ALAIN-FOURNIER
MIRACLES
AVEC UNE INTRODUCTION DE
JACQUES RIVIÈRE
Deuxième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
LE GRAND MEAULNES, roman. (Emile-Paul, 1913).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET 30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.
MIRACLES
INTRODUCTION
Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et téméraire?
«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer quelque chose de lui.
Je vois bien ce qui était dans sa pensée: «Il manque quelque chose à tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre ce monde et l'autre.»
Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux œuvres qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.
Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement d'abord (jamais il ne sembla prendre à la nourriture le moindre plaisir, il ne lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel: j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et c'était une surprise pour moi, à chaque fois, de voir de quelle impondérable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.
Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique fragile, ni aucune intolérance par débilité. Au contraire Fournier fut toute sa vie robuste et bien portant. C'était son esprit tout seul dont l'aspiration était ainsi prudente et réservée,—comme s'il eût eu ailleurs d'autres sources où puiser, et une alimentation invisible.
Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée par beaucoup des mêmes événements, m'apparaît affreusement positive. J'ai saisi bien des choses qu'il laissa échapper; mais c'est lui qui volait, moi qui reste…
Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontané, dans son histoire, et celui qu'il y ajouta lui-même par la simple tournure de son imagination. Elle reste, en tous cas, «à peine réelle», tissée des aventures les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du fait que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir qui elles furent d'autre que les anges ou les démons qu'il vit.
Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puisée ailleurs que dans ses contes et dans le Grand Meaulnes, ne sera-t-elle pas un continuel mensonge, le récit des faits qu'il n'a pas vécus? Et comment oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir le visage qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre?
I
Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous nous étions liés au lycée Lakanal, où nous étions entrés tous les deux en octobre 1903 pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge: dix-sept ans.
Notre amitié ne fut d'ailleurs pas immédiate, ni ne se noua sans péripéties; nos différences de caractère se firent jour avant nos ressemblances. Fournier, animé de l'esprit d'indépendance qu'il devait attribuer plus tard à Meaulnes, avait entrepris d'ébranler la vénérable et stupide institution de la Cagne, c'est-à-dire l'organisation hiérarchique qui réglait les rapports des élèves de rhétorique supérieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les anciens imposaient aux «bizuths». Il avait pris la tête d'une coterie de révoltés, avec laquelle je sympathisais secrètement, mais que ma timidité et mon désir d'éviter les distractions m'empêchèrent de rallier tout de suite.
J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la bataille qui opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intéressait pourtant déjà vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs étaient comme lui fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre de jeunesse. Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser au dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour respirer.
Je le regardais combiner ses offensives contre le «Bureau», je lisais les pétitions révolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'étude. Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout par son personnage.
Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit le premier des avances, d'ailleurs mêlées de taquineries et de moqueries, qui me furent, je l'avoue, très insupportables. De toute évidence je l'agaçais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me jouait des tours que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois, en rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé, mes livres en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon cœur!
Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, devant la vie.
Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dévale lentement vers Bourg-la-Reine. La grande allée vient aboutir à une grille qui donne sur un chemin peu fréquenté; un banc la termine, où, parmi toute cette banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation qui suivait le déjeuner, je venais m'asseoir avec Fournier.
Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une sorte de passion. Il était né[1] à la Chapelle-d'Angillon, un petit chef-lieu de canton du Cher, à une trentaine de kilomètres au nord de Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit village encore, situé à l'autre extrémité du département, entre Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient été longtemps instituteurs et où il avait passé toute sa première enfance, qu'il me faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'étaient comme incorporés à son âme: je me rendais compte de ce qu'avait été cette enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre paysage au monde que celui qu'on pouvait découvrir des fenêtres de l'école. Quelle estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination!
[1] Le 3 octobre 1886.
En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée des livres de prix que recevaient ses parents chaque année vers le début de juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa sœur, il consommait l'entière provision avant qu'ils ne fussent distribués, Fournier s'était mis très tôt à imaginer l'inconnu et à le chercher. Comme il était naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile, il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il avait décidé vers treize ans de se faire officier de marine. Après un séjour à Paris, au lycée Voltaire, il avait été à Brest pour préparer l'examen du Borda. Mais malgré les succès qu'il avait remportés en mathématiques, il ne s'était pas senti dans sa voie, et comme, par surcroît, le milieu lui déplaisait, au bout d'un an, laissant, le cœur gros, échapper, comme un infidèle oiseau, son premier rêve d'aventure, il était rentré dans son pays.
Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en faire l'apprentissage.
Il ne les choisissait donc à ce moment que comme un pis-aller. C'est qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs, découvertes. Je date des environs de Noël 1903 la révélation qui nous en fut faite en même temps à l'un et à l'autre. Pour nous remercier du compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le départ en vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon éternelle reconnaissance soit ici exprimée, nous fit une lecture du Tel qu'en songe d'Henri de Régnier:
J'ai cru voir ma Tristesse—dit-il—et je l'ai vue
—Dit-il plus bas—
Elle était nue,
Assise dans la grotte la plus silencieuse
De mes plus intérieures pensées,… etc.
Puis:
En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses
Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées…
Et:
Les grands vents venus d'outre-mer
Passent par la Ville, l'hiver,
Comme des étrangers amers…
Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme une lente pierre dans une eau troublée:
Pauvre âme,
Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!
Nous nous étions déjà penchés sur des textes admirables; nous y avions senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.
Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni même Flaubert ne s'adressaient à nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient à l'humanité universelle; ils n'avaient pas cette voix comme à l'avance dirigée vers notre cœur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.
Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât de tels, sur des mots choisis exprès pour nous et qui non seulement caressaient nommément notre sensibilité, mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque chose d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes; une harpe que nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait; ses vibrations nous emplissaient. Nous n'écoutions plus le sens des phrases; nous retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques.
Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément; plusieurs fois nous échangeâmes des regards brillants d'émotion. A la fin de la classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème ricanaient autour de nous, parlaient avec dédain de «loufoqueries». Mais nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'un enthousiasme si pareil que notre amitié en fut brusquement portée à son comble.
Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites sérieuses et la préparation de l'«Ecole», nous achetâmes les œuvres de Henri de Régnier, de Maeterlinck, de Viélé-Griffin et nous les dévorâmes.
Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a été le Symbolisme pour ceux qui l'ont vécu. Un climat spirituel, un lieu ravissant d'exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis. Toutes ces images et ces allégories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart, flasques et défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous assistaient ineffablement. Les «terrasses», nous nous y promenions, les «vasques», nous y plongions nos mains et l'automne perpétuel de cette poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre pensée.
Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir?
Nous y eussions conduit sans hésiter le premier de ces chevaliers masqués, surgis aux lisières ou près des sources apparus, qui nous eût demandé le chemin.
Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni Baudelaire. C'était dans le monde plus vague et plus artificiel construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans soupçonner qu'il n'était qu'un décor qui nous cachait la vraie poésie.
*
* *
Pourtant des différences non pas tant de goût que de prédilection ne tardèrent pas à apparaître entre Fournier et moi. Tandis que je mettais au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche Jules Laforgue d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent vers 1905, valent la peine d'être analysées, car elles sont révélatrices de certaines tendances très profondes de son esprit.
Que n'ai-je pas dit et surtout écrit à Fournier contre Laforgue? Il m'agaçait; je le trouvais pleurard et pédant; je ne comprenais rien à ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des Complaintes.
«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de cœur. Blessé, parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie:
Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir,
Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir.
[2] Lettre du 22 janvier 1906.
Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en elle étaient indispensables à la formation de son amour.
Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il les reconnaissait pour siennes.
Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.»
Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant d'injustices qu'elle eût commises envers lui.
Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce moment contrepoids.
Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer, c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres:
O cloîtres blancs perdus…
—Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés…
… Paris! ses vieux dimanches
dans les quartiers tannés où regardent des branches
par-dessus les murs des pensionnats, etc.[3]
[3] Lettre du 22 janvier 1906.
Dès ce moment il demandait à la poésie une certaine traduction, en langage clair et insaisissable, de la plus humble réalité. C'est pourquoi Jammes, que nous avions découvert dans l'Angélus de l'aube…, l'avait du premier coup enchanté.
Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle où Fournier était né et dont il sentait l'imprégnation, revivait dans ces lignes un peu tremblantes, privées de toute architecture interne, que Jammes traçait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et maladroite exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les animaux, les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre et l'exacte déclivité des ombres; ces vers si tangibles que certains pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froissés dans les doigts comme une feuille de menthe,—toute cette poésie matérielle et pure l'enchantait.
Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art.
Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadencé, et le fit marcher longtemps à cloche-pied, en avant-garde de son œuvre, comme un chemineau et comme un guide.
Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut. Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en formules… Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la «mer méridionale éperdument bleue»—ou de la batteuse que j'entends ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore l'été—encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement, longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et légers qui disent le passé ou la vie.»[5]
[4] Lettre du 23 septembre 1905.
[5] Lettre du 22 janvier 1906.
Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation.
C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait comme des fleurs intactes,—un courant facile et faible comme la rêverie.[6]
[6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus… aubépine… après-midi… civière… ou voiture à chien.»
Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus important—je dirai en quoi tout à l'heure—de ces poèmes:
À TRAVERS LES ÉTÉS
(A une jeune fille.)
Attendue,
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes après-midi
lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour
d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour
de quelque maison calme et perdue sous les branches,
A travers mes lointains, mes enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,
Vous êtes venue,
une après-midi chaude dans les avenues,
sous une ombrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché comme mon enfance.
Vous êtes venue sous une ombrelle blanche.
Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être blonde,
de vous être soudain
mise
sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde.
*
* *
Vous êtes venue:
Tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais osé vous espérer si belle.
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle
et une vieille dame gaie à votre bras,
il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,
à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
de la porte—Quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en juillet, quand on était petit.
Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh! qui sait où!… à «La Maison des Tourterelles».
*
* *
Vous entriez, là-bas,
dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme.—Cela
fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu.
Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.
Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du salon,
des visites où nous dirons
de jolis riens cérémonieux.
Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes peureuses
et cachées qui s'effarent de la page tournée,
lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,
un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse».
Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.
*
* *
C'est Là… qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve sur vos pas,
qu'à mon rêve, là-bas,
à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
la châtelaine.
C'est Là—que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire…
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine…
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau…
*
* *
Evidemment j'aurais dû comprendre; j'aurais dû démêler ce que Fournier lui-même d'ailleurs n'apercevait pas encore à ce moment: que c'était là l'exercice d'un conteur, et non d'un poète.
Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence sans doute des Symbolistes, mais surtout comme un moyen de suivre exactement les phases d'un récit. Il me semble qu'on le sent ici s'entraîner à conter. Il ne s'est pas encore arraché à ses impressions; il cherche encore à nous les imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent, elles perdent la densité poétique et prennent la forme d'une énumération. Des faits, des événements percent sans cesse au travers des spectacles; un dynamisme se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des moments sont distingués; le présent, le futur viennent tout naturellement remplacer le passé:
Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame l'allée, où doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.
D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une «aventure» déjà? Et cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs détails du récit définitif figurent déjà dans le poème: la vieille dame dont la jeune fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci, sa démarche, le titre de châtelaine qui lui est donné en passant; même, le dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la Promenade sur l'étang.
Une seule différence importante: au lieu de se passer entièrement dans un «domaine mystérieux», la scène est d'abord située à Paris. Ce n'est que par l'imagination que le poète la transporte par instants à la campagne.
Ce point serait sans intérêt s'il ne nous permettait de remonter plus haut que le poème ici analysé, jusqu'à l'origine dans la réalité de l'aventure qui en fait les frais, jusqu'à l'événement de la vie d'Alain-Fournier qui a donné naissance au Grand Meaulnes.
Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher avec des mots; je crains de le briser en le racontant.
Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale et même intellectuelle de Fournier furent infinies.
J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard des femmes et quelle perfection il leur réclamait comme son dû. Il avait été bientôt las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui étaient à sa portée.
Est-ce une exaspération de son attente qui la lui fit croire tout à coup comblée? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet inaccessible qui ne pourrait le décevoir? Ou bien la vie vint-elle réellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui présenta-t-elle son rêve authentiquement incarné?
Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit, dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et, bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est qu'il obtint d'elle quelques mots de réponse qui purent lui donner à croire qu'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparition devait faire un effort sur elle-même pour briser l'entretien et lui dire: «Quittons-nous! Nous avons fait une folie.»
Des années passèrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que Fournier en avait reçue; au contraire elle alla en s'approfondissant.
La jeune fille avait quitté Paris; Fournier eut beaucoup de peine à retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut pour apprendre, avec un immense désespoir, qu'elle était mariée.
Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu'à sa mort, je puis dire que cet événement si discret fut l'aventure capitale de sa vie et ce qui l'alimenta jusqu'au bout de ferveur, de tristesse et d'extase. Ses autres amours n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, n'intéressèrent jamais les mêmes parties de son âme. Il voyait toujours la parfaite jeune fille penchée sur lui; il ne lui demandait pas de se caractériser ni de se révéler à lui dans sa différence; il n'avait aucun besoin, dans le fond, de la connaître au sens complexe et dangereux du mot; il lui suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non plus, n'était «peut-être pas tout à fait un être réel»: c'est par quoi, en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.
II
J'avais quitté Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse de licence en province. Fournier était allé passer ses vacances en Angleterre, puis était rentré au lycée pour une troisième année de «cagne». Nous restâmes séparés pendant deux ans.
Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance, qui me permet aujourd'hui de suivre rétrospectivement le développement de mon ami pendant cette période.
Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus active, celle où son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la «préparation de l'Ecole», pour laquelle il n'était pas directement doué, et qui était pour lui, par instants, un véritable cauchemar, ne l'empêcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il avait besoin.
Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digérer Laforgue et Jammes. En Angleterre, il s'était épris des Préraphaëlites. La peinture l'intéressait, mais par les côtés, il faut bien le dire, où elle touchait à la littérature. A Paris, il se mit à visiter les salons: Maurice Denis et Laprade lui donnèrent de grandes émotions. Il croyait découvrir dans leurs toiles les paysages purs et désespérés qu'habitait naturellement son âme, qu'il voulait à son tour évoquer.
En toutes ses admirations de cette époque, d'ailleurs, et même de toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des permissions.
Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit d'une lettre à l'autre se démener sous l'énorme avalanche, se rassembler, se saisir: «Claudel, s'écrie-t-il, apprends-moi à penser et à écrire selon moi, à moi qui sens selon moi»[7]. Et dans la lettre suivante, il note la leçon et l'encouragement qu'il croit avoir reçu du poète de Tête d'Or: «Il m'a renforcé… dans cette conviction que j'ai toujours eue… que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tête une phrase de livre,—ou, plus exactement, que tout cela, littérature classique ou moderne, n'a rien à voir avec ce que je suis et que j'ai été. Tout effort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondément, sous les voiles littéraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve ma pensée à moi, et pour qu'alors à genoux, je me penche sur elle et je transcrive mot à mot»[8].
[7] Lettre du 7 mars 1906.
[8] Lettre du 21 mars 1906.
Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur lui-même, ou plutôt sur son talent et sur les conditions de sa création, pendant ces deux ou trois années.
Les plus générales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'épanouir, au milieu et par le moyen de la littérature la plus ésotérique, la plus aristocratique peut-être qui ait jamais été,—il comprend que ses sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à son hérédité paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront à son esprit les vrais thèmes de son œuvre future. Toutes ses lettres sont pleines de descriptions de son pays, de grands récits de promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte méticuleusement: «Il me répondait, dit-il de l'un d'eux, avec une grossièreté, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le cœur[9].» Et plus loin: «Je voudrais dire avec le même amour les injures de celui qui veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui n'est que haine déchaînée—et les paroles du braconnier que, revenant en retard, nous avons rencontré, poussé, le long de la haie, par l'orage menaçant et le vent rouge, vers la nuit d'août tombée, etc.»[10] Et dans la même lettre encore: «Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les Goncourt à Paris: «O Paris…, tu possèdes…» Je veux au moins dire que si j'ai connu moins que les autres ces inquiétudes de jeunesse, ces angoisses sur mon moi, ce désarroi du déracinement, c'est que j'ai toujours été sûr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la barrière—au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une herse… Et jamais plus que cette année de douloureuse sécheresse, je ne l'ai trouvée aussi compatissante, sympathisante… avec ses pardons pour ma fièvre, ses airs de connaître mon mal comme la lavande connaît les plaies, d'être accoutumée à moi comme je suis terrestrement accoutumé à sa compagnie.[11]»
[9] Lettre du 3 septembre 1906.
[10] Ibid.
[11] Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à un passage des Muses de Claudel.
Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui, dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux prendre conscience, il commence à l'éprouver comme une incitation à créer. Elle prend un sens positif, actif; elle veut se développer et se dire.
Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre et plus généralement du monde vivant, des êtres particuliers, de l'immense règne du concret! J'ai déjà noté plus haut sa répugnance, sa résistance à tout effort critique et l'espèce de mauvaise humeur avec laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des formules. Elles vont croissant.
Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui faire plaisir en reconnaissant et en étiquetant chaque trait de lui-même qu'il lui révélait, Fournier se révolte: «C'est moi-même qu'il veut à toute force comprendre et même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition à son égard.[12]»
[12] Lettre du 17-19 février 1906.
Et en effet s'il écrit: «Le principal est évidemment mon horreur, ma frayeur d'être classé»[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus à cerner, à classer, ni même à situer dans le plan intelligible, ni les autres, ni aucun aspect du monde: «J'ai le merveilleux pouvoir de sentir. Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impression qu'elles laissaient sur mon cœur. Aussi ne les ai-je pas distinguées.»[14]
[13] Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).
[14] Lettre du 9 novembre 1906.
Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact, pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette ignorance-là?»[15] Et dans la même lettre: «Ne rien—même au fond—mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la vie que notre, nos façons de la voir—quand nous y tenons.»
[15] Lettre du 19 février 1906.
Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà, au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau avec les êtres particuliers.
«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16] écrit-il. Et déjà, bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années, avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18].»
[16] Lettre du 23 septembre 1905.
[17] Lettre du 15 août 1906.
[18] Lettre du 21 avril 1906.
Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être sous le soleil que tel ou tel autre[19].»
[19] Lettre du 23 septembre 1905.
Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer.
Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration, pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source en lui.
C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose latente de merveilleux.
Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il pourra en tirer.
Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme que lui a donné un moment Germinie Lacerteux, est sans lendemain.[20]
[20] «Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde. Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).
Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle.
L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait idéal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je ne sais quelle fibre de mon cœur.—Arriver à reconstruire ce monde particulier de mon cœur qui ne sera compréhensible que quand il sera complet—où toutes les réalités, à cause du cœur où elles sont passées, seront pures comme des idées.»[21]
[21] Lettre du 9 novembre 1906.
Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de l'idéal, autrement dit: sublimation immédiate, sans le secours de l'intelligence, de l'objet concret. Le résultat sera une transposition comme automatique de tout le spectacle abordé par l'esprit du romancier dans un monde quasi-surnaturel:
«Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou des Goncourt] procéder de Laforgue, mais en écrivant un roman. C'est contradictoire; ça ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages, que des rêves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve: vision du passé, espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée.—Il y a des erreurs de rêve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout ça qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le reste du personnage est plus ou moins de la mécanique—sociale ou animale—et n'est pas intéressant.
«Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires et banales sous une forme tant soit peu différente.
«Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette forme, cette façon d'énoncer la vie tangible dans des romans, d'arriver à ce que ce trésor incommensurablement riche de vies accumulées qu'est ma simple vie, si jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de «rêves» qui se promènent[22].»
[22] Lettre du 13 août 1905.
Aussi Fournier admire-t-il dans Tess d'Urberville «ces trois filles de ferme amoureuses, si simplement irréelles malgré les mille délicieux détails précis[23]…»
[23] Lettre du 24 janvier 1906.
Ailleurs: «Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune puérilité (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité: «Rêve», entendu comme l'immense et imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise en rumeur par les échos de l'autre[24].»
[24] Lettre du 22 août 1906.
Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut conserver comme principal moyen de connaissance—et de création—ce regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et pesante, par derrière, et souffre et désire.
Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou plus généralement l'illusion[25].»
[25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.
Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, couramment son esprit.
L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M. Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés.
Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme de ces campagnes… que j'invente tous les jours un peu plus.»[27]
[26] Lettre du 9 décembre 1905.
[27] Lettre du 4 octobre 1905.
On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin d'œil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme amoureuse de son cœur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce seul moteur, sur toutes les pentes du rêve.
Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que j'ai cités, sur le rôle du «cœur» dans la transformation des choses en «idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28] Parce qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les transfigurera.
[28] Le 22 janvier 1906.
Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation d'un de ses poèmes en prose, «il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette façon de se tromper sur moi et de comprendre fantastique là où j'ai voulu faire émouvant.»[29]
[29] Lettre du 31 décembre 1908.
Oui, le fantastique,—mais qui n'est pour lui qu'une réalité plus grande, plus essentielle du monde perçu,—est bien la fin suprême, et le résultat dernier, de toute sa dévotion sentimentale. C'est à produire un certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent ses admirations et ses apitoiements.
Aux personnages de Solness le Constructeur il reproche une allure trop allégorique: «Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des symboles fût plus mêlée. Je voudrais que leur vie fût un symbole et non pas eux… Je voudrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pense, rien qu'à vivre avec eux.»[30]
[30] Lettre du 17 février 1906.
Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité même, sous la forme où il défie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif du mot, le don d'allumer au sein des êtres et des choses, sans en rien prendre de plus que «ce premier coup d'œil qui dit tout», une sorte d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini,—une clarté timide faite de leur subite aliénation. Tout dérive, tout s'en va sous son regard, tout se donne, en silence et sans drame, à l'abîme. «La vie s'éclaire sans qu'on y pense.» Sa ténuité laisse entrevoir de pâles foyers ravissants. Le monde est «joué» avec «une seule pensée.»
III
On peut se demander pourquoi Fournier qui semblait, ainsi, dès 1907, si bien au fait de ses tendances et de ses dons, dut attendre encore plusieurs années avant d'en trouver le véritable usage et avant d'entreprendre le Grand Meaulnes.
C'est d'abord qu'il rencontra de nombreux empêchements matériels.
En octobre 1906, il s'était installé à Paris avec sa grand'mère et sa sœur et était entré, comme externe, en rhétorique supérieure à Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois, à tout prix, réussir au concours de l'Ecole Normale, il avait dû suspendre complètement son activité littéraire.
Ses incursions dans le domaine qu'il s'était défendu, se bornèrent, cette année-là, à une prise de contact avec le groupe de Vers et Prose, qui nous paraissait, à ce moment, résumer tout ce qu'il y avait de vivant en littérature. Fournier fut présenté un soir, au Vachette, par des amis, à Paul Fort, à Moréas, à Adolphe Retté. J'ai gardé et je publierai peut-être un jour le récit homérique de la nuit qu'il passa avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques désillusions. Il devait pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a dédié à sa mémoire un admirable poème.
Malgré tous ses efforts, handicapé d'ailleurs par une fatigue cérébrale qui l'avait affligé au dernier moment, Fournier, admissible à l'écrit, ne put réussir à l'oral du concours. Ainsi lui fut fermée définitivement une porte qu'il était fou, quand j'y repense, de s'attendre à voir jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplorés.
Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du régime des «dispenses» qui venait d'être supprimé, et dut faire deux ans, avec préparation obligatoire du métier d'officier. Ce fut une nouvelle restriction à son essor d'écrivain: comme il n'avait jamais de loisirs qu'imprévus et fort courts, il ne put travailler pendant cette période qu'à des contes et à de brèves esquisses.
Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets enrichissements; il l'employa à explorer la vie de cette façon étrange et délicate que j'ai tâché de définir, et à en extraire ce minerai subtil qu'elle recélait pour lui, dont lui seul savait repérer les filons.
Pour la première fois il entrait en contact intime, familier, avec les gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux à leurs défauts. Il sentit l'immense misère et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il traversa à pied, de la seule allure qui permette d'y adhérer vraiment, une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas à pas; les environs de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine, puis la région de Laval, où il fut élève-officier, enfin le Gers et les Pyrénées,—car il fut envoyé, pour ses six derniers mois, comme sous-lieutenant, à Mirande.
Mirande me paraît marquer un moment important du développement de Fournier: le moment—comment le bien définir?—où sa nostalgie déborde. Jusque-là elle avait été quelque peu contenue et comme canalisée par ses admirations littéraires: la voici tout à coup qui jaillit droite, à l'état pur, du fond de son âme. Le souvenir de son amour, qui, à mon avis, dans son essence, comme je l'ai déjà d'ailleurs insinué, était la simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de naissance, revient à cet instant le traverser d'une manière tout particulièrement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'écrit: «Je reste tout ce jour enfermé dans ma chambre pour souffrir plus à l'aise. Depuis des semaines ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fièvre. La fatigue même ne me fait plus dormir. La joie secrète de ces temps derniers est finie; maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment traverserai-je tout seul cette fête à laquelle je ne suis pas convié? De grand matin le soleil est entré dans l'appartement par toutes les fenêtres et m'a réveillé; le serviteur a tout préparé durant la nuit, les haies de roses, la route brûlante…, pour quelque grand anniversaire mystérieux; et au moment de révéler à tous le secret de sa joie, il trouve son maître seul et en larmes et abandonné.»[31]
[31] Lettre datée du Jeudi de l'Ascension 1909.
Oserai-je entrer dans le vif d'un caractère?—Pour Fournier, le moment de la plus complète privation est aussi celui de la plénitude intérieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est réelle, nous fasse illusion. Fournier n'est lui-même et ne trouve toutes ses forces que dans l'instant où il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin.
Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-être je ne réussirai pas à faire comprendre. Tâchons seulement de le revoir dans cette petite ville méridionale dont la grand'route, en la traversant, forme la seule rue. Au loin, les Pyrénées aiguës sont encore blanches. Le printemps chauffe pourtant déjà les maisons basses et a fait sourdre dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures; Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier étage de la «Maison Hidalgo», sa table devant la fenêtre ouverte. Un seul livre est posé devant lui: l'Idiot de Dostoïevski; mais bientôt viendront s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander à l'aumônier de l'Hôpital.
Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore «se faire une situation»; il sent très bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse à forcer la vie; la dextérité, l'étude et la patience lui font irrémédiablement défaut. Il n'est pas sans aucun désir du bonheur; mais il le voit si difficile!
Alors—c'est ici que son caractère devient complexe et singulier—il se sent pris à la fois de désespoir et d'audace; au lieu de rien résigner, il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trésor qu'il exige, qui lui est dû.
Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels fiévreux sanglots ne déchaînerait-il pas![32]
[32] Il écrivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): «Pour la dixième fois peut-être j'organise ma vie comme certain soir de mon enfance. Ce soir-là, j'avais fait une tache sur une page longuement travaillée et je me disais: «Ma foi, j'aimerais autant que mon père déchire la page, et je la recommencerais;»—mais quand il est venu et qu'il l'a déchirée, ç'a été une crise de sanglots et de désespoir.—Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.»
Mais cette âme est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse grande de tout ce qui lui est refusé, de toutes ses déceptions, de toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira pas, fleurit en elle tout à coup, irréel et présent.
Jamais peut-être homme ne rêva semblablement la vie; son imagination comble au fur et à mesure toutes les lacunes que son exigence y détermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goûter un peu que par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme vengeance, son immense et douloureux reflet.
Fournier, si doux, si tendre, si facile à toucher, avait en même temps une espèce de cruauté envers les êtres. Il se mettait de chacun à attendre un certain nombre de joies définies, mais se gardait bien d'en rien dire; et si elles lui étaient refusées, c'est presque avec triomphe qu'il constatait le manquement et déclarait sa déception,—et ne pardonnait pas.
«Seules les femmes qui m'ont aimé peuvent savoir à quel point je suis cruel[33].» Il les appelait, les invitait, mais aussitôt leur prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient à entrer dans sa vie, un certain rôle qu'elles y devaient jouer. Et à la moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait de reproches, leur racontait méchamment, en détail, tout ce en quoi elles étaient défaillantes à son idéal.
[33] Lettre du 28 sept. 1910.
Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas lui-même, on le voit, de cette dureté. Je veux seulement aider à comprendre le caractère actif, presque agressif de sa nostalgie,—et cette violence qui était au fond.
Je veux aussi faire épouser le mouvement qui, pendant ce même séjour à Mirande, l'entraîna si fortement vers le catholicisme. L'origine en remonte d'ailleurs à 1907. Dès ce moment, Fournier s'était trouvé en butte à des sortes de tentations, qui venaient par accès:
«Désirs d'ascétisme et de mortifications: vieux désirs sourds.
Désir de pureté. Besoin de pureté. Jalousie poignante et saignante.
Vous vous seriez endormis et satisfaits dans le catholicisme.
—Insatisfaction éternelle de notre grande âme (Gide, Laforgue).
Amours sans réponse pour tout ce qui est.
Sympathies sans réponse avec tout ce qui souffre.
Vide éternel de notre cœur, le catholicisme vous eût comblé.
—Ambitions jamais lasses, ambitions de conquérir la vie et ce qui est au delà.
Votre douleur se fût calmée et votre gloire exaltée à la promesse qu'on vous eût faite du Paradis de votre cœur et de ses paysages.»[34]
[34] Lettre du 26 janvier 1907.
Mais à ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui apparaît qu'à la façon de ces oasis dont c'est toujours «la suivante» qui est «la plus belle». Il la poursuit comme un lieu possible de repos, mais sans désir profond de l'atteindre.
A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est présent, comme un ange multiple et voilé, à toutes les portes de son âme. Dans un poème en prose dont il trace à ce moment l'esquisse, il se représente sous les traits de «l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes». «Et tandis que les autres ont connu le triomphe mystérieux dans le pays nouveau qui était comme l'expansion de leur cœur, lui, comme dans une tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour sur un papier, comme un homme perdu, il décrit les progrès de l'inondation mortelle. Dans sa vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible dans les discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à l'horizon fulgure la vie de la Joie inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que pourtant elle est là, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher contre son cœur. Alors il meurt, en écrivant quelque chose, un nom peut-être, qui n'est pas encore décidé—et sur chaque barrière des champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perché, en robe blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flûte d'or, à intervalles réguliers.[35]»
[35] Lettre du 26 juillet 1909.
Que cette métaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour Fournier dans le plan purement littéraire. Il va à Lourdes et en rapporte une grande émotion; il cherche à s'instruire du dogme; il m'écrit: «Si tu as cru que mon amour était vain et inventé, si tu as cru que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me torturer—certes tu m'as méconnu—certes tu t'es beaucoup trompé. Si je puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis dès ce moment catholique[36].»
[36] Lettre du 11 mai 1909.
Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait représenter pour Fournier à cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter au delà de ce qu'il ne pouvait maîtriser; cette résistance qu'offre la vie quand on l'aborde avec de grands désirs et une insuffisante application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de dogmes et de prières. Son émotion religieuse («Il n'y a pas de mots pour ces larmes») venait après «combien de démarches dans les ténèbres![37]»
[37] Lettre du 2 juin 1909.
On lui promettait l'effraction des trésors qu'il ne savait pas solliciter. C'est à un pillage magique du monde qu'il se sentait convié.
Ou, si l'on veut, la façon dont le monde, par le christianisme, «s'éclaire sans qu'on y pense» devait être pour lui d'une immense attraction. «Ce qui me séduit terriblement, écrira-t-il un peu plus tard, dans les livres sacrés, c'est la simplicité du mystère qu'ils révèlent. A chaque page, l'éclosion terrestre de l'événement merveilleux me trouve aussi passionnément crédule que l'épanouissement d'une fleur au cœur du pré de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela est vrai et séduisant[38].»