HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME XII
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la Librairie), le 27 octobre 1855.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DOUZIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1855
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
Je viens d'achever après quinze années d'un travail assidu l'Histoire du Consulat et de l'Empire, que j'avais commencée en 1840. De ces quinze années, je n'en ai pas laissé écouler une seule, excepté toutefois celle que les événements politiques m'ont obligé à passer hors de France, sans consacrer tout mon temps à l'œuvre difficile que j'avais entreprise. On pourrait, j'en conviens, travailler plus vite, mais j'ai pour la mission de l'histoire un tel respect, que la crainte d'alléguer un fait inexact me remplit d'une sorte de confusion. Je n'ai alors aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait objet de mes doutes; je la cherche partout où elle peut être, et je ne m'arrête que lorsque je l'ai trouvée, ou que j'ai acquis la certitude qu'elle n'existe pas. Dans ce cas, réduit à prononcer comme un juré, je parle d'après ma conviction intime, mais toujours avec une extrême appréhension de me tromper, car j'estime qu'il n'y a rien de plus condamnable, lorsqu'on s'est donné spontanément la mission de dire aux hommes la vérité sur les grands événements de l'histoire, que de la déguiser par faiblesse, de l'altérer par passion, de la supposer par paresse, et de mentir, sciemment ou non, à son siècle et aux siècles à venir.
C'est sous l'empire de ces scrupules que j'ai lu, relu, et annoté de ma main les innombrables pièces contenues dans les archives de l'État, les trente mille lettres composant la correspondance personnelle de Napoléon, les lettres non moins nombreuses de ses ministres, de ses généraux, de ses aides de camp, et même des agents de sa police, enfin la plupart des mémoires manuscrits conservés dans le sein des familles. J'ai rencontré, je dois le dire, sous tous les gouvernements (car j'en ai déjà vu se succéder trois depuis que mon œuvre est commencée), la même facilité, la même prodigalité à me fournir les documents dont j'avais besoin, et sous le neveu de Napoléon on ne m'a pas plus refusé les secrets de la politique impériale que sous la république, ou sous la royauté constitutionnelle. C'est ainsi que je crois être parvenu à saisir et à reproduire non cette vérité de convention, que les générations contemporaines se créent souvent, et transmettent aux générations futures comme la vérité authentique, mais cette vérité des faits eux-mêmes, qu'on ne trouve que dans les documents d'État, et surtout dans la correspondance des grands personnages. J'ai de la sorte employé quelquefois une année à préparer un volume que deux mois me suffisaient à écrire, et j'ai fait attendre le public, qui avait bien voulu attacher quelque prix au résultat de mes travaux.
Je dois ajouter qu'au scrupule s'est joint chez moi le goût d'étudier à fond comment, à l'une des époques les plus agitées de l'humanité, on s'y était pris pour remuer tant d'hommes, d'argent et de matières. Les secrets de l'administration, de la finance, de la guerre, de la diplomatie m'ont attiré, retenu, captivé, et j'ai pensé que cette partie toute technique de l'histoire méritait de la part des esprits sérieux autant d'attention au moins que la partie dramatique. À mon avis, la louange, le blâme pour les grandes opérations ne sont que de vaines déclamations, si elles ne reposent sur l'exposé raisonné, positif et clair de la manière dont ces opérations se sont accomplies. S'extasier, par exemple, devant le passage des Alpes, et, pour faire partager son enthousiasme aux autres, accumuler les mots, prodiguer ici les rochers, et là les neiges, n'est à mes yeux qu'un jeu puéril et même fastidieux pour le lecteur. Il n'y a de sérieux, d'intéressant, de propre à exciter une véritable admiration, que l'exposé exact et complet des choses comme elles se sont passées. Combien de lieues à parcourir à travers monts, combien de canons, de munitions, de vivres à transporter sans routes frayées, à des hauteurs prodigieuses, au milieu d'affreux précipices, où les animaux ne servent plus, où l'homme seul conserve encore ses forces et sa volonté, le tout dit simplement, avec le détail nécessaire, sans les particularités inutiles, voilà, selon moi, la vraie manière de retracer une entreprise telle que le passage du Saint-Bernard par exemple. Qu'après un exposé précis et complet des faits, une exclamation s'échappe de la bouche du narrateur, elle va droit à l'âme du lecteur, parce que déjà elle s'était produite en lui, et n'a fait que répondre au cri de sa propre admiration.
Telles sont les causes de la lenteur que j'ai mise à composer cette histoire, et de l'étendue aussi de mes récits. Ceci me conduit à dire sur l'histoire, et sur la manière de l'écrire, quelques mots inspirés par une longue pratique de cet art, et par un profond respect de sa haute dignité.
Je ne sais rien, dans les œuvres de l'esprit humain, au-dessus de la grande poésie. Mais on m'accordera qu'il y a des époques plus propres à la goûter qu'à la produire. Je ne crois pas que jamais Homère et Dante, par exemple, aient été plus vivement sentis que dans notre époque à la fois profondément érudite et profondément émue. Pourtant, bien que nous ayons eu des poëtes et des peintres remarquables, notre temps n'a pas produit cette poésie naïve et énergique de la Florence du treizième siècle, ou de la Grèce primitive. Les sociétés ont leur âge comme les individus, et chaque âge a ses occupations particulières. J'ai toujours considéré l'histoire comme l'occupation qui convenait non pas exclusivement, mais plus spécialement à notre temps. Nous n'avons pas perdu la sensibilité aux grandes choses, et en tout cas notre siècle aurait suffi pour nous la rendre, et nous avons acquis cette expérience qui permet de les apprécier et de les juger. Je me suis donc avec confiance livré aux travaux historiques dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire trente années de ma vie, et je dirai que, même en vivant au milieu des affaires publiques, je ne me séparais pas de mon art pour ainsi dire. Lorsqu'en présence de trônes chancelants, au sein d'assemblées ébranlées par l'accent de tribuns puissants, ou menacées par la multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins tel ou tel individu passager portant un nom de notre époque, que les éternelles figures de tous les temps et de tous les lieux, qui à Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celle que je voyais se mouvoir sous mes yeux. J'étais à la fois moins irrité et moins troublé, parce que j'étais moins surpris, parce que j'assistais non à une scène d'un jour, mais à la scène éternelle que Dieu a dressée en mettant l'homme en société avec ses passions grandes ou petites, basses ou généreuses, l'homme toujours semblable à lui-même, toujours agité et toujours conduit par des lois profondes autant qu'immuables.
Ma vie, j'ose le dire, a donc été une longue étude historique, et si on en excepte ces moments violents où l'action vous étourdit, où le torrent des choses vous emporte au point de ne pas vous laisser discerner ses bords, j'ai presque toujours observé ce qui se passait autour de moi, en le rapportant à ce qui s'était passé ailleurs, pour y chercher ce qu'il y avait de différent ou de semblable. Cette longue comparaison est, je le crois, la vraie préparation de l'esprit à l'exécution de cette épopée de l'histoire, qui n'est pas condamnée à être décolorée parce qu'elle est exacte et positive, car l'homme réel qui s'appelle tantôt Alexandre, tantôt Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, a sa poésie, bien que différente, comme l'homme fictif qui s'appelle Achille, Énée, Roland, ou Renaud!
L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas, il faut un certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir de tous ces dons à la fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est une œuvre appréciable, et hautement appréciée des générations futures. Je dirai qu'il y a non pas une, mais vingt manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens, pour être assuré d'avoir bien fait, et de laisser après moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne, tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un œil auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité c'est l'intelligence.
Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot, comprend s'il est enfant ce qu'on lui enseigne, s'il est ouvrier l'œuvre qu'on lui donne à exécuter, s'il est homme d'État les événements, leurs causes, leurs conséquences, devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.
C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'histoire, qui à mon avis est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence, on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire, on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements, car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son cœur au niveau du bon, du beau et du grand.
L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? presque sans art, l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les événements qui nous ont touché, et il pourra enfanter des chefs-d'œuvre. Au milieu de mille exemples que je pourrais citer, qu'on me permette d'en choisir deux, Guichardin et le grand Frédéric.
Guichardin n'avait jamais songé à écrire, et n'en avait fait aucun apprentissage. Toute sa vie il avait agi comme diplomate, administrateur, et une fois ou deux comme militaire; mais c'était l'un des esprits les plus clairvoyants qui aient jamais existé, surtout en affaires politiques. Il avait l'âme un peu triste par nature et par satiété de la vie. Ne sachant à quoi s'occuper dans sa retraite, il écrivit les annales de son temps, dont une partie s'était accomplie sous ses yeux, et il le fit avec une ampleur de narration, une vigueur de pinceau, une profondeur de jugement, qui rangent son histoire parmi les beaux monuments de l'esprit humain. Sa phrase est longue, embarrassée, quelquefois un peu lourde, et pourtant elle marche comme un homme vif marche vite, même avec de mauvaises jambes. Il connaissait profondément la nature humaine, et il trace de tous les personnages de son siècle des portraits éternels, parce qu'ils sont vrais, simples et vigoureux. À tous ces mérites il ajoute le ton chagrin et morose d'un homme fatigué des innombrables misères auxquelles il a assisté, trop morose, selon moi, car l'histoire doit rester calme et sereine, mais point choquant, parce qu'on y sent, comme dans la sévérité sombre de Tacite, la tristesse de l'honnête homme.
Le grand Frédéric, qui ne fut jamais triste, aimait passionnément les lettres, et c'est assurément l'un des traits les plus nobles de son caractère, que cet amour des lettres qui le soutint dans les moments désespérés, où plus d'une fois sa fortune sembla près de s'abîmer. Le soir de batailles perdues, il se consolait en écrivant de mauvais vers, mauvais non par la pensée, car on y rencontre à chaque instant des idées profondes, ingénieuses ou piquantes, mais mauvais par la forme, car les vers ne sauraient se passer de correction, d'harmonie et de grâce. La pensée sans l'art n'est rien en poésie. Ce n'est pas encore là tout ce qui manquait au grand Frédéric pour composer des livres: n'ayant jamais fait de la pratique des lettres son art, n'en faisant que son délassement, il n'avait jamais étendu ses œuvres au delà d'une pièce de vers, d'un pamphlet ou d'une épître, et l'art de construire un livre lui était aussi étranger que celui d'écrire correctement. Et pourtant ce même homme, dans l'histoire qu'il nous a laissée de sa famille et de son propre règne, exposant les trames subtiles de sa diplomatie, les profondes combinaisons de son génie militaire, retraçant les vicissitudes d'une carrière de près de cinquante ans, les indicibles va-et-vient de la politique dans un siècle où les femmes gouvernaient les États pendant que les philosophes gouvernaient les esprits, enfin les alternatives continuelles d'une guerre où, aussi souvent vaincu que victorieux, mais toujours couvert de gloire, il se voyait à chaque instant à la veille de périr sous la haine de trois femmes et le poids de trois grands États, cet homme singulier a donné en mauvais français et en style bizarre un tableau simple, animé, et presque complétement vrai de cette curieuse époque, grande par lui seul et par quelques écrivains français. Ce mauvais écrivain écrit suffisamment bien, compose non pas savamment, mais simplement, avec ordre et intérêt, trace les caractères de main de maître, et serait un juge supérieur, s'il avait d'un juge l'équité et la dignité. Mais à la licence de son temps ajoutant la licence de son esprit, méprisant tous les rois qu'il avait humiliés, leurs généraux qu'il avait vaincus, leurs ministres qu'il avait trompés, ne se plaisant que dans la société des gens de lettres qui cependant par leur vanité lui prêtaient souvent à rire, aimant à faire pires qu'ils n'étaient lui et les autres, intempérant, cynique, il a donné à l'histoire le ton de la médisance, mais a immortalisé celle qu'il a laissée en la marquant du caractère de la plus profonde intelligence et du plus rare bon sens qui fussent jamais.
Je ne dis rien de César, parce qu'il était l'un des écrivains les plus exercés de son siècle, ni de Napoléon, parce qu'il l'était devenu. Mais les deux exemples que je viens de citer suffisent pour rendre ma pensée, et pour prouver que quiconque a l'intelligence des hommes et des choses a le vrai génie de l'histoire.
Mais, m'objectera-t-on, l'art n'est donc rien, l'intelligence à elle seule suffit donc à tout! Le premier venu, doué seulement de cette compréhension, saura composer, peindre, narrer enfin, avec toutes les conditions de la véritable histoire! Je répondrais volontiers que oui, s'il ne convenait cependant de mettre quelque restriction à cette assertion trop absolue. Comprendre est presque tout, et pourtant n'est pas tout; il faut encore un certain art de composer, de peindre, de ménager les couleurs, de distribuer la lumière, un certain talent d'écrire aussi, car c'est de la langue qu'il faut se servir, qu'elle soit grecque, latine, italienne ou française, pour raconter les vicissitudes du monde. Et, j'en conviens, il faut à l'intelligence joindre l'expérience, le calcul, c'est-à-dire l'art.
Ainsi l'homme est un être fini, et il faut presque faire entrer l'infini dans son esprit. Les événements que vous avez à lui exposer se passent souvent en mille endroits, non-seulement en France, si le théâtre de votre histoire est en France, mais en Allemagne, en Russie, en Espagne, en Amérique et dans l'Inde; et cependant, vous qui lui contez ces événements, lui qui les lit, ne pouvez être que sur un point à la fois. Le grand Frédéric se bat en Bohême, mais on se bat en Thuringe, en Westphalie, en Pologne. Sur le champ de bataille où il dirige tout, il se bat à l'aile gauche, mais on se bat aussi à l'aile droite, au centre, et partout. Même quand on a saisi avec intelligence la chaîne générale qui lie les événements entre eux, il faut un certain art pour passer d'un lieu à un autre lieu, pour aller ressaisir les faits secondaires qu'on a dû négliger pour le fait le plus important; il faut sans cesse courir à droite, à gauche, en arrière, sans perdre de vue la scène principale, sans laisser languir l'action, et sans rien omettre non plus, car tout fait omis constitue une faute, non-seulement contre l'exactitude matérielle, mais contre la vérité morale, parce qu'il est rare qu'un fait négligé, quelque petit qu'il soit, ne manque à la contexture générale, comme cause ou comme effet. Et pourtant on est tenu de ménager cet être fini, qui vous écoute et qui aspire toujours à l'infini, cet être curieux qui veut tout savoir, et qui n'a pas la patience de tout apprendre. Que je sache tout, et qu'il ne m'en coûte aucun effort d'attention, voilà le lecteur, voilà l'homme! nous voilà tous!
Il faut donc un certain art de mise en scène qui exige de l'expérience, du calcul, la science et l'habitude des proportions. Mais ce n'est pas tout encore: il faut savoir peindre, il faut savoir décrire; il faut savoir saisir dans un caractère le trait saillant qui constitue sa physionomie, dans une scène la circonstance principale qui fait image; il faut savoir distribuer la couleur avec mesure, avec une juste gradation, ne pas la prodiguer, au point qu'il n'en reste plus pour les parties qui ont besoin d'être fortement colorées. Enfin, comme l'instrument avec lequel tout cela se fait c'est la langue, il faut savoir écrire avec la dignité élégante et grave qui convient aux grandes choses comme aux petites, qui réussit à dire les unes avec hauteur, les autres avec aisance, précision et clarté. Tout cela est de l'art, je l'avoue, et souvent même du plus raffiné. Il est donc nécessaire d'unir à la parfaite intelligence des choses, une certaine habitude de les manier, de les disposer, de les rendre dans leurs moindres détails avec une ordonnance savante et facile, noble et simple, en pénétrant partout, en se traînant tantôt dans le sang des champs de bataille, tantôt dans les cabinets de la diplomatie, où quelquefois on est forcé d'aller jusqu'au boudoir pour trouver le secret des États, tantôt enfin dans les rues fangeuses où s'agite une démagogie furieuse et folle.
Mais en avouant que l'art doit s'ajouter à l'intelligence, je vais dire pourquoi l'intelligence, telle que je l'ai définie, arrivera plus qu'aucune autre faculté à cet art si compliqué. De toutes les productions de l'esprit, la plus pure, la plus chaste, la plus sévère, la plus haute et la plus humble à la fois, c'est l'histoire. Cette Muse fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d'être vêtue sans apprêt.
Il lui faut de l'art sans doute, et s'il y en a trop, si on le découvre, toute dignité, toute vérité disparaissent, car cette simple et noble créature a voulu vous tromper, et dès lors toute confiance en elle est perdue. Qu'on exagère la terreur sur la scène tragique, le rire sur la scène comique; que dans l'épopée, l'ode, l'idylle, on grandisse ou embellisse les personnages, qu'on fasse les héros toujours intrépides, les bergères toujours jolies, qu'en un mot on trompe un peu dans ces arts, qui tous s'appellent l'art de la fiction, personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti; et encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais, quoique dispensés d'être exacts. Mais l'histoire, mentir dans le fond, dans la forme, dans la couleur, c'est chose intolérable! L'histoire ne dit pas: Je suis la fiction; elle dit: Je suis la vérité. Imaginez un père sage, grave, aimé et respecté de ses enfants, qui, les voulant instruire, les rassemble et leur dit: Je vais vous conter ce que mon aïeul, ce que mon père ont fait, ce que j'ai fait moi-même pour conduire où elles en sont la fortune et la dignité de notre famille. Je vais vous conter leurs bonnes actions, leurs fautes, leurs erreurs, tout enfin, pour vous éclairer, vous instruire et vous mettre dans la voie du bien-être et de l'honneur. Tous les enfants sont réunis, ils écoutent avec un silence religieux. Comprenez-vous ce père enjolivant ses récits, les altérant sciemment, et donnant à ces enfants qui lui sont si chers une fausse idée des affaires, des peines, des plaisirs de la vie?
L'histoire, c'est ce père instruisant ses enfants. Après une telle définition, la comprenez-vous prétentieuse, exagérée, fardée ou déclamatoire? Je supporte tout, je l'avoue, de tous les arts; mais la moindre prétention de la part de l'histoire me révolte. Dans la composition, dans le drame, dans les portraits, dans le style, l'histoire doit être vraie, simple et sobre. Or quel est, entre tous les genres d'esprit, celui qui lui conservera le plus ces qualités essentielles? Évidemment l'esprit profondément intelligent, qui voit les choses telles qu'elles sont, les voit juste, et les veut rendre comme il les a vues.
L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle, et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte reproduction. Qu'on me permette une comparaison pour me faire entendre.
Raphaël a créé des tableaux d'invention, des Saintes Familles notamment, et des portraits. Les juges les plus délicats se demandent toujours lesquels valent mieux de ces Saintes Familles ou de ces portraits, et ils sont embarrassés. Je ne dirai pas qu'avec le temps ils arrivent à préférer les portraits, car bien hardi serait celui qui oserait prononcer entre ces œuvres divines. Mais avec le temps ils arrivent à n'admettre aucune infériorité entre elles, et les Vierges les plus admirées de Raphaël ne sont pas placées au-dessus de ses simples portraits; la poésie des unes n'efface pas la noble réalité des autres. Mais comment Raphaël est-il parvenu à produire, par exemple, ce surprenant portrait de Léon X, l'une des œuvres les plus parfaites qui soient sorties de la main des hommes[1]? Voulait-il peindre une Vierge, ce beau génie cherchait dans les trésors de son imagination les traits les plus purs qu'il eût rencontrés, les épurait encore, y ajoutait sa grâce propre, qu'il puisait dans son âme, et créait l'une de ces têtes ravissantes qu'on n'oublie plus quand on les a vues. Au contraire voulait-il peindre un portrait, il renonçait à combiner, à épurer, à inventer enfin. Dans la figure d'un vieux prince de l'Église au nez rouge et boursouflé, au visage sensuel, aux yeux petits mais perçants, il n'apercevait rien de laid ou de repoussant, cherchait la nature, l'admirait dans sa réalité, se gardait d'y rien changer, et n'y mettait du sien que la correction du dessin, la vérité de la couleur, l'entente de la lumière, et ces mérites il les trouvait dans la nature bien observée, car dans la laideur même elle est toujours correcte de dessin, belle de couleur, saisissante de lumière.
L'histoire c'est le portrait, comme les Vierges de Raphaël sont la poésie. Mais de même que l'on parvient au portrait de Raphaël en s'éprenant de la nature et des beautés de la réalité, en s'attachant à les rendre telles quelles, on parviendra à la grande histoire en observant les faits, en les contemplant, comme un peintre contemple la nature, l'admire même devant un laid visage, et cherche l'effet dans la vérité seule de la reproduction.
L'histoire a son pittoresque de même que la peinture, et le pittoresque est dans les hommes, dans les événements exactement et profondément observés. Par exemple, ouvrez notre histoire, prenez Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, prenez leurs ministres, leurs maîtresses et leurs confesseurs, Richelieu, Mazarin, Louvois, Colbert, Choiseul, mesdames de Montespan, de Maintenon, de Pompadour, Letellier, Fleury, Dubois; de ces êtres puissants, gracieux, faibles ou laids, allez aux héros, au fougueux Condé, au sage Turenne, à l'heureux Villars, ainsi que la postérité les appelle; de ces héros gouvernés, allez à ces héros gouvernants, Frédéric et Napoléon: contemplez ces figures comme des portraits suspendus dans le Louvre de l'histoire, observez-les comme ils sont, avec leur grandeur et leur misère, leur séduction et leur déplaisance! est-ce que vous n'éprouvez pas une sorte de tressaillement à voir ces figures telles que Dieu les a faites, comme lorsque vous rencontrez un portrait de Raphaël, de Titien ou de Velasquez? Sentez-vous combien, sous leurs traits vrais, quelquefois sublimes, quelquefois bizarres, quelquefois grossiers, il y a la beauté pittoresque de la nature? Est-ce que Henri IV avec sa profondeur d'esprit, son courage chevaleresque et calculé, sa grâce, sa bonté, sa ruse, ses appétits sensuels; Louis XIII avec sa timidité gauche, son courage, sa soumission, sa révolte contre le puissant ministre auquel il doit la gloire de son règne; Louis XIV avec sa vanité, son bon sens, sa grandeur; Louis XV avec son égoïsme, qui s'étourdit sans s'aveugler; est-ce que Richelieu avec son impitoyable génie, Mazarin avec sa patience et sa profondeur, Condé avec sa fougue que l'intelligence illumine, Turenne avec sa prudence qui s'enhardit, Villars avec son talent de saisir l'occasion, Frédéric avec son arrogant génie, Napoléon avec ce génie de Titan qui veut escalader le ciel, n'ont pas une beauté historique à laquelle ce serait crime de toucher, crime d'ajouter ou d'ôter un trait? Pour les rendre que faut-il? Les comprendre. Dès qu'on les a compris, en effet, on n'a plus qu'une passion, c'est de les bien étudier pour les reproduire tels qu'ils sont, et après les avoir bien étudiés de les étudier encore, pour s'assurer qu'on n'a pas négligé telle ride du malheur, du temps ou des passions, qui doit achever la vérité du portrait.
C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour idolâtre du vrai, que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique, profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme d'une toile, et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent; eh bien, tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et vos portails de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique, ou peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact, étudiez bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous à les rendre simplement. Quand un personnage passe, peignez-le de manière à faire sortir son rôle de son caractère, mais sans vous y arrêter avec complaisance; les personnages ont entre eux de violents démêlés, rapportez-en ce qu'il faut pour faire comprendre les motifs de leurs différends, le sens de leurs divisions, les inconvénients de leurs caractères, et ne vous arrêtez pas pour composer des tragédies; allez, allez toujours comme le monde; s'il y a des détails techniques, donnez-les, car il y a le matériel des choses humaines qu'on ne peut omettre, car dans la réalité tout n'est pas drame, grands éclats de passion, grands coups d'épée; il y a les longs tiraillements qui précèdent les fortes crises; il y a la réunion des hommes, de l'argent, du matériel, qui précède les sanglantes rencontres de la guerre; il faut que tout cela ait sa place et son temps, que tout cela se succède dans vos récits comme dans la réalité elle-même; et si vous n'avez songé qu'à être simplement vrai, vous aurez été ce que sont les choses elles-mêmes, intéressant, dramatique, varié, instructif, mais vous ne serez rien de plus qu'elles-mêmes, vous ne serez rien que par elles, comme elles, autant qu'elles. Et n'ayez aucune inquiétude sur votre sujet quel qu'il soit. N'en craignez ni les difficultés, ni l'aridité, ni l'obscurité. Dieu a fait le spectacle du monde et l'esprit de l'homme l'un pour l'autre. Dès qu'on montre le monde à l'homme, ses yeux s'y attachent; il ne faut pour cela qu'une condition, c'est de n'y pas mettre les obscurités de son esprit en les imputant aux choses. Prenez quelque histoire ou partie d'histoire que ce soit, retracez-en les faits avec exactitude, avec leur suite naturelle, sans faux ornement, et vous serez attachant, j'ajouterai pittoresque. Si pour systématiser vos récits vous n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible, celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant regardez à toutes les heures du jour, et dites si tout fleuve, rivière ou ruisseau, ne coule pas avec une certaine grâce naturelle, si à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quel que soit votre sujet, si après une chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour à tour paisible ou précipité de la nature.
Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les chefs-d'œuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles des Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la transparence absolue. Ainsi est le style en histoire. Du moment que vous le sentez, lui qui n'a d'autre objet que de montrer les choses, c'est qu'il est défectueux. Mais est-ce sans travail qu'on arrive à cette transparence si parfaite? Certainement non. Si le style est vulgaire ou ambitieux, s'il choque par une consonnance malheureuse, car en histoire les noms d'hommes, de lieux, de batailles sont donnés par les langues nationales, et on ne peut pas leur trouver d'équivalent, si le style choque en quelque chose, c'est la glace qui a un défaut. Simple, clair, précis, aisé, élevé quelquefois quand les grands intérêts de l'humanité sont en question, voilà ce qu'il faut qu'il soit, et je suis convaincu que les plus beaux vers, les plus travaillés, ne coûtent pas plus de peine qu'une modeste phrase de récit par laquelle il faut rendre un détail technique sans être ni vulgaire ni choquant. Mais qui aura tant de patience, de soin, de dévouement, uniquement pour se faire oublier? Qui? L'intelligence, car elle seule comprend son vrai rôle, qui est de tout montrer en ne se montrant jamais.
J'ai annoncé déjà qu'elle seule aussi saurait être juste. On me permettra de dire encore quelques mots sur cet important sujet.
Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de honte que de dégoût à devenir un juge pareil. Lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété! L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles cœurs les inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais après la mort, la justice au moins, la justice sans adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à faire sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes! Que de problèmes, en effet, que de complications dans ces problèmes, que de nuances pour être complétement équitable! Tel homme a exécuté de grandes choses, mais a-t-il tout fait lui-même? n'a-t-il pas eu des collaborateurs pour l'aider, ou des prédécesseurs pour lui frayer les voies? Alexandre a eu derrière lui son père Philippe, dont l'éloge le remplissait de courroux. Le grand Frédéric a eu son père et le prince d'Anhalt-Dessau qui lui avaient préparé l'armée prussienne. Napoléon avait reçu de la révolution française une armée incomparable. Tel homme a causé beaucoup de mal; mais ce mal appartient-il à lui ou à son temps? N'a-t-il pas été entraîné? Les passions auxquelles il a cédé n'étaient-elles pas celles de ses contemporains autant que les siennes? Et puis, s'il a été assez malheureux pour verser le sang humain, ne faut-il pas lui tenir compte des temps où il eut ce malheur? Une seule goutte de sang dans notre siècle, où l'on sait le prix de la vie des hommes, ne doit-elle pas peser dans la balance de la justice presque autant qu'un flot de sang au treizième siècle? Que d'autres problèmes encore! Voilà un général d'un courage éprouvé, d'une intelligence prompte et sûre, qui un jour se trouble, s'égare, et perd une armée! Voilà un personnage toujours sage, qui un jour, distrait ou affaibli, s'est laissé grossièrement tromper! Comment apprécier tant d'accidents divers? Et combien de jugements plus difficiles encore à porter, si on approche de notre histoire!
Voici un jeune homme extraordinaire, qui, après dix ans d'une horrible anarchie, se présente couvert de gloire à ses contemporains! Sur les lois de son pays foulées aux pieds, lois, il est vrai, qui n'inspiraient guère le respect, lois enfin, il arrive au pouvoir suprême. Il devient par sa sagesse, sa prudence, ses bienfaits, ses miracles, les délices de son pays et l'admiration du monde. Mais bientôt l'ivresse du succès monte à sa tête, il se jette sur l'Europe, l'accable, la soumet, l'opprime, la révolte, l'attire sur lui, et tombe, entouré d'une gloire sans pareille, dans un abîme où la France est précipitée avec lui! Comment juger cette prodigieuse vie? Eut-il raison, eut-il tort en se saisissant d'un sceptre que tout le monde le conviait à prendre? Quel homme eût résisté à une telle invitation? Sa faute ne consiste-t-elle pas plutôt dans l'usage qu'il fit de l'autorité suprême? Mais si on absout l'usurpation du pouvoir pour n'en blâmer que l'usage, n'oublie-t-on pas que dans la manière violente de le prendre il y avait en germe la manière violente de l'employer? Et puis, cet abus de la victoire qui révolta le monde, la faute en est-elle tout à fait à lui, ou au monde contre lequel il lutta? Le tort de cette horrible lutte, qui a fait couler plus de sang qu'il n'en coula jamais dans aucun siècle, est-il ou tout à lui, ou tout au monde, ou par moitié à l'un et à l'autre? Est-ce à l'insatiable orgueil du vainqueur ou à l'implacable ressentiment du vaincu qu'il faut s'en prendre?
Ainsi dans une seule vie, bien grande, il est vrai, que de problèmes profonds comme l'âme humaine! Comment arriver à les résoudre?
La première condition c'est d'éteindre toute passion dans son âme. Mais comment, demandera-t-on, opérer un tel miracle? Autant dire qu'on vous placera devant le plus vaste des théâtres, le plus vaste assurément, car c'est l'univers lui-même, et qu'assis devant ce théâtre où passeront les plus illustres acteurs connus, avec leurs grandeurs et leurs misères, leurs traits terribles ou risibles, vous ne serez jamais ému, vous n'éprouverez ni indignation, ni amour, ni haine, ni sentiment du ridicule! Glacer ainsi l'âme humaine est certainement impossible, et n'est pas désirable. Mais n'est-il pas possible de détruire la passion sans détruire le sentiment? Il me semble qu'on le peut, et qu'on y arrivera en élevant son esprit par l'étude assidue de l'histoire. Placez-vous, en effet, devant le spectacle des choses humaines; méditez-le sans cesse; parvenez à le comprendre, à le pénétrer; vivez avec les hommes dans le passé et le présent; rendez-vous compte de leurs faiblesses, pour les mieux comprendre songez aux vôtres, et, par la connaissance des hommes, vous deviendrez sinon impassible, du moins équitable et juste. Toute amertume à coup sûr sortira de votre cœur. Suivant vos goûts, vous aurez une préférence pour Turenne ou pour Condé, pour Richelieu ou pour Mazarin; mais votre raison, indépendante de vos instincts, planera au-dessus de vos sensations, et rendra les arrêts que la faible humanité peut rendre, en attendant ceux de Dieu. Si par caractère vous êtes indulgent ou sévère, il en paraîtra quelque chose, non dans le fond, mais dans la forme de vos jugements. Vous pourrez être triste comme Guichardin, ou comme Tacite, mais, comme eux, vous aurez cette justice qui tient à la hauteur de la raison. Ainsi j'en reviens à ma proposition première: ayez l'intelligence des choses humaines, et vous aurez ce qu'il faut pour les retracer avec clarté, variété, profondeur, ordre et justice.
Pour moi, j'ai passé vingt-cinq ans dans la vie publique, et plus de trente dans l'étude de l'histoire. Je me suis particulièrement attaché aux annales de mon temps, de celui du moins qui finissait quand ma jeunesse commençait. Après avoir écrit l'histoire de la Révolution française, j'ai essayé d'écrire celle du Consulat et de l'Empire. L'histoire de la Révolution française est connue, et je puis dire, au moins par le nombre des exemplaires répandus, que mon siècle l'a lue. J'ai publié une grande partie de celle de l'Empire, je vais en publier la fin. Celle-ci reste à connaître et à juger. Je ne sais ce qu'en pensera le public. Il y a cependant un jugement qu'il en portera, si je ne m'abuse, c'est qu'elle est empreinte du sentiment profond de la justice et de la vérité. Je l'ai commencée en 1840, sous un roi que j'ai servi et aimé, tout en lui résistant sur quelques points; je l'ai continuée sous la république, et je l'achève sous l'empire rétabli par le neveu du grand homme dont j'ai retracé les actions... Il y a une espérance dont je me berce, c'est que personne n'apercevra dans mes écrits une trace de ces diverses époques, non-seulement dans le fond de mes jugements, mais dans les nuances mêmes de mon langage. Quand on est en présence de choses d'une dimension prodigieuse, de prospérités ou d'adversités extraordinaires, qui ont eu pour le monde des conséquences immenses, qui ont leurs beautés et leurs horreurs éternelles, songer à soi dans le moment où on les contemple, atteste ou une faiblesse de caractère, ou une faiblesse d'esprit, dont je me flatte de n'avoir jamais été atteint. J'espère donc qu'on ne s'apercevra pas que tel jour je fus en possession du pouvoir, tel jour proscrit, tel autre paisiblement heureux dans ma retraite, et que ma raison, tranquille, bienveillante, et juste au moins d'intention, apparaîtra seule dans mes récits. Je ne dis pas qu'on n'y retrouvera point mes opinions personnelles: ah! je serais bien honteux qu'on ne les retrouvât point, mais on les verra dans le dernier volume telles qu'elles ont paru dans le premier.
J'ai toujours aimé la vraie grandeur, celle qui repose sur le possible, et la vraie liberté, celle qui est compatible avec l'infirmité des sociétés humaines. Ces sentiments, je les avais en naissant, je les aurai encore en mourant, et je ne m'en suis point dépouillé pour écrire l'histoire de Napoléon; mais je ne crois pas qu'ils aient nui à la rectitude des jugements que j'ai portés sur lui, je crois plutôt qu'ils auront contribué à les éclairer. Aucun mortel dans l'histoire ne m'a paru réunir des facultés plus puissantes et plus diverses, et après avoir médité sur la fin de sa carrière, je ne change pas de sentiment. Mais lorsque je commençai son histoire, je pensais, comme je pense en finissant, que l'abus de ces facultés prodigieuses le précipita vers sa chute, et je pensais, comme je pense aujourd'hui, que l'impétuosité de son génie, jointe au défaut de frein, fut la cause de ses malheurs et des nôtres. En l'admirant profondément, en éprouvant pour sa nature grande, vive, ardente, un attrait puissant, j'ai toujours regretté que l'immodération naturelle de son caractère, et la liberté qui lui fut laissée de s'y livrer, l'aient précipité dans un abîme. Sous le rapport poétique il n'est pas moins saisissant, il l'est peut-être davantage. Du point de vue de la politique et du patriotisme, il mérite un jugement juste et sévère. Mais à toutes les époques de sa carrière je me suis attaché à le rendre tel qu'il était, et on le verra tel, j'en ai la conviction, dans mes derniers récits, poussant en 1811 et en 1812 l'aveuglement du succès jusqu'au délire, jusqu'à s'enfoncer dans les profondeurs de la Russie; apportant dans cette fatale expédition une force de conception extraordinaire, mais faiblissant dans l'exécution, atterré même pendant la retraite sous le coup imprévu qui l'a frappé, se réveillant au bord de la Bérézina, et à partir de ce jour, se relevant tout à fait sous l'aiguillon du malheur, déployant en 1813 pour ressaisir la fortune des facultés prodigieuses, mais se trompant encore sur l'état du monde, insensé cette année même dans sa politique, admirable à la guerre, admirable dans les journées les plus malheureuses, jusqu'ici mal jugées, parce qu'elles sont tout à fait inconnues; se relevant avec plus de grandeur encore en 1814, alors ne se trompant plus ni sur l'Europe, ni sur la France, ni sur lui-même, sachant qu'il est seul, seul contre tous, ayant pour la première fois raison dans sa politique contre ses conseillers les plus sages, aimant mieux succomber que d'accepter la France moindre qu'il ne l'avait reçue, comprenant avec autant de profondeur que de noblesse d'esprit que la France vaincue sera plus digne sous le sceptre des Bourbons que sous le sien, luttant donc, luttant seul, et quoique n'ayant plus d'illusions conservant un dernier genre de confiance, la confiance dans son art, la conservant immense comme son génie, et la justifiant si bien, que quoique ayant tort contre le monde, n'ayant plus la France avec lui, ne conservant à ses côtés que quelques soldats qui ont noblement juré de mourir sous le drapeau, il pèse un moment dans la balance de la destinée, autant que la raison, la justice et la vérité! Devant un tel spectacle, un tel homme, de tels événements, éprouver je ne sais quel désir de rapetisser ou de grossir telle ou telle chose pour satisfaire un sentiment personnel, serait la plus insigne des puérilités. J'ai la certitude que mon caractère n'en admet pas de pareille.
Le génie de Napoléon devant l'histoire est donc hors de cause. Mais, à mon avis, ce qui ne l'est pas, c'est la liberté qui lui fut laissée de tout vouloir et de tout faire. Ma conviction à cet égard date, non pas de 1855 ou de 1852, mais du jour même où j'ai commencé à penser. Pouvoir tout ce qu'on est capable de vouloir est, à mon avis, le plus grand des malheurs. Les juges qui voient dans Napoléon un homme de génie, n'y voient pas tout: il faut y reconnaître un des esprits les plus sensés qui aient existé, et pourtant il aboutit à la plus folle des politiques. Le despotisme peut tout sur les hommes, puisqu'il a pu pervertir le bon sens de Napoléon. On verra donc dans mon récit la trace constante de cette conviction, mais qu'y puis-je faire? Il y a quarante ans que j'ai commencé à réfléchir, et j'ai toujours pensé de la sorte. Je sais bien qu'on me dira que c'est un préjugé de ma vie, je le veux bien; mais je répondrai que c'est un préjugé de toute ma vie. Je ne demande aux yeux de certains esprits que ce genre d'excuse. Je sais tous les dangers de la liberté, et, ce qui est pis, ses misères. Et qui les saurait, si ceux qui ont essayé de la fonder, et y ont échoué, ne les connaissaient pas? Mais il y a quelque chose de pis encore, c'est la faculté de tout faire laissée même au meilleur, même au plus sage des hommes. On répète souvent que la liberté empêche de faire ceci ou cela, d'élever tel monument, ou d'exercer telle action sur le monde. Voici à quoi une longue réflexion m'a conduit: c'est à penser que si quelquefois les gouvernements ont besoin d'être stimulés, plus habituellement ils ont besoin d'être contenus; que si quelquefois ils sont portés à l'inaction, plus habituellement ils sont portés, en fait de politique, de guerre, de dépense, à trop entreprendre, et qu'un peu de gêne ne saurait jamais être un malheur. On ajoute, il est vrai: Mais cette liberté destinée à contenir le pouvoir d'un seul, qui la contiendra elle-même? Je réponds sans hésiter: Tous. Je sais bien qu'un pays peut parfois s'égarer, et je l'ai vu, mais il s'égare moins souvent, moins complétement qu'un seul homme.
Je m'aperçois que je m'oublie, et je me hâte d'affirmer que je ne veux persuader personne. J'ai voulu seulement expliquer la raison d'une opinion dont on trouvera la trace dans cette histoire, opinion que l'âge et l'expérience n'ont point affaiblie, et dont, j'ose l'affirmer, l'intérêt personnel n'a point été chez moi le soutien. Si en effet j'osais parler de ma personne, je dirais que jamais je ne fus plus heureux que depuis que, rentré dans le repos, j'ai pu reprendre ma profession première, celle de l'étude assidue et impartiale des choses humaines. Certains esprits pourront ne pas me croire, et ils en auront le droit, comme j'aurai celui de ne pas les croire à mon tour, quand ils affirmeront que c'est avec désintéressement qu'ils professent l'excellence du pouvoir absolu.
Je demande pardon d'avoir quitté les hautes régions de l'histoire, pour entrer un moment dans la région des controverses contemporaines. J'ai voulu, je le répète, en avouant l'opinion qui percera seule dans ce livre, invoquer une excuse pour ma persistance dans des convictions qui remontent aux premières années de ma vie. On reconnaîtra, j'en suis sûr, dans ces derniers volumes, un historien admirateur ardent de Napoléon, ami plus ardent de la France, déplorant que cet homme extraordinaire ait pu tout faire, tout, jusqu'à se perdre, mais lui sachant un gré immense de nous avoir laissé, en nous laissant la gloire, la semence des héros, semence précieuse qui vient de lever encore dans notre pays, et de nous donner les vainqueurs de Sébastopol. Oui, même sans lui, nos soldats, ses élèves, ont été aussi grands, aussi heureux qu'ils le furent jadis avec lui! Puissent-ils l'être toujours, et puissent nos armées, quel que soit le gouvernement qui les dirige, être toujours triomphantes! Le plus grand dédommagement de n'être rien dans son pays, c'est de voir ce pays être dans le monde tout ce qu'il doit être.
Paris, 10 octobre 1855.
A. THIERS.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE-HUITIÈME.
BLOCUS CONTINENTAL.
Situation de l'Empire après le mariage qui unit les cours de France et d'Autriche. — Napoléon veut profiter de la paix pour apaiser les esprits en Europe, et pour terminer en même temps la guerre avec l'Espagne et avec l'Angleterre. — Il se hâte de distribuer à ses alliés les territoires qui lui restent entre le Rhin et la Vistule, afin d'évacuer prochainement l'Allemagne. — Répartition des armées françaises en Illyrie, en Italie, en Westphalie, en Hollande, en Normandie, en Bretagne, dans le triple intérêt du blocus continental, de la guerre d'Espagne, et de l'économie. — Difficultés financières. — Napoléon veut faire supporter à l'Espagne une partie des dépenses dont elle est l'occasion. — Le projet de Napoléon est de forcer les Anglais à la paix par un grand revers dans la Péninsule et par le blocus continental. — État de la question maritime, et rôle difficile des Américains entre l'Angleterre et la France. — Loi américaine de l'embargo, et arrestation de tous les navigateurs de l'Union dans les ports de l'Empire. — Mesures de Napoléon pour fermer à l'Angleterre les rivages du continent. — Ses exigences à l'égard de la Hollande, des villes anséatiques, du Danemark, de la Suède, de la Russie. — Résistance de la Hollande. — Tout en se livrant à ces divers travaux, Napoléon s'occupe de mettre fin aux querelles religieuses. — Faute de quelques cardinaux à l'occasion de son mariage, et rigueurs qui en sont la suite. — Situation du clergé et du Pape. — Efforts pour créer une administration provisoire des églises, et résistance du clergé à cette administration. — Caractère et conduite du cardinal Fesch, du cardinal Maury, et de MM. Duvoisin et Émery. — Établissement que Napoléon destine à la papauté au sein du nouvel empire d'Occident. — Envoi de deux cardinaux à Savone pour négocier avec Pie VII, et, en cas de trop grandes difficultés, projet d'un concile. — Suite des affaires avec la Hollande. — Napoléon veut que la Hollande ferme tout accès au commerce britannique, et qu'elle lui prête plus efficacement le secours de ses forces navales. — Le roi Louis se refuse à tous les moyens qui pourraient assurer ce double résultat. — Ce prince songe un moment à se mettre en révolte contre son frère, et à se jeter dans les bras des Anglais. — Mieux conseillé, il y renonce, et se rend à Paris pour négocier. — Vaines tentatives d'accommodement. — Napoléon n'espérant plus rien ni de la Hollande ni de son frère, est disposé à la réunir à l'Empire, et s'en explique franchement. — Cependant arrêté par le chagrin de son frère, il imagine un plan de négociation secrète avec le cabinet britannique, consistant à proposer à ce dernier de respecter l'indépendance de la Hollande s'il consent à traiter de la paix. — M. Fouché intervient dans ces diverses affaires, et indique M. de Labouchère comme l'intermédiaire le plus propre à remplir une mission à Londres. — Voyage de M. de Labouchère en Angleterre. — Le cabinet britannique ne veut point agiter l'opinion publique par l'ouverture d'une négociation qui ne serait pas sérieuse, et renvoie M. de Labouchère avec la déclaration formelle que toute proposition équivoque restera sans réponse. — La négociation, à demi abandonnée, est reprise secrètement par M. Fouché sans la participation de Napoléon. — Le roi Louis se soumet aux volontés de son frère, et signe un traité en vertu duquel la Hollande cède à la France le Brabant septentrional jusqu'au Wahal, consent à laisser occuper ses côtes par nos troupes, abandonne le jugement des prises à l'autorité française, et s'engage à réunir une flotte au Texel pour le 1er juillet. — Retour du roi Louis en Hollande. — Voyage de Napoléon avec l'Impératrice en Flandre, en Picardie et en Normandie. — Grands travaux d'Anvers. — Napoléon découvre en route que la négociation avec l'Angleterre a été reprise en secret et à son insu par M. Fouché. — Disgrâce et destitution de ce ministre. — Conduite du roi Louis après son retour en Hollande. — Au lieu de chercher à calmer les Hollandais, il les excite par l'expression publique des sentiments les plus exagérés. — Son opposition patente à la livraison des cargaisons américaines, à l'établissement des douanes françaises, à l'occupation de la Nort-Hollande, et à la formation d'une flotte au Texel. — Fâcheux incident d'une insulte faite à l'ambassade française par le peuple d'Amsterdam. — Napoléon, irrité, ordonne au maréchal Oudinot d'entrer à Amsterdam enseignes déployées. — Le roi Louis, après avoir fait de vains efforts pour empêcher l'entrée des troupes françaises dans sa capitale, abdique la couronne en faveur de son fils, et place ce jeune prince sous la régence de la reine Hortense. — À cette nouvelle Napoléon décrète la réunion de la Hollande à l'Empire, et convertit ce royaume en sept départements français. — Ses efforts pour rétablir les finances et la marine de ce pays. — Vaste développement du système continental à la suite de la réunion de la Hollande. — Nouveau régime imaginé pour la circulation des denrées coloniales, et permission de les faire circuler accordée à tous les détenteurs moyennant un droit de 50 pour 100. — Perquisitions ordonnées pour les soumettre à ce droit. — Invitation aux États du continent d'adhérer au nouveau système. — Tous y adhèrent, excepté la Russie. — Immenses saisies en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne. — Terreur inspirée à tous les correspondants de l'Angleterre. — Rétablissement des relations avec l'Amérique à condition que celle-ci interrompra ses relations avec l'Angleterre. — Situation du commerce général à cette époque. — Efficacité et péril des mesures conçues par Napoléon.
Avril 1810. Éclat extérieur de l'Empire français après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Napoléon, vainqueur à Wagram de l'Autriche et des derniers soulèvements de l'Allemagne, enrichi de nouvelles dépouilles territoriales en Gallicie, en Bavière, en Illyrie, prodiguant à ses alliés polonais, allemands, italiens, les provinces enlevées à ses ennemis, ayant poussé encore plus loin vers l'orient son empire déjà si étendu au nord, à l'ouest et au midi, époux sans en être le ravisseur d'une archiduchesse, semblait replacé à ce faîte des grandeurs humaines, duquel ses ennemis avaient espéré et ses amis avaient craint un moment de le voir descendre. Le monde, qui juge des choses par le dehors, était encore une fois ébloui, et avait motif de l'être, car excepté la Russie où d'ailleurs on témoignait à Napoléon beaucoup de déférence, excepté l'Espagne où une vaste insurrection populaire lui disputait les extrémités de la Péninsule, le continent entier se montrait profondément soumis, et l'humilité des peuples comme celle des rois paraissait sans bornes. L'Angleterre seule, protégée par l'Océan, continuait d'échapper à cette prodigieuse domination; et si en France on était fatigué de la guerre maritime, on n'en était ni surpris, ni effrayé, et on se flattait que la mer ne serait pas toujours invincible pour la terre.
Frappé de ce spectacle, le parti royaliste et religieux, de tous le plus lent à s'éclairer et à se soumettre, sentait ses forces défaillir. Il tendait à se rattacher à la dynastie impériale, et beaucoup de ses membres jusqu'ici les plus dédaigneux, les plus médisants, venaient d'accepter des places de cour. Ils répandaient même, soit qu'ils y crussent, soit qu'ils voulussent y chercher une excuse à leur faiblesse, les bruits les plus étranges. Napoléon, suivant eux, allié de Marie-Antoinette depuis son mariage avec Marie-Louise, allait revenir aux errements du passé, réhabiliter glorieusement la mémoire de Louis XVI, écarter les régicides du gouvernement, peut-être même du territoire, et s'entourer enfin de l'ancienne cour. On ajoutait à ces bruits une nouvelle plus singulière, c'est que Moreau, qui était fort populaire parmi les amis des Bourbons, allait être rappelé de l'exil, et élevé à la dignité de maréchal avec le titre de duc de Hohenlinden[2]. Quant aux républicains, il eût été difficile de recueillir quelque chose de leur bouche, car ils semblaient ne plus exister. Quelques-uns d'entre eux survivaient à peine, cachant leurs erreurs et leurs excès dans l'ombre et l'oubli. Mais à leur place surgissait une certaine disposition à l'examen et au blâme, qui présageait dans un temps assez prochain un tout autre état des esprits que celui qui se manifestait alors. Toutefois ces commencements d'indépendance étaient à peine sensibles, et le prestige qui avait longtemps entouré Napoléon paraissait entièrement rétabli.
Dangers cachés sous de brillantes apparences. Pourtant sous des apparences encore éblouissantes, les esprits réfléchis entrevoyaient certaines réalités fâcheuses. Napoléon en épousant une princesse autrichienne avait beaucoup ôté de sa vraisemblance au projet supposé de détrôner les vieilles dynasties, et quelque peu amorti la haine violente qu'il inspirait à l'Autriche; mais il ne l'avait pas dédommagée des pertes qu'elle avait essuyées depuis quinze ans; il n'avait pas consolé la Prusse de ses revers, ni distrait l'Allemagne de sa profonde humiliation. Il avait blessé irrémédiablement la Russie par ses procédés à l'occasion de son mariage, et par le refus loyal mais altier de la convention relative à la Pologne; il lui avait préparé une source de défiances en s'alliant avec l'Autriche; il avait blessé l'Italie en s'appropriant successivement la Toscane, les Légations et Rome; il avait dans la guerre d'Espagne une plaie toujours saignante, dans la haine de l'Angleterre une cause d'hostilités dont on ne voyait pas le terme. De plus, pour parer à ces difficultés de tant d'espèces il fallait entretenir au nord, à l'est, au midi, des armées innombrables, dont la paix du continent allait faire peser l'entretien sur la France seule, et dont le recrutement était devenu pour les familles éplorées une source incessante de douleurs. Napoléon avait enfin dans les querelles avec le Pape non pas encore un schisme, mais un enchaînement de contestations presque inextricable. Toutes ces choses aperçues par les ennemis, qui découvrent le mal parce qu'ils le souhaitent, méconnues par les amis, qui se le cachent parce qu'ils en sont importunés, presque entièrement dévoilées aux esprits sages toujours si rares et si peu écoutés, souvent très-bien discernées par Napoléon lui-même, ne constituaient pas sans doute des dangers insurmontables pour lui, si une modération étrangère à son caractère altier et passionné, si une application patiente et soutenue à terminer certains desseins avant d'en entreprendre de nouveaux, venaient l'aider à résoudre les nombreuses difficultés dans lesquelles il s'était engagé.
Si, par exemple, il s'appliquait à tirer de sa récente union les avantages qu'elle pouvait offrir, en rassurant peu à peu l'Autriche, en lui faisant espérer et en lui restituant, pour prix d'une alliance sincère, les provinces illyriennes dont il n'avait que faire; s'il apaisait l'Allemagne, en l'évacuant entièrement; s'il restreignait, au lieu de les étendre, les adjonctions continuelles au territoire de l'Empire; si en s'appliquant à rendre le blocus continental plus rigoureux il n'en faisait pas un prétexte pour de nouveaux envahissements; s'il portait en Espagne une masse accablante de forces, et la plus grande de toutes les forces, sa personne elle-même; s'il renonçait à toute guerre avant d'avoir fini celle-là; s'il préparait dans la Péninsule de tels échecs à l'Angleterre qu'elle fût contrainte à la paix; s'il savait ménager les croyances religieuses qu'il avait tant flattées à ses débuts, en amenant Pie VII à un arrangement que ce pontife désirait au fond du cœur; si en assurant ainsi au dehors l'établissement de l'Empire par la paix générale, il savait au dedans accorder quelque liberté aux esprits prêts à se réveiller, il était possible de prévenir une grande catastrophe, ou du moins de prolonger l'existence du trop vaste édifice qu'il avait élevé; nous disons prolonger, car, pour l'éterniser, il eût fallu renoncer courageusement à des acquisitions que la nature des choses condamnait, il eût fallu renoncer à avoir des préfets à Rome, à Florence, à Laybach, il eût fallu se restreindre aux Alpes, au Rhin, aux Pyrénées, que l'Europe alors ne songeait plus à nous disputer: et quel magnifique empire que celui qui, même renfermé dans ces limites, aurait compris Gênes, le mont Cenis, le Simplon, Genève, Huningue, Mayence, Wesel, Anvers, Flessingue!
On dirait qu'avant de perdre les hommes, la Providence, en mère indulgente, les avertisse plusieurs fois, et les invite en quelque sorte à réfléchir afin de s'amender! À Eylau, à Baylen, à Essling, la Providence avait clairement indiqué à Napoléon les bornes qu'il ne devait pas essayer de franchir, et en lui accordant la victoire de Wagram après la difficile campagne d'Autriche, en lui donnant une épouse du sang des Césars pour servir de mère à l'héritier du nouvel empire, elle semblait lui accorder un délai pour revenir sur ses pas et pour se sauver! Lui-même, avec sa rare pénétration, en fut frappé, y pensa, voulut en profiter, et depuis son retour à Paris se montra tout occupé du soin de rassurer l'Europe, d'apaiser l'Allemagne, de finir la guerre d'Espagne, de désarmer ou de vaincre l'Angleterre, de ménager les finances de la France, de terminer les querelles religieuses, et de rendre enfin le repos au monde épuisé de fatigue. Malheureusement il mit à résoudre ces difficultés le caractère qu'il avait mis à les créer: au lieu d'en dénouer le nœud il voulut le briser, et dès lors, toujours vaste, son génie ne fut plus heureux, et sembla moins habile.
Politique pacifique de Napoléon après son mariage avec Marie-Louise. L'un de ses premiers actes après son mariage fut d'adresser une circulaire aux agents diplomatiques de l'Empire, pour qu'ils en tirassent la matière de leurs entretiens: «Cette circulaire, écrivait Napoléon au ministre des affaires étrangères chargé de la rédiger, ne sera point imprimée, mais elle servira de langage à mes agents. Vous y direz qu'un des principaux moyens dont se servent les Anglais pour rallumer la guerre du continent, c'est de supposer qu'il est dans mon intention de détruire les dynasties. Les circonstances m'ayant mis dans le cas de choisir une épouse, j'ai voulu leur ôter le prétexte funeste d'agiter les nations et de semer les discordes qui ont ensanglanté l'Europe. Rien ne m'a paru plus propre à calmer les inquiétudes que de demander en mariage une archiduchesse d'Autriche. Les brillantes et éminentes qualités de l'archiduchesse Marie-Louise, dont il m'avait été particulièrement rendu compte, m'ont mis à même d'agir conformément à ma politique. La demande en ayant été faite et consentie par l'empereur d'Autriche, le prince de Neufchâtel est parti, etc. J'ai été bien aise de cette circonstance pour réunir deux grandes nations, et donner une preuve de mon estime pour la nation autrichienne et les habitants de la ville de Vienne. Vous ajouterez que je désire que leur langage soit conforme aux liens de parenté qui m'unissent à la maison d'Autriche, sans cependant rien dire qui puisse altérer mon intime alliance avec l'empereur de Russie[3].»
Toute la politique de Napoléon en ce moment se trouvait contenue dans ces lignes. S'attacher l'Autriche à laquelle l'unissaient des liens de parenté, sans s'aliéner la Russie sur laquelle il n'avait pas cessé de fonder son système d'alliance, fut pour quelque temps sa principale étude. Il hâta en effet l'évacuation des États autrichiens, il se montra facile dans le payement des contributions de guerre, il consentit à un emprunt que l'Autriche voulait ouvrir à Amsterdam, et le favorisa même par une intervention directe; il écouta complaisamment quelques paroles vagues sur la destination définitive des provinces illyriennes, récemment données à la France, et dont la restitution eût été un beau présent de noces pour la cour de Vienne. Il fit le meilleur accueil à M. de Metternich, que l'empereur François avait envoyé à Paris pour y établir les relations toutes nouvelles qui devaient être la suite du mariage.
Relations avec l'Autriche, et motifs du voyage de M. de Metternich à Paris. M. de Metternich en entrant dans le cabinet autrichien, où il est demeuré près de quarante années, inaugurait une politique très-différente de celle de ses prédécesseurs, celle de la bonne entente avec la France. Afin de la préparer, il voulut venir à Paris, d'abord pour guider les premiers pas de la jeune Impératrice dans une cour dont il connaissait tous les détours; secondement pour s'assurer si le conquérant allait contracter des habitudes plus pacifiques dans les douceurs d'une brillante union, ou bien s'en faire un point de départ pour de nouvelles et plus vastes entreprises. Quelques semaines consacrées à ce double objet n'étaient point un temps perdu, et l'empereur François avait consenti à ce que son futur ministre, avant d'entrer en fonctions, allât remplir à Paris cette dernière et utile mission.
Napoléon, qui avait eu longtemps M. de Metternich auprès de lui, l'accueillit avec empressement, et s'appliqua fort à lui plaire. Il voulait surtout le rendre témoin du bonheur de la jeune Impératrice, afin qu'il pût tranquilliser l'empereur François sur le sort de sa fille. Un jour, en effet, M. de Metternich ayant demandé à voir l'Empereur pendant que celui-ci était chez l'Impératrice, on introduisit immédiatement le ministre autrichien dans l'intérieur du palais. Napoléon, le conduisant dans la chambre même de Marie-Louise, lui dit: Venez voir de vos yeux combien votre jeune archiduchesse est malheureuse, et surtout dans quel effroi continuel elle passe sa vie. Puis le quittant après quelques instants, il ajouta: Je vous laisse avec madame, vous aurez ses confidences, vous entendrez ses plaintes, et vous pourrez les rapporter à l'empereur François!—M. de Metternich surpris, presque embarrassé de tant d'abandon, resta cependant auprès de Marie-Louise, qui parut parfaitement heureuse de son nouvel état, et lui dit avec plus d'esprit qu'elle n'en montrait ordinairement: Probablement on croit à Vienne que j'ai grand'peur de mon redoutable époux. Eh bien, dites à mes anciens compatriotes qu'il a plus peur de moi que je n'ai peur de lui.—En effet, quand Marie-Louise commettait quelque inadvertance fort excusable au milieu d'hommes et de choses qui lui étaient étrangers, Napoléon osait à peine l'en avertir, et lui faisait parvenir par M. de Meneval ou par l'archichancelier les avis qu'il hésitait à lui adresser directement.
La conversation de M. de Metternich avec Marie-Louise avait duré près d'une heure, lorsqu'il entendit frapper à la porte, et vit entrer Napoléon, qui lui dit avec la même gaieté: Eh bien, madame vous a-t-elle tout raconté, vous a-t-elle ouvert son cœur? Y a-t-il grand regret à avoir de ce mariage pour le bonheur de la femme qu'on m'a confiée? Écrivez tout ce que vous avez appris à l'empereur François sans ménagement et sans réticence.—Il emmena ensuite M. de Metternich pour l'entretenir des graves sujets qui naturellement devaient remplir les entretiens de Napoléon et d'un personnage destiné à devenir bientôt le premier ministre de la cour de Vienne. Malheureusement, au milieu de tout ce déploiement de grâces, Napoléon, lorsqu'on arrivait aux affaires sérieuses, lorsqu'il parlait de telle puissance ou de telle autre, de l'avenir et de ses projets, laissait échapper des saillies d'audace, de rancune, d'orgueil, d'ambition, qui épouvantaient celui que pourtant il voulait rassurer. Ainsi ce lion un moment endormi sous la main qui le flattait, se réveillait tout à coup en frémissant, si quelque image inattendue avait excité ses instincts redoutables.
Relations avec la Russie, et premiers symptômes de refroidissement à l'égard de cette puissance. Les relations étaient plus difficiles avec la Russie, qui était blessée de la précipitation que Napoléon avait mise à rompre le mariage un moment projeté avec la grande-duchesse Anne, qui de plus était inquiète de la manière dont il se comporterait envers elle lorsqu'il croirait pouvoir compter sur l'Autriche, et troublée du refus qu'il avait fait de signer la convention relative à la Pologne. Quant au mariage presque aussitôt rompu que proposé, Napoléon avait chargé M. de Caulaincourt de dire à Saint-Pétersbourg que les hésitations de la cour de Russie, mais surtout l'extrême jeunesse de la princesse russe, l'avaient contraint d'accepter l'archiduchesse d'Autriche, qui réunissait toutes les conditions d'âge, de santé, de naissance, de bonne éducation désirables, qu'il en était résulté déjà, et qu'il en résulterait encore des rapports plus affectueux entre les cours de Vienne et de Paris, mais aucun changement dans le système des alliances politiques, que ce système restait le même, qu'il reposait toujours sur l'intime union des deux empires d'Orient et d'Occident; que Napoléon souhaitait les succès des Russes sur les Turcs, et la conclusion de la paix qui devait assurer à l'empereur Alexandre la rive gauche du Danube, c'est-à-dire la Moldavie et la Valachie, conformément aux stipulations secrètes de Tilsit; que, relativement à la Pologne, il était toujours prêt à signer l'engagement de ne favoriser aucune tentative qui tendrait au rétablissement de l'ancien royaume de Pologne, se contentant à cet égard du grand-duché de Varsovie récemment agrandi, mais qu'il ne pouvait prendre l'engagement général, absolu, et trop présomptueux, de ne jamais rétablir la Pologne.—Ceci, disait Napoléon, ne dépend ni de l'empereur Alexandre ni de moi, quelque puissants que nous soyons, mais de Dieu, plus puissant que nous deux. Je puis m'engager à ne pas provoquer, à ne pas seconder les desseins de Dieu, je ne puis promettre de les enchaîner!—Modestie rare, qui lui venait fort en aide cette fois, et dont il usait habilement pour combattre les raisonnements de ses adversaires! Mais comme s'il n'avait jamais pu s'empêcher de faire sentir la pointe de son épée au milieu même des démonstrations les plus amicales, il ajoutait que, tout en désirant beaucoup la continuation de son intimité avec la Russie, il verrait cependant avec peine qu'elle voulût outre-passer la ligne du Danube et demander aux Turcs tout ou partie de la Bulgarie; qu'en retour des concessions faites au czar, en retour de la Finlande récemment adjointe à son territoire, de la Moldavie et de la Valachie qui devaient lui échoir prochainement, il espérait et voulait une persévérante continuation de rigueurs à l'égard de l'Angleterre, la clôture absolue des ports russes, en un mot le fidèle concours qu'on lui avait promis une première fois à Tilsit, une seconde fois à Erfurt, et qu'il avait payé des plus grands sacrifices. Tout cela était dit avec un mélange de courtoisie, d'amitié, de hauteur, qui n'aurait point blessé sans doute une puissance entièrement satisfaite, mais qui ne suffisait pas pour ranimer l'amitié d'un allié déjà sensiblement refroidi.
Soin de l'empereur Alexandre à cacher l'altération de ses sentiments envers Napoléon. M. de Romanzoff à Saint-Pétersbourg, M. de Kourakin à Paris, écoutèrent ces explications avec une apparence de grande satisfaction, car Alexandre, avec un orgueil très-bien entendu, s'il ressentait des déplaisirs ne les voulait pas manifester en ce moment, de peur qu'on ne les attribuât au dépit d'un mariage manqué, mariage du reste qu'il avait peu désiré, et dont il n'avait écouté la proposition que pour être plus sûr d'acquérir la rive gauche du Danube. Aussi pour mieux remplir ses intentions M. de Kourakin, atteint de la goutte le jour de la cérémonie nuptiale, s'était-il fait porter tout couvert d'or, de pierreries et de dentelles, à la chapelle du Louvre, montrant au milieu de douleurs aiguës une joie risible, ne tarissant pas de louanges sur le maintien et la beauté de la nouvelle Impératrice, jusqu'à embarrasser M. de Metternich lui-même, qui, ne sachant plus que répondre aux compliments réitérés du diplomate russe, lui dit: Oui, elle est bien belle, mais elle n'est pas jolie[4].
Toujours ardent à la besogne, Napoléon s'occupa ensuite de terminer les diverses affaires qu'il avait avec l'Allemagne, dans l'intention fort sage de l'évacuer. Distributions territoriales en Allemagne, dans l'intention de l'évacuer. Par le dernier traité de paix, il avait conservé les deux Tyrol, l'allemand et l'italien, qu'on avait achevé de soumettre pendant les négociations d'Altenbourg; il avait acquis Salzbourg et quelques districts sur la droite de l'Inn. Il lui restait de ses conquêtes antérieures la principauté de Bayreuth dans le haut Palatinat, Hanau et Fulde en Franconie, Erfurt et plusieurs autres enclaves en Saxe, Magdebourg en Westphalie, enfin le Hanovre dans le nord de l'Allemagne. Il résolut de distribuer sur-le-champ ces divers territoires, et, après avoir exigé une partie de leur valeur en argent ou en dotations au profit de ses généraux, de retirer successivement ses troupes, sauf celles qui seraient nécessaires pour garder le nouveau royaume de Westphalie. Quoiqu'il fût regrettable de demeurer en Westphalie, en présence des haines allemandes, et des inquiétudes européennes qu'il aurait fallu s'attacher à calmer le plus tôt possible, c'était déjà cependant un utile changement, après avoir disposé de tous les territoires qui restaient à donner, de ramener cent ou deux cent mille hommes en deçà du Rhin, et de ne laisser de troupes françaises qu'auprès d'une royauté française, ou sur le littoral des villes anséatiques, que celles-ci n'étaient ni capables ni empressées de fermer au commerce britannique.
Territoires concédés à la Bavière, au Wurtemberg et à Baden. Napoléon, comme il était naturel, transmit à la Bavière tout ce qu'il avait acquis sur l'Inn et dans la haute Autriche. Il n'en pouvait faire un usage plus convenable et mieux entendu. Il lui abandonna l'Innviertel, Salzbourg, le Tyrol allemand, et une partie du Tyrol italien. Mais il réserva au royaume d'Italie la partie du Tyrol italien qui était nécessaire à la bonne délimitation de ce royaume. Il accorda en outre à la Bavière la principauté de Ratisbonne, qu'il enleva au prince primat (lequel devait, ainsi qu'on va le voir, être doté autrement), enfin la principauté de Bayreuth, jadis conquise sur la Prusse. Il y avait là de quoi dédommager largement la Bavière de ses efforts et de ses dépenses pendant la dernière guerre. Napoléon pouvait même, sans diminuer beaucoup la valeur de ce dédommagement, lui demander encore d'abandonner 150,000 âmes de population au Wurtemberg, qui en céderait 25,000 à Baden et 15,000 à Darmstadt. Moyennant ces divers échanges, les territoires de ces alliés devaient être suffisamment agrandis et plus convenablement limités. Ulm devait échoir au Wurtemberg, tandis que Ratisbonne et Bayreuth seraient transférés à la Bavière.
Napoléon exigea, bien entendu, que pour prix de ces concessions de territoire on ne lui demandât rien pour les consommations de ses armées pendant leur séjour dans les pays de la Bavière, du Wurtemberg, de Baden. C'était le maréchal Davout, dont l'esprit d'ordre et la probité offraient toutes garanties, qui était chargé de diriger l'évacuation. Ce maréchal avait fait successivement passer les troupes françaises de Vienne à Salzbourg, de Salzbourg à Ulm, d'Ulm en Westphalie, et ce qu'elles avaient consommé pendant cette marche rétrograde de plusieurs mois se trouvait acquitté. Napoléon exigea de la Bavière qu'elle ratifiât les donations accordées aux officiers français de tous grades, dans les provinces cédées, à moins qu'elle ne préférât les racheter à des taux déterminés. Il voulut en outre qu'elle versât une somme de 30 millions, payable en bons à longue échéance, afin de dédommager le trésor extraordinaire des charges que cette campagne avait fait peser sur lui. Même à ces conditions le lot de la Bavière était fort beau, et de beaucoup supérieur à ses sacrifices. Napoléon recommanda à la Bavière, en lui assurant de nouveau le Tyrol, de donner à ce pays une constitution qui pût le satisfaire, de même qu'en cédant à Baden diverses parties du Palatinat, il exigea des traitements convenables pour les catholiques, car il est remarquable que chez lui, lorsque les passions n'égaraient plus le conquérant, l'homme d'État sage et humain reparaissait sur-le-champ.
Nouvelle dotation accordée au prince primat, et réversibilité de cette dotation réservée au prince Eugène. Nos alliés de l'Allemagne méridionale étant satisfaits et leurs territoires évacués, Napoléon s'occupa du centre et du nord de cette contrée. Il fallait fixer le sort du prince primat, ancien électeur et archevêque de Mayence, devenu chancelier et président de la Confédération du Rhin, et dont la dotation reposait partie sur la principauté de Ratisbonne qui avait été récemment accordée à la Bavière, partie sur l'octroi de navigation du Rhin qui offrait un revenu variable pour le présent, et sujet à bien des vicissitudes pour l'avenir. Napoléon, qui voulait bien traiter ce prince dévoué à ses volontés, disposa en sa faveur des principautés de Fulde et de Hanau restées entre ses mains, à condition qu'il céderait quelques portions de territoire aux duchés de Hanau et de Hesse-Darmstadt, Ratisbonne à la Bavière, et l'octroi du Rhin au trésor extraordinaire. Cet octroi devait concourir à former la dotation des principautés d'Essling, de Wagram, d'Eckmühl, attribuées aux maréchaux Masséna, Berthier, Davout, en récompense de leurs services dans la dernière guerre.
Napoléon trouva dans cette disposition un nouvel avantage, ce fut celui d'assurer l'avenir du prince Eugène, resté sans dotation princière par suite du mariage avec Marie-Louise. Il n'y avait plus en effet d'espérance d'adoption en faveur du vice-roi depuis que tout faisait présager que Napoléon aurait des enfants. En outre la séparation du royaume d'Italie d'avec l'Empire français n'entrait pas dans les vues de Napoléon, et tout au plus admettait-il que l'héritier direct de l'Empire fût passagèrement vice-roi d'Italie, sous la suzeraineté de l'Empereur, pendant qu'il ne serait qu'héritier présomptif. Dans toutes ces suppositions, le prince Eugène, doté pour sa vie de la vice-royauté d'Italie, n'avait rien à transmettre à sa descendance. Ce prince doux et soumis, tout en commettant des fautes à Sacile, avait cependant acquis de véritables titres militaires pendant la dernière campagne; il était cher à Napoléon, qui voulait d'autant moins le maltraiter qu'il venait déjà de lui causer une vive peine en répudiant sa mère l'impératrice Joséphine. La princesse Auguste de Bavière, devenue épouse du vice-roi, princesse digne de son rang et douée d'une remarquable force de caractère, aborda résolûment Napoléon, lui rappela les devoirs qu'il avait contractés envers elle, en allant la chercher sur l'un des plus vieux trônes de l'Europe, pour la donner à un époux sans naissance princière et sans patrimoine, et lui fit sentir combien il lui devait de ne pas la laisser, au milieu de ce perpétuel remaniement des couronnes, sans dotation pour ses enfants. Napoléon, touché des remontrances de la princesse, du chagrin secret du prince Eugène, leur accorda la réversibilité de la nouvelle dotation qu'il venait de créer en faveur du prince primat, sous le titre de principauté de Francfort. À cette belle dotation se trouvait jointe une charge importante, celle de président de la Confédération du Rhin, à la condition, bien entendu, que tout cet édifice durât, supposition qu'il faut toujours admettre quand on rapporte les faits de cette époque pour apprécier les choses à leur juste valeur. Du reste la faible santé du prince primat ne devait pas condamner la famille du prince Eugène à une longue attente.
Arrangements territoriaux et financiers avec le roi Jérôme. Dans le désir qu'il éprouvait de hâter la distribution et l'évacuation des territoires allemands, Napoléon s'occupa ensuite de régler avec le roi Jérôme diverses contestations territoriales et financières encore pendantes, et fort désagréables pour les deux frères. Le roi Jérôme n'avait point satisfait Napoléon pendant la guerre qui venait de finir, non pas que lorsqu'il avait paru au feu il s'y fût montré faible, loin de là; mais il était entré tard en campagne, il avait dans son administration plus accordé aux dépenses de luxe qu'aux dépenses d'utilité; il ne gouvernait pas son royaume de manière à plaire aux Allemands, et il avait laissé susciter aux donataires français qui avaient reçu des dotations territoriales en Westphalie, des contrariétés que, dans son zèle pour le sort de ses soldats, Napoléon n'entendait pas souffrir. Pourtant ne voyant parmi ses frères que le roi Jérôme qui fût vraiment militaire, l'ayant toujours trouvé soumis et dévoué, il continuait à être indulgent à son égard, tout en le traitant quelquefois, comme les autres membres de sa famille, avec une extrême dureté.
Il résolut de lui céder définitivement Magdebourg, et de plus le Hanovre, qui formait en Allemagne un vaste et beau territoire resté en suspens. Ce n'était pas ajouter beaucoup à la difficulté de la paix avec l'Angleterre, car si depuis plusieurs années cette puissance s'était habituée à considérer les îles Ioniennes, Malte, le Cap, et plusieurs autres conquêtes, comme des propriétés anglaises, bien qu'aucun traité général ne les lui eût définitivement attribués, elle semblait avoir contracté aussi une sorte d'habitude d'esprit à l'égard du Hanovre, et ne plus le regarder comme anglais. La famille royale, il est vrai, y tenait toujours comme à son patrimoine personnel; mais on eût dit que la nation envisageait cette perte comme un soulagement. Pour prix de cette cession, le roi Jérôme dut prendre pour toute la durée de la guerre l'engagement de solder une armée de 18,500 hommes de troupes françaises, destinées à résider en Westphalie. Il dut en outre payer en bons portant intérêt, et remboursables en quelques années, les contributions extraordinaires de guerre non acquittées par le Hanovre, et reconnaître toutes les donations faites sur ce pays aux militaires français, lesquelles montaient à près de onze millions de revenu. Moyennant ces conditions, le roi Jérôme fut déclaré souverain de la Hesse, de la Westphalie, du Hanovre, eut Cassel pour capitale, Magdebourg pour citadelle, et devint après le roi de Prusse le premier des souverains germaniques.
Ces arrangements terminés, il ne restait en notre possession que la ville d'Erfurt avec quelques enclaves destinées au roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, après quoi l'état de l'Allemagne devait être définitivement constitué pour une durée de temps qui serait celle de l'Empire français lui-même.
Mesures arrêtées pour obliger la Prusse à solder ses dettes envers la France. Dans les arrangements qui précèdent, l'entretien d'un corps de troupes françaises formait, comme on vient de le voir, le prix assigné à la cession du Hanovre. Cette condition n'était pas d'accord avec la pensée que Napoléon avait conçue d'évacuer l'Allemagne, pour y apaiser les haines nationales, mais deux motifs l'empêchaient en ce moment de persister entièrement dans ce sage dessein: c'étaient l'état de la Prusse d'abord, et ensuite l'exécution des décrets de Berlin et de Milan, qui constituaient ce qu'on appelle le blocus continental. La Prusse s'était conduite en puissance à la fois malheureuse et inconséquente, car rien ne rend plus inconséquent que l'agitation du malheur. Tout en protestant de sa soumission aux dures conditions souscrites à Tilsit, tout en affectant une grande résignation, tout en montrant un extrême empressement à réprimer la révolte du partisan Schill, elle avait au fond du cœur complétement partagé les sentiments du patriotique insurgé qu'elle faisait poursuivre, et un moment nourri et laissé voir l'espérance d'être délivrée du joug qui pesait sur l'Allemagne. Rien n'était plus naturel, et, ajoutons, plus légitime, car il faut savoir approuver partout la haine de l'étranger, même quand on est cet étranger détesté. Malheureusement pour elle, la Prusse avait joint à ces sentiments bien naturels d'assez graves imprudences. Elle avait recruté ses régiments, acheté des chevaux, opéré certains rassemblements de troupes, sous prétexte de préparer le contingent promis à la France. Un pareil prétexte ne pouvait tromper un esprit aussi pénétrant que celui de Napoléon, et de plus il en avait coûté beaucoup aux finances prussiennes. Il était résulté de cette conduite de la Prusse, outre de fâcheux symptômes de ses dispositions secrètes, un grand retard dans l'acquittement des contributions qu'elle nous devait encore, car, à peine la guerre de 1809 commencée, elle avait laissé protester 22 millions de lettres de change souscrites au profit du trésor extraordinaire. Napoléon n'avait rien témoigné d'abord, mais après la paix de Vienne il avait réclamé avec la vigueur qui lui était ordinaire, et avec un ton tellement péremptoire, qu'il était devenu impossible de désobéir. Bien que la cour de Prusse s'obstinât à demeurer à Kœnigsberg par tristesse et par calcul, elle n'en était pas moins sous la main de Napoléon, et si elle ne payait pas tout, il fallait au moins qu'elle payât quelque chose.—Vous avez encore manqué l'occasion, lui disait Napoléon, de vous relever, en montrant à propos votre bonne foi à la France. Si vous aviez su prévoir que la dernière levée de boucliers de l'Autriche ne pouvait la conduire qu'à des défaites et à de nouvelles pertes de territoire, vous auriez dû, sans augmenter vos troupes, sans accroître vos dépenses, vous unir à moi, me donner le contingent de quinze mille hommes que vous étiez engagée à me fournir, faire honneur à votre signature, payer vos 22 millions de lettres de change, et me prouver que vous reveniez franchement à la politique qui aurait toujours dû être la vôtre, celle de l'alliance française. Probablement alors je vous aurais tenue quitte du reste de vos contributions, et je vous aurais relevée, agrandie, replacée bien près du degré de grandeur d'où vous êtes descendue. Peut-être Magdebourg, peut-être le Hanovre auraient récompensé ce retour à de meilleurs sentiments. Mais au lieu de me seconder vous m'avez menacé, au lieu de dépenser pour me payer, vous avez dépensé pour armer contre moi: je suis victorieux, il faut expier vos fautes, non par de nouvelles pertes de territoire, mais par l'acquittement au moins de vos engagements. Vous m'obligez, en différant de vous acquitter, à laisser des garnisons dans les places de l'Oder, et pour soutenir ces garnisons de l'Oder à entretenir des troupes sur l'Elbe. Cette occupation m'expose à des dépenses, et, ce que je regrette bien plus, à des démonstrations militaires au sein de l'Allemagne, qui contrarient mes vues politiques. Vous empêchez donc le calme de renaître dans les esprits, et vous me causez ainsi autant de dommage moral que de dommage matériel. Il faut que cet état de choses finisse, finisse d'ici à un an, ou je me payerai de mes mains, je prendrai une de vos provinces, la Silésie peut-être, et je la donnerai à qui me payera.—
Tel était le langage tenu sérieusement à la Prusse, et que Napoléon accompagna de comptes détaillés dont il demandait l'acquittement. La Prusse, même depuis la réduction de sa dette, était restée débitrice de 86 millions. Napoléon exigea qu'elle les fournît à raison de 4 millions par mois, ce qui, en un an, devait produire 48 millions. Restaient 38 millions, dont Napoléon entendait être payé au moyen d'un emprunt de pareille somme qui devait être contracté en Hollande. Il se chargeait pour la Prusse de faire remplir cet emprunt par les Hollandais, en employant divers moyens à sa disposition. La Prusse épouvantée avait promis tout ce qu'il avait voulu, mais toujours avec l'arrière-pensée d'éluder l'exécution de ses engagements.
Napoléon sentant bien que s'il abandonnait les places de l'Oder, Glogau, Custrin, Stettin, retenues à titre de gages, sa créance ne lui serait point payée, résolut de continuer à les occuper par des garnisons composées de troupes françaises et polonaises. Les troupes polonaises, aguerries à notre école, étaient devenues excellentes, et elles avaient toujours été dévouées. Quoique appartenant nominalement au roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, elles se trouvaient en réalité à la disposition de la France. Occupation militaire des places de Glogau, Custrin, Stettin, Dantzig, et motifs de cette occupation. Les places de Glogau, Custrin, Stettin, reçurent chacune un régiment saxon-polonais. L'artillerie et le génie de ces places furent composés avec des troupes françaises, et comme ces armes ne formaient pas le cinquième de l'effectif, les garnisons ne semblaient pas être françaises. Napoléon fit davantage pour Stettin, qui avait plus d'importance, et qui touchait à la mer Baltique; il y ajouta un régiment d'infanterie emprunté au corps du maréchal Davout. Dantzig était devenue une sorte de ville anséatique, dotée d'une indépendance fictive, et destinée par les traités, quand la guerre maritime l'exigerait, à recevoir garnison française. Sous le prétexte, très-spécieux et assez fondé, que les Anglais pourraient être tentés d'occuper une ville précieuse par son port, par sa situation sur la Vistule, par son étendue, il y établit une garnison semblable à celles de l'Oder, mais plus forte. Outre le général Rapp qui en fut nommé gouverneur, Napoléon y plaça deux régiments polonais, deux régiments français, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, plus les troupes d'artillerie et du génie, qui furent également françaises comme à Stettin, Custrin et Glogau. Ce fut donc en réalité une force française, qui, sous une apparence polonaise, occupa ces places importantes, au moyen desquelles Napoléon était maître en pleine paix de l'Oder et de la Vistule.
Ces occupations militaires étaient sans doute en contradiction avec le système d'apaisement, qui constituait pour le moment la politique de Napoléon; mais elles étaient un moyen de contenir la Prusse, d'en exiger le payement de ce qu'elle nous devait, et elles préparaient une base d'opération formidable contre la Russie, si jamais la guerre recommençait avec cette puissance, de manière que, tout en projetant la paix, Napoléon ne pouvait s'empêcher de prévoir et de préparer la guerre. Au surplus les dettes de la Prusse, la présence menaçante des Anglais dans la Baltique, la nécessité d'occuper le littoral de cette mer pour veiller à l'exécution des lois du blocus, expliquaient suffisamment la présence des troupes françaises, et empêchaient que le bien produit par l'évacuation du reste de l'Allemagne ne fût entièrement perdu.
Il fallait d'ailleurs non-seulement appuyer les garnisons laissées sur la Vistule et sur l'Oder, mais obliger les villes anséatiques à renoncer au commerce britannique, et y contraindre la Hollande elle-même, qui ne se prêtait pas plus au blocus continental que si elle avait été régie par un prince allemand, ou par un prince anglais. Lors même que les gouvernements étaient de bonne foi, les peuples n'entrant pas facilement dans les vues qui avaient inspiré l'idée du blocus continental, se livraient à une contrebande qu'on avait la plus grande peine à empêcher, tout en y apportant une extrême rigueur. Ce qui se passait en Hollande, devenue une monarchie française, et où cependant le commerce anglais était fort peu gêné, prouvait assez la difficulté de l'entreprise. Napoléon était décidé à mettre la main à l'exécution du blocus continental, maintenant surtout qu'il avait du loisir et des troupes disponibles, et à faire en personne ce genre de guerre, certainement l'un des plus efficaces qu'il pût employer contre l'Angleterre. Toutes les puissances liées par traité à cette partie de sa politique ne pouvaient donc pas raisonnablement s'opposer à ce qu'il eût des troupes à Hambourg, Brême, Embden, comme il en avait déjà à Stettin et à Dantzig.
Habile répartition des troupes françaises, dans le triple intérêt de l'économie, du blocus continental, et de la guerre d'Espagne. La plus large part possible ayant été faite à la politique d'évacuation, Napoléon distribua ses troupes avec une profonde habileté, dans les vues diverses de soulager l'Allemagne, d'appuyer ses garnisons de la Vistule et de l'Oder, d'occuper les côtes de la Baltique, de la mer du Nord et de la Hollande, de recommencer les rassemblements du camp de Boulogne, d'expédier des renforts considérables en Espagne, et enfin d'obtenir les économies dont ses finances avaient un urgent besoin. Il avait renvoyé à Laybach l'armée de Dalmatie, qui était venue de Zara à Vienne sous la conduite du maréchal Marmont, et il décida qu'elle serait entretenue par les provinces illyriennes, qui devaient produire annuellement environ 12 ou 13 millions, sans compter une somme de 6 à 7 millions en domaines aliénables. Il avait renvoyé l'armée d'Italie dans les plaines du Frioul, de la Vénétie et de la Lombardie, où elle avait toujours été entretenue par le trésor français, moyennant un subside annuel de 30 millions fourni par l'Italie, porté tous les ans en recettes au budget de l'Empire, et ne représentant du reste qu'une partie de la dépense. Il avait successivement fait refluer vers l'Espagne tous les renforts qui avaient été d'abord dirigés sur le Danube, pendant les négociations qui devaient mettre fin à la guerre d'Autriche. Il restait les trois corps des maréchaux Davout, Masséna, Oudinot, qui constituaient la force de la grande armée à Ratisbonne, Essling et Wagram. Ramenés successivement de la basse Autriche en Bavière, en Souabe, ils avaient vécu pendant le trajet sur les provinces destinées aux monarques alliés, où leur écot se trouvait payé d'avance en beaux territoires cédés à ces monarques. Napoléon adopta définitivement la distribution suivante. Le corps du maréchal Oudinot, qui se composait d'une division de vieux régiments, sous le brave général Saint-Hilaire tué à Essling, et de deux divisions de quatrièmes bataillons, fut dissous et réparti sur les côtes de France. Les régiments de la division Saint-Hilaire furent partagés entre Cherbourg, Saint-Malo, Brest, afin de menacer l'Angleterre. Les deux divisions de quatrièmes bataillons, qui appartenaient à des régiments faisant la guerre en Espagne, furent placées sur les côtes de Rochefort à Bordeaux pour se porter sur les Pyrénées, si le supplément de cent mille hommes qu'on venait d'y envoyer ne suffisait pas. Le corps du maréchal Masséna, composé des vieilles divisions Molitor, Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr, plus vaillantes que nombreuses, passa de Souabe en Franconie, et descendit le Rhin pour occuper le camp de Boulogne, le Brabant et les frontières de la Hollande. De ces quatre divisions la principale fut placée à Embden, pour former liaison avec les villes anséatiques.
Rôle assigné au corps du maréchal Davout, dans l'exécution des lois du blocus continental. C'était le corps du maréchal Davout, le plus beau, le plus solide, le plus fortement organisé, qui devait fournir les troupes d'occupation pour le nord de l'Allemagne. Napoléon avait eu plusieurs raisons pour se déterminer à ce choix. Il voulait en faisant toujours vivre ce corps dans les contrées septentrionales, lui conserver son tempérament vigoureux, ses mœurs guerrières, et lui inspirer presque l'oubli du sol natal. De plus, les troupes dont il se composait, sages et probes comme leur chef, convenaient à un genre de service qui exposait ceux qui en étaient chargés à une dangereuse corruption, car les contrebandiers pour violer le blocus ne ménageaient pas les sacrifices. Enfin s'il devenait indispensable un jour de donner encore un coup de bélier au grand empire du Nord, l'invincible troisième corps serait la tête du bélier, car, il faut malheureusement le répéter, Napoléon au milieu de projets de paix sincères, nourrissait cependant, par prévoyance soit de lui-même soit des autres, des pensées de guerre qui devaient faire avorter tôt ou tard ses résolutions les plus pacifiques.
Les trois divisions Morand, Friant, Gudin, bien que leur organisation fût à peu près parfaite, subirent encore quelques remaniements. On les compléta avec un des régiments de la division Saint-Hilaire, et on les porta toutes à cinq régiments d'infanterie de quatre bataillons chacun, sans compter les troupes d'artillerie, qui servaient plus de quatre-vingts bouches à feu. Il leur fut adjoint la division de cuirassiers du général Bruyère, la division de cavalerie légère du général Jacquinot, et un vaste parc de siége. La dépense de ce superbe corps d'armée fut répartie entre le royaume de Westphalie, les villes anséatiques et les places retenues en gage. Le général Gudin dut garder le Hanovre, le général Morand les villes anséatiques, le général Friant Magdebourg et l'Elbe. Le maréchal Davout, résidant à Hambourg, devait, pendant que ses collègues iraient jouir du repos de la paix, s'occuper sous le rude climat du Nord de l'éducation des troupes, et de la rigoureuse application des lois du blocus.
Les divisions de grosse cavalerie qui avaient habituellement servi auprès du maréchal Davout, rentrèrent en France, à l'exception de la division Bruyère, laissée dans le Nord. Les cuirassiers Espagne, devenus cuirassiers de Padoue, furent mis sur le pied de paix, et cantonnés en Normandie, où abondaient les fourrages. Les carabiniers et les cuirassiers, anciennement Saint-Germain, furent répandus en Lorraine, en Alsace. Mesures pour diminuer la dépense des nombreuses troupes que Napoléon garde sur pied. Les hommes hors de service rentrèrent dans leurs foyers avec des récompenses. Les jeunes soldats, dont l'éducation était à peine achevée, furent reconduits au dépôt, pour être bientôt dirigés dans des cadres de marche vers la Péninsule. Les régiments de cavalerie furent ainsi ramenés de l'effectif moyen de 1000 cavaliers, auquel Napoléon avait voulu les porter, à celui d'environ 600. On suspendit les marchés pour les remontes, et ceux que des engagements pris ne permettaient pas de rompre, servirent à fournir des chevaux à l'Espagne. Les chevaux d'artillerie, toujours si coûteux à nourrir, furent envoyés, partie en Illyrie où ils vivaient aux dépens d'une province conquise, partie en Alsace et en Lorraine où l'on avait le projet de les confier aux paysans (essai que Napoléon, en quête d'économies, venait d'imaginer), partie en Espagne où il fallait traîner de vastes parcs de siége afin de prendre les places. Enfin les états-majors inutiles furent dissous, et on ne conserva entier que celui du corps de Davout, seul maintenu, comme on vient de le dire, sur le pied de guerre.
Napoléon, pour procurer un peu de repos à la population de l'Empire, et lui faire sentir les douceurs de la paix, avait résolu de ne pas lever de conscription en 1810. Il comptait y trouver une double économie, par la réduction de l'effectif, et par la suppression pour cette année des dépenses de premier équipement. Il avait projeté, indépendamment de la garde qu'il voulait diriger tout entière vers les Pyrénées, d'envoyer en Espagne un renfort de cent mille hommes, suivi bientôt d'une réserve de trente mille. Renforts destinés à l'Espagne. Les levées de l'année précédente et de l'année actuelle pouvaient suffire à ce double envoi. On a vu que les demi-brigades provisoires, formées de quatrièmes et de cinquièmes bataillons, acheminées d'abord vers la Souabe, la Franconie et la Flandre, et reportées ensuite vers l'Espagne, avaient été dirigées définitivement sur les Pyrénées. Napoléon les remplit de tout ce qui était disponible dans les dépôts, afin que les cadres arrivassent bien complets dans la Péninsule. Il prit dans la grosse cavalerie les hommes qui n'avaient pas fait campagne pour accroître le 13e de cuirassiers qui servait en Aragon. Il prit en outre tous ceux qui étaient disponibles dans les dépôts de la cavalerie légère pour recruter les douze régiments de chasseurs et de hussards restés en Espagne. Il avait pendant la campagne d'Autriche distrait des vingt-quatre régiments composant l'arme des dragons, les troisièmes et quatrièmes escadrons, afin de les conduire en formations provisoires sur le Danube. La paix conclue, il les renvoya vers les Pyrénées, en versant dans leurs cadres tous les conscrits des dernières levées qui étaient propres à servir dans cette arme. De cette manière tous les dragons furent rendus à l'Espagne.
Par ces divers moyens, dans l'emploi desquels il excellait, Napoléon, tout en conservant au nord un fort noyau d'armée, en enveloppant les villes anséatiques et la Hollande d'un réseau de troupes d'observation, avait allégé autant que possible la dépense de ses armements, et acheminé sur la Péninsule toutes ses forces disponibles. C'était, selon lui, à l'Espagne à payer la guerre dont elle était le théâtre et la cause. Napoléon avait conçu de cette guerre, de tout ce qu'elle lui coûtait, une humeur qui retombait non-seulement sur le pays, mais sur son frère lui-même. Joseph, toujours humilié de l'état de sujétion dans lequel il vivait, mécontent des généraux français, de leur arrogance envers lui, de leurs excès envers les Espagnols, affectant de croire, ou croyant même que si on le laissait conduire à son gré la pacification de l'Espagne, il ferait plus par la persuasion que Napoléon par la force brutale, avait fini par devenir suspect à celui-ci, et par s'attirer de vertes réprimandes. Napoléon, irrité de dépenses immenses qui n'empêchaient pas nos armées de manquer de tout, écrivit à Joseph et lui fit écrire par ses ministres les lettres les plus dures et les plus péremptoires.—«À l'impossible, disait-il, nul n'est tenu. Le revenu entier de la France ne suffirait pas aux dépenses de l'armée d'Espagne si je n'y mettais un terme. Mon empire s'épuise d'hommes et d'argent, et il y a urgence à m'arrêter. La dernière guerre d'Autriche m'a coûté plus qu'elle ne m'a rapporté; l'expédition de Walcheren a fait sortir de mon trésor des sommes considérables, et si je persiste mes finances auront bientôt succombé. Il faut donc qu'en Espagne la guerre nourrisse la guerre, et que le roi fournisse aux principales dépenses du génie, de l'artillerie, des remontes, des hôpitaux et de la nourriture des troupes. Tout ce que je puis faire, c'est d'envoyer pour la solde un supplément de deux millions par mois. Je ne puis rien au delà. L'Espagne est très-riche et peut payer les dépenses qu'elle coûte. Le roi trouve bien à doter à Madrid des favoris auxquels il ne doit rien, qu'il songe à nourrir mes soldats auxquels il doit sa couronne. S'il ne le peut pas, je m'emparerai de l'administration des provinces espagnoles, je les ferai administrer par mes généraux, et je saurai bien en tirer les ressources nécessaires, comme j'ai su le faire dans tous les pays conquis où mes troupes ont séjourné. Qu'on se conduise d'après ces données, car ma volonté, ajoutait-il, est irrévocable, et elle est irrévocable parce qu'elle est fondée sur des nécessités invincibles[5].»
État des finances de l'Empire en 1810. Napoléon avait raison de s'inquiéter de ses finances, car pour conserver bien organisées et bien entretenues les armées nombreuses qui lui servaient à contenir l'Europe de la Vistule au Tage, du détroit de Calais aux bords de la Save, il lui fallait autant d'argent qu'il lui fallait d'hommes, et en persévérant dans sa marche actuelle, il s'exposait à épuiser son trésor autant que sa population. En effet, d'après le produit des impôts existants, qu'on ne pouvait augmenter sans les rendre onéreux, il était obligé de se renfermer dans un chiffre de 740 millions de dépenses, lequel avec 40 millions consacrés au service départemental, et 120 de frais de perception, composait approximativement un total de 900 millions, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois. Tous les ans il dépassait ce total de 30 à 40 millions quand il ne faisait pas la guerre, de 80 ou 100 quand il la faisait. La dernière campagne d'Autriche avait même coûté fort au delà de cette somme, et c'était toujours le trésor de l'armée (qualifié désormais du titre de trésor extraordinaire) qui avait dû y suffire. Or, quoique considérable, ce trésor se trouvait déjà fort amoindri, car il était la caisse où Napoléon puisait tantôt pour récompenser ses soldats, tantôt pour achever les grands monuments de la capitale et les canaux, tantôt pour secourir les villes obérées ou les populations souffrantes. Ce trésor, comme il a été dit précédemment, était réduit à 292 millions au moment de la guerre d'Autriche. Cette guerre l'avait accru de 170 millions[6], la vente des laines d'Espagne de 10 autres millions, une cession du trésor sur le mont Napoléon de 10 encore, ce qui l'avait reporté à 482 millions. Napoléon lui avait emprunté 84 millions pour la guerre d'Autriche, 28 pour le Louvre et divers monuments, 12 pour dotations, 4 pour quelques dépenses extraordinaires de la couronne, ce qui le ramenait à 354 millions.
Il faut ajouter que cette somme n'était pas entièrement liquide, car elle comprenait un grand nombre de créances sur les États vaincus, notamment une créance de 86 millions sur la Prusse, que Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, avait beaucoup de peine à se faire payer. Les 84 millions empruntés à ce trésor pour la campagne d'Autriche ne représentaient pas tout l'excédant de dépense que cette guerre avait coûté, il s'en fallait, car sur les lieux mêmes les troupes avaient fait des consommations considérables non portées en compte, et le budget de l'État, dans lequel 350 millions étaient consacrés aux frais ordinaires de la guerre, avait dû fournir en outre un excédant de 46 millions, ce qui composait un total de 480 millions pour la campagne, sans les consommations locales.
Il fallait donc ménager ce trésor extraordinaire qui avait reçu des cinq guerres dont il était le produit 805 millions, et qui était déjà réduit à 354 par les dépenses de ces mêmes guerres. Aussi Napoléon avait-il la résolution bien prise de ne pas y puiser tous les ans. En 1810 comme en 1809, il avait présenté au Corps législatif, assemblé fort obscurément, un budget limité provisoirement à 740 millions de dépenses générales, à 40 millions de dépenses départementales mentionnées pour mémoire, à 120 millions connus, mais non mentionnés, de frais de perception, formant le total de 900 millions de dépenses prévues, et toujours dépassées, même sous un maître absolu et fort ordonné dans ses comptes. Napoléon savait bien qu'avec les armées qu'il entretenait en Illyrie, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en Espagne, quoiqu'une partie de ces armées vécussent aux dépens des pays occupés, la somme de 350 millions, accordée aux deux ministères de la guerre, serait certainement insuffisante. Il se doutait qu'un excédant de 30 ou 40 millions, peut-être 50, viendrait troubler l'équilibre fictif de ses revenus et de ses dépenses de paix, et il avait préparé plus d'une ressource pour y faire face, sans toucher au trésor extraordinaire. Ces ressources se composaient d'abord des biens des grandes familles espagnoles poursuivies comme coupables de haute trahison, et possédant près de 200 millions de patrimoine, et ensuite des nombreuses saisies qu'il exécutait ou sollicitait contre les faux neutres qui s'étaient introduits dans tous les ports soit de l'Empire, soit des pays alliés. Ces saisies pouvaient également s'élever à plusieurs centaines de millions. Napoléon se flattait donc, en observant un ordre sévère dans ses dépenses, de pouvoir suffire aux vastes armements que la situation de l'Europe pacifiée mais non résignée, que la guerre d'Espagne mieux conduite mais non terminée, l'obligeaient à maintenir.
Napoléon, pour contraindre l'Angleterre à la paix, veut diriger en personne la guerre d'Espagne et amener le blocus continental au dernier degré de rigueur. On peut, d'après ce qui précède, se former déjà une idée des projets que Napoléon avait conçus pour achever enfin sa longue lutte avec l'Europe. Tandis que ses troupes, tout en évacuant l'Allemagne, tenaient cependant le nord du continent en respect, et en gardaient les côtes contre le commerce britannique, il voulait porter vers la Péninsule les jeunes recrues que la guerre d'Autriche ne réclamait plus, et qui, versées dans les vieux cadres de l'armée d'Espagne, devaient les compléter et les rajeunir. Il venait d'y joindre sa propre garde qu'il avait mise en route dès le printemps de 1810, après lui avoir donné quelques mois de repos, et il se proposait de se transporter lui-même au sein de la Péninsule, d'y réunir 100 mille hommes dans sa main, d'y pousser les Anglais à la mer, et en leur faisant essuyer un grand désastre, de faire pencher la balance dans le parlement britannique en faveur du parti qui voulait la paix.
Moyens de rendre efficace le blocus continental. À ce moyen énergique d'un grand échec infligé à l'armée anglaise, Napoléon, pour obtenir la paix, projetait d'en ajouter un autre non moins efficace, c'était de rendre sérieux enfin le blocus continental, qui n'avait été exécuté avec rigueur que dans les ports de la vieille France, qui ne l'avait presque pas été dans ceux de la France nouvelle, comme la Belgique, et nullement dans les États parents ou alliés, comme la Hollande, le Hanovre, les villes anséatiques, le Danemark. Son ardeur pour ce genre de guerre n'était pas moindre que pour celui qu'il faisait si bien sur les champs de bataille. Ce n'étaient pas seulement les tissus de coton ou les divers produits de la métallurgie qu'il s'agissait d'écarter du continent, si on voulait porter un grand préjudice aux Anglais, c'étaient surtout leurs marchandises coloniales, telles que le sucre, le café, le coton, les teintures, les bois, etc., qui constituaient la monnaie dont on payait dans les Indes occidentales et orientales les produits manufacturés de Manchester et de Birmingham. Non-seulement leurs colonies, mais les colonies françaises et hollandaises qu'ils avaient successivement conquises, mais les colonies espagnoles qu'ils avaient réussi à s'ouvrir depuis la guerre d'Espagne, ne les payaient qu'en denrées coloniales, qu'ils étaient réduits à vendre ensuite en Europe pour réaliser le prix de leurs opérations industrielles et commerciales. Ruses employées par les Anglais pour introduire leurs produits sur le continent. Ils avaient imaginé pour parvenir à introduire ces denrées sur le continent, divers moyens fort ingénieux. Ainsi, outre le grand dépôt de Londres, où tous les neutres étaient obligés de venir toucher pour prendre une partie de leur cargaison, ils avaient établi d'autres dépôts aux Açores, à Malte, à Héligoland, où se trouvaient accumulées des masses énormes de marchandises, et où les contrebandiers allaient puiser la matière de leur trafic clandestin. À Héligoland, par exemple, ils avaient créé un établissement singulier, et qui prouve où en était venu, dans ce temps de violences commerciales, l'art du commerce interlope. Héligoland est un îlot situé dans la mer du Nord, vis-à-vis de l'embouchure de l'Elbe, divisé en partie basse, où les navires pouvaient aborder, et en partie haute, avec laquelle on ne pouvait communiquer que par un escalier en bois de deux cents marches, qu'il était facile de rompre en quelques instants. Six cents Anglais, pourvus d'une nombreuse artillerie, défendaient cette partie haute, ainsi que les vastes magasins qu'on y avait construits, et qui contenaient pour trois ou quatre cents millions de marchandises. Une flottille anglaise croisant sans cesse autour de la partie basse en défendait les approches. C'est là que les contrebandiers venaient puiser les marchandises qu'ils parvenaient à introduire sur le continent malgré les lois de Napoléon. Les fermiers qui cultivaient les terres le long des côtes, étaient les premiers entrepositaires de ces marchandises; c'était chez eux qu'on allait les prendre pendant la nuit pour les répandre ensuite en tous lieux, et ce genre de fraude était établi non-seulement dans les villes anséatiques, mais encore dans toute la Hollande, malgré ses liens avec la France. La population de ces divers pays secondait avec empressement les contrebandiers, et se joignait à eux pour assaillir les douaniers, les désarmer, les égorger ou les séduire.
Indépendamment de ces contrebandiers clandestins, il y avait les faux neutres pratiquant l'interlope presque ouvertement, et introduisant en abondance les produits interdits dans les ports français ou alliés.
Rôle des faux neutres à cette époque, et leur manière de faire la contrebande. Pour comprendre le rôle de ces faux neutres, il faut se rappeler les décrets anglais et français, si souvent cités dans cette histoire, et composant alors la législation maritime. Les Anglais par un premier acte de violence avaient, en 1806, déclaré bloqués tous les ports de France, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe, bien qu'ils n'eussent pas, conformément aux règles du droit des gens, une force effective pour en fermer l'entrée. Napoléon en vertu de ses décrets de Berlin, avait immédiatement répondu à ce blocus fictif par le blocus général des îles Britanniques, avait défendu de communiquer avec elles par lettres ou par bâtiments, et interdit l'accès de ses ports à tout navire non-seulement anglais, mais ayant touché au sol et aux colonies de l'Angleterre. À ce décret, l'Angleterre avait répliqué par ses fameux ordres du conseil de 1807, d'après lesquels aucun bâtiment neutre ne pouvait circuler sur les mers, quelles que fussent son origine et sa destination, s'il ne venait toucher à Londres, à Malte ou dans certains lieux de la domination britannique, pour y faire vérifier sa cargaison, payer des droits énormes, et prendre licence de naviguer. C'est à cet acte extraordinaire de souveraineté sur les mers que Napoléon avait répondu en novembre 1807, par son décret de Milan, qui déclarait dénationalisés et de bonne prise, partout où l'on pourrait les atteindre, les bâtiments qui se seraient soumis à cette odieuse législation.
C'est entre ces deux tyrannies que se débattaient les malheureux navigateurs neutres, obligés d'aller prendre à Londres la licence de naviguer, et exposés pour l'avoir prise à être capturés par les Français. On ne peut rien dire pour la justification de ces deux tyrannies, tout au plus peut-on alléguer pour excuser la seconde qu'elle avait été provoquée par la première. Les Anglais poussaient l'exigence à ce point que tout le monde dans la Méditerranée devait passer à Malte, et dans l'Océan à Londres, pour payer la licence sans laquelle on ne pouvait naviguer, ou pour charger des marchandises anglaises. Par exemple, les Hollandais, qui pour leurs salaisons venaient chercher du sel sur les côtes de France, étaient obligés d'aller payer à Londres la permission d'emporter cette matière première de leur principale industrie.
Loi américaine de l'embargo. Les Américains révoltés de cette double violation du droit des neutres, qu'ils imputaient surtout aux Anglais comme provocateurs, avaient rendu un acte, dit loi d'embargo, par lequel ils avaient défendu à leurs bâtiments de naviguer entre la France et l'Angleterre, de venir même en Europe. Ils leur avaient prescrit de se consacrer exclusivement au trafic des rivages américains, et avaient résolu d'employer leur propre coton en devenant eux-mêmes manufacturiers. En retour, ils avaient déclaré saisissable tout bâtiment anglais ou français qui oserait toucher aux côtes d'Amérique, après l'abstention des rivages anglais et français qu'ils avaient eu le courage de s'imposer à eux-mêmes.
Violation par les Américains de leur acte d'embargo. Cependant les armateurs américains, moins fiers que leur gouvernement, avaient pour la plupart enfreint ces lois plus honorables que bien calculées. Ainsi, comme l'embargo n'atteignait que ceux qui étaient rentrés dans les ports, la plupart étaient restés en aventuriers sur les mers, pensant bien que de telles mesures ne dureraient pas plus d'une ou deux années, et vivaient en allant de ports en ports pour le compte des maisons qui les avaient expédiés. Presque tous se rendaient en Angleterre, y chargeaient les denrées coloniales dont regorgeaient les magasins de Londres, les transportaient quelquefois pour leur compte, plus souvent pour le compte des négociants anglais, hollandais, anséates, danois ou russes, prenaient des licences, se faisaient de plus convoyer par les flottes britanniques, entraient à Kronstadt, Riga, Dantzig, Copenhague, Hambourg, Amsterdam, s'introduisaient même à Anvers, au Havre, à Bordeaux, se présentaient dans tous ces ports comme neutres puisqu'ils étaient Américains, affirmaient n'avoir pas communiqué avec l'Angleterre, étaient crus facilement en Russie, en Prusse, à Hambourg, en Hollande, où l'on ne demandait qu'à être trompé, un peu plus difficilement à Anvers, au Havre, à Bordeaux, mais là même trouvaient souvent le moyen de mettre en défaut la vigilance de l'administration impériale, presque toujours impuissante, après les plus minutieuses recherches, à constater les communications avec l'Angleterre et les actes de soumission à ses lois.
Dans la Méditerranée, les Grecs, qui alors commençaient leur fortune commerciale sous le pavillon ottoman, allaient chercher à Malte des sucres, des cafés, des cotons anglais, et les portaient à Trieste, à Venise, à Naples, à Livourne, à Gênes, à Marseille, en se donnant pour neutres, puisqu'ils étaient Ottomans, et il y avait à leur égard aussi bien qu'à l'égard des Américains grande peine à démontrer la fraude.
Grand intérêt de la France à empêcher le trafic des faux neutres. La France avait un intérêt capital à empêcher ce vaste commerce interlope. Si en effet les Anglais ne pouvaient plus vendre en Europe ces denrées coloniales qui étaient ou le produit de leurs nombreuses colonies, ou le prix dont on avait payé leurs produits manufacturés dans les colonies des autres nations, leur immense négoce était arrêté tout court. L'énorme quantité de papier fondée sur ces valeurs, et déposée à la banque d'Angleterre par la voie de l'escompte, était protestée en plus ou moins grande partie; le crédit de la banque se trouvait atteint, et ses billets, qui formaient (depuis la suppression des payements en argent) l'unique ou la principale monnaie de l'Angleterre, étaient frappés d'un discrédit immédiat. Déjà ils perdaient 20 pour cent par rapport à l'argent; le change anglais qui était fort bas, car la livre sterling qui vaut ordinairement 25 francs se vendait à peine 17 francs sur le continent, devait baisser davantage, et il pouvait arriver bientôt que le billet de banque perdant 30 pour cent, la livre sterling tombât à 15 et 14 francs sur le continent, et que dans ce cas toutes les affaires de l'État et des particuliers devinssent presque impossibles. Comment faire alors pour se procurer au dehors tant de produits dont le luxe anglais ne voulait pas se passer même en temps de guerre? comment surtout payer l'entretien des armées anglaises dans la Péninsule, lesquelles ne pouvaient obtenir chez leurs alliés le pain, la viande, le vin que contre de l'or ou de l'argent? Si on songe en outre qu'en Angleterre deux partis politiques, dont les forces ordinairement inégales se balançaient pourtant quelquefois dans certaines questions, voulaient l'un la guerre, l'autre la paix, on comprendra qu'ajouter à de grands échecs militaires une nouvelle dépréciation des valeurs commerciales, c'était donner des armes au parti de la paix, et approcher du terme où la mer et le continent étant pacifiés à la fois, l'œuvre de Napoléon serait enfin accomplie.
Quelque violents que fussent les moyens que Napoléon était réduit à employer, l'importance du but à atteindre était si grande, qu'on ne peut s'empêcher d'excuser ce qu'il fit pour arriver à ses fins. On se convaincra même que son principal tort fut bientôt de n'avoir pas été assez persévérant dans ses vues. Sentant tout d'abord la difficulté de discerner si les prétendus neutres avaient, oui ou non, consenti à subir les lois anglaises, il prit une décision radicale qui coupait court à la difficulté. Napoléon se décide à arrêter les Grecs et les Américains, qui se sont fait les intermédiaires du commerce britannique. Il ne voulut plus qu'on reçût ni Ottomans, ni Américains dans les ports français ou alliés, et se fonda pour en agir ainsi sur des raisons très-soutenables. Pour les Ottomans, peu surveillés par leur gouvernement, et surtout ne touchant qu'aux ports français ou presque français, comme ceux de Marseille, de Gênes, de Livourne, de Naples, de Venise, de Trieste, il décida qu'on les recevrait provisoirement, que leurs papiers seraient envoyés à Paris, vus par le directeur des douanes et par lui-même, et qu'on ne les exempterait de la confiscation (peine infligée à toute fraude) qu'après cet examen rigoureux. L'inconvénient de maltraiter ces Grecs prétendus Ottomans n'était pas grand, car la Porte s'intéressait peu à eux, et de plus on ne se souciait pas beaucoup d'elle.
Efforts de Napoléon pour obtenir des États alliés la saisie des Américains. Quant aux Américains, la difficulté d'en agir rigoureusement avec eux était plus grave. Ils venaient non-seulement en France, mais en Hollande, en Allemagne, en Prusse, en Russie, pays où il ne suffisait pas pour être obéi d'intimer un ordre, mais où il fallait présenter des raisons plausibles, appuyées sur une grande influence. En outre ces Américains appartenaient à un gouvernement puissant, qu'il importait de ménager, car il y avait chance en le ménageant de l'amener prochainement à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne. Napoléon défendit de recevoir les Américains dans les ports français ou quasi-français, et insista pour qu'on refusât de les recevoir en Prusse et en Russie, en alléguant la raison très-fondée qu'ils ne pouvaient être que de faux Américains. Certains d'entre eux en effet usurpaient la qualité qu'ils prenaient; les autres étaient des expatriés qui, ayant renoncé à leur pays pour plus ou moins longtemps, et ayant adopté pour unique patrie les entrepôts britanniques, n'avaient plus droit à l'appui de leur gouvernement. On pouvait donc leur contester la protection du pavillon américain, et se dire qu'en les arrêtant on arrêtait le commerce anglais lui-même, et qu'on le réduisait à la contrebande nocturne qui se faisait en détail le long des côtes mal surveillées.
Napoléon alla même plus loin à leur égard, et ne se bornant pas à leur fermer l'entrée des ports du continent, il ordonna leur saisie dans les ports français ou dépendants de la France, et la réclama énergiquement en Prusse, en Danemark, en Russie. Pour exécuter cette mesure chez lui il alléguait une raison dont il se montrait plus touché qu'il ne l'était véritablement, c'était la saisie ordonnée en Amérique contre les bâtiments français qui avaient violé en touchant aux ports de l'Union la loi de l'embargo. Il y en avait en effet trois ou quatre qui, ayant eu la hardiesse de s'aventurer sur l'océan Atlantique, avaient violé, sciemment ou non, la loi américaine, et avaient été saisis; il y en avait trois ou quatre, disons-nous, contre des centaines de vaisseaux américains entrés dans les ports de France, et frappés de séquestre.—C'est bien du dommage, disait le ministre américain chargé de défendre à Paris ses compatriotes, et avouant du reste leurs torts, c'est bien du dommage pour un imperceptible dommage causé aux Français.—L'étendue du dommage n'est rien, répondait Napoléon, l'honneur du pavillon est tout. Vous avez mis la main sur des bâtiments français couverts de mes couleurs, et un seul atteint suffirait pour que j'arrêtasse toute la marine américaine, si je la tenais.—C'était là une raison d'apparat, et Napoléon n'était pas si courroucé qu'il affectait de l'être. Il cherchait un prétexte spécieux pour saisir en Hollande, en France, en Italie, la masse des bâtiments américains qui faisaient la fraude pour les Anglais, et qui se trouvaient à sa portée. Il en avait effectivement séquestré un nombre considérable, et il y avait dans leurs riches cargaisons de quoi fournir à son trésor des ressources presque égales à celles que lui procuraient les contributions de guerre imposées aux vaincus. Du reste, sentant parfaitement l'intérêt qu'il avait à se rapprocher des Américains pour les brouiller avec les Anglais, il ouvrit une négociation avec le général Armstrong, représentant à Paris le gouvernement de l'Union, et n'hésita pas à reconnaître en termes formels que ses décrets de Berlin et de Milan étaient une violence, mais une violence appelée par la violence. Il soutint qu'il n'avait pas eu d'autre moyen de répondre à l'insolente prétention britannique de lever un octroi sur les mers, et déclara qu'il était prêt cependant à renoncer à ses décrets en faveur des Américains, à une condition, c'est que ceux-ci résisteraient à la tyrannie britannique, et qu'ils obligeraient le cabinet anglais à rapporter les fameux ordres du conseil, ou bien lui déclareraient la guerre. À cette condition, disait-il, il était tout prêt à restituer aux Américains le droit entier des neutres.
Cette saisie des Américains n'était pas difficile à exécuter en France; elle ne l'était pas même dans les villes anséatiques, aux bouches de l'Elbe et du Weser, où les troupes françaises se trouvaient campées; mais elle l'était en Hollande, où le roi Louis résistait aux volontés de son frère, et où l'on avait vu s'abattre un grand nombre de navires fraudeurs; elle l'était dans le Danemark, qui servait volontiers d'entrepôt aux marchandises prohibées, et les répandait sur le continent par la frontière du Holstein; dans les ports de la Prusse, qui n'avait pas grand intérêt ni grand goût à tourmenter ses populations pour assurer le triomphe de Napoléon sur l'Angleterre; et enfin dans les ports de la Russie, qui, ayant un extrême besoin du commerce britannique pour vendre ses produits agricoles, unique fortune de ses grands seigneurs, se dédommageait de la clôture des mers en faisant sous le pavillon américain une partie du trafic dont elle avait promis à Tilsit et à Erfurt de se priver complétement.
Résistances que Napoléon rencontre en Hollande relativement à la saisie des Américains. Qu'il essuyât des résistances en Danemark, en Prusse, en Russie, Napoléon l'admettait, avec dépit, il est vrai, avec colère même, et en se plaignant de ces résistances avec une vivacité peu conforme à sa politique actuellement conciliatrice: mais qu'en Hollande, pays conquis par les armes de la France, donné en royaume à l'un de ses frères, il trouvât une mauvaise volonté plus prononcée qu'en aucune partie du littoral européen, il ne pouvait le supporter, et à chaque instant il menaçait d'un coup de foudre les téméraires qui osaient ainsi le braver. On devine au simple énoncé de ces griefs le motif qui, dans la récente distribution de ses troupes, l'avait porté à placer une partie des anciennes divisions Masséna autour des frontières de Hollande. Voyant qu'il ne pouvait parvenir à empêcher les Hollandais de se livrer à la contrebande, il avait d'abord rendu un décret pour interdire toute communication commerciale avec eux. C'était les frapper de mort, car à moitié séparés de l'Angleterre par l'état de guerre, s'ils étaient encore séparés du continent par nos lois, ils allaient être condamnés à mourir de faim. Le roi Louis s'était alors jeté aux pieds de son frère, et, en promettant de changer de conduite, avait obtenu que le décret fût rapporté. Menaces de Napoléon contre la Hollande, et voyage du roi Louis à Paris, pour aplanir les difficultés survenues. Bientôt ses promesses étaient devenues vaines, et les Américains, malgré nos réclamations, avaient été admis dans tous les ports de la Hollande. À ce nouvel acte de désobéissance, Napoléon, ne se contenant plus, avait rétabli le décret de séparation, et annoncé tout haut le projet de réunir la Hollande à la France.
Depuis quelque temps en effet cette pensée commençait à le préoccuper. S'apercevant qu'il ne pouvait tirer de la Hollande, même sous la royauté d'un frère, ni un concours efficace de forces navales, ni un concours sincère de restrictions commerciales, il se préparait, quoi qu'on pût en penser, à la réunir à l'Empire. Le langage triste et amer du roi Louis n'était pas de nature à le faire changer d'avis. Pourtant sa famille, un reste d'affection, l'Europe, l'arrêtaient encore. Un personnage dont il avait fort remarqué le mérite, qui lui en était très-reconnaissant sans être moins attaché à sa patrie, l'amiral Verhuel, s'efforçait de prévenir un éclat fâcheux et pressait les deux frères de se voir. Napoléon n'en avait guère le désir, craignant de se laisser fléchir quand il se trouverait en présence de son frère; et le roi Louis ne s'en souciait pas davantage, craignant de tomber à Paris sous une main trop puissante, craignant aussi de rencontrer la reine Hortense, son épouse, de laquelle il vivait éloigné. Toutefois, sur les instances de l'amiral Verhuel, qui avait fait pour chacun des deux frères les pas que l'autre ne voulait pas faire, le roi Louis avait quitté la Haye, et venait d'arriver à Paris afin d'y régler un différend d'où pouvaient sortir les plus graves événements de l'époque. On était en pourparlers au moment dont nous traçons le tableau, et pour premier acte de soumission le roi Louis avait consenti à laisser arrêter les Américains qui s'étaient introduits dans les ports de Hollande.
Napoléon s'était occupé ensuite de l'exécution de ses décrets dans les autres États du Nord. Admettre les faux neutres pour les séquestrer ensuite, plaisait fort à son esprit rusé, et peu scrupuleux dans le choix des moyens, surtout à l'égard de fraudeurs effrontés, qui violaient à la fois les lois de leur pays et celles des pays qui consentaient à les admettre. Difficultés avec la Prusse et avec le Danemark, relativement à la saisie des Américains. Il les avait fait saisir par ses propres agents dans les villes anséatiques, et conseillait au Danemark ainsi qu'à la Prusse de les laisser entrer, pour les arrêter ensuite, certain qu'on serait de n'arrêter que des Anglais sous le faux nom d'Américains. Le Danemark, la Prusse se défendaient timidement, en alléguant que si beaucoup d'Américains étaient des fraudeurs, d'autres pouvaient ne pas l'être, et qu'on surveillait très-activement leurs papiers pour s'assurer s'ils avaient touché aux ports britanniques. Mais Napoléon niait qu'on pût établir une distinction entre eux, car le moins coupable n'avait pu naviguer sans violer au moins la loi américaine qui défendait de venir en Europe. On balbutiait d'assez mauvaises raisons en réponse; on promettait d'obtempérer à ses lois, sauf à s'en écarter beaucoup dans l'exécution, et à frauder soi-même pour protéger les fraudeurs. Le Danemark était peu excusable, car l'Angleterre l'avait traité en ennemie implacable, et la France au contraire en amie sûre et fidèle; en outre, il s'agissait de ses droits les plus précieux, car aucun État n'était aussi intéressé à résister au régime que les Anglais voulaient établir sur les mers. Mais la Prusse, qui était vaincue et opprimée, qui n'avait pas d'intérêt dans les questions maritimes, était fort excusable de ne pas se prêter volontiers au triomphe des combinaisons politiques de son vainqueur, et de ne pas aimer à y contribuer par de cruels sacrifices. Néanmoins elle ne refusait pas absolument de se conformer aux désirs de Napoléon, mais elle éludait les explications, et en fait elle admettait les Américains sans les arrêter. Napoléon, qui lisait lui-même la correspondance de ses consuls, et soutenait la querelle en personne, avait proposé à la Prusse une combinaison digne des fraudeurs auxquels il faisait la guerre. On annonçait dans le moment de nombreux convois qui, sous le pavillon menteur des Américains, devaient entrer dans les ports de la Vieille-Prusse, notamment à Colberg, où nous n'avions pas un soldat.—Laissez-les entrer, avait dit Napoléon, arrêtez-les après; vous me livrerez les cargaisons, et je les prendrai en déduction de la dette prussienne.—Il était sur le point de réussir dans cette étrange négociation.
De tout ce littoral du Nord, il ne restait d'ouvert aux prétendus Américains que la Poméranie suédoise, que Napoléon venait de rendre à la Suède, à la suite d'une révolution soudaine, mais facile à prévoir sous un roi dont les extravagances continuelles compromettaient à la fois la dignité et la sûreté de son pays.
Révolution en Suède, et avénement d'un nouveau roi, auquel Napoléon accorde la paix, à condition d'en être secondé dans son système maritime. On a vu la folle direction que Gustave IV avait donnée à ses forces pendant la triste guerre de Finlande. Acharné contre le Danemark au lieu de s'occuper de la Russie, à laquelle il aurait pu disputer longtemps la Finlande, il avait porté une partie notable de ses forces vers la Norvége pour l'envahir, et vers le Sund pour menacer Copenhague. Les Suédois, exaspérés de se voir enlever la Finlande par un emploi malheureux de leurs braves troupes, s'étaient révoltés contre un roi en démence. C'est dans l'armée de Norvége qu'avait éclaté la révolte. Conduite par un officier remuant et hardi, cette armée s'était portée sur Stockholm. De fidèles serviteurs du roi Gustave IV s'efforçant de l'éclairer, l'avaient supplié vainement de faire à la nation justement soulevée des sacrifices nécessaires. Il était alors tombé dans une sorte de frénésie, s'était jeté sur l'épée d'un aide de camp, on ne sait dans quel but, avait été enfin désarmé, et gardé à vue comme un malade atteint de folie furieuse. Dans cette extrémité, les États assemblés extraordinairement l'avaient déclaré incapable de régner, et avaient appelé au trône son oncle, le duc de Sudermanie, prince doux et sage, qui pendant la minorité du roi détrôné avait déjà gouverné le royaume avec beaucoup de prudence. C'était pour prévenir de plus grands malheurs que le nouveau monarque venait de conclure la paix avec la Russie et la France.
Difficultés avec le nouveau gouvernement suédois comme avec l'ancien, relativement à la saisie des faux neutres. La paix avec la Russie avait coûté à la Suède la Finlande; la paix avec la France lui avait valu au contraire la restitution de la Poméranie et du port de Stralsund, pris par les Français en 1807, et occupé par eux jusqu'en 1810. Mais Napoléon avait accordé cette restitution à la condition d'une interdiction absolue des ports suédois aux Anglais, surtout de celui de Stralsund, le plus important de tous, puisqu'il était placé sur le continent allemand, et pouvait à lui seul rendre nul le vaste appareil du blocus continental. Malheureusement, après la perte de la Finlande, il n'y avait pas de plus dur sacrifice pour les Suédois que celui du commerce britannique. À cette époque presque tous les peuples de la Baltique, riches en produits agricoles, en matières navales, telles que fers, bois, chanvres, goudrons, ne pouvaient se passer ou de l'Angleterre ou de la France, et jamais de toutes les deux à la fois. Être brouillés avec la France leur laissait l'accès de l'Angleterre, et de plus les rendait les instruments d'une profitable contrebande. Mais être brouillés avec l'Angleterre leur fermait les ports britanniques sans leur ouvrir les ports de France qui étaient étroitement bloqués, de manière que la brouille avec l'Angleterre équivalait à la rupture avec les deux puissances. Les Suédois, après avoir promis à Napoléon de rompre avec les Anglais, leur avaient effectivement fermé le grand entrepôt de Gothembourg, si commodément situé pour la contrebande. Mais ils leur avaient immédiatement permis de transférer cet entrepôt dans les îles voisines de Gothembourg, et à l'exemple de tous les petits riverains de la Baltique ils se tiraient d'embarras à l'égard de la France avec force promesses toujours violées.
Napoléon, exactement informé par ses consuls, fut très-mécontent d'apprendre qu'on le trompait en Suède comme ailleurs, rappela les motifs qui lui avaient fait déclarer la guerre à Gustave IV et conclure la paix avec le duc de Sudermanie, et annonça qu'il allait réoccuper la Poméranie suédoise, recommencer même la guerre contre la Suède, quoi qu'on pût en penser dans les cabinets du Nord, si les prescriptions à l'égard du commerce britannique n'étaient pas rigoureusement observées.
Démêlés avec la Russie au sujet de la saisie des vaisseaux américains. Parmi ces cabinets du Nord un seul, celui de Russie, avouait à moitié sa résistance. Ce cabinet, dissimulant le déplaisir qu'il avait ressenti des procédés de Napoléon dans la question du mariage, et du refus que celui-ci avait fait de se lier à l'égard de la Pologne, dissimulant aussi les ombrages que pouvait lui inspirer la récente intimité de la France avec l'Autriche, avait une raison de tout supporter dans le moment, c'était le désir de terminer la guerre avec les Turcs, afin de leur arracher la Moldavie et la Valachie. Un tel motif valait bien en effet qu'on souffrît sans se plaindre beaucoup de désagréments. D'ailleurs l'idée d'une nouvelle guerre avec la France ne souriait alors à aucun homme sensé en Russie. Néanmoins, quoique résolu à beaucoup endurer, Alexandre conservait, outre sa fierté personnelle, la fierté d'un grand empire.
Motifs que fait valoir la Russie pour ne pas arrêter indistinctement tous les bâtiments américains. Offensé de la domination que Napoléon prétendait exercer sur toutes les côtes du Nord, depuis Amsterdam, Brême, Hambourg jusqu'à Riga, et même jusqu'à Saint-Pétersbourg, Alexandre s'y résignait toutefois, en considération du but qu'il poursuivait en Orient; mais il voulait que dans ses propres États Napoléon y mît quelque réserve; il le voulait par un sentiment de dignité qui était fort avouable, et par un intérêt agricole et commercial qui l'était un peu moins. En conséquence il opposa au cabinet français la raison alléguée en ce moment par tous les autres États, raison qui ne valait rien tant qu'existait la loi américaine de l'embargo, c'est que les Américains n'étaient pas tous des fraudeurs, que parmi eux il y en avait de sincères pratiquant un commerce légitime, qu'il n'admettrait que ceux-là, qu'il arrêterait avec soin tous les autres, et que, privé de commerce avec l'Angleterre, il voulait absolument conserver celui de l'Amérique. L'argumentation était mauvaise, car la loi de l'embargo constituait en état de fraude tout Américain naviguant en Europe, et de plus on savait avec certitude que les Anglais ne laissaient pas passer un seul navire sans qu'il payât leur octroi de navigation, ou chargeât des marchandises anglaises.
Origine des licences, et arguments qu'elles fournissent à tous ceux qui ne veulent pas se soumettre au blocus continental. Malheureusement Napoléon, par le désir immodéré de cumuler tous les avantages à la fois, venait, en permettant par les licences certaines communications avec la Grande-Bretagne, de fournir contre lui des arguments très-plausibles à tous ceux que froissait le blocus continental. Voici comment il avait été amené à ces exceptions à son propre système, qui le plaçaient dans un état de contradiction avec lui-même extrêmement embarrassant.
Les Anglais avaient eu besoin de blé vers la fin de 1809, et à toutes les époques des matières navales du Nord. Ils avaient donc permis à tous les bâtiments, même ennemis, de leur apporter des blés, des bois, des chanvres, des goudrons, se gardant de leur faire payer un octroi qui serait retombé sur eux-mêmes, puisqu'il aurait fait renchérir les matières dont ils voulaient se pourvoir. Par suite de cette tolérance intéressée, on avait vu sur les quais de la Tamise des bâtiments belges, hollandais, anséates, danois, russes, tous en état de guerre avec la Grande-Bretagne. Napoléon s'apercevant du besoin que les Anglais éprouvaient des matières qu'ils laissaient introduire d'une manière si exceptionnelle, avait imaginé d'en profiter pour leur faire accepter des produits français, et avait accordé le libre passage aux bâtiments qui en portant du bois, du chanvre, des blés, formeraient en même temps une partie de leur cargaison avec des soieries, des draps, des vins, des eaux-de-vie, des fromages, etc. Il permettait d'apporter en retour certaines matières déterminées, non pas des tissus de Manchester ou des quincailleries de Birmingham, non pas des cafés ou des sucres, mais quelques objets dont nos manufactures manquaient, tels que des indigos, des cochenilles, des huiles de poisson, du bois des Îles, des cuirs, etc. De même qu'on avait vu des vaisseaux français en Angleterre, on avait vu en revanche des vaisseaux anglais en France, naviguant les uns et les autres avec des passe-ports appelés licences, mentant dans les deux pays sur leur origine, et servant singulièrement à propager la fraude. Les Français en effet obligés de porter avec du blé des soieries, les confiaient à l'entrée de la Tamise à des contrebandiers qui se chargeaient de leur introduction clandestine. Les Anglais à leur tour, obligés pour sortir librement de chez eux d'exporter des tissus de coton non admis en France, les livraient près de nos côtes aux contrebandiers qui se chargeaient de les introduire, et ne se présentaient dans nos ports qu'avec des matières permises. C'était un trafic qui corrompait le commerce en l'habituant au mensonge et même au crime de faux, car il y avait à Londres des fabricateurs de papiers de bord falsifiés, exerçant leur industrie publiquement. C'étaient du reste de grands inconvénients pour de médiocres avantages, car en France le commerce par licences ne s'était pas élevé à plus de 20 millions, exportations et importations comprises, de l'année 1809 à l'année 1810. Mais le plus grand danger de ce commerce, c'était de placer la France dans un état de contradiction avec elle-même vraiment insoutenable, surtout devant ceux auxquels elle demandait l'observation rigoureuse des lois du blocus continental.
Argumentation pour et contre le blocus continental tirée des licences. —Vous exigez, lui disait la Russie, que j'interdise à mes sujets toute communication avec l'Angleterre, que je les prive de vendre leurs céréales et leurs matières navales dont ils ne peuvent trouver l'emploi qu'auprès des négociants anglais, que je les condamne à ne pas recevoir en échange des sucres, des cafés, des tissus, dont ils ont indispensablement besoin, Dire de la Russie. et vous, vous n'hésitez pas à porter vos soieries, vos draps, vos vins en Angleterre, et à en rapporter les sucres, les cafés, si sévèrement exclus par vos lois de tout le reste du continent. Ne soyez donc pas si rigoureux pour les autres en étant si faciles pour vous-mêmes, surtout lorsque les autres n'ont qu'un intérêt presque nul, et que vous avez au contraire un intérêt immense à ce que le système de rigueur soit universellement admis et pratiqué!—
Cet argument avait une valeur que Napoléon s'efforçait en vain de méconnaître, et il le repoussait avec courroux, ne pouvant pas le combattre avec de bonnes raisons.—Tout ce qu'on dit de mes licences est faux, Dire de la France. répondait-il à la Russie; je n'introduis pas moi-même des sucres et des cafés en France, mais les Anglais ayant besoin de nos blés, j'en profite pour les obliger à recevoir quelques soieries, quelques draps, quelques vins, et je me paye avec des matières indispensables à l'industrie française, surtout avec des guinées qui sortent de la Tamise par les smogleurs, et dont la sortie contribue à ruiner le change de l'Angleterre.—
Cette réponse ne manquait pas de vérité, mais ce qu'elle en contenait suffisait pour prouver combien était insignifiant ce commerce par licences, à la fois corrupteur et inconséquent, produisant peu de bénéfices, beaucoup d'immoralités, et fournissant d'embarrassantes raisons aux adversaires nombreux du blocus continental.
Résultats obtenus du blocus continental, malgré quelques infractions inévitables. Cependant Napoléon en persistant dans son système, en surveillant lui-même les côtes de France et des pays alliés, en lisant chaque jour les états d'entrée et de sortie des navires, en exigeant l'introduction des douanes et des troupes françaises en Hollande, en chargeant le maréchal Davout du soin de garder Brême, Hambourg et Lubeck, en se préparant à réoccuper la Poméranie suédoise, en forçant la Prusse à fermer Colberg et Kœnigsberg, en pressant la Russie, sans toutefois la pousser à bout, de fermer Riga et Saint-Pétersbourg, était près d'obtenir de grands résultats. Sans doute il pouvait rester quelques issues à demi ouvertes aux produits de l'industrie britannique; mais ces produits, obligés de remonter aux extrémités du nord sur des vaisseaux, pour redescendre ensuite au midi sur des chariots russes, devaient arriver aux lieux de consommation chargés de tels frais, que le débit en serait impossible. Le blocus continental, ainsi pratiqué, s'il était maintenu avec persévérance, mais aussi sans provoquer une guerre avec le Nord, ne pouvait manquer, ainsi qu'on le verra bientôt, d'amener la Grande-Bretagne à un état de détresse insoutenable.
Attention donnée aux affaires ecclésiastiques au milieu des autres soins dont Napoléon est chargé. Tandis qu'il cherchait à contraindre les Anglais à la paix par un grand revers dans la Péninsule, et par un système ruineux de gênes commerciales, Napoléon s'occupait en même temps et avec une activité égale des affaires intérieures de l'Empire. Il s'était enfin emparé de la grande affaire des cultes, qui n'était pas la moindre de celles que lui avait attirées la fougue impétueuse de son caractère.
Le Pape transporté à Savone y était prisonnier, et se refusait obstinément à remplir les fonctions de la chaire apostolique. Il n'y avait pas schisme, comme dans les derniers temps de la révolution, où le clergé divisé, divisant les fidèles, se vengeait en troublant l'État des persécutions qu'on lui avait fait essuyer. État du clergé en France en 1810. Le clergé à cette époque était uni, tranquille, soumis, célébrait partout le culte de la même manière, ignorait ou feignait d'ignorer la bulle d'excommunication lancée contre Napoléon, blâmait assez généralement le Pape d'avoir recouru à cette extrémité, et de s'être ainsi exposé, ou à révéler la faiblesse de ses armes spirituelles, ou à ébranler un gouvernement que, malgré ses fautes, on regardait comme nécessaire encore au salut de tous. Cependant, ceux même qui pensaient de la sorte désapprouvaient fortement l'enlèvement du Pape, déploraient sa prison, désiraient la fin d'un état de choses affligeant pour les bons catholiques, et pouvant tôt ou tard dégénérer en schisme. On souhaitait presque unanimement que le Pape s'entendît avec l'Empereur, qu'il en obtînt un établissement convenable pour le chef de l'Église, sans espérer, sans désirer même qu'il pût obtenir le rétablissement de la puissance temporelle, regardée alors comme irrévocablement détruite. Chose singulière! sous la pression d'un gouvernement tout-puissant, l'Église, oubliant en ce moment à quel point la puissance temporelle des pontifes était nécessaire à l'indépendance de leur puissance spirituelle, l'Église, depuis si exigeante, penchait à admettre que le Pape devait renoncer à ses États, et se contenter d'un établissement considérable, qui, quelque magnifique qu'on l'imaginât, ne pouvait être, après tout, que celui des anciens patriarches résidant auprès des empereurs de Constantinople.
Opinions de la minorité du clergé. Tel était l'avis de la grande majorité du clergé. Mais une minorité ardente, celle qui avait repoussé le concordat, partageant toutes les haines des anciens royalistes, traçait de désolantes peintures des souffrances du Pape, répandait activement la bulle d'excommunication, et provoquait ouvertement au schisme. Elle soutenait que prendre le domaine de Saint-Pierre c'était attaquer la foi, que le Pape prisonnier devait se refuser à tout acte pontifical, que le clergé catholique privé de communication avec son chef devait bientôt se refuser lui-même à administrer les sacrements. En un mot, de même qu'autrefois les parlements pour vaincre la royauté prétendaient arrêter le cours de la justice, ces prêtres pour embarrasser Napoléon voulaient aller jusqu'à suspendre l'exercice du culte.
Le jour même de son mariage, Napoléon venait d'avoir un exemple des obstacles que pouvaient lui créer des prêtres mécontents ligués avec les anciens royalistes. Il avait, comme nous l'avons dit ailleurs, appelé à Paris la plupart des dignitaires du gouvernement pontifical, et il avait déjà réuni auprès de lui vingt-huit cardinaux de toutes nations, qui assistaient presque tous les dimanches à la messe de sa chapelle, bien qu'il fût excommunié. Imprudente démonstration de treize cardinaux à l'occasion du mariage de Napoléon. Le jour de son mariage, treize cardinaux sur vingt-huit manquèrent à la cérémonie. Le motif qu'on n'osait pas donner, mais qu'on désirait faire comprendre au public, c'est que sans le Pape, Napoléon n'avait pas pu divorcer, et que dès lors le premier mariage subsistant, le second n'était pas régulier. Le motif était sans fondement, puisqu'il n'y avait pas eu divorce (lequel en effet étant repoussé par l'Église n'aurait pu être prononcé que par le Pape), mais annulation du mariage avec Joséphine, prononcée par la juridiction de l'ordinaire, après que tous les degrés de la juridiction ecclésiastique avaient été épuisés. Quoique faux, le motif, indiqué plutôt qu'allégué, ne tendait à rien moins qu'à faire passer pour une concubine la princesse auguste que la cour d'Autriche avait donnée en mariage à Napoléon, en croyant la donner d'une manière régulière, et pour un enfant adultérin l'héritier de l'Empire, que la France alors attendait avec impatience!
Peines infligées à ces cardinaux. Napoléon, dont l'œil saisissait tout, s'était aperçu pendant la cérémonie nuptiale que les robes rouges, comme il les appelait, n'étaient pas toutes présentes.—Comptez-les, avait-il dit à un prélat de sa chapelle; et ayant obtenu la certitude que treize manquaient sur vingt-huit, il s'était écrié à demi-voix, avec une violence dont il n'était pas maître:—Les sots! ils sont toujours les mêmes! ostensiblement soumis, secrètement factieux!... mais ils vont voir ce qu'il en coûte de jouer avec ma puissance!...—À peine sorti de la cérémonie, il avait mandé auprès de lui le ministre de la police, et avait ordonné d'arrêter les treize cardinaux, de les dépouiller de la pourpre (d'où ils furent depuis désignés sous le nom de cardinaux noirs), de les disperser dans différentes provinces, de les y garder à vue, et de séquestrer non-seulement leurs revenus ecclésiastiques, mais leurs biens personnels.
On ne pouvait répondre par plus de violence à une plus imprudente et plus condamnable opposition. Dans le nombre des treize cardinaux se trouvait le cardinal Oppizoni, que Napoléon, malgré beaucoup de nuages répandus sur la vie privée de ce prince de l'Église, avait nommé archevêque de Bologne, cardinal, et sénateur. Il le fit appeler chez le vice-roi d'Italie, et menacer des plus sévères châtiments s'il ne donnait immédiatement sa démission de toutes ses dignités ecclésiastiques. Le prélat ingrat, frappé de terreur, avait remis la démission demandée en versant des torrents de larmes, et avait sur-le-champ quitté Paris pour la retraite, moitié exil, moitié prison, qui lui était assignée.
Chagrin du clergé sage à l'aspect des fautes de certains ecclésiastiques, et du châtiment qui en est la suite. Le lendemain de ces déplorables violences, les secrets instigateurs qui les avaient provoquées se réjouissaient fort de l'accusation d'adultère lancée contre un mariage d'où devait naître l'héritier de l'Empire, des excès de pouvoir dont cette accusation avait été la cause, et s'applaudissaient de semer ainsi une infinité de maux sur les pas d'un gouvernement détesté, dont malheureusement la sagesse n'égalait plus la gloire. Le clergé, que l'esprit de parti n'aveuglait point, déplorait à la fois la faute et le châtiment, et appelait de tous ses vœux la fin d'un état de choses qui pouvait entraîner les conséquences les plus graves. Mais il était difficile d'amener l'Empereur à se modérer, le Pape à se résigner, seul moyen pourtant de négocier un accord entre les deux puissances spirituelle et temporelle!
Inertie calculée du Pape à Savone. Le Pape, à Savone, quoique entouré d'une extrême surveillance, cachée sous de grands égards, communiquait avec la portion remuante des catholiques, et comprenant aussi bien qu'eux la tactique du moment, se refusait avec constance à tous les actes du pontificat. Il ne voulait ni instituer les nouveaux évêques nommés par Napoléon, ce qui laissait déjà vingt-sept siéges vacants, ni continuer aux évêques la faculté de distribuer certaines dispenses, notamment pour les mariages. Il interrompait ainsi autant qu'il était en lui l'exercice du culte en France, ce qui pouvait tourner ou contre le culte lui-même, ou contre le gouvernement, suivant que les populations prendraient parti pour le Pape ou pour l'Empereur. Pie VII, vivant dans le palais épiscopal de Savone, y disant tous les jours la messe, et y donnant la bénédiction à des fidèles souvent venus de loin pour la recevoir, accueillait les autorités poliment mais avec tristesse, et répondait, quand on lui demandait de se prêter aux fonctions les plus indispensables du pontificat, qu'il n'était pas libre, surtout qu'il n'avait pas de conseils, puisque les cardinaux étaient ou prisonniers, ou réunis à Paris autour du trône impérial, et que dans cet isolement il ne pouvait faire aucun acte qui fût valable, qui fût même exempt d'erreur, n'ayant auprès de lui aucune des lumières de l'Église.
Napoléon oppose inertie à inertie, et passe une année entière sans faire attention aux affaires ecclésiastiques. Napoléon, informé de ce que faisait et disait le Pape par les rapports d'ailleurs bienveillants et conciliateurs du préfet de Montenotte, M. de Chabrol, ne restait pas en arrière de finesse, et disait que lui non plus n'était pas pressé, qu'en attendant que le Pape devînt raisonnable, il continuerait à administrer l'Église par certains moyens, provisoires il est vrai, mais suffisants pour un temps même assez long. Napoléon oppose inertie à inertie, et passe une année entière sans faire attention aux affaires ecclésiastiques. Il avait donc prescrit le silence sur les affaires ecclésiastiques, et s'était abstenu depuis une année de prendre un parti, non pas seulement par calcul, mais aussi par impossibilité de suffire à tout, car les affaires se multipliaient incessamment sous sa main, même depuis que la guerre d'Autriche était finie. Cependant il désirait mettre un terme à la querelle avec le Pape, voulant étendre à l'Église la paix qu'il venait de donner à l'Europe.
Le Pape commence à perdre patience, et à demander lui-même qu'on s'occupe des affaires de l'Église. Le Pape, qui, tout en priant avec ferveur sentait le poids de ses fers, qui voyait tous les jours se résoudre une foule d'importantes questions, se succéder des traités, des divorces, des mariages, et qui ne trouvait jamais dans la bouche du préfet, avec de grands respects, que des conseils sans espérance d'arrangement, finissait par s'impatienter, presque par s'emporter.—On songe à tout, disait-il, excepté à Dieu! On s'occupe de toutes les affaires, excepté de celles de l'Église. Elles ont pourtant leur importance même temporelle, et on le sentira si jamais la chaîne des prospérités vient à s'interrompre. On veut me pousser à bout! eh bien, j'userai de nouvelles armes, je ferai un nouvel éclat, j'aurai recours aux moyens que Dieu a mis en mes mains pour sauver son Église!...—Et sans s'expliquer davantage, l'infortuné pontife, passant comme les caractères doux et vifs de la patience à l'exaltation, donnait à entendre, en termes menaçants, qu'il provoquerait un schisme par un appel solennel aux consciences, et replacerait le gouvernement impérial dans les embarras où s'étaient trouvés les gouvernements révolutionnaires, car le schisme est toujours bien voisin de la guerre civile. Après ces menaces il retombait dans son abattement et sa douceur, se répandait en longs entretiens avec le préfet, et lui demandait sans cesse comment il se faisait que ce général Bonaparte, qu'il avait tant aimé, dont il avait tant favorisé l'élévation, pour lequel il avait bravé tant d'opposition afin de venir le sacrer à Paris, pouvait le payer de tant d'ingratitude, et opprimer, abaisser, ébranler l'Église, après l'avoir si habilement, si courageusement rétablie par l'acte glorieux du concordat?... Et il se montrait confondu d'étonnement, de douleur, à l'aspect de si étranges contradictions.—M. de Chabrol le consolait, le calmait, et lui faisait espérer que tout s'arrangerait, sans lui dire précisément à quelle condition, mais en lui laissant deviner que ce serait au prix de sa puissance temporelle. À cela le Pape ne répondait rien, affectant de n'être soucieux que des intérêts de la puissance spirituelle.
Napoléon prend enfin le parti de mettre un terme aux difficultés avec le Saint-Siége. Il fallait pourtant en finir, et arriver à un arrangement quelconque. Napoléon le sentait bien, car les moyens provisoires employés pour gouverner l'Église sans la participation de son chef étaient fort insuffisants, fort contestés, fort contrariés, surtout dans leur application. Vingt-sept siéges étaient devenus vacants dans l'Empire, depuis la querelle avec Rome: or chacun sait que sans son évêque ou un représentant de son évêque tout diocèse est arrêté dans sa marche, que le clergé n'est plus gouverné, que certains actes de la vie civile sont suspendus, parce que chez les catholiques la vie civile s'accomplit sous les yeux, avec la consécration de la religion. Embarras qui le forcent à prendre ce parti. Ce qui est plus grave peut-être que la privation d'un évêque, c'est l'existence d'un évêque non accepté des fidèles, parce qu'il veut commander et n'est pas obéi, et qu'au lieu d'être en attente l'Église est en révolte. Et c'était là en effet le péril dans les vingt-sept diocèses vacants, car Napoléon, qui n'était pas homme à laisser chômer sa prérogative, avait eu hâte de les pourvoir de nouveaux titulaires. Vacance de vingt-sept siéges, et difficulté d'y organiser une administration provisoire. Il avait proposé au Pape de conférer aux prélats nommés l'institution canonique, en consentant que dans les bulles d'institution le pontife ne fit pas mention du souverain temporel dont il confirmait les actes. Napoléon pouvait avoir cette modestie sans danger pour son autorité; mais il ne voulait pas, et avec raison, qu'on employât une forme dont le Pape fait usage pour les siéges à l'égard desquels il réunit le double pouvoir de nommer et d'instituer, forme qualifiée de proprio motu. C'était justement celle que le Pape avait employée, notamment pour M. de Pradt, transféré du siége de Poitiers à celui de Malines. Napoléon avait rejeté ces bulles, qui étaient non pas l'omission, mais la négation de son autorité, et avait voulu que les vingt-sept prélats nommés par lui, quoique non institués, s'emparassent du gouvernement de leurs diocèses. Pour leur en fournir le moyen il avait eu recours à un expédient indiqué par les anciens usages de l'Église, et il leur avait fait attribuer la qualité de vicaires capitulaires.
Lorsque en effet un siége devient vacant par la mort de son pasteur, le chapitre du diocèse élit sous le titre de vicaire capitulaire un administrateur provisoire du siége, qui remplit les fonctions de l'épiscopat jusqu'à l'installation du nouveau titulaire, mais qui se borne toutefois à remplir les fonctions indispensables et ne jouit d'aucun des honneurs de l'épiscopat. Jadis les évêques nommés étaient quelquefois élus vicaires capitulaires, et entraient ainsi en possession immédiate de leurs siéges. Napoléon ne pouvant pas obtenir l'envoi des bulles telles qu'il les désirait, avait voulu que les sujets nommés par lui fussent investis de la qualité de vicaires capitulaires, mais il avait rencontré presque partout les plus vives résistances. Les chapitres avaient en général élu leur administrateur provisoire avant la nomination par l'Empereur des nouveaux évêques. Ils alléguaient donc l'élection déjà faite pour n'en pas faire une seconde, ou bien quand ils étaient plus hardis, ils osaient soutenir que cette façon de procéder n'était qu'une manière détournée d'annuler l'institution canonique appartenant au Pape, et niaient que les règles de l'Église permissent de déférer aux évêques nommés la qualité de vicaires capitulaires.
Vraie ou non, la doctrine leur convenait, car ils s'étaient bientôt aperçus qu'en se prêtant à l'administration provisoire des églises, ils ôtaient au Pape le moyen le plus sûr d'arrêter Napoléon dans sa marche. Mais le moyen était dangereux, car arrêter un homme comme Napoléon n'était pas facile, et, pour y parvenir, interrompre le culte lui-même n'était pas très-pieux. Vainement quelques prêtres éclairés se rappelant que Henri VIII avait pu, pour des motifs honteux, faire sortir de l'Église catholique l'une des plus grandes nations du globe, se disaient que Napoléon, bien autrement puissant que Henri VIII, appuyé sur des motifs bien autrement avouables, pourrait causer à la foi de plus grands maux que le monarque anglais, surtout dans un siècle indifférent, beaucoup plus à craindre qu'un siècle hostile. Mais les instigateurs de l'opposition cléricale, aveuglés par leurs passions, s'inquiétaient peu du danger de la religion, et avaient porté à Paris même le théâtre de cette guerre périlleuse. Ce qui s'était passé dans ce siége important offrait le tableau le plus frappant de l'état de l'Église française à cette époque, et des rapports de Napoléon avec elle.
État particulier du diocèse de Paris. L'archevêché de Paris étant devenu vacant, Napoléon y avait nommé le cardinal Fesch, son oncle. Celui-ci à peine nommé se conduisant au sein du clergé comme les frères de Napoléon dans leurs royaumes, avait songé non pas à payer sa dette de reconnaissance, mais à se populariser. Le cardinal Fesch, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, de fournisseur d'armée devenu tout à coup catholique fervent, prélat austère, avait voulu se rendre l'idole du clergé, comme Louis des Hollandais, Joseph des Espagnols, Murat des Napolitains, et, se montrant soumis en présence de son terrible neveu, ne manquait jamais hors de sa présence de gémir hypocritement sur les maux de l'Église, jurait de braver le martyre plutôt que de se soumettre à la tyrannie, et affectait de dédaigner une parenté dont il était plus orgueilleux et dont le clergé faisait plus de cas que de ses équivoques vertus. Le cardinal Fesch, l'abbé Émery, M. Duvoisin. Napoléon, indigné de tant d'orgueil et d'ingratitude, le traitait durement, surtout quand il venait étaler devant lui un savoir théologique de fraîche date, et lui demandait où il avait appris ce qu'il savait, si c'était en spéculant sur le pain des soldats!—Amenez-moi, lui disait-il, l'abbé Émery ou bien M. Duvoisin; ceux-là savent ce qu'ils disent, et valent la peine d'être écoutés.—L'abbé Émery, savant prêtre, plein d'une ferveur qui n'excluait pas les lumières, ayant refusé tous les diocèses pour demeurer supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, était le chef adoré d'un établissement qui avait fourni des prêtres et des prélats à presque toute la France. Il était royaliste secret, et ennemi de Napoléon, qui le savait sans trop s'en émouvoir. M. Duvoisin, évêque de Nantes, était un prélat fidèle à ses devoirs, profondément instruit, et doué d'une grande sagesse. Il croyait qu'au lieu de miner le pouvoir du grand Empereur, on devait au contraire le modérer, le diriger et le ramener à l'Église. Napoléon voulait entendre M. Émery, mais ne déférait qu'à l'avis de M. Duvoisin, et quant à son oncle, n'écoutait pas plus ses discours qu'il ne suivait ses conseils.
Le cardinal Fesch, déjà titulaire de l'archevêché de Lyon, est nommé archevêque de Paris. Après avoir nommé archevêque de Paris le cardinal Fesch, déjà archevêque de Lyon, il avait voulu que son oncle se saisît du siége, et le gouvernât comme titulaire définitif. Le cardinal avait résisté, d'abord pour ne point déplaire au clergé, secondement pour rester en même temps archevêque de Lyon et archevêque de Paris, c'est-à-dire pourvu des deux plus grands siéges de l'Empire. Ses efforts pour conserver les deux siéges. Ce cumul de deux siéges n'était pas sans exemple, mais le Pape consulté s'y était refusé comme à un abus emprunté mal à propos aux temps anciens, avait exigé que le cardinal optât entre Lyon et Paris, et du reste ne voulait pas plus l'instituer que les autres nouveaux titulaires.
Le cardinal tenant à conserver le siége de Lyon, dont il était à la fois titulaire nommé et institué, persistait à s'appeler cardinal archevêque de Lyon, simple administrateur du diocèse de Paris. Pour rendre plus visible la situation qu'il avait prise, il n'habitait point l'archevêché de Paris, mais un hôtel qu'il possédait rue du Mont-Blanc. Napoléon avait d'abord supporté cette conduite équivoque pendant qu'il laissait languir les affaires de l'Église. Mais arrivé au moment de s'en occuper sérieusement, et s'étant par hasard transporté à Notre-Dame pour faire on ne sait quelle visite des lieux, il n'y avait point rencontré le cardinal Fesch. Cette circonstance lui avait fait sentir vivement l'inconvenance de la position prise par son oncle, et il avait dit que lorsqu'il honorait de sa visite le clergé de la métropole, il voulait trouver l'archevêque de Paris au pied des tours de Notre-Dame.—Après Forcé d'opter, le cardinal Fesch se prononce pour l'archevêché de Lyon, et renonce à l'archevêché de Paris. cette apostrophe, transmise par le ministre des cultes, il lui avait fait demander son option immédiate entre les deux siéges. Obligé de choisir, le cardinal oncle avait jugé plus sûr, plus conforme à sa politique ordinaire, de se prononcer pour le clergé orthodoxe, et avait opté pour Lyon, siége dont il était canoniquement investi. Aussitôt un cri s'était élevé dans toutes les sacristies de France en faveur du prélat si désintéressé, si fidèle à l'Église, qui faisait pour elle de si nobles sacrifices, et on avait partout exalté son courage et son abnégation. Nomination du cardinal Maury à l'archevêché de Paris. Napoléon avait répliqué par un choix éclatant, et qui devait exciter au plus haut degré la jalousie de son oncle, il avait nommé le cardinal Maury archevêque de Paris.
Cet illustre défenseur de l'Église, qui dans l'Assemblée constituante avait déployé tant d'éloquence, d'esprit et de courage, qui, par ses saillies, son sang-froid, avait défendu le clergé comme un gentilhomme formé à l'école de Voltaire aurait pu défendre l'aristocratie, retiré depuis à Rome où il avait vécu quinze années dans l'exil et la consolation des beaux livres, avait enfin accepté avec empressement l'occasion de rentrer dans sa patrie, et parce qu'il s'était montré reconnaissant envers Napoléon, auquel il devait son retour, il avait perdu en un jour le fruit de la plus glorieuse lutte, et d'idole du clergé et des royalistes était devenu l'objet de leur dédain, presque de leur haine. Ce personnage avait quelques-uns des défauts qui suivent parfois le talent, même la piété, il aimait la table, les propos familiers, ne s'était pas corrigé de ces défauts en Italie, et fournissait ainsi aux hypocrites médiocrités de l'Église des prétextes pour le dénigrer. Aussi malgré son esprit et sa gloire n'avait-il pas grande influence sur le clergé. Le cardinal Fesch en particulier nourrissait contre lui la plus ardente jalousie, et Napoléon, qui n'avait pas été fâché de causer à son oncle le double chagrin de nommer au siége de Paris, et d'y nommer un personnage célèbre, n'avait guère réussi à lui opposer un contre-poids, car tous les talents du cardinal Maury ne pouvaient lutter d'influence avec l'hypocrisie, le pédantisme, l'ingratitude, et la parenté elle-même du cardinal Fesch.
Difficultés qu'on suscite au cardinal Maury dans l'administration du diocèse de Paris. Cette nomination à peine signée, Napoléon avait exigé que le cardinal Maury fût investi de l'administration du diocèse, ce que le chapitre n'avait pas osé refuser, mais ce qui était devenu l'occasion de tracasseries continuelles, et vraiment dégradantes pour le cardinal, pour son clergé, pour l'autorité impériale. On laissait bien le cardinal Maury administrer le diocèse, et présider aux cérémonies ordinaires, mais si, dans certaines solennités, il faisait, suivant un privilége de sa dignité, porter la croix devant lui, une partie du chapitre s'enfuyait de l'autel, laissant là les clercs inférieurs et les fidèles stupéfaits. Le soir on se réjouissait dans les cercles dévots et royalistes des échecs essuyés par l'ancien défenseur de l'Église et de l'aristocratie, devenu l'élu de la faveur impériale.
Le cardinal Maury s'était hâté d'écrire au Pape pour faire appel à son ancien attachement, et en obtenir, à défaut de bulles, l'entrée en possession provisoire du diocèse de Paris. On attendait la réponse du pontife, sans espérer qu'elle fût favorable.
Napoléon se hâte d'organiser par une suite de décrets le nouvel établissement pontifical, afin de l'imposer au Pape comme chose accomplie dans un prochain concordat. On voit quelles difficultés de tout genre suscitait cette administration provisoire des diocèses, mais Napoléon ne s'en inquiétait guère, dans la croyance où il était de conclure un arrangement prochain avec le Pape. Afin de le vaincre par des résolutions déjà prises, sur lesquelles personne ne pût se flatter de revenir, il s'était hâté de convertir en statut organique la réunion des États romains. Déjà il avait prononcé la réunion des duchés de Parme et de Plaisance sous le titre de département du Taro, et celle de la Toscane sous les titres de départements de l'Arno, de l'Ombrone et de la Méditerranée. Cette fois il réunit la province romaine sous les titres de départements de Trasimène et du Tibre. Rome déclarée seconde ville de l'Empire; l'héritier du trône qualifié roi de Rome; les papes appelés à résider tour à tour à Rome, à Paris et à Avignon. Dans le sénatus-consulte, l'un des plus célèbres du temps et des plus remarqués, il déclara Rome la seconde ville de l'Empire; il statua que l'héritier du trône, dont on annonçait la naissance comme si on avait eu le secret de la nature, porterait le titre de roi de Rome, et serait sacré successivement à Notre-Dame et à Saint-Pierre. Il décida en outre qu'un prince du sang tiendrait toujours une cour à Rome, que les papes résideraient auprès des empereurs, siégeraient alternativement à Rome et à Paris, jouiraient d'une riche dotation, prêteraient serment à l'Empire, et auraient autour d'eux les tribunaux de la pénitencerie, de la daterie, le sacré collége, tous les établissements en un mot de la chancellerie romaine, lesquels devaient être transportés à Paris et devenir dépenses impériales. À la suite de ces décisions, Napoléon ordonna immédiatement des travaux à l'archevêché de Paris, au Panthéon, à Saint-Denis, pour y recevoir le gouvernement pontifical et le Pontife lui-même. Il projeta également des travaux à Avignon, pour que le Pape, vivant habituellement à Paris auprès de lui, pût néanmoins se montrer aussi dans les diverses et antiques résidences de la papauté.
On se croit placé sous l'illusion d'un songe lorsqu'on entend raconter ces choses, que l'Église elle-même était loin alors de considérer comme impossibles! Mais Napoléon pensait qu'après quelques jours d'étonnement on s'habituerait à cet état nouveau, que le Pape résidant auprès de lui deviendrait plus traitable, que les cardinaux vivant en France prendraient un peu d'esprit français, et qu'enfin devant ce prodigieux spectacle, qui rappelait d'une manière si frappante l'ancien empire d'Occident, les contemporains ébahis laisseraient échapper de leur bouche vaincue le titre si envié d'Empereur d'Occident, titre auquel Napoléon a tout sacrifié, tout, jusqu'à son empire même!
Dans la persuasion où il s'entretenait complaisamment, Napoléon n'avait qu'un souci, c'était de se hâter, pour que l'arrangement avec le Pape, qu'il regardait comme prochain, embrassât tout ce qui pouvait toucher au régime de l'Église. Il s'occupa en effet de régler sur-le-champ l'établissement ecclésiastique qu'il faudrait laisser à Rome, de disloquer l'ancien, de reconstituer le nouveau, de manière que le Pape trouvant tout consommé quand on arriverait à des pourparlers, fût obligé d'accepter comme irrévocablement accomplis les changements qui lui déplairaient le plus.
Nouvelle organisation du clergé dans les anciens États pontificaux, et aliénation des biens de l'Église romaine. Il existait dans la Province romaine trente diocèses pour une population de 800 mille habitants, dont plusieurs sous le nom de siéges suburbicaires fournissaient des titres et des dotations aux principaux membres du sacré collége. Il existait en outre une innombrable quantité de couvents et de cures richement pourvus, et absorbant le revenu de biens considérables. Sans hésiter Napoléon abolit tous les siéges de l'État romain, à l'exception de trois qui furent dotés chacun de 30 mille francs de revenu, supprima les couvents d'hommes et de femmes, en allouant des pensions viagères aux membres des ordres supprimés, fit demander le serment à tous les curés, ordonna l'exil en Corse de ceux qui le refuseraient, et arrêta une nouvelle circonscription des cures, moins divisée et plus économique. Il ordonna également la suppression des ordres religieux en Toscane, dans Parme et Plaisance, ne laissa subsister que quelques couvents de femmes et quelques ordres voués à la bienfaisance, fit séquestrer tous les biens ecclésiastiques montant à Rome à 250 millions, en consacra 100 à la dette romaine, aux hospices, aux nouveaux siéges, aux cures conservées, et disposa des 150 restants au profit du domaine de l'État, auquel il les déclara réunis.
Ces décrets, rendus avec une incroyable promptitude, furent immédiatement expédiés à Rome pour être mis tout de suite à exécution. Trois colonnes d'infanterie furent dirigées d'Ancône, de Bologne, de Pérouse, sur Rome, pour apporter au général Miollis un renfort de neuf à dix mille hommes, en cas qu'il en eût besoin contre une population fort influencée par les moines. Ce général reçut l'ordre, au premier mouvement, de ne pas traiter les Romains avec plus de ménagements que des Espagnols.—Grâce à la paix, écrivait Napoléon, j'ai du temps, j'ai des troupes disponibles, et il faut en profiter pour terminer toutes les affaires en suspens. D'ailleurs dans deux mois je traiterai avec le Pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui est impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'accepter comme accomplis les changements que j'ai apportés à l'État de l'Église.—
Députation de cardinaux et d'évêques à Savone, pour faire accepter au Pape les nouveaux arrangements décrétés par Napoléon. Le projet de Napoléon était d'envoyer à Savone quelques cardinaux et quelques évêques, pour faire sentir au Pape qu'il était temps de s'entendre, car les intérêts les plus sacrés souffraient de ces longues dissensions; pour lui dire qu'après tout on ne touchait en rien aux dogmes de la religion, qu'on ne s'en prenait qu'à l'État temporel du pape, et qu'un pape vraiment attaché à la foi ne pouvait en compromettre le sort pour des intérêts purement temporels; que la France et l'Europe voyaient clairement ce dont il s'agissait; que l'on ne pouvait méconnaître dans Napoléon l'homme providentiel qui après avoir relevé l'Église, ne cessait de la protéger tous les jours, et d'étendre son action soit par la création de nouvelles cures, soit par l'établissement de l'influence religieuse dans l'éducation; que dans sa lutte avec le Pape on voyait non une querelle de religion, mais une querelle d'État; Langage que doivent tenir au Pape les députés qu'on lui envoie. que Napoléon voulant constituer l'Italie, avait comme tous les empereurs rencontré les papes pour adversaires, et qu'en politique prévoyant il avait voulu, dans la personne de Pie VII, se débarrasser non du pontife, mais du souverain temporel; que ce n'était pas en France apparemment que son ambition rencontrerait des improbateurs, que là même où elle pourrait en trouver, le Pape serait blâmé de sacrifier la foi à sa souveraineté princière; qu'il ferait donc mieux, avant que Napoléon fût amené peut-être à jouer le rôle de Henri VIII, d'accepter d'être le chef de l'Église, aux mêmes conditions que ses prédécesseurs l'avaient été sous les empereurs d'Occident, de sacrifier sa puissance temporelle désormais perdue à sa puissance spirituelle qui n'était pas menacée, et de ne pas s'exposer par une obstination folle à voir retrancher les deux tiers au moins du territoire européen de la communion romaine.—Telles étaient les raisons que Napoléon voulait faire parvenir au Saint-Père, et elles paraissaient d'autant plus plausibles, que la plus grande partie du clergé européen, placé comme tous les hommes sous l'impression du présent, qui agit sur les esprits avec la puissance des effets physiques, les jugeait soutenables et même concluantes. Napoléon choisit les cardinaux Spina et Caselli, qu'on supposait agréables au Pape, pour aller le visiter, l'entretenir, et lui faire une première ouverture s'ils le trouvaient bien disposé. Projet d'un concile. Si le Pape au contraire se montrait inabordable, Napoléon songeait à un autre moyen fort ordinaire dans l'ancien empire d'Occident, c'était de convoquer un concile, et d'y réunir l'Église chrétienne, dont il avait la presque totalité sous son autorité ou sous son influence, et qu'il se flattait de diriger à son gré. Il donnerait ainsi la paix à l'Église, comme il l'avait donnée à l'Europe, en traçant les conditions de cette paix avec la pointe de son épée.
Tels étaient en ce moment les efforts de Napoléon pour imprimer une plus grande activité à la guerre d'Espagne et au blocus continental, pour obtenir au moyen de l'une et de l'autre la paix maritime, complément si désiré de la paix continentale, pour apaiser les querelles religieuses, pour terminer sous tous les rapports l'organisation de son vaste empire, et s'asseoir enfin, la couronne de Charlemagne en tête, sur le trône de l'Occident pacifié.
Suites des affaires de Hollande. Au milieu de ces travaux si divers son frère Louis était arrivé à Paris, et la grave question de la Hollande, laquelle fut bientôt pour l'Europe la goutte d'eau qui fait déborder le vase, commença à s'agiter. Arrivée du roi Louis à Paris. Le roi Louis arrivait en France avec des dispositions fâcheuses, que rien de ce qu'il allait y trouver n'était propre à dissiper. Caractère personnel du roi Louis. Ce prince singulier, doué d'un esprit distingué, mais plus actif que juste, aimant le bien, mais s'en faisant une fausse idée, libéral par rêverie, despote par tempérament, brave, mais point militaire, simple et en même temps dévoré du désir de régner, se défiant de lui-même et plein pourtant de l'amour-propre le plus irritable, renfermant dans son âme l'ardeur naturelle des Bonaparte, et employant cette ardeur à se tourmenter sans cesse, se croyant voué au malheur, se plaisant à supposer que sa famille entière était conjurée contre lui, confirmé dans ces idées désolantes par une santé des plus mauvaises, appelé enfin à régner sur un pays qui, par son ciel et sa prospérité présente, n'était pas fait pour le distraire, devait tôt ou tard être amené à un éclat, et devenir pour l'Empire l'occasion des plus fatales résolutions. Du reste, le pays dont il était roi se trouvait dans une situation aussi triste que lui-même. Mais les malheurs de la Hollande étaient antérieurs à la révolution française, à l'Empire et au blocus continental.
Situation de Hollande, et révolutions anciennes qui l'avaient amenée à son état présent. Les Hollandais, placés aux confins de la mer et de la terre, sur quelques plages de sable dont ils avaient éloigné les eaux avec un art admirable, et sur lesquelles ils avaient fait naître de gras pâturages, étaient devenus tour à tour pêcheurs, cultivateurs, éleveurs de bétail, et commerçants. Faisant saler le poisson qu'ils pêchaient sur leurs côtes, le laitage qu'ils recueillaient de leur bétail, allant offrir en tous lieux ces précieux aliments au moyen de leurs vaisseaux, ils s'étaient mis en rapport avec les contrées les plus diverses, et bientôt s'étaient constitués les commissionnaires de toutes les nations, transmettant aux unes les produits des autres, allant chercher au Nord les bois, les fers, les blés, les chanvres, pour les fournir au Midi, d'où ils rapportaient les vins, les huiles, les soies, les draps, et enfin depuis que la navigation avait embrassé toutes les mers, allant verser dans les Indes les industries de l'Europe, et reverser en Europe les épices de l'Inde. Ils étaient devenus ainsi les premiers navigateurs, et en même temps les plus adroits, les plus riches négociants du globe. Braves et sachant défendre leur prospérité sur terre et sur mer, républicains, libres, divisés, éloquents, mais capables de contenir leurs passions, aimant les arts, les pratiquant avec une originalité due à leur sol et à leurs mœurs, ils avaient donné tous les spectacles, ceux de la guerre, de la liberté, de la civilisation; et après avoir secoué le joug de l'Espagne, empêché la domination de la France de s'étendre sur l'Europe, lutté d'influence avec Louis XIV qui les avait humiliés, et qu'ils avaient humilié à leur tour, ils avaient fini par donner pour rois à l'Angleterre des princes dont ils n'avaient daigné faire chez eux que des stathouders.
Mais tout passe, la jeunesse, la gloire, la fortune, la puissance, chez les peuples comme chez les individus. Les poissons salés, les fromages, première origine de l'immense négoce des Hollandais, ne pouvaient en être un fondement durable. La plus grande de leurs industries c'était de porter aux uns l'industrie des autres, et Cromwell, qui s'en était aperçu, leur avait causé un dommage mortel, en introduisant dans le monde, par son acte de navigation, le principe qu'on ne doit porter chez autrui que ce qu'on a produit soi-même. Le principe ayant bientôt été adopté partout, les Hollandais, qui ne se présentaient dans les ports du globe qu'avec des produits étrangers, avaient vu décliner rapidement leur prospérité commerciale. Tandis que l'Angleterre leur était ainsi fermée, la cherté des commissions dans leurs ports faisait passer aux villes de Brême, de Hambourg, moins exigeantes et heureusement situées sur le Weser et l'Elbe, le négoce de l'Allemagne. Enfin les guerres du dix-huitième siècle se passant entre le grand Frédéric et ses puissants voisins sans que la Hollande eût aucun rôle à y jouer, son importance en avait été fort diminuée, et elle avait vu déchoir ainsi sa puissance politique après sa puissance commerciale.
Mais si tout passe, rien ne passe vite. Il était resté aux Hollandais, comme à ces anciens riches dont la fortune ne décroît pas sans les laisser encore fort opulents, d'abondantes sources de prospérité. Ils conservaient de nombreuses colonies, un grand commerce de denrées coloniales, et d'immenses capitaux, fruit de l'économie. Ils faisaient, par exemple, un commerce tout particulier sur les sucres et les cafés. Quiconque avait à en vendre, et ne pouvait s'en procurer le débit immédiat, était assuré de trouver dans les vastes entrepôts de Rotterdam et d'Amsterdam un marché où on les payait comptant, et où l'on savait attendre le jour du renchérissement pour les revendre avec avantage. Les Hollandais étaient ainsi devenus les plus grands spéculateurs de denrées coloniales du monde entier. Ils s'étaient mis de plus à manipuler les matières qu'ils avaient en si grande quantité sous la main, et ils s'étaient faits raffineurs de sucre et préparateurs de tabac très-habiles. Enfin regorgeant de capitaux lentement économisés et supérieurs aux besoins de leur commerce, ils prêtaient à tous les gouvernements, et les emprunts avaient fini par être la principale de leurs industries.
Par ces divers moyens ils avaient réussi à se maintenir dans une grande opulence, jusqu'à l'époque de la révolution française, qui les avait trouvés partagés entre une haute bourgeoisie toute dévouée au stathoudérat et aux Anglais dont elle avait les mœurs, pleine aussi contre la France de préjugés qui remontaient au temps de Louis XIV, et une bourgeoisie inférieure qui détestait les stathouders, aimait peu les Anglais, et penchait pour les Français, surtout depuis que ceux-ci avaient échappé en 1789 au double joug de la royauté et de l'Église.
État commercial et politique de la Hollande depuis sa soumission à la France. Mais la faveur dont les Français jouissaient auprès de la démocratie hollandaise avait été de courte durée, et elle s'était totalement évanouie quand on les avait vus passer si vite d'une liberté sanguinaire au despotisme d'un soldat, et surtout quand la Hollande était devenue leur sujette. Toutes les industries du pays avaient presque succombé à la fois. La navigation s'était trouvée à peu près interdite par la guerre maritime. Les immenses magasins d'Amsterdam et de Rotterdam ne pouvant s'approvisionner que par les Anglais, et les communications avec les Anglais n'étant possibles que par la contrebande, les spéculations sur les denrées coloniales et la raffinerie avaient été frappées du même coup. Le trafic des tabacs avait éprouvé un dommage non moins grand par l'établissement de la régie française, qui s'attribuait la fabrication et la vente exclusives des tabacs. La pêche, déjà ruinée par les Anglais, avait manqué de sel pour la salaison de ses produits, depuis que le sel était obligé d'aller payer à Londres un octroi de navigation. Et si, malgré tant d'entraves, quelques bâtiments neutres, ou soi-disant neutres, apportaient en Hollande les produits des colonies hollandaises, les corsaires français embusqués à l'entrée des passes de l'Escaut, de la Meuse et du Zuyderzée, les arrêtaient, et privaient le peuple affamé d'Amsterdam ou de Rotterdam de gagner un reste de salaire sur le déchargement, le transport et la manipulation des rares marchandises échappées au blocus britannique. Enfin l'industrie des emprunts avait également souffert par suite de la détresse universelle. L'Espagne avait fait banqueroute. L'Autriche ne servait qu'avec beaucoup de peine les intérêts de sa dette; l'Angleterre y suffisait avec un papier déprécié. La Prusse payait difficilement; la Russie exactement, mais non sans dommage pour ses créanciers. Il n'y avait pas un Hollandais qui ne perdît 50 pour 100 des capitaux placés sur les gouvernements étrangers.
Les finances de l'État, non moins obérées que celles des particuliers, et obérées pour le service de la France, présentaient 110 millions de ressources par rapport à 155 millions de dépenses, dans lesquelles la dette seule figurait pour 80. Afin de se procurer ces 110 millions de ressources, pourtant si insuffisantes, il avait fallu recourir aux impôts les plus durs et les plus vexatoires. Aussi les travaux des chantiers étaient-ils abandonnés, les ouvriers et les matelots en fuite vers l'Angleterre, les officiers de marine dans l'indigence. En présence d'un tel état de choses, on conçoit comment avaient pu se réveiller tout à coup ces vieilles haines, qui, depuis Louis XIV, représentaient les Français comme politiques inconséquents et légers, catholiques intolérants, marins malheureux, dont l'alliance ne pouvait exposer qu'à des défaites, voisins incommodes, aussi envahissants sur terre que les Anglais sur mer, et méritant une défiance au moins égale.
Prétentions du roi Louis en montant sur le trône de Hollande. À peine arrivé en Hollande, le roi Louis avait fait comme tous les frères de Napoléon récemment élevés au trône, il avait voulu régner pour lui et pour ses peuples, et non pour la France et pour Napoléon; il s'était appliqué à donner le moins possible de soldats et de vaisseaux, et surtout à supporter le moins possible aussi de restrictions commerciales. C'était naturel, et Murat à Naples, Jérôme à Cassel, Joseph à Madrid, Louis à Amsterdam, disaient avec un certain fondement à Napoléon: Contestation de Napoléon avec tous ses frères. Si vous nous avez faits rois, c'est sans doute pour que nous vous fassions honneur, pour que nous rendions nos peuples heureux, pour que nous fondions des dynasties durables, car autrement vous seriez engagé, afin de nous soutenir, dans des guerres ruineuses et sans terme.—Sans doute, répondait Napoléon, dans des lettres dont nous reproduisons le sens mais non l'amertume, je vous ai faits rois pour que vous régniez dans l'intérêt de vos peuples, mais aussi pour que vous compreniez l'intérêt de ces peuples comme il doit être compris, pour qu'élevés par le sang de mes soldats, non par vos services, vous soyez les alliés fidèles de la France et non ses ennemis.—Tout par la France et pour la France, leur répétait-il sans cesse. Vous avez tous un intérêt suprême à vaincre la domination anglaise, car vous perdriez, vous Murat la Sicile, vous Joseph l'Amérique, vous Louis les Indes, si la France ne l'emportait pas sur l'Angleterre dans cette lutte décisive. Vous y perdriez en outre la liberté de naviguer et l'honneur de votre pavillon! Il faut donc entendre l'intérêt de vos peuples dans le sens de ma politique, le leur faire entendre de même, vous populariser non par votre condescendance à leurs faiblesses, mais par votre économie, votre sobriété, votre application au travail, votre courage à la guerre, par vos vertus enfin, et aussi par vos ménagements pour le parti français, qui en tout pays est le parti de la démocratie, et qu'il faudrait partout chercher à s'attacher. Mais pressé de vous entourer de grands seigneurs qui détestent la France, les Bonaparte, et moi surtout, vous avez éloigné le parti qui seul pouvait nous aimer, et qui, grâce à vos maladresses, nous hait maintenant à l'égal de tous les autres! Aussi n'y a-t-il pas un de vous qui se soutiendrait un jour, une heure, si je perdais une bataille!—
Napoléon aurait eu raison sans doute, s'il n'avait exigé des peuples alliés confiés à ses frères que des sacrifices modérés, proportionnés à leur force, et calculés exclusivement dans l'intérêt évident de la politique commune; mais quand, pour une ambition de monarchie universelle, il les condamnait à une guerre éternelle, à la privation indéfinie de tout commerce, à une conscription de terre et de mer dont ils n'avaient pas l'habitude, et qu'ils auraient difficilement supportée pour eux-mêmes, à des dépenses écrasantes, il demandait l'impossible, et ayant raison contre les faiblesses de ses frères, il leur donnait raison contre sa politique. Il n'est déjà que trop difficile en tout temps, en tous lieux, d'obtenir de peuples alliés les efforts nécessaires à la cause qui leur est commune! Mais défigurer cette cause par une ambition sans frein, imposer des sacrifices sans bornes, charger des royautés étrangères, désagréables au moins quand elles ne sont pas odieuses, d'exiger ces sacrifices, c'était aggraver au delà de toute mesure la difficulté ordinaire des alliances, c'était convertir les amitiés nationales les plus naturelles en haines ardentes, c'était enfin se préparer de cruels mécomptes, dont on allait avoir le triste prélude dans les querelles de Napoléon et de son frère Louis, à l'occasion de la Hollande.
Griefs de Napoléon contre la Hollande et contre son frère Louis. Les griefs de Napoléon contre son frère Louis étaient les suivants. Il se plaignait de ce que la Hollande ne lui était d'aucune utilité ni pour la guerre maritime, ni pour la répression de la contrebande; qu'elle lui rendait beaucoup moins de services sous la royauté de son frère que sous la république et sous le grand pensionnaire Schimmelpenninck. Il rappelait qu'à cette dernière époque elle entretenait à Boulogne une flottille de 50 chaloupes canonnières et de 150 bateaux canonniers, une escadre de ligne au Texel, et une armée sur les côtes; tandis qu'aujourd'hui n'ayant point de flotte au Texel, elle avait à peine 70 bateaux canonniers dans l'Escaut oriental, et tout au plus quelques mille soldats insuffisants pour garder son propre littoral. Il se plaignait de ce que la Hollande était pour le commerce anglais un vaste port, ouvert comme en pleine paix; de ce que les Américains étaient reçus malgré ses ordres formels, sous le prétexte mensonger d'être des neutres; de ce qu'il régnait dans toutes les classes un esprit hostile à la France aussi peu dissimulé qu'à Londres même; de ce qu'on avait développé imprudemment cet esprit en favorisant le parti aristocratique, en éloignant de soi le parti libéral, en rétablissant l'ancienne noblesse, en y ajoutant la nouvelle, en chargeant le trésor de dépenses onéreuses pour la formation d'une garde royale, inutile en Hollande, pour une création de maréchaux tout aussi inutile, pour l'institution de dotations sans motifs dans un pays où personne n'avait remporté de victoire.
Réparations que Napoléon exige de la Hollande, sous peine, si elle refuse, de réunion à la France. S'appuyant sur ces griefs, Napoléon dissimulait peu la disposition où il était de réunir la Hollande à l'Empire, à moins qu'on ne lui donnât pleine satisfaction. Or il déclarait ne pouvoir être satisfait qu'à la condition qu'on entretînt, outre une flottille considérable dans les deux Escaut, une escadre de ligne au Texel, et 25 mille hommes de troupes de terre sur le littoral; qu'on supprimât la garde royale, les maréchaux, les dotations nobiliaires, et qu'à ces économies on en ajoutât une qu'il regardait comme indispensable, la réduction de la dette au tiers du capital existant, car cette dette étant de 80 millions sur un budget de 150, rendait tout service public impossible. Mais ce n'était pas tout: il demandait encore qu'on admît un système de répression énergique contre la contrebande, que pour assurer l'action des corsaires français on déférât le jugement des prises à son propre tribunal, qu'on lui livrât enfin pour en disposer à son profit tous les vaisseaux américains entrés dans les ports de la Hollande. Sans s'expliquer clairement, Napoléon ajoutait que la récente expédition des Anglais dans l'île de Walcheren révélait dans le tracé des frontières de la France et de la Hollande des défectuosités qui exigeraient certaines rectifications vers les deux Escaut, et peut-être vers le Rhin lui-même.
Réponse du roi Louis aux griefs de Napoléon. Le roi Louis répondait aux griefs de son frère, complétement sur quelques points, très-incomplétement sur quelques autres. Il soutenait que sa flottille n'était pas moindre qu'au temps dont Napoléon rappelait le souvenir; que la plus grande partie de cette flottille gardait l'Escaut oriental qu'il était indispensable de surveiller, si on ne voulait pas que les troupes françaises stationnées dans l'Escaut occidental fussent tournées, et que le reste occupait les nombreux golfes de la Hollande. Il ne faisait aucune réponse satisfaisante relativement au désarmement de la flotte du Texel. Quant à l'armée de ligne, il prétendait avoir plus que le chiffre exigé de 25,000 hommes, car outre 3 mille envoyés en Espagne, outre plusieurs mille enfermés dans les places fortes, et plusieurs autres mille atteints des fièvres de Walcheren, il lui en restait environ 15 mille employés à garder l'immense ligne de côtes qui s'étend des bouches de l'Escaut à celles de l'Ems. Il n'alléguait rien qui fût même spécieux pour justifier la dépense d'une garde royale, d'une nomination de maréchaux, et de quelques autres créations du même genre. Quant au rétablissement de l'ancienne noblesse, et à la création de la nouvelle, il répondait que toute l'ancienne aristocratie s'étant rattachée à son gouvernement, il avait dû la récompenser en lui rendant ses titres, qu'il avait imaginé la nouvelle pour se ménager quelques créatures qui lui fussent personnellement dévouées, que les dotations accordées entraînaient une trop faible aliénation du domaine public pour en tenir compte; que s'il s'était éloigné de ce qu'on appelait le parti français, et rapproché du parti prétendu anglais, c'était simplement parce qu'il avait cherché à rallier à lui tout ce qu'il y avait de plus considérable dans le pays.
Le roi Louis aurait pu ajouter qu'il n'avait pas agi autrement que ses frères à Cassel, à Naples, à Madrid, et son oncle le cardinal Fesch dans le clergé, pas autrement que Napoléon lui-même en France. Mais de ces contestations il ressortait évidemment que ce que Napoléon voulait faire lui-même, il n'entendait pas le laisser faire à ses frères, parce qu'à la vérité il le faisait mieux, plus grandement, à sa manière enfin, parce que après tout il s'appelait lion, voulait et pouvait être le maître.
Que les raisons de l'un ou l'autre frère fussent bonnes ou mauvaises, peu importait: il s'agissait de savoir si l'on obéirait, oui ou non, aux volontés formellement exprimées du plus fort des deux. Concessions que le roi Louis est prêt à faire. Le roi Louis se résignait bien à concéder, ou du moins à promettre, outre le maintien de la flottille, l'équipement d'une escadre de ligne au Texel, la répression rigoureuse de la contrebande, l'exclusion des Américains des ports hollandais, un retour de faveur pour les démocrates bataves, sauf à tenir ces promesses comme il pourrait. Concessions qu'il ne peut se décider à consentir. Mais réduire la dette au tiers, rapporter les décrets déjà exécutés relativement à la noblesse, retirer des titres conférés, révoquer des maréchaux déjà nommés, abandonner les droits de la souveraineté hollandaise jusqu'à renvoyer le jugement des prises à Paris, livrer enfin au séquestre les Américains entrés dans ses ports sous la foi de son autorité, lui semblait une suite d'humiliations pires que la mort, et il faut reconnaître qu'il avait raison. Pourtant Napoléon insistait avec de grandes menaces, et l'infortuné roi de Hollande, déjà porté aux pensées sombres, s'exaltait peu à peu jusqu'au point de ne voir dans son frère qu'un tyran, dans tous ses proches que des parents égoïstes agenouillés devant le chef de leur famille, et dans sa femme qu'une épouse infidèle complice de tous les maux qu'on lui faisait essuyer. Les éloges des Hollandais qui connaissaient sa résistance, l'excitaient encore, et il roulait dans sa tête fiévreuse les projets les plus extrêmes. Quelquefois il ne songeait à rien moins qu'à lever l'étendard de la révolte contre son propre frère[7], à plonger la Hollande sous les eaux en rompant les digues, et à se jeter en un mot dans les bras des Anglais, sans le secours desquels toute résistance à Napoléon eût été évidemment impossible. Il était même, en quittant son royaume, convenu secrètement avec le ministre de la guerre, M. de Krayenhoff, de préparer les moyens de résister à la France, si on voulait lui forcer la main à Paris, et il avait donné l'ordre aux commandants des places frontières du Brabant, telles que Bois-le-Duc, Breda, Berg-op-Zoom, d'en refuser l'entrée aux troupes françaises, si elles se présentaient pour les occuper.
En arrivant à Paris le roi Louis n'avait voulu résider ni chez la reine sa femme, ni aux Tuileries, ni même chez aucun des membres de sa famille, et il avait manifesté l'intention de descendre simplement à l'hôtel de la légation hollandaise. Premiers actes du roi Louis à Paris. Cependant comme on lui démontra que cette conduite ajouterait fort à l'irritation de Napoléon, il consentit à recevoir l'hospitalité chez sa mère, qui occupait un vaste hôtel du faubourg Saint-Germain. À peine arrivé, son premier acte fut de demander sa séparation d'avec sa femme, et de réclamer un conseil de famille pour en décider. On lui fit entendre raison à cet égard, et il fut convenu que les deux époux vivraient éloignés l'un de l'autre, sans l'éclat fâcheux d'une séparation. Ces questions de famille écartées, on s'entretint des graves affaires de la Hollande.
Soin qu'on met à empêcher des discussions directes entre Napoléon et son frère Louis. La famille du roi Louis, sa mère, ses sœurs surtout, occupées les unes et les autres de calmer sa sombre défiance, et de le rapprocher de Napoléon, veillaient à ce que les questions difficiles qui l'appelaient à Paris ne fussent pas traitées directement entre les deux frères. Louis était triste, agité, opiniâtre; Napoléon vif, impérieux par caractère, et devenu tellement absolu par habitude de commander, qu'on n'osait déjà plus lui résister. Un violent éclat était donc à craindre si on les mettait tous deux en présence. Aussi avait-on disposé les choses de manière que Napoléon vît son frère en famille, lui parlât peu d'affaires, et que tout se traitât entre M. Roell, ministre des affaires étrangères de Hollande, homme éclairé, excellent patriote quoique orangiste, et le duc de Cadore (M. de Champagny), ministre des affaires étrangères de France, homme aussi doux que sage.
Indiscrète intervention de M. Fouché dans l'affaire de Hollande. Un personnage considérable dont ces événements allaient interrompre la carrière, et dont l'habileté, avons-nous dit, était sans cesse compromise par la manie de se mêler de tout, M. Fouché, ministre de la police, rencontrant ici une occasion de s'immiscer dans les démêlés intérieurs de la famille impériale, et dans les plus graves affaires d'État, fréquenta beaucoup la demeure de l'impératrice mère pour y voir le roi Louis, et pour devenir son intermédiaire auprès de Napoléon. Mais il n'avait pas grande chance de se faire accepter comme tel, car le roi Louis se défiant même des hommes les plus dignes de confiance, n'inclinait guère à s'ouvrir à M. Fouché, et Napoléon, quoique au-dessus de la défiance, encourageait peu l'activité officieuse d'un ministre qu'on voyait à tout instant intervenir dans les affaires où on ne l'appelait pas.
Toutefois le roi Louis par besoin d'avoir un appui, et Napoléon par une sorte de laisser aller que le dédain amène presque aussi souvent que l'estime, avaient fini par accepter ce négociateur si obstiné à s'offrir. M. Fouché devint avec M. de Champagny l'intermédiaire quotidien de cette longue négociation, traitée tantôt de vive voix, tantôt par lettres, bien que les personnages qui s'y trouvaient mêlés fussent tous à Paris[8].
Napoléon fut comme de coutume très-net dans l'expression de ses volontés, et manifesta tout de suite la résolution d'exiger de la Hollande trois choses surtout: la répression énergique de la contrebande, la coopération sérieuse à la guerre maritime, et la réduction de la dette. Il ajouta, ce qui devenait alarmant, que d'après sa conviction jamais il n'obtiendrait ni ces trois choses, ni d'autres fort importantes, de son frère; que celui-ci n'oserait jamais se brouiller avec le commerce hollandais, seul moyen d'empêcher la contrebande, ni se brouiller avec les capitalistes, seul moyen de réduire la dette et de faire face aux dépenses de la flotte; qu'il promettrait tout, puis rentré en Hollande recommencerait comme par le passé; qu'il faudrait alors reprendre ces pénibles explications, pour aboutir tôt ou tard au même résultat; Napoléon, préférant en arriver tout de suite à une solution sérieuse, propose de réunir la Hollande à la France. que mieux vaudrait en finir sur-le-champ, et réunir la Hollande à la France; que puisque son frère parlait toujours des ennuis du trône, des charmes de la retraite, il ferait bien de céder à ses goûts, et de choisir dès à présent cette retraite que l'empereur des Français était assez puissant, assez riche pour lui procurer belle, opulente et douce; que relativement au sort de la Hollande, il pouvait être tranquille, que Napoléon se chargerait bien de la faire revivre en l'administrant, de la tirer tout armée et toute pavoisée de ses eaux aujourd'hui languissantes, de lui donner une existence entièrement nouvelle en l'affiliant à la France, et de lui assurer ainsi un rôle glorieux pendant la guerre, immensément prospère pendant la paix; que par toutes ces raisons, il vaudrait mieux traiter tout de suite de la réunion elle-même, seule solution qui fût simple, sérieuse, et non exposée à de pénibles retours.
Désespoir du roi Louis en apprenant que son frère pourrait bien en arriver à le détrôner. L'expression ferme et tranquille de ces volontés transmise au roi Louis, le plongea dans une véritable consternation. Bien qu'il répétât sans cesse que le trône le fatiguait, et qu'il n'aspirait qu'à en descendre honorablement, il avait le désir ardent d'y rester. Il y tenait non-seulement par l'ambition fort naturelle de régner, mais par un sentiment d'amour-propre fort naturel aussi, c'était de n'en pas descendre comme un préfet destitué, après épreuve faite de son incapacité ou de son infidélité envers la France. Se regardant toujours comme un être sacrifié, comme seul malheureux au sein de la plus heureuse famille de l'univers, il voyait dans ce projet de le détrôner un affreux complément de destinée; il y voyait surtout une condamnation flétrissante prononcée par son frère, juge que le monde devait croire aussi juste que bien informé. Cette humiliation lui était insupportable, et il n'était point d'extrémité qu'il ne fût prêt à braver plutôt que de la subir.
Après un premier accès de désespoir, le roi Louis se décide à se soumettre à son frère, et à faire ce qu'on exigera de lui. Aussi dans le premier moment, déplorant d'être venu à Paris s'y engager dans une sorte de guet-apens, il voulait repartir soudainement pour la Hollande, et y déclarer la guerre à son frère en appelant les Anglais à son secours. Mais il se croyait fort surveillé, beaucoup plus qu'il ne l'était véritablement, et désespérait de pouvoir arriver aux frontières de l'Empire sans tomber dans les mains d'un frère irrité, que sa fuite aurait éclairé sur ses projets de résistance. Il revint donc à d'autres idées, et, se jetant en quelque sorte aux pieds de Napoléon, il se déclara prêt à faire tout ce que celui-ci exigerait, à céder sur tous les points contestés, pourvu qu'on lui laissât son trône, promettant, si son frère consentait à le mettre à une nouvelle épreuve, de lui donner toute espèce de satisfactions.
Napoléon répondait que Louis ne tiendrait pas sa parole, qu'après avoir fait les plus belles promesses et les plus sincères, il retomberait, une fois rentré à Amsterdam, dans les mains des fraudeurs et des capitalistes hollandais, et n'aurait la force de remplir aucun de ses engagements. Ému néanmoins en voyant son frère si malheureux, sensible aux prières de sa mère et de ses sœurs qui toutes sollicitaient pour Louis, rendant justice à l'honnêteté de celui-ci, malgré quelques pensées coupables qu'il discernait bien, Napoléon se relâcha de ses vues absolues, et se montra disposé, moyennant des conditions qui remettraient tout le pouvoir en ses mains et rendraient la royauté de Louis presque nominale au moins pendant la guerre, à le renvoyer à Amsterdam pour y régner quelque temps encore.
Entrevue de Napoléon et de Louis à la suite du rapprochement qui s'est opéré. Un certain rapprochement étant résulté des dernières explications, les relations devinrent un peu moins indirectes entre les deux frères, et ils se virent. Napoléon reçut Louis aux Tuileries, lui expliqua ses desseins, lui répéta que le premier de ses vœux, parce que c'était le premier de ses besoins, c'était d'arracher la paix à l'Angleterre; que sans cette paix il n'avait rien fait, que son établissement et celui de sa famille restaient en suspens, et la grandeur de la France en question; mais que pour arracher la paix à l'Angleterre il n'y avait pas d'allié plus utile, plus nécessaire que la Hollande; qu'il se reprochait tous les jours d'avoir cette contrée à sa disposition et de ne pas savoir s'en servir; que ne voulant plus mériter ce reproche il était résolu à en tirer toutes les ressources qu'elle contenait, ou par les mains de son frère ou directement par les siennes; que ce motif seul le portait quelquefois à la pensée de la réunion, mais que l'ambition d'agrandir un empire déjà trop vaste n'y entrait pour rien. Napoléon imagine de tirer de la menace de réunion de la Hollande une occasion de négocier avec l'Angleterre en proposant de ne pas opérer cette réunion si l'Angleterre consent à traiter. Développant ce thème avec sa vigueur d'esprit accoutumée, et même avec bonne foi, car dans le moment il était bien plus occupé à vaincre l'Angleterre qu'à s'agrandir, il dit dans un de ses entretiens à Louis: Tenez, j'attache tant d'importance à la paix maritime et si peu à la Hollande, que si les Anglais voulaient ouvrir une négociation, et traiter sérieusement avec moi, je ne songerais ni à réunir votre territoire, ni à vous imposer des gênes dont je reconnais la dureté; je laisserais la Hollande tranquille, indépendante et intacte.—Puis, comme entraîné par son sujet, Napoléon ajouta: Ce sont les Anglais qui m'ont obligé à m'agrandir sans cesse. Sans eux, je n'aurais pas réuni Naples, l'Espagne, le Portugal à mon empire. Mais j'ai voulu lutter et étendre mes côtes pour accroître mes moyens. S'ils continuent, ils m'obligeront à joindre la Hollande à mes rivages, puis les villes anséatiques elles-mêmes, enfin la Poméranie et peut-être même Dantzig. Voilà ce qu'il faut qu'ils sachent bien, et voilà ce que vous devriez vous attacher à leur faire comprendre. Vous en avez la possibilité, car vous avez à Amsterdam des négociants qui sont associés des maisons anglaises: eh bien, profitez-en pour apprendre aux Anglais de quoi ils sont menacés; informez-les qu'il ne s'agit de rien moins que de la réunion de la Hollande, ce qui pour l'Angleterre sera un immense dommage, et ajoutez que s'ils veulent ouvrir une négociation et faire la paix, ils sauveront votre indépendance et s'épargneront un grave danger.—Là-dessus Napoléon imagina, séance tenante, d'ouvrir une négociation avec l'Angleterre, fondée sur l'imminence même de la réunion de la Hollande. Plan de la nouvelle négociation. Le continent était pacifié, devaient dire les Hollandais; Napoléon venait de prendre définitivement place parmi les princes légitimes en épousant une archiduchesse d'Autriche; il avait couvert de ses troupes tous les rivages du Nord; il allait reformer le camp de Boulogne, porter en Espagne une masse de forces écrasante, probablement jeter les Anglais à la mer, resserrer le blocus continental jusqu'à le rendre impénétrable, peut-être conquérir la Sicile, et par une suite naturelle de son plan occuper la Hollande, la réunir même à l'Empire français, pour s'emparer plus complétement des ressources qu'elle contenait. Avertis de ces périls par la franche déclaration qu'il leur en avait faite, les Hollandais avaient demandé quelques jours pour aller à Londres s'en ouvrir avec le cabinet britannique, et le supplier de mettre fin à une lutte qui désolait le monde, de mettre surtout par la paix des bornes à une puissance qui grandissait en proportion même des efforts qu'on faisait pour la restreindre.—Après avoir conçu l'idée de ce discours, Napoléon forma le projet de renvoyer sur-le-champ M. Roell à Amsterdam, d'y convoquer les ministres, de leur adjoindre quelques membres du Corps législatif hollandais, de les faire délibérer tous ensemble sur la situation, et puis d'expédier en leur nom un homme sûr à Londres pour avertir de ce qui se passait le cabinet britannique, et le supplier d'épargner à l'Europe le malheur de la réunion de la Hollande à la France.
Empressement de M. Fouché à se mêler de la négociation projetée. Louis, ébloui par le projet de son frère, voulut le mettre à exécution sans aucune perte de temps. Il n'était pas possible de tenir ces détails cachés au duc d'Otrante, devenu par son obstination à s'y mêler le confident de toute l'affaire hollandaise, et on fut obligé de les lui confier. Aussitôt l'esprit de ce ministre prenant feu comme celui de Napoléon, il imagina de contribuer lui aussi à la paix, en y travaillant pour son propre compte, et en y forçant même un peu Napoléon s'il le fallait. Tout fier de l'initiative récente qu'il avait prise en armant les gardes nationales lors de l'expédition de Walcheren, flatté des bruits qui avaient couru à cette époque et qui le représentaient comme un génie audacieux, dont la puissance personnelle s'était maintenue même à côté de Napoléon, il croyait qu'il ajouterait beaucoup à son importance si, la paix générale survenant, on pouvait lui attribuer une part de cet immense bienfait, objet des vœux du monde entier.
Depuis quelque temps M. Fouché s'était fait le protecteur de M. Ouvrard, lui avait permis de sortir de Vincennes pour arranger ses affaires financières, et avait la faiblesse de l'écouter sur tous les sujets. Ses relations avec M. Ouvrard et avec quelques écrivains royalistes; idées qu'il puise dans ces relations; influence que ces idées ont sur sa conduite. Il écoutait non-seulement M. Ouvrard, mais certains écrivains royalistes, qui alors lui adressaient des plans[9], en offrant de se dévouer au grand homme appelé par la Providence à changer la face de l'univers. Il fallait, disaient-ils, profiter de l'occasion du mariage avec Marie-Louise pour conclure une paix qui embrasserait la mer et la terre, le nouveau monde et l'ancien, qui, en laissant la dynastie napoléonienne sur les trônes qu'elle occupait, ferait la part de la maison de Bourbon elle-même, de la branche qui avait régné en Espagne comme de celle qui avait régné en France, pacifierait ainsi les nations, les dynasties, les partis, et permettrait aux habiles inventeurs de cette combinaison de se rattacher au pouvoir réparateur qui aurait donné satisfaction à tous les intérêts, même à ceux des Bourbons.
Pour arriver à ces merveilles il fallait partager la Péninsule, en laisser la plus grande partie à Joseph, rendre le reste à Ferdinand VII, qu'on aurait soin de marier à une princesse Bonaparte; il fallait en outre consentir à la séparation déjà opérée des colonies espagnoles, leur accorder définitivement l'indépendance qu'elles allaient conquérir elles-mêmes si on la leur refusait, mais la leur accorder sous forme monarchique, en leur donnant pour roi (le croirait-on?) Louis XVIII, alors héritier légitime de la couronne de France aux yeux des royalistes, et bien heureux, on n'en doutait pas, de sortir de sa retraite pour monter sur le trône du nouveau monde.
Voilà quelles étaient les inventions des financiers et des écrivains oisifs que M. Fouché écoutait. Nous ne citerions pas ces puérilités si elles n'avaient eu d'assez graves conséquences.
Tout plein de ces inspirations, et impatient de contribuer à la paix, M. Fouché avait déjà envoyé un agent secret à Londres pour sonder le cabinet britannique, et l'avait envoyé sans en rien dire à Napoléon. Dès qu'il eut entendu parler du nouveau projet, il se hâta d'y mettre la main, et chercha lui-même l'intermédiaire de la négociation secrète qu'il s'agissait d'ouvrir. M. Fouché propose et fait adopter M. de Labouchère pour l'envoyer à Londres. M. de Labouchère, chef respectable de la première maison de banque de Hollande, associé et gendre de M. Baring, qui était de son côté chef de la première maison de banque d'Angleterre, se trouvait alors à Paris pour affaires de finance. M. Ouvrard, qui lui avait vendu des piastres lors de ses grandes spéculations avec l'Espagne, et s'était même servi de son entremise pour en réaliser quelques millions en Amérique, l'avait mis en rapport avec le duc d'Otrante, et celui-ci l'avait accueilli avec les égards dus à un banquier riche, habile et probe. À peine eut-on parlé de la négociation à entamer avec l'Angleterre, que M. Fouché pensa à M. de Labouchère, et le proposa. M. de Labouchère fut accepté comme parfaitement choisi, et comme très-propre à une communication de ce genre, car il fallait un agent non officiel qui n'attirât pas l'attention, et qui eût cependant assez de poids pour être accueilli et écouté avec attention.
On fit donc partir M. Roell et M. de Labouchère pour Amsterdam, et en attendant on suspendit toutes les résolutions dont la Hollande pouvait être l'objet. Louis aurait désiré profiter de l'occasion pour retourner dans son royaume; mais Napoléon, qui ne voulait pas le laisser partir tant qu'il n'y aurait rien de convenu sur les affaires de Hollande, le retint à Paris, et l'obligea d'y attendre les premières réponses de M. de Labouchère.
On avait eu quelques difficultés à s'entendre sur les formes à suivre dans cette négociation, sur l'autorité au nom de laquelle on se présenterait à Londres, et sur l'étendue qu'on donnerait aux ouvertures pacifiques qu'on allait essayer. Après de plus mûres réflexions il avait paru difficile de réunir les ministres hollandais et les membres du Corps législatif sans ébruiter toute l'affaire, et peu convenable aussi de présenter les principaux membres du gouvernement hollandais parlant de la suppression de leur patrie comme d'une mesure inévitable et presque naturelle, si l'Angleterre ne se hâtait de la prévenir par des sacrifices. Au nom de quelle autorité, et dans quelle forme, M. de Labouchère doit se présenter au cabinet britannique. On avait donc jugé plus expédient d'envoyer M. de Labouchère, non pas au nom du roi Louis, qui ne pouvait guère entrer en rapports directs avec les Anglais, mais au nom de deux ou trois des principaux ministres, tels que MM. Roell, Vander Heim, Mollerus, qui se disaient initiés par leur roi à tous les secrets du cabinet français. Il était impossible qu'un homme tel que M. de Labouchère ne fût pas écouté, quand il viendrait de leur part déclarer que le mariage de Napoléon changeant sa position, on pouvait obtenir de lui la paix, si on la désirait sincèrement, et empêcher ainsi de nouveaux envahissements, malheureux pour l'Europe, et très-regrettables pour l'Angleterre elle-même. M. de Labouchère, sans articuler aucune condition, était autorisé à déclarer que si l'Angleterre se montrait disposée à quelques sacrifices, la France de son côté se hâterait d'en accorder qui seraient de nature à satisfaire la dignité et l'intérêt des deux pays.
Départ de M. de Labouchère, et son arrivée en Angleterre. Tout ayant été définitivement convenu, M. de Labouchère s'embarqua clandestinement à Brielle, en usant des moyens dont se servaient les Anglais et les Hollandais pour communiquer entre eux, arriva bientôt à Yarmouth, et se rendit immédiatement à Londres. Nous venons de dire que M. de Labouchère était tout à la fois associé et gendre de M. Baring; il faut ajouter que M. Baring, le plus influent des membres de la Compagnie des Indes, s'était lié d'une étroite amitié avec le marquis de Wellesley, ancien gouverneur des Indes et frère de sir Arthur Wellesley qui commandait les armées anglaises en Espagne. M. de Labouchère n'avait donc qu'à se montrer pour être accueilli, écouté et cru. Quant au fond de la mission elle-même, le succès dépendait et de la nature des offres qu'il serait chargé de faire, et de la situation dans laquelle se trouvait alors le cabinet britannique. Cette situation était en ce moment assez difficile.
Composition et situation du cabinet britannique au moment des ouvertures pacifiques dont la Hollande est l'occasion. Après la retraite des lords Grenville et Grey, continuateurs de l'alliance opérée entre M. Fox et M. Pitt, retraite qui avait eu pour cause la question des catholiques, les exagérateurs de la politique de M. Pitt leur avaient succédé, sous la présidence du vieux duc de Portland, et tout en se maintenant ils avaient subi de nombreux échecs. D'abord lord Castlereagh et M. Canning, le premier ferme, appliqué, habile, mais point éloquent, le second au contraire ayant en talents oratoires toute la supériorité qu'avait le premier dans le maniement des affaires, s'étaient jalousés, desservis, offensés, et retirés du cabinet pour se battre en duel. Ils n'y étaient pas rentrés. Depuis, lord Chatham avait succombé à la suite de l'expédition de Walcheren, et le duc de Portland était mort. Deux personnages avaient hérité de l'influence dans le cabinet, M. Perceval et le marquis de Wellesley. M. Perceval et le marquis de Wellesley. M. Perceval était un avocat habile, doué d'une certaine éloquence, d'un caractère inflexible, et imbu des plus aveugles préjugés du parti tory. Le marquis de Wellesley, au contraire, appelé à remplacer M. Canning au Foreign-Office, joignait à l'esprit le plus éclairé, le plus libre de préjugés, un rare talent de s'exprimer simplement et élégamment. Il avait moins d'empire sur le parti tory que M. Perceval parce qu'il avait moins de passion, mais il jouissait d'une considération immense que la gloire de son frère augmentait chaque jour.
La position des ministres anglais, bien que la majorité leur fût acquise dans le parlement, n'était pas parfaitement solide. Ils avaient éprouvé une alternative de succès et de revers. Quoique la victoire de Talavera fût une victoire douteuse et qu'elle eût été suivie d'une retraite en Estrémadure, elle avait eu néanmoins pour les Anglais deux avantages, d'abord celui de tenir l'armée française éloignée du Portugal, et secondement celui de leur permettre de se maintenir dans la Péninsule en face de toute la puissance de Napoléon. C'était en revanche un grand revers pour eux que d'avoir, avec quarante mille soldats, échoué devant Anvers, en y sacrifiant quinze mille hommes, les uns morts, les autres atteints de fièvres presque incurables. Aussi la situation des ministres restait-elle incertaine, comme le jugement du pays sur leur politique. Opinion pour et contre la guerre en Angleterre. L'opposition, ayant à sa tête deux personnages éminents, lord Grenville et lord Grey, plus la faveur très-avouée du prince de Galles, que la santé chancelante du roi pouvait à tout moment porter au trône ou à la régence, soutenait que la guerre était continuée au delà de toute raison, que chaque année de prolongation avait fait grandir le colosse dont on poursuivait la destruction, qu'on y avait perdu sinon le Portugal, du moins l'Espagne et Naples, qu'en continuant on y perdrait tous les rivages du Nord jusqu'aux bouches de l'Oder, que la guerre de la Péninsule en particulier était bien dangereuse, car si Napoléon allait avec cent mille hommes se jeter sur l'armée anglaise, il ne reviendrait pas un soldat de cette armée, que la seule force capable de défendre le territoire serait ainsi détruite; que tous les jours on perdait quelque nouvel allié, que récemment on avait perdu la Suède, et qu'on était menacé bientôt de perdre l'Amérique; que les finances se chargeaient d'un fardeau énorme, que le papier-monnaie s'avilissait chaque jour davantage, que le change suivait le sort du papier; qu'on approchait du moment où les relations avec le dehors seraient ruineuses, que persister, uniquement pour n'en avoir pas le démenti, dans une pareille politique, n'était ni sage, ni prudent.—Telle était la substance des discours quotidiens des lords Grenville et Grey, et il faut reconnaître que pour tous ceux qui ne prévoyaient pas alors les égarements auxquels Napoléon serait bientôt entraîné, il y avait bien des raisons d'incliner vers la paix. La guerre devenue chez les Anglais une sorte d'habitude. Pourtant, sauf les millions qu'il en coûtait tous les ans pour soutenir cette longue lutte, sauf les hommes en petit nombre qui périssaient dans l'armée de lord Wellington, laquelle n'était pas très-considérable et se recrutait par des volontaires, la population britannique sentait peu l'état de guerre, et s'y était pour ainsi dire habituée. Elle ne souffrait pas beaucoup encore dans son commerce, car si elle avait perdu des débouchés sur le continent, elle en avait trouvé de considérables dans les colonies espagnoles qui venaient de s'ouvrir à ses produits. Elle n'était menacée de sérieux dommages que dans le cas où Napoléon parviendrait à fermer rigoureusement aux denrées coloniales les avenues du continent. Jusque-là, malgré le désavantage du change, elle entretenait au dehors d'immenses relations; ses manufactures avaient reçu un développement prodigieux; le peuple espagnol lui était devenu cher; elle commençait à n'avoir plus d'inquiétude pour ses troupes en les voyant se maintenir si bien dans la Péninsule, et enfin, sauf quelques plaintes poussées de temps en temps plutôt contre les gênes que contre l'élévation de l'income-tax, elle approuvait de son silence la politique du gouvernement, sans trouver néanmoins que l'opposition eût tort de demander la paix. Le moindre événement pouvait ainsi la faire pencher dans un sens ou dans un autre.
Le marquis de Wellesley penche pour la paix, mais craint d'agiter l'opinion publique par une négociation qui ne serait pas sérieuse. Il en était autrement des ministres, et parmi eux notamment M. Perceval s'était opiniâtré à poursuivre la guerre avec l'aveugle fureur d'un tory. Le marquis de Wellesley, au contraire, plein de lumières et de modération, n'apportait aucun entêtement dans la politique du cabinet, et bien que la continuation de la guerre procurât beaucoup de gloire à sa famille, elle lui faisait courir tant de dangers et en faisait tant courir aussi à l'Angleterre, qu'il ne cessait d'en avoir grand souci. Il aurait donc incliné à la paix, si on lui eût apporté une offre sérieuse de négocier, et surtout un arrangement acceptable relativement à l'Espagne. Mais agiter l'opinion publique pour des pourparlers insignifiants, détourner les esprits du courant qu'ils suivaient paisiblement pour les jeter dans un courant opposé sans être certain d'atteindre un résultat utile, les détourner de la guerre pour les pousser vers la paix sans être assuré de la leur donner, lui semblait une grave imprudence qu'il était décidé à ne pas commettre. Il s'était déjà conduit conformément à ces idées envers l'agent secret récemment envoyé par M. Fouché, et lui avait fait une réponse évasive comme la mission dont cet agent était chargé. Ancien officier dans l'armée de Condé, ayant quelques relations en Angleterre, l'envoyé du duc d'Otrante s'était fait présenter par lord Yarmouth, qu'il connaissait. Le marquis de Wellesley l'avait reçu poliment, et lui avait répondu que l'Angleterre, sans avoir le parti pris d'une guerre éternelle, écouterait des paroles de paix quand elles seraient portées par des agents ostensibles, suffisamment accrédités, et chargés de propositions conciliables avec l'honneur des deux nations.
Accueil obligeant fait à M. de Labouchère, mais réponse insignifiante à ses communications, jugées trop vagues pour qu'on puisse les examiner sérieusement. M. Baring ayant annoncé l'arrivée de M. de Labouchère comme porteur de communications importantes, lord Wellesley se hâta de le recevoir, l'accueillit avec beaucoup d'égards, et l'écouta avec grande attention. Mais après l'avoir entendu il montra une extrême réserve, et se renferma dans des assurances générales et vagues de dispositions pacifiques, répétant que si la France inclinait sincèrement à la paix, l'Angleterre de son côté s'y prêterait volontiers. Mais il exprima les plus grands doutes sur les sentiments véritables du cabinet français, et donna pour raison de ses doutes l'obscurité même de cette mission, entièrement secrète dans sa forme, extrêmement vague dans ses propositions, et laissant toutes choses dans une profonde incertitude. Il ne dissimula point qu'il avait déjà reçu une ouverture de la même nature, apportée il est vrai par un personnage beaucoup moins respectable que M. de Labouchère, mais exactement pareille pour le fond et la forme, car elle n'énonçait que des dispositions pacifiques sans en offrir aucune preuve tant soit peu significative. Le marquis de Wellesley répéta que toute mission clandestine, toute proposition incertaine, qui ne donnerait pas l'espoir fondé d'arriver à un arrangement honorable pour l'Angleterre, n'obtiendrait aucun accueil. Quant à la Hollande et au danger de la voir bientôt réunie à la France, le marquis de Wellesley s'en montra médiocrement affecté. Tandis que Napoléon trouvait la Hollande trop anglaise, le ministre britannique la trouvait trop française, lui en voulait d'avoir si peu secondé les Anglais pendant l'expédition de Walcheren, et semblait croire qu'entre son état actuel et la réunion à la France la différence n'était pas grande. Quant aux gênes commerciales dont on menaçait l'Angleterre, il ne s'en faisait pas une idée bien claire, n'en prévoyait pas l'étendue, et en tout cas, répétait qu'on s'attendait depuis longtemps à tous les actes de tyrannie imaginables le long du littoral européen, et qu'on s'y était résigné d'avance.
Ces explications, incertaines comme les ouvertures dont M. de Labouchère était chargé, étaient accompagnées de témoignages affectueux pour lui et de l'assurance réitérée pour le gouvernement français, que si un personnage quelconque porteur de pouvoirs ostensibles et de propositions acceptables se présentait à Londres, il serait sûr d'être accueilli et admis à négocier.
Le marquis de Wellesley, si discret avec M. de Labouchère, s'ouvrit davantage avec M. Baring, et lui dit la vérité presque tout entière. Lui et ses collègues, affirmait-il, ne s'étaient pas fait de la guerre éternelle un système; ils se souciaient peu de rétablir les Bourbons de France sur le trône de Louis XIV, et ils étaient prêts à traiter avec Napoléon, mais ils se défiaient de la sincérité de ce dernier; ils croyaient à un piége de sa part, au désir d'agiter l'opinion publique en Angleterre par une négociation simulée, et ils étaient décidés à ne pas se prêter à ce calcul. Par tous ces motifs ils ne voulaient admettre qu'une négociation officielle et solennelle. Résolus en outre à ne pas abandonner l'Espagne à Joseph, la Sicile à Murat, et à ne jamais se dessaisir de Malte, ils voulaient préalablement que tout négociateur fût muni de pouvoirs tels qu'on pût sur ces points essentiels espérer un accord.
Conjectures sur les conditions auxquelles la paix eût été possible. Devinant ce qu'on ne lui avouait pas, M. Baring, qui était fort sagace, fit part de ses observations personnelles à M. de Labouchère, et lui dit que l'Angleterre s'était résignée à la guerre, qu'elle s'y était même habituée, qu'elle n'en souffrait pas encore assez pour céder; qu'avec une grande inquiétude sur le sort de son armée elle avait pourtant fini par se rassurer en voyant cette armée se maintenir au milieu de la Péninsule, qu'il faudrait pour la décider à la paix un revers, actuellement peu probable; que pour le moment, elle ne consentirait point à céder l'Espagne à un prince de la maison Bonaparte; qu'il fallait être bien fixé à cet égard et ne nourrir aucune illusion. Parlant en toute liberté et cherchant les diverses combinaisons imaginables, M. Baring présenta comme possible, non comme certain, et uniquement comme émanant de lui seul, un arrangement qui, en laissant Malte à l'Angleterre, attribuerait Naples à Murat, la Sicile aux Bourbons de Naples, et rendrait l'Espagne à Ferdinand, sauf l'abandon à la France, pour frais de la guerre, des provinces de la Péninsule jusqu'à l'Èbre.
Bien convaincu qu'un plus long séjour à Londres ne lui procurerait aucune lumière nouvelle, M. de Labouchère repartit pour la Hollande, y arriva par les voies qu'il avait déjà suivies, et fit parvenir au roi Louis à Paris le résultat de sa démarche, restée absolument secrète pour tout le monde. L'Espagne est l'obstacle insurmontable à tout rapprochement. Il devenait évident après ces communications que l'Espagne était le véritable obstacle à un rapprochement, et qu'ayant déjà obscurci la gloire de Napoléon, ayant fort épuisé ses finances et ses armées, elle serait dans toute négociation ultérieure un empêchement insurmontable à la paix, à moins qu'on ne parvînt à obtenir sur les Anglais un triomphe décisif dans la Péninsule.
Malheureusement Napoléon s'était habitué à la guerre d'Espagne, comme l'Angleterre à la guerre maritime qu'elle soutenait contre tout l'univers. Il s'y résignait comme à l'un de ces maux graves qu'on supporte grâce à une forte constitution, dont on souffre dans certains moments, dont on se distrait dans d'autres, et avec lesquels on vit, en cherchant à se faire illusion sur leur gravité. Dès qu'il eut la réponse de M. de Labouchère, il cessa de croire qu'on pût ébranler les résolutions de l'Angleterre en la menaçant de réunir la Hollande à la France, et il prit le parti de traiter à part, et de terminer tout de suite l'affaire de ses démêlés avec son frère. Napoléon, tout en renonçant pour le moment à la paix, ne veut pas rompre entièrement les relations commencées par M. de Labouchère, et fait adresser quelques réflexions indirectes au marquis de Wellesley. Cependant, ne voulant pas laisser tomber entièrement les relations indirectes commencées par M. de Labouchère, il dicta une note à remettre, dont le sens était le suivant:—Si l'Angleterre, disait-il, était habituée à la guerre et en souffrait peu, la France y était habituée tout autant, et en souffrait moins encore. La France était victorieuse, riche, prospère, condamnée, il est vrai, à payer cher le sucre et le café, mais non pas condamnée à s'en passer. En effet, elle était fort dédommagée par les nouveaux sucres que la chimie moderne avait inventés. La cherté des produits manufacturés avait procuré à ses fabriques un essor immense, et une souffrance passagère était ainsi devenue le gage assuré d'un progrès inouï. Naples, l'Espagne, le Levant, lui apportaient pour ses manufactures des cotons en suffisante quantité, et si la mer était fermée à ses vaisseaux, le continent entier offrait un vaste débouché à ses soieries, à ses draps, à ses mousselines, à ses toiles peintes. Elle pouvait par conséquent supporter longtemps encore une pareille situation. Quant à l'Espagne, la guerre y avait duré deux ans et demi, parce que Napoléon, obligé de marcher encore une fois à Vienne, n'avait pas pu s'en occuper suffisamment. Mais il en avait fini avec l'Autriche, et il préparait aux Espagnols, aux Portugais et aux Anglais de cruelles surprises. À considérer les choses dans leur ensemble, il n'était donc pas fâché d'une interruption de relations maritimes qui développait les manufactures françaises, et de la continuation d'une guerre qui, en attirant les Anglais sur le continent, allait lui fournir l'occasion ardemment désirée de les joindre corps à corps. Si, dans de telles occurrences, il songeait à la paix, c'est que, marié avec une archiduchesse, tendant à se rapprocher de la vieille Europe, il inclinait à terminer la lutte de l'ancien ordre de choses contre le nouveau. Quant aux royaumes créés par lui, il ne fallait pas attendre qu'il en sacrifiât aucun. Jamais il ne détrônerait ses frères Joseph, Murat, Louis, Jérôme. Mais le sort du Portugal et de la Sicile était en suspens: ces deux pays, le Hanovre, les villes anséatiques, les colonies espagnoles, pouvaient offrir la matière de larges compensations. D'ailleurs s'il était difficile de s'entendre sur ces divers points, il était au moins possible d'imprimer tout de suite un caractère plus humain à la guerre. Les Anglais avaient rendu les ordres du conseil, auxquels Napoléon avait répondu par les décrets de Berlin et de Milan, et on avait ainsi converti la mer en un théâtre de violences. L'Angleterre plus que la France avait intérêt à mettre un terme à cet état de choses, car la guerre avec l'Amérique pouvait en résulter pour elle. Si elle pensait ainsi, elle n'avait qu'à se désister de ses lois de blocus; la France, de son côté, se désisterait des siennes; la Hollande, les villes anséatiques resteraient alors indépendantes et libres; les mers seraient rouvertes aux neutres, la guerre perdrait son caractère acerbe, et il était possible que ce premier retour à des procédés plus modérés fût suivi bientôt d'un entier rapprochement entre les deux nations dont la lutte divisait, agitait, tourmentait le monde.—
Telles étaient les considérations que M. de Labouchère fut chargé de présenter à M. Baring, M. Baring au marquis de Wellesley, en suivant, pour les faire parvenir, les voies que l'un et l'autre jugeraient convenables. M. de Labouchère était autorisé ou à correspondre, ou, s'il le croyait nécessaire, à faire à Londres un nouveau voyage.
Il fallait en revenir à la Hollande, et prendre un parti à son égard, car la négociation dont elle avait suggéré l'idée, remise indéfiniment, ne pouvait pas fournir le moyen de résoudre par la paix les différends qui étaient survenus. Napoléon, ne pouvant traiter avec l'Angleterre à l'occasion de la Hollande, songe à terminer ses démêlés avec celle-ci. Napoléon voulait une solution immédiate pour opérer sur-le-champ la clôture complète des rivages de la mer du Nord, et, bien qu'il persistât à regarder la réunion de la Hollande à la France comme le moyen le plus sûr d'arriver à ce résultat, cependant en voyant le chagrin de son frère, en écoutant les instances de sa mère et de ses sœurs, il était disposé à se désister d'une partie de ses exigences. Il avait déjà, par affection pour la reine Hortense et pour l'impératrice Joséphine, assuré le sort du fils aîné de Louis, et transféré à cet enfant le beau duché de Berg, devenu vacant par l'avénement de Murat au trône de Naples. Louis, loin d'y voir une preuve d'affection, s'était persuadé au contraire qu'on avait voulu l'offenser en lui ôtant l'éducation de son fils, qui, devenu souverain mineur d'une principauté dépendante de l'Empire, passait sous la tutelle du chef commun de la famille impériale, c'est-à-dire de Napoléon lui-même. Malgré ces folles interprétations, Napoléon, touché de l'état de son frère, consentit à entendre parler d'un arrangement autre que la réunion, arrangement qui, en changeant la frontière, en attribuant à l'autorité française la garde des côtes de la Hollande, en obligeant celle-ci à certains armements, pût produire quelques-uns des grands résultats qu'il avait en vue.
Conditions que Napoléon exige de Louis en lui laissant le trône de Hollande. Jusqu'ici la France ayant eu la Belgique sans la Hollande, la frontière avait quitté les bords du Rhin au-dessous de Wesel, passé la Meuse entre Grave et Venloo, laissé en dehors le Brabant septentrional, et rejoint l'Escaut au-dessous d'Anvers, en attribuant par conséquent à la Hollande non-seulement le Wahal, mais la Meuse et l'Escaut oriental lui-même, qui lui avaient toujours appartenu. Napoléon voulait, tout en laissant la Hollande à son frère, rectifier la frontière, prendre le Wahal pour ligne de séparation (on sait que c'est le nom du bras principal du Rhin une fois que ce fleuve est entré en Hollande); adopter ensuite le Hollands-Diep et le Krammer pour limite extrême, ce qui faisait passer sous la souveraineté de la France la Zélande, les îles de Tholen et de Schouwen, le Brabant septentrional, une partie de la Gueldre, l'île de Bommel, les importantes places de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg, Bois-le-Duc, Gorcum, Nimègue, c'est-à-dire un cinquième de la population de la Hollande, à peu près 400 mille âmes sur 2 millions, et des positions plus importantes encore que les peuples qu'on faisait sujets de l'Empire.
Indépendamment de ce changement de frontières, Napoléon voulait que jusqu'à la fin de la guerre maritime le commerce hollandais se fît avec des licences délivrées par lui, que toutes les embouchures de la Hollande fussent gardées par une armée de dix-huit mille hommes, dont six mille Français et douze mille Hollandais commandés par un général français, que toute prise fût jugée à Paris, qu'une escadre de 9 vaisseaux et 6 frégates se trouvât sous voiles au Texel le 1er juillet de l'année courante (1810), que toutes les cargaisons américaines introduites en Hollande fussent livrées au fisc français, que les mesures imprudentes décrétées à l'égard de la noblesse fussent immédiatement rapportées, qu'il n'y eût plus de maréchaux, et que l'armée de terre ne fût jamais au-dessous de vingt-cinq mille hommes présents sous les armes.
Parmi ces conditions, au moins aussi douloureuses que la privation du trône, il y en avait plusieurs qui affectaient plus particulièrement l'infortuné frère de Napoléon, bien puni aujourd'hui d'être devenu roi pour quelques années: c'était d'abord la perte des territoires à la gauche du Wahal, qui allait désoler le patriotisme des Hollandais, et fort appauvrir leurs finances déjà si obérées; c'était la juridiction des prises attribuée à l'autorité française, qui entraînait une sorte de déplacement de souveraineté, et enfin le commandement de l'armée hollandaise déféré à un général français, qui était à la fois un déplacement de souveraineté et une cruelle humiliation. Les conditions exigées de Louis lui paraissent si dures, qu'il revient encore une fois à l'idée de résister. Louis priait, suppliait qu'on ne lui rendît pas son trône à des conditions si dures, et, dans son chagrin, revenant à l'idée d'une résistance désespérée, il avait envoyé sous main aux ministres Krayenhoff et Mollerus l'avis de fortifier Amsterdam et les parties de la Hollande les plus susceptibles d'être défendues. Il avait renouvelé aussi l'ordre de refuser aux Français l'entrée des places fortes hollandaises.
Mais pendant les agitations de ce malheureux prince, les troupes de l'ancien corps de Masséna, commandées par le maréchal Oudinot, avaient descendu le Rhin et envahi le Brabant sous prétexte de garder le pays contre les Anglais. Le général Maison s'étant présenté aux portes de Berg-op-Zoom les avait trouvées fermées, et avant insisté pour qu'on les lui ouvrit, avait amené le gouverneur à lui montrer la lettre du roi qui prescrivait d'en refuser l'entrée aux Français. Craignant d'outre-passer les intentions du gouvernement en allant jusqu'à une collision, le général Maison s'était arrêté sous le canon de la place pour attendre de nouveaux ordres. En même temps des avis venus d'Amsterdam annonçaient qu'on remuait de la terre autour de cette ville, qu'on y construisait des redoutes, et qu'on les armait d'artillerie.
Ces faits, dès qu'il les connut, remplirent Napoléon de colère. Il envoya coup sur coup le duc d'Otrante et le duc de Feltre chez son frère, pour demander qu'on lui ouvrît toutes les portes de la Hollande, déclarant que si on hésitait à le faire il allait les forcer. Il rendit Louis et ses ministres responsables du sang qui coulerait, et exigea même qu'on lui livrât les ministres qui avaient donné de tels ordres[10].
Les ducs d'Otrante et de Feltre (ce dernier inspirait une assez grande confiance à Louis) peignirent en de tels traits l'irritation de Napoléon, que le malheureux roi de Hollande épouvanté céda sur tous les points, donna l'ordre de recevoir les troupes françaises dans ses places, et consentit à la destitution des deux ministres accusés de pousser à la résistance. «Sire, écrivit-il à son frère, j'expédie cette nuit un courrier portant la destitution du ministre Mollerus et du ministre de la guerre de Krayenhoff; ce sont les seuls qui ont été cause des préparatifs et de la note dont Votre Majesté a parlé. Si elle veut la destitution de quelque autre, je suis prêt à obéir à sa volonté dès que je la connaîtrai.»
Soumission du roi Louis. Brisé par le chagrin et la souffrance, le roi Louis adressa encore à son frère la lettre suivante, qui révèle bien quelle était la situation des choses à cette époque. «Il n'y a point eu, écrivait-il, d'empire d'Occident jusqu'ici... Il va y en avoir un bientôt vraisemblablement... Alors, Sire, Votre Majesté sera bien sûre que je ne pourrai plus me tromper et l'indisposer.» (Louis faisait ici allusion à l'état de vassalité bien définie qui en résulterait, et qui rendrait à chacun l'obéissance facile.) «Veuillez considérer que j'étais sans expérience, dans un pays difficile, vivant au jour le jour. Permettez-moi, puisque je suis au moment de perdre tout à fait votre amitié et votre soutien, de vous conjurer de tout oublier. Je vous promets de suivre fidèlement tous les engagements que vous m'imposerez. Je vous donne ma parole d'honneur de les suivre fidèlement et loyalement dès que je m'y serai engagé...»
Traité par lequel Napoléon enlève le Brabant septentrional à la Hollande, exige d'elle certains armements, et une soumission complète au nouveau régime commercial. La soumission de Louis étant complète, il ne pouvait plus y avoir de difficulté sur l'arrangement des affaires de Hollande. Ligne du Wahal jusqu'au Krammer, c'est-à-dire ligne du Rhin dans sa plus grande extension possible; occupation des côtes par une armée partie hollandaise, partie française, commandée par un général français; jugement des prises transporté à Paris; saisie et abandon à la France de tous les bâtiments américains; armement d'une flotte de 9 vaisseaux et 6 frégates au 1er juillet; abolition de la dignité de maréchal et de certaines institutions nobiliaires; enfin éloignement des ministres qui avaient encouragé le roi dans la politique antifrançaise, tout fut admis et renfermé dans un traité, par lequel Napoléon s'engagea, de son côté, à maintenir l'intégrité de la Hollande, du moins l'intégrité de ce qui en restait. On n'avait épargné au roi Louis que la réduction de la dette publique au tiers. Seulement, pour le ménager aux yeux des Hollandais, on eut soin de consigner dans un procès-verbal diplomatique, destiné à rester secret, ce qui était relatif au commandement de l'armée par un général français, à la saisie des bâtiments américains, à l'abolition de certaines dignités, au renvoi de certains ministres. Il fut ajouté à ce procès-verbal une condition singulière, c'est que le roi Louis n'aurait plus d'ambassadeurs ni à Vienne ni à Saint-Pétersbourg. Napoléon, se défiant des relations que ses frères pourraient nouer dans ces capitales, au fond ennemies, avait imposé la même condition à Murat sous prétexte d'économie.
Ces sacrifices une fois consentis, Napoléon écrivit à Louis une lettre qui indique parfaitement sa vraie pensée.
AU ROI DE HOLLANDE.
«Paris, le 13 mars 1810.
Lettre de Napoléon à son frère Louis sur le dernier arrangement des affaires de Hollande. »Toutes les raisons politiques voulaient que je réunisse la Hollande à la France; la mauvaise conduite des hommes qui appartiennent à l'administration m'en faisait une loi; mais je vois que cela vous fait tant de peine, que, pour la première fois, je fais plier ma politique au désir de vous être agréable. Toutefois, partez bien de l'idée qu'il faut que les principes de votre administration changent, et qu'au premier sujet de plainte que vous me donnerez, je ferai ce que je ne fais pas aujourd'hui. Ces plaintes sont de deux natures, et ont pour objet, ou la continuation des relations de la Hollande avec l'Angleterre, ou des discours et édits réacteurs, contraires à ce que je dois attendre de vous. Il faut à l'avenir que toute votre conduite tende à inculquer dans l'esprit des Hollandais l'amitié de la France, et non à leur présenter des tableaux propres à exciter leur inimitié, et à fomenter leur haine nationale. Je n'aurais pas même pris le Brabant, et j'aurais augmenté la Hollande de plusieurs millions d'habitants, si vous aviez tenu la conduite que j'avais droit d'attendre de mon frère et d'un prince français. Mais le passé est sans remède. Que ce qui est arrivé vous serve pour l'avenir. Ne croyez pas qu'on me trompe, et n'en voulez à personne. Je lis moi-même toutes les pièces, et probablement vous supposez que je connais la force des idées et des phrases.
»Vous m'avez écrit pour l'île de Java. C'est une question bien prématurée, et dans l'état de puissance où sont les Anglais sur mer, il faut, avant de se livrer à des entreprises, augmenter ses forces. Je compte que vous pourrez bientôt m'aider, et que votre escadre pourra concourir avec les miennes.»
Après l'accord dont nous venons d'exposer les conditions, il y eut entre les deux frères une sorte de rapprochement. Napoléon aimait Louis dont il avait soigné la jeunesse, et en était aimé quand de sombres visions ne troublaient pas l'esprit défiant de son frère. Retour du roi Louis en Hollande. Ils passèrent ensemble tout le temps des fêtes du mariage, puis Louis partit en avril pour aller expliquer aux Hollandais les derniers arrangements, et leur faire comprendre qu'il avait été placé entre les sacrifices auxquels il s'était résigné et la perte totale de l'indépendance nationale, que dès lors il n'avait pas dû hésiter. Pour eux, autant et plus que pour lui, il avait bien fait, car tant qu'il restait à la Hollande le principe de son existence, elle pouvait conserver l'espoir d'être dédommagée un jour de ses pertes actuelles. D'ailleurs, la plupart des conditions stipulées, sauf celles qui concernaient les frontières, ne devaient avoir de durée que jusqu'à la paix. Relativement aux pertes territoriales, Louis avait supplié son frère de le dédommager en Allemagne, et Napoléon n'avait pas refusé, laissant toujours entrevoir que la Hollande serait récompensée selon sa conduite. Pour que l'apparence de la réconciliation fût plus complète, Napoléon exigea que la reine Hortense conduisît son fils aîné, le grand-duc de Berg, en Hollande, et y passât quelque temps auprès de son mari. Sa présence, quoique momentanée, devait tendre à persuader au public que toutes les difficultés étaient aplanies. Plus tard, quand elle s'éloignerait de nouveau, ce qui ne tarda pas en effet, sa santé fort affaiblie serait l'explication de son absence.
Ordres pour l'entrée en possession des provinces hollandaises cédées à la France, et pour l'occupation militaire des côtes bataves. Louis partit donc de Paris pour la Haye, ainsi qu'il en avait le vif désir. Napoléon, de son côté, se hâta de donner les ordres que comportait le nouvel arrangement. Il prescrivit au maréchal Oudinot d'occuper le Brabant septentrional, et la Zélande jusqu'au Wahal, de prendre possession définitive de ces provinces, et d'y enlever sur-le-champ, avec l'aide d'un détachement de douaniers, toutes les marchandises anglaises et les denrées coloniales qu'il serait possible de saisir. La Hollande en étant devenue l'entrepôt, et les provinces frontières surtout qu'on venait d'acquérir servant à les introduire en France, il y avait chance d'en trouver une grande quantité.
Napoléon ordonna ensuite au maréchal Oudinot de passer le Wahal et de pénétrer avec trois régiments d'infanterie et deux régiments de cavalerie dans le nord de la Hollande laissé à Louis, tandis que le général Molitor, concentrant sa division vers l'Ost-Frise, serait prêt à y entrer par l'est, si les événements l'exigeaient. Le maréchal Oudinot devait avoir son quartier général à Utrecht, être rejoint par une légion de douaniers français, et occuper sur-le-champ les passes navigables. Il lui était recommandé de requérir la livraison des cargaisons américaines, et de les acheminer par les eaux intérieures sur Anvers, où allaient être établis l'entrepôt et le marché des marchandises saisies. Outre l'effet que Napoléon par ces mesures espérait produire en Angleterre sur le crédit, et par le crédit sur l'opinion publique, il comptait obtenir une large addition au domaine extraordinaire, et joindre ainsi les avantages financiers aux avantages politiques.
Malgré son désir de partir pour l'Espagne, Napoléon, retenu par divers motifs, est obligé de se faire remplacer à la tête de ses armées. Au milieu de ces occupations diverses, Napoléon avait atteint la fin d'avril (1810), époque la plus favorable pour les opérations militaires en Espagne, et c'était le moment pour lui de partir, s'il persistait à diriger en personne la campagne décisive qu'il voulait faire cette année dans la Péninsule. Malgré le désir qu'il en avait, désir tellement réel qu'il avait envoyé au delà des Pyrénées presque toute sa garde, une foule de raisons le retenaient au sein de l'Empire. Marié le 2 avril, il n'était pas convenable qu'il quittât sitôt sa jeune épouse pour aller commander des armées. Le blocus continental, dont il se promettait de grands résultats s'il réussissait à le rendre rigoureux, ne pouvait le devenir qu'à la condition d'y veiller lui-même. Les démêlés avec son frère Louis, provisoirement terminés, exigeaient une vigilance et une fermeté soutenues, pour empêcher que les eaux de la Hollande ne fussent bientôt rouvertes au commerce britannique. Le système commercial, très-compliqué depuis les licences, réclamait nécessairement de nouveaux règlements dont Napoléon était fort occupé, et dont il n'eût confié la rédaction à personne, car c'était par le commerce autant que par les armes qu'il se flattait de vaincre l'Angleterre. Enfin, bien qu'il espérât peu de la négociation confiée à M. de Labouchère, pourtant il n'en désespérait pas assez pour l'abandonner entièrement en s'éloignant de Paris. On venait, en effet, de voir arriver à Morlaix un commissaire britannique pour l'échange des prisonniers, et ce commissaire apportait des instructions qui révélaient un notable changement de dispositions dans le cabinet de Londres. On pouvait croire que les dernières ouvertures n'avaient pas dû être étrangères à ce changement.
C'étaient là bien des raisons pour retenir Napoléon à Paris, sans compter que cette funeste guerre d'Espagne, qu'il voulait seul, malgré tous, il voulait que tous la fissent, excepté lui; non pas qu'il craignît un coup de poignard ou de fusil, comme l'en menaçaient beaucoup de rapports de police, mais parce qu'il ne voyait pas dans la Péninsule, ainsi qu'en Prusse, en Pologne, en Autriche, le moyen de tout terminer par une savante manœuvre ou par une grande bataille, parce qu'il y apercevait au contraire une série interminable de petits combats livrés à la suite d'un ennemi insaisissable, des siéges plutôt que des batailles, une guerre méthodique, comportant plus de patience que de génie, et facile à diriger de loin aussi bien que de près. Choix du maréchal Masséna pour commander l'armée de Portugal, et départ de ce maréchal. Les Anglais seuls pouvaient offrir l'occasion d'opérations importantes; mais parmi les maréchaux il y en avait un qui, joignant à une rare énergie les hautes lumières d'un général en chef, et s'étant couvert d'une nouvelle gloire dans la dernière campagne, semblait propre à une pareille tâche, c'était le maréchal Masséna. Napoléon fixa son choix sur lui pour l'opposer aux Anglais. D'ailleurs, cette campagne allait s'ouvrir par le siége des places qui séparent l'Espagne du Portugal, et plusieurs mois devaient s'écouler avant le commencement des opérations offensives. Napoléon serait donc toujours le maître de se porter plus tard sur les lieux, s'il le jugeait nécessaire. Il obligea le vieux guerrier, fatigué, souffrant, mais reconnaissant des magnifiques récompenses qui venaient de lui être prodiguées, de partir pour le Portugal, afin d'aller diriger les opérations contre l'armée anglaise. Il lui composa le meilleur état-major qu'on pût alors réunir, mit sous ses ordres le savant Reynier, le brave Junot, l'intrépide Ney; il lui donna pour commander sa cavalerie le premier officier de cette arme alors vivant, le général Montbrun. Outre ces brillants lieutenants, il lui promit quatre-vingt mille hommes, et le fit partir à peine remis de ses fatigues, en le comblant de caresses, en le suivant de ses vœux et de ses plus légitimes espérances. Qui pouvait supposer, en effet, que Masséna, le premier de nos généraux après Napoléon, avec une superbe armée, ne viendrait pas à bout d'une poignée d'Anglais, inférieurs en nombre à nos soldats, inférieurs même en qualités militaires, quoique égaux en bravoure? On verra bientôt ce qu'en décida la destinée.
Projet de voyage pour montrer à la nouvelle impératrice la Belgique, le Brabant, la Picardie et la Normandie. Après avoir arrêté ces dispositions, Napoléon imagina de faire un voyage en Belgique, en profitant du printemps, qui était fort beau cette année, pour montrer sa jeune femme aux populations impatientes de la voir, pour agir par sa présence sur les Belges, qu'il importait de rattacher à l'Empire français en les flattant, pour aller reconnaître de ses yeux le théâtre de la dernière expédition anglaise, pour ordonner des ouvrages qui rendissent impossible une expédition du même genre, pour revoir les grands travaux d'Anvers, pour inspecter la flotte de l'Escaut, pour observer de plus près la nouvelle marche de son frère, et se rapprocher plutôt que s'éloigner de la négociation avec l'Angleterre. On ordonna les apprêts de ce voyage de manière à y consacrer la fin d'avril et toute la durée du mois de mai.
Continuation par M. Fouché de la négociation Labouchère, à l'insu de Napoléon. La négociation avec l'Angleterre venait de prendre en ce moment une direction singulière, et à laquelle on se refuserait à croire, si des documents incontestables n'en fournissaient la preuve authentique[11].
Napoléon avait indiqué avec beaucoup de réserve le sens dans lequel M. de Labouchère était autorisé à continuer les ouvertures commencées auprès du cabinet britannique. Il avait montré combien de temps la France pouvait encore soutenir la guerre sans en souffrir, signalé fortement les points sur lesquels elle ne transigerait pas, et laissé entrevoir sur quels points elle serait disposée à des sacrifices. Dans l'état des esprits en Angleterre, ces indications ne fournissaient pas de grands moyens de continuer la négociation, encore moins de la faire réussir. M. Fouché, avec raison, le pensait ainsi; il avait le bon sens de vouloir la paix, et de la trouver fort acceptable aux conditions qu'on jugeait admissibles à Londres. Mais au bon sens de la désirer, il joignait la folie de vouloir la faire lui-même, sinon malgré Napoléon, du moins à son insu, se promettant, après l'avoir secrètement préparée, de venir la lui offrir toute faite, et de l'entraîner par le prestige de ce grand résultat à peu près obtenu. C'était une entreprise insensée sous tout gouvernement, plus insensée encore sous un maître aussi absolu, aussi vigilant que Napoléon, et qui n'est explicable de la part d'un homme habile comme M. Fouché que par cette passion de se mêler de tout, accrue chez lui avec l'âge, avec l'importance acquise, et il faut le dire aussi pour son excuse, avec l'évidence des périls de l'Empire. M. Fouché était secondé ou poussé dans cette voie par les auteurs de projets dont il s'était entouré, et dont nous avons déjà fait connaître quelques idées, comme de restituer une portion de la Péninsule aux Bourbons d'Espagne, comme d'attribuer les colonies espagnoles aux Bourbons de France, etc... À ces idées ils en avaient ajouté quelques autres. Si par exemple Napoléon ne voulait pas dépouiller son frère Joseph, et rendre l'Espagne même morcelée à Ferdinand, ils avaient imaginé de donner à Ferdinand les colonies espagnoles, sauf à réserver aux Bourbons de France un dédommagement certes bien étrange, car ce dédommagement n'était pas moins que l'Amérique du Nord, les États-Unis eux-mêmes! Or voici l'origine de cette conception fabuleuse. Les États-Unis, par leur loi d'embargo, s'étaient brouillés tout à la fois avec la France et avec l'Angleterre; c'étaient des républicains ingrats envers la France et odieux à l'Angleterre, que Louis XVI avait eu le tort d'affranchir, et que Napoléon, réparateur de toutes les fautes de la révolution, devait replacer sous une autorité monarchique et européenne. Il n'était pas possible que l'Angleterre ne tressaillît pas de joie en voyant les États-Unis restreints dans leur territoire, contenus dans leur essor, punis de leur révolte!
M. Fouché avait trop de bon sens pour croire à de pareilles chimères, mais il trouvait Napoléon beaucoup trop absolu dans ses conditions, et pensait qu'il fallait donner à M. de Labouchère des instructions toutes différentes de celles qu'on lui avait adressées jusqu'ici, sans quoi la négociation allait être rompue dès le début, et la paix rester impossible. Pressé par M. Ouvrard, qu'il avait eu le tort d'initier à une affaire aussi grave, il consentit à le laisser partir pour Amsterdam, afin de voir M. de Labouchère, et de diriger la correspondance de ce dernier avec Londres, de manière à continuer la négociation, non de manière à la rompre. M. Fouché était persuadé qu'à la longue, en insistant avec douceur et patience, et la guerre d'Espagne n'offrant pas de meilleurs résultats, on amènerait Napoléon à faire le sacrifice de la royauté de Joseph dont il était fort désenchanté, peut-être de la royauté de Louis dont il était plus désenchanté encore, et que si on avait eu soin, en même temps, de ménager les Anglais de façon à ne pas rompre, on finirait par rencontrer le point où un rapprochement avec eux serait possible, où la paix deviendrait négociable, mais tout cela, selon lui, il fallait le préparer sans Napoléon, quoiqu'on ne pût pas, bien entendu, le conclure sans lui.
M. Ouvrard partit donc, tout plein non-seulement des idées de M. Fouché, mais, ce qui était bien pis, des siennes, tout enchanté d'être mêlé à une si grande affaire, et se flattant de recouvrer par un service signalé la faveur de Napoléon depuis longtemps perdue. Communications établies avec l'Angleterre par suite de la négociation clandestine entreprise par M. Fouché. À peine arrivé à Amsterdam, il parla au nom de M. Fouché dont il avait en main plusieurs lettres, fut considéré par M. de Labouchère comme le représentant direct et accrédité de ce ministre, et par suite comme le représentant de Napoléon lui-même. Dès lors M. de Labouchère se trouva encouragé par ce qu'il entendit et par ce qu'il lut, à envoyer à Londres de nouvelles communications d'une nature beaucoup plus satisfaisante pour la politique britannique que celles qu'on avait adressées jusque-là. M. Ouvrard en effet lui avait dit que sur la Sicile, l'Espagne, les colonies espagnoles, le Portugal, la Hollande, Napoléon ne serait point absolu dans ses volontés, qu'il ne fallait point le dépeindre ainsi à Londres, qu'il voulait la paix, la voulait sincèrement, qu'on se trompait en Angleterre sur ses dispositions, qu'il y avait d'ailleurs en ce moment un point commun entre lui et le cabinet britannique, et que c'était le désir de punir les Américains de leur conduite. M. Ouvrard toucha à tous ces sujets d'une manière plus ou moins précise, écrivit plusieurs notes, pressant sans cesse M. de Labouchère de les transmettre à Londres. M. Fouché, ayant l'imprudence de seconder cette extravagante négociation, eut recours à un moyen étrange, et tel que la police peut les imaginer, pour donner crédit à M. de Labouchère auprès du gouvernement britannique. Un inconnu, qui se faisait appeler baron de Kolli, et qui paraissait appartenir à la police anglaise, s'était présenté à Valençay pour ménager au prince Ferdinand des moyens d'évasion. On l'avait arrêté, et on avait cru faire ainsi une capture importante, qui devait contrarier fort le cabinet britannique, dont les menées allaient être publiquement dévoilées. M. Fouché autorisa M. de Labouchère à écrire au marquis de Wellesley que, s'il le désirait, ce personnage lui serait rendu. Ce devait être à la fois une preuve de bonne volonté envers le cabinet britannique, et une manière d'accréditer puissamment M. de Labouchère.
Les communications étaient alors rares et difficiles avec l'Angleterre, non-seulement à cause de l'imperfection des routes, mais à cause de la guerre. Il fallait douze et quinze jours pour envoyer une lettre d'Amsterdam à Londres et avoir la réponse, en sorte que cette singulière négociation pouvait durer encore assez longtemps sans qu'on fût amené à des éclaircissements décisifs. En attendant, M. Ouvrard écrivant à M. Fouché lui peignait la négociation comme faisant des progrès qu'elle ne faisait pas, et M. Fouché, trompant à son tour M. Ouvrard, lui représentait Napoléon comme instruit et satisfait de ces pourparlers, ce qui était absolument faux, car M. Fouché différant tant qu'il pouvait un aveu difficile, se réservait d'informer Napoléon lorsque l'œuvre serait assez avancée pour être avouée.
Départ de Napoléon pour la Belgique; cour brillante qui l'accompagne. Pendant ce temps, l'Empereur était parti de Paris avec une cour brillante, composée de l'Impératrice, du roi et de la reine de Westphalie, de la reine de Naples, du prince Eugène, du grand-duc de Wurzbourg, oncle de Marie-Louise, du prince de Schwarzenberg, ambassadeur de la cour d'Autriche, de M. de Metternich, premier ministre de cette cour, et de la plupart des ministres français. Napoléon se proposait de visiter Anvers, Flessingue, la Zélande, le Brabant, provinces nouvellement cédées à l'Empire, puis de revenir en Picardie, et de rentrer par la Normandie à Paris.
Les peuples, ennuyés de la monotonie de leur vie, s'empressent toujours d'accourir au-devant des princes qui passent, quels qu'ils soient, et souvent les applaudissent à la veille même d'une catastrophe. Quand Napoléon paraissait quelque part, le sentiment de la curiosité, celui de l'admiration, suffisaient pour attirer la foule, et, dans un moment où il venait de compléter sa prodigieuse destinée par son mariage avec une archiduchesse, l'empressement et l'enthousiasme devaient être plus grands. Partout, en effet, où il parut, les transports furent vifs et unanimes. D'ailleurs sa présence annonçait toujours la continuation ou le commencement d'immenses travaux, et on applaudissait en lui non-seulement le grand homme, mais le bienfaiteur.
Napoléon à Saint-Quentin. Parti de Compiègne le 27 avril, il arriva dans la journée à Saint-Quentin. Cette ville lui devait, outre le rétablissement de l'industrie des linons, les beaux travaux du canal de Saint-Quentin, repris et achevés depuis le Consulat. On avait illuminé le souterrain qui réunit les eaux de la Seine à celles de l'Escaut, et Napoléon le traversa avec toute sa cour dans des barques élégamment décorées, et pour ainsi dire en plein jour. Il accorda, chemin faisant, à M. Gayant, l'ingénieur qui avait dirigé ces beaux travaux, une forte pension avec un grade dans la Légion d'honneur, et partit ensuite pour Cambrai et le château de Laeken. Il ne devait visiter Bruxelles qu'au retour.
Mai 1810. Le 30 avril il s'embarqua sur le vaste canal qui de Bruxelles va rejoindre le Ruppel, et par le Ruppel l'Escaut lui-même. Tous les canots de la grande flotte de l'Escaut, pavoisés de mille couleurs, manœuvrés par les équipages des vaisseaux, étaient venus le chercher, et le transportèrent sur les eaux soumises de la Belgique avec la vitesse des vents. Le ministre de la marine Decrès, l'amiral Missiessy, celui qui avait montré tant de sang-froid pendant l'expédition de Walcheren, commandaient la flottille impériale. Bientôt on arriva en vue de l'escadre d'Anvers, créée par Napoléon, et récemment soustraite à la torche des Anglais. Tous les vaisseaux, frégates, corvettes, chaloupes canonnières, bordaient la haie: Marie-Louise passa sous le feu inoffensif de mille pièces de canon, qui portaient à tous ses sens émus le témoignage de la puissance de son époux.
Napoléon à Anvers. La cour impériale fit son entrée à Anvers au milieu des populations belges accourues à sa rencontre, et oubliant leurs sentiments hostiles en présence d'un si grand spectacle. Napoléon avait beaucoup à faire à Anvers, et il s'y arrêta plusieurs jours. Vastes projets maritimes. La paix continentale lui permettait de se livrer à ses projets pour la marine de l'Empire et des États alliés: il allait disposer cette année d'une quarantaine de vaisseaux, dont 9 au Texel, promis au 1er juillet, 10 actuellement sous voiles à Anvers, 2 à Cherbourg, 3 à Lorient, 17 à Toulon, 1 à Venise, total 42. Il comptait en avoir 74 en 1811, 100 ou 110 en 1812, capables, en y ajoutant la quantité de frégates et de corvettes nécessaire, d'embarquer au besoin 150 mille hommes pour toutes les destinations.
Afin d'atteindre à ce nombre, il lui fallait en avoir neuf de plus à Anvers, dans l'espace d'une année. Grand établissements d'Anvers. Il était indispensable pour cela d'augmenter les bassins, et d'attirer les bois et les ouvriers dans ce port de prédilection. Napoléon donna les ordres qui convenaient, et fit lancer en sa présence un vaisseau de 80, qui entra majestueusement dans l'Escaut sous les yeux de l'Impératrice, et au milieu des bénédictions du clergé de Malines, convié à cette fête navale. Napoléon avait auprès de lui le prince Eugène, auquel il désirait montrer tout ce qu'il faisait dans les lagunes de la Flandre, pour l'exciter à en faire autant dans les lagunes de l'Adriatique.—Quand on a la terre, on peut avoir la mer, répétait-il volontiers, pourvu qu'on le veuille et qu'on y mette le temps.—Le temps!... justement ce qu'on se procure par la sagesse seule, et ce dont Napoléon devait bientôt se priver lui-même!
Son frère Louis était venu le voir, et, quoique moins agité, paraissait toujours profondément triste, triste de sa propre tristesse et de celle de son peuple, que tant d'afflictions avaient frappé à la fois. Entrevue de Napoléon avec son frère Louis aux frontières de la Hollande. Napoléon tâcha de le ranimer en lui montrant ce qu'il avait exécuté à Anvers, ce qu'il se proposait d'y exécuter encore, lui recommanda instamment d'avoir sa flotte prête au Texel au 1er juillet, lui développa ses vastes projets maritimes, lui annonça que ses troupes allaient être amenées sur les côtes, que sous peu de temps il y aurait aux bouches de l'Escaut, à Brest, à Toulon, de vastes expéditions prêtes à porter des armées entières, que Masséna marcherait sur Lisbonne avec 80 mille hommes, que dans deux mois on presserait vivement les Anglais sur tous les points, et que cette guerre, dont ils semblaient s'être fait une habitude, on la leur rendrait bientôt insupportable, surtout si par le blocus rigoureusement observé on les atteignait fortement dans leurs intérêts mercantiles.
À ce sujet, Napoléon entretint son frère Louis de la négociation Labouchère. Par un singulier hasard, il venait de rencontrer et d'apercevoir en route M. Ouvrard, qui se rendait en toute hâte d'Amsterdam à Paris, pour la suite des étranges communications engagées entre la Hollande et l'Angleterre. Soupçons de Napoléon au sujet de la négociation Labouchère, et demande au roi Louis de lui en envoyer toutes les pièces.Napoléon, avec son ordinaire promptitude d'esprit, avait entrevu que M. Ouvrard, jouissant de la faveur de M. le duc d'Otrante, fort lié d'affaires avec M. de Labouchère, était venu se mêler de ce qui ne le regardait pas, chercher à surprendre quelque secret de la négociation, peut-être donner des conseils dont on n'avait pas besoin, peut-être aussi asseoir quelque spéculation sur des probabilités de paix. Plein de singuliers pressentiments, il fit défendre à M. de Labouchère toute relation avec M. Ouvrard, lui fit même demander toutes les lettres échangées entre Amsterdam et Londres, et ajouta l'ordre de les lui envoyer pendant son voyage partout où il se trouverait. Louis repartit pour Amsterdam sans avoir voulu assister à aucune fête, surtout dans un moment où Napoléon allait entrer sur le territoire récemment enlevé à la Hollande.
Napoléon, après avoir employé cinq jours à prescrire les travaux nécessaires, et surtout les nouvelles défenses qui devaient rendre Anvers imprenable, ordonna à la flotte de descendre sur Flessingue, et pour lui en laisser le temps il alla visiter les nouveaux territoires acquis entre la Meuse et le Wahal, ainsi que les places de Berg-op-Zoom, Breda, Bois-le-Duc et Gertruidenberg.
Napoléon à Breda. À Breda, il reçut, avec les autorités civiles et militaires, le clergé protestant et catholique. Dans ces territoires nouvellement acquis à l'Empire, les catholiques se trouvaient affranchis de la domination protestante, et cependant ils étaient loin de se montrer satisfaits. Tandis que le principal ministre protestant était venu avec le grand costume de son état, le vicaire apostolique, au contraire, s'était présenté en simple habit noir, comme s'il eût craint, en pareille occasion, de revêtir des habits de fête. Napoléon, à la simple attitude des assistants, avait deviné tous leurs sentiments, et prenant chaque jour davantage la fâcheuse habitude de ne plus se contenir, il se livra à un mouvement de colère, en partie sincère, en partie calculé. Feignant d'abord de ne point apercevoir le vicaire apostolique, il écouta avec bienveillance le ministre protestant, qui, le haranguant avec beaucoup de simplicité et de modestie, lui adressa quelques paroles de résignation, les seules convenables dans la bouche de citoyens qui venaient d'être arrachés à leur ancienne patrie pour être attachés à une nouvelle patrie, grande, mais étrangère. «Sire, dit le représentant du clergé protestant, vous voyez en nous les ministres d'une communion chrétienne, qui a pour coutume invariable d'adorer dans tout ce qui se passe la main de la Providence et de rendre à César ce qui est à César.—
Violente réprimande au clergé catholique du Brabant. Vous avez raison, répondit sur-le-champ Napoléon, et vous vous en trouverez bien, car je veux protéger tous les cultes. Mais pourquoi, monsieur, êtes-vous revêtu du grand costume de votre ministère?—Sire, cela est dans l'ordre.—C'est donc l'usage du pays? reprit Napoléon.—Se retournant alors vers le clergé catholique: Et vous, messieurs, leur dit-il, pourquoi n'êtes-vous pas ici en habits sacerdotaux? Êtes-vous des procureurs, des notaires, ou des médecins? Et vous, monsieur, s'adressant au représentant de l'Église romaine, quelle est votre qualité?—Sire, vicaire apostolique.—Qui vous a nommé?—Le Pape.—Il n'en a pas le droit. Moi seul, dans mon empire, je désigne les évêques chargés d'administrer l'Église. Rendez à César ce qui est à César. Ce n'est pas le Pape qui est César, c'est moi. Ce n'est pas au Pape que Dieu a remis le sceptre et l'épée, c'est à moi. Vous catholiques, longtemps placés sous la domination des protestants, vous avez été affranchis par mon frère, qui a rendu tous les cultes égaux; vous allez me devoir une égalité plus complète encore, et vous commencez par me manquer de respect! Vous vous plaigniez d'être opprimés par les protestants! Il paraît par votre conduite que vous l'aviez mérité, et qu'il fallait faire peser sur vous une autorité forte. Cette autorité ne vous manquera pas, soyez-en sûrs. J'ai ici la preuve en main que vous ne voulez pas obéir à l'autorité civile, que vous refusez de prier pour le souverain. J'ai déjà fait arrêter deux prêtres indociles, et ils resteront en prison. Imitez les protestants, qui, tout en étant fidèles à leur foi, sont citoyens soumis aux lois et sujets fidèles. Ah! vous ne voulez pas prier pour moi! reprit Napoléon avec un accent de colère croissant. Est-ce parce qu'un prêtre romain m'a excommunié? Mais qui lui en avait donné le droit? Qui peut ici-bas délier les sujets de leur serment d'obéissance au souverain institué par les lois? Personne, vous devez le savoir, si vous connaissez votre religion. Ignorez-vous que ce sont vos coupables prétentions qui ont poussé Luther et Calvin à séparer de Rome une partie du monde catholique? S'il eût été nécessaire, et si je n'avais pas trouvé dans la religion de Bossuet les moyens d'assurer l'indépendance du pouvoir civil, j'aurais, moi aussi, affranchi la France de l'autorité romaine, et quarante millions d'hommes m'auraient suivi. Je ne l'ai pas voulu, parce que j'ai cru les vrais principes du culte catholique conciliables avec les principes de l'autorité civile. Mais renoncez à me mettre dans un couvent, à me raser la tête, comme à Louis le Débonnaire, et soumettez-vous, car je suis César! sinon je vous bannirai de mon empire, et je vous disperserai comme les juifs sur la surface de la terre...—En prononçant ces dernières paroles, la voix de Napoléon était retentissante, et son regard étincelant. Les malheureux prêtres qui avaient provoqué cet éclat étaient tremblants.—Vous êtes, ajouta-t-il, du diocèse de Malines; allez vous présenter à votre évêque; prêtez serment entre ses mains, obéissez au concordat, et je verrai alors ce que j'aurai à ordonner de vous.—
Cette scène calculée pour faire effet, en fit beaucoup. Les paroles de Napoléon, recueillies à l'instant même, et répétées avec la permission de la police dans la plupart des journaux du pays, produisirent une grande impression.
Napoléon sur les bords du Wahal. Embrassant tout dans son activité, Napoléon passa rapidement à d'autres objets. Il visita Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg, Bois-le-Duc, prit partout des résolutions utiles, et dictées par sa connaissance profonde de la guerre et de l'administration. En voyant ces contrées si fertiles en lin et en chanvre, il décréta qu'un million serait accordé à l'inventeur de la machine à filer le lin. Il trouva aussi dans ces provinces des manufactures où l'on produisait à très-bas prix du drap commun, très-bon pour les troupes, et il décida qu'il en serait fait un emploi considérable. Arrivé au bord du Wahal, qui présente une si puissante frontière et un si beau moyen de communication intérieure, il sentit se rallumer en lui toutes les ardeurs de son ambition pour la France, et il imagina un règlement pour assurer exclusivement aux bateliers français la navigation du Rhin. Règlement pour assurer aux Français la navigation du Rhin. Il décida que tout bâtiment non français entrant dans le Rhin devrait rompre charge à Nimègue s'il venait de Hollande, à Mayence s'il venait de l'Allemagne par le Mein, pour livrer sa cargaison à des bâtiments français, lesquels pourraient seuls naviguer sur ce grand fleuve. Napoléon traitait ainsi les eaux fluviales comme les Anglais traitaient les eaux de l'Océan. Jaloux d'avoir des bois de construction pour Anvers, il ordonna que tout bois de cette espèce naviguant ou flottant sur le Rhin, serait obligé de venir en Belgique, au lieu d'aller en Hollande, où les Hollandais, grâce à leurs vastes capitaux, avaient coutume de les attirer. Il rendit en même temps divers règlements pour faire venir de Brest où l'on construisait peu, faute de bois, les ouvriers oisifs, et les employer à Anvers.
Napoléon à Flessingue. Après avoir visité les places de la frontière et s'être transporté successivement dans les îles de Tholen, de Schouwen, de Sud et Nord-Beveland, de Walcheren enfin, il décida, à cause des funestes fièvres de ces contrées, qu'on n'y garderait que les postes indispensables, en ayant soin de les bien choisir et de leur procurer toute la force défensive dont ils seraient susceptibles. Il prescrivit à Flessingue d'immenses travaux pour mettre la garnison à l'abri du feu des vaisseaux, et accabler de projectiles destructeurs l'escadre ennemie qui voudrait franchir la grande passe. À la vue des ruines de Flessingue, il se montra plus juste envers le malheureux général Monnet, qui avait récemment succombé en défendant la place, et donna les ordres les mieux entendus pour que rien de ce qui s'était passé ne pût se renouveler à l'avenir. D'après l'observation souvent faite que les hommes d'âge mûr et acclimatés prenaient moins la fièvre que les hommes jeunes et nouvellement arrivés, il décréta une organisation en vertu de laquelle la garde de ces îles devait être réservée aux bataillons de vétérans et aux bataillons coloniaux. Il voulut qu'une nombreuse flottille de chaloupes canonnières fût toujours jointe à la flotte, et que les bassins de Flessingue fussent disposés pour recevoir vingt grands vaisseaux de ligne. Tandis qu'il prescrivait ces choses, sa cour donnait et recevait des fêtes, et s'occupait de la partie frivole du voyage, dont il se réservait la partie utile.
Juin 1810. Retour à Paris par Ostende, Dunkerque, Boulogne et le Havre. Son séjour s'étant prolongé jusqu'au 12 mai dans ces parages, il remonta l'Escaut, ne fit cette fois que traverser Anvers, vint montrer son épouse à Bruxelles, redescendit ensuite à Gand et à Bruges, pour arrêter les travaux nécessaires sur la gauche de l'Escaut, et de là se rendit à Ostende, d'où une armée anglaise aurait pu en débarquant marcher droit sur Anvers. Napoléon y décida les ouvrages qui pouvaient assurer à cette place une force suffisante, puis partit pour Dunkerque, où il prescrivit quelques réparations, châtia la paresse de quelques officiers du génie trouvés en faute, visita le camp de Boulogne, théâtre abandonné de ses premiers projets, y passa des revues pour inspirer de l'inquiétude aux Anglais, accorda deux jours à Lille, et enfin se transporta au Havre, où il s'occupa attentivement de la défense de ce port considérable. Le 1er juin au soir il était de retour à Saint-Cloud, satisfait de ce qu'il avait vu et ordonné, de l'accueil fait partout à l'Impératrice, et des espérances que la nation semblait placer sur la tête de cette jeune souveraine.
Découverte pendant le voyage de Belgique de la négociation clandestine entreprise par M. Fouché avec l'Angleterre. Pourtant malgré les nombreux sujets de satisfaction que lui avait procurés ce voyage, il revenait avec une profonde irritation, et c'était le duc d'Otrante qui en était principalement l'objet. Le roi Louis, en effet, comme le lui avait prescrit Napoléon, avait demandé à M. de Labouchère tous les papiers relatifs aux communications avec l'Angleterre, et celui-ci croyant de bonne foi qu'en continuant à l'instigation de M. Ouvrard les ouvertures commencées, il agissait d'après les ordres du duc d'Otrante, et par conséquent de l'Empereur lui-même, avait livré sans dissimulation tout ce qu'il avait écrit à Londres, et tout ce qu'on lui avait répondu. Napoléon, lisant en route ces papiers transmis par son frère, y acquit la certitude qu'on avait continué à négocier à son insu, et sur des bases qui étaient loin de lui convenir. Ces papiers n'apprenaient pas tout ce qui s'était passé, car il y manquait la correspondance de M. Ouvrard avec M. Fouché, mais tels quels, ils suffisaient pour prouver à Napoléon qu'on avait négocié sans son ordre, et d'après d'autres indications que les siennes. Il se doutait, sans en être bien assuré, que M. Fouché avait pris une grande part à ces singulières menées, et il voulut s'en éclaircir sur-le-champ.
Violentes interpellations adressées à M. Fouché dans un conseil des ministres. Le lendemain même de son arrivée, c'est-à-dire le 2 juin, il convoqua les ministres à Saint-Cloud. M. Fouché était présent. Sans aucun préambule, Napoléon lui demanda compte des allées et venues de M. Ouvrard en Hollande, des pourparlers avec l'Angleterre continués, à ce qu'il paraissait, en dehors de l'action du gouvernement. Il lui demanda en outre, et coup sur coup, s'il savait quelque chose de cet étrange mystère, s'il avait ou non envoyé M. Ouvrard à Amsterdam, s'il était ou non complice de ces manœuvres inqualifiables... M. Fouché, qui s'était réservé de parler plus tard à l'Empereur de ce qu'il avait osé tenter, surpris par cette soudaine révélation à laquelle il ne s'attendait pas, pressé à brûle-pourpoint de questions embarrassantes, balbutia quelques excuses pour M. Ouvrard, et dit que c'était un intrigant qui se mêlait de tout, et aux démarches duquel il fallait ne pas prendre garde. Napoléon ne se paya point de ces raisons.—Ce ne sont pas là, dit-il, des intrigues insignifiantes qu'il faille mépriser; c'est la plus inouïe des forfaitures que de se permettre de négocier avec un pays ennemi, à l'insu de son propre souverain, à des conditions que ce souverain ignore, et que probablement il n'admettrait pas. C'est une forfaiture que sous le plus faible des gouvernements on ne devrait pas tolérer.—Napoléon ajouta qu'il regardait ce qui venait de se passer comme tellement grave, qu'il voulait qu'on arrêtât M. Ouvrard sur-le-champ. M. Fouché, craignant qu'une telle arrestation ne fît tout découvrir, essaya en vain de calmer la colère de Napoléon, mais ne réussit qu'à l'accroître en aggravant ses soupçons, et en les attirant sur sa propre tête. Arrestation de M. Ouvrard, agent de M. Fouché. Napoléon, qui avait résolu d'avance l'arrestation de M. Ouvrard, se garda bien d'en charger M. Fouché, de peur que celui-ci ne le fît évader, et, sortant du conseil à l'instant même, il donna cette mission à son aide de camp Savary, devenu duc de Rovigo, et investi de toute sa confiance. Le duc de Rovigo lui avait servi souvent, comme on peut s'en souvenir, pour des expéditions de ce genre. En deux ou trois heures, M. Ouvrard fut adroitement arrêté, et tous ses papiers furent saisis. Au premier examen on reconnut qu'en effet la négociation avait été poussée encore plus loin qu'on ne l'avait cru d'abord, et que M. Fouché avait été au moins pour moitié dans la singulière intrigue qu'on venait de découvrir.
Découverte complète de ce qui s'est passé entre M. Fouché, M. Ouvrard et M. de Labouchère, relativement aux négociations avec l'Angleterre.Napoléon avait été fort mécontent de l'esprit remuant de ce ministre, qui déjà, dans diverses occasions, avait pris une initiative déplaisante ou dépassé le but assigné, ainsi qu'on avait pu le remarquer dans la première tentative de divorce, dans l'extension excessive donnée à l'armement des gardes nationales, et enfin dans cette récente négociation avec l'Angleterre. Napoléon y voyait à la fois un esprit d'entreprise des plus téméraires, et une ambition de se faire valoir qui, dans certaines occasions, pouvait devenir infiniment dangereuse. Il apercevait notamment dans cette impatience de conclure la paix presque malgré lui, une censure indirecte de sa politique, et le désir d'acquérir des mérites à ses dépens. Il faut ajouter qu'il commençait à concevoir un vague mécontentement contre tous ses anciens coopérateurs, car tous, et surtout les plus distingués, semblaient, chacun à leur manière, improuver manifestement ce qu'il faisait. M. de Talleyrand par ses sarcasmes, le sage Cambacérès par son silence, M. Fouché par le mouvement qu'il se donnait pour amener la paix, étaient comme autant de désapprobateurs, plus ou moins avoués, de la politique ambitieuse et indéfiniment guerroyante de l'Empire. Napoléon avait plus d'une fois fait tomber le poids de son humeur sur M. de Talleyrand. Au silence de l'archichancelier Cambacérès, il répondait par un silence quelquefois sévère, et fâcheux surtout pour lui-même, car il se privait ainsi de conseils précieux. Quant à M. Fouché, qu'une grande considération ne protégeait pas, et qu'une faute récente lui livrait sans défense, il était décidé cette fois à ne pas le ménager.
La correspondance trouvée chez M. Ouvrard ne laissait plus de doute sur la part que le duc d'Otrante avait prise à la seconde négociation Labouchère. Le lendemain, 3 juin, était un dimanche. Tous les grands dignitaires étaient venus entendre la messe à Saint-Cloud, et assistaient au lever de l'Empereur. Après la messe, Napoléon fit appeler dans son cabinet les grands dignitaires et les ministres, excepté M. Fouché, et s'adressant à eux: Que penseriez-vous, leur dit-il, d'un ministre qui, abusant de sa position, aurait à l'insu du souverain ouvert des communications avec l'étranger, entamé des négociations diplomatiques sur des bases imaginées par lui seul, et compromis ainsi la politique de l'État? Quelle peine y a-t-il dans nos codes pour une pareille forfaiture?...—En achevant ces paroles, Napoléon, regardant attentivement chacun des assistants, semblait provoquer une réponse qui lui facilitât le sacrifice du duc d'Otrante, car, même au milieu de sa toute-puissance, c'était quelque chose que de frapper ce personnage. Les complaisants, cherchant dans ses yeux la réponse qui pouvait lui convenir, se récriaient que c'était là un crime abominable. M. de Talleyrand, qui cette fois n'était pas l'objet de la colère impériale, souriait nonchalamment; l'archichancelier, devinant qu'il s'agissait de M. Fouché, et persistant dans son rôle ordinaire de conciliateur, même envers un ennemi déclaré, répondit que la faute était fort grave sans doute, et mériterait en effet un sévère châtiment, à moins cependant que l'auteur de cette faute n'eût été égaré par un excès de zèle.—Excès de zèle, reprit Napoléon, bien étrange et bien dangereux, que celui qui conduit à prendre une telle initiative!... Et il raconta alors avec véhémence tout ce qu'il savait de la conduite de M. Fouché. Il finit en annonçant la résolution irrévocable de le destituer. Destitution de M. Fouché. Puis il demanda aux assistants de le conseiller dans le choix d'un successeur.
Ici commença pour tous un grand embarras. D'abord le choix était difficile à faire, tant le ministère de la police avait acquis d'importance par suite de l'immense arbitraire dévolu alors au pouvoir, tant aussi M. Fouché avait su accroître cette importance et se la rendre propre! Tout le monde en outre craignait de ne pas rencontrer le choix qui était dans la pensée de Napoléon, et de contribuer même indirectement à la destitution d'un ministre qu'on redoutait jusque dans sa disgrâce. Aussi chacun répétait-il à l'envi qu'il fallait bien y penser avant de trouver le remplaçant d'un homme tel que M. Fouché. M. de Talleyrand seul, qui assistait à cette scène en silence, et avec une légère expression d'ironie sur son impassible visage, M. de Talleyrand, se penchant vers son voisin, dit assez haut pour être entendu: Sans doute, M. Fouché a eu grand tort, et moi je lui donnerais un remplaçant, mais un seul, c'est M. Fouché lui-même.—Importuné de cette réunion qui ne lui procurait pas de grandes lumières, et qui lui avait valu une sorte de raillerie de la part de l'un des assistants, Napoléon sortit brusquement, emmenant avec lui l'archichancelier. Belle ressource, lui dit-il, que de consulter ces messieurs! Vous voyez quels utiles avis on en peut tirer... Mais vous n'allez pas croire apparemment que j'aie songé à les consulter sans avoir pris mon parti. Nomination du duc de Rovigo au département de la police. Mon choix est fait, et le duc de Rovigo sera ministre de la police.—Napoléon avait déjà, soit à l'armée, soit dans l'intérieur, éprouvé la dextérité et l'audace du duc de Rovigo, connaissait son dévouement, savait bien qu'il n'imiterait pas M. Fouché, et que par exemple il ne s'attribuerait pas exclusivement les actes de douceur, en rejetant sur le chef du gouvernement les actes de rigueur. De plus, le duc de Rovigo devait inspirer une grande frayeur, et Napoléon n'en était pas fâché. Pourtant ce choix inquiéta l'archichancelier. Tout en rendant justice au duc de Rovigo, tout en reconnaissant que chez lui la réalité valait mieux que l'apparence, il objecta l'effet qu'allait produire cette police militaire, et indiqua, sans l'oser dire ouvertement, que l'opinion publique commençant à s'éloigner, ce n'était pas avec un ministre de la police en uniforme et en bottes qu'on pourrait la ramener.—À ces observations, Napoléon répondit: Tant mieux! le duc de Rovigo est fin, résolu, et pas méchant. On en aura peur, et par cela même il lui sera plus facile d'être doux qu'à un autre.—Il n'y avait pas à répliquer, et il faut reconnaître que parmi les choix que Napoléon fit à cette époque pour remplacer successivement les personnages considérables des premiers temps de l'Empire, celui dont il s'agit, tout effrayant qu'il paraissait, fut de beaucoup le meilleur, car le duc de Rovigo était intelligent, délié, hardi, peu scrupuleux il est vrai, mais dénué de méchanceté, et au moins par dévouement capable de dire la vérité à son maître. Il ne manqua pas en effet de la lui dire quelquefois avec une sorte de familiarité soldatesque. Malheureusement la vérité, quelque forme qu'on emploie pour la faire arriver aux oreilles des souverains, quand leur esprit s'y refuse, est un bruit inutile et importun fait à une porte qui ne veut pas s'ouvrir.
Le mouvement des choses venait donc d'emporter en moins de trois ans les deux ministres les plus importants dans la politique, celui des affaires étrangères et celui de la police, M. de Talleyrand et M. Fouché. La place de ministre des affaires étrangères, bien que remplie avec modestie, prudence, discrétion, par M. de Cadore, semblait vacante depuis que M. de Talleyrand l'avait quittée. Efforts de M. de Bassano pour faire arriver au ministère de la police un autre candidat que le duc de Rovigo. Un personnage poli et d'extérieur avantageux, M. de Bassano, dévoué à l'Empereur, désirant le bien servir, mais cherchant à gagner sa confiance en étant sur toutes choses de son avis plus que lui-même, et tandis que M. de Talleyrand donnait quelquefois à sa maison le ton de la raillerie, donnant à la sienne celui de l'enthousiasme, aspirait au ministère des affaires étrangères, et pour s'en ménager les voies aurait voulu porter au ministère de la police un ami tout personnel. Cet ami était M. de Sémonville, esprit cynique, hardi dans le propos, souple dans la conduite, ayant d'un ministre de la police les doctrines peu scrupuleuses, mais non la sûreté de jugement, le tact, la vigilance et le courage. M. de Bassano avait contribué à la chute de M. Fouché en se faisant l'écho de plus d'un bruit fâcheux, et il préparait l'avénement de M. de Sémonville en vantant outre mesure quelques services secondaires rendus par ce personnage dans la négociation du mariage. Mais s'il y avait auprès de Napoléon, comme auprès de tous les hommes supérieurs, quelques accès ouverts à la médiocrité complaisante, il y avait cependant peu de chances d'agir avec de petits artifices sur son esprit puissant, surtout quand il était question d'un choix aussi important à ses yeux que celui d'un ministre de la police. En effet, tandis que M. de Bassano avait mandé M. de Sémonville à Saint-Cloud, le tenant tout prêt en cas que Napoléon se laissât gagner, on entendit appeler plusieurs fois et avec précipitation le duc de Rovigo pour qu'il se rendît dans le cabinet de l'Empereur. Les antichambres étaient remplies de curieux venus à Saint-Cloud avec l'espoir d'assister à quelque révolution dans les hauts emplois. Le duc de Rovigo, attendu quelques instants, arriva enfin, et fut fort surpris de ce que lui annonça Napoléon.—Allons, lui dit-il sans préparation, vous êtes ministre de la police, prêtez serment, et courez vous mettre à l'œuvre.—Le nouveau ministre balbutia quelques excuses modestes que Napoléon n'écouta point, Installation du duc de Rovigo. prêta serment, et traversa ensuite les appartements impériaux, retentissants du bruit que M. le duc de Rovigo était nommé ministre de la police, et M. le duc d'Otrante disgracié. Cette nouvelle produisit un effet fâcheux, tant à cause de celui qui sortait du ministère, que de celui qui venait d'y entrer. M. Fouché, après avoir été fort utile jadis, par sa connaissance des hommes, par son indulgence pour les partis, par son adresse à les calmer et à les corrompre, avait sans doute beaucoup diminué le mérite de ses services par son indiscrète activité, mais instinctivement le public regrettait en lui l'un des hommes qui avaient conseillé Napoléon dans ses belles années. Le public ressentait pour M. Fouché les regrets qu'il avaient éprouvés pour M. de Talleyrand et pour Joséphine elle-même; il regrettait en eux les témoins, les acteurs d'un temps qui avait été excellent, et qu'on pouvait craindre de ne pas voir égalé par les temps qui allaient suivre.
Napoléon, tout en disgraciant M. Fouché, voulut cependant lui donner un dédommagement, et il le nomma gouverneur des États romains, où son tact, son expérience des révolutions pouvaient en effet être employés avec avantage. Il fit précéder cette résolution de deux lettres, l'une publique et pleine de témoignages consolants, l'autre secrète et plus sévère. Voici la seconde, que nous citons parce qu'elle est plus conforme à la vérité des choses.
«Saint-Cloud, le 3 juin 1810.
Lettre de Napoléon à M. Fouché à l'occasion de la disgrâce de celui-ci. »Monsieur le duc d'Otrante, j'ai reçu votre lettre du 2 juin. Je connais tous les services que vous m'avez rendus, et je crois à votre attachement à ma personne et à votre zèle pour mon service. Cependant, il m'est impossible, sans me manquer à moi-même, de vous laisser le portefeuille. La place de ministre de la police exige une entière et absolue confiance, et cette confiance ne peut plus exister, puisque déjà dans des circonstances importantes vous avez compromis ma tranquillité et celle de l'État, ce que n'excuse pas, à mes yeux, même la légitimité des motifs.
»Une négociation a été ouverte avec l'Angleterre, des conférences ont eu lieu avec lord Wellesley. Ce ministre a su que c'était de votre part qu'on parlait, il a dû croire que c'était de la mienne; de là un bouleversement total dans toutes mes relations politiques, et, si je le souffrais, une tache pour mon caractère que je ne puis ni ne veux souffrir.
»La singulière manière que vous avez de considérer les devoirs du ministre de la police ne cadre pas avec le bien de l'État. Quoique je ne me défie pas de votre attachement et de votre fidélité, je suis cependant obligé à une surveillance perpétuelle qui me fatigue, et à laquelle je ne puis pas être tenu. Cette surveillance est nécessitée par nombre de choses que vous faites de votre chef sans savoir si elles cadrent avec ma volonté, avec mes projets, et si elles ne contrarient pas ma politique générale.
»J'ai voulu vous faire connaître moi-même ce qui me portait à vous ôter le portefeuille de la police. Je ne puis pas espérer que vous changiez de manière de faire, puisque depuis plusieurs années des exemples éclatants et des témoignages réitérés de mon mécontentement ne vous ont pas changé, et que, satisfait de la pureté de vos intentions, vous n'avez pas voulu comprendre qu'on pouvait faire beaucoup de mal en ayant l'intention de faire beaucoup de bien.
»Du reste, ma confiance dans vos talents et dans votre fidélité est entière, et je désire trouver des occasions de vous le prouver, et de les utiliser pour mon service.»
M. Fouché en quittant le ministère eut soin d'en brûler tous les papiers, et mit une véritable malice à ne livrer à son successeur aucun des nombreux fils composant la trame assez subtile de la police. Le duc de Rovigo, introduit tout à coup dans ce département sans en connaître les détours, sans en connaître surtout les agents secrets, que M. Fouché ne lui avait pas indiqués, fut d'abord surpris, et presque épouvanté de sa nouvelle situation. Il ne tarda pas à se calmer et à discerner ce qui au premier aspect lui avait paru confus et inextricable. Il vit peu à peu revenir auprès de lui ces agents mystérieux dont un ministre de la police a besoin pour être informé, moins utiles qu'on ne le suppose généralement, utiles pourtant, servant à proportion non de leur esprit mais de l'esprit du ministre qui les emploie, espèce d'animaux timides et affamés, comme tous ceux qui vivent dans l'ombre, fuyant à la moindre épouvante, mais revenant bien vite, attirés par la faim, vers la main qui prend soin de les nourrir. En peu de temps ils mirent le duc de Rovigo au fait de toutes les menées secrètes, plus souvent puériles que dangereuses, sur lesquelles il faut veiller sans trop s'en préoccuper, et ce ministre parvint ainsi à se mettre assez vite au courant de ses fonctions. Il commença même à faire un peu moins peur, sans jamais toutefois acquérir l'autorité de M. Fouché, dont on croyait les yeux perçants toujours ouverts sur soi-même.
Recherches pour connaître plus complétement la négociation clandestine entreprise en Angleterre par M. Fouché. De toutes les trames dont le duc de Rovigo devait rechercher le secret, il n'y en avait aucune dont Napoléon fût plus curieux de pénétrer le fond que de la singulière négociation poursuivie à son insu. Napoléon voulait absolument savoir quel rôle M. Fouché, M. Ouvrard, M. de Labouchère lui-même, avaient joué dans cette intrigue diplomatique. M. Ouvrard fut interrogé souvent, et tenu au secret le plus rigoureux. M. de Labouchère fut mandé à Paris, avec ordre d'apporter les papiers qu'il pouvait avoir encore en sa possession. En comparant ces papiers, conformes du reste à ceux qui avaient été trouvés chez M. Ouvrard, en questionnant M. de Labouchère, on réussit bientôt à démêler la vérité telle que nous l'avons exposée; on reconnut que M. de Labouchère s'était conduit avec discrétion, convenance, sincérité, qu'il ne s'était mêlé de ces ouvertures que parce qu'il avait cru obéir aux volontés du gouvernement, que même, par une sorte de réserve qui lui était naturelle, il s'était toujours tenu en deçà de ce qu'on lui disait, et qu'il s'était borné le plus souvent à transmettre les notes envoyées par M. Ouvrard; que M. Ouvrard pour rentrer en rapport avec le gouvernement, M. Fouché pour amener la paix, avaient repris une négociation à demi abandonnée, et avaient de beaucoup dépassé les premières instructions de Napoléon, en le montrant comme disposé à sacrifier ce qu'il ne voulait abandonner à aucun prix. Ce qui blessait particulièrement Napoléon en tout ceci, c'était l'idée peut-être inspirée à l'Angleterre qu'il voulait la tromper par de doubles menées, surtout qu'il était prêt à transiger sur les royaumes donnés à ses frères, et spécialement sur celui d'Espagne. Il faisait donc fouiller tous les replis de cette affaire, voulant savoir au juste l'étendue du mal. Nouvelles révélations sur la conduite de M. Fouché, et son exil dans sa sénatorerie. Une circonstance nouvelle contribua notamment à l'alarmer beaucoup, et le décida à convertir la disgrâce à demi dissimulée de M. Fouché, en une disgrâce publique et éclatante. On avait découvert qu'indépendamment des communications qui avaient été établies par M. de Labouchère, il y en avait eu d'autres fort antérieures à ces dernières, et qui supposaient une bien plus grande audace, car il ne s'agissait pas d'une négociation reprise et continuée un peu au delà de son terme, mais d'une négociation spontanément entamée par M. Fouché, et sans l'entraînement d'une affaire déjà commencée. Dès le mois de novembre, en effet, M. Fouché avait fait choix, comme nous l'avons dit, d'un intermédiaire appelé Fagan, ancien officier dans un régiment irlandais, assez bien apparenté en Angleterre, et ami de lord Yarmouth, qui l'avait introduit auprès du marquis de Wellesley. On était fondé à croire qu'il y avait eu en cette occasion quelques communications écrites. Cette dernière circonstance frappa vivement Napoléon, mit son imagination en travail, et sur-le-champ il expédia l'ordre à M. Fouché de livrer tous les papiers existants dans ses mains, lui faisant entrevoir les plus graves conséquences s'il mettait la moindre réserve dans la production des pièces demandées.
L'envoyé dont il s'agit avait rapporté de Londres des papiers peu nombreux et peu importants; M. Fouché les avait brûlés parce qu'ils n'offraient aucun intérêt, et que d'ailleurs la prudence conseillait de détruire les traces les plus insignifiantes d'une initiative aussi téméraire. M. Fouché, qu'on était allé chercher brusquement à son château de Ferrières, ayant déclaré qu'il avait eu peu de chose à brûler, et qu'en tout cas il avait tout brûlé, Napoléon s'abandonna aux plus violents emportements de colère, car il craignait qu'il n'y eût de redoutables mystères dans la dissimulation obstinée de M. Fouché. Il lui retira le gouvernement de Rome, et l'exila dans sa sénatorerie, qui était celle d'Aix en Provence[12].
Du reste, il était facile d'éclaircir les doutes alarmants qu'on avait conçus. L'agent cause de tant d'inquiétudes se trouvait à Paris. On le fit venir: il répondit simplement, franchement sur tous les points, déclara avoir vu le marquis de Wellesley, et livra même la seule pièce qu'il en eût reçue. C'était une note de six lignes, répétant ce thème ordinaire des ministres anglais à la tribune, qu'ils étaient disposés à traiter quand on ouvrirait une négociation sincère, sérieuse, comprenant tous les alliés de l'Angleterre, et notamment l'Espagne.
Tout examiné, ce qui subsistait de cette grande affaire, c'était une étrange hardiesse de M. Fouché, mais rien de bien grave quant aux conséquences possibles et probables. Le danger n'était point, après tout, qu'on crût à Londres Napoléon trop accommodant; s'il y en avait un, c'était bien plutôt qu'on le crût trop difficile, et qu'on abusât peut-être des propositions puériles d'agir en commun contre l'Amérique, dans un moment où l'Amérique semblait flotter entre la France et l'Angleterre. Napoléon ne supposait pas alors que ce dernier résultat serait le seul un peu sérieux qu'il eût à redouter d'une intrigue plus ridicule que dangereuse. Éclairé bientôt sur cette bizarre aventure, et appréciant le mal à sa juste valeur, il se calma, sans revenir toutefois sur la disgrâce de M. Fouché, qui demeura privé de toute fonction, et condamné à l'exil dans sa sénatorerie. Craignant néanmoins d'être accusé de sacrifier légèrement ses anciens serviteurs, il fit réunir les pièces de cette affaire, et voulut qu'on les communiquât à quelques-uns des ministres et des grands dignitaires qui avaient été témoins des explosions de sa colère contre le duc d'Otrante. Il faut qu'on voie, dit-il, que lorsque je sévis contre d'anciens serviteurs, ce n'est pas gratuitement et sans motifs.—
Il résulte de la dernière tentative de négociation que la paix est impossible à cause de l'Espagne, et qu'il ne reste qu'à redoubler de vigueur dans la conduite de la guerre. De cette tentative de négociation il ressortait évidemment que sans le sacrifice de l'Espagne, que Napoléon ne voulait pas faire, la paix était impossible, et qu'il ne restait qu'à continuer la guerre avec vigueur, et à resserrer le plus possible le blocus continental. Dès lors la Hollande, dont le concours au blocus était indispensable, méritait un redoublement d'attention.
L'attention de Napoléon reportée sur la Hollande. Si le roi Louis eut été un esprit sensé et maniable, il eût pris son parti de ce qui venait de lui arriver, et puisqu'il s'était résigné, pour sauver l'indépendance de la Hollande, à sacrifier une partie de son territoire, il eût tâché, après s'être résigné lui-même, de faire entrer la résignation dans le cœur de ses sujets. Au fond, les Hollandais les plus sages ne souhaitaient pas autre chose. Ils étaient convaincus que puisqu'on se trouvait sous la main de Napoléon, il fallait songer à le satisfaire, que Napoléon n'était pas, après tout, un ennemi pour eux, qu'il était un allié exigeant, leur imposant des conditions cruelles, mais calculées dans l'intérêt de la cause commune. Malheureusement Louis avait le cœur ulcéré. Conduite imprudente du roi Louis depuis son retour en Hollande. Adouci un moment à Paris par les discours de sa famille, il retrouva, revenu à Amsterdam, tous les sentiments de défiance, d'irritation, qui remplissaient ordinairement son âme, sentiments encore accrus par les sacrifices qu'on lui avait arrachés. Il lui semblait, en rentrant dans sa capitale, lire sur le visage de tous ses sujets le reproche d'avoir abandonné les plus belles provinces du royaume, et pour n'être pas en arrière d'eux, il se hâta de paraître plus irrité qu'eux. Il arriva suivi de la reine, qui laissait voir autant de contrainte que lui, et ne montra à ses sujets attentifs, observant son visage avec une curiosité inquiète, qu'un front chargé d'ennui, ne tint que le langage d'un opprimé qui en pensait encore plus qu'il n'en disait. Ce n'était ni le moyen de plaire à Paris, ni le moyen de produire à Amsterdam la résignation qui seule aurait pu prévenir de plus grands éclats. Par malheur les actes du roi furent encore plus imprudents que son attitude et son langage.
Il commença par écrire les lettres les plus affectueuses aux deux ministres dont à Paris il avait fait si facilement le sacrifice, MM. Mollerus et de Krayenhoff, par donner des titres nobiliaires aux personnages qui venaient de perdre la qualité de maréchaux, dédommagement convenable peut-être, mais contraire à la politique qu'il avait promis de suivre, par destituer le bourgmestre Vander Poll, qui n'avait pas voulu se prêter à l'armement de la ville d'Amsterdam. À ces actes, il en ajouta enfin un beaucoup plus grave. Ayant pris en aversion l'ambassadeur de France, M. de Larochefoucauld, qu'il regardait comme un surveillant incommode placé auprès de lui pour observer sa conduite, il voulut profiter de ce que cet ambassadeur était absent pour recevoir le corps diplomatique, et ne se trouver en présence que de M. Sérurier, simple chargé d'affaires. M. Sérurier était un homme prudent et réservé, se bornant à exécuter avec ponctualité, mais avec égard, les ordres de sa cour. Il méritait qu'on le traitât au moins avec politesse. Le roi passa devant lui sans lui adresser ni un mot ni un regard, et à ses côtés mêmes combla de prévenances le ministre de Russie. Cette scène avait été très-remarquée; elle produisit dans Amsterdam une extrême anxiété, et dut être rapportée à Paris par l'agent français, qui ne pouvait pas taire à son gouvernement des faits devenus l'objet de l'attention générale.
Difficultés de tout genre naissant du traité récent fait avec le roi Louis. À ces difficultés, naissant du caractère personnel du roi, se joignirent bientôt celles qui naissaient des choses elles-mêmes. Le dernier traité imposait aux Hollandais les plus durs sacrifices. D'abord, il fallait livrer les cargaisons américaines introduites en Hollande sous le pavillon des États-Unis, et saisies à la demande du gouvernement français. Or, la plupart étaient, ou la propriété de maisons hollandaises qui faisaient pour leur compte le commerce interlope, ou la propriété de maisons anglaises associées à des négociants hollandais. Résistance à la saisie des cargaisons américaines par les maisons hollandaises que cette question intéresse. Toutes ces maisons résistaient, alléguant, les unes que ces cargaisons se composaient de marchandises hollandaises venues sous pavillon américain des colonies de la Hollande; les autres qu'elles ne comprenaient que des marchandises vraiment tirées d'Amérique par l'intermédiaire des Américains. En place de ces cargaisons, le roi essaya de livrer des prises faites par nos corsaires et leur appartenant. Or, la livraison des cargaisons américaines était l'un des articles du traité auxquels Napoléon tenait le plus, soit pour attaquer la source principale de la contrebande, soit pour enrichir son trésor extraordinaire aux dépens des fraudeurs. On échangea donc sur ce sujet les communications les plus vives et les plus aigres.
Difficulté de l'établissement des douanes françaises dans tous les ports de la Hollande. L'établissement des douanes françaises le long des côtes de la Hollande n'était pas moins difficile. Il était venu de Boulogne, Dunkerque, Anvers, Clèves, Cologne, Mayence, des légions de douaniers français, ne parlant pas le hollandais, habitués à une rigueur de surveillance extrême, et apportant dans l'exercice de leurs fonctions une sorte de point d'honneur militaire qui les rendait brusques et peu corruptibles. C'est pour les gouvernements qui ont leurs frontières à défendre la meilleure espèce de douaniers, mais la pire pour les commerçants. Il fallait que les Hollandais souffrissent sur leurs côtes et dans leurs ports la présence de ces agents étrangers, et subissent leur visite minutieuse, qui était insupportable pour un peuple presque exclusivement navigateur, et habitué de tout temps à une grande liberté de commerce. Et encore s'il n'avait fallu les supporter qu'à la frontière extérieure, la gêne quoique grande eût été moins pénible. Mais la configuration de la Hollande rendait leur présence nécessaire au cœur même du pays. La Hollande, en effet, est non-seulement traversée dans tous les sens par une multitude de rivières et de canaux, mais elle est pénétrée en quelque sorte par une vaste mer qu'on appelle le Zuyderzée, et qui met en rapport toutes les parties du pays entre elles, au moyen d'une navigation intérieure des plus actives et des plus commodes. Si cette mer, dans laquelle on entre par les passes du Helder et par quelques autres plus élevées au nord, n'avait offert qu'une issue, on aurait pu, en gardant cette issue, laisser au dedans une liberté entière de communications fluviales et maritimes. Mais comme il n'en était pas ainsi, on avait été forcé de hérisser de douanes l'intérieur du Zuyderzée, et la Frise, l'Over-Yssel, la Gueldre, ne pouvaient porter leurs denrées à la Nort-Hollande, pour en rapporter les produits exotiques, qu'à travers une surveillance intolérable. Faire décharger par exemple jusqu'à des bateaux de tourbe, pour s'assurer qu'ils ne cachaient point de contrebande, était ou inexécutable ou révoltant. Ajoutez que pour donner aux mesures employées la force d'une sanction pénale, il avait fallu former des commissions composées de douaniers et de militaires français, qui devaient juger sommairement et sur place les délits et les délinquants. À cet empiétement sur sa souveraineté, Louis n'y avait pas tenu, et avait ordonné l'élargissement de tous les individus arrêtés pour cause de contrebande.
Résistance à l'occupation militaire. Indépendamment de ces difficultés, l'occupation militaire en présentait une plus grave que toutes les autres, et qui croissait à mesure que les postes français s'approchaient d'Amsterdam. Le maréchal Oudinot, commandant des forces combinées qui devaient garder les avenues de la Hollande, avait son quartier général à Utrecht. Il avait placé des postes d'Utrecht aux bouches de la Meuse, et, en remontant les côtes de la Nort-Hollande, des bouches de la Meuse jusqu'à la hauteur de la Haye. Mais il fallait remonter encore plus haut si on voulait fermer aux pavillons contrebandiers le Zuyderzée et l'entrée d'Amsterdam. Or, c'est ce que le roi Louis, inspiré ou par lui-même, ou par les partisans secrets d'une révolte, ne voulait pas souffrir. Que les troupes françaises fussent à Utrecht, même à la Haye, il s'y résignait, parce qu'une défense désespérée était à la rigueur possible, en inondant le reste du pays, et en appelant les flottes anglaises. Il serait resté en effet cette péninsule si riche de la Nort-Hollande, toute dominée par les eaux, s'élevant depuis les écluses de Katwyck jusqu'au Texel, entre l'Océan du Nord d'un côté, la mer de Harlem et le Zuyderzée de l'autre, couverte de pâturages verdoyants, de jardins fleuris, de villes opulentes, telles que Leyde, Harlem, Amsterdam. En coupant cette vaste langue de terre à Leyde, en couvrant d'eaux ses abords, on s'y serait rendu invincible, et on aurait pu longtemps disputer à Napoléon l'indépendance batave, comme on l'avait deux siècles auparavant disputée à Louis XIV. Mais il fallait pour que la chose fût possible ne pas laisser monter les troupes françaises au-dessus de Leyde.
Il y avait pour le roi Louis une autre raison d'en agir ainsi, c'était de ne pas subir au milieu de la capitale du royaume la présence de soldats étrangers, et de n'avoir pas l'apparence d'un roi préfet. Aussi ne cessa-t-il d'insister auprès du maréchal Oudinot pour que les troupes françaises ne s'élevassent pas plus haut que Leyde, alléguant pour s'y opposer que son honneur, sa dignité ne lui permettaient pas de supporter dans sa résidence royale des troupes qui, bien qu'amies, étaient pourtant étrangères. Enfin, une avant-garde s'étant présentée devant Harlem, l'entrée de cette ville fut fermée aux Français, et l'aigle impériale fut obligée de rétrograder.
Inexécution de l'engagement pris relativement à l'armement de la flotte du Texel. À tous ces faits plus ou moins contraires au traité, se joignait l'inexécution patente d'un article auquel Napoléon tenait infiniment, c'était l'armement de la flotte du Texel. On avait réuni quelques bâtiments sous l'amiral de Winter, mais ils comptaient à peine 200 hommes d'équipage au lieu de 7 à 800, et cette condition, la plus facile à remplir, la plus propre à calmer Napoléon, la plus utile quelque parti que l'on prît, même celui de la résistance, cette condition, faute de moyens financiers, n'était pas exécutée. Tous ceux qui revenaient du Texel rapportaient que les armements annoncés y étaient dérisoires.
Ces nombreuses contestations étaient naturellement connues du public, envenimées par ceux qui voulaient qu'on se jetât dans les bras des Anglais, déplorées par les esprits sages qui en prévoyaient les conséquences prochaines, et considérées par les masses souffrantes comme autant de preuves de la tyrannie insupportable qu'on prétendait exercer sur elles. Animé comme le dernier des ouvriers qui se réunissaient tous les jours sur les quais vides et déserts d'Amsterdam, Louis, au lieu de calmer les esprits, les excitait au contraire par son attitude et son langage, disait tout haut qu'il ne souffrirait pas l'occupation militaire de la capitale, et prenait ainsi des engagements d'amour-propre sur lesquels il lui serait bien difficile de revenir. Il désespérait même les Hollandais sages, qui craignaient de voir leur patrie disparaître au milieu de ce conflit.
Un outrage fait à la livrée de l'ambassade française amène la crise depuis longtemps prévue. Les choses en étaient arrivées à ce point que la moindre circonstance pouvait amener une explosion. Un jour de dimanche, en effet, l'un des domestiques de l'ambassade de France se trouvant sur une place publique en livrée, fut reconnu, maltraité en paroles, puis battu, et ne put être arraché qu'avec peine aux mains de la populace ameutée.
Ordre d'entrer à Amsterdam. En tout autre temps un tel incident eût été de peu d'importance; mais dans le moment il devait inévitablement amener une crise. Bien que les faits que nous venons d'exposer eussent été rapportés sans aucune exagération par le maréchal Oudinot et par M. Sérurier, Napoléon en les apprenant ne se contint plus. Son chargé d'affaires presque offensé, ses aigles repoussées de Harlem, la livrée de son ambassadeur outragée, lui semblaient des affronts qu'il ne pouvait plus tolérer, surtout les conditions essentielles du traité étant mal exécutées, ou ne l'étant point du tout. Il fit donner ses passe-ports à M. Verhuel qui était ambassadeur de Hollande à Paris, et quoiqu'il l'aimât beaucoup, il le fit inviter à user de ces passe-ports sans délai. Il défendit à M. de Larochefoucauld de retourner à son poste, et à M. Sérurier de reparaître à la cour du roi Louis. Il demanda qu'on lui livrât sur-le-champ les coupables de l'offense faite à la livrée de l'ambassadeur; il voulut que le bourgmestre d'Amsterdam fût immédiatement réinstallé dans sa charge, qu'on ouvrît aux troupes françaises les portes non-seulement de Harlem, mais d'Amsterdam, que le maréchal Oudinot entrât dans ces villes tambour battant, enseignes déployées, que les cargaisons américaines fussent livrées sans exception, que les douaniers français fussent reçus partout, et qu'on s'expliquât sur l'armement de la flotte promis pour le 1er juillet. Il annonça enfin que si une seule des conditions du traité restait inexécutée, il allait terminer ce qu'il appelait une comédie ridicule, et prendre possession de la Hollande, comme il l'avait fait de la Toscane et des États romains. À la menace il ajouta des actes. Les troupes de la division Molitor qui étaient à Embden, reçurent ordre d'entrer en Hollande par le nord, celles qui étaient dans le Brabant d'y entrer par le sud; les unes et les autres durent aller renforcer le maréchal Oudinot.
Ces foudroyantes nouvelles, si faciles à prévoir, arrivèrent coup sur coup à Amsterdam, et y furent interprétées de la manière la plus alarmante par l'amiral Verhuel, qui avait quitté Paris sur l'injonction qu'il avait reçue, et qui connaissait parfaitement les intentions de Napoléon. Il fit sentir à tous les hommes placés à la tête des affaires qu'il n'y avait plus à balancer, et qu'il fallait prendre ou le parti de la résistance, qui serait probablement désastreux, ou celui de la soumission absolue, qui pouvait seul mettre fin au péril. Grande consultation entre les principaux personnages hollandais provoquée par le roi Louis. Le roi Louis eut recours à une grande consultation; il y appela non-seulement ses ministres présents, mais ses ministres passés, et en outre les principaux personnages de l'armée et de la marine. L'avis de se soumettre prévaut généralement. Excepté quelques insensés dépourvus de toute raison, ou quelques intéressés voués à l'Angleterre par les plus tristes motifs, tous les hommes amis de leur pays se prononcèrent dans le même sens. Tout en détestant le joug de Napoléon, ils jugèrent que celui de l'Angleterre, pour lequel ils seraient forcés d'opter inévitablement, serait bien plus redoutable encore. Outre qu'il faudrait sur les mers se sacrifier pour la cause de l'Angleterre qui n'était pas celle de la Hollande, on ne pourrait disputer à Napoléon que la moindre partie du territoire; la plus grande lui serait forcément abandonnée après d'affreux ravages; la plus petite ne serait sauvée de ses mains qu'en la noyant, et en livrant aux Anglais les chantiers, les arsenaux et les flottes. Il n'y avait pas un homme ayant conservé quelque sens et quelque patriotisme qui pût se prononcer pour une telle résolution, à l'exception de deux ou trois fanatiques égarés par une haine aveugle. Les hommes sages, en presque totalité, laissèrent voir par leur visage et par leurs discours qu'ils regardaient la résistance comme à la fois impossible et coupable, de manière que le roi Louis se trouva bientôt abandonné par ceux mêmes auxquels il avait cru se dévouer. D'ailleurs si le peuple qui nous attribuait sa misère, si quelques grandes familles liées d'intérêt et de sentiment à l'Angleterre, avaient contribué à former une opinion publique toute contraire aux Français, la bourgeoisie, jadis portée vers eux par ses inclinations politiques, s'en étant détachée depuis par ses souffrances commerciales, commençait à s'apercevoir du danger qui menaçait la Hollande, voyait bien qu'il faudrait, si l'on continuait, la jeter ruinée et ravagée aux pieds de l'aristocratie anglaise, et se prononçait à son tour contre les imprudences du gouvernement. Le roi Louis, engagé par ses déclarations publiques à ne pas souffrir les Français à Amsterdam, et en même temps délaissé par les sujets mêmes dont il avait trop chaudement épousé les passions, ne savait à quel parti s'arrêter, et sentait son esprit se troubler et s'égarer.
Louis se voyant abandonné par les Hollandais eux-mêmes, offre à M. Sérurier de faire tout ce qu'on exigera de lui, moyennant que les troupes françaises n'entreront point dans Amsterdam. Dans cette cruelle situation il eut encore la pensée, comme il l'avait quelquefois, mais toujours passagèrement, de se soumettre aux volontés de son frère, et de renoncer à une lutte évidemment impossible. Il manda auprès de lui le chargé d'affaires de France, M. Sérurier, qu'il avait si mal reçu quelques jours auparavant, lui fit cette fois le meilleur accueil, réclama ses conseils en promettant de les suivre très-exactement, offrit de déférer aux tribunaux les gens qui avaient insulté la livrée de l'ambassadeur, de réinstaller le bourgmestre d'Amsterdam, peu empressé du reste de reprendre ses fonctions, de livrer les cargaisons américaines, de subir les douaniers français, de hâter l'armement de la flotte, tout cela pourtant à une condition, c'est qu'on ne l'obligerait pas à recevoir les Français dans sa capitale. C'était pour lui, disait-il, une humiliation à laquelle il ne pouvait se résigner. Ce malheureux prince avait tant répété qu'il ne souffrirait pas qu'on mît des troupes étrangères dans sa résidence, qu'il ne croyait plus pouvoir revenir sur cet engagement sans se couvrir de honte. Il faut ajouter que, dans sa profonde et incurable défiance, il était persuadé que Napoléon avait résolu de le déposer, et qu'une fois les Français admis dans Amsterdam, il serait prochainement détrôné sans avoir au moins le triste honneur d'abdiquer. Il insista donc pour obtenir un délai à l'entrée des troupes françaises.
Mais les ordres de Napoléon étaient si positifs, que ni le maréchal Oudinot ni M. Sérurier n'osèrent différer une mesure qu'il avait impérieusement prescrite. M. Sérurier conjura le roi de ne point s'alarmer de la présence des soldats français qui étaient ses compatriotes, qui l'avaient élevé au trône, qui respecteraient toujours en lui le frère de leur empereur, qui de plus avaient l'ordre de se comporter comme il convenait envers une royauté amie, alliée et proche parente. Mais il ne pouvait modifier les instructions militaires que le maréchal avait reçues, et il fut obligé de laisser approcher les troupes françaises, en se dépêchant de mander à Paris ce qui se passait à Amsterdam.
Juillet 1810. L'entrée des troupes françaises dans Amsterdam n'ayant pu être prévenue, le roi Louis abdique en faveur de son fils. Placé entre les Hollandais qui ne voulaient pas d'une résistance ruineuse pour leur pays, et les soldats français qui s'avançaient toujours vers Amsterdam, ne voyant plus pour sauver sa dignité d'autre ressource que de renoncer au trône, le roi résolut d'en descendre volontairement, seule manière de le quitter qui lui parût n'être pas déshonorante. Il assembla ses ministres, leur annonça en grand secret sa détermination, leur dit qu'il allait abdiquer en faveur de son fils et confier la régence à la reine; qu'une femme, une mère, chère à Napoléon, résignée à faire tout ce qu'il exigerait, le désarmerait par sa faiblesse même, et pourrait céder à toutes ses volontés sans être déshonorée. Ses ministres écoutèrent en silence ses déclarations, lui exprimèrent quelques regrets de se voir privés d'un roi si dévoué à la Hollande, mais n'insistèrent pas, comprenant bien qu'au point où en étaient arrivées les choses la royauté d'un enfant, sous la tutelle d'une femme, était la dernière forme sous laquelle on pût essayer de prolonger encore l'indépendance de la Hollande. Sur les vives instances du roi, on promit de garder le secret le plus absolu, afin qu'il eût le temps d'abdiquer, et de se retirer en liberté où il le désirerait. Cette précaution, inspirée par l'ordinaire défiance de Louis, était superflue, car ni M. Sérurier, ni le maréchal Oudinot, ne pouvant l'empêcher d'abdiquer, n'auraient songé à mettre la main sur sa personne.
Circonstances de l'abdication. Quarante-huit heures seulement furent consacrées aux préparatifs de cette abdication. Le chargé d'affaires de France, le général en chef ne surent rien. Il fut convenu que le roi partirait sans suite, et sous un déguisement qui ne permettrait pas de le reconnaître; que l'acte d'abdication serait porté immédiatement au Corps législatif, que les ministres formés en conseil de régence gouverneraient au nom du jeune roi jusqu'au retour de la reine, qui n'était restée que peu de jours en Hollande, et qu'on appellerait cette princesse à Amsterdam, pour la charger de la régence et de l'éducation de l'héritier du trône. Tous les actes furent signés dans la nuit du 2 au 3 juillet 1810, et aussitôt après les avoir signés, Louis, montant en voiture, se mit en route, sans que ses ministres, qui savaient tout, connussent la retraite dans laquelle il avait le projet de se renfermer. Le 3 juillet au matin la ville d'Amsterdam, surprise et inquiète, l'ambassade française et l'armée française profondément étonnées, apprirent en même temps cette résolution extrême du frère de Napoléon.
Reconnaissance du titre du jeune roi. Les ministres allèrent complimenter le jeune enfant devenu roi, et confié momentanément aux soins d'une gouvernante respectable. Ils se rendirent ensuite au Corps législatif pour lui faire part de l'événement qui s'était accompli. Dans le courant de l'après-midi, l'armée française, arrivée déjà aux portes d'Amsterdam, fut reçue par l'ancien bourgmestre Vander Poll, qui avait été réintégré, et par les autorités militaires hollandaises. L'accueil fut presque amical. Le bas peuple ne fit aucune tentative de résistance. La masse des habitants, regrettant le prince qui s'était dévoué sans beaucoup de prudence à ses intérêts, pensa qu'il fallait maintenant mettre tout son espoir en Napoléon, et chercher dans la réunion au plus vaste empire de l'univers le dédommagement de l'indépendance qu'on venait de perdre et des souffrances qui allaient résulter du système continental rigoureusement appliqué. On attendit donc avec une sorte de calme, et avec une curiosité fort intéressée, les résolutions qui seraient arrêtées à Paris.
M. Sérurier avait expédié sur-le-champ un employé de la légation française pour porter à Napoléon la nouvelle de l'étrange abdication de Louis. Au moment même où l'abdication avait lieu à Amsterdam, la réunion de la Hollande à l'Empire était résolue à Paris. Mais le jour même où cet employé arrivait à Paris, c'est-à-dire le 6 juillet, on avait déjà présenté à Napoléon, d'après ses ordres, un rapport destiné à motiver la réunion de la Hollande à l'Empire[13]. Son parti était donc pris même avant l'abdication de son frère. Cependant, tout décidé qu'il était, Napoléon sentit, au moment de passer du simple projet à l'exécution, la gravité de l'acte qu'il était sur le point de commettre. En effet, le lendemain du traité de Vienne et du mariage avec Marie-Louise, il avait dirigé toutes ses pensées vers la paix, et avait distribué ses forces de manière à évacuer l'Allemagne et à rassurer les puissances continentales: quelle manière de rendre la sécurité à l'Europe alarmée que de se saisir en trois mois, d'abord du Brabant et de la Zélande, puis de toute la Hollande, d'adjoindre ainsi deux millions d'âmes à l'Empire, de porter ses frontières de l'Escaut au Wahal, du Wahal à l'Ems! Cet esprit incessant de conquête, tant reproché à la France, n'allait-il pas de nouveau éclater de la manière la plus alarmante? Et l'Angleterre, qui tenait en ses mains la dernière, la plus désirable paix, celle des mers, n'allait-elle pas devenir plus irréconciliable que jamais, lorsqu'il faudrait lui faire supporter, outre l'annexion d'Anvers et de Flessingue à la France, celle d'Helwoet-Sluys, de Rotterdam, d'Amsterdam et du Helder? Napoléon sentait bien ces difficultés, mais, tressaillant de plaisir à l'idée d'adjoindre de pareils territoires, de pareils golfes, de pareils ports à la France, de fermer surtout au commerce britannique d'aussi larges issues, se regardant d'ailleurs comme absous d'une telle usurpation par la situation forcée dans laquelle le plaçait l'abdication de son frère, il passa outre, et prononça la réunion à l'Empire. Décret qui ordonne la réunion de la Hollande à l'Empire. Averti le 6 au soir, il ne prit que deux jours pour régler les conditions de cette réunion, et la décréta le 9 juillet 1810.
Motifs donnés à la Hollande et à l'Europe pour expliquer cette réunion. Le motif donné au public français et européen, c'est que la Hollande se trouvant sans roi, la nécessité de la soustraire aux Anglais obligeait Napoléon à la faire passer sous la vigilante et vigoureuse administration de l'Empire; que réunie la Hollande procurerait à la cause commune des forces navales importantes, et une vaste prolongation de côtes rigoureusement interdites au commerce britannique. Le motif donné aux Hollandais en particulier, c'est que placés actuellement entre la mer fermée par les Anglais, et le continent fermé par les Français, ils auraient été bientôt exposés à mourir de misère, et condamnés en tout cas à l'impuissance sous le poids d'une dette énorme; que réunis au contraire au plus grand empire du monde ils auraient au moins le continent ouvert pendant la guerre, et pendant la paix la mer et la terre ouvertes à la fois; que leur commerce serait plus étendu qu'il ne l'avait été à l'époque de leur plus brillante prospérité; que leur marine, maintenant anéantie, adjointe désormais à celle de la France, verrait renaître les jours glorieux où dirigée par Tromp et Ruyter elle disputait la domination des mers à la Grande-Bretagne; que ses citoyens, devenus égaux à ceux de la France, assis à titre égal dans ses conseils, retrouveraient dans une nouvelle et puissante patrie le dédommagement de la patrie perdue.
D'après ces motifs, qui étaient spécieux, et que le temps aurait rendus vrais en partie, si cet état de choses avait duré, Napoléon décréta, avec une audace de langage surprenante, que la Hollande était réunie à la France. Il décida en outre qu'Amsterdam serait la troisième ville de l'Empire. Rome venait quatre mois auparavant d'être déclarée la seconde. Il établit qu'à l'avenir la Hollande aurait six membres au Sénat de l'Empire, six députés au Conseil d'État, vingt-cinq au Corps législatif, deux conseillers à la cour de cassation. C'était un puissant appât offert à toutes les ambitions. Il confirma les officiers de terre et de mer dans leur grade, adjoignit la garde royale hollandaise à la garde impériale française, et ordonna que les régiments de ligne hollandais prendraient rang dans l'armée française à la suite des régiments de ligne déjà existants, et par ordre de numéros. Rien ne pouvait plus flatter l'armée hollandaise qu'une telle affiliation!
Partage de la Hollande en départements. Le territoire fut partagé en neuf départements, deux pour la partie déjà réunie, sous le titre de départements des Bouches-de-l'Escaut et des Bouches-du-Rhin, et sept pour la Hollande elle-même, sous le titre de départements du Zuyderzée, des Bouches-de-la-Meuse, de l'Yssel-Supérieur, des Bouches-de-l'Yssel, de la Frise, de l'Ems occidental et de l'Ems oriental. Les taxes actuellement perçues furent maintenues jusqu'au 1er janvier 1811. À cette époque, les impôts français, beaucoup moins onéreux que les impôts hollandais, devaient être établis dans le territoire des neuf nouveaux départements.
Les finances étaient, avec le commerce, ce qui souffrait le plus de l'isolement dans lequel avait vécu la Hollande. Il fallait évidemment prendre un parti à l'égard de la dette. Dans un budget de 155 millions environ de dépenses, et de 110 millions de revenus, la dette seule, comme nous l'avons dit, était inscrite pour une somme de 80 millions. Il y avait impossibilité de continuer un tel état de choses, et ce qui le prouvait, c'est qu'en fait les intérêts de la dette n'avaient pu être payés ni en 1809, ni en 1808. Les divers services publics ne s'exécutaient qu'au moyen de lettres de change du trésor, qui s'escomptaient avec une perte considérable, et qui étaient une anticipation sur les revenus. C'est ainsi qu'on avait été amené à laisser tomber la marine hollandaise, et que trois mille matelots, pour vivre, s'étaient décidés à émigrer en Angleterre.
Réduction de la dette hollandaise. Napoléon, pensant que ce premier moment de perturbation était le plus convenable pour une opération douloureuse, et assimilant la situation de la Hollande à celle de la France après la révolution, prononça par l'acte même de la réunion la réduction de la dette publique au tiers. Mais il ordonna l'acquittement immédiat de l'arriéré des années 1809 et 1808, mesure qui pour beaucoup de petits rentiers très-souffrants était un précieux soulagement, et les dédommageait un peu d'une réduction de titre déjà fort prévue. Napoléon espérait qu'en rayant du grand livre hollandais les créances appartenant à divers princes étrangers, ennemis de la France, tels que les princes de Hesse et d'Orange, une somme de 20 millions assurerait le service annuel de la dette après sa réduction au tiers; que par la suppression de beaucoup de services désormais inutiles, comme ceux des affaires étrangères, de la liste civile, etc., une somme de 14 millions suffirait pour les diverses administrations, qu'on pourrait alors consacrer 20 millions à l'armée, 26 à la marine, ce qui composerait un total de 80 millions de dépenses, et serait pour la Hollande accablée d'impôts un important dégrèvement. La marine avait toujours été pour les Hollandais un objet de prédilection. Napoléon, en se ménageant les moyens de la rétablir, et en ordonnant sur-le-champ des travaux dans les chantiers, se flattait de réveiller dans les ports une activité qui réjouirait les esprits, et leur ferait concevoir un heureux augure de la réunion.
Août 1810. Mesures temporaires pour l'établissement en Hollande des douanes françaises. Restait à s'occuper du commerce hollandais. L'abolition de la ligne de douanes entre la Hollande et la France devait être pour ce commerce un grand bienfait. Néanmoins il était impossible de la prononcer avant que les douanes françaises eussent pris possession du littoral si découpé, si accidenté de la Hollande. Napoléon décida que la ligne des douanes subsisterait jusqu'au 1er janvier 1811, époque fixée pour la fusion complète des intérêts des deux pays. Il y avait toutefois une satisfaction immédiate à donner au commerce hollandais, qui devait en même temps plaire beaucoup aux consommateurs français, c'était de laisser écouler dans l'intérieur de l'Empire la quantité considérable de sucres, cafés, cotons, indigos, qui s'était successivement amassée à Amsterdam et à Rotterdam. La dispersion de ces immenses accumulations, en procurant un important avantage au commerce hollandais, devait rendre à l'avenir la surveillance plus aisée. Cependant en Hollande, à cause de la facilité des introductions, le prix des denrées coloniales ne s'élevait pas au quart de ce qu'il était en France. Autoriser l'introduction de ces denrées sans rien payer, c'eût été procurer aux négociants hollandais un bénéfice exorbitant, sur lequel ils n'avaient jamais dû compter, et causer un grave dommage aux négociants français, qui avaient fait leurs approvisionnements à des prix fort supérieurs. Napoléon y pourvut en permettant la libre introduction des denrées coloniales de Hollande en France moyennant un droit de 50 pour cent, qui laissait encore des bénéfices inespérés aux Hollandais, rendait l'inégalité de prix moins dangereuse pour les commerçants français, et devait assurer au trésor une abondante recette. À cette mesure, il ajouta diverses dispositions pour l'établissement des douanes sur les côtes, depuis Flessingue jusqu'au Texel, ordonna la saisie tant de fois demandée des cargaisons américaines séquestrées, ainsi que leur translation à Anvers, promit enfin d'accorder aux Hollandais, par de larges licences, un commerce aussi étendu que pouvait le comporter l'état du monde.
L'architrésorier Lebrun chargé d'aller tenir une cour à Amsterdam, sous le titre de gouverneur général. Telles furent les mesures générales qui accompagnèrent le décret du 9 juillet. Il y en eut quelques autres encore destinées à diminuer pour les Hollandais les désagréments inévitables de la réunion. Afin qu'Amsterdam ne fût pas immédiatement privée d'une cour, Napoléon voulut que dans cette ville, comme à Turin, à Florence, à Rome, résidât un personnage considérable, chargé de déployer une grande représentation, et d'exercer l'autorité impériale avec une sorte d'éclat. N'ayant aucun prince de sa famille sous la main, aucun d'eux d'ailleurs ne pouvant remplacer décemment le roi Louis, et suffire aux détails financiers et administratifs de la réunion, Napoléon choisit pour l'envoyer à Amsterdam l'architrésorier Lebrun, esprit doux, conciliant, très-expert en matière de finances, sachant quelquefois insinuer la vérité à son maître sous la forme d'une plaisanterie aimable et fine. Napoléon ne pouvait pas faire choix d'un représentant mieux adapté au caractère hollandais. L'architrésorier répugnait fort à se charger de cette difficile mission; mais Napoléon sans tenir compte de ses répugnances l'expédia sur-le-champ, en lui attribuant des émoluments considérables et des pouvoirs très-étendus. Il lui adjoignit M. Daru pour prendre possession des propriétés du domaine, des arsenaux et des magasins, M. d'Hauterive pour se saisir des archives des affaires étrangères, M. de Las Cases pour recueillir les cartes et plans dont il avait besoin afin d'arrêter ses projets maritimes, et l'habile ingénieur M. de Ponthon pour inspecter les rades, golfes et ports, depuis Flessingue jusqu'à Embden. Il espérait en quinze jours avoir reçu tous les rapports demandés, et pouvoir donner les ordres nécessaires, tant pour l'établissement rigoureux du blocus continental que pour la défense du nouveau territoire acquis à l'Empire, et pour le rétablissement de la marine hollandaise. Envoi du général Lauriston pour aller chercher le prince royal. Enfin il fit partir tout de suite le général Lauriston, son aide de camp, afin de s'emparer du prince royal et de l'amener à Paris. Il n'imaginait pas qu'on osât lui résister en opposant un fantôme de royauté hollandaise à son décret de réunion. En tout cas il allait y pourvoir en se saisissant du prince, et en le rendant à sa mère, qui était chargée de le garder et de l'élever. Ce jeune prince devait porter le titre de grand-duc de Berg en dédommagement de la couronne de Hollande qui venait de lui être ravie.
Le général Lauriston, parti en hâte pour Amsterdam, y arriva le 13 juillet, trouva tout le monde attentif, curieux, et résigné d'avance à une réunion trop prévue pour causer une grande émotion. On lui remit le prince royal, qui avait été gardé avec respect, mais avec la conviction qu'il ne régnerait point. L'architrésorier Lebrun arriva le lendemain, 14 juillet, et fut accueilli avec beaucoup de convenance. On avait convoqué la garde royale, la garde nationale, et les autorités civiles pour le recevoir aux portes de la ville. La garde royale, satisfaite de devenir garde impériale, poussa quelques cris de Vive l'Empereur! La foule demeura paisible. Les fonctionnaires aspirant à conserver leurs emplois, saluèrent le nouveau maître comme ils font en tout temps et en tout pays. Le lendemain ils prêtèrent serment, et ce fut l'un des nouveaux ministres hollandais qui rappela au prince Lebrun, toujours un peu distrait, qu'il avait oublié d'ordonner des prières dans les églises pour l'Empereur. Le spirituel architrésorier l'avoua lui-même à Napoléon, en lui faisant remarquer avec malice qu'il n'était pas en Hollande le plus empressé de ses sujets.
Effet produit en Hollande par le décret de réunion. Les Hollandais sont calmes, solides, réservés, et à une droiture véritable mêlent beaucoup de finesse et de calcul. En général, ils ne voulaient pas se brouiller avec le maître inévitable que la destinée venait de donner à la Hollande comme à beaucoup d'autres pays, et en outre ils sentaient que la réunion pouvait avoir ses avantages. L'existence isolée, agitée, qu'ils avaient eue sous le roi Louis, plus Hollandais que les Hollandais eux-mêmes, n'était plus possible. Placés entre les Anglais et les Français, condamnés à être tyrannisés par les uns ou par les autres, ils se résignaient à appartenir aux Français, par l'espérance de devenir au retour de la paix les commissionnaires du plus vaste empire du monde. C'est là surtout ce que se disaient les hommes sensés. Leur cœur souffrait, mais leur raison n'était pas révoltée. Les porteurs de rentes étaient, il est vrai, affligés de la perte des deux tiers de leur revenu; mais en général on s'intéresse peu à ces petits capitalistes, point assez riches pour attirer les regards, point assez peuple pour intéresser la multitude. Le gros commerce plus influent était satisfait de l'écoulement accordé aux denrées coloniales. Le peuple d'Amsterdam et de Rotterdam, habitué à dominer, à se faire craindre, avait été favorablement disposé par l'ouverture immédiate des chantiers. L'amiral de Winter, voulant épargner à son pays de nouvelles fautes, et fort aimé des gens de mer, s'était attaché à leur inspirer confiance dans les intentions de Napoléon, et à leur promettre la prochaine restauration de la marine hollandaise. Toutes les classes trouvaient donc dans ce qui s'était passé certains motifs de consolation. Restait à savoir comment on prendrait plus tard les logements de troupes, la conscription, l'inscription maritime, la clôture prolongée des mers, les incommodités enfin d'une domination étrangère, qui donnait ses ordres de loin, et dans une autre langue que la langue nationale!
Travaux de Napoléon pour le rétablissement de la marine hollandaise. À peine en possession des premiers rapports envoyés par ses agents, Napoléon arrêta ses projets relativement à la marine. Rotterdam et Amsterdam étaient les deux grands ports de la Hollande, les deux grands centres de population ouvrière: mais c'étaient des ports de construction et non d'armement. Les bâtiments construits à Rotterdam allaient par des canaux intérieurs à Helwoet-Sluys; ceux qui se construisaient à Amsterdam se rendaient par le Zuyderzée au Helder, exactement comme ceux qui sortaient des chantiers d'Anvers descendaient à Flessingue, pour y être armés et y prendre leur position militaire. Napoléon décida qu'il aurait trois flottes vers les embouchures des Pays-Bas, celle de Flessingue construite à Anvers, celle d'Helwoet-Sluys à Rotterdam, celle du Helder à Amsterdam. Il ordonna qu'on mît sur-le-champ des vaisseaux et des frégates en construction, soit à Rotterdam, soit à Amsterdam, qu'on radoubât les bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, et qu'on eût tout de suite 5 vaisseaux sous voile à Helwoet-Sluys, 8 au Helder, avec un nombre proportionné de frégates et de corvettes. L'année suivante les constructions et les mises à la mer devaient être doublées. Napoléon fit lever des matelots, et bien qu'il y en eût un certain nombre d'expatriés en Angleterre, il put espérer, en payant bien, d'en avoir assez pour les armements projetés. Les matières navales ne manquaient pas, et celles qui n'étaient pas en Hollande même se trouvaient en Suisse; elles y consistaient en bois coupés et non expédiés faute d'argent. Les fonds ne pouvaient pas plus manquer que les matières, puisque le droit de 50 pour cent sur les marchandises à introduire et la vente des cargaisons américaines allaient remplir les caisses des départements hollandais. En attendant ces rentrées, Napoléon avait à sa disposition les billets de la caisse d'amortissement qui avaient cours partout, et qui étaient acceptés comme de très-bonnes valeurs. Il en fit prêter pour une somme de 20 millions au trésor de Hollande, et en revanche il abandonna à la caisse d'amortissement un magasin de girofle qui valait 10 millions, plus 10 millions de biens-fonds choisis parmi les meilleurs domaines nationaux des nouveaux départements. Ces vingt millions de bons de la caisse d'amortissement, pris volontiers par les capitalistes hollandais qui en connaissaient le mérite, firent l'office d'argent comptant, et permirent de tout mettre en mouvement dans les ports et les chantiers de la Hollande.
La réunion s'opéra donc avec plus de facilité qu'on ne l'aurait d'abord supposé, et l'action du blocus continental put s'étendre sans obstacle jusqu'aux bouches de l'Ems. Quant au roi Louis, qui s'était pour ainsi dire enfui après avoir abdiqué, on apprit qu'il était arrivé aux bains de Tœplitz. Napoléon fit ordonner à ses agents diplomatiques de le traiter avec les plus grands égards, d'attribuer dans leur langage tout ce qui s'était passé à sa mauvaise santé, et de mettre à sa disposition les fonds dont il aurait besoin. Ainsi pour le moment toutes les difficultés de cette réunion s'aplanissaient, mais que de pas faits en six mois! Napoléon, après la paix, après son mariage, ne songeait qu'à apaiser l'Europe, à calmer les inquiétudes des cabinets, à évacuer l'Allemagne, à rentrer chez lui, à renfermer ses entreprises dans la guerre vigoureuse qu'il voulait diriger contre les Anglais, militairement et commercialement; et déjà, par le désir de fermer ses côtes plus exactement, de mieux tracer sa frontière, d'y comprendre tantôt l'embouchure des fleuves qu'il disait français, tantôt les golfes qui semblaient propres à recevoir ses nombreuses flottes, il s'était laissé entraîner à étendre son territoire de l'Escaut au Wahal, du Wahal à la Meuse, de la Meuse au Helder, du Helder à l'Ems! Où s'arrêter dans cette voie? et que dire aux puissances européennes pour justifier à leurs yeux de si dangereux envahissements!
Insignifiance des explications données aux diverses cours de l'Europe pour justifier la réunion de Hollande à l'Empire. Napoléon, à la vérité, ne s'inquiétait guère des explications qu'il aurait à leur fournir. Avec une mobilité d'esprit qui tenait à la vivacité même de ses sensations, il avait presque oublié son désir récent de rassurer l'Europe, à force de se préoccuper du blocus continental et de la réorganisation de la marine européenne. Aussi c'est à peine s'il daigna présenter quelques considérations insignifiantes aux divers cabinets pour leur expliquer cette vaste addition au territoire de l'Empire. Il fit dire par M. de Caulaincourt à la Russie, avec une sorte de négligence, que la Hollande, par suite de la réunion, n'avait pas réellement changé de maître, car elle appartenait à la France sous le roi Louis tout autant qu'aujourd'hui; qu'au surplus il n'avait pas pu agir autrement, son frère ayant par l'effet de sa mauvaise santé pris le parti d'abdiquer le trône; qu'il n'y avait en Hollande que des lagunes, des ports, des chantiers, étrangers au continent, ne pouvant nuire qu'à l'Angleterre, et n'offrant de points offensifs que contre elle seule; que le blocus continental ne commencerait véritablement qu'à partir de la réunion, que les forces navales des alliés en seraient augmentées, et que la paix générale, objet des vœux de tous, en serait plus promptement obtenue.
Napoléon ne fit pas de discours aussi longs à l'Autriche, et n'adressa presque pas un mot aux autres États. Les cabinets auxquels il daigna parler ne répondirent rien, car il n'y avait plus rien à dire: ils observaient, pensaient, et se taisaient, attendant en silence l'événement imprévu qui leur permettrait de manifester les sentiments intérieurs dont ils avaient le cœur plein. Il faut remarquer toutefois que l'Autriche, fort sensible du côté de Trieste, était indifférente du côté d'Amsterdam, et que la Russie ne trouvait pas que le Helder fût encore assez près de Riga pour prendre fait et cause en faveur de la Hollande.
Retour de M. de Metternich à Vienne, et opinion qu'il emporte en quittant Paris sur la politique et les projets de Napoléon. M. de Metternich quitta Paris à cette époque pour aller définitivement se mettre à la tête du cabinet autrichien. Comme on peut se le rappeler, il était venu en France après le mariage de Marie-Louise, avec une mission secrète de l'empereur François. Sous prétexte de servir de guide à la jeune Impératrice dans les premiers instants de son établissement à Paris, il devait observer Napoléon de près, pour voir si le mariage calmerait le conquérant, ou s'il n'amènerait qu'un ajournement momentané de ses projets sur l'Europe, si en un mot on pouvait compter sur un repos durable ou seulement sur une trêve passagère. M. de Metternich, en se mettant en route, écrivit à son empereur que tout bien examiné c'était à la seconde de ces suppositions qu'il fallait croire.
En attendant les conséquences de sa politique envahissante qu'il aimait à se dissimuler, Napoléon, exclusivement dévoué en ce moment à l'œuvre importante du blocus continental, ne songeait qu'à profiter des territoires nouvellement acquis, pour rendre ce blocus tout à fait efficace. Nouvelle forme donnée au blocus continental. Malgré la surveillance la plus rigoureuse, malgré les peines sévères prononcées contre quiconque exerçait la contrebande, une certaine quantité de denrées coloniales ou de produits manufacturés anglais pénétrait toujours sur le continent. Moyennant 40 ou 50 pour cent payés aux contrebandiers on réussissait encore, quoique moins souvent, à introduire des marchandises prohibées. Mais l'introduction s'opérant à ce prix, la perte pour le négociant anglais restait considérable; l'avilissement des valeurs accumulées dans les entrepôts britanniques devait faire des progrès rapides, et les manufacturiers du continent qui cherchaient à filer, à tisser le coton, à extraire le sucre du raisin ou de la betterave, la soude du sel marin, ou les teintures de diverses combinaisons chimiques, devaient trouver dans une différence de prix, qui était souvent de 50, 60 et même 80 pour cent, un encouragement suffisant pour leurs efforts. Aussi les manufactures du continent, surtout celles de la France, étaient-elles en grande activité. Il est vrai que le consommateur supportait la cherté de leur fabrication; mais il y était résigné comme à une condition de la guerre, et on atteignait par ce moyen un double but, celui de créer l'industrie française, et celui de déprécier les valeurs sur lesquelles reposait le crédit de l'Angleterre.
Pourtant, outre le déplaisir de supporter une prime de 50 ou 60 pour cent au profit des fraudeurs de toutes les nations, il y avait à cet état de choses l'inconvénient grave de faire payer les produits aux consommateurs français plus cher qu'à tous les autres. Ainsi, à mesure que l'on s'éloignait de Paris, le sucre, le café, le coton, l'indigo baissaient de prix. Ces marchandises étaient moins chères à Anvers qu'à Paris, à Amsterdam qu'à Anvers, à Hambourg qu'à Amsterdam. La cause de ce phénomène commercial tenait tout simplement à ce qu'en s'éloignant du centre de l'administration française la vigilance devenait moindre, ou moins efficace. Sans doute l'occupation de la Hollande, la présence du maréchal Davout avec ses troupes sur le littoral de la mer du Nord, allaient diminuer beaucoup cette différence, en rendant la surveillance plus égale; mais on ne pouvait pas se flatter d'arriver à niveler les prix.
Ce double inconvénient de payer une prime énorme aux contrebandiers, et de la payer plus grande en France qu'ailleurs, de manière que les Français souffraient d'avoir une administration plus parfaite, mettait l'esprit de Napoléon à une sorte de torture. Le spectacle de ce qui venait de se passer en Hollande lui suggéra tout à coup une solution propre à le satisfaire. N'ayant pas voulu que les Hollandais fussent privés du bienfait de la réunion, il avait permis que les marchandises coloniales par eux accumulées pénétrassent en France, mais à la condition d'un droit de 50 pour cent, afin de ne pas trop récompenser leur longue insubordination, et de ne pas trop nuire au commerce français, déjà approvisionné à des prix fort élevés des denrées qu'il s'agissait d'introduire. Cette combinaison avait contenté les Hollandais et procuré d'importants bénéfices au trésor.
Napoléon, en parcourant les états de douanes qui révélaient ces faits, fut saisi comme d'un trait de lumière. Il tenait jusqu'à deux conseils de commerce par semaine, et dans ces conseils on l'importunait sans cesse de cette objection, qu'après tout la contrebande forçait ses frontières quoi qu'il fît, et qu'elle percevait sur les marchandises frauduleusement introduites une prime très-forte, et plus forte sur les consommateurs français que sur tous les autres.—Eh bien, dit-il un jour, j'ai trouvé une combinaison au moyen de laquelle je déjouerai les calculs des Anglais et des fraudeurs. Je vais permettre l'introduction des denrées coloniales à un droit très-considérable, celui de 50 pour cent, par exemple; je conserverai ainsi entre les entrepôts de Londres et les marchés du continent l'obstacle qui maintient ces denrées à si bas prix, sur la place de Londres, et à un prix si élevé sur les places de Hambourg, d'Amsterdam et de Paris, obstacle dont une différence de 50 pour cent exprime toute l'importance. Loin de me relâcher de ma surveillance, je la rendrai toujours plus rigoureuse, et je ne permettrai les importations que moyennant l'acquittement de ce droit, de manière que les Anglais, tout en vendant leurs denrées coloniales comme ils parviennent encore à le faire aujourd'hui, ne pourront pas les vendre plus cher, puisque les conditions resteront égales, puisqu'ils seront obligés de supporter les mêmes frais de transport, les mêmes commissions, la même prime d'introduction. L'interdiction des produits coloniaux convertie en une taxe de 50 pour cent de leur valeur. La seule différence qu'il y aura, c'est qu'ils payeront cette prime d'introduction à mes douaniers au lieu de la payer aux contrebandiers; et en perpétuant pour eux l'avilissement de leurs denrées, je conserverai pour mes manufacturiers les hauts prix qui leur servent d'encouragement. Enfin mon trésor percevra tous les profits de la contrebande, et j'obligerai ainsi les Anglais à supporter les frais du rétablissement de ma marine.—
Napoléon se fit apporter des renseignements recueillis dans les diverses places de l'Europe, et, après de nombreuses comparaisons, il reconnut en effet que le droit de 50 pour cent maintiendrait à Londres les prix avilis qui ruinaient les Anglais, sur le continent les prix élevés qui protégeaient les manufactures françaises, et de plus que la cherté qu'il continuerait d'imposer aux consommateurs du continent, à raison de l'état de guerre, serait égale pour ceux de Paris, d'Amsterdam, de Hambourg, de Suisse, en un mot que les filateurs de Mulhouse ne payeraient pas le coton plus cher que ceux de Zurich. Enfin il espérait de ce nouveau tarif des recettes dont ses finances appauvries devaient retirer un profit important. Cette dernière considération le touchait dans le moment autant que toutes les autres.
Résolu de frapper sur toutes les denrées coloniales le droit que nous venons d'indiquer, mais ne voulant pas donner par cette combinaison un démenti à son système de blocus continental, Napoléon maintint dans toute sa rigueur théorique la défense de communiquer avec les Anglais, de recevoir soit leurs produits manufacturés, soit leurs denrées coloniales, et il décida, comme par le passé, que toute marchandise de ces deux espèces rencontrée avec preuve de son origine, serait immédiatement saisie et confisquée. Mais il y avait pour les denrées coloniales d'autres origines qu'alors on appelait origines permises, c'étaient, par exemple, les ventes provenant des prises de nos corsaires ou des corsaires alliés, les cargaisons apportées par des bâtiments à licences, ou par des neutres vraiment neutres. Napoléon décréta que les denrées coloniales provenant de ces diverses sources circuleraient librement avec des certificats d'origine, et en payant 50 pour cent. Toutefois elles n'auraient pas suffi à l'approvisionnement du continent, ni fourni d'abondantes perceptions au trésor, mais il fut entendu qu'on ne serait pas rigoureux sur la recherche des provenances[14], qu'on tiendrait pour valables les certificats d'origine fabriqués à Londres, ou délivrés par des consuls corrompus (et malheureusement il y en avait alors plus d'un de cette espèce); qu'on laisserait introduire et circuler toutes les denrées coloniales moyennant le droit de 50 pour cent, qui serait exigé soit à leur entrée sur le continent, soit à tout passage de frontière. La perception d'un droit si élevé devant être difficile avant la vente des denrées, il fut convenu qu'on pourrait payer ou en argent, ou en lettres de change, ou en nature, c'est-à-dire, en livrant dans ce dernier cas la moitié en poids de la denrée elle-même.
Visites pour constater l'existence des denrées coloniales, et saisie de toutes celles qui n'ont pas payé la taxe. Ce principe une fois posé, toute denrée coloniale devait avoir payé le droit dans quelque endroit qu'on la rencontrât, et si elle ne pouvait pas prouver qu'elle l'avait acquitté, elle était déclarée introduite en fraude et confisquée. En conséquence Napoléon ajouta à son système cette disposition, qu'on exécuterait simultanément dans tous les lieux où il aurait le moyen de se faire obéir, des visites soudaines, pour constater l'existence des denrées coloniales, pour leur faire payer le droit si elles étaient sincèrement déclarées, ou les confisquer si leur existence était dissimulée. De la sorte on espérait les saisir presque partout en même temps, et en prendre pour le trésor de Napoléon, ou pour celui des États alliés, la moitié en cas de déclaration, le tout en cas de dissimulation. On comprend ce que pouvait produire une telle mesure appliquée à presque tout le continent à la fois, et ce qu'elle devait causer de terreur aux nombreux complices du commerce britannique. Ce n'était pas seulement en Hollande que se trouvaient de vastes entrepôts de denrées coloniales provenant des infiltrations du commerce interlope, c'était à Brême, à Hambourg, dans le Holstein, en Poméranie, en Prusse, à Dantzig, dans les grandes villes commerçantes d'Allemagne telles que Leipzig, Francfort, Augsbourg, dans la Suisse devenue une sorte de succursale anglaise, enfin dans toute l'Italie, à Venise, à Gênes, à Livourne, à Naples. Des visites dans ces nombreux réceptacles de la contrebande ne pouvaient manquer de soumettre au droit ou à la confiscation des valeurs considérables.
Pourtant, si Napoléon consentait à laisser introduire les denrées coloniales appartenant à l'Angleterre, telles que sucre, café, cacao, coton, indigo, cochenille, bois de teinture, tabac, cuirs, à des conditions aussi onéreuses pour le commerce britannique qu'avantageuses pour le trésor de France, il voulait faire essuyer autre chose qu'un avilissement de prix aux produits manufacturés qui venaient, non du commerce des Anglais, mais de leurs fabriques. Il voulait, par exemple, faire aux toiles de coton de Manchester, à la quincaillerie de Birmingham, une guerre de destruction, et il décida que les produits manufacturés anglais, faciles à reconnaître, seraient, quel que fût le lieu où on les découvrirait, quel qu'en fût le propriétaire, confisqués et brûlés publiquement.
Le nouveau système de blocus contenu dans le décret du 5 août 1810. Ce système fut établi par un décret du 5 août, et à peine ce décret rendu, Napoléon expédia des courriers pour tous les États de la Confédération du Rhin, pour l'Italie, la Suisse, l'Autriche, le Danemark, la Suède, la Prusse et la Russie elle-même. Courriers envoyés dans toutes les cours pour provoquer l'exécution simultanée du décret du 5 août. Napoléon, par ses pressantes argumentations, imposait ce système aux uns, le préconisait auprès des autres, leur disait à tous qu'en forçant avec l'épée des douaniers les dépôts de marchandises coloniales, on trouverait ou à frapper d'un droit de 50 pour cent, ou à confisquer les immenses quantités de denrées coloniales frauduleusement introduites par les Anglais, à en prendre ainsi pour soi la moitié ou le tout, qu'on aurait de la sorte le triple avantage de s'enrichir aux dépens de l'ennemi, de porter un coup funeste à son commerce, et de rendre à l'avenir la fraude presque impossible par la dispersion de ces vastes amas intérieurs, qui auraient toujours été très-difficiles à surveiller.
Napoléon se hâta de prêcher d'exemple, et fit sur-le-champ procéder aux saisies. Mais ce n'était pas précisément dans l'intérieur de l'Empire qu'elles pouvaient être le plus fructueuses, car les douanes françaises n'avaient pas laissé entrer beaucoup de denrées prohibées. Les dépôts clandestins étaient surtout venus s'établir sur la frontière. Napoléon eut l'audace de déclarer que tout dépôt établi à quatre journées des frontières françaises l'avait été dans l'intention évidente de nuire à la France, constituait dès lors un délit commis contre elle, et qu'il se considérait comme autorisé à le punir en y faisant des visites. Immenses saisies exécutées en France et dans tous les pays placés sous l'influence de Napoléon. En conséquence il ordonna aux généraux qui occupaient le nord de l'Espagne d'exécuter des fouilles dans tous les lieux suspects. Il prescrivit au prince Eugène d'envoyer à l'improviste six mille Italiens dans le canton du Tessin, pour y saisir un dépôt qui versait des denrées dans toute l'Italie. Quant à la partie de la Suisse qui regardait la France, c'est-à-dire à Berne, à Zurich surtout, Napoléon ne voulut pas employer des troupes françaises; il se borna à y dépêcher un directeur de nos douanes chargé de diriger les troupes suisses dans leurs recherches. À Francfort il fit opérer la saisie par les soldats du maréchal Davout qui s'y trouvaient de passage. À Stuttgard, à Baden, à Munich, à Dresde, à Leipzig, on avait consenti à l'adoption du décret du 5 août, et on le mit immédiatement à exécution. À Brême, à Hambourg, à Lubeck, Napoléon, sans tenir compte des autorités de ces villes, découvrit des dépôts immenses et s'en empara. Il agit de même à Stettin, à Custrin, villes prussiennes, à Dantzig, ville polonaise, toutes contenant, comme on doit s'en souvenir, des garnisons françaises. Il fut annoncé à la Prusse, qui du reste avait consenti au décret du 5 août, que les marchandises saisies sur son territoire seraient vendues, et comptées en déduction de sa dette.
Le Danemark, qui, bien que fidèle à la cause des neutres, avait cependant laissé introduire beaucoup de contrebande dans le Holstein, sous le prétexte d'y vendre les prises de ses corsaires, avait adhéré au décret du 5 août. Mais Napoléon, se défiant un peu de l'exécution de ses lois là où il ne commandait pas directement, imagina une combinaison digne de la fiscalité la plus subtile. Outre qu'il était rempli de denrées coloniales, le Holstein, qui bordait le territoire des villes anséatiques, avait une frontière difficile à garder. Napoléon aima mieux vider sur-le-champ cet amas de contrebande, en lui donnant pour deux mois la faculté d'écouler en Allemagne tout ce qu'il contenait, à la condition de payer le droit si avantageux de 50 pour cent. Le dépôt se trouva ainsi supprimé, et la perception du droit assurée sur des quantités considérables.
Napoléon réitéra à la Suède la déclaration menaçante et sérieuse, on n'en pouvait douter, de rompre la paix récemment conclue, et d'occuper encore une fois la Poméranie suédoise, si on laissait à Stralsund se former un nouvel entrepôt de marchandises prohibées.
Résistance de la Russie au décret du 5 août. Tous les États, comme on le voit, la Russie exceptée, se soumirent au décret du 5 août. La Russie cependant ne s'opposa point à ce qui se faisait presque partout; elle se contenta de dire que le nouveau tarif, bon peut-être ailleurs, ne convenait pas chez elle; qu'elle ne l'adopterait donc point, mais que, fidèle à l'alliance, et engagée directement dans la guerre contre la Grande-Bretagne, elle ne cesserait pas d'opposer au commerce britannique les obstacles qu'elle avait elle-même intérêt à multiplier. En même temps elle exprima une certaine inquiétude de voir les troupes françaises s'étendre successivement le long des mers du Nord, jusqu'à porter une tête de colonne à Dantzig. Du reste, elle ne présenta ces remarques qu'avec une extrême mesure, et avec les ménagements d'une puissance qui était en état d'observation, et non d'hostilité. Ainsi, excepté la Russie qui fit ces timides réserves, excepté l'Autriche qui n'avait plus de ports, tous les gouvernements, la Prusse comprise, adhérèrent au système violent mais lucratif de Napoléon; et si tous n'exécutaient pas le décret du 5 août comme lui, car tous n'avaient pas son intérêt à le faire, sa volonté, ses douaniers exacts et probes, ils trouvèrent et saisirent néanmoins des masses énormes de marchandises. Nos douaniers parvinrent à opérer de nombreuses captures dans le nord de l'Espagne, en Italie, à Livourne, à Gênes, à Venise, et particulièrement dans le Tessin. Les Suisses, troublés dans leur fraude, élevèrent quelques réclamations, mais Napoléon leur répondit qu'il ne souffrirait pas qu'un pays pacifié par lui, rendu par lui au repos et à l'indépendance, devînt le complice de ses ennemis et l'écueil de sa puissance. À Francfort, à Brême, à Hambourg, à Stettin, à Dantzig, les quantités imposées ou confisquées furent considérables. On avait accordé aux douaniers et aux soldats le cinquième des prises, et c'était assez pour leur inspirer autant de joie que de zèle.
Recettes considérables. Le trésor, indépendamment de ses recettes en argent, qu'on évaluait à près de cent cinquante millions pour cette année, ressource alors très-importante, le trésor se trouva tout à coup propriétaire de quantités immenses de marchandises, qui provenaient ou des acquittements du droit en nature, ou des confiscations. Celles qui provenaient de la Hollande furent expédiées par les canaux sur Anvers; celles qui avaient été saisies dans le nord de l'Allemagne furent emmagasinées sous des tentes, dans les bastions de Magdebourg. Vente aux enchères et au profit du trésor de toutes les marchandises saisies. Napoléon destinait les voitures d'artillerie rentrant en France à porter ces marchandises à Strasbourg, à Mayence, à Cologne. Une vente aux enchères, où accoururent tous les marchands de denrées coloniales de l'Empire, fut commencée à Anvers, et continuée pendant plusieurs semaines aux prix les plus avantageux. On devait en exécuter de semblables à Mayence, à Strasbourg, à Milan, à Venise. Tandis qu'on saisissait ainsi sur le continent tout entier les sucres, les cafés, les cotons, les indigos, et que le trésor français, devenu le principal détenteur de ces précieuses marchandises, les vendait aux enchères, on brûlait publiquement les tissus anglais partout où on les découvrait. La quantité de ces tissus était considérable, particulièrement en Allemagne, et leur destruction par le feu causa au commerce interlope une véritable terreur. Aussi le contre-coup de ces mesures fut-il grand en Angleterre. Une circonstance accidentelle contribua même à le rendre plus rude encore. Les vents contraires avaient longtemps retenu des multitudes de bâtiments anglais à l'entrée de la Baltique. Il s'en était accumulé en vue de la Suède et du Danemark plus de six ou sept cents qui mouillaient où ils pouvaient, sous la protection des flottes britanniques. La nouvelle de ces rigueurs venant les surprendre au même instant, ils essayèrent de rebrousser chemin presque tous à la fois, bien que Napoléon, pour les attirer, eût diminué la surveillance à l'entrée des ports, et les uns tombèrent dans les mains de nos corsaires, les autres vinrent augmenter la masse de marchandises invendues qui tourmentait l'Angleterre, et lui faisait éprouver la misère au milieu de l'abondance. Voulant réduire le commerce britannique aux dernières extrémités, Napoléon prépara très en secret aux embouchures de l'Elbe et du Weser une petite expédition navale, qui devait prendre deux ou trois mille hommes à bord, se porter rapidement à Héligoland, et enlever ce repaire de contrebandiers, rempli en ce moment de richesses.
Insatiable de succès pour l'industrie de la France comme pour ses armées, et en administration comme en guerre ne gardant aucune mesure dans l'emploi des moyens, Napoléon s'attacha à combattre d'autres rivaux encore que les Anglais. Les Suisses lui avaient déplu, parce qu'ils étaient grands contrebandiers, et parce qu'après les Anglais ils étaient les plus redoutables concurrents de nos manufactures. Ils filaient et tissaient le coton moins bien que les Français, mais plus économiquement, par suite du bas prix de la main-d'œuvre dans leurs montagnes, et des combinaisons frauduleuses par lesquelles ils se procuraient la matière première à très-bon marché. Aussi vendaient-ils leurs tissus comme anglais en Allemagne et en Italie. Napoléon défendit au prince Eugène de recevoir ces tissus, lui écrivant que l'Italie pouvait bien faire quelques sacrifices pour la France qui en avait tant fait pour elle, et qu'il ne la ménagerait pas plus que la Hollande, si elle se conduisait de même. Il lui imposa une autre gêne. L'Italie exportait une quantité considérable de soies brutes, qui se rendaient par le nord de l'Allemagne en Angleterre, où on les fabriquait pour les expédier ensuite dans toutes les Amériques. Napoléon éleva d'un tiers le droit de sortie sur les soies brutes lorsqu'elles passaient par la Suisse et le Tyrol, afin de les enlever à l'Angleterre et de les attirer en France par Chambéry et Nice. Il voulait par ce moyen que Lyon devînt le plus grand marché de soie de l'univers, et que les Lyonnais pussent joindre à leur habileté sans rivale le choix des plus belles matières premières.
Généralisation du système des licences. Dans son désir de tout régler à sa volonté, Napoléon compléta son système de licences en le généralisant, et en l'appliquant au commerce tout entier. Il n'y avait eu dans l'origine que certains bâtiments qui naviguassent en vertu de licences. Désormais tout bâtiment qui naviguerait dans l'Océan ou la Méditerranée dut, pour n'être pas saisissable par nos corsaires, prendre une licence stipulant le lieu d'où il partait, celui où il toucherait, et la nature de sa cargaison soit au départ, soit au retour. Il lui était permis, en dissimulant sa nationalité, de se rendre même en Angleterre, malgré les décrets de Berlin et de Milan, pourvu qu'il emportât des produits nationaux, et ne rapportât que certaines marchandises déterminées. Les bâtiments expédiés de France ou des pays alliés pouvaient charger à la sortie des grains, des toiles, des soieries, du drap, des objets du luxe parisien, des vins surtout, et introduire au retour des matières navales, des cotons d'Amérique, des indigos, des cochenilles, des bois de teinture, des riz, des tabacs. Les sucres et les cafés étaient soigneusement exclus. Dans la Méditerranée en particulier les bâtiments français pouvaient emporter des grains, des huiles, des vins, des draps, des verreries, des savons et autres produits français, et rapporter des marchandises d'une origine certaine, comme des cotons dits du Levant, des cafés de Moka, et diverses drogueries. L'ensemble du commerce se trouva ainsi déterminé par décret, c'est-à-dire rendu presque impossible. Tout l'art du monde, en effet, ne pouvait pas faire qu'en ne voulant pas prendre les produits de l'Angleterre nous pussions l'obliger à prendre les nôtres. Toutefois le résultat que Napoléon avait réellement obtenu, c'était d'avoir, par des moyens d'une singulière violence mais d'une grande efficacité, porté un rude coup au crédit britannique, en avilissant toutes les denrées qui servaient de nantissement au papier de la banque d'Angleterre. En persévérant dans cette voie sans se détourner du but, il était impossible de prévoir où s'arrêterait l'effet de ces redoutables mesures[15].
Sidenote: Habile combinaison de Napoléon pour amener une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique. Tandis que Napoléon faisait au commerce anglais cette guerre si active et si ruineuse, il lui préparait un autre danger, celui d'une rupture avec l'Amérique. Tout en saisissant les bâtiments américains sous prétexte que quelques navires français avaient été saisis en Amérique en vertu de la loi d'embargo, il n'avait pas cessé de correspondre avec le gouvernement de l'Union, et de lui déclarer qu'il était tout prêt à lever pour lui seul les décrets de Berlin et de Milan, si l'Amérique faisait respecter sa neutralité par l'Angleterre. Il avait en outre singulièrement flatté l'ambition de ce gouvernement en lui déclarant que la France ne s'opposerait pas à ce qu'il prît la Floride, que l'Espagne évidemment était incapable de conserver, et à ce que les colonies espagnoles devinssent libres. Conséquent avec ses déclarations, Napoléon, annonça par un décret qu'au 1er novembre suivant (1810) les Américains ne seraient plus passibles des décrets de Berlin et de Milan, qu'ainsi ils pourraient entrer dans les ports de France, s'ils avaient, ou obtenu des Anglais la révocation des ordres du conseil, ou refusé de s'y soumettre, et pris des mesures pour s'y soustraire.
Rien n'était mieux calculé qu'une telle politique, car les Américains, lorsque la France leur rendait le droit des neutres, ne pouvaient pas se dispenser de l'exiger de l'Angleterre, même au prix d'une guerre. Les choses, en effet, semblaient prendre cette marche. On a vu que les Américains, ayant également à se plaindre des deux nations belligérantes, avaient défendu à tout citoyen de l'Union de naviguer dans les mers d'Europe, et à tout Français et Anglais d'entrer en Amérique, à moins d'y être forcé par la tempête. À cet acte, trop rigoureux pour eux-mêmes, et qui les punissait des fautes d'autrui, ils venaient de substituer une autre mesure, c'était d'interdire à leurs nationaux les relations avec la France et avec l'Angleterre seulement, et de déclarer en même temps qu'ils étaient décidés à lever cet interdit à l'égard de celle des deux puissances qui renoncerait à son système de violence contre les neutres. L'Angleterre cherchant, elle aussi, à caresser les Américains, venait de révoquer ses ordres du conseil par rapport à eux, et les avait dispensés de relâcher dans la Tamise pour y payer tribut; mais elle avait substitué à cet octroi de navigation son fameux système de blocus sur le papier, et déclaré que les neutres pourraient se rendre partout, excepté dans les ports de l'Empire français, qui restaient bloqués depuis Embden jusqu'en Espagne, depuis Marseille jusqu'à Orbitello, depuis Trieste et Venise jusqu'à Pesaro.
Les Américains disaient avec raison, qu'en cessant d'exiger d'eux la relâche dans la Tamise et le payement du tribut, on était loin de leur avoir concédé ce qu'on leur devait, qu'en principe on n'avait rien fait si on leur interdisait par un blocus fictif et général de toucher à de vastes contrées, qui ne pouvaient être ni assiégées ni bloquées. En vain l'Angleterre leur répondait-elle que la révocation pour eux seuls des ordres du conseil était déjà une immense concession, que Napoléon leur faisait de belles promesses, mais qu'il n'en tiendrait aucune, qu'il avait au contraire manifesté récemment et secrètement au cabinet de Londres les dispositions les plus hostiles à leur égard (allusion aux ridicules propositions transmises sous le couvert du duc d'Otrante), les Américains n'écoutaient point ces réponses. Nantis du décret de Napoléon qui déclarait les relations commerciales pleinement rétablies avec les Américains au 1er novembre, si ceux-ci faisaient respecter leur pavillon, le président de l'Union annonça, par une proclamation, que si au 2 février suivant (1811) l'Angleterre n'avait pas révoqué toutes ses mesures, même celles du blocus fictif, l'interdit commercial serait levé pour la France, et maintenu contre l'Angleterre, avec toute la rigueur qu'il dépendrait des Américains d'y apporter. De l'interdiction des relations commerciales avec l'Angleterre à la guerre contre cette puissance, il n'y avait qu'un pas, car il était probable que les Anglais ne laisseraient pas entrer les vaisseaux américains dans les ports français, qu'ils les captureraient en chemin, et que dès lors, quelque disposée que l'Amérique fût à la paix, elle ne pourrait pas souffrir que ses vaisseaux fussent détournés de leur route, et peut-être pris en pleine mer, sans venger son honneur outragé, sa sûreté compromise.
Caractère des travaux de Napoléon pendant l'année 1810. Tels furent les moyens que Napoléon employa pendant le cours de l'année 1810 pour ruiner le commerce britannique, tandis que ses généraux étaient occupés dans la Péninsule à pousser les armées anglaises à la mer. Ces moyens, qui révélaient à la fois l'étendue de son génie, la profondeur de ses calculs, et l'emportement de ses passions, pouvaient mener au but, mais ils pouvaient aussi mener bien au delà! Il fallait prendre garde, en effet, que, pour disputer à l'Angleterre l'accès du continent, ce qui avait conduit tantôt à s'emparer de la Hollande, tantôt à opprimer les États de la mer du Nord et de la Baltique, on ne lui procurât autant d'alliés secrets qu'on se donnait à soi de coopérateurs apparents du blocus; il fallait prendre garde que, pour soutenir cette guerre de douanes, on ne se mît bientôt sur les bras une guerre d'un tout autre genre, avec ceux qui refuseraient de se soumettre eux-mêmes à toutes les privations qu'on voulait imposer à l'Angleterre. Il importait donc de ne pas prolonger un état de gêne odieux à tout le monde, et dès lors de se vouer exclusivement à une seule guerre, celle d'Espagne, de lui consacrer tous ses moyens, afin de porter à la Grande-Bretagne le coup décisif, qui, joint à ses souffrances commerciales, l'obligerait probablement à signer la paix, et à souscrire à la transformation de l'Europe. C'était par conséquent en Espagne qu'allait se décider, et que se décidait effectivement, comme on va le voir, le sort de l'Empire, car il fallait de ce côté frapper fortement et frapper vite, si on ne voulait pas prolonger au delà de la patience de tous une situation qui, avant d'être insupportable pour l'Angleterre, pourrait bien le devenir pour les alliés contraints de la France, peut-être pour ses amis les plus sincères, peut-être même pour elle!
FIN DU LIVRE TRENTE-HUITIÈME.
LIVRE TRENTE-NEUVIÈME.
TORRÈS-VÉDRAS.
Vicissitudes de la guerre d'Espagne pendant la fin de l'année 1809. — Retraite des Anglais après la bataille de Talavera et leur longue inaction en Estrémadure. — Déconsidération de la junte centrale et réunion des cortès espagnoles résolue pour le commencement de 1810. — Événements dans la Catalogne et l'Aragon. — Habiles manœuvres du général Saint-Cyr en Catalogne pour couvrir le siége de Girone. — Longue et héroïque défense de cette place par les Espagnols. — Disgrâce du général Saint-Cyr et son remplacement par le maréchal Augereau. — Conduite du général Suchet en Aragon depuis la prise de Saragosse. — Combats d'Alcanitz, de Maria, de Belchite. — Occupation définitive de l'Aragon et habile administration du général Suchet dans cette province. — Développement inquiétant des bandes de guérillas dans toute l'Espagne, et particulièrement dans le nord. — Au lieu de s'en tenir à ce genre de guerre, les Espagnols veulent recommencer les grandes opérations, malgré le conseil des Anglais, et s'avancent sur Madrid. — Bataille d'Ocaña livrée le 19 novembre, et dispersion de la dernière armée espagnole. — Épouvante et désordre à Séville. — Projet de la junte de se retirer à Cadix. — Commencements de l'année 1810. — Plans des Français pour cette campagne. — Emploi des nombreux renforts envoyés par Napoléon. — Situation de Joseph à Madrid. — Sa cour. — Son système politique et militaire opposé à celui de Napoléon. — Joseph veut profiter de la victoire d'Ocaña pour envahir l'Andalousie, dans l'espérance de trouver de grandes ressources dans cette province. — Malgré sa détermination de réunir toutes ses forces contre les Anglais, Napoléon consent à l'expédition d'Andalousie, dans la pensée de reporter ensuite ses troupes de l'Andalousie vers le Portugal. — Marche de Joseph sur la Sierra-Morena. — Entrée à Baylen, Cordoue, Séville, Grenade et Malaga. — La faute de ne s'être pas porté tout de suite sur Cadix permet à la junte et aux troupes espagnoles de s'y retirer. — Commencement du siége de Cadix. — Le 1er corps est destiné à ce siége; le 5e corps est envoyé en Estrémadure, le 4e à Grenade. — Fâcheuse dissémination des troupes françaises. — Pendant l'expédition d'Andalousie, Napoléon convertit les provinces de l'Èbre en gouvernements militaires, avec l'arrière-pensée de les réunir à l'Empire. — Désespoir de Joseph, et envoi à Paris de deux de ses ministres pour réclamer contre la réunion projetée. — Après de longs retards, on commence enfin les opérations de la campagne de 1810. — Tandis que le général Suchet assiége les places de l'Aragon, et que le maréchal Soult assiége Cadix et Badajoz, le maréchal Masséna doit prendre Ciudad-Rodrigo et Alméida, et marcher ensuite sur Lisbonne à la tête de 80 mille hommes. — Siége de Lerida. — Le maréchal Masséna, ayant accepté malgré lui le commandement de l'armée de Portugal, arrive de sa personne à Salamanque en mai 1810. — Triste état dans lequel il trouve les troupes destinées à agir en Portugal. — Mauvais esprit de ses lieutenants. — L'armée, qui devait être de 80 mille hommes, se réduit tout au plus à 50 mille au moment de l'entrée en campagne. — Efforts du maréchal Masséna pour suppléer à tout ce qui lui manque. — Siége et prise de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida en juillet 1810. — Après la conquête de ces deux forteresses, le maréchal Masséna se prépare à envahir le Portugal par la vallée du Mondego. — Difficultés qu'il rencontre pour se procurer des vivres, des munitions, des moyens de transport. — Passage de la frontière le 15 septembre. — Sir Arthur Wellesley devenu lord Wellington. — Ses vues politiques et militaires sur la Péninsule. — Choix d'une position inexpugnable en avant de Lisbonne, pour résister à toutes les forces que Napoléon peut envoyer en Espagne. — Lord Wellington se prépare à s'y retirer en détruisant toutes les ressources du pays sur les pas des Français. — Retraite de l'armée anglaise sur Coimbre. — Le maréchal Masséna poursuit les Anglais dans la vallée du Mondego. — Difficultés de sa marche. — Les Anglais s'arrêtent sur la Sierra-d'Alcoba. — Bataille de Busaco livrée le 26 septembre. — Les Français n'ayant pu forcer la position de Busaco parviennent à la tourner. — Retraite précipitée des Anglais sur Lisbonne. — Poursuite énergique de la part des Français. — Les Anglais entrent dans les lignes de Torrès-Védras les 9 et 10 octobre. — Description de ces lignes fameuses. — Le maréchal Masséna après en avoir fait une exacte reconnaissance désespère de les forcer. — Il se décide à les bloquer jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts. — En attendant il prend une solide position sur le Tage, entre Santarem et Abrantès, et s'applique à construire un équipage de pont afin de manœuvrer sur les deux rives du fleuve, et de vivre aux dépens de la riche province d'Alentejo. — Envoi du général Foy à Paris pour faire connaître à Napoléon les événements de la campagne, et pour solliciter à la fois des instructions et des secours. — État de l'armée anglaise dans les lignes de Torrès-Védras. — Démêlés de lord Wellington avec le gouvernement portugais; ses difficultés avec le cabinet britannique. — État des esprits en Angleterre. — Inquiétudes conçues sur le sort de l'armée anglaise, et tendance à la paix, surtout depuis les souffrances du blocus continental. — Avénement du prince de Galles à la régence. — Disposition de ce prince à l'égard des partis qui divisent le parlement. — Le plus léger incident peut faire pencher la balance en faveur de l'opposition, et amener la paix. — Voyage du général Foy à travers la Péninsule. — Son arrivée à Paris, et sa présentation à l'Empereur.
Nov. 1809. Situation des armées anglaise et espagnole après la bataille de Talavera. Après la bataille de Talavera et la perte du pont de l'Arzobispo, les Anglais et les Espagnols s'étaient repliés précipitamment du Tage sur la Guadiana. Bien qu'indécise, cette bataille ayant amené la réunion des forces françaises autour de Madrid, avait pour eux les effets d'une bataille perdue, car elle ne leur laissait d'autre ressource que de s'enfoncer en toute hâte dans le midi de la Péninsule, en abandonnant leurs blessés, leurs malades, et même une partie de leur matériel. Nécessité pour elles de se retirer en Estrémadure. Les Espagnols s'étaient réfugiés en Andalousie derrière la Sierra-Morena. Sir Arthur Wellesley était venu prendre position au fond de l'Estrémadure, dans les environs de Badajoz. Là, se plaignant, suivant son usage, de la faible coopération des Espagnols, surtout de leur négligence à lui procurer des vivres, comme s'ils avaient dû pourvoir aux besoins de ses troupes quand ils ne savaient pas nourrir les leurs, établi du reste dans un pays fertile en céréales et riche en bétail, avec une retraite assurée en Portugal, résolu à ne plus s'aventurer légèrement dans l'intérieur de la Péninsule depuis qu'il appréciait le danger auquel il avait échappé miraculeusement, sir Arthur Wellesley alléguait pour motiver son inaction les chaleurs accablantes de cette année, et conseillait aux Espagnols d'éviter les grandes batailles, de prendre une bonne position sur la Sierra-Morena, d'y bien défendre l'Andalousie, d'y attendre les effets du temps, toujours contraire à l'envahisseur sous un climat comme celui de l'Espagne, d'apprendre enfin à se gouverner, à s'administrer, à discipliner leurs armées.
Ces conseils fort sensés, mais plus faciles à donner qu'à suivre, et exprimés dans un langage qui n'était pas propre à les faire accueillir, ne pouvaient être d'une grande utilité aux Espagnols, jetés par amour pour la royauté dans une révolution presque aussi violente que celle dans laquelle l'amour de la liberté avait précipité les Français vingt ans auparavant, apportant à tout ce qu'ils faisaient l'ardeur naturelle aux peuples méridionaux, et ayant à vaincre la double difficulté de se gouverner et de se défendre contre une formidable invasion. Des peuples moins passionnés, moins inexpérimentés que les Espagnols, auraient pu en pareille situation se montrer aussi malhabiles, et difficilement aussi fermes. Au surplus, n'acceptant pas pour eux-mêmes les reproches offensants de sir Arthur Wellesley, ils les renvoyaient à la junte centrale qui avait remplacé la régence d'Aranjuez, et à laquelle c'était la coutume alors de s'en prendre de tout ce qui arrivait, non pas de bien et de mal, mais de mal seulement.
La junte centrale chargée du gouvernement de l'Espagne. Si les Anglais étaient mécontents, s'ils avaient plus de besoins qu'on ne pouvait en satisfaire, s'ils étaient immobiles par un effet du calcul ou des chaleurs, si des troupes indisciplinées conduites par des moines ne pouvaient tenir tête aux vieilles bandes de Napoléon, la faute en était, disait-on, au mauvais esprit, à l'incapacité de la junte centrale. Cette malheureuse junte avait pour lui donner des leçons, indépendamment de tous les partis qui pensaient autrement qu'elle, les juntes provinciales, jalouses comme toujours de l'autorité supérieure. Déchaînement contre cette junte, et demande de la convocation des cortès. La junte provinciale de Séville importunée de voir la junte centrale gouverner chez elle, la junte provinciale de Valence fière de sa prétendue invincibilité, la junte provinciale de Badajoz se faisant l'écho des Anglais retirés sur son territoire, lui prodiguaient les outrages de tout genre, et la sommaient chaque jour de convoquer les cortès, qui étaient le nouveau remède duquel on espérait dans le moment la guérison de tous les maux.
Rien n'eût été si facile que d'obéir à ce vœu, et la junte centrale, fatiguée de son triste et périlleux rôle, se serait hâtée de résigner son autorité entre les mains des cortès, si on eût été unanime sur l'opportunité de leur convocation. Mais il n'en était rien. Quoique l'Espagne n'eût pas commencé sa révolution comme la France en 1789 par une explosion de libéralisme, qu'elle l'eût commencée au contraire par une explosion de royalisme, elle en était bientôt arrivée au même point, et elle agitait toutes les questions que les Français traitaient jadis dans l'Assemblée constituante. Il y avait un parti d'hommes éclairés qui voulaient qu'on profitât de l'absence de la royauté pour opérer les changements que le temps commandait, et lui rendre, quand elle reviendrait, l'Espagne réformée et rajeunie; qui croyaient en avoir, outre le droit naturel à toute nation, le droit acquis par leur dévouement à la dynastie, et qui, au point de vue de la défense nationale, regardaient comme habile en réformant eux-mêmes les abus, d'ôter à Napoléon le seul prétexte dont il avait pu colorer sa conduite, celui d'avoir envahi l'Espagne pour la régénérer. Ce n'était pas spécialement chez la bourgeoisie que se rencontrait cette manière de penser, c'était chez elle sans doute, mais aussi parmi beaucoup de membres de l'aristocratie espagnole, et parmi des hommes instruits dispersés dans toutes les classes, mais réunis par les circonstances en un seul parti que les événements rendaient puissant. L'opinion opposée se trouvait répandue également dans diverses classes; elle se rencontrait dans la portion peu éclairée de la noblesse, dans le clergé, dans la magistrature, dans l'armée, dans une portion aussi de la bourgeoisie espagnole, et même chez quelques hommes instruits que la révolution française avait remplis d'épouvante. Tandis que les uns, penchant pour une réforme complète de la monarchie, demandaient qu'on rassemblât les cortès, seul instrument possible pour une révolution sociale, les autres, qui ne voulaient pas de révolution, demandaient que, loin de s'engager davantage dans le régime des assemblées, on en revînt au plus vite à celui d'une régence royale, par lequel on avait commencé à Aranjuez, et que l'on composerait de cinq ou six personnages considérables choisis parmi les généraux, les membres du haut clergé et les anciens ministres de la monarchie. À la tête de ce dernier parti figuraient les Palafox, défenseurs de Saragosse, le duc de l'Infantado, le général Gregorio de la Cuesta, un personnage singulier, le comte de Montijo, noble vivant au milieu du peuple dont il aimait à fomenter les passions, le marquis de La Romana, commandant les armées du nord de l'Espagne, enfin l'ancien ministre Florida-Blanca. À la tête du parti contraire se trouvaient le célèbre M. de Jovellanos, et beaucoup d'hommes tels que MM. de Toreno, Arguelès et autres, moins connus à cette époque qu'ils ne le furent depuis, et s'essayant alors à donner à leur pays un gouvernement digne d'une nation civilisée.
Après une longue lutte entre les deux partis contraires, une circonstance imprévue amena le dénoûment. On avait découvert une sorte de complot des grands personnages, chefs du parti opposé à toute révolution, pour dissoudre la junte centrale, s'emparer du pouvoir, et gouverner monarchiquement, et sans réforme. Ils avaient voulu s'assurer l'appui des Anglais, et avaient fait une ouverture à Henri Wellesley, ambassadeur d'Angleterre et frère d'Arthur Wellesley, général de l'armée britannique. L'ambassadeur, quoique l'Angleterre ne fût pas favorable à la junte centrale et au système d'une réforme générale, avait loyalement averti les principaux membres de cette junte. La convocation des cortès résolue pour le commencement de 1810. Le complot fut ainsi déjoué, mais la junte centrale sentant l'impossibilité de se maintenir plus longtemps, voulut être remplacée par les vrais représentants de la nation, et décréta que les cortès seraient convoquées pour le commencement de 1810, se réservant de fixer plus tard le mode, le lieu et l'instant précis de leur convocation, d'après les circonstances de la guerre. Reconnaissant en même temps le besoin d'une autorité plus concentrée, elle institua une commission exécutive de six membres, à laquelle furent déférées toutes les mesures de gouvernement, tandis qu'elle ne s'attribua à elle-même que les matières législatives. Au nombre des membres de cette commission exécutive se trouva le marquis de La Romana, personnage remuant, promettant toujours de grandes choses et n'en ayant jamais accompli qu'une seule, celle de s'échapper du Danemark avec sa division. Il avait été transféré de la Vieille-Castille en Andalousie pour y réorganiser les troupes de cette partie de la Péninsule.