NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.

ALBERT CIM


Émancipées

Ainsi la femme au rabais, par une terrible revanche, va rendant de plus en plus le célibat économique, le mariage inutile.

(J. Michelet, La Femme.)

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON


ÉMANCIPÉES


OUVRAGES D’ALBERT CIM


ROMANS ET NOUVELLES

Jeunesse. 1 vol
Service de Nuit. 1
Les Prouesses d’une Fille. (Collection des «Auteurs célèbres».) 1
Les Amours d’un Provincial. (Collection des «Auteurs célèbres».) 1
La Petite Fée. (Collection des «Auteurs célèbres».) 1
Un Coin de Province. 1
La Rue des Trois-Belles. 1
Bonne Amie. 1
En Pleine Gloire. 1
Histoire d’un Baiser. 1
Joyeuse Ville. (Collection des «Auteurs Gais».) 1
Le Célèbre Barastol. (Collection des «Auteurs Gais».) 1
Césarin. (Illustrations de Heidbrinck) 1
Jeunes Amours. 1

OUVRAGES POUR LA JEUNESSE

Mes Amis et Moi. (Couronné par l’Académie française.) 1 vol
Entre Camarades. 1
Fils Unique. 1
Grand’Mère et Petit-Fils. (Couronné par l’Académie française.) 1
Mademoiselle Cœur-d’Ange. 1

ÉTUDES DOCUMENTAIRES

Deux Malheureuses. 1 vol
Institution de Demoiselles. 1
Bas-Bleus. 1
Demoiselles à marier. 1

ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

ALBERT CIM


Émancipées

Ainsi la femme au rabais, par une terrible revanche, va rendant de plus en plus le célibat économique, le mariage inutile.

(J. Michelet, La Femme.)

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON


Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.


A MARCEL PRÉVOST,

Au subtil et profond analyste des «Demi-Vierges»

et des «Vierges Fortes»,

Au maître connaisseur de la femme moderne.

Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance vous être appliqué: «Vous semblez confesser les femmes que vous nous montrez, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la conscience.»

C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce volume.

Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et «meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan, de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre.

En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée. «L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.» Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices, nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires, femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.

Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il y a que les mariages deviennent de plus en plus rares.

Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu, dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J. Joseph-Renaud.

Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que gagner au troc.

En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui s’implante de plus en plus dans nos mœurs.

Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme. «Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le chroniqueur de l’Événement, pour que j’aie un jour un harem, comme le roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!»

Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent, pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières, faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se démènent et besognent ces dames.

Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect, constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore, nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la production et le marché de la denrée érotique ...»

C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont exposées et développées dans ce livre.

Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que «l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop éclairer les belles choses.

J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés d’Aristophane et de Lysistrata. L’avenir n’est à personne. Peut-être est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche, et ne parvient jamais à marcher droit.

Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas, mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de notre mieux notre temps ici-bas.

Que cela nous suffise.

Albert Cim.


TABLE DES MATIÈRS

CHAPITRE PAGE
I.[1]
II.[17]
III.[44]
IV.[92]
V.[130]
VI.[153]
VII.[187]
VIII.[212]
IX.[241]
X.[262]
XI.[286]
XII.[317]
XIII.[339]
XIV.[363]
XV.[383]
XVI.[402]

ÉMANCIPÉES


I

En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire, se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé, de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à s’en convaincre et à le prouver.

Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier, lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et indispensable que la marche et l’action.

Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare, puis tira de sa poche un journal, le numéro du Temps, qu’il avait acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate, au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières nouvelles».

Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la table voisine de la sienne, sur le même rang.

Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial en apparence, quasi machinal de part et d’autre.

Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints, non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.

«Mais je m’en fiche, de la tête!»

Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait interpellé.

«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?

—Non, madame.

—Et à la caisse, pas de lettres?

—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame?

—Un madère, oui.»

Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse attendues.

«Il n’y a rien, madame.

—Aaaah! Bien.»

Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla:

«Léonce! Psst! Léonce!»

Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.

«Tu ne me reconnais pas?

—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ...

—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée?

—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi! Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus, que tu as disparu? Où étais-tu donc?

—En Amérique, mon petit.

—Bah!

—C’est comme j’ai l’honneur ...

—Qu’es-tu allée faire là-bas?

—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup! Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les chiens. Toujours dans ta maison de soierie?

—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place.

—Tu es content?

—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien ... C’est comme vous, quoi!

—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?»

Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis, par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain, après plus de deux années de séparation.

Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de revoir Bayonne:

«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu avec toute ma sainte famille!

—Avec ta sœur Pascaline aussi?

—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et me canuler.

—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?

—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un beau mariage, m’a-t-on dit.

—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des économies, plusieurs milliers de francs.

—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous, à Pau ...

—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire encadrer ces deux diplômes.

—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer: ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine, appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est pour leurs plaisirs, leurs ...

—Tais-toi donc! Tu divagues!

—Avec ça!

—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit Léonce. Depuis quand es-tu de retour?

—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas fâchée, je te le garantis!

—Qui t’a emmenée là-bas?

—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière?

—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire, pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de résoudre une équation algébrique?

—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur! Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!

—Quoi donc?

—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été réduites, Eugénie et moi, à faire des clubs! C’est à Chicago que ça a commencé ...

—Faire des clubs? interrogea Léonce.

—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas. Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins, en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit, chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes: c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement. De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte, chaque club un peu select entretient son harem, un harem commun à tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent leurs fêtes.

—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?

—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à Minneapolis, à San-Francisco ...

—Pauvre chatte!

—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?

—Comme ici.

—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où étaient publiquement exposées les femmes à vendre.

—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...

—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara. Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse, de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à l’électricité et causent par téléphone.

—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?

—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents dollars.

—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!

—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!

—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains égards, un respect ...

—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux? Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent, le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses, ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé, vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible! Shocking! Indecent!» Et ils obligent le conducteur à débarquer illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux une femme de couleur.

—Cependant ils ont aboli l’esclavage?

—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses: quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu, avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout commettre, tout, sans exception.

—Comme ici. Crois-tu que ...

—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous, par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ... Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde, on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer, s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus grand que nous de tout ça!

—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?...

—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour. Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains, de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors tu comprends ...

—C’est limpide. Le progrès, toujours!

—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux faibles!»

—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime pas tout pareillement le droit?

—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la même chose! Ici nous y mettons des formes ...

—Euh! Euh!

—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier; ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté, en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches, sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre. La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher. Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents.

—Pour quoi faire?

—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: Make money! c’est comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du fumier.

—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus indulgente?

—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés ... Ah! la sale race!

—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?

—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.

—Dans un club?

—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il, nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout faire ...

—Chez monsieur seul?

—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute, et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut. Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie; plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces distractions à domicile et ...

—Il a pris Eugénie?

—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré, ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons? lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois, trois par tête ...»

—Tête est joli.

—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales l’écœuraient vraiment trop!

—Fin de siècle, le papa!

—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous.

—Pas tant que ça!

—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui, lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus heureuses ...

—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus!

—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même, va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...

—Tu l’as revue, cette vieille juive?

—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là, comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se propage de plus en plus.

—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua philosophiquement Léonce.

—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes, et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ...

—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi aussi, ma petite Clara, moi qui ...

—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais!

—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité!

—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est pas pour rigoler! Si je pouvais ...»

En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit.

«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?

—Une lettre qu’on vient d’apporter ...

—Donnez!»

Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil.

«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15 bis.

—Très volontiers.

—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures.

—Après-demain jeudi, si tu veux?

—Après-demain, c’est cela!»

Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon».


II

Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse, en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où, chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples de Salomon.

«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher!

—Excusez-moi ...

—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table, messieurs, à table!

—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners, poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière pour tous!

—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages, assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au ministère des Finances.

—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.

—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel.

—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète indépendance.

—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans protester, maugréa Chantolle.

—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy, ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des plus fervents affiliés salomoniens.

—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt.

—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur.

—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre.

—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs, interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés, ont de plus en plus de succès.

—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux, sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers!

—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy, Magimier et le président de tribunal Herbeville.

—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon compte; la cave est particulièrement bien montée ...

—Quel cercle?

—Aux Coudées-Franches. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de venir ...

—On y est admirablement, en effet!

—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et débitantes de crus frelatés ...

—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.

—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards, ajouta Sambligny.

— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé ...

—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux, c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions: pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...

—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...

—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier.

—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen!

—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du Libéral, Séverin Veyssières.

—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.

—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en même temps Nantel et Brizeaux.

—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ...

—Évidemment, c’est bien la preuve!

—Voyez le Bon Bock, la Marmite, les Têtes de Bois, l’Alouette, les Uns, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ...

—Ce ne serait pas possible avec des femmes!

—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de voisines à soigner ...

—C’est vrai!

— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ...

—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ...

—Un tas d’embêtements!

—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur nous en dit ...

—Même la pipe! acheva Ravida.

—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle galanterie, tudieu, messeigneurs!

—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les humilie! affirma Nantel.

—C’est vieux jeu! dit Lesparre.

—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux. Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds, soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas passer pour ce que vous n’êtes pas!

—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne l’oublie pas!

—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières. Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit séparé d’elle ...

—Il ne s’en trouve pas plus mal.

—Au contraire! C’est à bon escient ...

—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui ...

—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt.

—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus grand luxe qu’un homme puisse se permettre.

—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse commettre! compléta Jourd’huy.

—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui! songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.

—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la nature n’ait créé que deux sexes!

—Ah! très bien!

—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives, offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à tous les goûts ...

—Quel rêve!

— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter!

—Dix sexes, Chantolle!

—Au moins!

—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux; ils sont en état de guerre perpétuel ...

—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble aller toujours en augmentant ...

—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ...

—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et Brizeaux.

—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible. Ne nous plaignons donc pas ...

—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!

—Gourmand!

—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon ...

—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.

— ... ont de plus en plus d’adeptes.»

Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David, richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date, s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante.

Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris, l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux, les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie.

Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les plus hautes et les plus sûres:

Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en vaut rien.

(Buffon.)

Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos jouissances consiste à en varier les causes.

(Bichat.)

Changement de corbillon Fait trouver le pain bon.

Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte; l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être plus heureux que la femme.

(Hugues Le Roux.)

L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme.

(Huysmans.)

Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment.

Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison.

(Chamfort.)

Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de l’homme, et il te dominera.»

(Genèse, III, 16.)

L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.

(Saint Paul.)

La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous font faire des sottises!

(Napoléon Ier.)

N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous.

(Balzac.)

Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté.

(Alphonse Karr.)

En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent.

(Le prince de Ligne.)

Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge il faisait encore l’amour:

«On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je l’achète tout fait.»

Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés.

L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte, la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient si bien compris, qu’ils avaient leurs lycées de filles, bien supérieurs aux nôtres.

Outil qui a servi N’en est que plus poli.

Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de certaines chairs faisandées et de tels fromages faits.

Etc......................................................

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La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en plus entre nos douze Sages.

«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel; il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans, qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de maîtresse, et à son âge ...

—J’te crois!

—Ça devait se ralentir.

—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui. Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement; je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau, tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible ... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas ... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à quoi bon?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!

C’est mon poète favori qui a écrit cela.»

—Tête du commissaire!

—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la tirade de Bouilhet:

Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur. Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!

—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.

—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent, s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez les Orientaux, voyons!

—Ah! oui, cette blague!

—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à Barcelone ...

—Et à New-York donc!

—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier, continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous, plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes, mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils répondent d’elles. Nous ...

—C’est bien plus commode!

—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...

—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.

—C’est cela! C’est bien cela!

—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ... au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non!

—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame.

—Et Henri IV donc!

—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon Ier! Mais tout homme vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq, naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ...

—Pardi!

—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera de lui ...

—Elle aura bien raison!

— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts. Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ...

—Avec elles, pas de cérémonies!

—Ça allait tout seul.

— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu.

—C’était leur métier.

—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle.

—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ...

—Toujours des spécialistes, quoi!

—Évidemment!

—C’est du reste ce que nous faisons.

—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain, d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a cochers patentés et maraudeurs.

—Très joli!

—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour comble, payer plus cher que le tarif.

—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché!

—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a, et plus qu’on ne croit.

—Beaucoup, certainement!

—Personne ne conteste ...

—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ...

—Très vrai, Magimier!

—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas loisible de débarquer ...

—C’est évident!

—A quoi bon?

—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ...

—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, de ces bonnes, faciles, accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ...

—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir! protesta Nantel en riant.

— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ...

—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais.

—Du train que nous y allons ...

—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...

—Les femmes ne sont pas chères!

—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à l’importation ...

—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin, l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des mines ...

—Nous sommes camarades de promotion.

—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.

—Moi également, ajouta Ferrero.

—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly, avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une blonde merveilleuse!

—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à l’étranger! murmura Jourd’huy.

—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées, grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!

—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!

—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux, cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine, désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais, ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux, des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue, c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»

—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.

—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida. «Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment, et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel, cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que, pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»

—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut Magimier.

—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré, repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas, lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis ...

—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.

—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...

—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».

—O Chantolle!

—A l’amende, Chantolle!

—A l’amende!

—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes.

—Il aurait tort.

—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ...

—Certes!

—Le mariage est tellement en baisse!

—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières.

—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.

—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre!

—C’est si commode!

—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!

—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés, lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de cœlum habitare, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un paradis ...

—Très bien! Parfait!

— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!

—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon Ier, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ...

—D’une sagesse!

—D’une profondeur!

—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une garde-malade ...

—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?... Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup, sabre de bois!

—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel.

—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero.

—Si vous comptez sur elles!

—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ...

—Maris et enfants!

—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux. Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels.

—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de cuisine surtout.

—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville.

—C’est très vrai.

—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a, sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner! Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou l’autre.

—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ...

—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle.

—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.

—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout, il faut exister ...

—Ohé! les races latines!!

—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants, et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons aucun excédent, ou si peu que rien[1] . Aussi, conclut Chantolle, l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre: elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire considérable[2] .

—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt.

—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel.

—Je me souviens! fit Lesparre.

—Riche idée!

—Doux pays!

—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien, comparativement à l’Allemagne.»

—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...

—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter!

—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier!

—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.

—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...

—Des «Infécondes»!

—Vieux farceur!

—Ne me reprochez pas cela ...

—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?...

—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos statuts interdisent ces discussions.

—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de politique, ajouta Lesparre.

—C’est le malheur!

—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays, riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares citoilliens sont précisément ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos généraux ...

—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.

—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française, une littérature française, veut pérorer ...

—Gouverner la France!

—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ...

—Il a sa part de souveraineté ...

—Une belle jambe!

—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ...

—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel. Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez m’écouter.


III

Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé, quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux, on n’entendait plus que le brouhaha voisin.

«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là?

—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.

—Superbe! lança un autre.

—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!

—Et quelle nopce, mes enfants!

—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura Magimier interloqué.

—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ...

—Voilà la noce!

—Quelle heureuse union!

—Hyménée! Hyménée!

—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète.

—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.

—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.

—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...

—Ah! ma voisine! fit Magimier.

— ... Elvire Potarlot ...

—Naturellement!

—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!

—La plus enragée ...

—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ...

—Celle qui signe Saint-Germain?

— ... Katia Mordasz ...

—La fameuse nihiliste!

—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.

— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ...

—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...

—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit Brizeaux.

—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon, dit Jourd’huy.

—Veinard!

—Polisson, va!

—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire!

—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou.

—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec elle ...

—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela des lunettes, des lunettes bleues!

—Comme si les bas ne suffisaient point!

—Tableau charmant!

—Vision ineffable!

—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?»

—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier?

—Je n’en sais rien du tout, moi!

—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies, mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots.

—J’aime mieux cela, dit Sambligny.

—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville.

—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin, reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ...

—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!

— ... Guillemine de Chastaing ...

—La présidente des «Infécondes»!

—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue. Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait que de votre serviteur ...

—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et Sambligny. Écoutons!

—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»

Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux oreilles des Salomoniens.

«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»

«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières.

—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de temps ...

—Chut! Chut! Écoutez donc!»

«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le sort des femmes d’Asie les attend ...»

—Oh! Oh!

—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ...

—Oh! Oh! Jamais!

—C’est humiliant ...

— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la femme doit se suffire à elle-même ...

—Bravo! Oui! Oui!

— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes, avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches, messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ...

—Oh! Oh!

— ... «Prendre soin du ménage ...»

—Et celles qui n’en ont pas?

—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.»

—Et c’en est une!

—On veut nous ramener au foyer, toujours!

—C’est-à-dire aux carrières!...

—A l’esclavage!

—A l’esclavage, c’est cela!

—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug, citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics. Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier. Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans le Radical, sous son pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État! Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...»

—Et de laisser la place libre à ces messieurs!

—Belle malice!

—Cousue de fil blanc!

—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier, retournez à la nature, retournez au ménage!»

—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!

—C’est leur tarte à la crème!

—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant!

—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ...

—Oh! Oh!

— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée, afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la maison et filé la laine» ...

—Quelles sornettes!

—C’est rococo!

—Le monde a marché depuis ce temps!

—Nous avons changé tout cela!

— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je préférerais la réclusion» ...

—Mais il n’a pas eu le choix!

—Il est franc, celui-là!

— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi! Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son Ève nouvelle: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.» Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ...

—A la bonne heure!

—Bravo! Bravo!

—Voilà qui est parler!

— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...

—Les pot-au-feu!

—Les poules couveuses!

— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!...

—Bravo! Bravo!

—Bravo, Elvire!

— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins scolaires ...»

—Oh! oh!

— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref, une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...»

—Oh! Oh!

—C’est lui qui est cynique!

—Répugnant!

— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M. Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle n’est point faite pour les études et les professions contentieuses; nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une existence dissipée en occupations extérieures ...»

—Assez! Assez!

— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, la vie de famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des bêtes ...

—C’est cela!

— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans le journal le Soleil, M. Jean de Nivelle, alias Charles Canivet: «L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la dépopulation: c’est fatal ...»

—Eh bien, après?

—Que nous importe!

— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine, ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!»

—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs!

—A tour de rôle, mais oui!

—Pourquoi toujours nous?

—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie! Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge, sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les assiettes et balayer le plancher?...

—Bravo!

— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien, en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient fondées» ...

—Oh! oh!

—Il est facile de se moquer ...

—Ce n’est pas répondre ...

—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement, allaitement ...

— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes? Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis, humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus, de l’Événement: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et, naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...»

—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!

—Nous le leur prouverons, s’il le faut!

— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions; il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient jamais dû sortir ...»

—Oh! oh!

— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de polygamie ...»

—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous disons!

—Ce que nous pratiquons!

—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres Sages. Écoutons donc!»

«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant, et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires, des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe, de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne et a eu le cynisme d’écrire, dans les Matinées Espagnoles, une revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ... Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»

—Oh! Oh!

— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous sommes et resterons le sexe faible! s’écrie une autre, Mme Sorgue, dans la Revue de France. La femme, comme l’a dit un de ses vrais amis, Michelet, est une malade ...»

—Oh! Oh!

—Drôle d’ami!

—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...»

—L’éternelle blessée!

—Ah! oui, l’éternelle blessée!

—Et «douze fois impure», n’oublions pas!

—C’est vrai! Douze fois!

—Pas une de moins!

—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...»

—Une pauvre machine détraquée!

—Une déséquilibrée!

— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ...

—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...

—C’est elle qui est insensée!

—Folle à lier!

— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...»

«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle.

—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...

—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»

«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans vergogne, dans une de ses récentes chroniques du Journal: «Je suis de celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé, derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le MAÎTRE, elle le reconnaît ...

—Oh! Oh!

— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...»

—Protégée!

—Oh! Oh!

— ... Juste d’être protégée!...

—Oh! Oh!

— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le Gil Blas, sous son pseudonyme de Jacqueline ...

—C’est vrai! Oui! Oui!

— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a occupé toute la presse[3] .» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer, d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre, exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que l’ex-directrice du Cri du Peuple est coutumière du fait, qu’elle aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ...

—Le refrain de la ballade!

— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août 1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ...

—Certes!

—C’est évident!

— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ...

—Oh! Oh!

—Conspuons Séverine!

—A bas Séverine! A bas Séverine!»

«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à refuser de se rendre ridicule!»

Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens:

«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme, accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste, sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci ...»

«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles? insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite, la tête aux pieds, et l’homme enceinte?

—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ...

—Chut! Chut!»

«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte, tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et savante auteur de La Femme affranchie, Mme Jenny d’Héricourt, nous en avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une femme enlaidie sous tous les rapports ...»

—Bravo!

—Très bien!

—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte, de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, il n’est pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre de la reproduction; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais la science humaine parviendra, nous l’espérons, à délivrer la femme de cette sujétion insupportable[4] .» Tel est aussi mon plus ferme, mon plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est la brutalité de l’homme, un coup de poing donné par l’homme sur le ventre de la femme,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—qui a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira, la science nous autorise à le croire, où ce tribut cessera d’être payé[5] ? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble but de libération où toutes nous devons tendre ...

—Bravo!

— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ...

—Bravo, Elvire!

—Vive Elvire! Bravo!

— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la Société de l’amour libre ... Nous n’en sommes pas là encore, nous, infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou, plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ...

—Bravo!

— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ...

—Bravo!

— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté, à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!»

«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste, observa Ravida.

—Au contraire!

—Comme ça se rencontre!

—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel!

—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura Sambligny. Ah! fichtre!

—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames?

—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a prise, c’est-à-dire vierge ...

—En supposant que ...

—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait subi un déchet ...»

Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid.

«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...»

«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier!

—Vous croyez?

—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous!

—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»

Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet, nasillard et pleurard, de portée restreinte.

«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée par ses bourreaux ...

—A bas les hommes!

—A bas! Oh! oh!

— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...»

«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.

«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour ses besoins et son agrément ...

—Guerre aux hommes!

—A bas! A bas!

— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout, sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon son caprice ...

—Oui! C’est cela!

—Bravo! Bravo!

—A bas les hommes!

— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube a lui ...

—Bravo!

—Ah! Ah! Ah!

—Bravo! Bravo!

— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois ... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!»

«Mais nous aussi! Nous idem! Mais de tout cœur! s’écrièrent en pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon.

—Nous ne désirons que ça!

—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ...

—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!»

Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases:

«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ... Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout faire, une esclave ...»

«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy.

—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules. Peut-être Mme Cherpillon ...

—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.

—Silence! Silence! Chut!»

«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ...

—Bravo! C’est cela!

— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ...

—Oh! Oh! Obéir! Oh!

—A bas les hommes!

— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse ... Delenda Carthago!... Cette union, c’est l’asservissement ... Je bois à la suppression du mariage!»

«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je dis toujours à mon personnel ...

—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens.

—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons campagne ensemble!

—Eh oui!

—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa Ferrero.

—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle.

—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ...

—Plus intime union n’a régné ...

—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»

Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente, avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente oratrice.

«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.

—C’est donc au nom des «Infécondes» ...

—Chut! Chut! Du silence!»

«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé notre programme? «L’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes, et non des coupables[6] .» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses Confessions, n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre», répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa légèreté de mœurs ...»

«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy.

—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...

—Nous ne risquons rien, nous, de ...

—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!

—Plutôt les gotons et les souillons!

—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à sa chienne!

—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...

—Écoutez donc! Pchtt!»

«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est, chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain, indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié, ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ... Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme, toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et grossier ...

—Bravo! A bas les hommes!

— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée, chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...

—Bravo! Bravo!

— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...»

«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ...

—Une raseuse!»

«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...»

«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont changer quelque chose à ce chemin!

—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy.

«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ... Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»

«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero.

—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens.

—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui voudraient que ce fût notre tour ...

—Pour rétablir l’équilibre!

—Ah! elle est bonne, celle-là!

—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ...

—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!

—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond de Goncourt dans un des derniers volumes de son Journal? «C’est bien restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées dans une maison de fous.»

—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle», riposta Ravida.

—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie est tellement répandue ...

—Fichtre oui! dit Nantel.

—Toutes, des névrosées!

—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison! conclut Sambligny.

—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre.

—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.

—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon, pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ...

—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!

—La haine du mâle!

—La révolte contre le maître!

—Contre la nature!

—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela que devrait faire le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien insuffisant ...

—Oh oui!

— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait, c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ...

—Comme à Corinthe!

—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce.

—Ils s’y entendaient, ceux-là!

—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient d’eux ...

—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté ...

—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ...

—Très chic, les Japonais!

—S’entendant en plaisirs ...

—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...

—Possédant des goûts très raffinés ...

—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture ...

—La propreté!

—D’abord!

—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones!

—Il paraît!

—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se distinguent ...

—Frédéric Soulié aussi l’a dit.

—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ...

—Ce qui prouve ...

—Oui, la propreté avant tout!

—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida.

—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!

—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!

—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science, une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable!

—Assez, Lesparre!

—Arrêtez-vous!

—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!

—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques Japonaises dans Paris!

—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.

—Moi aussi, déclara Ferrero.

—Nous tous l’appuyons.

—Vous entendez, Nantel?

—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler? Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...

—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida.

—Silence! Silence!

—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement Veyssières.

—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes, la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes. C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci, et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ...

—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux.

—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.

—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières.

—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»

La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers, au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.

Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième, leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou immorales.

Le livret débutait ainsi:

MorelRue de Provence, 151.Tous les jours jusqu’à 4 h. (Les dimanches exceptés: cette exception est derègle générale et s’applique à tous les paragraphes suivants.)Jeune, boulotte, blonde; jolies mains;belles dents (pas fausses); bonne fille; trop causeuse.
ThiébaultRue de Suresnes, 69.Mercredis et samedis soir, à partir de 9 h.Jeune, petite, mince, brune; très passionnée; pied d’enfant.
LucyRue Bleue, 92.Tous les jours jusqu’à 5 h.Jeune, blonde; forte poitrine; hanchesaccentuées;taille fine; beaucoup d’entrain et de bagou.
PalmyreRue Pigalle, 41 bis.Tous les jours de 2 h. à 7 h.Négresse, mûre; taille et ampleurmoyennes; bébête; lourdaude; grande fumeuse et buveuse d’absinthe.
DuvalRue Lavoisier, 52.Tous les jours après-midi.Trente ans; brune; très forte poitrine,mais taille épaisse; l’air toujours endormi (alcoolique??)
IrmaRue Baudin, 70.Mardis et vendredis de 3 h. à 7 h.Mûre, grande, svelte, brune; très gaie.
FannyRue Lamartine, 58.Tous les jours jusqu’à 5 h.Mûre, mince, élancée; très belle chevelure rousse (pas teinte).
Etc.

«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet, expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet ...

—Cardinal?

—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache, de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers; elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»

A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de grands yeux noirs ...

«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite tous les hommes de mufles.

—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta Herbeville.

—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier.

—Si elle possède des talents ...

—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite, pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous fourrer des femmes maigres!»

Roger de Nantel de protester aussitôt:

«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah! sapristi, non! Peut-on dire ...

—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous savons tous gré, Nantel ...

—Ce sacré Magimier!

—Jamais content!

—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ...

—Mais oui!

—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a deux ...

—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites, Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi, croyez-le ...

—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage, mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ... Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il?

—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député.

—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!

—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien portante ...

—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis XV à propos de la jeune Marie-Antoinette?

—Non. Allez-y! cria Chantolle.

—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge? interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot, Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a de plus important ...»

—Pas bête!

—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi profonde expérience, dit Magimier.

—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain, qu’«une femme sans tetons ...»

—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida.

—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!»

—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.

—A la bonne heure!

—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas ...

—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain. Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste!

—Bravo, Ravida!

—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés, ajouta Jourd’huy.

—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le peintre Ravida.

—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit Sambligny.

—Le corset ... et la tournure! compléta Jourd’huy.

—Oui! et la tournure!

—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ...

—Vous pouvez, Magimier!

— ... sa vocation, c’est d’être grasse!

—Très bien! Très bien!

—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...

—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a fort congrument noté je ne sais plus quel poète:

Et la grande Déesse aux yeux impurs, Cypris, n’aime que les fruits mûrs!

—C’est cela, Chantolle! Parfait!

—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont qu’à se montrer, elles triomphent!»

—Eh oui! Très vrai! Bravo!

—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous disons, mon ami, insinua Magimier.

—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante sveltesse, une certaine souplesse ...

—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...

—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.

—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement, dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police, on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.

—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle, il n’y a rien d’étonnant ...

—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres. Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal, tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ... non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir de faim.

—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...

—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes, insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ...

—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que les autres, acheva Sambligny.

—C’est cela! fit Brizeaux.

—C’est cela! C’est cela!

—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers, recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ... N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny.

—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ...

—Vous avez un idéal? demanda Nantel.

—Magimier qui a un idéal!

—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal!

—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique, l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte Angélique ...

—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable, pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de l’existence ...

—Heureusement!

—C’est le plaisir!

— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple, désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes, aspirer à une mauviette après une série de boulottes ...

—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample nappe de chair vive ...

—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.

—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt.

— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien, Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de mon sujet.

—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête.

—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.

—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le catalogue!

—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux qu’aux seins et aux hanches ...

—Le corset et la tournure! interrompit de nouveau Jourd’huy.

—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais, rappela Sambligny.

— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8, quoi, encore un coup! acheva Magimier.

—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios, cher aux Grecs ...

—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...

—Moi, ce sont les pieds.

—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ...

—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour Casanova.

—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur, répliqua Nantel.

—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez, poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit Holopherne: Et sandalia ejus rapuerunt oculos ...

—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes, trop grandes, excessivement hautes et sveltes ...

—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest Feydeau ...

—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami!

—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel; ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous plaindre ...

—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ...

—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport, interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs. Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ...

—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa Chantolle.

—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même, vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en somme, se balance et s’équilibre ...

—Très bien!

—C’est vrai!

— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures, je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ...

—Peuh!

—Oh! ma foi!

—Si! Si!

—Pourquoi?

—Si, Nantel! Si! si!

—Oui! Mais oui!

— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts, réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...

—Très bien, Nantel!

—Parfait!

—Bravo! Bravo!

— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point; parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations économico-philosophiques ...

—Nous permettons!

—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!

— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et, en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts. Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables, à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite, intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à popote. Elles ne deviennent que des filles ...

—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle.

—Nous aurions mauvaise grâce ...

—C’est pain bénit pour nous!

—Ne disons pas de mal des truffes!

— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête.

—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de l’émancipation. Nous lui devons bien cela!

—Oui, vive Magimier! vive Magimier!

—Ah! vieux farceur de Magimier!

—Roublard!

—Vieille pratique!

—Messieurs, non ... Vous plaisantez!

—Pas du tout!

—Vive Magimier!

— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...

—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!

—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la terre, Magimier nous aide ...

—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication!

—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières. L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente de la Ligue des Émancipées!

—Hurrah pour Elvire!

—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...

—Et Lauxerrois Saint-Germain ...

—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...

—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes!

—A toutes! toutes!

—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A l’amour libre!

—A l’amour libre! Bravo!

—A l’émancipation complète et définitive ...

—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...

—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi, tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les autres, les laides et les bégueules, je m’en ...

—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah oui! Ça vaut mieux ...

—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ...

—Évidemment!

—Mais oui!

—A la santé de nos associées!

—De ces aimables complices!

—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...

—Aux petits soins ...

—Tout ce personnel d’élite!

—A Nantel aussi! Pour le remercier!

—C’est bien le moins ...

—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel!

—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M. le secrétaire-trésorier.

Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel se leva de table et donna ainsi le signal du départ.


IV

Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui, depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine, d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au Libéral, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil des Chants nationaux des peuples de l’Europe, il avait entrepris un vaste ouvrage sur les Légendes du Nord, les anciennes traditions polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire, la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était d’un grand secours pour ce travail.

C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour, bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le palier de l’escalier.

Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses oreilles.

«Ohé! Ohé! les soûlardes!

—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein?

—Qué cuite, la Desroche!

—Qué cocarde! Oh là là!

—Eh! les poivrotes!

—Ohé! Ohé!»

C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir debout et traçaient les plus capricieux zigzags.

«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!

—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le dirait!

—Mais oui!