà pas si commun. Profitons de son intelligence et gardons-nous d’entreprendre le cambriolage de sa personnalité.

Cependant, la seconde semaine de mon séjour s’achevait et je dus songer à boucler ma valise pour le départ. J’en parlai au Père hôtelier devant Maurice — c’est le nom que je donnerai à mon nouvel ami. — De plus, je manifestai le regret de n’avoir pas visité la célèbre abbaye de Maredsous qui s’élève à une vingtaine de kilomètres du château isolé que nos cénobites avaient adapté, tant bien que mal, aux règles et aux coutumes de la discipline monastique.

— Je puis vous conduire à Maredsous, intervint Maurice, j’ai mon auto. En moins d’une heure, nous serons là-bas. Après, je vous mènerai à la gare de Namur où vous prendrez le train pour Paris.

Tandis qu’il me faisait cette proposition, je le regardais et il me sembla que ce n’était pas une politesse banale qui l’avait inspirée. D’ordinaire impassible, la physionomie de Maurice laissait percer le désir que j’acceptasse.

Je ne saurais expliquer comment j’eus l’intuition que ma société lui était bonne. Ce fut une sorte d’avertissement qui se formula d’une façon assez précise en moi. J’acquiesçai donc sans hésiter.

Nous gagnons l’abbaye ; nous la parcourons rapidement, pilotés par un frère convers. Comme, remontés sur la machine, je m’inquiétais de l’heure approchante du train, Maurice me demanda tout à coup :

— Êtes-vous très pressé de retourner chez vous ?

— Pressé ?… Mon Dieu non : en ce moment je m’octroie des vacances et je n’ai pas d’autre projet que celui d’être à Fontainebleau pour la fin du mois. C’est le moment où ma chère forêt commence à se dorer d’automne.

— En ce cas, reprit-il, pourquoi ne resteriez-vous pas encore avec moi ? Il m’est venu l’idée de battre un peu le pays en votre compagnie. Je le connais passablement et j’y sais des coins attrayants. Nous garderons l’auto : nous irons à droite, à gauche, sans itinéraire fixé d’avance ; nous rencontrerons de vieilles églises d’architecture savoureuse et des paysages bons à se fixer dans la mémoire. Ce ne sera pas du temps perdu pour vous… Pour moi, non plus.

L’invite me séduisit et je n’eus pas grand’peine à consentir. La vie ressemble si souvent à un sentier grisâtre et rectiligne entre deux talus monotones qu’il faut s’empresser de saisir, avec gratitude, les occasions de sauter par-dessus le remblai pour flâner parmi les plaines — peut-être féeriques — qui s’élargissent là-bas et vont se perdre dans la brume empourprée où se transfigurent des horizons mystérieux.

En outre, je sentais de plus en plus que Maurice avait besoin de ma présence

Ce récit n’ayant pas pour objet de développer des impressions de voyage, je mentionnerai seulement que nous avons parcouru en tous sens les Ardennes belges, poussé une petite pointe en Allemagne, une autre en Hollande. Bien entendu, nul chauffeur mercenaire ne nous soumettait à sa tyrannie. Maurice tenait le volant. Aux étapes, je lui donnais un coup de main pour nettoyer et graisser la machine, changer les pneus, déjouer l’astuce des aubergistes. Quant aux sensations d’art et de belle nature, la récolte fut abondante… Je passe rapidement sur tout cela pour en venir à l’épisode qui me révéla enfin mon compagnon de route.

Une seule fois, au cours de notre randonnée, Maurice eut la velléité de s’ouvrir davantage. Nous visitions l’église d’une bourgade dont le nom m’échappe. Nous y fûmes retenus par un retable du quatorzième siècle représentant une Mise au tombeau. J’en admirai l’art naïf et pathétique. Puis un enchaînement d’idées me fit rappeler la mort pour notre salut du Rédempteur. Maurice m’écoutait sans émettre une syllabe ; comme à l’habitude, ses traits demeuraient rigides. Pourtant, lorsque j’ajoutai que ce divin holocauste nous valait de sentir le Christ vivre en nous, sa physionomie s’anima soudain ; ses joues pâles se colorèrent ; une flamme, aussi vite éteinte qu’allumée, passa dans ses prunelles ; et il dit d’une voix sourde :

— Jésus est mort en moi ; il ne ressuscitera pas…

Surpris, j’attendais avec quelque anxiété qu’il poursuivît. Mais, fâché sans doute d’avoir rompu la consigne de silence sur soi-même qu’il s’imposait, il se maîtrisa. Son visage redevint morne. Une minute après, il se mit à détailler, du ton le plus froid et à un point de vue purement technique, le travail de l’artiste qui avait sculpté le retable.

Je craignis de le désobliger en contrariant son parti-pris et ne relevai point le propos. Il me suffisait, quant à présent, d’être assuré que la réserve insolite dont il se masquait l’âme, lui servait à refréner des orages. — Sous cette glace où il fige l’expression de ses sentiments, pensai-je, se creuse, sans doute, un cratère en éruption ; il m’a envoyé un jet de lave… Attendons la suite.

Elle ne tarda pas.

Le lendemain, nous passons la nuit dans un hameau perché sur une colline, à peu de distance de Liége. Au réveil, je m’aperçois que c’est dimanche et, naturellement, je demande à la patronne de l’auberge s’il y a une église où entendre la messe.

— Pas ici, me répondit-elle, la paroisse est à une bonne lieue. Mais vous trouverez, au bas de la côte, un couvent de religieuses du Sacré-Cœur où la messe se dit à sept heures. La chapelle est ouverte au public.

— Cela vous convient-il ? dis-je à Maurice.

D’ordinaire, étant l’urbanité même, et aussi, tenant, je crois, beaucoup à m’être serviable, il adhérait gracieusement à tout ce que je lui proposais. Je fus donc fort étonné de le voir froncer le sourcil, pincer les lèvres et secouer la tête. Pour la première fois, il montrait de la mauvaise humeur.

— Réellement, dit-il, est-ce que vous tenez à ne pas manquer la messe ?

— Mais oui, j’y tiens… D’ailleurs, c’est dimanche.

— Je le sais bien que c’est dimanche… Seulement, j’avais combiné notre itinéraire du jour de façon à visiter deux ou trois sites assez éloignés d’ici… Si nous allons à la messe, nous perdrons du temps.

Je repris :

— Une messe basse dure vingt minutes. Et puis, en ce qui me concerne, je n’estime pas que ce soit du temps perdu… S’il vous déplaît d’y assister, rien ne vous oblige de m’accompagner.

Il me regarda longuement, l’air indécis. Je dois avouer que j’avais parlé d’une manière assez sèche. Le fait est que je me sentais dérouté car si jusqu’alors j’avais eu lieu de soupçonner chez Maurice une sorte d’inertie, quant à la foi, j’avais pu également constater qu’au monastère comme ailleurs, il s’était conformé aux rites et aux préceptes sans effort apparent ni répugnance marquée. Or, aujourd’hui, quelque chose me disait que Maurice cherchait à se dérober et que cette mauvaise raison d’une journée de voyage fort chargée ne constituait qu’un prétexte.

Cependant, comme je ne voulais à aucun prix me donner, vis-à-vis de lui, le rôle d’un censeur importun, je conclus en souriant :

— Eh bien, je file à la messe. Si vous n’y venez pas, j’en serai quitte pour prier en double : un introït pour vous, puis un pour moi et le reste de même…

Ma plaisanterie ne le dérida pas. Il demeurait contracté. Mais, comme je passais le seuil en disant : A tout à l’heure, il me rejoignit, murmurant :

— Je vais avec vous. — Puis il ne desserra plus les dents jusqu’à la chapelle.

De mon côté, je réfléchissais. J’étais assez perplexe. Pourquoi Maurice s’insurge-t-il à propos d’une chose aussi simple que l’assistance à la messe dominicale ? S’il ne croit plus, pourquoi s’est-il astreint à une retraite chez les moines ? Pourquoi s’applique-t-il avec tant de soin à dérober les mouvements profonds de son âme ? Pourquoi, s’il nourrit de l’hostilité contre l’Église, semble-t-il prendre plaisir à ma société ? Il a pu vérifier que — bien imparfaitement, certes, mais avec bonne volonté — je m’efforce d’observer la loi catholique ; donc, s’il en est devenu l’adversaire, il aurait dû m’éviter, ne pouvant tabler sur mon approbation…

Tout cela, et d’autres remarques analogues que j’avais faites à son sujet, formaient un problème tramé d’éléments contradictoires.

Pour le moment, je n’étais pas à même de le résoudre. Je ne pus que me remémorer l’aphorisme de Tourgueneff : « L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure. »

Mais dans cette forêt il y a parfois des vipères. Qui sait si le Vieux Serpent n’engluait pas de son venin la conscience du pauvre Maurice ?

Je conclus : En tout cas, il souffre et je voudrais essayer de lui venir en aide. Je vais prier pour lui… S’il est dans les vues de Dieu que je lui sois auxiliateur, unissant mon oraison au Saint Sacrifice, j’obtiendrai que les mérites de Notre-Seigneur suppléent à mon insuffisance.

Nous arrivons à la chapelle. Elle était de dimensions exiguës : une poignée de paysans, de tâcheronnes et de fermières, une trentaine d’enfants l’emplissaient presque jusqu’au porche, de sorte que nous eûmes quelque peine à trouver place.

La messe commença. Quoique je fisse de mon mieux pour la suivre, je dus m’apercevoir que Maurice ne priait pas. Il gardait l’attitude d’un homme bien élevé que les circonstances forcent de subir une corvée ; mais ses yeux erraient çà et là, en quête d’un incident ou d’un objet propre à fixer son attention. On eût dit qu’il cherchait à me faire entendre qu’il était venu là par condescendance mais que toute pensée religieuse lui restait étrangère.

Attristé, je m’enfonçai dans une prière aussi fervente que possible à son intention.

La sonnette tinta pour la Consécration et Jésus descendit sur l’autel. Et alors, je vis, d’un regard d’âme, le Jardin des Olives. Les disciples sommeillaient, étendus sur le sable ; — parmi eux Maurice plus assoupi que quiconque. Notre-Seigneur, le visage inondé du sang de son agonie, vint à lui et lui dit : Tu n’as pas pu veiller une heure avec moi ?… Mais Maurice ne répondit rien ; il dormait.

Cette image me fut décisive. Dieu soit loué, me dis-je, il ne livre pas le bon Maître aux juges iniques ; il ne le flagelle ni ne le couronne d’épines !… Il dort et un mauvais rêve l’obsède. Seigneur, faites que je parvienne à l’éveiller…

La messe terminée, la chapelle se vida rapidement. Dehors, les fidèles échangeaient, en patois wallon, des phrases joviales puis se séparaient pour regagner qui sa métairie, qui sa chaumine.

Je dis à Maurice : Maintenant, je suis vôtre. Embrayons le moteur et en route !…

Mais il ne paraissait plus aussi pressé de partir. Tournant le dos à l’auberge, il me fit signe de le suivre et prit un chemin étroit qui montait à notre gauche et aboutissait à une plate-forme d’où l’on dominait le pays. J’allai après lui sans l’interroger. A l’expression de sa figure, j’avais deviné que quelque chose venait de se produire en lui qui modifierait nos rapports.

Nous arrivons au sommet de la montée et nous débouchons sur la petite esplanade que Maurice m’avait indiquée. Nous y découvrons un banc de bois vermoulu. Trois tilleuls l’ombrageaient dont le feuillage odorant bruissait avec douceur au vent frais du matin. Devant nous, des prairies descendaient en une longue pente que jalonnaient des pommiers touffus où rougissaient les premières teintes de l’automne. Tout au bas, la ville de Liége se tassait, grise et confuse, à travers les fumées onduleuses qui montaient de ses toits d’ardoise. Elle emplissait la vallée d’une rumeur vague où se cadençaient les gammes joyeuses des cloches du dimanche. La Meuse décrivait une courbe au lointain et brillait, comme un large cimeterre d’or et d’acier fabuleux, sous le soleil oblique.

Je revois ce paysage ; je me rappelle, avant tout, le ciel si pur, si profond, si diaphane, qui répandait sur nos têtes sa lumière argentée.

Nous nous asseyons. Maurice, les yeux baissés, se tait assez longtemps ; et je me garde de le troubler, car je crains d’effaroucher son esprit ombrageux en manifestant trop tôt l’intérêt fraternel que je lui porte.

Enfin il relève le front, me fixe bien en face — la tristesse de son regard m’émeut — et, me serrant la main d’un geste spontané, il se met à me parler :

— Combien j’ai dû vous froisser, tout à l’heure, en montrant, d’une façon aussi malgracieuse, que la messe me déplaisait !…

— Me froisser, ce serait beaucoup dire, répondis-je, mais j’avoue que je fus quelque peu dérouté. En effet, vous reconnaîtrez que, depuis notre rencontre, rien dans vos manières d’agir ne pouvait me donner à supposer que la pratique religieuse vous fût répulsive.

— Oui, reprit-il, vous deviez croire à un caprice saugrenu de ma part. Mais mon incartade avait des causes. Si cela ne vous ennuie pas, je vais vous les exposer… Après tout, je suis las de me taire. Il y a trop de temps que le fardeau de mes pensées m’écrase. Il me soulagerait de vous en décrire la pesanteur. Si vous pouviez m’aider à le supporter, je me féliciterais du hasard qui nous lia.

— Ce n’est peut-être pas un hasard, observai-je.

— Nous verrons… Pour commencer, il importe que je vous esquisse, à grands traits, ma vie antérieure.

Il se recueillit quelques minutes. Les cloches allègres chantaient toujours ; les ramures éoliennes des tilleuls frémissaient à l’unisson ; caché à la cime, un ramier sauvage roucoulait timidement, par intervalles. Sous le soleil pacifique, toute la campagne se reposait dans le Seigneur et murmurait un hymne à sa gloire.

Cette harmonieuse sérénité me fit du bien. J’avais besoin de ce réconfort, car de tels abîmes se creusent parfois dans une âme qui s’apprête à vous livrer son secret ! Lorsqu’il plaît à Dieu de m’en ouvrir quelqu’une, je suis d’abord pris de panique : le sentiment de ma propre misère m’accable et ce n’est que par une fuite éperdue dans le Cœur de Jésus que j’obtiens le courage de revenir à elle et d’affronter les vertiges de « la forêt obscure ».

Enfin Maurice reprit la parole. Il s’exprimait avec lenteur, sans faire un geste :

— J’appartiens à une famille qui, si loin que remonte le souvenir, fut très pieuse et même rigide quant à l’observation des préceptes du catholicisme. Ma mère avait perdu ses parents lorsque je vins au monde. Veuve aussi, peu après son mariage, elle passait la plus grande partie de ses journées à l’église. Tout enfant, elle m’emmenait avec elle ; elle exigeait que je reste agenouillé à son côté et me réprimandait si je marquais de la fatigue ou de l’ennui. A la maison, c’étaient des exercices de piété interminables, des lectures à haute voix, choisies dans des traités d’ascétisme rébarbatifs qui, quoique je les comprisse mal, m’infligeaient la notion que j’étais un être abominable de naissance et qu’en moi ne cessaient de germer mille instincts pervers. Les mots d’« enfer » et de « damnation » revenaient à tous les paragraphes. Quand ma mère commentait ces textes lugubres, elle en aggravait encore la désolation ; un Dies iræ perpétuel grondait en ses discours. De sorte que je vivais dans une atmosphère de compression et d’effroi. Je concevais Dieu comme un tyran prêt à me pulvériser pour un bâillement involontaire aux offices, pour la demande d’une cuillerée de confiture en plus sur le pain de mon goûter.

Plus tard, j’ai compris que ma mère, par hérédité ou par nature, s’était imbue de jansénisme. Je sentais bien qu’elle m’aimait tout de même, mais il y avait trop de jours où elle se reprochait son affection comme une faiblesse. Alors, elle redoublait de sévérité à mon égard et, pour expier ce manquement à la règle farouche qu’elle s’était imposée, elle s’écrasait de mortifications.

Plusieurs fois, je la vis changer de confesseurs ; elle ne les trouvait jamais assez austères. Enfin elle découvrit un vieux prêtre retiré du ministère et qui professait la sombre doctrine d’épouvante et de réprobation où elle se cramponnait comme un naufragé de l’océan glacial à une banquise.

J’appris à le connaître, cet homme, car dès que j’eus sept ans, elle obtint qu’il me confessât toutes les semaines. Je me rappelle la rudesse opiniâtre qu’il mettait à fulminer l’anathème contre mes pauvres petits péchés. Il s’appliquait, avec un zèle atrabilaire, à me persuader que j’étais un composé de toutes les imperfections et que, très probablement, Dieu m’avait prédestiné aux rigueurs de sa justice.

Bien entendu, les plaisirs de mon âge m’étaient interdits ; je n’ai jamais possédé ni toupie ni soldats de plomb. On m’élevait soigneusement à l’écart des autres enfants, tenus pour des vases de perdition. En dehors de son directeur, ma mère ne recevait que trois dévotes surannées qui partageaient son égarement. Parques inflexibles, leur âme se révélait plus sèche, plus rugueuse et plus racornie que le cuir d’un dromadaire tué par la soif au centre du Sahara. Elles s’accordaient pour jeter de la cendre à la face de l’univers entier, critiquer âprement le clergé de leur paroisse, éplucher avec malveillance et assaisonner de vinaigre les faits et gestes de quiconque leur frôlait le coude. Leurs propos me transperçaient comme une bise de novembre. Mais s’il m’arrivait d’éternuer en leur présence, elles ne perdaient pas une seconde pour me prédire la carrière d’un scélérat. Dénouement du drame : des claques sur mes joues pâlotes et ma réclusion dans un cabinet noir…

Quand je me reporte aux années de ma morne enfance, je les revois pareilles à une courette obscure, humide et froide, étranglée entre quatre maisons hautes de huit étages, aux murailles verdâtres comme des linceuls moisissants, aux fenêtres closes de persiennes inexorables. Un ciel couleur de suie pèse sans cesse sur les toits. Tout au fond, grelotte un acacia malingre dont les quelques feuilles se fripent et se recroquevillent sitôt sorties du bourgeon. Et cet arbrisseau qui s’étiole, c’est moi-même…

Lorsque je fis ma première communion, l’implacable janséniste m’avait tellement imprégné du sentiment de mon indignité que je reçus l’hostie sans aucune joie. Je passai le reste du jour dans le tremblement, à me redire que je venais, presque à coup sûr, de profaner le corps du Dieu terrible dont la Majesté courroucée m’opprimait ainsi qu’un bloc de granit.

Peu après, ma mère mourut subitement. J’eus pour tuteur un parent assez éloigné qui crut assez faire en administrant, avec probité, la fortune assez considérable dont j’héritais. Pour le surplus, je fus transplanté dans un collège ecclésiastique, au loin. J’y passai même toutes mes vacances…

Vous n’avez que faire de descriptions. Je n’entrerai donc pas dans le détail de ma nouvelle existence. Ce qu’il importe d’en retenir, c’est que le milieu, si différent de celui où j’avais langui auparavant, ne réussit pas à modifier l’état de mon âme. Le contact de mes camarades de pension — d’assez gentils enfants pour la plupart — ne me dégourdit point. Je laissai tomber les avances que quelques-uns me firent. Je ne les rabrouais pas, mais je prenais un air si malheureux et si morose quand on m’invitait à une partie de barres ou de billes, qu’on finit par me considérer comme un jeune hibou qui ne saurait se plaire aux envolées pépiantes des passereaux. On me laissa dans mon coin ; et cet isolement me maintint dans la stupeur terrifiée où je me figeais depuis que j’avais reçu l’empreinte du jansénisme.

Des professeurs et des surveillants, aucun n’obtint ma confiance ni mon affection. Je ne leur reproche pas de m’avoir négligé. C’étaient de bons prêtres, attentifs à leur fonction. Mais n’étant qu’une demi-douzaine, toujours surmenés, parmi un grand nombre d’élèves, ils ne pouvaient guère se donner à l’un plus qu’à l’autre. Ils nous instruisaient et nous éduquaient à la grosse, d’après des méthodes traditionnelles, s’attachant surtout à nous canaliser dans un courant d’habitudes pieuses qui nous devinssent une routine préservatrice pour l’avenir.

Or je crois qu’à cette époque, j’aurais eu besoin d’une sollicitude particulière. J’eusse rencontré un cœur d’apôtre, comme on prétend qu’il en existe, quelqu’un de brûlant qui me témoignât de la tendresse, qui me réchauffât l’âme, peut-être serais-je sorti de l’ombre taciturne où je me confinais pour m’épanouir au grand soleil de la joie, ainsi que le faisaient mes camarades.

Ce sauveteur clairvoyant je ne le trouvai pas.

Je passai donc les jours à rêver tristement dans le vague. Pourtant, à la longue, une pensée obsédante s’empara de moi qui fixa mon esprit jusqu’alors à la dérive. La voici : je comparais, à toute heure, la religion rébarbative, que ma mère et son vieux directeur m’avaient inculquée, à la dévotion aisée que nos maîtres nous apprenaient. Je m’aperçus vite qu’elles ne coïncidaient en aucun point. Et je me demandais : Dieu est-il un despote inaccessible dont nous ne sommes jamais sûrs d’apaiser la colère ? Ou bien est-il un dominateur indulgent, que quelques exercices de piété, accomplis avec exactitude mais sans trop de réflexions, suffisent à contenter ?

J’avais beau me poser la question, je n’arrivais pas à une réponse qui me tranquillisât. Enfin, à force d’incertitudes, un scrupule me vint. Je m’imaginai que, par manque de soin dans mes examens de conscience, j’avais dissimulé des péchés dont la survivance en moi m’aveuglait quant à la façon de comprendre Dieu et de lui être agréable.

Je me crus damné sans rémission. Cette idée me fut bientôt si pénible que je résolus de la soumettre à mon confesseur. Si j’avais su m’expliquer, si surtout j’avais remonté jusqu’à la cause initiale de mon désarroi, il est à peu près certain qu’il aurait saisi la gravité du mal dont je souffrais et qu’il y aurait porté remède. Mais, par timidité et aussi par crainte d’offenser Dieu en alléguant des excuses au crime dont je m’estimais coupable, je me bornai à dire au Père que je ne pouvais plus communier parce que, malgré les absolutions antérieures, ma conscience demeurait chargée de péchés.

Je m’exprimai sans doute d’une façon très gauche car mon confesseur comprit que je lui avais caché des fautes dont j’avais eu honte de lui spécifier l’espèce. Mais il ne lui fallut pas beaucoup d’interrogations pour se rassurer à cet égard. Il en conclut que mon scrupule ne provenait que d’un défaut de confiance dans la miséricorde divine. Il me reprocha, en termes peut-être trop sommaires, un excès d’analyse sur moi-même et me prescrivit de mettre désormais plus de simplicité dans ma préparation au sacrement de pénitence. Puis, comme trente élèves attendaient leur tour, agenouillés à la file dans la chapelle, il me congédia.

Je demeurai anxieux. La question n’était pas résolue : qui avait raison des tenants du Dieu sévère ou des partisans du Dieu de mansuétude ? Les impressions reçues jadis restaient trop fortes pour que je ne penchasse pas vers les premiers. Elles l’emportèrent et il en résulta que je m’ancrai dans le désespoir avec la conviction que les maîtres, les élèves et moi-même nous étions tous des réprouvés. Par suite, nos confessions, nos communions, nos prières n’étaient que gestes et chuchotement vains dans les ténèbres… Plus rien à faire pour notre salut !

Cette crise était trop violente pour durer… Vous m’objecterez que j’aurais dû, par exemple, me confier au Supérieur. Homme d’expérience, il m’aurait, je le suppose, tiré de la cave sans soupiraux où je m’isolais de la sorte…

— Assurément, répondis-je, dans un cas pareil, se taire, c’est aggraver son mal.

— Oui, mais voilà, je ne parlai pas. Je ne sais quelle force latente me murait dans mon silence. Il semble que, rabattue sur elle-même de si bonne heure, attaquée dans sa volonté, mon âme était devenue incapable de dilatation. Lorsque le sentiment de désespoir qui l’opprimait s’atténua par l’accoutumance, je fus pris d’une sorte d’atonie religieuse. Je ne me dérobai point à la pratique ; je continuai d’obéir, sans objections, au règlement : j’allais à la messe, je me confessais, je communiais comme les autres. Mais je faisais tout cela d’une façon machinale, parce qu’il n’était pas dans mon caractère de me révolter. Une résignation passive atrophiait mes facultés. On disait de moi : « Ce n’est pas un mauvais garçon, mais il a l’air d’un somnambule… »

Et c’est ainsi que j’entrai dans l’indifférence. Que vous décrire de plus ? Mon âme gisait dans mon corps comme un cadavre dans son cercueil.

Mes années d’études finies, je passai mon baccalauréat et je retournai dans le monde. Mon tuteur, qui avait hâte de se débarrasser de moi, me fit émanciper et me rendit compte de ma fortune. A dix-neuf ans, je me trouvai mon maître, sans avoir à gagner mon pain, mais aussi sans personne qui s’intéressât à moi. Du reste, j’aurais découragé les sympathies par mon manque d’entregent.

Or, il advint qu’aussitôt libre de me conduire à ma guise, je m’éloignai de la religion. Comment cela se produisit, je ne saurais trop l’expliquer : je le constate. Du jour au lendemain, la foi se retira de moi. Je ne mis plus les pieds à l’église ; mes lèvres perdirent l’habitude de formuler la moindre prière. Je ne pensai plus à Dieu. Cette évolution se fit sans luttes ni angoisses. Simplement, toute idée religieuse me quitta comme, en octobre, l’écorce de certains platanes se détache et tombe.

Je ne m’alarmai pas de ce changement. Au contraire, je respirai plus à l’aise parce que la qualité de mon indifférence avait changé : la résignation avait disparu ; elle était remplacée par la sensation agréable d’être libéré d’un joug trop onéreux pour mes épaules. Aussi ne fis-je rien du tout pour réagir.

Cependant, il n’est pas dans la nature que l’intelligence et la sensibilité demeurent oisives. L’existence d’un mondain désœuvré ne m’intéressait pas. Le contact de ce qu’on appelle « la bonne société » m’ennuyait prodigieusement et je m’empressai de m’en tenir à distance. D’autre part, je ne me sentais de goût pour aucune profession. Je me tournai donc vers l’art, la littérature et les philosophies. Je les cultivai, non dans le dessein de créer une œuvre, mais de meubler d’objets délectables la solitude de mon esprit. En somme, je fus un dilettante, un collectionneur de belles formes et de pensées ingénieuses, nullement soucieux de les classer d’après une doctrine préconçue.

Je me disais : Si, comme l’assure Stendhal, « la beauté est une promesse de bonheur », peut-être en la cherchant un peu partout, deviendrai-je ce que je n’ai jamais été — heureux.

Tout d’abord, je lus avec avidité, sans m’imposer un choix. La substance de cent bibliothèques m’emplit le cerveau. Puis je voyageai ; je visitai des musées ; j’appris des langues, entre autres l’italien si à fond, que je pus lire Dante dans le texte. Des métaphysiques contradictoires m’occupèrent comme l’avaient fait les styles différents des écrivains et des peintres. Nulle ne me retint. Elles m’amusaient, mais pour mon jugement, elles n’avaient pas plus de consistance que ces fumées qui montent de la ville devant nous.

Au bout de quelques années de ce régime, je découvris soudain que toutes ces choses ne m’intéressaient plus. Je me trouvai, parmi leurs prestiges fragiles, comme un promeneur sous une futaie saisie par la gelée et qui se dépouille. Art, littérature, philosophies me furent des feuilles sèches qui papillonnaient autour de moi, puis descendaient s’abattre sur la terre durcie. Je les foulais d’un pied paresseux et leur bruissement monotone cessa bientôt de me divertir.

Je végétai alors quelques mois dans un état d’inertie intellectuelle et morale. Je sentais en moi un vide immense que, rien au monde, me semblait-il, n’était capable de combler. L’ennui, fils de la morne incuriosité, comme dit Baudelaire, s’installa dans mon âme. Je ne fus qu’un bâillement continuel et je regrettai de ne pouvoir user les vingt-quatre heures du jour à dormir.

A la longue, cette léthargie m’effraya comme un symptôme d’hébétude ; une réaction se fit. Voulant galvaniser l’automate ambulant que je devenais, je m’aperçus que j’avais des sens et je me dis : Mais des gens existent qui n’ont d’autre occupation que de régaler leur sensualité. Puisque les plaisirs de l’esprit m’ont déçu, pourquoi ne pas les imiter ? Après tout, gorger la brute, qui veille en nous, des jouissances qu’elle préfère, c’est peut-être le moyen d’échapper au spleen rongeur dont je suis possédé.

Je n’hésitai pas beaucoup ; j’allai à la débauche comme j’aurais pris le train pour faire une cure dans une ville d’eaux. Ayant de l’argent, j’eus des amis ou, du moins, des personnages joviaux se dirent tels, qu’affriandait ma bourse facilement ouverte. Sous leurs auspices, je bus à l’excès, je passai des nuits entières au jeu, je connus des filles. Notez que je me conduisis de la sorte sans l’ombre de scrupules ni de remords. Cette façon de tuer le temps m’apparaissait parfois un peu malpropre et passablement stupide, mais pas du tout dégradante. J’y voyais une diversion à ma solitude intérieure. C’est pourquoi je me rendais à l’orgie quotidienne sans entrain mais avec autant d’exactitude qu’un employé de ministère qui se rend à son bureau.

Cela dura jusqu’au moment où je crus m’éprendre d’une créature dont la plastique admirable n’avait d’égale que sa science du vice. Le charme tout animal qui se dégageait d’elle me conquit. Rouée comme pas une, experte dans l’art de circonvenir la vanité masculine, elle établit si adroitement ses gluaux qu’elle parvint à me persuader qu’elle m’aimait avec désintéressement.

L’illusion me tint pendant une année environ. Puis une circonstance fortuite me fit apercevoir qu’entre ses doigts déliés, j’étais un pantin dont elle tirait les ficelles à loisir. Je découvris sa rapacité foncière, sa malfaisance, et que la comédie sentimentale jouée par elle dissimulait les plus vulgaires des calculs. Je la pris en grippe, je rompis notre liaison ; du même coup, je me dégoûtai de « la fête » et je tournai le dos aux bruyants imbéciles qui m’y avaient initié.

Mais alors l’ennui, l’affreuse sensation de vide, à peine assoupis, se réveillèrent en moi. La vie m’apparut tellement insipide, tellement désolée que je résolus de m’en évader : le suicide, c’était la délivrance. J’avalai du laudanum. Malheureusement, j’en pris une dose trop forte. On vint à mon secours ; on me fit vomir. Je fus très malade, mais je ne mourus pas… Et je me retrouvai tout seul, semblable à un bout de bois flottant çà et là sur une eau stagnante où se décomposent de fétides végétaux. C’est ainsi que je me peignais mon existence présente et à venir.

Je signalerai que je n’éprouvai pas le désir de renouveler mon suicide. Lors de ma tentative manquée, au moment où je crus que tout était fini, l’idée de Dieu m’avait traversé l’esprit. Ce ne fut qu’un éclair mais, par elle, j’eus l’intuition confuse que ma destinée n’était pas accomplie. Revenu à moi, j’ai interprété ce mouvement comme un sursaut de l’instinct de conservation, car nul retour à la foi perdue ne s’ensuivit.

Par la suite, étant donné que mon intelligence avait besoin de se formuler une conception du monde, je me cantonnai dans une espèce de bouddhisme teinté d’ironie. — Nous sommes le jouet des apparences, me dis-je ; sachant cela, je puis me laisser aller au flux d’images sans cesse changeantes que l’illusion universelle fait ondoyer autour de nous et en nous, mais je ne les prendrai pas au sérieux. Puisque la vie n’est qu’un songe entre deux néants, j’éviterai du moins que le rêve tourne au cauchemar. Ne voulant ni bien ni mal à personne, j’assisterai, en spectateur sceptique et souriant, aux agitations humaines. Et parmi ceux qui tiennent un rôle dans cette parade multicolore, j’observerai de préférence les naïfs qui s’imposent un idéal, le prennent pour une réalité et se figurent y conformer leurs actes.

C’est pourquoi je choisirai comme principal théâtre de mes observations, les communautés de religieux contemplatifs. Les autres hommes sont mus par des ambitions médiocres ou assez basses tandis que les nuées chatoyantes où ces reclus transposent leur raison de vivre ne manquent pas d’une certaine élévation.

Sous prétexte de retraites, j’allais donc de monastère en monastère. Retenez que, ce faisant, je restais indifférent aux convictions de mes hôtes. Je ne cherchais nullement à les partager. En même temps, je m’épris de Dante et je fis de son œuvre une étude suivie. Il en résulta que je vécus dans une atmosphère de christianisme intense. Je sympathisais avec l’Église catholique par le cerveau ; j’approfondissais sa doctrine, son cérémonial, son art, mais je tiens à bien spécifier que cet attrait relevait uniquement de mon sens esthétique. Ni mon intellect ne s’y soumettait, ni ma sensibilité n’entrait en jeu. Toute pratique me restait étrangère. Il y avait des textes d’oraison dont j’admirais l’éloquence comme j’aurais admiré un morceau de rhétorique dû à un orateur de talent, mais je ne priais pas. Pourquoi l’aurais-je fait ? Ne concevant Dieu que comme une illusion cultivée par des âmes plus nobles que celles du vulgaire, je ne me sentais pas enclin à le louer ni à l’implorer.

J’en étais là, lorsque, il y a trois mois, me trouvant chez des Trappistes, j’allai à matines dans l’intention de me bercer vaguement aux cadences de la psalmodie. On disait l’Invitatoire. Tout à coup, un verset se détacha en relief de cette récitation monotone et fixa mon attention d’une manière insolite. Je le traduis tel que je le compris : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ainsi qu’au jour de colère et de tentation dans le désert[1].

[1] C’est un passage du psaume 94 : Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra sicut in exacerbatione secundum diem tentationis in deserto. Dieu y offre la grâce. La repousser serait néfaste.

Aussitôt une idée jaillit en moi et s’épanouit, comme le bouquet d’un feu d’artifices, à travers les ténèbres somnolentes où je me dorlotais… — Quoi, me dis-je, cette religion, dont j’use pour engourdir mon ennui comme je ferais d’un opium de qualité supérieure, détiendrait-elle la vérité ? Peut-être que le Dieu invoqué par ces braves gens existe d’une façon concrète, peut-être qu’il récompense leur docilité à ses préceptes par un flot d’amour… S’il les aime en effet, pourquoi ne m’aimerait-il pas moi aussi ?

J’essayai de réagir contre l’émotion si étrange qui m’amollissait. Mais j’avais beau recruter des explications rationnelles à ce bouleversement de mon être le plus intime : influence du milieu trop fervent, analyse trop assidue de la Divine Comédie, etc., une voix me répétait : N’endurcis pas ton cœur. Maintenant tu n’es plus dans le désert… Et mon cœur, je le sentais comme traversé d’un coup de flèche à la fois douloureux et suave. Et la voix reprenait avec une autorité lumineuse : Dieu t’aime !…

Néanmoins, je ne voulus pas me rendre encore. Je m’enfuis de la Trappe ; je mis Dante sous clef dans un tiroir. J’entrepris des diversions. Vains efforts ; ce sentiment ne cessait de me ressaisir : Dieu n’est pas le tyran dont on écrasa mon enfance ! Il est l’Amour !

Son premier effet sur mon âme fut de me tirer de l’indifférence : je pris un intérêt singulier aux choses de la foi. Pour m’éclairer sur la signification et la portée de ce changement, je résolus de consulter un prêtre… Or, je ne le fis pas. Cela vous étonne sans doute ?

— Auriez-vous craint, demandai-je, de vous heurter à quelque Bournisien qui vous recommanderait, contre les troubles de l’âme, « un verre d’eau fraîche additionné de cassonade » ?

— Ce n’est pas cela du tout. J’avais pris rendez-vous avec un théologien de qui j’avais entendu vanter la culture et l’esprit de charité. Je devais le trouver à son confessionnal à une heure fixée par lui. Or, dès que je fus entré dans l’église, le Suisse me prévint qu’il était retenu à la sacristie par les zélatrices d’une œuvre et qu’il me faisait demander de l’attendre quelque peu.

Je m’assis dans un coin et je me mis à colliger mes impressions récentes. Notez que je ne priais pas ni n’avais envie de me confesser. Je venais prendre une consultation, et rien de plus.

Or, à peine commençais-je à réfléchir, qu’une véritable tempête s’éleva en moi. Je me sentis une aversion violente pour ce prêtre, que je n’avais jamais vu et à qui, une minute plus tôt, je désirais pourtant exposer ce qu’il y avait de plus secret et de plus douloureux dans mon âme. Puis des ricanements saccadés, des blasphèmes dont je n’avais aucunement l’habitude me labourèrent l’entendement ; et je devais me contraindre pour ne pas les articuler à voix haute. Puis il me sembla que quelqu’un d’invisible avait surgi près de moi et me tirait vers la porte. En même temps, une voix sarcastique paraissait me chuchoter ceci : — Pauvre niais, tu ne vois pas que tu es la dupe de ton imagination surchauffée ? Ne compte pas sur ce rêveur fanatique pour te fournir une explication plausible de ton état. Il ne pourrait que t’encombrer l’esprit de ses propres chimères. Ce soi-disant retour à un Dieu plus qu’hypothétique, c’est encore une illusion, la plus nuisible de toutes ; elle aurait pour conséquence un surcroît d’inquiétude. Ne t’y livre pas ; déguerpis au plus vite et tu redeviendras ton maître sans avoir subi l’humiliation de te confier à un radoteur d’oremus qui serait trop fier de t’asservir !…

A ce coup, je crus avoir retrouvé mon équilibre. Cette voix, qui formulait, avec netteté, des directions d’idées dont, hier encore, quoique d’une façon moins virulente, je goûtais la vraisemblance, me parut celle même du bon sens. Sans balancer, je gagnai la sortie.

Une fois dehors, il me sembla que je respirais plus à l’aise. Mais cela ne dura pas. Loin d’avoir reconquis l’indifférence et surtout la paix, dès le lendemain, je fus en proie à une forme nouvelle d’incertitude angoissée qui m’écartela. D’une part, cette sorte d’avertissement, ce… rayon d’amour reçu chez les Trappistes reparaissait, dissipait les nuées sombres qui pesaient sur mon âme. Mon cœur se pénétrait d’une tendresse mystérieuse. J’avais envie de m’agenouiller, d’adorer, de prier. D’autre part, l’être de persiflage et d’amertume, qui semblait s’être installé en moi, bafouait mes velléités de croire et de me soumettre à l’Église.

Cette dualité ou, si vous voulez, ce duel me devint bientôt si pénible que je décidai d’entreprendre une expérience.

— Je vais, me dis-je, retourner chez des moines. Si j’y ressens quelque chose d’analogue à ce que j’éprouvai aux matines de la Trappe, ce sera peut-être un signe que le Dieu d’amour n’est pas une illusion. Alors il se peut que je lui rende les armes…

Comme j’avais repris ma vie errante de naguère, je m’enquis du couvent le plus proche. C’était ce monastère de Bénédictins où nous nous sommes connus.

Tout d’abord, rien de déterminant ne se produisit. Je ne priais pas ; j’attendais. Et je me sentais toujours de la répugnance à prendre quelqu’un des Pères pour confident de mon litige intérieur.

En ce qui concerne mes rapports avec vous, j’avais lu le récit de votre conversion. Par instants, j’y voyais un exemple que j’aurais profit à suivre. Mais, plus souvent, vous me fîtes l’effet d’une intelligence et d’une sensibilité aberrantes qui, par exaltation morbide, avaient lâché la proie pour l’ombre. Est-ce que ma franchise vous blesse ?

— Nullement, dis-je, cette appréciation résulte de votre état d’âme avec beaucoup de logique. Mais continuez, je vous prie…

— Malgré ces poussées de malveillance involontaire à votre égard, je ne tardai pas à me sentir de l’amitié pour vous. Nos causeries d’art et de littérature me faisaient du bien. J’y oubliais mes déchirements d’âme et je m’en trouvais un peu pacifié. C’est pourquoi je vous ai proposé ce voyage. Si vous aviez refusé, j’en aurais été fort ennuyé.

Je ne me trompe point, n’est-ce pas, en avançant que, durant nos courses, nous nous sommes fort liés ? Néanmoins, je dois vous dire que chaque fois qu’il vous est arrivé de porter l’entretien sur la religion, je ne sais quelle impulsion, dont je ne me rends pas compte, m’écarta de vous. Cela ressemblait à de la haine. J’y résistais, mais je me hâtais de parler d’autre chose. Vous l’avez remarqué ?

— Je l’ai remarqué, dis-je.

— Enfin, lorsque, ce matin, j’ai essayé de vous faire manquer la messe, j’obéissais à un mouvement de ce genre. Puis j’ai craint de vous avoir chagriné. Je vous ai donc accompagné à la chapelle. Mais pendant tout le commencement de la cérémonie, j’étais dominé par la préoccupation de bien vous montrer que ma condescendance n’impliquait pas l’adhésion à la prière commune ; je ne pouvais m’empêcher de me poser en esprit supérieur qui regarde des enfants jouer à la balle. Quelle absurdité, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, répondis-je, c’était la suite obligée de tout le reste…

— Maintenant voici le plus étrange. Ma comédie de scepticisme indulgent ne dura pas. Un autre phénomène succéda. Voici : Quoique, de corps, je me sentisse très éveillé, il me sembla que mon âme s’ensommeillait… Comment vous expliquer cela ? Le jeu normal de mes facultés paraissait suspendu. Je perdis la notion du temps et de l’espace. J’eus l’impression de m’enfoncer dans un rêve au cours duquel je me suis étendu par terre, dans un jardin sombre. Je dormais d’un sommeil agité, peuplé d’images lugubres… Un peu après la Consécration, il me sembla que quelqu’un de lumineux se dressait près de moi qui m’invitait à me réveiller… Alors le sentiment d’amour de Dieu, éprouvé naguère à la Trappe, m’envahit tout entier… Je sentis la Paix !…

Il s’interrompit une minute. Une émotion extraordinaire lui soulevait la poitrine. Je vis qu’il avait les yeux pleins de larmes. Je pense qu’on me croira si je dis que j’étais presque aussi haletant que lui.

Faisant effort pour conclure, Maurice reprit :

— Eh sortant de la messe, j’étais décidé à tout vous raconter. C’est pourquoi je vous ai amené ici… Mais, ajouta-t-il avec un sourire plutôt piteux, je gage que je vous fais l’effet d’un insensé. A présent que j’ai fini cet exposé de mes variations et de mes errements, je m’apparais à moi-même une merveille d’incohérence. Tenez-moi pour un fou, si vous le jugez à propos, mais, de grâce, donnez-moi un conseil !…

Je fus quelque temps sans répondre. J’étais tout hors de moi à considérer l’action divine sur cette âme. Surtout, le fait que nous eussions été transportés, à la même minute, au Jardin des Olives, pour y entendre l’appel de Notre-Seigneur, me remplissait d’une gratitude infinie. Prenant tout de suite la parole, je n’aurais pu que pousser des cris de joie.

Mais il ne s’agissait pas encore de chanter Magnificat. Il me fallait raisonner, exposer à Maurice le sens de sa laborieuse évolution du Dieu d’épouvante au Dieu d’amour, tel qu’il m’était octroyé de le concevoir.

D’ailleurs, le cher garçon attendait ma réponse avec anxiété. Voyant que je me taisais, il reprit :

— N’est-ce pas, je vous semble tellement inconsistant et absurde que vous hésitez à me l’avouer ? N’importe, ne ménagez pas mon amour-propre ; dites-moi votre opinion sans périphrases. Je me suis soulagé en vous décrivant ma triste existence mais je n’y vois pas clair. Me laisserez-vous dans cette obscurité ? Puisque nous sommes amis, vous me devez du secours. Moquez-vous de moi si vous voulez, mais ne m’abandonnez pas !…

Il n’y avait pas à différer davantage. Quoique le sentiment de mon insuffisance me fît frémir, je suppliai, en esprit, Notre-Seigneur, de venir à mon aide et je parlai :

— Certes non, je ne me moquerai pas de vous ! Si peu que je vaille, il faudrait que je fusse un bien étrange paltoquet pour ne pas prendre au grand sérieux votre angoisse. Je vais donc essayer de vous donner un avis fraternel selon que Dieu me montre l’état de votre âme… Je vous affirme, d’abord, que loin de juger votre aventure comme une course incohérente dans la nuit sans étoiles, j’y distingue, au contraire, une marche continue, voulue de Dieu, vers la lumière. Les événements, leur influence sur vous s’y lient d’après une logique toute surnaturelle. Sachez-le : pas un instant vous ne fûtes abandonné…

Maurice me regarda d’un air surpris, comme s’il me soupçonnait de divaguer ; mais, me voyant très calme, il me fit signe de poursuivre…

Je continuai :

— Au sortir de votre enfance, abîmée, glacée par une hérésie dont l’aberration se double de férocité, vous aviez, avant tout, besoin d’une détente. Dieu vous plaça dans un milieu de piété modérée, comme on plonge dans un bain d’eau tiède un piéton qui fut trouvé enseveli, un soir d’hiver, sous six mètres de neige. Là, bien que vous n’en ayez pas eu la notion, votre âme dégela. Cela, par le seul fait que les pratiques de règle suivies par vous avec docilité vous attiraient des grâces qui, pour n’être pas sensibles, n’en agissaient pas moins dans cette partie profonde de nous-même qu’on nomme le subconscient. Vous m’objecterez que, cependant, vous ne cessiez pas de subir l’impression du fantôme impitoyable que le Jansénisme substitue à Notre Père qui est aux cieux. C’est qu’il fallait que vous appreniez, par votre seule expérience, que cette atroce doctrine ne mène qu’à une impasse où réside le désespoir. L’effet fut produit le jour où vous êtes entré dans l’indifférence par la fatigue de frapper du front contre un mur sans issue. Il se fit alors en vous un vide que Dieu se réservait de combler à son heure. Ainsi que vous l’avez dit, « toute idée religieuse vous quitta comme l’écorce de certains platanes se détache et tombe ».

Ensuite, Dieu, qui voulait que vous expérimentiez le néant des liesses humaines, où il n’a point de part, permit que vous tentiez de remplacer — à l’imitation de tant d’autres qui s’y perdent ! — la foi éclipsée par le culte de l’art, de la littérature et de ces idoles décevantes qui s’intitulent philosophies. Ce ne fut qu’une diversion passagère. Ces jeux de l’esprit n’agitaient que la surface de votre âme ; mais, en sa substance, le travail divin continuait d’une façon latente. C’est pourquoi vous n’avez pas tardé à vous apercevoir que votre vaine recherche d’une beauté — qui n’est pas d’En-Haut — ne vous rapportait que poussière et feuilles sèches. Et de nouveau, vous avez senti — le vide.

Or, il fallait que vous fissiez le tour complet des expédients par lesquels nous nous efforçons de leurrer « l’inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine dès qu’elle s’éloigne de Dieu », comme dit Bossuet. Déçu quant aux joies de l’intelligence, vous avez espéré abolir votre inquiétude par l’exercice d’une sensualité grossière. Vous avez échoué puisque, très vite, les Bacchanales vous dégoûtèrent, puisque la Bacchante, qui menait les danses, en vous tenant la main, vous apparut ce qu’elle était, c’est-à-dire : une sorcière puant le sabbat et couronnée de crapauds.

Il vous restait une étape à franchir. Repris de désespoir, vous aviez tenté ce crime sur vous-même : le suicide. Dieu para le coup. Et alors vous avez bu à cette coupe de chloral qu’on appelle le bouddhisme. Vous vous figuriez obtenir, par cette religion du néant, la certitude que le monde n’est qu’un fleuve d’illusions dont il suffit d’absorber les reflets sans se préoccuper de sa source ni de son embouchure.

Venu à ce point, vous risquiez l’abrutissement total. Mais Dieu veillait à votre insu ; car, dans le même temps, il vous rendit le goût exclusif des choses religieuses. Oh ! naturellement, pour en savourer le charme, vous avez cru vous placer à un point de vue purement esthétique. Mais là résidait l’élément décisif de votre résurrection. C’est tellement vrai, qu’à l’heure fixée par lui, Dieu surgit « dans votre désert » : il vous fit sentir sa présence ; il vous révéla qu’il était l’Amour !…

Et maintenant, dites-moi si, parmi vos débauches d’esprit et de corps, vous aviez jamais ressenti quoi que ce soit qui égalât en intensité, en réalité, cette sensation, cette certitude : Dieu est là, il rayonne dans mon cœur et il m’aime ?

Maurice n’eut pas à réfléchir.

— Sincèrement, non ! déclara-t-il, je me sentais si heureux que j’aurais voulu rester là toujours tant je me sentais pénétré d’un effluve de tendresse miséricordieuse.

— Oui, comme saint Pierre, vous auriez voulu planter votre tente sur le Thabor. Mais il vous restait à mériter, par de nouvelles luttes, le retour de la Grâce…

— Et voilà ce qui me déroute, s’écria Maurice, ce qui ferait croire à un trouble de mon intelligence. Tout ce que vous venez de me développer me semble plausible ; vous le reconnaissez vous-même : à ce moment, Dieu m’avait conquis. Pourquoi, dès lors, quand j’ai voulu recourir au prêtre, me suis-je dérobé ? Pourquoi, presque malgré moi, ai-je subi ces mouvements de répulsion, proches de la haine, contre l’idée religieuse et aussi contre vous parce que vous pratiquiez ? Pourquoi cet orgueil amer qui m’obligeait de feindre l’indifférence ?

Je repris :

— La façon dont la Grâce illuminante vous toucha relève de la Mystique car la Mystique, telle que Pascal l’a fort bien définie, c’est Dieu senti par le cœur. Vous n’avez pas eu à raisonner pour vous convertir parce que, comme il arrive dans la voie extraordinaire où vous étiez conduit, la présence de Dieu fit, pour ainsi dire, explosion au centre même de votre sensibilité. Mais c’est également une loi sans exception de la Mystique que quand le Surnaturel divin se manifeste de la sorte en nous, le Surnaturel diabolique se dresse aussitôt pour le combattre. Le Démon entre en fureur dès qu’il voit une âme sur le point de lui échapper. Il n’est rien qu’il ne tente pour la retenir. C’était lui qui vous suggérait vos résistances et vos ironies malveillantes contre le prêtre, contre la messe, contre votre compagnon de voyage. Vous alliez à l’ordre, donc il s’efforçait de vous rejeter dans le désordre. Dieu vous avait dit : Oui, je suis là et tu me suivras : lui répondait : Non ! car il est l’Esprit qui « toujours nie ». Or il fut vaincu puisque, malgré toutes ses ruses, vous vous êtes libéré en me confiant votre histoire, puisque, tout de suite auparavant, Notre-Seigneur vous avait attiré à Gethsémani pour vous réveiller du sommeil néfaste où vous vous attardiez…

Maurice demeura pensif. Pendant plus d’un quart d’heure il se tint, la tête inclinée, les mains jointes, à méditer la miséricorde de Jésus. Je me gardai de rompre ce silence. Je priais, ah ! comme je priais pour lui ! Comme je suppliais le Bon Maître d’achever sa conquête ! Je répétais mentalement : Seigneur, j’ai fait ce que j’ai pu ; je ne saurais faire davantage, mais dites seulement une parole et son âme sera guérie !…

Soudain, Maurice se redressa. Son visage exprimait la soumission et l’humilité ; deux larmes glissaient lentement sur ses joues. Il dit :

— Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-moi du Mal !… Puis, se tournant vers moi : — A présent à votre avis, que faut-il que je fasse ?

Je répondis :

— Constatez qu’en analysant vos états d’âmes, je me suis tenu sur le plan psychologique d’une façon exclusive. Je crois que Dieu m’a placé, sur votre chemin, comme un poteau indicateur et rien d’autre. Je n’ai pas qualité pour peser, dans les balances de la morale chrétienne, vos mérites et vos démérites, pour établir la distinction entre ce qui excuse, en partie, vos fautes ou ce qui les aggrave. Me poser en confesseur, témoignerait d’une outrecuidance que je n’oserais me permettre. Seul, un prêtre peut vous diriger désormais dans la voie où Dieu vous appelle avec tant d’insistance. Allez trouver celui que vous avez fui. Il possède, m’avez-vous dit, une grande intelligence et la charité. Il aura donc grâce d’état pour appliquer à votre âme le discernement des esprits. Par le sacrement de pénitence, il enlèvera l’amas de péchés qui pourrit en vous. Puis il vous apprendra comment correspondre aux grâces que vous avez reçues, à celles que vous recevrez encore. Sous sa direction, comme vous êtes de bonne volonté, vous obtiendrez la paix intérieure promise aux enfants de la Rédemption.

— Dès demain, dit Maurice, je suivrai votre conseil. Mais je voudrais vous demander encore un service. Je pressens qu’il me faudra donner un objet à mon activité future. Lequel m’engagez-vous à choisir ?

— Jusqu’à aujourd’hui, repris-je, vous viviez confiné en vous-même comme dans une pièce obscure au plafond surbaissé. Il faut en sortir ; il faut respirer le grand air salubre du dehors. Nombre de vos souffrances proviennent de ceci que vous ne vous êtes jamais occupé que de votre seule personne. Or, le culte du Moi, cet égotisme dont certains se vantent est une manie solitaire par où l’âme se gâche, s’atrophie et se stérilise. Notre-Seigneur a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il fasse abnégation de lui-même. » Cela peut s’entendre : Qu’il se sacrifie pour son prochain, comme je me suis sacrifié pour le salut de tous les hommes. C’est la générosité que nous mettons au sacrifice qui compte devant Dieu. Efforcez-vous de l’acquérir. Vous êtes riche ; allez aux pauvres. En les aimant, avec la pensée constante qu’ils sont les membres souffrants de Jésus, vous vous unirez au Crucifix, vous détruirez en vous l’orgueil et l’égoïsme. Au contact des humbles, vous deviendrez humble, car il vous sera donné de comprendre que, seul, le sang qui ruisselle des plaies de Notre-Seigneur, sanctifie nos désirs et nos actes.

— J’essaierai, dit Maurice.

— Nous allons nous séparer, poursuivis-je, et me souvenant combien moi aussi, je me suis dilué naguère dans l’anarchie des sens et de la pensée, je prierai pour vous comme je vous demande de prier pour moi. Mes prières ne valent pas grand’chose, mais vous pouvez être sûr que je les offrirai, de grand cœur, à votre intention. Et puis nous nous écrirons… Un dernier mot : pour ma part, c’est d’une façon bien insuffisante, bien misérable que j’ai répondu à l’appel de Dieu. Cependant son amour pour une pauvre créature sans cesse défaillante est si indulgent qu’il me fait sentir tous les jours davantage le bonheur d’appartenir à son Église. Elle m’encadre dans ses dogmes, elle me stimule par l’exemple de ses Saints, elle me fortifie par la sève surnaturelle que ses sacrements m’infusent. Quelles que soient les difficultés de la vie quotidienne, jamais, du temps de mes ténèbres, je n’aurais pu concevoir que des joies aussi lumineuses fussent possibles. Ah ! si je faisais mon devoir, tout mon être ne serait qu’un cantique d’actions de grâces perpétuel !… Toi Maurice, tu connaîtras bientôt cette allégresse et cette paix intérieures et tu verras qu’au regard de cette béatitude, les voluptés du monde ne sont que de la brume sur un fumier. Va donc de l’avant, sans retourner la tête ; noli obdurare cor tuum. Sous la conduite du saint prêtre qui t’attend pour te purifier, revêts-toi de Jésus-Christ, ainsi que nous le prescrit l’Apôtre ; par Lui, avec Lui, en Lui, tu posséderas l’Amour et ses splendeurs…

Quelques heures plus tard nous nous quittions après nous être embrassés comme des frères.

Pour finir, voici ce que Dieu tira de notre rencontre. La guerre vint. Maurice, officier de réserve, fit partie des troupes qui combattaient en Flandre, lors de la « Course à la Mer ». Un éclat d’obus le frappa sous Dixmude, en octobre 1914. « Il est mort comme un Saint, et en priant pour vous », m’écrivit l’aumônier qui l’assista durant son agonie. — Les pauvres le pleurèrent car il leur avait tout donné : son grand cœur et sa fortune. Et cela, comme nous l’enseigne Notre-Seigneur au Saint Évangile, c’est la pierre de touche de la conversion parfaite chez un riche.

C’est de mon colloque avec Maurice sur le tertre aux tilleuls que naquit la première idée de ce livre : habent sua cunabula libelli. Les lettres que je lui écrivis, ses réponses en constituent partiellement la substance. Mais depuis, combien d’autres Indifférents j’ai rencontré ! Celui qui observe les rites d’une façon machinale mais qui fuit l’oraison parce que, prétend-il, « à Paris, on ne peut pas se recueillir ». Celui qui ne va plus à la messe parce que « les affaires l’absorbent ». Celui dont un vice d’habitude avait fait la conquête, qui, par la grâce de Dieu, s’en était délivré et qui, retombé, se décourage. Celui qui déclare : « Il y a du bon dans toutes les religions » et qui, par suite, estime plus expédient de n’en pratiquer aucune. Et d’autres, et d’autres encore, peuple d’ombres qui, à certaines heures, se pressent, en gémissant autour de moi. Et surtout ceux-là qui traitent la Sainte Église en grand’mère fort cacochyme et un peu ennuyeuse à qui l’on rend des devoirs de politesse avec froideur et correction. — A bien considérer notre temps, on s’aperçoit qu’une partie des maux qui l’accablent proviennent de cette indifférence, plus ou moins maquillée, où tant d’âmes se figent. De même que, parfois, dans des organismes anémiés, la circulation se ralentit, de même l’Esprit qui vivifie les âmes, ne trouve plus chez beaucoup qu’une inertie de la foi, qu’une paresse marécageuse où il ne peut prendre son courant.

Et cependant, Jésus ne cesse de saigner pour nous sur le Calvaire !…

Usant de mes observations, de mes souvenirs, et de nombreuses expériences, je tâche, dans les lignes qui suivent, d’attiser en tous ces somnolents, la flamme languissante de l’amour de Dieu.

Mais tout seul, je ne puis rien ou si peu de chose ! Qu’elles viennent donc à mon aide par leurs prières, les belles âmes dont les encouragements me soutinrent tant de fois depuis que Notre-Seigneur me commanda de le suivre dans la voie douloureuse. Qu’elles m’obtiennent l’assistance de la Sainte Vierge et l’intercession des Bienheureux. Que le Crucifix me demeure un phare immuable dans les ténèbres qui couvrent de plus en plus la terre empoisonnée d’orgueil matérialiste. Que la grâce de Dieu les protège, ces amis, et me protège durant les fléaux qui vont venir. Alors nous goûterons la félicité d’être tenus pour des fous — à cause de Jésus-Christ vivant en nos cœurs. Et la porte du Paradis s’ouvrira devant nous ! — Ainsi soit-il.

LETTRE I
LA PRIVATION DE DIEU

« Dieu n’est pas d’actualité. »

Cet axiome fut promulgué, vers le milieu du dix-neuvième siècle, par François Buloz, borgne arrogant, qui fonda la Revue des Deux-Mondes sous Louis-Philippe et qui la dirigea pendant une quarantaine d’années. Pour être équitable, on doit reconnaître qu’il publia parfois des écrivains de talent ; mais, d’ordinaire, le recueil s’encombrait de médiocres aux idées flasques et dégageait des nappes d’ennui plus asphyxiantes que les gaz fomentés par les Boches.

L’étoile de la maison s’appelait Planche, critique « sec et plat comme son nom », disait Victor Hugo. A le lire, on éprouvait la sensation de mâcher de la pierre ponce — et c’était terrible. Plus tard, il y eut d’autres favoris de Buloz. Ces cuistres furent pâteux. Leurs articles ressemblaient à des paquets de nouilles mal cuites, servies sans sel ni poivre et collant aux gencives — et c’était terrible aussi.

Or, Buloz émit la phrase ci-dessus pour refuser un travail sur Dieu, considéré comme un paradoxe historique, que lui proposait Pierre Leroux, sophiste clapotant et diffus qui avait trouvé « mieux que le christianisme ». La découverte en soi n’eût pas été pour offusquer l’autocrate de la Revue si, voué dès son jeune âge au culte des reliques de Voltaire, il n’avait estimé « qu’il faut une religion pour le peuple ». Dans sa pensée, cette nécessité ne s’appliquait d’ailleurs pas à la clientèle bourgeoise qui ruminait son papier. Elle n’avait pas besoin, jugeait-il, qu’on lui rappelât, même pour le nier, ce Dieu dont les préceptes cadraient mal avec les spéculations sur les chemins de fer où l’époque déployait son génie. Ne jamais parler de Dieu, y penser le moins possible, telle était la règle de vie que Buloz désirait suggérer à ses abonnés.

Sous ce rapport, lui, ses émules et leur postérité intellectuelle ont fort bien réussi. Seulement, par une conséquence que « les classes dirigeantes » n’avaient pas prévue, le peuple n’a pas tardé à suivre leur exemple. Avec une logique indiscutable il s’est dit :

— Du moment que la religion a fait son temps pour les propriétaires, par quelle tyrannie prétendraient-ils me l’imposer comme une actualité permanente ? On m’apprit à l’école cet immortel principe que « les hommes naissent libres et égaux en droits ». Donc, étant l’égal des bourgeois, j’ai le droit, moi aussi, de mettre Dieu au rancart et de cultiver librement les intérêts de mon tube digestif et de mon appareil reproducteur. En conséquence, je me conduirai comme un porc toutes les fois que j’en trouverai l’occasion.

On lui fit observer qu’il fallait d’abord acquérir des rentes. Mais l’argument le toucha si peu qu’il répondit :

— Des rentes ? je prendrai les vôtres. Et gare à qui se mettra en travers. Je taperai dessus.

Il n’y a pas manqué. D’où la Commune, les bombes anarchistes et le bolchevisme.

La Bourgeoisie considéra cette évolution du même œil qu’une poule qui aurait couvé un œuf de vautour. Aujourd’hui, vu le résultat, certains d’entre eux s’arrachent les cheveux et regrettent, par bouffées, les croyances de jadis. Mais revenir, d’abord, eux-mêmes, à la religion, ils ne peuvent s’y résigner ; et ils se posent ce problème insoluble :

— Comment obliger le peuple d’aller à la messe sans lui en donner l’exemple ? Nous voudrions qu’il prie pendant que nous fumerons notre cigare. Car enfin nous, n’est-ce pas, nous ne pouvons pas prier ! Cette pratique bonne pour le Moyen Age n’a plus de sens pour les raffinés de civilisation que nous sommes !…

Au surplus, s’ils priaient, ce ne serait pas pour demander à Dieu la réforme de leur âme, mais pour le sommer de remplir, vis-à-vis du prolétaire en révolte, les fonctions d’un gendarme à poigne irrésistible.

Je crains que Dieu n’y soit point disposé. De sorte, ô Bourgeois, que te voilà condamné à piétiner sur place jusqu’à la minute où Démos, émancipé par toi, lorsque tu campais la déesse Raison sur les autels, te découpera en plusieurs morceaux.

— Alors que faire ?

Implorer Dieu afin qu’il amollisse ton cœur dur par la rosée de sa grâce. Vois-tu, il faudrait d’abord rouvrir ton catéchisme. Ce bouquin périmé t’apprendrait que si tu veux être aimé de Dieu, tu dois l’aimer, toi-même, par-dessus toutes choses.

— Mais, objectes-tu, il existe pourtant des philosophies qui n’imposent pas de ces exigences sentimentales ?…

Te furent-elles efficaces ? Le panthéisme te procura-t-il autre chose qu’une évaporation de ta conscience à travers les champs de navets et les folles herbes des talus ? L’Impératif catégorique te donna-t-il jamais l’envie de servir de modèle à tout l’univers ?

Le vice radical de tous les systèmes philosophiques c’est de ne savoir parler au cœur. Aussi, comme force de conservation sociale, leur puissance est-elle nulle. Tu devrais l’avoir expérimenté depuis longtemps. Rappelle-toi Rivarol. Il avait cru, lui aussi, qu’on pourrait dompter la bête féroce, issue de la Révolution, sans le secours de l’Église et de sa doctrine. Il s’était imaginé, à l’école de Rousseau, que l’homme est naturellement bon et que ce sont les institutions défectueuses qui le pervertissent. Or, après la Terreur, revenu de ses illusions, il écrivait ceci :

« La religion est infiniment plus favorable à l’ordre politique et plus conforme à la nature humaine que la philosophie, parce qu’elle ne dit pas à l’homme d’aimer Dieu de tout son esprit mais de tout son cœur. Elle nous prend par ce côté sensible et vaste qui est à peu près le même dans tous les individus et non par le côté raisonneur, inégal et borné qu’on appelle l’esprit. »

Et il ajoutait : « L’histoire nous apprend que partout où il y a mélange de religion et de barbarie, c’est la religion qui l’emporte ; mais que, partout où il y a mélange de barbarie et de philosophie, c’est la barbarie qui triomphe… En un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions, la religion les unit dans un même principe. Par celle-ci, tout État est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le Ciel… »

Ces lignes disaient vrai aux jours affreux où elles furent publiées. Elles disent encore vrai en cette année 1920 où je les transcris.

Mais toi, pauvre homme, pour ne pas fléchir ton orgueil devant la leçon que les faits t’infligent, tu quêtes une doctrine qui rassurerait ton égoïsme. Par instants, tu te voudrais stoïque dans les souffrances qui t’assaillent, superbe contre celles qui te menacent. Mais, tout au fond de toi, tu reconnais que la privation de Dieu n’est point compensée par les rodomontades des rhéteurs qui t’affirment que si tu t’imposais de nier les effets de la douleur sur ton endurance, les ruines du monde te frapperaient sans t’émouvoir. Avec peu d’enthousiasme, car tu n’aimes pas à te raidir, tu essayas de ce remède empirique. Or, l’expédient échoua : il te manquait toujours quelque chose pour te sentir l’âme en paix.

D’autres fois, attestant Dieu dans le secret de tes méditations solitaires, la crainte de passer pour un esprit rétrograde t’empêcha de dire : je crois en Lui, à la face de ceux qui décrètent, au nom des progrès de la science, que des combinaisons d’atomes suffisent à expliquer le mystère de vivre et que Dieu n’est plus qu’un moteur démodé, bon à reléguer dans une vitrine de musée.

Leur assurance te choque un peu. Néanmoins, pour n’être pas taxé de cléricalisme, tu t’abstiens de protester. Tu ressembles alors à ce rentier conciliant dont les Goncourt notèrent l’attitude en un passage de leur Journal.

Je veux te rapporter et même te développer cette anecdote, d’autant que personne, sauf les Dix de leur Académie, ne lit plus les Goncourt.

Il y avait deux amis, Belloir et Dujonchet, qui, retirés des affaires à la campagne, se promenaient chaque jour, en dialoguant, sur la route pierreuse où s’élevaient côte à côte les maisonnettes difformes qu’ils appelaient leurs villas.

Belloir, c’était un athée aussi tenace qu’un durillon sur l’orteil d’un trimardeur. Il avait longtemps fréquenté une Loge présidée par un charcutier véhément qui ne cessait de demander qu’on lui livrât « la prêtraille » pour la mettre en galantine. Il avait lu et relu les œuvres complètes de MM. Homais, Ernest Renan, Victor Flachon et autres sages de la même école. Enflammé de zèle par ces beaux génies, il niait Dieu avec rage et n’arrêtait pas de secouer des arguments matérialistes sur la tête de son voisin.

Dujonchet les subissait passivement. Inhabile à la dialectique, il se contentait de pousser, parfois, quelques hem ! hem ! timides qui auraient bien voulu exprimer de vagues restrictions. Car lui croyait en Dieu, se rappelant quelle douceur consolante il avait éprouvé à prier le jour où il mena au cimetière son fils unique que la typhoïde lui avait ravi en pleine jeunesse et en pleine vigueur. Depuis, il allait à la messe le dimanche. Mais quand Belloir lui reprochait âprement « cette faiblesse, » il ne se trouvait pas le courage de confesser sa foi. Il se contentait de balbutier que s’il agissait de la sorte c’était « pour faire plaisir à sa femme ».

Belloir taxait l’explication de misérable excuse. Et comme il s’était juré d’empêcher son ami de franchir désormais le seuil de la paroisse, il multipliait les hymnes à l’éloge de la Matière omnipotente dans l’espoir que tant d’éloquence finirait par convaincre Dujonchet.

A la longue, celui-ci s’en trouvait importuné. Pourquoi ne rompait-il pas des relations qui lui devenaient pénibles ?

Parce qu’il redoutait que Belloir, pour se venger, ne lui fît la réputation d’un rétrograde inapte à soutenir une controverse. Et aussi parce que la partie de dominos où ils usaient leurs soirées lui était devenue plus qu’une habitude, — un besoin.

Un matin, au milieu de la route coutumière, ils aperçurent un gros caillou soigneusement lavé et qui semblait avoir été placé là pour retenir l’attention des passants. Sur sa face la plus apparente, une inscription, tracée au vernis noir, luisait. Ils s’arrêtèrent, se penchèrent dessus et lurent ces mots : Je n’existe pas, signé Dieu.

Aussitôt Belloir se redressa, les yeux étincelant d’allégresse. Ouvrant les bras, il s’écria :

— Là, tu vois bien que j’avais raison !…

Dujonchet restait interloqué. Ce n’était pas que les objections lui fissent défaut. Il aurait pu demander ce que prouvait cette médiocre facétie d’un émule probable de Belloir et aussi comment un personnage qui n’existe pas acquiert soudain de la vitalité pour se nier lui-même. Mais il était, par sa mollesse invétérée, tellement enclin à biaiser, à travestir en libéralisme sa couardise devant les assertions brutales des adversaires de sa croyance intime qu’il se contenta de répondre presque à voix basse : — Toutes les opinions sont respectables.

Hélas, ils se comptent, en trop grand nombre, à notre époque, les chrétiens effarouchés qui se dérobent au devoir de proclamer hautement la Vérité unique en toutes circonstances et quelles que puissent être les suites de leur bravoure. Beaucoup paraissent avoir honte de leur foi et craindre de souffrir pour elle. Qu’une coalition de démoniaques et d’aveugles se forme contre l’Église, ils se hâtent de mettre chapeau bas et de murmurer comme Sosie :

Qui va là ?… Heu ! ma peur à chaque instant s’accroît !

Messieurs, ami de tout le monde !…

Avant même que l’ennemi de Jésus ait achevé de vomir ses invectives et ses blasphèmes, ils s’empressent de vanter son savoir et l’ampleur de son esprit critique. Ils s’imaginent ainsi ménager son amour-propre et susciter sa modération. En quoi ils se trompent fort, car l’athée en conclut qu’il n’a pas à se gêner vis-à-vis de convictions aussi gélatineuses que fuyantes. Et lorsque le caprice lui vient de saper, une fois de plus, les murailles du sanctuaire, il manie le pic et la pioche, en riant des catholiques grelotteux qui le regardent démolir et qui se contentent de marmotter de vagues maximes à la gloire de la tolérance.

Certes, on ne leur demande pas d’empoigner des armes et de fondre, en vociférant un chant de guerre, sur la cohorte impie des profanateurs. Dans notre siècle, les âmes de Croisés se font rares. Mais qu’au moins, ils aient le courage de se grouper au pied du Crucifix et de répondre aux menaces, aux injures et aux dérisions des sectaires qui l’assaillent : — Nous sommes chrétiens. Cette croix c’est l’étendard de notre Roi. Avant de la détruire, il faudra nous tuer.

L’athée criera peut-être au fanatisme. Pourtant, soyez sûrs qu’en lui-même il éprouvera du respect pour les intrépides qui mourraient plutôt que de dissimuler leur foi. Au contraire, si, afin de montrer que vous êtes capables de « servir deux Maîtres, » vous fuyez le Golgotha sous prétexte que cette colline est mal abritée contre les simouns qui soufflent du désert ; ou bien, si pour montrer que vous avez l’esprit large, vous gardez le silence quand l’ennemi outrage votre Dieu, l’ennemi méprisera votre lâche prudence et, vous écartant de son chemin, comme des savates éculées, il poursuivra son avantage. Alors, par votre faute, Jésus boira le fiel et le vinaigre, sera percé de la lance et couvert de crachats une fois de plus.

N’est-ce pas la pire des indifférences votre marche oblique entre Dieu et le Démon ? Et quel sort l’attend ?

Probablement celui que rapporte Dante ;

« … Des soupirs, des plaintes, des cris aigus retentissaient dans l’air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer.

« Langages divers, horribles jargons, paroles de douleur, accents de colère, voix aiguës et rauques et, avec elles, des bruits de mains produisaient un tumulte qui tourbillonnait sans cesse dans cette atmosphère éternellement obscurcie, pareil aux mouvements du sable agité par la tempête.

« Et moi, qui avais la tête ceinte d’horreur, je dis : «  — Maître, qu’est-ce que j’entends et quelle est cette race qui semble si abattue par la douleur ? »

« Et lui : «  — Ce sort misérable est celui des tristes âmes de ceux qui vécurent sans infamie et sans honneur. Elles sont mêlées au chœur détestable des Anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu, mais qui se tinrent dans la neutralité par égoïsme… La Miséricorde comme la Justice les dédaignent. N’en parlons pas, mais regarde et passe. »

« Et je vis une si longue file de gens que je n’aurais jamais cru que la mort en eût tant détruit… Tout de suite, je compris, d’une façon certaine, que c’était le troupeau des lâches qui déplaisent à Dieu autant qu’à ses ennemis. Ces pleutres qui ne furent jamais dignes de vivre, étaient nus et aiguillonnés sans cesse par des taons et des guêpes qui se trouvaient là. Ils leur rayaient le visage d’un sang qui, mêlé de larmes, tombait à leurs pieds et était recueilli par des vers infects… » (Dante : l’Enfer, chant III.)

LETTRE II
D’APRÈS L’IMITATION

… Comme je me plaignais, quelqu’un d’autorisé me dit :

— C’est une bien étrange illusion celle de l’homme qui tente d’éliminer la souffrance de sa vie et qui espère y réussir. L’expérience de chaque jour devrait pourtant lui apprendre qu’on n’abolit pas la douleur ; tout au plus on la transpose. Soit dans notre chair, soit dans notre esprit, soit dans nos sentiments, soit par autrui, soit par nous-mêmes, nous en subissons sans cesse les atteintes. Tu désertes ton logis pour lui échapper, tu la retrouveras dehors. Tu verrouilles ta porte pour qu’elle n’entre pas, déjà elle est assise à ton foyer. — « Crois-tu donc, te dit l’Imitation, pouvoir t’affranchir d’une loi dont personne encore n’a été exempt ? »

Non, personne, pas même le Verbe incarné.

Admets enfin, qu’il y a là un fait inéluctable et permanent contre lequel il est chimérique de t’insurger. Ce serait une entreprise aussi vaine que de prétendre ne pas te mouiller l’épiderme quand tu te plonges dans l’eau.

L’incrédule qui, par orgueil, n’avait compté que sur ses propres forces pour supporter la douleur fut déçu. Son malheur est indicible car Dieu, qu’il prétend ignorer, se tait en lui. Il se targue alors de ne répondre « que par un froid silence au silence éternel de la Divinité ». Mais cela, c’est le désespoir. Et le désespéré a beau s’affirmer impassible, sois sûr qu’en tête-à-tête avec sa conscience, il souffre plus que quiconque.

Pour toi, chrétien, tu ne te soumettras à la douleur, tu n’en saisiras les bienfaits que, du jour où tu te conformeras à Jésus-Christ. Car Jésus fut une gerbe de souffrances offerte en sacrifice pour t’acquérir non pas la félicité sur la terre mais la félicité dans l’autre vie.

Tu connais ce principe essentiel de la religion que tu te figures pratiquer, tu sais qu’elle ne te promet qu’une aide souveraine pour supporter les maux nécessaires à ton salut et pourtant tu n’arrêtes pas de gémir : — Je voudrais être heureux, là, tout de suite, toucher en plaisirs sensuels les intérêts du capital de croyance que j’ai placé sur la Rédemption.

Quand tu parles de la sorte, il me semble entendre Notre-Seigneur te répondre ce qu’il a dit à sainte Angèle de Foligno : «  — Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé. »

Autre subterfuge : il t’arrive de proposer un marché à ton Dieu. Tu lui dis : — Je prendrai sur mes occupations le temps de vous réciter un Pater. Vous, en retour, vous m’enlèverez ce mal de dents qui m’agace et, ce soir, vous me donnerez la lune.

Ou bien, tu t’écries, sans préambule : — Je ne veux pas souffrir !… Jésus te répond : — Il faudra donc que je souffre à ta place.

Le sens même de l’énigme de vivre réside là : le monde gravite autour de la Croix. Lorsque tu auras senti ceci : tu es solidaire de Jésus crucifié partout et toujours, c’est alors seulement que l’acceptation de la souffrance te deviendra féconde en joies d’ordre surnaturel. Uni à sa Passion par l’amour, tu goûteras la volupté de souffrir avec lui. Tu le soulageras en l’aidant à porter sa croix comme le fit le Cyrénéen. En récompense, Lui t’aidera à porter la tienne. Par ses mérites, et aussi à cause de ta bonne volonté, tu connaîtras les saintes allégresses de la Voie douloureuse. Tu recevras la grâce illuminante ; elle te fera lire, au fronton de la porte qui ouvre sur la Béatitude, ces mots tracés en lettres d’or radieux : « Quand tu en seras venu à trouver la souffrance douce et à l’aimer pour l’amour de Jésus, estime-toi heureux, car tu auras trouvé le paradis sur la terre (Imitation, II, 12). »

En dehors de cette vérité fondamentale : vivre par Jésus, avec lui, en lui, il n’y a que folles arguties et empirismes trompeurs.

Les scientifiques de la matière, les positivistes qui s’amputent de cette faculté : la recherche du divin et qui le déclarent inconnaissable, les faux sages de tout acabit peuvent s’égosiller, te proposer mille drogues pour anesthésier en toi le sentiment de la douleur, je te le jure, par mon salut éternel, ni les chloroformes, ni les cocaïnes de leurs systèmes ne valent pour te consoler. Au contraire, si tu mets docilement tes pas dans les pas sanglants de Jésus, tu cueilleras, parmi les ronces, les belles fleurs de l’Amour absolu.

— Je m’écriai : — Ah ! que c’est difficile !…

Mon instructeur reprit :

— Sans doute ; mais tout est difficile — même d’apprendre à jouer au bilboquet. Aussi ne compte pas réussir par tes propres ressources, ni par des raisonnements en plusieurs points. L’oraison persévérante, émise de tout ton cœur, peut seule te faire atteindre le but. Demande, sans arrière-pensée vers les choses de ce monde (pour lesquelles le bon Maître a spécifié qu’il ne priait pas) et il te sera donné.

Un mystique inconnu me disait un jour — Pendant plusieurs années, je criais sans cesse à Jésus : « Seigneur, ma pénurie d’amour est vaste comme la mer. Faites que je vous aime. » Enfin, il m’envoya la maladie. Elle m’apprit à l’aimer et, depuis je suis heureux par son amour.

C’est en méditant saint Paul en ses Épîtres qu’on commence à sentir naître en soi le sentiment que la vie souffrante de Jésus-Christ circule en son Église, comme la sève dans l’arbre, et s’y manifeste par les floraisons miraculeuses de l’esprit de sacrifice. Rappelle-toi, applique-toi cette sublime clameur : « Moi qui, maintenant me réjouis dans mes souffrances et accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église !… » Comment n’imiterions-nous pas l’Apôtre, puisque c’est le seul moyen que nous possédions de nous hausser au-dessus du marécage où nous nous enlisions dans la bourbe des liesses animales ?

Et n’oublions pas que, par le don total de notre être, nous vivifions le prochain comme lui-même nous vivifie s’il accepte le don d’amour car saint Paul a dit aussi : « Comme dans un seul corps nous avons beaucoup de membres, ainsi, quoique nombreux, nous sommes un seul corps en Jésus-Christ étant tous, et chacun en particulier, les membres les uns des autres. »

Cela, c’est l’initiation. La pratique succède. — Or elle nous devient aisée dès que nous nous sommes fait une habitude d’accompagner Jésus du Cénacle au Calvaire pour partager les péripéties suprêmes de son holocauste. Ah ! d’abord ne le délaissons pas au Jardin des Olives. Demandons-lui de noyer notre égoïsme dans la sueur de sang qui ruissela de tout son corps sur la terre lorsqu’il lui fut révélé, en tant que Fils de l’Homme, que son sacrifice serait méconnu, dédaigné, relégué dans la légende par trop de cœurs endurcis d’orgueil et de fausse science. Quelle vision il eut alors de l’ingratitude humaine ! La voyante de Dulmen, Catherine Emmerich, nous a décrit son agonie. Je ne connais rien dans la littérature religieuse qui égale le tableau qu’elle nous en a donné.

Lisons quelques passages de son récit :

« Devant Jésus parurent toutes les souffrances futures de ses apôtres, de ses disciples, de ses amis… Il vit la tiédeur, la corruption, la malice d’un nombre infini de chrétiens, le mensonge et la fourberie des docteurs orgueilleux, les sacrilèges des prêtres impurs et les suites affreuses de leurs actes… Je vis passer devant l’âme du pauvre Jésus les scandales de tous les siècles jusqu’à la fin du monde. Les apostats, les hérésiarques, les corrupteurs et les corrompus l’outrageaient et le tourmentaient comme n’ayant pas été suffisamment crucifié. Beaucoup le maltraitaient, le reniaient ; beaucoup secouaient la tête avec moquerie en le regardant et fuyaient les bras qu’il leur tendait… Il en vit une infinité d’autres qui s’écartaient, avec dégoût, des plaies de son Église comme des enfants lâches et sans foi abandonnant leur mère au moment de la nuit, quand viennent les voleurs et les meurtriers auxquels leur négligence ou leur malice a ouvert la porte… Il vit une foule d’hommes tantôt séparés de la vraie vigne, tantôt comme des troupeaux égarés, conduits par des mercenaires dans de mauvais pâturages… Ivres d’eux-mêmes, ils n’avaient ni froment pour leur faim, ni vin pour leur soif… Il me fut dit que ces quantités innombrables d’ennemis du Sauveur étaient ceux qui le maltraitaient de différentes manières dans le Saint-Sacrement. Je reconnus parmi eux toutes les espèces de profanateurs de la divine Eucharistie. Il y avait là des aveugles qui ne voulaient pas voir la Vérité, des paralytiques qui ne ne voulaient pas marcher avec elle, des sourds qui refusaient d’écouter ses avertissements, des muets qui se dérobaient pour ne pas la défendre par la parole, des enfants égarés à la suite de leurs parents et tous ceux qui oublient Dieu, qui se dégoûtent des choses célestes et qui, ayant dépéri loin d’elles, sont devenus à jamais incapables de les goûter… Je vis encore, autour de Jésus, des clercs irrévérencieux, des prêtres légers dans la célébration du Saint-Sacrifice, des masses de communiants tièdes ou indignes… Ah ! c’était un horrible spectacle car je voyais l’Église comme le corps de Jésus et cette masse d’hommes déchiraient, arrachaient, dispersaient des morceaux palpitants de sa chair vivante… »

Ayant lu ce passage, mon instructeur reprit…

Ne cesse de te répéter, homme au cœur partagé, que toutes ces tortures subies par ton Sauveur tu les renouvelles chaque fois que tu le négliges pour vivre selon les maximes de ton époque. Vois-tu, la Passion n’est pas un événement désormais historique, qui eut lieu une fois pour toutes, et dont il ne reste qu’une date à classer dans le même carton que celles de la construction de la Tour Eiffel ou de l’invention de l’automobile. Elle est une réalité toujours vivante et qui, comme l’a dit Pascal, « durera jusqu’à la fin du monde ».

Si donc tu entends mériter l’amour de Jésus, si tu veux que sa parole : « Le royaume du Ciel est en vous » te soit un viatique, efforce-toi de lui obéir quand il te dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce d’abord à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »

Le suivre ? Est-ce égrener trente-six chapelets à la file en pensant aux fluctuations de la rente ? Est-ce glapir avec nonchalance des cantiques émollients à la gloire du Sacré-Cœur en écartant l’idée que ce symbole, surmonté de la croix, enlacé de la couronne d’épines, signifie amour par la souffrance ?

Non, c’est accompagner Jésus au Calvaire.

Mais si tu refuses de souffrir avec lui, crains que Jésus ne refuse d’agréer le vain cérémonial de tes hommages. Et crains de devenir le figuier stérile qu’il coupe et qu’il jette au feu…

Ami, je crois que cette instruction te sera salutaire, comme elle me le fut ; c’est pourquoi je te la transmets.

Note.

La doctrine de saint Paul et, par conséquent, celle de l’Église, a été admirablement exposée par l’abbé Fouard à la fin de son ouvrage sur l’Apôtre (t. I, Saint Paul et ses missions, p. 473 et suiv.). La voici :

« Le regard de saint Paul a sondé la profondeur de la chute originelle. Il y a vu l’homme devenu chair, le péché imposant la loi à ses membres et leur faisant produire des fruits de mort, la volonté la plus souvent impuissante à sortir de l’esclavage, impuissante surtout à atteindre la justice, élevée par l’apôtre à des hauteurs que les Juifs ne soupçonnaient pas. La Justice de Paul, en effet, ne se borne pas à la vertu naturelle dans ce qu’elle a de plus achevé, c’est la sainteté divine elle-même communiquée à nos âmes et y maintenant une conformité absolue de nos volontés à celles de Dieu. D’où vient cette communion à l’éternelle Justice ? De la foi, dont l’Apôtre, en son Épître aux Romains nous a fait connaître la puissance surnaturelle. Opérant par la charité, elle nous unit au Christ en qui s’est incarnée la sainteté, la vie divine. Elle fait plus : elle crée en nous un être nouveau dont le souffle est l’esprit de Jésus. Unis, livrés à Lui par cette vie nouvelle, nous pouvons faire tout ce qu’il fait : mourir en lui à la chair et au péché pour renaître à la vie spirituelle. Parlons d’une façon plus précise : le Christ seul vit, agit, prie, souffre, meurt et ressuscite en nous. Chef de l’humanité régénérée, il forme de tous ceux qui croient, un corps mystique dont les membres sont unis par la charité, qu’anime une même vie, où bat un seul cœur — le cœur de Jésus. »


Ce mariage total de l’âme fervente avec son Dieu, nulle autre religion, nulle philosophie ne le procure. L’usage des Sacrements, l’abnégation de nous-mêmes le rendent chaque jour plus étroit. Par mansuétude évangélique, par un effet dg la haute sagesse qu’elle doit à l’infusion constante du Saint-Esprit en elle, l’Église en tempère parfois les exigences pour les âmes faibles. Mais son enseignement ne varie pas et il implique le don entier de tout notre être à Jésus, pour qu’il l’immole avec lui — pour que son Règne arrive avec celui du Père.

Il n’est pas mauvais de rappeler ces choses car, de nos jours, trop de croyants semblent oublier que le christianisme est une religion ascétique avant tout. Ils se contentent de suivre, tant bien que mal, les rites prescrits, mais l’amour de Dieu et son corollaire : l’esprit de sacrifice sont absents de ce formalisme exsangue. Ils prient des lèvres et non pas du cœur. Et c’est comme s’ils cassaient des noix sèches devant le Saint-Sacrement.

LETTRE III
LA MESSE

Mon ami, je serais très content que tu te tiennes d’abord pour assuré de ceci : je ne suis pas un docteur improvisé qui se juche dans une chaire d’occasion, et t’assène des prêches sur le crâne. Comme-toi, je suis un miséreux que son dénuement extrême oblige sans cesse de demander à Jésus pour deux sous d’amour de Dieu. Quoiqu’il ne puisse faire grand cas d’un mendiant tellement enclin à gaspiller ses aumônes, sa bonté est si grande qu’il les renouvelle même quand je ne les mérite pas.

Que pourrais-je faire pour lui témoigner un peu de gratitude sinon les partager avec toi ?

Admire la sollicitude du Bon Maître ; il m’a pris, guenille humaine, traînée dans toutes les immondices de l’orgueil et de la sensualité ; il m’a promu au rang d’ouvrier de la onzième heure et il m’enseigna, avec mille peines, le métier de vigneron dans la Vigne aux grappes de lumière. Parce qu’il m’admit très tard à la vendange, j’ai pu faire la comparaison entre les fruits que sa Grâce me désignait et les aigres prunelles sauvages que je prenais, hier encore, pour des framboises parfumées. C’est pourquoi les raisins du clos de la Rédemption possèdent pour moi une saveur toujours renaissante, toujours plus intense et sur laquelle je ne saurais me blaser.

Je ne puis faire autrement que de rester dans la Vigne car le monde, alentour, me semble désormais une lande semée d’euphorbes et de jusquiames où croassent des freux. Et cependant, pour ne point céder aux illusions diaboliques qui voudraient me le peindre comme un jardin de magnolias où chantent des fauvettes et des rouges-gorges, j’ai besoin de me rappeler, avec insistance, que, hors de Jésus, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne vaux rien.

C’est pourquoi, quand, sur ta demande, je te dis : « Tu devrais agir de telle ou telle sorte », je te répercute simplement l’écho d’un discours que je viens de m’adresser à moi-même. C’est pourquoi aussi, je me risque à te décrire mes expériences, celles qui proviennent du temps où je vagabondais loin de Jésus, et celles datant de l’époque bienheureuse où il daigna commencer à me faire sentir son amour.

Il est une de ces expériences dont j’éprouvai les effets d’une façon si efficace que je ne saurais trop te la recommander. C’est l’assistance quotidienne à la messe.

J’ai déjà développé ce point dans un autre livre. Si j’y reviens à présent, c’est que j’ai touché du doigt qu’il est difficile — pour ne pas dire impossible — de progresser et même, pour certains, de se maintenir dans la voie étroite si l’on ne se fait une règle de cette pratique.

Mais que dis-je, ce n’est pas une règle ! Il ne s’agit pas d’une discipline morose et importune.

Cela devient très vite une joie, un bain de vie surnaturelle vers quoi l’on s’empresse avec autant de hâte que le voyageur vers une eau fraîche sous les saules après un parcours insipide dans un train surchauffé par la canicule et tout imprégné de noires poussières malodorantes.

C’est à Lourdes, durant l’année que j’y passai pour écrire Sous l’Étoile du Matin, que je pris l’habitude d’aller tous les jours à la messe et d’y communier. Elle me fut inculquée par un saint directeur, le Père Burosse — mort depuis. Quand je vins le trouver pour lui demander de m’apprendre à aimer Dieu, il ne me cacha point que, vu mes imperfections innombrables, j’avais beaucoup à besogner pour obtenir une aussi enviable faveur. Après une confession générale, il me démontra que les racines du « vieil homme » étaient encore très vivaces en moi. Ah ! il ne me délaya point une homélie au sirop de guimauve ; son exhortation fut rude et sans ménagements — ainsi qu’il m’était nécessaire. Dieu me fit la grâce de le comprendre. Je le priai alors de vouloir bien se charger de cette seconde conversion qu’il me présentait comme essentielle pour mon salut. Il y consentit en spécifiant avec netteté que je lui obéirais d’une façon exacte en tout ce qu’il croirait devoir me prescrire pour le bien de mon âme. Les avantages de cette soumission étaient trop évidents pour que j’hésitasse à m’engager. Je le fis donc avec allégresse.

Satisfait, il me dit :

— Le don purement gratuit que Dieu vous a octroyé en vous ramenant au bercail vous crée des devoirs proportionnés à ses miséricordes. Vous viendrez donc tous les matins à la messe ; vous la suivrez attentivement, sur votre paroissien, d’après l’ordo, et vous y communierez. De plus, vous ne manquerez pas de venir vous confesser chez moi, tous les samedis soirs à cinq heures. »

Naturellement j’acquiesçai. Et je te prie de croire qu’il tint strictement la main à l’observation de cette discipline. Il ne me passa aucune négligence. Les premiers temps, il m’arrivait parfois de me chercher une excuse pour esquiver la messe, une ou deux fois par semaine. Ce n’est pas qu’il m’ennuyât d’y assister. Mais, assez souvent, le démon me soufflait que le Père exagérait, que j’avais le droit d’interpréter d’une manière large, sans l’appliquer au pied de la lettre, son injonction. Une visite un peu prolongée à la Grotte, dans la matinée, me disais-je, compenserait mon abstention. Alors, comme un écolier qui combine une fugue loin de l’antre où trône son pédagogue, je pensais : — Bah ! il y a beaucoup de monde à la chapelle : les sœurs de Nevers, les orphelines, pas mal de dames pensionnaires, des Hospitaliers. Dans le tas, le Père ne s’apercevra pas de mon éclipse…

Profonde erreur ! Toujours il la remarquait. Dans la journée, il me faisait appeler et m’interrogeait sévèrement sur le motif de mon absence. J’avais beau chercher des périphrases pour ne pas lui dire trop carrément mon désir d’escampette, il démêlait tout de suite de quoi il retournait et il m’extirpait, sans aménité, l’aveu du prétexte choisi pour me dérober. Sur quoi, il me disait :

— « Oui ou non, avez-vous promis de venir à la messe tous les jours ? Oui, n’est-ce pas ? Donc il n’y a pas de Grotte qui tienne — d’autant que rien ne vous empêche d’y aller plus tard. Que cela ne se renouvelle pas, sinon vous voudrez bien vous adresser à un autre confesseur. »

Je me récriais, n’ayant pas du tout envie de le quitter. Alors, il m’infligeait une pénitence avec l’ordre de la faire aussitôt. Et le diable déçu battait en retraite.

D’autres fois, à l’heure du lever, surtout l’hiver, quand il ne faisait pas jour et qu’il avait gelé, les yeux encore mi-clos, je trouvais plus agréable de rester sous la couverture bien chaude que de gravir, en grelottant sous la bise, la pente ardue qui menait à la chapelle. Je rusais avec moi-même, j’inventais des excuses à ma mollesse — tant notre nature est ingénieuse et féconde en subterfuges quand il s’agit de nous éviter un effort. Je me disais par exemple : — Hier j’ai beaucoup travaillé, un peu de repos en surcroît me fera du bien. D’ailleurs, il me semble, en m’examinant bien, que j’éprouve une velléité de névralgie. M’exposer au froid serait imprudent…

Ce raisonnement me paraissait si solide que je m’enfonçais dans les draps et que je manquais la messe. Mais quand était venu le moment de comparaître devant le Père, celui-ci me proposait immédiatement de m’enclore dans un coffret garni de ouate. Puis il me faisait convenir de ma fainéantise — et vlan, une pénitence ! Il ajoutait aussi que si, d’aventure, quelque malaise me tenait au réveil, je devais le surmonter ; je m’apercevrais bientôt que la prière en union avec le Saint-Sacrifice et l’Eucharistie étaient d’excellents remèdes contre les défaillances passagères ou même assez graves du physique. Indication dont j’ai reconnu, par la suite, le bien-fondé. J’y reviendrai.

Le Père concluait : — « C’est seulement dans le cas de maladie réelle et si vous ne pouvez absolument pas sortir du lit que je vous dispenserai de la messe. »

Or, cela n’arriva point car, cette année-là, grâce à la Sainte Vierge, je jouissais d’une bonne santé.

Voici maintenant le bénéfice que mon âme retira de la messe et de la communion de chaque jour. Suivant, par obéissance, le texte liturgique, je ne tardai pas à le savoir par cœur, ou à peu près. Alors, je pus en goûter toute la splendeur et en dégager le symbolisme admirable. Puis, de la contrainte qui m’avait été imposée, naquirent une aisance et une liberté dans l’oraison telles que j’en vins parfois à voir les péripéties de ce drame incomparable : la Sainte Messe comme une suite d’images lumineuses, riches de sens et d’une beauté dont rien n’approche sur la terre. J’en acquis de la ferveur, du zèle pour combattre mes vices et surtout le moyen d’aimer Dieu en connaissance de cause[2].

[2] Si Dieu me prête vie, j’écrirai quelque jour un commentaire mystique de la messe.

Le Père me dit, quand je lui exprimai ma reconnaissance de m’avoir amené à cette contemplation, malgré mes dérobades, qu’il avait visé ce résultat et qu’à l’avenir, je devais prendre garde de ne pas galvauder, par infidélité ou relâchement, la grâce ainsi reçue…

L’habitude, une fois prise, on se dit, avec joie, au réveil, quand l’aube innocente teinte de ses clartés baptismales l’orient du ciel :

— Parce que j’aime mon Jésus, j’irai partager son holocauste quotidien ; j’irai puiser à ce réservoir d’énergie : son sang adorable, les vertus dont j’ai besoin pour purifier ma nature, toujours encline à mal faire, pour tenir à distance les meutes galeuses du démon.

Et l’on va ; et, chemin faisant, il semble, même par les matins brumeux ou neigeux de décembre, il semble qu’une lumière d’or rose caresse vos prunelles et que les ailes des anges, qui vous survolent, laissent tomber des plumes. Ah ! comme ils voltigent autour de vous, les flocons de neige pareils aux pétales délicats des fleurs de pommiers, en avril !

Entré dans le sanctuaire, fît-il dehors très sombre et très froid, n’y eût-il au dedans qu’une humble veilleuse à luire devant la Présence Réelle, il vous apparaît qu’une brûlante atmosphère d’amour s’irradie du tabernacle pour réchauffer votre âme et votre corps et que le Crucifix qui surmonte l’autel brille comme un astre dont l’éclat de nul soleil n’approche…

Quant à la communion, elle m’était devenue aussi très vite un besoin. Je m’aperçus qu’elle aiguisait mes facultés naturelles et me rendait l’esprit davantage lucide pour mon travail. Mais aussi elle agissait merveilleusement sur le physique. — Que de fois, depuis ce temps-là, il m’est arrivé de me traîner à la messe, le corps tout souffrant et le cerveau semblable à un morceau de bois ! Eh bien, presque toujours, je revenais de la Sainte Table doué d’une vigueur renouvelée et avec quarante idées dans la tête. Ou si Notre-Seigneur jugeait bon de me laisser dans le malaise corporel et dans la vacuité de l’intellect, il m’accordait une grâce de patience. Si bien que, offrant, offert avec Lui, je portais ma croix à sa suite sans regimber.

Mon ami, comme tu n’es pas le mulet rétif que j’étais, lorsque je me mis sous l’obédience du Père Burosse, tu n’imiteras pas les tièdes qui tentent de se faire une religion d’après une cote mal taillée entre leurs devoirs envers Dieu et ce qu’ils appellent « leurs devoirs envers le monde ».

Ceux-là, sous prétexte d’obligations professionnelles, ne communient que le plus rarement possible. Je les compare à d’étranges convives aux noces de Cana. Ils ne tiennent pas du tout à ce que l’eau de leur indifférence soit changée en vin d’amour de Dieu. Et si, cependant, Notre-Seigneur opère le miracle, par leurs communions peu fréquentes, ils témoignent d’une préférence pour le « moins bon vin » du début. Le grand cru surnaturel que le Maître leur offre de boire à tous les repas, ils le dédaignent. En punition, leur âme s’ankylose et ils deviennent incapables de gravir allégrement la Voie douloureuse — seul chemin qui mène en Paradis, à travers les roses rouges et les épines.

Note.

Pour la confession, le Père Burosse n’agissait pas avec moins de sollicitude et de nécessaire rigueur. Les pénitences dont il me faisait la faveur étaient — rudes. Comme dit sainte Marguerite-Marie, « il m’en donnait de fortes et auxquelles je ne m’attendais pas ». Si je mentionne le fait, c’est afin de démontrer combien il est utile à un converti récent d’avoir auprès de soi quelqu’un qui lui concasse l’amour-propre et qui possède le discernement des esprits. Sans cela, point de progrès dans la vie purgative.

D’ailleurs, en dehors de cette excellente discipline, le Père me laissait la plus grande latitude pour suivre mes attraits dans l’oraison. Même, il encourageait le penchant à la contemplation affective que Dieu m’avait donné et mon goût très vif pour la méditation des œuvres de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix.

LETTRE IV
LA CONFESSION

Sully-Prudhomme fut un poète qui souffrit beaucoup d’avoir perdu la foi.

Mais aussi pourquoi ne put-il se résoudre à faire ce qu’il fallait pour la reconquérir ? Il est écrit que le royaume du Ciel souffre violence. Ce n’est pas en se confinant, comme ce fut son cas, dans une inertie larmoyante qu’on force l’entrée de ce paradis intérieur où Dieu nous rend amour pour amour si nous apprenons à l’y obliger. De notre part, la faim de le posséder se prouve par la volonté, non par des gémissements sentimentaux. De la sienne, sa tendresse se prouve par la volonté de nous assister de sa grâce. Car, comme l’a dit saint Thomas d’Aquin, « l’amour est dans la volonté ».

Méconnaissant ce principe expérimental, imbu d’un déisme flasque, gâté de sciences décevantes, Sully-Prudhomme se figurait qu’il parviendrait à concevoir Dieu et à le servir hors des prescriptions de l’Église. L’orgueil de l’esprit — qui est la pire des concupiscences — l’écartait des sacrements.

Son excès de confiance en soi-même allait à ce point qu’il nous rapporte qu’ayant commis une faute grave et étant lacéré par le remords, il gagna la campagne, fit un trou en terre et y chuchota l’aveu de son péché. Cette singulière opération ne soulagea nullement sa conscience car il s’écrie :

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs !…

J’ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,

Redire le Credo que ma bouche épela,

Je ne sens rien du tout devant moi : c’est horrible !…

Il existe des gens qui trouvent tout à fait admirable cette pseudo-confession à l’oreille du Grand-Pan. Tout catholique y voit la misère d’une âme que le respect humain et une profonde estime de son jugement propre empêchèrent de s’humilier en s’agenouillant devant un prêtre qui, même médiocre, aurait eu grâce d’état pour la purifier et l’éclairer.

Ajoutez que cette pitoyable vergogne, qui procédait aussi de ses habitudes d’analyses dans le vague, s’aggravait de l’illusion que Dieu se donne à qui le cherche par des méthodes plus ou moins empiriques et que sa présence en nous, on peut en obtenir la notion par les A + B d’une quelconque algèbre.