ADOLPHE RETTÉ
SOUS
L’ÉTOILE DU MATIN
Stella Matutina
Ora pro nobis.
PARIS
LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
A. MESSEIN Succr
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1910
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
7 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7.
AU RÉVÉRENDISSIME PÈRE ABBÉ
DE
SAINT MARTIN DE LIGUGÉ
DOM LÉOPOLD GAUGUIN
EN EXIL
Hommage filial.
A. R.
PRÉAMBULE
I
C’était un gros village dont la rue principale montait vers un plateau aride où végétaient quelques sapins maigres et où s’élevait une croix.
Certaines maisons offraient des façades en torchis jaunâtre, des vitres ternes et fendillées, des toits roux et cabossés comme de vieux chapeaux. Dans leurs cours, force détritus et des tas de fumier que des poules picoraient en jacassant. D’autres, c’étaient des villas blanches, coiffées de tuiles d’un ton aussi vif que celui des pétales de coquelicots. Des jardins les entouraient, avec des pelouses où pas un brin d’herbe ne se serait permis de dépasser son voisin, avec des massifs de rosiers et de géraniums, avec des allées de sable que grattait un râteau quotidien et méticuleux.
Il faisait jour depuis une heure environ. Le soleil de septembre avait peine à glisser quelques rayons à travers les nuages chargés de pluie qui encombraient le ciel. Les fumées, au lieu de tirebouchonner gaîment et de s’envoler vers le zénith, roulaient, lentes et lourdes, au ras des toitures. Les alouettes, silencieuses, restaient blotties dans les sillons. Un vent mou soufflait par bouffées inégales qui ployaient à peine les cimes inquiètes des peupliers.
Des paysans, sur le seuil de leurs masures, inspectaient l’air gris, la main en auvent au-dessus des yeux, flairaient l’odeur fade de la terre, puis rentraient en hochant la tête et en grognant : — Nous aurons de l’eau.
Des femmes mal réveillées, la tignasse en broussaille, les savates traînantes, vaquaient machinalement aux soins du ménage, de la basse-cour et de la porcherie. Elles s’arrêtaient parfois, en des postures objurgatrices, pour menacer de châtiments prompts des enfants qui se préparaient à l’école en se jetant des épluchures et en échangeant des coups de cartables.
Les villas, tous volets clos, dormaient encore. A scruter leur mutisme pesant, on devinait qu’elles recélaient des bourgeois grassouillets, retirés à la campagne, après fortune faite, et dont la première pensée, au réveil, se formulerait ainsi : — Que mangerons-nous aujourd’hui ?
Ensuite les hommes tueraient la journée avec le plus de lenteur qu’ils pourraient. Cependant que leurs épouses persécuteraient des servantes sournoisement révoltées, ils caresseraient les pensées massives qui s’ébrouent dans les cervelles rentières comme des hippopotames dans un marécage. Ils rumineraient le chocolat onctueux et les brioches tièdes englouties au saut du lit. Ils combineraient des plats rares pour le dîner et le souper. Ils fumeraient de vagues pipes. Ils se remémoreraient les plus fructueux de leurs inventaires. Puis, l’Angelus du soir sonné, ils feraient de nouveau gémir les sommiers sous leur embonpoint flasque. La panse distendue par un vaste amas de victuailles, les paupières battantes, ils murmureraient en guise d’action de grâces : — Comme nous avons bien mangé aujourd’hui !…
Puis ils tomberaient dans le gouffre au sommeil et rêveraient d’andouilles juteuses et de venaisons pourries à point. Et le démon à gros ventre, au nez en vitelotte, qui préside aux digestions bourgeoises écarterait d’eux, pour le lendemain, toute idée qui ne serait pas propre à s’enclore dans une marmite, tout songe qui ne parlerait pas d’entremets et de charcuterie. Enfin, il lubrifierait leur âme d’une graisse raclée dans les arrière-cuisine de l’enfer…
Les rentiers ronflaient. Les paysans maugréaient à cause de la pluie imminente. Le dernier coup de la messe tintait dans le clocher de la petite église ruineuse et moussue qui occupait un coin d’une place en triangle plantée d’ormeaux chétifs. Mais personne ne semblait entendre cet appel. Seul, un boucher, au tablier sanglant, se pencha sur son étal et guigna, d’un œil moqueur, le curé qui, après avoir sonné lui-même, s’attardait sous le porche. Il attendait, comme s’il ne savait pas, depuis bien des années, qu’aucun de ses paroissiens ne se soucierait de s’unir au Saint-Sacrifice.
Il finit par rentrer, en soupirant, dans l’église. Quand sa soutane élimée eut disparu, l’homme des viandes, qui se glorifiait du titre de libre-penseur, ricana et lança un long jet de salive sur le pavé en disant :
— Enfoncé le ratichon !
Son premier garçon, qui empilait de la « réjouissance » dans un coin de la boutique, se hâta d’approuver et corrobora l’allégresse de « l’ami des lumières » par cette phrase :
— Des mangeurs de Bon Dieu, n’en faut plus.
Cet aphorisme, c’est tout ce qu’il avait retenu des enseignements du moraliste obligatoire et laïque qui avait formé son enfance.
Le ciel se faisait plus triste et plus sombre au-dessus de la campagne. Le vent se taisait. Le soleil, caché par un opaque écran de nuages, renonçait à baigner de son or fluide les peupliers immobiles. Un calme sinistre régnait sur les choses. C’est à peine si, dans un vague lointain, un coq enroué parvint à chanter trois fois. Ce village avait l’air d’une cité des morts.
A ce moment je vis poindre, au bas de la rue en pente, un homme qui traversait le pont jeté sur une mince rivière, à courant faible, dont les eaux mates coulaient entre des berges pleines d’orties et de caillasses.
L’homme marchait lentement, non, semblait-il, par lassitude, mais parce qu’une méditation profonde l’absorbait tout entier. Il portait une sorte de longue robe brune, assez pareille à celle des capucins ; une courroie lui serrait les reins ; une corde en bandoulière soutenait une besace à son flanc gauche. Il avait la tête nue. Comme il la tenait inclinée et qu’une profusion de cheveux fauves retombait sur sa figure encadrée d’une barbe de même nuance, je ne pus distinguer ses traits ni saisir son regard.
Il fit quelques pas sur les rocailles pointues qui bosselaient la chaussée. Je remarquai alors que ses pieds étaient nus et laissaient derrière lui des traces de sang.
Qui cela pouvait-il être ? Pas un trimardeur, à coup sûr, car on distinguait dans sa démarche je ne sais quelle majesté qui imposait le respect. Peut-être un moine mendiant ?… Ce qu’il y a de certain c’est qu’à le considérer, on se sentait peu à peu envahi d’un sentiment où il entrait de la crainte et une grande douceur.
Dès qu’il fut près de moi, une intention soudaine, où la volonté n’avait nulle part, m’obligea de le suivre à quelque distance. Une force irrésistible, qui émanait de lui, m’englobait, me tirait sur ses pas. J’avais l’intuition que je ne pourrais plus me détacher de lui. Je sentais, sans me rendre compte comment ni pourquoi, que, s’il le voulait, j’irais après lui jusqu’au bout du monde. J’avais envie de pleurer, de tomber à genoux, de prendre sa main et de me la poser sur la tête. Mon cœur brûlait si fort dans ma poitrine qu’il me faisait mal presque à crier. Et, en même temps, mon âme s’emplissait d’une paix immense qui s’étalait en moi comme une nappe de lumière.
L’homme ne paraissait pas s’apercevoir que je le suivais. Arrivé devant la première maison, il heurta la porte d’un coup discret. Puis il ramena sa besace devant lui, y plongea la main et attendit.
Une maritorne, d’aspect revêche, vint ouvrir. Elle examina le solliciteur d’un air soupçonneux puis fit aussitôt le geste de refermer en criant d’une voix glapissante :
— Encore un galvaudeux !… Nous n’avons rien pour vous.
Mais l’homme avait retiré sa main de la besace. Je me penchai et je vis qu’il tenait une hostie. Il l’offrit à la femme étonnée et dit :
— Je te donne ma chair et mon sang ; donne-moi ton cœur en échange.
Cette voix ! Elle évoquait le chant des hautes cimes forestières, en avril, lorsque la sève montante fait frémir d’amour les jeunes pousses, lorsque la plainte des rossignols se mêle à l’oraison chuchotée des feuilles nouvelles. Il s’y ajoutait une vertu suave et impérieuse à la fois que nulle intonation sortie d’une bouche humaine ne saurait imiter.
La femme, déroutée, recula d’abord devant l’hostie. Se reprenant bientôt, elle gronda :
— C’est un toqué !
Quelle expression de haine sauvage lui parcourut alors toute la face ! Une lueur couleur de soufre lui jaillit des prunelles et sa mâchoire s’avança comme pour mordre. J’eus l’avertissement en moi qu’un diable s’agitait dans les caves regorgeantes de péchés de son âme et, machinalement, je fis le signe de la croix.
— Voilà pour toi et ton hostie, brailla enfin la mégère.
Elle cracha à la figure de l’étrange solliciteur, puis referma la porte avec une telle violence que les vitres de la façade grelottèrent dans leurs châssis.
L’homme soupira profondément. Puis sans s’essuyer ni prononcer une parole, il gagna la maison voisine…
Il n’est pas une seule demeure du village où il ne frappa. Partout, absolument partout, l’accueil fut le même. Tantôt, c’était un tâcheron qui venait ouvrir et qui, dès la phrase mystérieuse entendue, éclatait en injures atroces ; tantôt quelque malpropre furie, dont le rire insultant grinçait comme les gonds d’une porte de la Géhenne ; tantôt un enfant dont le visage se tordait tout de suite en grimaces démoniaques. Tous, comme liés par un pacte, crachèrent sur l’hostie et sur l’homme dont la face fut complètement souillée. Le boucher lui lança un os pointu qui lui fit une blessure au front. A la grille d’une des villas, une servante, qui sortait une boîte à ordures, la vida sur lui.
J’aurais voulu m’élancer, réprimer tant d’outrages. Mais un ordre tacite, émané de l’homme, me retenait. Je demeurai passif, dans l’épouvante à cause de cette flamme de soufre que je discernais dans le regard de tous ces malheureux.
Arrivé sur la place de l’église, l’homme se tourna vers le portail. Immobile, les mains tendues, il prononça les mots trois fois saints : Hoc est enim corpus meum. Et il éleva lentement l’hostie, comme fait le prêtre au moment décisif de la consécration.
Alors, il se passa une chose inouïe. La muraille disparut pour moi : je découvris l’intérieur de l’église. Je vis le desservant s’agenouiller, après avoir répété la même phrase que je venais d’entendre. A cette seconde précise, l’hostie s’échappa des mains de l’homme qui la tenait toujours élevée. Elle se transforma en un disque fulgurant d’où s’irradiaient des clartés d’une blancheur éblouissante ; elle s’envola dans la nef en traçant un sillon d’éclair et vint se poser sur l’autel, devant le calice. Aussitôt j’entendis s’enfler les sons d’un orgue séraphique et, dans les hauteurs, des voix d’anges psalmodièrent : Alleluia.
Ce verbe de joie fut articulé plaintivement car, ce jour-là, tout était triste, même les anges.
Mais moi, l’amour bondit dans mon cœur comme un poulain qu’on lâche à travers un pré. Ce que je n’avais fait que pressentir, depuis que j’accompagnais l’Homme, devint une certitude foudroyante. Je reconnus mon bon Maître. Les yeux débordants de larmes heureuses, je me prosternai devant Lui, je baisai ses pieds sanglants, puis je m’écriai :
— Seigneur, Seigneur, recueille-moi, prends avec toi le pauvre caillou brisé des routes de l’Esprit qui ne demande qu’à mourir pour ta gloire.
Il me regarda. Comment trouver des syllabes pour rendre la splendeur de la Sainte Face ? Comment décrire l’infinie, la mélancolique bonté qui s’y révélait ?
Tout y échouerait car que sont les coassements de notre nature pécheresse pour exprimer ce qu’elle éprouve, quand la Vérité absolue daigne se manifester à elle ?
Le bon Maître garda ses yeux, d’un bleu nocturne, fixés pendant quelque temps sur moi, sans rien dire. Ils pénétraient jusqu’aux replis les plus cachés de mon être. Je perçus que rien de mes sentiments ni de mes idées ne lui échappait et j’eus honte de ne pouvoir lui offrir qu’un terrain si ingrat, si encombré d’une broussaille de péchés pour qu’il y répandît la semence de sa charité.
Mais Il vit ma bonne volonté car, me montrant d’abord le plateau qui dominait le village, et que surmontait la croix toute nue, il prononça ces paroles :
— Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive.
— Je le veux, avec votre Grâce, m’écriai-je.
Et alors, une invisible croix s’appliqua, lourd fardeau, sur mes épaules. Je sus qu’elle était faite de mon noir passé et des douleurs de tous ceux que j’avais égarés, outragés ou méconnus. Je sus aussi que j’allais beaucoup souffrir et je me réjouis d’endurer ces maux pour l’amour de Notre-Seigneur.
Il reprit sa marche lente vers le haut du pays. Docile comme un bon chien qui trottine humblement derrière le maître qui le nourrit, j’allais après lui et je posais mes pieds partout où les siens avaient posé.
Un rassemblement s’était formé. Aucun des gens du village ne s’était aperçu du miracle de l’hostie, une taie pitoyable bouchant les prunelles de leur âme. Ce qui les réunissait ainsi c’était une curiosité malveillante. Ce mendiant, qui offrait du pain et qui demandait les cœurs en retour, les stupéfiait à coup sûr ; mais surtout le monceau de péchés qui croupissait en eux leur envoyait au cerveau des vapeurs meurtrières. Ils auraient voulu bafouer davantage Notre-Seigneur, le frapper, le torturer. Ils s’excitaient entre eux par des plaisanteries fangeuses. Des femmes aux graisses ballottantes raillaient sa maigreur. Des enfants, approuvés par leurs pères, ramassaient du crottin pour le lui jeter. Un propriétaire, — levé plus tôt que les autres, — le considérait de cet air de répugnance méprisante qui désigne les riches sans Dieu quand le Pauvre les effleure. Il se plaignait hautement qu’on laissât circuler ce vagabond et parlait d’en écrire à la préfecture. Le garde-champêtre, stimulé par cette évocation des puissances, mâchait, dans sa moustache en chiendent, des menaces de procès-verbal. Le boucher hurlait son envie de lâcher son bouledogue aux trousses de l’intrus.
Ah ! Seigneur, vous les aviez reconnus : c’étaient les fils de ceux qui, sur les routes de Galilée, vous refusaient une pierre pour reposer votre tête. Une fois de plus, flambait ce feu de haine que le Prince de ce monde allume chez ses esclaves.
Voyant que nous nous éloignions quelqu’un cria :
— Bon voyage, guenilleux, et surtout ne reviens plus nous embêter avec ton sale pain à curés.
Tous approuvèrent parmi des rires de dérision. — Notre-Seigneur se retourna. Une pitié divine illumina sa face couverte de crachats gluants. En silence, la main haute, il traça, sur la foule horrible, le signe de la croix.
A ce geste, tous chancelèrent, comme si une volée de mitraille les avait atteints. Les figures pâlirent, devinrent verdâtres, les dents claquèrent, les doigts se tordirent comme pour griffer. Puis — comment cela se fit-il ? — des têtes de morts aux orbites remplis de flammes sombres s’entassèrent devant moi. Aussitôt après, il n’y eut plus qu’un visqueux brouillard, couleur de boue, qui, dévalant la pente, alla se perdre dans la rivière…
Mon bon Maître me fit signe de le suivre et nous reprîmes l’escalade.
Un sentier, à peine marqué parmi les bruyères flétries et les genêts secs qui revêtaient la colline d’une toison minable, conduisait au sommet. Le ciel s’obscurcissait de plus en plus. Des ténèbres s’appesantissaient sur la terre, pareilles au drap d’un catafalque. Toute la nature se tenait immobile, comme dans la stupeur.
Nous atteignîmes le plateau. Quelques rochers aux formes monstrueuses, rappelant celles des bêtes antédiluviennes, le parsemaient. Une mousse jaunâtre, semblable à une lèpre, y avait mis ses plaques. Au centre, la croix se dressait, solitaire, formée de deux troncs de pins mal équarris, hérissés d’échardes et de nœuds et que fixaient des chevilles grossières.
Notre-Seigneur s’arrêta contre l’instrument de son supplice. Il posa la besace à terre ; elle s’ouvrit, et un flot d’hosties dédaignées s’en échappa qui brillaient, dans le sable, comme des étoiles. Puis il enleva sa robe et je vis son corps adorable, ceint du cripagne, tout zébré des blessures de la flagellation.
Soudain, sans que je pusse comprendre comment cela s’était produit, Jésus fut en croix, les bras étendus, la couronne d’épines au front. Des marteaux invisibles retentirent à coups précipités ; des clous s’enfoncèrent dans les pieds et dans les mains ; une plaie ouvrit ses lèvres au côté droit. Le sang jaillit, raya le corps de ruisseaux rouges et forma une mare lugubre qui s’élargissait sur le sol pierreux.
Ensuite, je vis une femme qui se tenait assise, la figure dans les paumes, tout près de la croix. Elle était vêtue de bleu sombre, un voile blanc descendait sur ses épaules. Je l’entendais sangloter si violemment qu’on eût dit que sa poitrine allait se rompre. Je sus que c’était la Sainte-Vierge et je sus aussi qu’elle pleurait sur le monde de blasphèmes et d’iniquités qui se tenait, béant, autour de la colline. Enfin — mystère de douleur et de charité — je découvris que ses mains, ses pieds, son cœur étaient percés comme ceux de son Fils et mêlaient son sang au sang rédempteur qui pleuvait de la croix.
A ce spectacle, des tenailles me broyèrent l’âme. Je tombai la face à terre et je versai de lourdes larmes, car je compris qu’une fois de plus, mes péchés et ceux de tous les hommes causaient le supplice de Notre-Seigneur et celui de Sa Mère.
Quand je me relevai pour puiser un surcroît de souffrance dans la vue des plaies de Jésus, j’assistai à quelque chose de si terrible que je tremble en le décrivant.
Sous le ciel, semblable à une coupole d’ébène, il régnait maintenant une sorte de clarté livide qui donnait aux objets une apparence cadavéreuse. Je découvris ensuite que les quatre horizons avaient reculé jusqu’à l’infini. Des multitudes s’étageaient, au bas de la colline, rigides, la face tournée vers Notre-Seigneur douloureux. Je sus qu’il y avait là toute l’humanité. La plupart le regardait d’un air de dédain. D’autres offraient une mine de défi triomphant et d’orgueil. D’autres ne présentaient qu’une expression d’indifférence stupide.
J’entrai dans ces âmes et je vis que chacune était habitée par un démon qui travaillait avec zèle à l’infecter. Elles me furent montrées comme des enclos fiévreux, peuplés de bêtes immondes et de plantes vénéneuses. Il s’y traînait des limaces et des crapauds, des larves excrémentielles et des vers d’égout. Les mouches métalliques qui naissent de la corruption y voltigeaient sur des jusquiames et des aconits, dans une atmosphère de miasmes dégageant une puanteur suffoquante.
Des catholiques clairsemaient cette foule. Quelques-uns, qui avaient reçu l’hostie, par amour, portaient, entre les sourcils, une petite croix de lumière. Mais beaucoup de baptisés ne montraient pas ce signe et dormaient, accroupis, comme dormirent les disciples au Jardin des Olives. Par contre, certains se démenaient, babillaient de fêtes et de fanfreluches, cherchaient tous les moyens d’oublier le Dieu qui, en ce moment même, souffrait d’épouvantables douleurs pour qu’ils l’aimassent. Parce que ceux-là ne voulaient pas recevoir l’hostie, ils portaient, comme les ennemis de Jésus, la marque du Diable imprimée sur leurs lèvres.
Je me sentis alors pénétré de honte et de repentir. Je me rappelai toutes les occasions où, après avoir demandé, d’un murmure machinal, mon pain quotidien, je m’étais abstenu de m’agenouiller devant la Table unique, pour en recevoir l’aumône. Cela par paresse, par négligence, par tiédeur de foi. Un tel regret de mon défaut d’amour me corroda le cœur qu’il me sembla que, dès ce moment, je subissais les justes peines du Purgatoire…
Or, Notre-Seigneur saignait, saignait de plus en plus fort, et le cœur de la Sainte-Vierge laissait s’échapper des torrents vermeils. Tout ce sang se répandit sur l’univers. — Bientôt il n’y eut plus qu’un océan rouge dont les vagues déferlaient, submergeaient ceux qui n’avaient pas voulu du pain de vie, se changeaient en tuniques glorieuses sur le corps de ceux qui l’avaient reçu, chaque aurore, comme la nourriture essentielle de leur âme.
Une dernière fois, les yeux mélancoliques de Notre-Seigneur se fixèrent sur moi et j’entendis chanter dans mon cœur les paroles qu’il m’adressa :
— Mon petit enfant, il faut m’aimer. Que de fois tu te plaignis de ne pas m’aimer suffisamment ! Pour obtenir ce grand amour dont tu as soif, pour ne plus frapper sur les clous qui me crucifient, pour ne plus enfoncer de couteaux dans le cœur de ma Mère, garde-toi sans souillures, digne de recevoir, tous les jours, ma chair et mon sang. Alors, nourri de ce pain quotidien, tu mériteras de rappeler à tes frères oublieux ou endurcis qu’il faut que Je vive en eux pour qu’ils vivent en Moi…
Tout disparut comme si un rideau tombait d’un seul coup. Je me réveillai en sursaut et mes regards se portèrent vers la fenêtre ouverte sur la nuit d’été. Un très faible petit jour grandissait à l’orient. Le vent frais de l’aube faisait bruire doucement le feuillage des bouleaux plantés devant la maison. L’étoile du matin scintillait, comme un pur diamant, dans le ciel pâle. Tout plein du rêve que je venais de faire, j’élevai mes mains vers ce limpide symbole de Celle qui eut toujours pour moi des sourires indulgents et je m’écriai : Stella matutina, ora pro nobis !…
II
Oui, c’était un rêve — mais quel rêve ! Et comme je le reconnus tout de suite pour être de ceux que Notre-Seigneur nous envoie, quelquefois, dans le but de nous instruire, de nous mettre en garde contre un péril ou de nous faire progresser vers son Absolu !
Le sommeil constitue l’une des fonctions les plus mystérieuses de notre existence où tout est mystère. Déjà, dans la veille, pourvu que nous nous maintenions en état de grâce, nous percevons très vite que le monde qui nous entoure n’est pas la vraie réalité. Nos sens infirmes nous y trompent sans cesse. Errant dans les coulisses du théâtre de Dieu, nous ne voyons que l’envers du décor planté par ce sublime machiniste. Dans l’autre existence seulement, il nous sera donné d’en voir l’endroit. Tout au plus, pendant les rares minutes où Jésus daigne éclairer notre âme, par l’oraison, nous découvrons que tous les aspects de la nature sont les symboles d’une réalité supérieure et que ces images, déformées pour nous depuis la Chute, ne peuvent nous fournir qu’une représentation affaiblie de la face surnaturelle de l’Univers.
Néanmoins, dans le sommeil, il arrive que cette notion se précise. Quand notre corps se repose, laissant enfin notre âme un peu tranquille, nos sentiments et nos idées prennent, parfois, une intensité tout à fait étrange et se concrètent en tableaux d’une signification redoutable ou consolante.
Il est vrai que, souvent, cette vie nocturne de l’âme s’active pour des causes purement physiques. Surgissent alors des représentations baroques et fugitives. L’imagination, que ne contrôle plus la volonté, s’enfièvre et engendre des figures incohérentes qui se succèdent et s’effacent comme les bouffées de tabac qu’essuffle un fumeur de cigarettes. Dans ce cas, il est à croire que le cerveau digère mal, pour ainsi dire, les impressions reçues dans la journée. Seule, la partie inférieure de l’âme en est affectée et les rêves qu’elle élabore proviennent d’une anémie passagère ou d’une congestion momentanée des cellules de la matière cérébrale. — Ces phantasmes ne laissent au réveil qu’un souvenir confus qui se dissipe rapidement.
Au contraire, lorsque le rêve présente un caractère surnaturel, lorsqu’il nous vient d’En-Haut ou, par la permission divine, d’En-Bas, la mémoire nous en demeure aussi nette que le reflet d’un corps vivement éclairé dans une glace sans défaut. Nous nous rappelons tout : Les choses et les personnages vus, les paroles entendues, les moindres détails de la parabole qui nous fut peinte de la sorte. La Sainte Écriture abonde en récits de songes appartenant à cette catégorie : l’échelle de Jacob, pour ne citer qu’un des plus célèbres exemples. On pourrait en rapporter également d’origine diabolique. Certaines de nos nuits sont hantées par des succubes dont la sinistre beauté nous obsède durant tout le jour suivant. Et encore un coup, qu’ils viennent du Mauvais ou qu’ils viennent de Dieu ces songes influencent notre être moral, par le souvenir que nous en gardons. A nous d’en tirer les leçons qu’ils impliquent…
Or, c’était bien un songe d’ordre surnaturel qui m’était advenu, car il me restait présent comme si les circonstances qu’il retraçait avaient encore lieu dans la chambre. C’est pourquoi, à peine eus-je invoqué la Sainte-Vierge, ainsi que je viens de le rapporter, que je dus sortir de mon lit, m’agenouiller et me mettre en prière.
J’avais le cœur gros : l’image de Notre-Seigneur en croix persistait devant moi, toute sanglante. Des larmes pénibles me glissaient des yeux et je ne pus d’abord répéter que des paroles liturgiques : — Agneau de Dieu qui effaces les péchés du monde, pardonne-nous, Seigneur…
Peu à peu, de la consolation me vint par le souvenir du courant de charité que j’avais perçu, au sommet de la colline, entre le cœur meurtri de Jésus et le cœur poignardé de la Sainte-Vierge. Ma poitrine se dilata et mes larmes se firent moins amères. Réfléchissant à ce que j’avais vu et à ce qui m’avait été dit, je compris que, pour panser les plaies de mon bon Maître, il me fallait non seulement lui obéir par la communion fréquente, mais encore inciter quiconque à recevoir souvent le pain suprasubstantiel.
— Mon Dieu, m’écriai-je, je découvre enfin à quel point vous nous aimez. Il ne vous suffit pas de vous être sacrifié pour nos péchés. Il ne vous suffit pas d’être remis en croix tous les jours par nos iniquités. Vous voulez encore descendre continuellement dans nos cœurs arides pour les imbiber de la rosée de votre amour. Vous savez que nous ne valons rien, que nous ne pouvons rien sans le secours de votre Grâce et vous voulez nous la prodiguer avec tant d’abondance que nous soyons obligés de collaborer sans cesse à l’œuvre de la Rédemption.
Je vous obéirai, Seigneur, et puisque vous m’avez donné une plume pour vous servir, je l’emploierai à faire désirer votre Eucharistie par mes frères fidèles, mais attiédis, peut-être aussi par quelques-uns de ceux qui vous ignorent. Faites que ce dessein s’accomplisse à votre gloire et je ne veux pas d’autre récompense.
Fortifié par cette prière, je commençai tout de suite mon travail. La Sainte Vierge m’aidait car, depuis cette heure inoubliable, je fus mis à même d’exécuter mon vœu sans que rien de grave s’y opposât.
III
Ce livre a donc pour objet de faire aimer et pratiquer la Sainte Communion. Avant le rêve décisif dont je viens de retracer les péripéties, je n’en avais qu’une idée confuse et je ne savais trop quelle forme je lui donnerais. Le jour qui suivit le songe, tout s’éclaira. Le plan de l’œuvre m’apparut avec netteté ; ses différentes parties se rangèrent dans mon esprit ; je vis des chapitres entiers s’esquisser en moi. De sorte que, pendant plusieurs heures, plein d’une activité joyeuse, je n’eus qu’à fixer sur le papier les idées qui surabondaient dans ma tête. C’était comme une ligne de fanaux allumés, l’un après l’autre, par mon bon Ange.
Dans les pages qu’on va lire, je reprends les événements où je les avais laissés, à la fin de du Diable à Dieu. Toutefois, il ne s’agissait point ici d’écrire des mémoires, mais de montrer comment une âme contrite et bien dirigée peut progresser dans la vie intérieure, à travers de grandes luttes et de grandes peines ; comment elle acquiert, peu à peu, le désir puis le besoin de la communion fréquente ; comment elle reçoit, enfin, en récompense de ses efforts, ce dévorant amour de Dieu sans lequel la religion ne serait que formalisme et soumission craintive.
C’est pourquoi, je me suis servi, non seulement de mes expériences personnelles, mais des renseignements procurés par quelques-unes des personnes à qui les trois volumes qui précèdent celui-ci firent quelque bien.
A ce propos, qu’il me soit permis de remercier chaudement, à cette place, les belles âmes qui, par leur exemple, leurs entretiens et les centaines de lettres qu’elles m’écrivirent, et qu’elles m’écrivent encore, m’ont témoigné que j’avais atteint mon but, savoir : faire connaître Dieu davantage, obtenir, d’âmes qu’on croyait perdues, l’amour de Dieu. Pauvre lépreux, tiré et nettoyé du fumier matérialiste par l’intercession de la Sainte-Vierge, je continuerai. Je proclamerai, toujours plus haut, ma reconnaissance. Mon œuvre ne cessera d’être une action de grâces constante et un appel à tous pour qu’ils acceptent le joug de Notre-Seigneur, pour qu’ils se rassemblent sous l’égide de sa Mère Immaculée. Je ne suis qu’un instrument on ne peut plus médiocre entre les mains de Dieu, mais puisqu’il lui a plu de parer à mon insuffisance, j’espère qu’il me donnera encore les moyens de servir efficacement sa Sainte Église, en dehors de laquelle il n’y a ni vérité, ni salut…
Ç’aurait été une prétention saugrenue de ma part que de faire, dans ce livre, de la théologie ou de la direction. J’ai fourni simplement, je le répète, des documents de psychologie expérimentale d’après mes propres épreuves et d’après les confidences que j’ai reçues. Éclairer quelques sentiers de la forêt obscure qu’on parcourt pour monter vers Dieu, analyser quelques états de la vie spirituelle, démontrer à quel point la Sainte Eucharistie nous est indispensable pour nous maintenir dans la voie étroite — voilà ce que j’ai tenté.
Quant au titre : Sous l’Étoile du Matin, il place mon livre sous l’invocation de la Sainte Vierge. Il s’est imposé à moi dès que j’eus pris la plume, puisque je dois tout à Marie, puisqu’Elle est la Mère de la divine Grâce, faute de quoi je ne serais qu’un fort dégoûtant individu.
Protégez donc ce nouveau volume, comme vous avez fait les autres, ô belle Étoile du Matin, qui précédez le lever du Soleil de Justice dans tous les siècles des siècles. Laissez votre tendresse descendre sur le front du scribe débile qui, dans ses jours d’affliction comme dans ses jours de joie, vous apporte les fleurs des futaies sauvages où il aime vivre, afin que vous les enlaciez à la couronne d’épines de Votre Fils. Soutenez-le tout le long de sa route ardue et rappelez-vous qu’il n’est qu’un enfant maladroit qui tomberait à chaque pas si vous n’étiez là pour le soutenir et l’encourager. Ainsi soit-il.
Lourdes, 18 octobre 1909,
fête de saint Luc, évangéliste.
PREMIÈRE PARTIE
LES RONCES DU CHEMIN
Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me.
Év. selon saint Mathieu : XVI, 24.
I
LA HALTE
Après les épreuves de la conversion, après cette période déchirante où il avait si longtemps tergiversé entre Dieu qui le sollicitait et le diable qui s’efforçait de le retenir, le pécheur repentant a reçu, pour la première fois, la Sainte Eucharistie.
Au contact purificateur de Jésus, son âme, naguère écrasée sous les blocs de boue durcie dont l’opprimaient ses péchés, se redresse et se dilate. Comme le dit si bien Taine, il a enfin conscience de posséder, pour l’avenir, « l’organe spirituel, la grande paire d’ailes indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même ».
Il est le pèlerin arrivé sur un sommet culminant, au centre d’une forêt où les chemins de mousse et les futaies pacifiques alternent avec des routes raboteuses et pleines de fondrières, avec des taillis hargneux où des herses d’épines barrent le passage, griffent la figure et les mains de ceux qui les affrontent.
Tout à l’heure, il faudra descendre. Aussi comme il goûte, en étanchant sa sueur, cette halte sous le sourire du ciel ! Étendu dans les fougères, il contemple l’océan des cimes moutonner à l’infini. Le vert bleuâtre des pins, le vert pâle des bouleaux, le vert bronzé des chênes et des hêtres se fondent en une vaste harmonie qui repose ses regards et amplifie l’essor de ses actions de grâces. Le parfum de la résine monte, dans l’air immobile, comme un encens. Le soir approche, à pas silencieux, car le soleil adouci commence d’effleurer les collines occidentales.
Cette grande hostie d’or rappelle au voyageur l’aliment divin dont il s’est nourri ce jour même. Alors un calme immense et très suave s’installe en lui. Tout ce qui l’environne : les nuées lentes, les arbres pensifs, les roches mystérieuses prennent un aspect de recueillement et de joie paisible sous la lumière fraternelle qui les imprègne. Il lui semble que le Bon Maître ne cesse de reposer dans son cœur, sur un lit qu’embaument les églantines ferventes de l’Amour. Il lui semble qu’un peu de l’atmosphère du paradis perdu flotte sur cette nature sylvestre. Il est toute reconnaissance, toute bonne volonté, tout élan vers le Très-Haut. Parce que la meute hagarde qui le traquait hier, parce que la horde de ses passions, de ses inquiétudes et de ses fautes fait trêve, il croit presque qu’elle ne retrouvera point sa piste. Parce qu’il berce encore Notre-Seigneur au fond de son âme, parce que la clarté d’un soir de rédemption le baigne et le pénètre, il n’est pas loin de se figurer qu’il ne péchera jamais plus.
Ah ! si l’on pouvait prolonger cette minute d’innocence reconquise et de paix souveraine ! Si ce repos aux frontières de la vie surnaturelle marquait l’entrée dans le royaume des Béatitudes.
— S’il m’était accordé, se dit-il, de me dorloter toujours, comme un enfant de pardon, dans le tiède giron de la Madone et de suivre, en un rêve chatoyant, la danse des étoiles devant le trône de la Sainte Trinité miséricordieuse !…
Non, mon ami : tu oublies que tu as beaucoup à réparer. Ayant été celui par qui « le scandale arrive » tu devras lutter, souffrir, saigner en témoignage du miracle que Dieu daigna opérer en toi. Crois-tu que s’Il a pris la peine de balayer vers les gémonies les ordures que tu entretenais précieusement dans les étables de ton âme, c’est pour que tu t’acagnardes dans une dévotion médiocre, comme une vieille fille qui somnole sur sa chaufferette, en égrenant des chapelets ?
Tes péchés, pour l’instant abolis, repousseront comme un chiendent tenace. Bien souvent, tu auras à te retourner les ongles pour les arracher de nouveau. Puis, la jachère ainsi obtenue, il te faudra l’ensemencer de vertus.
Et ce n’est pas facile. Des fois, tu jetteras là le sarcloir ou la musette et tu te représenteras que cette croissance très drue de mauvaises herbes ne manque pas, après tout, d’un certain agrément. Ou encore, après avoir planté trois scions, destinés à donner du fruit, tu t’admireras pour ce minime labeur. Et regardant tes frères, qui n’ont cure du pullulement des parasites, tu t’écrieras : — Qu’ai-je de commun avec ces hommes versatiles ?
Immédiatement, le Prince de l’Orgueil, que ton retour à Dieu mit en rage et qui s’est juré de te ressaisir, fixera de nouveau son grappin dans ta chair. Content que tu te gonfles de vanité, comme un dirigeable promis à ses arsenaux, il se dépêchera de t’insuffler les vapeurs opiacées de son ivresse : fumées lourdes de l’avarice et de la paresse, fumées véhémentes de la luxure, de la colère et de l’intempérance, fumées humides de l’envie se précipiteront dans ton âme. — Si tu ne te défends pas, tu deviendras pire qu’auparavant.
Mais tu te défendras ; car la Grâce impérieuse que Dieu t’a départie est tellement formelle que si tu la laisses parfois s’obscurcir, du moins, aux heures de péril, c’est à elle seule que tu pourras avoir recours. Tu prieras, tu pleureras ta faiblesse, tu mortifieras ta sensualité grondante d’impatience. Surtout, tu finiras bien par comprendre que sans la Sainte Eucharistie, tu es semblable à un piéton qui entamerait une course de quatre-vingts kilomètres, l’estomac vide.
Sache-le donc : la voie étroite, où tu dois t’engager, est peuplée de ronces, de bêtes dangereuses et d’embûches. Pour le converti, les tentations y sont proportionnelles aux grâces et le Mauvais y ondule sans cesse comme une couleuvre dans une ornière. Tu ne pourras lui écraser la tête, tu ne pourras progresser vers la perfection que par l’aide permanente de Jésus et par l’intercession de sa Mère.
Chaque fois que tu croiras en toi-même, tu culbuteras. Chaque fois que tu te mettras humblement sous la protection de l’Étoile du Matin, pour qu’elle dispose son Fils à te soutenir, tu te relèveras.
Et maintenant, laisse-moi te signaler quelques-uns des obstacles qu’il te sera nécessaire d’escalader ou de réduire en poudre afin d’aboutir, en portant allégrement ta croix, à la porte royale du jardin de flammes où rayonne l’éternel Amour.
II
LES SCRUPULES
On demandait à une bonne et naïve religieuse de prier pour un converti récent.
— Je le ferai volontiers, dit-elle, mais il doit être si tranquille maintenant !…
Sainte simplicité d’une âme toute en Dieu ! En effet, comment cette douce fille qui, dès toujours, avait vécu d’une existence limpide, sous les regards d’En-Haut, aurait-elle pu concevoir qu’un homme, reçu à merci après de longues années d’erreur et d’égarements malpropres, pût n’être pas désormais en possession de la félicité la plus paisible ?
Mais que la réalité diffère de ce beau rêve ! Dieu, qui savait ce qu’il faisait en prodiguant sa grâce rédemptrice à ce pécheur, ne l’a pas élu pour l’assoupir en de pieuses et quiètes idylles. Il entend que cette âme s’élève constamment et paie, par maintes vicissitudes, le prix de son rachat. Il exige que chacun de ses progrès dans le bien soit le fruit d’un douloureux effort.
Aussitôt un drame commence dont l’action se déroule parmi des alternatives de victoire et de défaite, d’angoisse et de consolation, de joies sans secondes et d’incomparables tortures.
Sitôt le prologue engagé de cette tragédie dont il sera le théâtre, le converti sent fort bien qu’il mérite d’être trituré de la sorte, puisqu’il lui faut se rapprocher le plus possible de la sainteté. Débordant d’un bon vouloir, qui prend sa source dans la Grâce, impatient de s’instruire selon la foi, de s’épurer et de se modeler, le mieux qu’il pourra, sur l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il cherche tous les moyens de plaire au bon Maître.
Mais voilà : — Il ne sait pas comment s’y prendre.
Il y a si peu de temps qu’il connaît la règle. Quelques jours à peine ont passé depuis qu’il considérait la vie comme une capitale regorgeante de richesses et où son orgueil avec sa sensualité avaient le droit de tout mettre au pillage. Hier, sa loi, c’était son bon plaisir. Son but, c’était ce que les rhéteurs appellent en leur jargon : le culte du Moi. Ses frères d’humanité, il ne les tenait que pour des sujets d’expérience. Peu lui importait de les meurtrir car il ne leur demandait que de satisfaire son goût des sensations extrêmes ou de distraire, un instant, son immense ennui. Cruel, despotique et vaniteux, comme un Néron de décadence, il lançait le quadrige débridé de ses instincts à travers les mirages de son égoïsme, sans s’apercevoir que ce qu’il prenait pour une pourpre impériale sur ses épaules et pour un insigne de sur-homme n’était qu’une très sale loque empuantie de tous les graillons de l’enfer.
Or, à présent que Dieu vient de lui ployer le col pour y fixer son adorable joug, il se demande comment il doit se conduire afin de ne pas retomber dans ses fautes de la veille.
Peureux et maladroit, semblable à un convalescent qui essaie sa première sortie, il hésite à mettre un pied devant l’autre. Est-ce que le moindre caillou ne va pas le faire culbuter ? Est-ce que l’air trop vif ne va pas rallumer la fièvre à peine éteinte ?
État d’âme périlleux par lequel tout converti à fond doit passer et qui lui sera salutaire, pourvu qu’il ne se laisse pas leurrer par les ruses du Diable. Car celui-ci se tient à l’affût, prêt à bondir. En sa suffisance, il ne peut pas admettre que cette âme lui soit à jamais ravie et il tourne autour, cherchant le point faible par où il réussira à y rentrer.
— Ce garçon, dit-il, s’imagine que pour quelques velléités de m’échapper qui le prirent, il en est quitte avec moi. Mais je m’en vais lui montrer combien sont rebutantes les voies où il prétend s’engager et je le ramènerai à ma suite par le découragement.
En effet : décourager le converti en lui exagérant ses obligations, toute la tactique démoniaque est là.
Sans perdre une minute, le Mauvais se met à l’œuvre. Et tout d’abord, il fait monter à l’horizon de cette âme, qui palpite encore dans la clarté de la première communion, la noire nuée des scrupules.
Avant toute analyse, des exemples seront probants.
Il y a celui d’Huysmans, si admirablement décrit dans En route. On sait comment Durtal ayant reçu, comme pénitence, à la Trappe, une dizaine de son chapelet à réciter chaque jour, se figura, sous l’instigation du Malin, qu’il lui fallait dire quotidiennement dix chapelets. Il avait beau se répéter que c’était absurde et que son confesseur ne lui avait rien prescrit de pareil, sans cesse l’obsession revenait sous cette forme : tu dois réciter dix chapelets à la file, sinon ta conversion n’est pas sincère… Au surplus qu’on relise cette page si caractéristique…
Voici un autre exemple de scrupule. Il m’a été fourni par quelqu’un qui eut beaucoup à souffrir de ce genre d’attaques. Je transcris sa propre relation.
— Je venais, me dit-il, de communier pour la deuxième fois depuis ma conversion. La première, j’avais, pour ainsi dire, été ravi hors de moi-même et j’étais resté environ deux heures agenouillé devant l’autel, perdu dans une extase de reconnaissance qui ne se formulait point par des paroles, mais qui s’épanouissait en moi comme une large floraison de lys.
Après ma seconde communion, il n’en fut pas de même. J’éprouvai le besoin de marcher, de dilater, en plein air, mon allégresse. Aussitôt mon action de grâces terminée, je sortis de l’église et je m’en allai dans les rues, au hasard, en promenant autour de moi des regards charmés. C’est que, par la vertu du sacrement, les choses me semblaient transfigurées. Parce que mon âme avait conquis une nouvelle enfance, le monde lui-même me paraissait rajeuni.
On arrivait à la fin de l’automne. Le temps était gris et froid et il tombait une petite pluie fine. Mais moi, je croyais circuler dans une tiède atmosphère de printemps. J’aurais juré que le soleil brillait dans un ciel bleu et tapissait d’or les façades enfumées des maisons. Les passants ne m’offraient plus des visages contractés par les soucis ou ternis par les passions. Je leur découvrais à tous je ne sais quoi de fraternel et de riant. Ce n’était plus l’odieux Paris qui bruissait autour de moi ; c’était une ville de rêve où n’évoluaient que des ombres heureuses. A chaque instant montait du fond de mon âme ce cri que j’avais peine à retenir au bord de mes lèvres : — Mon Dieu, comme je vous aime !…
J’allais, j’allais toujours, emporté par un tel courant de joie qu’il me semblait ne plus toucher terre… Je ne sais ni où, ni comment j’ai mangé quoique je garde le vague souvenir de m’être assis dans un restaurant.
L’après-midi, traversant la cour du Louvre, je pénétrai machinalement dans le musée. Je ne vis ni les momies égyptiennes, ni les poteries étrusques, ni les toiles du salon carré. Je repris seulement conscience de l’endroit où je me trouvais dans la salle des Primitifs italiens. Je me tenais immobile devant l’exquis Couronnement de la Sainte Vierge de Fra Angelico ; je murmurais le Salve Regina pour l’étonnement de quelques touristes germaniques qui croassaient là.
Comme le soir tombait et que les gardiens proclamaient la fermeture de leur caravansérail, je décidai de me rendre à Notre-Dame des Victoires afin d’y prolonger la plénitude de la joie créée en moi par la réception de l’Eucharistie. Ah ! je ne m’attendais guère à ce qui allait m’arriver.
A peine fus-je dans le sanctuaire et commençai-je à me recueillir qu’une pensée très inattendue se mit à poindre dans ma tête. Ce ne fut d’abord presque rien : une petite note discordante parmi le concert angélique qui m’emplissait l’âme. Puis cela grandit, grossit, et bientôt cela m’envahit tout entier.
Une voix grinçante criait au dedans de moi : — C’est du propre ! Au lieu de rester en oraison, à l’église, toute la journée, comme c’était ton devoir, tu as couru la ville, tu es allé rêvasser devant des tableaux, bref tu as fait tout ce que tu as pu pour gâcher les grâces qui te furent prodiguées ce matin.
Oubliant totalement, sous cet assaut, que ma journée avait été une action de grâces continuelle et que dès lors il importait peu que je l’eusse passée à l’église ou ailleurs, je répondis : — Peut-être, aurait-il, en effet, mieux valu rester à l’église mais, enfin, je n’ai pas cessé de prier.
— Ce n’est pas la même chose.
— Mais m’y voici maintenant à l’église.
— Il est trop tard. Tu as péché, tu as péché, tu as péché !
Cette désolante répétition m’abattit. Un violent remords m’empoigna. Je voulus m’humilier et demander pardon à Dieu.
Avant que j’eusse prononcé le premier mot d’une prière quelconque, la voix reprit d’un ton âpre et pressant : — Si tu te figures qu’on te pardonnera comme cela, sans autre réparation, tu te trompes fort. Il fallait rester dans l’église où tu communias…
— Encore ! Eh bien, la prochaine fois, je n’en bougerai point.
— Ah ! la prochaine fois. Elle n’est pas près d’arriver. On est exigeant Là-Haut ; il va falloir que tu multiplies les pénitences et surtout que tu n’aies pas l’audace de communier d’ici longtemps. C’est seulement lorsque tu seras sûr de ne plus te dissiper comme tu l’as fait que tu pourras t’approcher de nouveau de la Sainte Table.
J’étais déjà si fort en désarroi que je souscrivis, sans hésiter, à ce spécieux arrêt qui me paraissait venir de ma conscience. Puis, la tête dans les mains, les larmes aux yeux, je me tourmentai à l’idée qu’il me serait fort difficile d’éviter toute distraction les jours où je communierais. Puis je fus pris de panique en considérant que Dieu se montrait bien sévère à mon égard.
— Quoi, me dis-je, désormais sera-ce toujours ainsi ? Faudra-t-il vivre collé sur une chaise d’église de peur de commettre quelque faute qui me rendrait indigne de l’Eucharistie ? Que c’est dur !
Et la voix : — Nais certainement il en sera toujours ainsi. Un chrétien sincère doit se retrancher toute occupation qui l’écarterait de son devoir. Et ce devoir consiste à réprimer en lui tout ce qui n’est pas aplatissement devant Dieu, crainte de sa colère, terreur de pécher par le moindre geste, le moindre mot, le moindre soupir.
Je ne doutais toujours pas que ce discours ne fût la vérité même. Me sentant incapable de remplir ce programme rigoureux, je glissai vers le découragement.
— Je vois bien, pensai-je, que je ne saurai jamais me tenir dans des limites aussi étroites et que, si je m’y efforce, j’en viendrai vite au désespoir.
Accablé de tristesse, je ne cessais de récapituler ma journée et de me répéter : — J’ai offensé Dieu alors que je le portais en moi ; je suis impardonnable !… Cela prenait un caractère d’obsession. A force de frapper sur cette idée fixe, qui me perçait le crâne comme un clou, je tombai dans un engourdissement stupide. Et, détail significatif où si j’avais été de sang-froid j’aurais reconnu la manœuvre démoniaque, je ne songeais même plus à prier.
Enfin je ne pus y tenir davantage. Mon cœur, labouré de remords et d’inquiétude, me faisait souffrir. J’étouffais dans cette église où je n’avais trouvé que des peines. Je sortis — toujours sans avoir prié — je regagnai mon logis et je me couchai, plein d’une angoisse horrible.
Toute la nuit, je me demandai ce qu’il fallait faire pour sortir de l’impasse ténébreuse où je tâtonnais.
Sainte-Vierge, finis-je par m’écrier, s’il est vrai que vous n’abandonnez jamais qui vous implore d’un cœur contrit, accourez à mon secours.
Alors une idée bien simple, et qui me serait venue depuis longtemps, si le Mauvais ne m’avait dévié de la sorte, m’éclaira : — Mais il faut aller trouver mon confesseur ; lui seul me dira comment me conduire !…
C’est ce que je fis ; dès mon lever, je volai chez l’abbé X… Vous pensez bien qu’il remit tout de suite les choses au point, qu’il me montra le piège ou j’avais chu et qu’il m’indiqua les moyens de l’éviter à l’avenir…
Retenons de ce récit que le diable tend toujours à nous écarter de la communion. A cet égard, quel que soit le mode qu’il emploie pour insinuer le scrupule dans une âme inexpérimentée quant aux phénomènes de la vie intérieure, son but ne varie pas. Comme il sait très bien que nous ne pouvons nous défendre sans le secours de Notre-Seigneur, il tâche de nous éloigner de cet adorable Maître.
J’en fis, moi aussi, l’épreuve dans une circonstance que je vais raconter.
Il y avait près d’un an que j’étais revenu à Dieu. Ayant subi bien des traverses depuis ma conversion, je n’avais cependant jamais été détourné de communier. Je le faisais environ une fois par semaine car, malgré les exhortations de mon directeur, je n’avais pas encore fourré dans ma dure caboche que la manducation à peu près quotidienne de l’Eucharistie fût une pratique essentielle pour le bien de mon âme. Je reviendrai sur ce point car il y a là tout un ordre de tentations des plus subtiles et qu’il importe de dénoncer.
Donc, un matin, à la fin d’une messe suivie avec beaucoup de recueillement et sans que rien ne m’eût fait prévoir le hourvari qui se préparait, je me levais de mon prie-Dieu pour me rendre à la barre de communion. Tout à coup, avec la rapidité d’un cyclone, une idée effroyable fondit sur moi :
— Malgré mes confessions et mes pénitences antérieures, je ne suis pas encore pardonné. Par suite, toutes mes communions, jusqu’à présent, ont été sacrilèges et je vais aggraver mon crime si je communie aujourd’hui !…
Terrifié, je ne pus faire un pas. Je retombai assis sur ma chaise et je me sentis secoué d’une telle tempête que l’office se termina sans que j’en eusse conscience.
Toute ma vie morte se déroulait devant moi comme une fresque aux couleurs sinistres. Et à chaque faute qui se peignait dans mon cerveau sous des formes monstrueuses, je frissonnais et je me tordais comme si je ne l’avais jamais avouée.
C’était déjà fort abominable ; mais ce qui rendait cette torture plus aiguë, c’était ce scrupule qui zigzaguait au fond de mon âme en traits de feu : — Toutes mes hontes subsistent ; et parce que je les porte toujours en moi, j’ai outragé, d’une manière indicible, Notre-Seigneur, en souffrant qu’Il descende dans le cloaque que je suis… Oh ! mais cela ne m’arrivera plus. Je ne veux plus communier…
Cette aberration dura je ne sais combien de temps. J’essayais bien, par moments, de réagir. Je me disais : — Mais enfin, puisque j’ai reçu l’absolution, puisque je ne suis pas retombé dans mes anciens égarements, il me semble que je suis pardonné. D’ailleurs pourquoi cette crainte soudaine et comment ne l’ai-je pas ressentie plus tôt ?
Rien n’y faisait. Je demeurais en proie à une très sombre épouvante et surtout l’idée de communier me causait une véritable répugnance.
Pas plus que mon ami de tout à l’heure, je ne pouvais prier. Dans ces cas-là, Dieu permet que le diable paralyse en nous l’organe de la prière. On est tellement fasciné par le scrupule qu’on perd toute défense. Le patient n’est plus qu’un pauvre idiot qui se laisse rouer de coups sans penser même à prendre la fuite.
Toutefois je gardai assez l’instinct du péril pour me rendre compte que j’avais besoin d’un secours immédiat. Je me traînai dehors et je me mis tout de suite en quête de mon confesseur.
Quoique, d’habitude, il ne fût pas au presbytère à cette heure-là, mon bon ange fit que je le rencontrai. C’était mon excellent père l’abbé M… qui doit se souvenir de cet incident.
Je demandai à me confesser et je lui exposai ce qui m’était advenu. Je terminai en lui déclarant, avec énergie, que désormais, je ne me croyais plus digne de communier.
— Ah ! vraiment, me dit-il, vous ne voulez plus communier ? Eh bien moi, je vous donne pour pénitence de communier trois jours de suite quel que soit votre état d’esprit. Vous m’entendez ?
Comme je le regardais, ébahi, voire même un peu choqué, il ajouta : — Mon pauvre enfant, comprenez donc que vous avez été attaqué par le Mauvais. Furieux de s’avouer que vous remplissez vos devoirs religieux et que son ascendant sur vous s’affaiblit tous les jours, il a essayé de vous ressaisir par surprise. Le seul moyen de parer ce coup, c’est de faire justement ce qui lui déplaît le plus, c’est-à-dire de communier. Je vous garantis que si vous m’obéissez, il n’y reviendra pas. Le ferez-vous ?
— Certes, oui, répondis-je.
Des écailles me tombaient des yeux. Je voyais, maintenant, avec la plus grande netteté, la chausse-trape où je m’étais laissé prendre.
Je communiai comme il m’était prescrit. Et je n’ai pas besoin de dire que le Cornu se tint coi.
Pour conclure, je souligne que souffrant du scrupule, nous ne serons remis d’aplomb que par le confesseur. Lui seul a le pouvoir de nous délivrer. Car étant donné que, dans une telle occasion, le diable fausse notre optique intérieure, les yeux de notre âme sont affectés d’une sorte de strabisme grossissant ; nous ne voyons plus les objets tels qu’ils sont. Le confesseur, lui, voit clair et il nous guérit en un tour de main.
D’autre part, l’assaut est tellement brusque qu’il nous fait perdre la tête. Enfin, j’y insiste, les convertis récents manquent d’expérience et, par suite, il leur est impossible de faire la distinction des esprits.
Au surplus, les crises de scrupule sont heureusement passagères. A mesure que le néophyte se perfectionne dans la vie chrétienne, il apprend à mépriser ces manigances du diable.
Il y en a de pires comme nous l’allons voir.
Mais, dira-t-on, il existe des personnes qui demeurent, toute leur vie, tenaillées par les scrupules. Sans doute : ce sont des malades — et les prêtres le savent bien. Moi, j’ai voulu seulement indiquer une phase — la première et la plus anodine — des épreuves par lesquelles passent les convertis lucides, afin de les avertir que ce n’est point par leurs moyens personnels qu’ils parviendront à se dégager de cette embuscade. Quant aux scrupuleux d’habitude, ils relèvent de la pathologie. Ce n’est pas mon affaire.
III
LES TENTATIONS
Une maison a été bâtie dans une lande où il y a des fleurs mais aussi beaucoup de brousse et de fondrières. Celui qui l’habite sait que s’il ne la tient pas soigneusement close, toutes les malices de l’air et du sol y entreront pour la salir et la dégrader. C’est pourquoi, outre qu’il s’efforce de la conserver nette, il en a muni les fenêtres de doubles volets et les portes de forts verrous.
L’ombre venue, il fait une ronde au dehors et il constate que rien ne paraît le menacer. Toutes choses dorment sous le sourire des étoiles. C’est à croire que les esprits de la nuit s’en sont allés très loin circonvenir d’autres solitaires.
Il rentre, donne trois tours de clef, s’assure que les barres des persiennes sont bien mises, puis allume sa lampe et commence à prier.
Comme il se sent paisible, en tête-à-tête avec son crucifix ! Quel pur silence celui qui l’enveloppe ! On dirait un lac immobile, un gouffre d’azur fluide sur lequel ses oraisons planent comme des oiseaux couleur de neige et de glacier. Tandis que ses sens se reposent dans le détachement, il s’évade du monde extérieur au point que son âme, enfin libre, s’enroule, comme un volubilis, autour de la croix et monte se blottir dans la plaie du cœur de Jésus.
Mais soudain, un vent chaud se lève sur la lande. Il augmente par degrés et fait bientôt de la demeure le centre de tourbillons concentriques. Ce souffle insidieux ne sanglote ni ne se lamente ; non : il y passe des rappels de musiques lascives naguère entendues avec ivresse, des cliquetis de coupes entrechoquées, les rires à la fois rauques et caressants de la volupté. Les parfums qu’il promène sont ceux des alcôves de débauche ; ils énervent et rendent la chair infiniment lâche.
Le veilleur interrompt sa prière… Pourtant c’est à peine si d’abord il s’émeut.
— Je connais cela, se dit-il : parce que je vis à l’écart des fêtes dont ces souffles chantent l’attrait, il était sûr qu’ils me poursuivraient dans ma solitude… Que m’importe : ils peuvent rôder autour de la maison, ils n’y entreront pas.
Il se complaît dans sa sécurité ; il reprend sa prière en s’affirmant, avec trop d’insistance, qu’il ne donnera aucune attention à ces prestiges. Mais voici qu’après quelques mots proférés d’une lèvre machinale, il s’interrompt. Voici que, sans presque s’en apercevoir, il prête déjà l’oreille aux gammes mélodieuses modulées par la brise. Il déclare : — Tout cela se passe au dehors ; la maison est close ; la maison est sûre… Et dans le moment même où il se le répète, une envie commence à poindre en lui d’entr’ouvrir la porte, seulement pour se rendre un peu compte de ce que charrient ces rumeurs passionnées dont la langueur insinuante fait éclore en lui certains désirs troubles dont il ne cherche déjà plus guère à se défendre.
Cependant il esquisse une résistance : — Je n’irai pas ouvrir la porte, je n’irai pas !…
Mais au lieu de fixer éperdument les yeux sur le Crucifix, sa seule sauvegarde, il les détourne vers le foyer où flambent des bûches. Alors les souffles se faufilent, avec des rires de flûtes, dans la cheminée et ils courbent les flammes qui ondulent comme une chevelure féminine sous une main flatteuse.
A ce spectacle, cent souvenirs de fruits défendus et naguère savourés se lèvent en tumulte dans l’âme du veilleur. Le vent sonne, comme une fanfare de fête, à travers toute la maison, et la chambre s’emplit de formes charmeresses qui s’étirent, se ploient, s’enlacent en offrant des bouches pareilles à des grenades entr’ouvertes.
Du moins c’est ainsi qu’une illusion perverse les présente au veilleur car, en réalité, il n’y a là que des guenons velues qui grimacent et des grenouilles verdâtres, couvertes de pustules d’où suinte une humeur nauséabonde.
S’il persiste à mirer, le cœur frémissant d’un sombre désir, ces images, le dénouement orgiaque ne tardera pas : deux diablotins frétillants lui amèneront un âne tout secoué de braiments obscènes ; ils le hisseront en selle ; ils égaliseront les rênes entre ses doigts tremblants de luxure, et en route ! Au galop vers quelque sabbat fangeux d’où il reviendra l’âme plus sale qu’une boîte à détritus de cuisine, convulsé par les nausées, calciné de remords et tellement dégoûté de lui-même qu’il cherchera quelque cave très obscure pour y tapir sa honte.
Mais si, après une complaisance brève, il s’est repris, s’il a fait seulement le signe de la croix, en invoquant le bon Maître qui saigne devant lui, les mirages se dissiperont. Ou, du moins, ils se blottiront dans les angles de la chambre comme des toiles d’araignée poussiéreuses qu’un coup de balai alerte enlèvera sans peine.
Après cette victoire, ce sera de nouveau le grand lac bleu du divin silence où les prières voguent comme des barques d’or pâle dont des anges candides manient les rames…
Tel est le symbole exact de la tentation sensuelle. Son évolution ne varie pas : quand elle se dresse en nous, ce n’est d’abord qu’une velléité et nous ne lui accordons que peu d’importance. Nous la considérons presque avec dédain ; nous nous croyons si assurés de notre vertu que nous ne sentons pas l’urgence de recourir à la prière pour l’écarter. En punition de ce trop de confiance que nous mettons en nous-mêmes, elle se fortifie, elle grandit, elle envahit notre imagination et y déroule, comme, dans un palais de rêve, de soyeuses tapisseries où le péché s’étale sous des couleurs chatoyantes. Alors nous prenons plaisir à les admirer, puis nous avons envie d’y porter la main. Et la tentation agrippe, d’une tentacule aux ventouses de velours, notre volonté. Nous consentons et nous courons piquer une tête dans l’égout.
Ensuite… ah ! ensuite :
Notre-Seigneur nous apparaît tout meurtri de la flagellation pour laquelle nous venons de fournir des verges fraîchement cueillies. Le repentir nous corrode comme un vitriol. Nous reconnaissons humblement notre faiblesse, Nous déplorons l’infirmité de notre nature déchue et nous promettons de ne plus céder aux conseils de la Malice.
Les Saints sont des héros parce qu’ils ne vont jamais jusqu’à la culbute dans la boue. Mais nous, pauvres apprentis de la pureté, qui clopinons à l’entrée de la voie étroite, nous qui gardons de notre passé des habitudes pécheresses dont la repousse se produit sans presque que nous en ayons conscience, comme nous avons de la peine à rester nets !
Le détestable foin de nos passions fut coupé une première fois et jeté au feu de la pénitence. Mais voici qu’un regain sournois lui succède qui ne sera pas moins difficile à faucher. Il nous faut acquérir, par la prière continuelle et par une vie mortifiée, des habitudes de retenue. Il nous faut écarter l’essaim des souvenirs sensuels, les maintenir à distance, surtout en ces heures nocturnes où le Diable les fait défiler devant nous comme les belles esclaves d’un bazar d’Orient.
Parfois nous n’allons pas jusqu’au bout de la tentation ; néanmoins, nous permettons aux yeux de notre mémoire de la fixer avec convoitise et nous caressons la possibilité d’y céder. Nous péchons alors par délectation morose. Et nous ne nous ressaisissons qu’après avoir connu l’horreur d’étreindre des fantômes dont le contact nous laisse l’âme affreusement triste et le corps souillé.
Pourquoi Dieu permet-il que nous succombions ainsi à l’attrait des chimères de notre vieux péché ?
C’est afin de nous prouver que nous avons besoin d’une rédemption perpétuelle et que, sans le secours de sa grâce, nous ne sommes qu’instincts bas et que recherche affriandée de l’ordure.
Tant que nous ne sommes point tentés, la vertu nous est aisée : il nous faut l’épreuve pour que nous soyons mis à même de vérifier notre acquis dans le bien. En constatant le peu de chemin que nous avons fait depuis notre conversion, nous apprenons à craindre notre orgueil et cette confiance en nous-mêmes qui président, d’une façon si arrogante, à l’incubation de tous les péchés. Nous distinguons, dans une clarté toujours plus vive, que c’est par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ bien plus que par les nôtres que nous pouvons être sauvés.
Alors nous nous humilions et pour nous rapprocher de l’exemple donné par le bon Maître, nous nous appliquons, d’un cœur patient, à la formation sédimentaire des vertus dans notre âme. Labeur que nous ne pouvons entreprendre qu’en état de grâce, tâche infiniment complexe que celle de cette réforme. En effet, la vertu est un émail délicat qu’il nous faut fixer, couche à couche sur l’argile poreuse de notre être intérieur de manière à ce qu’il la pénètre et ne fasse plus qu’un avec elle. Le vice, au contraire, est un oxyde qui a beaucoup d’affinité pour notre limon et qui s’y amalgame de lui-même.
Ou si l’on veut encore une comparaison : la vertu vient du ciel ; elle est un blanc rayon émané du cœur solaire de Jésus ; elle purifie et elle assèche les marécages de notre âme. Le vice est une vapeur roussâtre qui s’envole aisément des forges où le Démon fait retentir ses enclumes ; et il aime à s’étaler sur nos tourbières intimes pour en accroître les miasmes.
A nous de choisir.
Qu’on ne dise pas que le choix est parfois malaisé. Comme l’Église nous l’enseigne, nous ne sommes jamais tenté au delà de nos forces. Cela s’entend de ceux qui pratiquent les sacrements et non, bien entendu, de ceux qui, par ignorance ou de propos délibéré, vivent constamment en état de péché mortel.
En effet, si nous gardons le désir intense de nous amender, quelle que soit l’impétuosité de la tentation, à la minute même où le péché se présente dans l’éclat le plus ardent de sa fausse splendeur, alors qu’il nous semble que nous allons nous coller à lui comme une paillette de fer à l’aimant, notre libre-arbitre ne s’abolit pas.
Il est vrai qu’en ce péril, un étrange dédoublement se produit dans notre âme. Nos sens se laissent leurrer par les mirages du mal, mais, en parallèle, notre entendement pèse avec rigueur toutes les conséquences du péché auquel nous sommes sur le point de consentir. Nous voyons que la chute une fois accomplie, nous souffrirons horriblement, que nous serons tenaillés par le remords d’avoir mésusé de la Grâce. Bien plus : nous pressentons que si nous acceptons de prévariquer, au lieu des joies promises par le Mauvais, nous n’obtiendrons qu’une désillusion totale et une lourde mélancolie. Car l’expérience nous apprit qu’avant le péché commis, notre imagination enfiévrée devient un miroir d’enfer qui nous le montre en beauté. Mais si nous cédons à l’envie de nous vautrer sur le lit de ouate et de volupté qu’elle nous offre, nous n’ignorons pas qu’aussitôt que nous nous serons ressaisis, nous découvrirons, avec un frisson de dégoût, que cette soi-disant couche de liesse extrême n’est qu’un tas de fumier d’où nous nous relevons barbouillés de purin comme cinquante pourceaux.
Je me hâte d’ajouter qu’à mesure qu’on se perfectionne, cette vision des conséquences du péché se fait de plus en plus précise. Par suite, elle nous aide grandement à résister. Et si nous la corroborons par la prière et par la communion fréquente, nous arrivons assez rapidement à nous apercevoir, dès le début de la tentation, que les prétendues cassolettes incrustées de gemmes rares et pleines d’un parfum exquis qu’elle nous fourre sous les narines sont, au vrai, des vases ridicules où fume un excrément…
Tout ce que je viens d’exposer s’applique principalement aux tentations d’ordre sensuel, mais il en est d’autres et de plus subtiles.
Les dénombrer toutes, je ne saurais. Ce serait entreprendre une besogne pour l’accomplissement de quoi une existence entière ne suffirait pas, puisque les piètres Narcisses que nous sommes sont toujours prêts à se mirer dans l’eau bourbeuse du péché. J’en indiquerai seulement quelques-unes, prises parmi les plus fréquentes. J’en démonterai le mécanisme essentiel ; j’en ferai toucher du doigt la pièce capitale, laissant à chacun le soin de découvrir comment s’y rattachent ses propres rouages…
Des tentations où la mentalité seule est assaillie, les moins dangereuses pour le converti sont, à coup sûr, celles contre la foi.
Deux cas peuvent se présenter. Ou bien, élevé hors de toute croyance religieuse, il a été conduit à la Vérité par un coup inattendu de la Grâce. Ou bien, acquis, un temps, à l’erreur, il est rentré dans l’Église après l’avoir méconnue — voire combattue. Mais qu’il s’agisse d’une transformation miraculeuse de tout son être ou d’un retour au bercail après un vagabondage dans le désert des doctrines athées, son attitude vis-à-vis de la tentation contre la foi ne varie point.
Au temps de son aveuglement, les préceptes du sensualisme matérialiste lui avaient encrassé l’âme. Puis il avait bu le vin sombre de la désespérance dans la coupe de néant que lui tendait Schopenhauer. A moins qu’il ne se fût laissé prendre aux sophismes secs de Kant ou aux lyrismes frénétiques du mégalomane Nietzsche. Il avait oscillé entre ces deux pratiques : soûler ses appétits de sensations violentes et, comme dit l’autre, « jouir par toutes ses surfaces » puis, aux heures de dépression et de satiété, sombrer dans le dégoût de vivre et le nihilisme total.
Lorsque l’appel de Dieu se fit entendre à lui, ce ne fut pas sans résistance qu’il s’y rendit. Anxieusement, passionnément, il reprit l’étude des métaphysiques et des fausses sciences qui l’avaient égaré. Il s’efforça d’acquérir une certitude par l’analyse des moins décevantes d’entre elles. Or, toutes s’effritaient. A les disséquer, il ne trouva que la corruption et la mort. Il comprit que les sciences, aptes à cataloguer un certain nombre de phénomènes, d’ailleurs mal définis, tombaient en poudre dès qu’elles essayaient de remonter aux causes, tandis que les métaphysiques, acharnées à babiller autour de l’Essence première, devenaient folles dès qu’elles tentaient de l’expliquer. Alors, déçu par cette banqueroute de la raison humaine, il erra dans une nuit sans étoiles, grelottant d’angoisse en présence des questions formidables qui se posent tôt ou tard à tout homme dont le Prince de l’Orgueil n’a pas conquis définitivement l’intelligence :
— Où est la vérité ? Qu’est-ce que la vie ? Pourquoi suis-je sur la terre ?
Tant que la Grâce ne lui eut pas fourni de réponse, il tâtonna parmi les ténèbres, en proie aux doutes et aux irrésolutions, cherchant Dieu puis s’en écartant par alternatives douloureuses.
Mais un jour, la Sagesse vint à lui. Car la Sagesse « s’en va par le monde, cherchant, elle-même, ceux qui sont dignes d’elle ; elle se montre en riant sur les chemins et elle accourt à leur rencontre avec toute sa providence »[1].
[1] Quoniam dignos se ipsa circuit quaerens ; et in viis ostendit se hilariter et in omni providentia occurit illis. Sapientia : VI, 17.
Ah ! la sagesse humaine n’apportait que spéculations moroses et rongement d’esprit. Pour la Sagesse divine, elle rit d’un rire de béatitude. Messagère d’aurore, créée avant tous les siècles, Vierge et immaculée en sa conception, elle rafraîchit le front fiévreux de l’égaré aussitôt qu’elle y a posé ses mains fraîches et odorantes comme des roses et elle lui dit : — La vérité et la vie c’est le Seigneur Jésus, et toi, tu es sur la terre pour mériter l’amour de ce radieux Maître en l’aimant de toutes tes forces.
La lumière se fait et l’égaré croit en elle et il est sauvé.
Et maintenant que pourraient contre cette âme reconquise à Dieu les pâteux racontars et les affirmations sacrilèges des sciences et des philosophies ? Celles-ci ont beau s’attifer de fanfreluches aguichantes et lui chuchoter :
— Mange mon fruit, tu connaîtras toutes choses.
Elle reste sourde à leurs ritournelles et demeure éperdue d’adoration devant les plaies de son Rédempteur.
Mais le diable, qui est parfois très sot, ne veut pas admettre que Dieu ait enfoncé la foi d’un tel coup de maillet dans cette tête que rien ne puisse plus l’en arracher. Et voici comment il procède pour récupérer son ascendant.
On est, je suppose, en oraison devant le Saint Sacrement exposé. A l’improviste, la pensée vous traverse que vous n’avez devant vous qu’une rondelle de pâte et que vous êtes stupide de vous laisser suggestionner par un aussi pauvre simulacre.
Eh bien, je l’affirme parce que je le sais, il suffit, à ce moment, de réciter avec réflexion le Credo pour que la tentation se ratatine et crève comme une puce sous un ongle alerte.
En une autre occasion, l’on est occupé à méditer quelque mystère de la foi. Soudain, des vieillardes cacochymes et toussotantes qui arborent le sobriquet d’objections rationalistes ou qui se pommadent des onguents du modernisme reviennent, comme des spectres, hanter leur ancienne victime.
Il n’y a qu’à les regarder bien en face. Vous vous apercevrez immédiatement que ces empouses décrépites, si follement caressées jadis, ne sont que des squelettes nauséabonds et que nulle n’a réussi à vous donner la clé des énigmes qui vous tourmentaient.
En effet, le néophyte a trop vécu en société de ces antiques farceuses, il les a trop palpées, pétries, retournées, avant de se résoudre à rompre sa liaison avec elles, pour qu’elles ressaisissent de l’empire sur lui. La Grâce a mis dans ses prunelles un regard désormais lucide et ce n’est plus à présent qu’il prendrait ces démones avachies pour des anges de lumière. La soif de l’idéal, le goût de l’Absolu qu’aucune doctrine sans Dieu n’avait pu contenter, l’Église les satisfait en lui avec une largesse sans limites. Il croit et, par suite, il sait que la contrition de l’orgueil et l’abnégation de soi-même le hausseront à la vie éternelle. Il abrite sa faiblesse au pied du crucifix. Dès lors comment pourrait-il retourner aux erreurs qu’il a vomies en de terribles hoquets ?
Le diable démasqué n’a plus qu’à battre en retraite pour aller ourdir de nouvelles trames : un simple signe de croix suivi d’un Credo dissipa ses prestiges…
Voici le fidèle rassuré. Métaphysiques et sciences, systèmes et doctrines menés par un démon, au nez juif, aux pieds de bouc, danseront autour de son âme une incohérente sarabande, sans parvenir à l’entraîner ; le siècle, ivre de sa fausse gloire hurlera, en titubant, des outrages à la Croix : il ne l’écoutera pas ; les comment et les pourquoi de l’inquiétude humaine lui darderont leurs javelots émoussés : ils ne parviendront pas à rayer le poli de la loyale armure dont le revêtit la foi.
De plus en plus il s’absorbe en cet amour de Dieu dont les premières touches l’ont déterminé à cultiver le renoncement, le repliement sur soi-même et l’oraison. Il cherche beaucoup moins à creuser la théologie qu’à entretenir et à fortifier cette petite flamme de l’amour divin allumée dans son cœur par la Grâce sanctifiante. Il pressent que s’il la nourrit d’humbles prières et du corps de Notre-Seigneur, elle s’accroîtra bientôt jusqu’à devenir un splendide incendie. Aussi se répète-t-il avec saint Ignace : « Ce n’est pas l’abondance du savoir qui alimente l’âme et la rassasie. C’est le sentiment et le goût intérieur des vérités qu’elle médite. »
Aux offices, il tend à se concentrer, à écarter toute préoccupation de vie courante, afin que Dieu trouve la place nette pour agir sur l’âme qui l’implore et pour lui infuser des lumières en récompense de sa bonne volonté.
Parfois il y arrive sans trop de peine. Parfois aussi une lancinante épreuve vient à la traverse ; et voici comment elle opère.
On se croyait tout à fait recueilli ; on ne se connaissait nul sujet de préoccupation : on s’était placé en présence de Dieu avec le seul désir de l’adorer longuement et l’on se préparait à recevoir, d’un esprit tendrement attentif, l’or pur de ses enseignements. Or, tout à coup, l’âme qui commençait à gravir les premiers degrés de l’oraison se sent ramenée au bas de l’échelle comme si une griffe la tirait en arrière. Le recueillement fléchit, l’attention baisse, pareille à une eau bue par un sable aride, et l’imagination se met à vagabonder, semblable à un marmot en école buissonnière.
On s’efforce de la ramener. Feuilletant son paroissien, on essaie de l’aiguiller sur le rail d’un texte habituel ou encore on tâche de la contenir entre un Pater et un Ave. Subterfuges impuissants : la folle s’échappe sans cesse. Elle voltige du profil d’un voisin incliné sur son prie-Dieu aux broderies de la nappe d’autel, du reflet d’un tableau accroché au mur à l’ombre du feuillage d’un arbre sur le vitrail. A moins qu’elle ne retourne à la maison pour s’occuper d’une porte non fermée, de la place d’un livre dans la bibliothèque, d’une jatte de lait pour le chat ou de toute autre fadaise.
C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière. Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des cymbales.
On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie l’unisson d’un hymne grégorien. — On n’arrive qu’à augmenter le tumulte…
Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.
Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de l’empêcher de prier.
Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit : — Du moment que vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu comme une tribulation et priez-le, avec calme, de vous en délivrer. Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions, vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de l’Évangile : « Apprenez de moi, dit Jésus, que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes. Et allez en paix en méditant ce précepte.
[2] « Pendant plusieurs années, j’ai souffert de ne pouvoir fixer mon esprit durant le temps de l’oraison. » Sainte Térèse : Chemin de la perfection, ch. XXVIII.
Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup moins fréquente[3]…
[3] Voici un texte de Tauler où la conduite à tenir vis-à-vis des distractions est également indiquée sous une image frappante : « Quand cet orage s’élève dans notre âme, conduisons-nous comme on le fait quand il pleut à verse ou qu’il grêle. On se réfugie vite sous un toit jusqu’à ce que la tempête ait passé. De même si nous sentons que nous ne désirons que Dieu et que pourtant l’angoisse nous saisisse, supportons-nous avec patience dans l’attente calme de Dieu. Restons tranquillement sous le toit du bon plaisir divin… (Sermon pour la fête de la Pentecôte).
Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.
En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être désormais nantis.
Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre amour-propre. Ah ! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur luxuriante de notre orgueil ! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison sublime où nous nous croyons parvenus.
Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous dire : — A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion fréquente, les longues prières du soir et du matin ? Cette discipline pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi ne pas réduire et simplifier mes exercices ? La satisfaction intime que j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.
Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat : nous écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.
Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde. C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable : le nez à terre et l’âme en sang.
Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous. On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.
En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible les taches dont elles nous maculèrent.
C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à le délivrer. Il se sent mal à l’aise ; il respire avec peine tant que de larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession : elle débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.
Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.
En veut-on quelques-uns ? Voici.
— Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi loin, pourquoi ne pas céder à la tentation ? Quand je lui aurai obéi, les images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs, en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.
Ou bien : — Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui soumettre ces piètres rêveries ?
Ou encore : — J’ai bien le temps ; il n’y a pas de raison pour ne pas attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.
Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.
Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir, se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance au pénitent qui vient lui confier son trouble.
Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire : — J’ai bien le temps, elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait ceci : — Il est vrai que je suis fort sale ; mais comme c’est aujourd’hui lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.
Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir, sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en nous. Notre bon Ange nous dit : — Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous souffle : — Reste noir, c’est bien plus commode…
Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource : se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute enfantine : — Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me tendez la main !
Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.
Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir : se purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de Verlaine :
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées :
L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,
Douceur de cœur avec sévérité d’esprit
Et cette vigilance et le calme prescrit
Et toutes ! Mais encor lentes, bien éveillées,
Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées
A peine du lourd rêve et de la tiède nuit[4]…
[4] Sagesse. Il faut recommander ce livre de foi brûlante, ne fut-ce que pour l’opposer aux rhapsodies, empruntées à d’impardonnables mirlitons, qui encombrent de leurs réclames la presse catholique.
Certes, le bien-être moral, et même physique, qui résulte d’une bonne confession vaudrait à lui seul qu’on n’hésite pas à recourir, dès le pressentiment d’un péril, au sacrement de pénitence. Mais la joie de se remettre en état de grâce se double si l’on prend conscience que par là, on redevient le coopérateur de Jésus-Christ.
Oui, le coopérateur : car ne formons-nous pas, nous chrétiens, le corps mystique dont le Sauveur est la tête ? C’est, je crois, dans ce sens qu’on peut entendre le verset de saint Paul : « Comme le corps n’est qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres de ce seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un corps, il en est de même de Jésus-Christ. »
Si donc, en pensée, en parole ou en action, nous avons manqué à l’Esprit que ce Chef adorable fait circuler en nous, par sa Grâce, comme un arbre fait circuler la sève dans ses branches, nos œuvres ne nous sanctifient plus. C’est en vain que nous multiplions les élans de notre foi, notre prière ne s’élève pas vers le ciel. Nous voudrions qu’elle monte comme une alouette au zénith accueillant et voici qu’elle rampe dans les sillons comme un ver de terre.
On ne saurait demeurer dans un pareil état d’inertie vagissante, car on se désole trop de sentir l’harmonie rompue entre le Sauveur et nous. Du jour où la notion nous est acquise qu’en enfreignant, ne fut-ce que par la pensée, les préceptes de Notre-Seigneur, nous le faisons souffrir comme le corps souffre de la blessure qui lèse un de ses membres, nous ne pouvons plus supporter une aussi énorme iniquité. Nous avons hâte de récupérer, par l’absolution et la pénitence, notre intégrité afin de revêtir de nouveau la robe blanche des serviteurs zélés qui obéissent à Jésus avec le même empressement que chez un homme sain, les organes mettent à obéir au cerveau qui les dirige. Ah ! sentir, d’une façon vivante et permanente, cette communion entre notre Rédempteur et nous, comprendre qu’en gardant la souillure du moindre péché nous le blessons dans son amour, c’est la plus grande grâce qui puisse nous être accordée…
C’est pourquoi le pauvre converti que les tentations tourmentent fera bien de ne pas les laisser s’engraver dans son âme. Sans ergoter avec son amour-propre, sans écouter le démon qui lui souffle des conseils de négligence et d’atermoiement, il ira au confesseur afin d’être délivré des voix insidieuses qui le poussent à méfaire. Et, chemin faisant, il rendra témoignage à la vérité en s’excitant à la contrition par quelque prière de ce genre :
Seigneur, au jardin des Olives, tandis que tu agonisais et que tu suais du sang pour mes péchés, mes yeux, plein de paresse, se sont clos et j’ai dormi plutôt que de prier avec toi.
Seigneur, pendant que les verges te meurtrissaient, mes mains cueillaient, dans la forêt ardente de la luxure, des baguettes flexibles pour remplacer celles que tes bourreaux avaient brisées sur toi.
Seigneur, à la minute même où l’on te couronnait d’épines, mes pieds me portaient au temple de la vaine gloire pour que mon orgueil y quémandât un diadème d’or et de pierreries.
Seigneur, pendant que tu ployais sous ta croix dans le chemin du Calvaire, je détournais lâchement la tête pour ne pas m’apitoyer sur ta souffrance et je prêtais une oreille complaisante aux sarcasmes de la populace qui t’outrageait.
Seigneur, quand on t’a crucifié, j’ai fourni le marteau pour enfoncer les clous, j’ai mis du fiel sur l’éponge, j’ai appuyé sur la hampe de la lance pour qu’elle te perçât le cœur de part en part ; comme tu mettais trop longtemps à mourir, l’impatience me dessécha la bouche et j’ai bu le vin de la colère dans une coupe tachée de ton sang ; comme l’odeur de tes plaies et de ta fièvre incommodait mes narines, j’ai reniflé des parfums rares dans des fioles de cristal.
Je t’ai renié par tous mes sens, par toutes mes pensées, par tous mes désirs, par tous mes actes… et maintenant que tu ruisselles de larmes et d’ordures à cause de mes fautes, je comprends que je ne puis vivre qu’en toi, et je suis infiniment misérable.
Au nom de ta Mère immaculée, au nom de l’Archange flamboyant, au nom de ton Précurseur, au nom de tous les Saints qui t’aiment et t’assistent durant la Passion perpétuelle que mes péchés t’infligent, aie pitié de moi. Pardonne-moi, car je me repens, purifie-moi, car je suis couvert de taches. Rends-moi ta Grâce afin que, désormais, je veille avec toi sous les oliviers, afin que je dompte, sous les verges qui te frappent, ma sensualité, afin que je lacère mon orgueil aux épines de ta couronne, afin que je t’aide à porter ta croix comme tu m’aideras à porter la mienne, afin que je meure d’amour à ta droite et que j’entre au paradis avec le bon Larron.
Ah ! cette oraison si elle est dite d’un cœur qui ne veut plus faire souffrir Jésus-Christ, prépare merveilleusement à la confession.
L’absolution reçue, la vertu du Sacrement est telle qu’on se sent l’âme semblable à un champ de roses après une de ces pluies tièdes de printemps que le soleil léger nuance d’arc-en-ciel.
Le cœur dégagé, les regards limpides et rajeunis, alerte en sa vigueur nouvelle et lavé à fond, le chauffeur remonte dans l’auto de la vie quotidienne. Armé contre les tentations futures par la Grâce reconquise, il ne court pas trop de risques à se lancer, en quatrième vitesse, sur la route de son salut.
IV
LES ATTAQUES DÉMONIAQUES
A l’époque actuelle, il semble que les cas de possession diabolique se manifestant par des actes extérieurs tels que cris, blasphèmes, contorsions au contact ou à l’approche d’un bon prêtre ou d’un objet sacré se soient faits plus rares. Une des raisons de cette dérobade apparente du Mauvais a été indiquée par Benson dans son chef-d’œuvre : la Lumière invisible. Je cite : « On dirait vraiment que la Grâce divine possède un certain pouvoir, s’accumulant à travers les générations, un pouvoir de saturer de soi jusqu’aux objets matériels. L’énorme quantité de sacrifices et de prières, au cours des âges, semble avoir réussi à contenir Satan et à empêcher ses manifestations les plus formidables. Malgré la diffusion de l’apostasie, malgré un véritable culte publiquement offert à l’Esprit des Ténèbres, l’air n’en reste pas moins tout imprégné de grâce et il est rare qu’un prêtre ait à s’occuper d’un cas de possession — encore que l’on doive bien se garder de croire les cas de ce genre tout à fait disparus… Ceux-mêmes qui ont renoncé à la faveur de Dieu se trouvent admis à participer de sa grâce dans chaque moment de leur vie. Ils ont autour d’eux des églises, des couvents, des personnes pieuses et saintes dont, à leur insu, ils recueillent les bienfaits. Les murs mêmes de nos églises et de nos maisons sont pénétrés par la prière. »
Dans les contrées depuis longtemps catholiques, cette saturation du milieu par la Grâce est incontestable. Il est certain qu’en France, par exemple, la masse de prières et de grâces reçues va s’accroissant et que continuant à s’irradier, d’un foyer tel que Lourdes, elle préserve le pays de certaines catastrophes formelles qui, sans cela, seraient suscitées par le Mauvais et par ses adeptes, plus ou moins conscients, de la Maçonnerie et de la Libre Pensée.
Mais il faut admettre aussi que, vu les progrès de l’impiété, le Diable possède un grand nombre d’âmes dès le berceau. C’est pourquoi il s’abstient de se manifester par les hurlements et les convulsions de ceux qu’il habite. Ce lui était un moyen efficace de tourmenter et d’effrayer les fidèles aux époques de foi générale. Aujourd’hui que la foi se raréfie et qu’il a réussi à faire nier, ou presque, sa puissance, voire son existence même par des esprits qui se croient religieux, il n’a pas besoin de se donner tant de peine. Le seul fait que, sous son inspiration, l’on ait appelé « siècle des lumières » le temps de ténèbres où nous sommes condamnés à faire notre salut prouve combien son action latente s’exerce aisément sur la majorité de nos contemporains. Il y a toujours des sataniques pour outrager avec ostentation l’Église de Dieu, mais il y a surtout des indifférents pour s’enliser et s’assoupir dans la vase d’une existence dénuée de toute croyance religieuse. Il est à craindre que ceux-ci ne soient aussi dangereusement possédés que ceux-là. N’usant jamais des Sacrements, ces âmes inertes finissent par pourrir. Ainsi se développe l’atmosphère de corruption qui flotte autour de nous et qui donne aux fidèles l’impression de circuler parmi des cadavres ambulants.