[Au lecteur]

[Table]

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Elle appartient au domaine public.

J.-H. ROSNY Aîné
DE L’ACADÉMIE DES GONCOURT


LA
MORT DE LA TERRE

ROMAN

SUIVI DE CONTES

PARIS

LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e


Tous droits réservés

Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie.

A MADAME
ET
A MAURICE POTTECHER

en admirative affection.

J.-H. ROSNY aîné.

AVERTISSEMENT


On a parfois écrit que j’étais le précurseur de Wells. Quelques critiques sont allés jusqu’à dire que Wells avait puisé une partie de son inspiration dans tels de mes écrits comme les Xipehuz, la Légende sceptique, le Cataclysme et quelques autres qui parurent avant les beaux récits de l’écrivain anglais. Je crois que cela n’est pas juste, je suis même enclin à croire que Wells n’a lu aucune de mes œuvres. Certes il ne partage pas la monstrueuse ignorance de ses compatriotes en matière de littérature continentale[1], mais la notoriété des Xipehuz, de la Légende sceptique, du Cataclysme, etc., etc., était négligeable à l’époque où il se mit à écrire. Et quand il aurait lu mes modestes livres, je nierais tout de même qu’il en eût subi l’influence: La Guerre des Mondes et l’Ile du docteur Moreau sont des œuvres originales, qu’il faut admirer sans réserve. D’ailleurs, il y a une différence fondamentale entre Wells et moi dans la manière de construire des êtres inédits. Wells préfère des vivants qui offrent encore une grande analogie avec ceux que nous connaissons, tandis que j’imagine volontiers des créatures ou minérales, comme dans les Xipehuz, ou faites d’une autre matière que notre matière, ou encore existant dans un monde régi par d’autres énergies que les nôtres: les Ferromagnétaux, qui apparaissent épisodiquement dans la Mort de la Terre, appartiennent à l’une de ces trois catégories.

[1] Admirateur fervent de la glorieuse nation britannique et de sa splendide littérature, je crois pouvoir écrire sans scrupules que je considère, sauf quelques exceptions honorables et brillantes, les critiques anglais contemporains comme les plus étourdis, les plus frivoles, les plus snobs et les plus incompétents qui soient.

En somme, sauf en quelques points où se rencontrent tous les écrivains qui s’occupent de merveilleux, Wells et moi ne nous ressemblons qu’en apparence. Il n’était peut-être pas inutile de le dire.

J.-H. Rosny aîné.

La Mort de la Terre est un petit roman que j’aurais pu sans peine délayer en trois cents pages. Je ne l’ai pas fait, parce que, à mon avis, le merveilleux scientifique est un genre de littérature qui exige la concision: ceux qui le pratiquent sont trop souvent enclins au bavardage. J’ai augmenté le volume à l’aide de contes. Les contes de la première série offrent tous quelque particularité. Ceux de la seconde série ont surtout pour but de divertir le lecteur—ce qui est, au reste, un but fort ambitieux.

LA
MORT DE LA TERRE


I
PAROLES A TRAVERS L’ÉTENDUE

L’affreux vent du Nord s’était tu. Sa voix mauvaise, depuis quinze jours, remplissait l’oasis de crainte et de tristesse. Il avait fallu dresser les brise-ouragan et les serres de silice élastique. Enfin, l’oasis commençait à tiédir.

Targ, le veilleur du Grand Planétaire, ressentit une de ces joies subites qui illuminèrent la vie des hommes, aux temps divins de l’Eau. Que les plantes étaient belles encore! Elles reportaient Targ à l’amont des âges, alors que des océans couvraient les trois quarts du monde, que l’homme croissait parmi des sources, des rivières, des fleuves, des lacs, des marécages. Quelle fraîcheur animait les générations innombrables des végétaux et des bêtes! La vie pullulait jusqu’au plus profond des mers. Il y avait des prairies et des sylves d’algues comme des forêts d’arbres et des savanes d’herbes. Un avenir immense s’ouvrait devant les créatures; l’homme pressentait à peine les lointains descendants qui trembleraient en attendant la fin du monde. Imagina-t-il jamais que l’agonie durerait plus de cent millénaires?

Targ leva les yeux vers le ciel où plus jamais ne paraîtraient des nuages. La matinée était fraîche encore, mais, à midi, l’oasis serait torride.

—La moisson est prochaine! murmura le veilleur.

Il montrait un visage bistre, des yeux et des cheveux aussi noirs que l’anthracite. Comme tous les Derniers Hommes, il avait la poitrine spacieuse, tandis que le ventre se rétrécissait. Ses mains étaient fines, ses mâchoires petites, ses membres décelaient plus d’agilité que de force. Un vêtement de fibres minérales, aussi souple et chaud que les laines antiques, s’adaptait exactement à son corps; son être exhalait une grâce résignée, un charme craintif que soulignaient les joues étroites et le feu pensif des prunelles.

Il s’attardait à contempler un champ de hautes céréales, des rectangles d’arbres, dont chacun portait autant de fruits que de feuilles, et il dit:

—Ages sacrés, aubes prodigieuses où les plantes couvraient la jeune planète!

Comme le Grand Planétaire était aux confins de l’oasis et du désert, Targ pouvait apercevoir un sinistre paysage de granits, de silices et de métaux, une plaine de désolation étendue jusqu’aux contreforts des montagnes nues, sans glaciers, sans sources, sans un brin d’herbe ni une plaque de lichen. Dans ce désert de mort, l’oasis, avec ses plantations rectilignes et ses villages métalliques, était une tache misérable.

Targ sentit peser la vaste solitude et les monts implacables; il leva mélancoliquement la tête vers la conque du Grand Planétaire. Cette conque étalait une corolle soufre vers l’échancrure des montagnes. Faite d’arcum et sensible comme une rétine, elle ne recevait que les rythmes du large, émanés des oasis et, selon le réglage, éteignait ceux auxquels le veilleur ne devait pas répondre.

Targ l’aimait comme un emblème des rares aventures encore possibles à la créature humaine; dans ses tristesses, il se tournait vers elle, il en attendait du courage ou de l’espérance.

Une voix le fit tressaillir. Avec un faible sourire, il vit monter vers la plate-forme une jeune fille aux contours rythmiques. Elle portait librement ses cheveux de ténèbres; son buste ondulait, aussi flexible que la tige des longues céréales. Le veilleur la considérait avec amour. Sa sœur Arva était la seule créature près de qui il retrouvât ces minutes subites, imprévues et charmantes, où il semblait que, au fond du mystère, quelques énergies veillaient encore pour le sauvetage des hommes.

Elle s’exclama, avec un rire contenu:

—Le temps est beau, Targ... Les plantes sont heureuses!

Elle aspira l’odeur consolante qui sourd de la chair verte des feuilles; le feu noir de ses yeux palpitait. Trois oiseaux planèrent au-dessus des arbres et s’abattirent au bord de la plate-forme. Ils avaient la taille des anciens condors, des formes aussi pures que celles des beaux corps féminins, d’immenses ailes argentines, glacées d’améthyste, dont les pointes émettaient une lueur violette. Leurs têtes étaient grosses, leurs becs très courts, très souples, rouges comme des lèvres; et l’expression de leurs yeux se rapprochait de l’expression humaine. L’un d’eux, levant la tête, fit entendre des sons articulés; Targ prit la main d’Arva avec inquiétude.

—Tu as compris? fit-il. La terre s’agite!...

Quoique, depuis très longtemps, aucune oasis n’eût péri par les secousses sismiques et que l’amplitude de celles-ci eût bien diminué depuis l’ère sinistre où elles avaient brisé la puissance humaine, Arva partagea le trouble de son frère.

Mais une idée capricieuse lui passant par l’esprit:

—Qui sait, fit-elle, si, après avoir fait tant de mal à nos frères, les tremblements de terre ne nous deviendront pas favorables?

—Et comment? demanda Targ avec indulgence.

—En faisant reparaître une partie des eaux!

Il y avait souvent rêvé, sans l’avoir dit à personne, car une telle pensée eût paru stupide et presque blasphématoire à une humanité déchue, dont toutes les terreurs évoquaient des soulèvements planétaires.

—Tu y penses donc aussi, s’exclama-t-il avec exaltation... Ne le dis à personne! Tu les offenserais jusqu’au fond de l’âme!

—Je ne pouvais le dire qu’à toi.

De toutes parts surgissaient des bandes blanches d’oiseaux: ceux qui avaient rejoint Targ et Arva piétaient avec impatience. Le jeune homme leur parlait, en employant une syntaxe particulière. Car, à mesure que se développait leur intelligence, les oiseaux s’étaient initiés au langage,—un langage qui n’admettait que des termes concrets et des phrases-images.

Leur notion de l’avenir demeurait obscure et courte, leur prévoyance instinctive. Depuis que l’homme ne se servait plus d’eux comme nourriture, ils vivaient heureux, incapables de concevoir leur propre mort et plus encore la fin de leur espèce.

L’oasis en élevait douze cents environ, dont la présence était d’une vive douceur et fort utile. L’homme, n’ayant pu regagner l’instinct, perdu pendant les ères de sa puissance, la condition actuelle du milieu le mettait aux prises avec des phénomènes que ne pouvaient guère signaler les appareils, si délicats pourtant, hérités des ancêtres, et que prévoyaient les oiseaux. Si ceux-ci avaient disparu, dernier vestige de la vie animale, une plus amère désolation se serait abattue sur les âmes.

—Le péril n’est pas immédiat! murmura Targ.

Une rumeur parcourait l’oasis; des hommes jaillissaient aux abords des villages et des emblavures. Un individu trapu, dont le crâne massif semblait directement posé sur le torse, apparut au pied du Grand Planétaire. Il ouvrait des yeux dessillés et pauvres, dans un visage couleur d’iode; ses mains, plates et rectangulaires, oscillaient au bout des bras courts.

—Nous verrons la fin du monde! grogna-t-il... Nous serons la dernière génération des hommes.

Derrière lui, on entendit un rire caverneux. Dane, le centenaire, se montra avec son arrière-petit-fils et une femme aux yeux longs, aux cheveux de bronze. Elle marchait aussi légèrement que les oiseaux.

—Non, nous ne la verrons pas, affirma-t-elle. La mort des hommes sera lente... L’eau décroîtra jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques familles autour d’un puits. Et ce sera plus terrible.

—Nous verrons la fin du monde! s’obstina l’homme trapu.

—Tant mieux! fit l’arrière-petit-fils de Dane. Que la terre boive, aujourd’hui même, les dernières sources!

Sa face sinueuse, très étroite, décelait une tristesse sans bornes; il s’étonnait lui-même de n’avoir pas supprimé son existence.

—Qui sait s’il n’y a pas un espoir! marmonna l’ancêtre.

Le cœur de Targ battit; il abaissa vers le centenaire des yeux où scintilla la jeunesse.

—Oh! père!... s’écria-t-il.

Déjà la face du vieillard s’était immobilisée. Il retomba dans ce rêve taciturne, qui le faisait ressembler à un bloc de basalte; Targ garda pour lui sa pensée.

La foule grossissait aux confins du désert et de l’oasis. Quelques planeurs s’élevèrent, qui venaient du Centre. On était à l’époque où le travail ne sollicitait guère les hommes: il n’y avait qu’à attendre le temps des récoltes. Car aucun insecte, aucun microbe, ne survivaient. Resserrés sur d’étroits domaines, hors desquels toute vie «protoplasmique» était impossible, les aïeux avaient mené une lutte efficace contre les parasites. Même les organismes microscopiques ne purent se maintenir, privés de cet imprévu qui résulte des agglomérations denses, des grands espaces, des transformations et des déplacements perpétuels.

D’ailleurs, maîtres de la distribution de l’eau, les hommes disposaient d’un pouvoir irrésistible contre les êtres qu’ils voulaient détruire. L’absence des anciens animaux domestiques et sauvages, véhicules incessants d’épidémie, avait encore avancé l’heure du triomphe. Maintenant l’homme, les oiseaux et les plantes étaient pour toujours à l’abri des maladies infectieuses.

Leur vie n’en était pas plus longue: beaucoup de microbes bienfaisants ayant disparu avec les autres, les infirmités propres à la machine humaine s’étaient développées, et des maladies nouvelles avaient surgi, maladies que l’on eût pu croire causées par des «microbes minéraux». Par suite, l’homme retrouvait au dedans des ennemis analogues à ceux qui le menaçaient au dehors, et, quoique le mariage fût un privilège réservé aux plus aptes, l’organisme atteignait rarement un âge avancé.

Bientôt plusieurs centaines d’hommes se trouvèrent réunis autour du Grand Planétaire. Il n’y avait qu’un faible tumulte; la tradition du malheur se transmettait depuis trop de générations pour ne pas avoir tari ces réserves d’épouvante et de douleur qui sont la rançon des joies puissantes et des vastes espérances. Les Derniers Hommes avaient une sensibilité restreinte et guère d’imagination.

Toutefois, la foule était inquiète; quelques visages se crispaient; ce fut un soulagement lorsqu’un quadragénaire, sautant d’une Motrice, cria:

—Les appareils sismiques ne signalent rien encore... La secousse sera faible.

—De quoi nous inquiétons-nous? s’écria la femme aux longs yeux. Que pouvons-nous faire et prévoir? Toutes les mesures sont prises depuis les siècles des siècles! Nous sommes à la merci de l’inconnu: c’est une affreuse sottise de s’enquérir d’un péril inévitable!

—Non, Hélé, répondit le quadragénaire; ce n’est pas de la sottise, c’est de la vie. Tant que les hommes auront la force de s’inquiéter, leurs jours auront encore quelque douceur. Après, ils seront morts dès l’heure de leur naissance.

—Qu’il en soit ainsi! ricana le petit-fils de Dane. Nos joies misérables et nos débiles tristesses valent moins que la mort.

Le quadragénaire secoua la tête. Comme Targ et sa sœur, il avait encore de l’avenir dans son âme et de la force dans sa large poitrine. Son regard clair rencontrant les yeux frais d’Arva, une fine émotion accéléra son souffle.

Cependant, d’autres groupes se rassemblaient aux divers secteurs de la périphérie. Grâce aux ondifères, disposés de mille en mille mètres, ces groupes communiquaient librement.

On pouvait entendre, à volonté, les rumeurs d’un district ou même de toute la population. Cette communion condensait l’âme des foules et agissait comme un stimulant énergique. Et il y eut une manière d’exaltation lorsqu’un message de l’oasis des Terres-Rouges vibra dans la conque du Grand Planétaire et se répercuta d’ondifère en ondifère. Il apprenait que, là-bas, non seulement les oiseaux, mais les sismographes annonçaient des troubles souterrains. Cette confirmation du péril resserra les groupes.

Manô, le quadragénaire, avait gravi la plate-forme; Targ et Arva étaient pâles. Et, comme la jeune fille tremblait un peu, le nouveau venu murmura:

—L’étroitesse même des oasis, et leur petit nombre, doivent nous rassurer. La probabilité est bien faible qu’elles se trouvent dans les zones dangereuses.

—D’autant moins le sont-elles, appuya Targ, que c’est leur position même qui, jadis, les a sauvées!

Le petit-fils de Dane avait entendu; il eut son ricanement sinistre:

—Comme si les zones ne variaient pas de période en période! D’ailleurs, ne peut-il suffire d’une faible secousse, mais frappant juste, pour tarir les sources?

Il s’éloigna, plein d’une ironie morne. Targ, Arva et Manô avaient tressailli. Ils demeurèrent une minute taciturnes, puis le quadragénaire reprit:

—Les zones varient avec une extrême lenteur. Depuis deux cents ans, les fortes secousses ont passé au large du désert. Leurs répercussions n’ont pas altéré les sources. Seules, les Terres-Rouges, la Dévastation et l’Occidentale sont voisines des régions dangereuses...

Il considérait Arva avec une admiration douce, où levait la fleur d’amour. Veuf depuis trois ans, il souffrait de sa solitude. Malgré la révolte de son énergie et de sa tendresse, il s’y était résigné. Les lois fixaient avec rigueur le nombre des unions et des naissances.

Mais, depuis quelques semaines, le Conseil des Quinze avait inscrit Manô parmi ceux qui pouvaient refaire une famille: la santé de ses enfants justifiait cette faveur. Et, l’image d’Arva se métamorphosant dans l’âme de Manô, la légende obscure, une fois encore, recevait la lumière.

—Mêlons de l’espoir à nos inquiétudes! s’exclama-t-il. Est-ce que même aux merveilleuses époques de l’Eau, la mort de chaque homme n’était pas pour lui la fin du monde? Ceux qui vivent en ce moment sur la terre courent bien moins de risques, individuellement, que nos pères d’avant l’ère radio-active!

Il parlait fervemment. Car il avait toujours repoussé cette résignation lugubre qui dévastait ses semblables. Sans doute, un trop long atavisme ne lui permettait de la fuir que par intermittences. Toutefois, il avait plus qu’un autre connu la joie de vivre l’étincelante minute qui passe.

Arva l’écoutait avec faveur, mais Targ ne pouvait pas concevoir qu’on négligeât l’avenir de l’espèce. Si, comme Manô, il lui arrivait d’être brusquement saisi par la volupté fugitive, il y mêlait toujours ce grand rêve du Temps, qui avait mené les ancêtres.

—Je ne puis me désintéresser de notre descendance, riposta-t-il.

Et, tendant la main vers l’immense solitude:

—Que l’existence serait belle si notre règne occupait ces affreux déserts! Ne songez-vous jamais qu’il y avait là des mers, des lacs, des fleuves..., des plantes innombrables et, avant la période radio-active, des forêts vierges? Ah! Manô, des forêts vierges!... Et, maintenant, une vie obscure dévore notre antique patrimoine!...

Manô leva doucement les épaules:

—C’est un mal d’y penser, puisque, en dehors des oasis, la terre est aussi inhabitable pour nous, plus peut-être, que Jupiter ou Saturne.

Une rumeur les interrompit; les têtes se dressèrent, attentives: on vit survenir une nouvelle troupe d’oiseaux. Ils annonçaient que là-bas, à l’ombre des rocs, une jeune fille évanouie était la proie des ferromagnétaux. Et, tandis que deux planeurs s’élevaient sur le désert, la foule songeait aux étranges créatures magnétiques qui se multipliaient sur la planète pendant que déclinait l’humanité. De longues minutes s’écoulèrent; les planeurs reparurent: l’un d’eux rapportait un corps inerte, en qui tous reconnurent Elma la Nomade. C’était une fille singulière, orpheline, et peu aimée, car elle avait des instincts de rôdeuse, dont la sauvagerie déconcertait ses semblables. Rien ne pouvait l’empêcher, certains jours, de fuir à travers les solitudes...

On l’avait déposée sur la plate-forme du Planétaire; son visage, mi-enseveli dans les longs cheveux noirs, apparut livide, encore que parsemé de points écarlates.

—Elle est morte! déclara Manô... Les Autres ont bu sa vie!

—Pauvre petite Elma! s’écria Targ.

Il la considérait avec pitié et, si passive qu’elle fût, la foule grondait de haine contre les ferromagnétaux.

Mais les résonnateurs, clamant des phrases éclatantes, détournèrent l’attention.

«Les sismographes décèlent une secousse brusque dans la zone des Terres-Rouges...»

—Ah! Ah! cria la voix plaintive de l’homme trapu.

Aucun écho ne lui répondit. Les visages étaient dirigés vers le Grand Planétaire. La multitude attendait, dans une frissonnante impatience.

—Rien! s’exclama Manô après deux minutes d’attente... Si les Terres-Rouges avaient été atteintes, nous le saurions déjà...

Un appel strident lui coupa la parole. Et la conque du Grand Planétaire clama:

«Immense secousse... L’oasis entière se soulève... Catas...»

Puis, des sons confus, un entre-choquement sourd..., le silence...

Tous, hypnotisés, attendirent pendant plus d’une minute. Ensuite, la foule eut une rude respiration; les moins émotifs s’agitèrent.

—C’est un grand désastre! annonça le vieux Dane.

Personne n’en doutait. Les Terres-Rouges possédaient dix planétaires de grande communication, dirigeables en tous sens. Pour que les dix se tussent, il fallait qu’ils fussent tous déracinés ou que la consternation des habitants fût extraordinaire.

Targ, orientant le transmetteur, darda un appel prolongé. Aucune réponse. Une lourde horreur pesa sur les âmes. Ce n’était pas le trouble ardent des hommes de jadis, c’était une détresse lente, lasse, dissolvante. Des liens étroits unissaient les Hautes-Sources et les Terres-Rouges. Depuis cinq mille ans, les deux oasis entretenaient des relations continues, soit par les résonnateurs, soit par des visites fréquentes, en planeurs ou en motrices. Trente relais, munis de planétaires, jalonnaient la voie, longue de dix-sept cents kilomètres, qui reliait les deux peuplades.

—Il faut attendre! clama Targ, penché sur la plate-forme. Si l’affolement empêche nos amis de répondre, ils ne sauraient tarder à reprendre leur sang-froid!

Mais personne ne croyait que les hommes des Terres-Rouges fussent capables d’un tel affolement; leur race était moins émotive encore que celle des Hautes-Sources: capable de tristesse, elle ne l’était guère d’épouvante.

Targ, lisant l’incrédulité sur tous les visages, reprit:

—Si leurs appareils sont détruits, avant un quart d’heure des messagers peuvent atteindre le premier relais...

—A moins, objecta Hélé, que les planeurs ne soient endommagés... Quant aux motrices, il est improbable qu’elles franchissent, avant quelque temps, une enceinte en décombres.

Cependant, la population tout entière se portait vers la zone méridionale. En quelques minutes, les planeurs et les motrices versèrent des milliers d’hommes et de femmes vers le Grand Planétaire. Les rumeurs montaient, comme de longs souffles, entrecoupées de silences. Et les membres du Conseil des Quinze, interprétateurs des lois et juges des actes unanimes, se rassemblèrent sur la plate-forme. On reconnaissait le visage triangulaire, la rude chevelure blanc de sel de la vieille Bamar, et la tête bosselée d’Omal, son mari, dont soixante-dix ans de vie n’avaient pu pâlir la barbe fauve. Ils étaient laids, mais vénérables, et leur autorité était grande, car ils avaient donné une descendance sans tare.

Bamar, s’assurant que le Planétaire était bien orienté, envoya à son tour quelques ondes. Devant le silence du récepteur, son visage s’assombrit encore.

—Jusqu’à présent, la Dévastation est sauve! murmura Omal..., et les sismographes n’annoncent aucune secousse dans les autres zones humaines.

Soudain, un bruissement d’appel strida et, tandis que la multitude se dressait, hypnotique, on entendit gronder le Grand Planétaire:

«Du premier relais des Terres-Rouges. Deux secousses puissantes ont soulevé l’oasis. Le nombre des morts et des blessés est considérable; les récoltes sont anéanties; les eaux semblent menacées. Des planeurs partent pour les Hautes-Sources...»

Ce fut une ruée. Les hommes, les planeurs et les motrices surgissaient par torrents. Une excitation inconnue depuis des siècles soulevait les âmes résignées: la pitié, la crainte et l’inquiétude rajeunissaient cette multitude du Dernier-Age.

Le Conseil des Quinze délibérait, tandis que Targ, tout tremblant, répondait au message des Terres-Rouges et annonçait le départ prochain d’une délégation.

Aux heures tragiques, les trois oasis sœurs—Terres-Rouges, Hautes-Sources, la Dévastation—se devaient des secours. Omal, qui avait une connaissance parfaite de la tradition, déclara:

—Nous avons des provisions pour cinq ans. Le quart peut être réclamé par les Terres-Rouges... Nous sommes aussi tenus de recueillir deux mille réfugiés, si c’est inévitable. Mais ils n’auront que des rations réduites et il leur sera interdit de s’accroître. Nous-mêmes devrons limiter nos familles, car il faut, avant quinze ans, ramener la population au chiffre traditionnel...

Le Conseil approuva ce rappel aux lois, puis Bamar cria vers la foule:

—Le Conseil va nommer ceux qui partiront pour les Terres-Rouges. Il n’y en aura pas plus de neuf. D’autres seront envoyés lorsque nous connaîtrons les besoins de nos frères.

—Je demande à partir, supplia le veilleur.

—Et moi! ajouta vivement Arva.

Les yeux de Manô étincelèrent:

—Si le Conseil le veut, je serai aussi parmi les envoyés.

Omal leur jeta un regard favorable. Car il avait jadis, comme eux, connu ces mouvements spontanés, si rares parmi les Derniers Hommes.

A part Amat, adolescent frêle, la foule attendait passivement la décision du Conseil. Soumises aux règles millénaires, accoutumées à une existence monotone, que troublaient seuls les météores, les peuplades avaient perdu le goût de l’initiative. Résignées, patientes, douées d’un grand courage passif, rien ne les excitait aux aventures. Les déserts énormes qui les enveloppaient, vides de toute ressource humaine, pesaient sur leurs actes comme sur leurs pensées.

—Rien ne s’oppose au départ de Targ, d’Arva et de Manô, remarqua la vieille Bamar... Mais la route est longue pour Amat. Que le Conseil décide.

Tandis que le Conseil délibérait, Targ contemplait l’étendue sinistre. Une douleur amère l’accablait. Le désastre des Terres-Rouges pesait sur lui plus pesamment que sur ses frères. Car leurs espoirs ne portaient que sur la lenteur des finales déchéances, tandis qu’il s’obstinait à rêver des métamorphoses heureuses. Et les circonstances confirmaient amèrement la Tradition.

Pourtant, devant les lourdes plaines granitiques, devant les formidables montagnes dressées à l’Ouest, l’esprit d’aventure le reprenait. Son âme s’élançait vers les Terres-Rouges, non pour des buts précis, mais pour ces fins lointaines, immenses et féeriques qui avaient, jadis, conduit l’homme vers tous les inconnus de la Planète!

II
VERS LES TERRES-ROUGES

Les neuf planeurs volaient vers les Terres-Rouges. Ils ne s’écartaient guère des deux routes que, depuis cent siècles, suivaient les motrices. Les ancêtres avaient construit de grands refuges en fer vierge, avec résonnateur planétaire, et de nombreux relais, moins importants. Les deux routes étaient bien entretenues. Comme les motrices y passaient rarement et que leurs roues étaient munies de fibres minérales, très élastiques; comme, par ailleurs, les hommes des deux oasis savaient encore se servir partiellement des énergies énormes qu’avaient captées leurs ascendants, l’entretien exigeait plus de surveillance que de travail. Les ferromagnétaux ne s’y montraient guère et n’y faisaient que des dégâts insignifiants; un piéton aurait pu y marcher une journée entière sans presque ressentir d’influence nocive; mais il n’aurait pas été prudent de faire des haltes trop longues ni surtout de s’y endormir: bien des malades y avaient perdu comme Elma tous leurs globules rouges et y étaient morts d’anémie.

Les Neuf ne couraient aucun péril: chacun dirigeait un planeur léger qui, du reste, eût pu emporter quatre hommes. Alors même qu’un accident surviendrait aux deux tiers des appareils, l’expédition ne serait pas compromise.

Doués d’une élasticité presque parfaite, les planeurs étaient construits pour résister aux chocs les plus rudes et pour braver l’ouragan.

Manô avait pris la tête. Targ et Arva sillaient presque de conserve. L’agitation du jeune homme ne cessait de s’accroître. Et l’histoire des grandes catastrophes, fidèlement transmise de génération en génération, hantait sa mémoire.

Depuis cinq cents siècles, les hommes n’occupaient plus, sur la planète, que des îlots dérisoires. L’ombre de la déchéance avait de loin précédé les catastrophes. A des époques fort anciennes, aux premiers siècles de l’ère radio-active, on signale déjà la décroissance des eaux: maints savants prédisent que l’Humanité périra par la sécheresse. Mais quel effet ces prédictions pouvaient-elles produire sur des peuples qui voyaient des glaciers couvrir leurs montagnes, des rivières sans nombre arroser leurs sites, d’immenses mers battre leurs continents? Pourtant, l’eau décroissait lentement, sûrement, absorbée par la terre et volatilisée dans le firmament[2]. Puis, vinrent les fortes catastrophes. On vit d’extraordinaires remaniements du sol; parfois, des tremblements de terre, en un seul jour, détruisaient dix ou vingt villes et des centaines de villages: de nouvelles chaînes de montagnes se formèrent, deux fois plus hautes que les antiques massifs des Alpes, des Andes ou de l’Himalaya; l’eau tarissait de siècle en siècle. Ces énormes phénomènes s’aggravèrent encore. A la surface du soleil, des métamorphoses se décelaient qui, d’après des lois mal élucidées, retentirent sur notre pauvre globe. Il y eut un lamentable enchaînement de catastrophes: d’une part, elles haussèrent les hautes montagnes jusqu’à vingt-cinq et trente mille mètres; d’autre part, elles firent disparaître d’immenses quantités d’eau.

[2] Dans les hautes régions atmosphériques, la vapeur d’eau fut de tout temps décomposée, par les rayons ultra-violets, en oxygène et en hydrogène: l’hydrogène s’échappait dans l’étendue interstellaire.

On rapporte que, au début de ces révolutions sidérales, la population humaine avait atteint le chiffre de vingt-trois milliards d’individus. Cette masse disposait d’énergies démesurées. Elle les tirait des protoatomes (comme nous le faisons encore, quoique imparfaitement, nous-mêmes) et ne s’inquiétait guère de la fuite des eaux, tellement elle avait perfectionné les artifices de la culture et de la nutrition. Même, elle se flattait de vivre prochainement de produits organiques élaborés par les chimistes. Plusieurs fois, ce vieux rêve parut réalisé: chaque fois, d’étranges maladies ou des dégénérescences rapides décimèrent les groupes soumis aux expériences. Il fallut s’en tenir aux aliments qui nourrissaient l’homme depuis les premiers ancêtres. A la vérité, ces aliments subissaient de subtiles métamorphoses, tant du fait de l’élevage et de l’agriculture que du fait des manipulations savantes. Des rations réduites suffisaient à l’entretien d’un homme; et les organes digestifs avaient accusé, en moins de cent siècles, une diminution notable, tandis que l’appareil respiratoire s’accroissait en raison directe de la raréfaction de l’atmosphère.

Les dernières bêtes sauvages disparurent; les animaux comestibles, par comparaison à leurs ascendants, étaient de véritables zoophytes, des masses ovoïdes et hideuses, aux membres transformés en moignons, aux mâchoires atrophiées par le gavage. Seules, quelques espèces d’oiseaux échappèrent à la dégradation et prirent un merveilleux développement intellectuel.

Leur douceur, leur beauté et leur charme croissaient d’âge en âge. Ils rendaient des services imprévus, à cause de leur instinct, plus délicat que celui de leurs maîtres, et ces services étaient particulièrement appréciés dans les laboratoires.

Les hommes de cette puissante époque connurent une existence inquiète. La poésie magnifique et mystérieuse était morte. Plus de vie sauvage, plus même ces immenses étendues presque libres: les bois, les landes, les marais, les steppes, les jachères de la période radio-active. Le suicide finissait par être la plus redoutable maladie de l’espèce.

En quinze millénaires, la population terrestre descendit de vingt-trois à quatre milliards d’âmes; les mers, réparties dans les abîmes, n’occupaient plus que le quart de la surface; les grands fleuves et les grands lacs avaient disparu; les monts pullulaient, immenses et funèbres. Ainsi la planète sauvage reparaissait,—mais nue!

L’homme, cependant, luttait éperdument. Il s’était flatté, s’il ne pouvait vivre sans eau, de fabriquer celle dont il aurait besoin pour ses usages domestiques et agricoles; mais les matériaux utiles devenaient rares, sinon à des profondeurs qui rendaient leur exploitation dérisoire. Il fallut se rabattre sur des procédés de conservation, sur des moyens ingénieux pour ménager l’écoulement et pour tirer le maximum d’effet du fluide nourricier.

Les animaux domestiques périrent, incapables de s’habituer aux nouvelles conditions vitales: en vain tenta-t-on de refaire des espèces plus rustiques; une dégradation deux cents fois millénaire avait tari l’énergie évolutive. Seuls les oiseaux et les plantes résistaient. Celles-ci reprirent quelques formes ancestrales; ceux-là s’adaptèrent au milieu: beaucoup, redevenant sauvages, construisirent leurs aires à des hauteurs où l’homme pouvait d’autant moins les poursuivre que la raréfaction de l’air, quoique bien moindre, accompagnait celle de l’eau. Ils vécurent de déprédations et déployèrent une ruse si raffinée qu’on ne put les empêcher de se maintenir. Quant à ceux qui demeuraient parmi nos ancêtres, leur sort fut d’abord épouvantable. On tenta de les avilir à l’état de bêtes comestibles. Mais leur conscience était devenue trop lucide; ils luttèrent affreusement pour échapper à leur sort. Il y eut des scènes aussi hideuses que ces épisodes des temps primitifs où l’homme mangeait l’homme, où des peuples entiers étaient réduits en servitude. L’horreur pénétra les âmes, peu à peu on cessa de brutaliser les compagnons de planète et de s’en repaître.

D’ailleurs, les phénomènes sismiques continuaient à remanier les terres et à détruire les villes. Après trente mille ans de lutte, nos ancêtres comprirent que le minéral, vaincu pendant des millions d’années par la plante et la bête, prenait une revanche définitive. Il y eut une période de désespoir qui ramena la population à trois cents millions d’hommes, tandis que les mers se réduisaient au dixième de la surface terrestre. Trois ou quatre mille ans de répit firent renaître quelque optimisme. L’humanité entreprit de prodigieux travaux de préservation: la lutte contre les oiseaux cessa; on se borna à les mettre dans des conditions qui ne permettaient pas qu’ils se multipliassent, on tira d’eux de précieux services.

Puis, les catastrophes reprirent. Les terres habitables se rétrécirent encore. Et, il y a environ trente mille ans, eurent lieu les remaniements suprêmes: l’humanité se trouva réduite à quelques territoires disséminés sur la terre, redevenue vaste et formidable comme aux premiers âges; en dehors des oasis, il devenait impossible de se procurer l’eau nécessaire à la vie.

Depuis, une accalmie relative s’est produite. Quoique l’eau que nous fournissent les puits creusés dans l’abîme ait encore décru, que la population se soit réduite d’un tiers, que deux oasis aient dû être abandonnées, l’humanité se maintient: sans doute se maintiendra-t-elle pendant cinquante ou cent mille ans encore... Son industrie a immensément décru. Des énergies qu’utilisait notre espèce en sa force, l’homme des oasis ne peut plus employer qu’une faible partie. Les appareils de communication et les appareils de travail sont devenus moins complexes; depuis bien des millénaires, il a fallu renoncer aux spiraloïdes qui transportaient les ancêtres à travers l’étendue avec une vitesse dix fois plus grande que celle de nos planeurs.

L’homme vit dans un état de résignation douce, triste et très passive. L’esprit de création s’est éteint; il ne se réveille, par atavisme, que dans quelques individus. De sélection en sélection, la race a acquis un esprit d’obéissance automatique, et par là parfaite, aux lois désormais immuables. La passion est rare, le crime nul. Une sorte de religion est née, sans culte, sans rites: la crainte et le respect du minéral. Les Derniers Hommes attribuent à la planète une volonté lente et irrésistible. D’abord favorable aux règnes qui naissent d’elle, la terre leur laisse prendre une grande puissance. L’heure mystérieuse où elle les condamne est aussi celle où elle favorise des règnes nouveaux.

Actuellement, ses énergies obscures favorisent le règne ferromagnétique. On ne peut pas dire que les ferromagnétaux aient participé à notre destruction; tout au plus ont-ils aidé à l’anéantissement, fatal après tout, des oiseaux sauvages. Encore que leur apparition remonte à une époque lointaine, les nouveaux êtres ont peu évolué. Leurs mouvements sont d’une surprenante lenteur; les plus agiles ne peuvent parcourir un décamètre par heure; et les enceintes de fer vierge des oasis, plaquées de bismuth, sont pour eux un obstacle infranchissable. Il leur faudrait, pour nous nuire immédiatement, faire un saut évolutif sans rapport avec leur développement antérieur.

On commença à percevoir l’existence du règne ferromagnétique au déclin de l’âge radio-actif. C’étaient de bizarres taches violettes sur les fers humains, c’est-à-dire sur les fers et les composés des fers qui ont été modifiés par l’usage industriel. Le phénomène n’apparut que sur des produits qui avaient maintes fois resservi: jamais l’on ne découvrit de taches ferromagnétiques sur des fers sauvages. Le nouveau règne n’a donc pu naître que grâce au milieu humain. Ce fait capital a beaucoup préoccupé nos aïeux. Peut-être fûmes-nous dans une situation analogue vis-à-vis d’une vie antérieure qui, à son déclin, permit l’éclosion de la vie protoplasmique.

Quoi qu’il en soit, l’humanité a constaté de bonne heure l’existence des ferromagnétaux. Lorsque les savants eurent décrit leurs manifestations rudimentaires, on ne douta pas que ce fussent des êtres organisés. Leur composition est singulière. Elle n’admet qu’une seule substance: le fer. Si d’autres corps, en quantité très petite, s’y trouvent parfois mêlés, c’est en tant qu’impuretés, nuisibles au développement ferromagnétique; l’organisme s’en débarrasse, à moins qu’il ne soit très affaibli ou atteint de quelque maladie mystérieuse. La structure du fer, à l’état vivant, est fort variée: fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer dur, etc. L’ensemble est plastique et ne comporte aucun liquide. Mais ce qui caractérise surtout les nouveaux organismes, c’est une extrême complication et une instabilité continuelle de l’état magnétique. Cette instabilité et cette complication sont telles que les chercheurs les plus opiniâtres ont dû renoncer à y appliquer, non pas même des lois, mais seulement des règles approximatives. C’est vraisemblablement là qu’il faut voir la manifestation dominante de la vie ferromagnétique. Lorsqu’une conscience supérieure se décèlera dans le nouveau règne, je pense qu’elle reflétera surtout cet étrange phénomène, ou, plutôt, qu’elle en sera l’épanouissement. En attendant, si la conscience des ferromagnétaux existe, elle est encore élémentaire. Ils sont à la période où le soin de la multiplication domine tout. Néanmoins, ils ont déjà subi quelques transformations importantes. Les écrivains de l’âge radio-actif nous font voir chaque individu composé de trois groupes, avec tendance marquée, dans chaque groupe, à la forme hélicoïde. Ils ne peuvent, à cette époque, parcourir plus de cinq ou six centimètres par vingt-quatre heures; lorsqu’on déforme leurs agglomérations, ils mettent plusieurs semaines à les reformer. Actuellement, comme on l’a dit, ils arrivent à franchir deux mètres par heure. De plus, ils comportent des agglomérations de trois, cinq, sept et même neuf groupes, la forme des groupes revêtant une grande variété. Un groupe, composé d’un nombre considérable de corpuscules ferromagnétiques, ne peut subsister solitaire: il faut qu’il soit complété par deux, par quatre, six ou huit autres groupes. Une série de groupes comporte, évidemment, des séries énergétiques, sans qu’on puisse dire de quelle façon. A partir de l’agglomération par sept, le ferromagnétal dépérit si l’on supprime un des groupes.

En revanche, une série ternaire peut se reformer à l’aide d’un seul groupe, et une série quinquennaire à l’aide de trois groupes. La reconstitution d’une série mutilée ressemble beaucoup à la genèse des ferromagnétaux; cette genèse garde pour l’homme un caractère profondément énigmatique. Elle s’opère à distance. Lorsqu’un ferromagnétal prend naissance, on constate invariablement la présence de plusieurs autres ferromagnétaux. Selon les espèces, la formation d’un individu prend de six heures à dix jours; elle semble exclusivement due à des phénomènes d’induction. La reconstitution d’un ferromagnétal lésé s’opère à l’aide de procédés analogues.

Actuellement, la présence des ferromagnétaux est à peu près inoffensive. Il en serait sans doute différemment si l’humanité s’étendait.

En même temps qu’ils songeaient à combattre les ferromagnétaux, nos ancêtres cherchèrent quelque méthode pour faire tourner leur activité à l’avantage de notre espèce. Rien ne semblait s’opposer, par exemple, à ce que la substance des ferromagnétaux servît aux usages industriels. S’il en était ainsi, il suffirait de protéger les machines (ce qui paraît, jadis, avoir été réalisé sans trop de frais) d’une manière analogue à celle dont nous préservons nos oasis... Cette solution, en apparence élégante, a été tentée. Les annales anciennes rapportent qu’elle échoua. Le fer transformé par la vie nouvelle se montre réfractaire à tout usage humain. Sa structure et son magnétisme si variés en font une substance qui ne se prête à aucune combinaison ni à aucun travail orienté. Sans doute, cette structure semble s’uniformiser et le magnétisme disparaître aux approches de la température de fusion (et, a fortiori, lors de la fusion même); mais, lorsqu’on laisse le métal se refroidir, les propriétés nuisibles reparaissent.

En outre, l’homme ne peut séjourner longtemps dans les contrées ferromagnétiques de quelque importance. En peu d’heures, il s’anémie. Après un jour et une nuit, il se trouve dans un état d’extrême faiblesse. Il ne tarde pas à s’évanouir; s’il n’est pas secouru, il succombe.

On n’ignore pas la raison immédiate de ces faits: le voisinage des ferromagnétaux tend à nous enlever nos globules rouges. Ces globules, presque réduits à l’état d’hémoglobine pure, s’accumulent à la surface de l’épiderme et sont, ensuite, attirés vers les ferromagnétaux qui les décomposent et semblent se les assimiler.

Diverses causes peuvent contre-balancer ou retarder le phénomène. Il suffit de marcher pour n’avoir rien à craindre; à plus forte raison suffit-il de circuler en motrice. Si l’on se vêt d’un tissu en fibres de bismuth, on peut braver l’influence ennemie pendant deux jours au moins; elle s’affaiblit si l’on se couche la tête au nord; elle s’atténue spontanément lorsque le soleil est près du méridien.

Bien entendu, lorsque le nombre des ferromagnétaux décroît, le phénomène est de moins en moins intense; un moment vient où il s’annule, car l’organisme humain ne se laisse pas faire sans résistance. Enfin, l’action ferromagnétique diminue d’abord selon la courbe des distances, et devient insensible à plus de dix mètres.

On conçoit que la disparition des ferromagnétaux parût nécessaire à nos ancêtres. Ils entreprirent la lutte avec méthode. A l’époque où débutèrent les grandes catastrophes, cette lutte exigea de lourds sacrifices: une sélection s’était opérée parmi les ferromagnétaux; il fallait user d’énergies immenses pour refréner leur pullulation.

Les remaniements planétaires qui suivirent donnèrent l’avantage au nouveau règne; par compensation, sa présence devenait moins inquiétante, car la quantité de métal nécessaire à l’industrie décroissait périodiquement et les désordres sismiques faisaient affleurer, en grandes masses, des minerais de fer natif, intangible aux envahisseurs. Aussi, la lutte contre ceux-ci se ralentit-elle au point de devenir négligeable. Qu’importait le péril organique au prix de l’immense péril sidéral?...

Présentement, les ferromagnétaux ne nous inquiètent guère. Avec nos enceintes d’hématite rouge, de limonite ou de fer spathique, revêtues de bismuth, nous nous croyons inexpugnables. Mais si quelque révolution improbable ramenait l’eau près de la surface, le nouveau règne opposerait des obstacles incalculables au développement humain, du moins à un développement de quelque envergure.

Targ jeta un long regard sur la plaine: partout il apercevait la teinte violette et les formes sinusoïdales particulières aux agglomérats ferromagnétiques.

—Oui, murmurait-il..., si l’Humanité reprenait quelque envergure, il faudrait recommencer le travail des ancêtres. Il faudrait détruire l’ennemi ou l’utiliser. Je crains que sa destruction ne soit impossible: un nouveau règne doit porter en soi des éléments de succès qui défient les prévisions et les énergies d’un règne vieilli. Au rebours, pourquoi ne trouverait-on pas une méthode qui permettrait aux deux règnes de coexister, de s’entr’aider même? Oui, pourquoi pas?... puisque le monde ferromagnétique tire son origine de notre industrie? N’y a-t-il pas là l’indice d’une compatibilité profonde?

Puis, portant ses yeux vers les grands pics de l’Occident:

—Hélas! mes rêves sont ridicules. Et pourtant..., pourtant! Ne m’aident-ils pas à vivre?... Ne me donnent-ils pas un peu de ce jeune bonheur qui a fui pour toujours l’âme des hommes?

Il se dressa, avec un petit choc au cœur: là-bas, dans l’échancrure du Mont des Ombres, trois grands planeurs blancs venaient d’apparaître.

III
LA PLANÈTE HOMICIDE

Ces planeurs parurent frôler la Dent de Pourpre, inclinée sur l’abîme; une ombre orange les enveloppait; puis ils s’argentèrent au soleil zénithal.

—Les messagers des Terres-Rouges! s’écria Manô.

Il n’apprenait rien à ses compagnons de route: aussi bien ses paroles n’étaient qu’un cri d’appel. Les deux escadrilles hâtaient leur marche; bientôt, les masses pâles s’abaissèrent vers les pennes émeraude des Hautes-Sources. Des salutations retentirent, suivies d’un silence; les cœurs étaient lourds; on n’entendait que le ronflement léger des turbines et le froissement des pennes. Tous sentaient la force cruelle de ces déserts où ils semblaient siller en maîtres.

A la fin, Targ demanda, d’une voix craintive:

—Connaît-on l’importance du désastre?

—Non, répondit un pilote au visage bistre. On ne le connaîtra pas avant de longues heures. On sait seulement que le nombre des morts et des blessés est considérable. Et ce ne serait rien! Mais on craint la perte de plusieurs sources.

Il pencha la tête avec une calme amertume:

—Non seulement la récolte est perdue, mais beaucoup de provisions ont disparu. Toutefois, s’il n’y a pas d’autre secousse, avec l’aide des Hautes-Sources et de la Dévastation, nous pourrons vivre pendant quelques années... La race cessera provisoirement de se reproduire et peut-être n’aurons-nous à sacrifier personne.

Un moment encore, les escadrilles volèrent de conserve, puis le pilote au visage bistre changea la direction: ceux des Terres-Rouges s’éloignèrent.

Ils passèrent parmi les pics redoutables, au-dessus des gouffres, et le long d’une pente qui eût, jadis, été couverte de pâturages: maintenant, les ferromagnétaux y multipliaient leur descendance.

—Ce qui prouve, songea Targ, que ce versant est riche en ruines humaines!

De nouveau, ils planèrent sur les vallées et les collines; vers les deux tiers du jour, ils se trouvaient à trois cents kilomètres des Terres-Rouges.

—Encore une heure! s’écria Manô.

Targ fouilla l’espace avec son télescope; il aperçut, indécises encore, l’oasis et la zone écarlate à qui elle avait emprunté son nom. L’esprit d’aventure, engourdi après la rencontre des grands planeurs, se réveilla dans le cœur du jeune homme; il accéléra la vitesse de sa machine et devança Manô.

Des vols d’oiseaux tournoyaient sur la zone rouge; plusieurs s’avancèrent vers l’escadrille. A cinquante kilomètres de l’oasis, ils affluèrent; leurs mélopées confirmaient le désastre et prédisaient des secousses imminentes. Targ, le cœur serré, écoutait et regardait, sans pouvoir articuler une parole.

La terre désertique semblait avoir subi la morsure d’une prodigieuse charrue; à mesure qu’on approchait, l’oasis montra ses maisons effondrées, son enceinte disloquée, les récoltes presque englouties, de misérables fourmis humaines grouillant parmi les décombres...

Soudain, une immense clameur déchira l’atmosphère; le vol des oiseaux se brisa étrangement; un effrayant frisson secoua l’étendue.

La planète homicide consommait son œuvre!

Seuls, Targ et Arva avaient poussé un cri de pitié et d’horreur. Les autres aviateurs continuaient leur route, avec la tristesse calme des Derniers Hommes... L’oasis fut là. Elle retentissait de plaintes sinistres. On voyait courir, ramper ou panteler de pitoyables créatures; d’autres demeuraient immobiles, frappées par la mort; parfois, une tête sanglante semblait sortir du sol. Le spectacle devenait plus hideux à mesure qu’on discernait mieux les épisodes.

Les Neuf planèrent incertains. Mais le vol des oiseaux, d’abord enfiévré par l’épouvante, s’harmonisait; aucune autre secousse n’était prochaine; on pouvait atterrir.

Quelques membres du Grand Conseil reçurent les délégués des Hautes-Sources. Les paroles furent rares et rapides. Le nouveau désastre, exigeant toutes les énergies disponibles, les Neuf se mêlèrent aux sauveteurs.

Les plaintes parurent d’abord intolérables. Des blessures atroces avaient raison du fatalisme des adultes; les cris des enfants étaient comme l’âme stridente et sauvage de la Douleur...

Enfin, les anesthésiques apportèrent leur aide bienfaisante. L’ardente souffrance sombra au fond de l’inconscient. On n’entendait plus que des clameurs éparses, les clameurs de ceux qui gisaient dans la profondeur des ruines.

Une de ces clameurs attira Targ. Elle était craintive, non douloureuse; elle avait un charme énigmatique et frais. Longtemps, le jeune homme ne put la situer... Enfin, il découvrit un creux d’où elle jaillissait plus nette. Des blocs arrêtaient le veilleur, qu’il se mit à écarter avec prudence. Il lui fallait constamment interrompre le travail devant les menaces sourdes du minéral: des trouées se formaient, brusques, des pierres s’éboulaient ou bien on entendait des vibrations suspectes.

La plainte s’était tue; la tension nerveuse et la fatigue couvraient de sueur les tempes de Targ...

Soudain, tout sembla perdu: un pan de paroi croulait. Le fouilleur, se sentant à la merci du minéral, baissa la tête et attendit... Un bloc le frôla; il accepta la destinée; mais le silence et l’immobilité se refirent.

Levant les yeux, il vit qu’une grande cavité, presque une caverne, s’était ouverte vers la gauche: dans la pénombre, une forme humaine était étendue. Le jeune homme enleva péniblement l’épave vivante et sortit des décombres, à l’instant où un nouvel éboulement rendait le boyau impraticable...

C’était une jeune femme ou une jeune fille, vêtue du maillot argentin des Terres-Rouges. Avant toute chose, la chevelure émut le sauveteur. Elle était de cette sorte lumineuse, que l’atavisme ramenait à peine une fois par siècle chez les filles des hommes. Éclatante comme les métaux précieux, fraîche comme l’eau jaillissant des sources profondes, elle semblait un tissu d’amour, un symbole de la grâce qui avait paré la femme à travers les âges.

Le cœur de Targ se gonfla, un tumulte héroïque emplissait son crâne; il entrevit des actions magnanimes et glorieuses, qui ne s’accomplissaient plus jamais parmi les Derniers Hommes... Et, tandis qu’il admirait la fleur rouge des lèvres, la ligne délicate des joues et leur pulpe nacrée, deux yeux s’ouvrirent, qui avaient la couleur des matins, quand le soleil est vaste et qu’une haleine douce court sur les solitudes...

IV
DANS LA TERRE PROFONDE

C’était après le crépuscule. Les constellations avivaient leurs flammes fines. L’oasis, taciturne, cachait sa détresse et ses douleurs. Et Targ promenait une âme fiévreuse près de l’enceinte.

L’heure était affreuse pour les Derniers Hommes. Successivement, les planétaires avaient annoncé d’immenses désastres. La Dévastation était détruite; aux Deux-Équatoriales, à la Grande-Combe, aux Sables-Bleus, les eaux avaient disparu; elles décroissaient aux Hautes-Sources; l’Oasis-Claire et le Val-de-Soufre annonçaient ou des secousses ruineuses ou des fuites rapides du liquide.

L’Humanité entière subissait le désastre.

Targ franchit l’enceinte en ruines, il entra dans le désert muet et terrible.

La lune, presque pleine, rendait invisibles les plus faibles étoiles; elle éclairait les granits rouges et les piles violettes des ferromagnétaux: une phosphorescence pâle ondulait par intervalles, signe mystérieux de l’activité des nouveaux êtres.

Le jeune homme avançait dans la solitude, inattentif à sa grandeur funèbre.

Une image brillante dominait les navrements de la catastrophe. Il emportait comme un «double» de la chevelure vermeille; l’étoile Véga palpitait ainsi qu’une prunelle bleue. L’amour devenait l’essence même de sa vie; et cette vie était plus intense, plus profonde, prodigieuse. Elle lui révélait, dans sa plénitude, ce monde de beauté qu’il avait pressenti, et pour lequel il valait mieux mourir que de vivre pour le morne idéal des Derniers Hommes. Par intervalles, comme un nom devenu sacré, le nom de celle qu’il avait retirée des décombres venait à sa lèvre:

—Erê!

Dans le farouche silence, le silence du désert éternel, comparable au silence du grand éther où vacillaient les astres, il avançait encore. L’air était immobile autant que les granits; le temps semblait mort, l’espace figurait un autre espace que celui des hommes, un espace inexorable, glacial, plein de mirages lugubres.

Pourtant, une vie était là, abominable d’être celle qui succéderait à la vie humaine, sournoise, terrifique, inconnaissable. Deux fois, Targ s’arrêta pour voir agir les formes phosphorescentes. La nuit ne les endormait point. Elles se déplaçaient, pour des fins mystérieuses; la façon dont elles glissaient sur le sol ne s’expliquait par aucun organe. Mais il se désintéressait vite d’elles. L’image d’Erê l’entraînait; il y avait une relation confuse entre cette marche dans la solitude et l’héroïsme éveillé dans son âme. Il cherchait confusément l’aventure, l’aventure impossible, l’aventure chimérique: la découverte de l’Eau.

L’Eau, seule, pouvait lui donner Erê. Toutes les lois de l’homme le séparaient d’elle. Hier encore, il aurait pu la rêver pour épouse: il suffisait qu’une fille des Hautes-Sources fût, en échange, accueillie aux Terres-Rouges. Après la catastrophe, l’échange devenait impossible. Les Hautes-Sources recevraient des exilés, mais en les condamnant au célibat. La loi était inexorable; Targ l’acceptait comme une nécessité supérieure...

La lune fut claire; elle étalait son disque de nacre et d’argent sur les collines occidentales. Hypnotisé, Targ se dirigeait vers elle. Il vint dans un terroir de roches. La trace du désastre y restait; plusieurs s’étaient renversées, d’autres fendues; partout, la terre siliceuse montrait des crevasses.

—On dirait, murmurait le jeune homme, que la secousse a atteint ici sa plus grande violence... Pourquoi?

Son rêve s’éloignait un peu, l’ambiance excitait sa curiosité.

—Pourquoi? se redemanda-t-il... Oui, pourquoi?

Il s’arrêtait à chaque moment pour considérer les rocs et aussi par prudence; ce sol convulsé devait être plein de pièges. Une exaltation étrange le saisit. Il songea que, si une route existait vers l’Eau, il y avait bien des chances pour qu’elle se décelât dans cet endroit si profondément remanié. Ayant allumé la «radiatrice» qu’il ne quittait jamais en voyage, il s’engagea dans des fissures ou des corridors: tous se rétrécissaient rapidement ou se terminaient en cul-de-sac.

A la fin, il se trouva devant une fente médiocre, à la base d’une roche haute et très large, que les secousses n’avaient que faiblement entamée. Il suffisait d’examiner la cassure, par endroits étincelante comme du cristal, pour deviner qu’elle était récente. Targ, la jugeant négligeable, allait s’éloigner. Des scintillations l’attirèrent. Pourquoi ne pas l’explorer? Si elle était peu profonde, il n’aurait que quelques pas à faire.

Elle se révéla plus longue qu’il ne l’eût espéré. Néanmoins, après une trentaine de pas, elle commença de se rétrécir; bientôt, Targ crut qu’il ne pourrait aller plus loin. Il s’arrêta, il examina scrupuleusement les détails des murailles. Le passage n’était pas encore impossible, mais il fallait ramper. Le veilleur n’hésita guère; il s’engagea dans un trou, dont le diamètre excédait à peine la largeur d’un homme. Le passage, sinueux et semé de pierres aiguës, devint plus étroit encore; Targ se demanda s’il lui serait possible de revenir en arrière.

Il était comme encastré dans la terre profonde, captif du minéral, petite chose infiniment faible qu’un seul bloc réduirait en particules. Mais la fièvre de la chose commencée palpitait en lui: s’il abandonnait la tâche, avant qu’elle ne fût tout à fait impossible, il se haïrait et se mépriserait ensuite. Il persévéra.

Les membres trempés de sueur, il avança longtemps dans les entrailles du roc. A la fin, il eut une défaillance. Les battements de son cœur, qui faisaient comme un grand bruit d’ailes, s’affaiblirent. Il n’y eut plus qu’une palpitation chétive; le courage et l’espoir tombèrent comme des fardeaux. Quand le cœur reprit quelque force, Targ se jugea ridicule d’être engagé dans une aventure aussi primitive.

—Ne serais-je pas un fou?

Et il commença de ramper en arrière. Alors, un désespoir atroce l’accabla; l’image d’Erê se dessina si vive qu’elle semblait être avec lui dans la fissure.

—Ma folie vaudrait encore mieux que l’affreuse sagesse de mes semblables... En avant!

Il recommença l’aventure; il joua sauvagement sa vie, résolu à ne s’arrêter que devant l’infranchissable.

Le hasard parut favorable à son audace; la crevasse s’élargit, il se trouva dans un haut corridor de basalte dont la voûte semblait soutenue par des colonnes d’anthracite. Une joie aiguë le saisit, il se mit à courir; tout parut possible.

Mais la pierre est aussi pleine d’énigmes que, jadis, la forêt verte. Soudain, le couloir se termina. Targ se trouva devant une muraille ténébreuse dont la radiatrice tirait à peine quelques reflets... Néanmoins, il ne cessait d’explorer les parois. Et il découvrit, à trois mètres de hauteur, l’ouverture d’une autre crevasse.

C’était une fente un peu sinueuse, inclinée d’environ quarante degrés sur l’horizontale, assez large pour admettre le passage d’un homme. Le veilleur la considérait avec un mélange de joie et de désappointement. Elle attirait sa chimérique espérance, puisqu’enfin la voie n’était pas définitivement close; par ailleurs, elle se manifestait décourageante, puisqu’elle reprenait vers le haut.

—Si elle ne redescend pas, il y a plus de chances qu’elle me ramène à la surface que dans le sous-sol! grommela l’explorateur.

Il eut un geste d’insouciance et de défi, un geste qui lui était étranger, comme à tous les hommes actuels, et qui répétait quelque geste ancestral. Puis, il se mit en devoir d’escalader la paroi.

Elle était presque verticale et lisse. Mais Targ avait emporté l’échelle en fibres d’arcum, que les aviateurs n’oubliaient jamais. Il la tira de son sac d’outils. Après avoir servi à plusieurs générations, elle était aussi souple et solide qu’aux premiers jours. Il déroula sa fine et légère structure et, la saisissant par le milieu, il lui imprima l’élan utile. C’était un mouvement qu’il exécutait dans la perfection. Les crochets qui terminaient l’échelle s’agriffèrent sans peine au basalte. En quelques secondes, l’explorateur atteignit la fente.

Il ne put retenir un cri de mécontentement. Car si la crevasse était parfaitement praticable, en revanche elle remontait par une pente assez forte. Tant d’efforts auraient donc été vains!

Toutefois, ayant replié l’échelle, Targ s’engagea dans la fissure. Les premiers pas furent pénibles. Puis, le terrain s’aplanit, un couloir se montra où plusieurs hommes auraient pu marcher de front. Malheureusement, la pente montait toujours. Le veilleur supputa qu’il devait se trouver à une quinzaine de mètres au-dessus du niveau de la plaine extérieure; le voyage souterrain devenait une ascension!...

Il marcha vers le dénouement, quel qu’il fût, avec une tranquille amertume et tout en se reprochant la folle aventure: qu’avait-il fait pour aboutir à une découverte qui dépasserait en importance tout ce qu’avaient trouvé les hommes depuis des centaines de siècles? Suffirait-il qu’il eût un caractère chimérique, une âme plus révoltée que les autres, pour réussir là où l’effort collectif, appuyé d’un outillage admirable, avait échoué? Une tentative comme la sienne ne réclamait-elle pas une résignation et une patience absolues?...

Distrait, il ne s’apercevait pas que la pente se faisait plus douce. Elle était devenue horizontale lorsqu’il se réveilla, avec un grand sursaut: à quelques pas devant lui, la galerie commençait à descendre!...

Elle descendit régulièrement, sur une longueur de plus d’un kilomètre; large, plus approfondie au milieu que sur les bords, la marche y était généralement commode, à peine interrompue par quelque bloc ou par quelque fissure. Sans doute, à une époque lointaine, un cours d’eau souterrain s’y frayait passage.

Cependant, les déblais s’accumulèrent, parmi lesquels il en était de récents, puis l’issue parut de nouveau bouchée.

—La galerie ne s’arrêtait pas ici, fit le jeune homme. Ce sont des remaniements de l’écorce terrestre qui l’ont interrompue, mais quand? Hier..., il y a mille ans..., il y a cent mille ans?

Il ne s’arrêta pas à examiner les éboulis, parmi lesquels il eût reconnu la trace de convulsions récentes. Toute sa perspicacité se concentrait à découvrir un passage. Il ne tarda pas à apercevoir une fissure. Étroite et haute, dure, hérissée, rebutante, elle ne le trahit point: il retrouva sa galerie. Elle continuait à descendre, toujours plus spacieuse; à la fin, sa largeur moyenne atteignait plus de cent mètres.

Les derniers doutes de Targ s’évanouirent: un véritable fleuve souterrain avait, jadis, coulé là. A priori, cette conviction était encourageante. A la réflexion, elle inquiétait l’Oasite. De ce que l’eau avait jadis abondé, il ne s’ensuivait aucunement qu’elle fût prochaine. Au contraire! Toutes les sources actuellement utilisées se trouvaient loin des endroits où le liquide de vie avait afflué... C’était presque une loi.

A trois reprises encore, la galerie parut finir en cul-de-sac; chaque fois, Targ retrouva un passage. Elle se termina, cependant. Un trou immense, un gouffre apparut aux yeux de l’homme.

Las et triste, il s’assit sur la pierre. Ce fut un moment plus terrible que lorsqu’il rampait, là-haut, dans une galerie étouffante. Toute nouvelle tentative serait une amère folie. Il fallait revenir! Mais son cœur se révolta contre sa pensée. L’âme des aventures s’éleva, accrue par l’étonnant voyage qu’il venait de faire. Le gouffre ne l’épouvanta plus.

—Et quand il faudrait mourir? s’écria-t-il.

Déjà, il s’engageait entre des pointes de granit.

Abandonné à des inspirations rapides, il était descendu par miracle à une profondeur de trente mètres, lorsqu’il fit un faux mouvement et bascula.

—Fini! soupira-t-il.

Il s’écroula dans le vide.

V
AU FOND DES ABIMES

Un choc l’arrêta. Non le choc raide de la chute sur le granit, mais un choc élastique, assez violent, toutefois, pour l’étourdir. Quand il reprit conscience, il se trouva suspendu dans la pénombre et, se tâtant, il découvrit qu’une saillie avait accroché son sac d’outils. Les courroies du sac, rattachées à son torse, le retenaient: faites, comme son échelle, en fibres d’arcum, il savait qu’elles ne céderaient point. En revanche, le sac pouvait se détacher de la saillie.

Targ se sentait étrangement calme. Il calcula sans hâte ses chances de perte et de salut: le sac embrassait la saillie près de l’attache des courroies, en sorte que la prise était bonne. L’explorateur tâta la paroi rocheuse. Outre la saillie, sa main rencontra des surfaces raboteuses, puis le vide; ses pieds trouvèrent, vers la gauche, un appui que, après quelques tâtonnements, il jugea être une petite plate-forme. En empoignant la saillie d’une part, en s’étayant, d’autre part, sur la plate-forme, il pouvait se passer d’autre soutien.

Quand il eut choisi la position qu’il estima la plus commode, il réussit à détacher le sac. Plus libre alors de ses gestes, il darda de toutes parts les rais de sa radiatrice. La plate-forme était assez large pour qu’un homme s’y tînt debout et même exécutât de faibles mouvements. Au-dessus, une rainure du roc permettait à la rigueur de fixer les crochets de l’échelle; ensuite, l’ascension semblait praticable, jusqu’à l’endroit d’où l’Oasite était tombé. Au-dessous, rien que le gouffre, avec des murailles verticales.

—Je puis remonter, conclut le jeune homme... Mais la descente est impossible...

Il ne songeait plus qu’il venait d’échapper à la mort: seul, le dépit de l’effort vain agitait son âme. Avec un long soupir, il lâcha la saillie et, s’accrochant aux aspérités, il réussit à s’établir sur la plate-forme. Ses tempes bourdonnaient, une torpeur tenait ses membres et son cerveau; son découragement était si lourd qu’il se sentait peu à peu succomber à l’appel vertigineux de l’abîme. Quand il se ranima, il promena instinctivement ses doigts sur la muraille granitique et s’aperçut de nouveau qu’elle se dérobait, vers la moitié de sa hauteur. Il se baissa alors, il poussa un faible cri: la plate-forme se trouvait à l’entrée d’une cavité, que les rais de la radiatrice révélèrent considérable.

Il eut un rire silencieux. S’il allait à la défaite, du moins n’aurait-il pas couru une aventure qui ne valait pas la peine d’être tentée!

S’assurant qu’aucun outil ne lui manquait et surtout que l’échelle d’arcum était en bon ordre, il s’engagea dans la caverne. Elle étalait une voûte de cristal de roche et de gemmes. A chaque mouvement de la lampe, des éclairs rebondissaient, mystérieux et féeriques. Les innombrables âmes des cristaux s’éveillaient à la lumière: c’était un crépuscule souterrain, éblouissant et furtif, une grêle infinitésimale de lueurs écarlates, orangées, jonquille, hyacinthe ou sinople. Targ y voyait un reflet de la vie minérale, de cette vie vaste et minuscule, menaçante et profonde, qui avait le dernier mot avec les hommes, qui aurait, un jour, le dernier mot avec le règne ferromagnétique.

Dans ce moment, il ne la redoutait pas. Il considérait pourtant la caverne avec le respect que les Derniers Hommes vouent aux existences sourdes qui, ayant présidé aux Origines, gardent intactes leurs formes et leurs énergies.

Un vague mysticisme fut en lui, non point le mysticisme sans espérance des Oasites déchus, mais le mysticisme qui conduisit, jadis, les cœurs hasardeux. S’il se défiait toujours des pièges de la terre, il avait du moins cette foi qui succède aux efforts heureux et qui transporte dans l’avenir les victoires du passé.

Après la caverne vint un couloir aux pentes capricieuses. Plusieurs fois encore il fallut ramper, pour franchir des passes. Puis, le couloir reprit; la pente devint raide au point que Targ craignit un nouveau gouffre. Cette pente s’adoucit. Elle se fit presque aussi commode qu’une route. Et le veilleur descendait avec sécurité, lorsque les pièges reprirent. Sans que le couloir se fût rétréci en hauteur ni en largeur, il se ferma. Un mur de gneiss était là, qui luisait sournoisement aux lueurs de la lampe. En vain l’Oasite le sondait en tous sens; aucune grosse fissure ne se révéla.

—C’est la fin logique de l’aventure! gémit-il... L’abîme, qui s’est joué des efforts, du génie et des appareils de toute l’humanité, ne pouvait être favorable à un petit animal solitaire!

Il s’assit, recru de fatigue et de tristesse. La route serait dure, maintenant! Abattu par la défaite, aurait-il seulement la force d’aller jusqu’au bout?

Il demeura là longtemps, écrasé sous sa détresse. Il ne pouvait se décider à repartir. Par intervalles, il dardait sa lampe sur la muraille blafarde... Enfin, il se releva. Mais alors, saisi d’une sorte de fureur, il introduisit ses poings dans toutes les menues fissures, il tira désespérément sur les saillies...

Son cœur se mit à battre: quelque chose avait bougé.

Quelque chose avait bougé. Un pan de la paroi oscillait. Avec un han sourd, et de toute sa vigueur, Targ attaqua la pierre. Elle bascula; elle faillit écraser l’homme; un trou apparut, triangulaire: l’aventure n’était pas finie encore!

Haletant, plein de méfiance, Targ pénétra dans le roc, courbé d’abord, puis debout, car la fissure s’agrandissait à chaque pas. Et il avançait dans une sorte de somnambulisme, s’attendant à de nouveaux obstacles, lorsqu’il crut revoir un gouffre.

Il ne se trompait point. La fissure aboutissait au vide; mais, vers la droite, une masse déclive se détachait, énorme. Pour y atteindre, Targ dut se pencher au dehors et se hisser à la force des poignets.

La pente était praticable. Lorsque le veilleur eut parcouru une vingtaine de mètres, une sensation étrange le saisit, et découvrant son hygroscope il le tendit sur le gouffre. Alors, il sentit positivement la pâleur et le froid se déposer sur son visage...

Dans l’atmosphère souterraine, une vapeur flottait, invisible encore à la lumière. L’eau était venue!

Targ poussa une clameur de triomphe; il dut s’asseoir, paralysé par la surprise et la joie de la victoire. Puis, l’incertitude le reprit. Sans doute, le fluide vivant était là, il allait apparaître; mais la déception serait plus insupportable, s’il n’y avait qu’une source insignifiante ou une faible nappe. A pas lents, plein de crainte, le veilleur reprit la descente... Les preuves se multiplièrent; un miroitement s’apercevait par intervalles...

Et brusquement, tandis que Targ contournait une saillie verticale, l’eau se révéla.

VI
LES FERROMAGNÉTAUX

Deux heures avant l’aube, Targ se retrouva dans la plaine, au bord de la crevasse où avait débuté son voyage au pays des ombres. Affreusement las, il contemplait, au fond de l’horizon, la lune écarlate, pareille à une fournaise ronde et prête à s’éteindre. Elle disparut. Dans la nuit immense, les étoiles se ranimèrent.

Alors, le veilleur voulut se remettre en route. Ses jambes semblaient de pierre, ses épaules s’affaissaient douloureusement et, par tout son corps, passait une telle langueur qu’il se laissa choir sur un bloc... Les paupières entrecloses, il revécut les heures qu’il venait de passer dans les abîmes. Le retour avait été épouvantable. Malgré qu’il eût pris soin d’accumuler les traces de son passage, il s’était égaré. Puis, déjà épuisé par les efforts précédents, il avait failli s’évanouir. Le temps semblait d’une longueur incommensurable; Targ était comme un mineur qui aurait passé de longs mois dans la terre cruelle...

Tout de même, le voici revenu sur la surface où vivent encore ses frères, voici les astres qui, à travers les âges, exaltèrent les rêves de l’homme; bientôt, l’aube divine va reparaître dans l’étendue.

—L’aube! balbutia le jeune homme... Le jour!

Il étendit les bras vers l’orient, dans un geste d’extase; puis, ses yeux se refermèrent, et, sans qu’il en eût conscience, il s’étendit sur le sol.

Une lueur rouge le réveilla. Soulevant avec peine les paupières, il aperçut, au fond de l’horizon, l’orbe immense du soleil.

—Allons! debout..., se dit-il.

Mais une torpeur invincible le clouait au sol; ses pensées flottaient engourdies, la fatigue lui prêchait le renoncement. Il allait se rendormir, lorsqu’il sentit un léger picotement par tout l’épiderme. Et il vit, sur sa main, à côté des écorchures qu’il s’était faites aux pierres, des points rouges caractéristiques.

—Les ferromagnétaux, murmura-t-il. Ils boivent ma vie!

Dans sa lassitude, l’aventure ne l’effraya guère. C’était comme une chose lointaine, étrangère, presque symbolique. Non seulement il ne ressentait aucune souffrance, mais la sensation se révélait presque agréable; c’était une sorte de vertige, une griserie légère et lente qui devait ressembler à l’euthanasie... Soudain, les images d’Erê et d’Arva traversèrent sa mémoire, suivies d’un ressaut d’énergie.

—Je ne veux pas mourir! gémit-il. Je ne veux pas!

Il revécut obscurément sa lutte, ses souffrances, sa victoire. Là-bas, aux Terres-Rouges, la vie l’attirait, fraîche et charmante. Non, il ne voulait pas périr; il voulait voir longtemps encore les aurores et les crépuscules; il voulait combattre les forces mystérieuses.

Et, rappelant sa volonté dormante, d’un effort terrible, il tenta de se redresser.

VII
L’EAU, MÈRE DE LA VIE

Au matin, Arva ne soupçonna point l’absence de Targ. Il s’était surmené la veille: sans doute, recru de fatigue, prolongeait-il son repos. Pourtant, après deux heures d’attente, elle s’étonna. Et elle finit par frapper à la cloison de la chambre que le veilleur avait choisie. Rien ne répondit. Peut-être était-il sorti alors qu’elle dormait? Elle frappa encore, puis elle poussa sur le commutateur de la porte: celle-ci, en s’enroulant, découvrit une chambre vide.

La jeune fille y entra et vit toutes choses disposées en bon ordre: le lit d’arcum était relevé contre la muraille, les objets de toilette intacts; rien n’annonçait la présence récente d’un homme. Et quelque appréhension serra le cœur de la visiteuse.

Elle alla trouver Manô; tous deux interrogèrent les oiseaux et les hommes, sans obtenir une réponse utile. C’était anormal, et peut-être inquiétant. Car l’oasis, après le tremblement de terre, demeurait pleine de pièges. Targ pouvait être tombé dans une fissure ou avoir été surpris par un éboulement.

—Plutôt est-il sorti de grand matin, fit l’optimiste Manô. Comme il est homme d’ordre, il aura d’abord rangé sa chambre... Allons à la découverte!

Arva restait anxieuse. Les communications étant devenues incertaines et beaucoup d’ondifères ayant été renversés, les recherches n’avançaient point.

Vers midi, Arva errait tristement, parmi des décombres, aux confins de l’oasis et du désert, lorsqu’un essaim d’oiseaux parut, avec de longs cris: Targ était retrouvé!

Elle n’eut qu’à monter sur l’enceinte, elle le vit qui venait, lointain encore, d’un pas lourd...

Son vêtement était déchiré, des estafilades lui balafraient le cou, le visage et les mains; tout son corps exprimait la fatigue; le regard, seul, conservait sa fraîcheur.

—D’où viens-tu? cria Arva.

Il répondit:

—Je viens de la terre profonde.