Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
LES FEMMES
ET LES LIVRES
OUVRAGES D'ALBERT CIM
| Romans et Nouvelles | |
|---|---|
| Jeunesse | 1 vol. |
| Service de Nuit | 1 — |
| Les Prouesses d'une Fille | 1 — |
| Les Amours d'un Provincial | 1 — |
| La Petite Fée | 1 — |
| Un Coin de Province | 1 — |
| La Rue des Trois-Belles | 1 — |
| Bonne Amie | 1 — |
| Histoire d'un Baiser | 1 — |
| Joyeuse Ville (Collection des Auteurs Gais) | 1 — |
| Le Célèbre Barastol (Collection des Auteurs Gais) | 1 — |
| Césarin, Histoire d'un Vagabond | 1 — |
| Jeunes Amours | 1 — |
| Farceurs (Collection des Auteurs Gais) | 1 — |
| Galante Aventure | 1 — |
| Ouvrages pour la jeunesse | |
| Mes Amis et Moi (Couronné par l'Académie française) | 1 — |
| Entre Camarades | 1 — |
| Fils Unique | 1 — |
| Grand'Mère et Petit-Fils (Couronné par l'Académie française) | 1 — |
| Mademoiselle Cœur d'Ange | 1 — |
| Contes et Souvenirs de mon Pays | 1 — |
| Mes Vacances | 1 — |
| Le Petit Léveillé | 1 — |
| Les Quatre Fils Hémon | 1 — |
| La Revanche d'Absalon | 1 — |
| Disparu! Histoire d'un enfant perdu | 1 — |
| Le Gros Lot | 1 — |
| Deux Cousins (sous presse) | 1 — |
| Études documentaires | |
| Deux Malheureuses | 1 — |
| Institution de Demoiselles | 1 — |
| Bas-Bleus | 1 — |
| Demoiselles à marier | 1 — |
| Émancipées | 1 — |
| Bibliographie et divers | |
| Une Bibliothèque, l'Art d'acheter les livres, de les classer, deles conserver et de s'en servir (Couronné par l'Académiefrançaise) | 1 — |
| Amateurs et Voleurs de livres | 1 — |
| Le Livre, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usageet Entretien (Couronné par l'Académie française) | 5 — |
| Petit Manuel de l'Amateur de livres | 1 — |
| Le Chansonnier Émile Debraux, roi de la Goguette | 1 — |
| En pleine Gloire, Histoire d'une mystification | 1 — |
| Le Dîner des Gens de Lettres, Souvenirs littéraires | 1 — |
| Bureaux et Bureaucrates, Mémoires d'un employé des P.T.T. | 1 — |
| Mystifications littéraires et théâtrales | 1 — |
| Récréations littéraires (sous presse) | 1 — |
Attribué à J.-S. Duplessis (1725-1803).
Portrait présumé de Madame LENOIR.
(Musée du Louvre.)
ALBERT CIM
BIBLIOTHÉCAIRE HONORAIRE DES POSTES ET DES TÉLÉGRAPHES
BIBLIOTHÉCAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
LES FEMMES
ET LES LIVRES
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FONTEMOING ET Cie
E. DE BOCCARD, Éditeur
1, RUE DE MÉDICIS, 1
1919
Tous droits réservés.
Copyright by E. de Boccard, Éditeur.
A
Madame BLANCHE JABLONSKA,
NÉE HENRY MARET.
En témoignage d'une très respectueuse
et bien cordiale affection.
ALBERT CIM.
Ce livre n'est que le résumé ou l'esquisse d'un travail plus développé, entrepris par moi depuis longtemps, sur les Femmes et les Livres.
Après quelques pages consacrées aux femmes ennemies des livres,—«bibliophobes», selon le terme employé par George Sand,—je passe en revue, autant que possible dans l'ordre chronologique, les nombreuses amies des livres ou bibliophiles, non seulement celles qui ont rassemblé d'importantes ou luxueuses collections, mais celles aussi qui ont laissé témoignage de leur goût pour la lecture et l'étude.
Nul n'étant obligé, en matière bibliographique surtout, de croire quelqu'un sur parole, j'ai indiqué en notes les sources précises où j'ai puisé mes renseignements, et je prie le lecteur d'excuser les omissions et les erreurs que j'ai forcément commises.
A. C.
I
FEMMES BIBLIOPHOBES[ [1]
I
De tout temps les bibliographes se sont montrès sévères à l'égard des femmes, et les ont considérées comme d'instinctives et irréductibles ennemies des livres. Le plus ancien d'entre eux, celui qu'on peut considérer comme le père de la bibliophilie, Richard de Bury (1287-1345), évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre, leur adresse, presque au début de son Philobiblion[ [2], une très véhémente mercuriale, qu'il suppose débitée par les livres eux-mêmes, et où ceux-ci énumèrent leurs plus notables griefs:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque qualifie ou fait qualifier le beau sexe), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur,» etc.
Le bibliophile Jacob (1806-1884), si expert en ces matières, et d'habitude si courtois et si indulgent, atteste nettement aussi que «les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles seules, l'enfer des bibliophiles:
Amour de femme et de bouquin
Ne se chante au même lutrin[ [3].»
Et M. Octave Uzanne, à qui j'emprunte cette citation, s'écrie, de son côté[ [4]: «Les femmes bibliophiles!... Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce! La femme et la bibliofolie vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,—car les filles d'Ève nous déroutent en tout,—je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épiderme ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir... Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne de figurer dans le Dictionnaire des lieux communs: «Mon mari! je le vois si peu!... Il vit fourré dans ses livres!» Ou encore, écoutez cette voix ironique qui soupire bourgeoisement: «Si je le laissais faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon!»
Paul Eudel (1837-1911) remarque de même que «la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes: «C'est autant de moins, disent-elles pour la toilette et pour le train de la maison[ [5].»
Dans son intéressant petit volume Bouquiniana, notes et notules d'un bibliologue[ [6], B.-H. Gausseron (1850?-1914?) déclare, lui aussi, que «les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile».
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, observe, à son tour, M. Porel[ [7]. Pour les ouvrages du dix-huitième siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»
Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier (1780-1844) le Bibliomane[ [8], faite par Conquet en 1894, M. René Vallery-Radot nous avertit également, et avec une virulente insistance, de l'irrémédiable antipathie de la femme pour le livre: «... Il y a un plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises: la femme. En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal: elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-papier manque-t-il? elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions[ [9]. Elles préfèrent un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un bibliophile appelait «le reliquaire», un petit livre à faire pâlir de joie: elles l'ouvriraient en lui cassant le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme; il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre.—Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mariés.»
Comme vient de nous en avertir M. Vallery-Radot, les épingles à cheveux sont fréquemment le coupe-papier de la femme;—à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou de son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille en dents de scie les bords du livre.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes, recommande un rédacteur anonyme du Magasin pittoresque[ [10]; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la broderie, et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable bibliophile.»
Et les papillotes? Combien étaient commodes pour cet usage les feuillets des livres!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné (1809-1889)[ [11]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien, ajoute entre parenthèses le même bibliographe, quelques exceptions).»
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis longtemps, nous conte Étienne Mulsant (XIXe siècle) dans son charmant petit volume les Ennemis des livres[ [12]. Il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux.»
II
Mme DE CHATEAUBRIAND (1774-1847) partageait l'aversion de son illustre époux pour les livres,—aversion singulière et inexplicable, surtout de la part d'un historien[ [13].
«Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement, écrivait Mme de Chateaubriand à son vieil ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie, le 10 juillet 1839. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre: vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques[ [14].»
«Mme de Chateaubriand était «adverse aux lettres», selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages». Il advint même qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses délices». Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des pauvres ou l'Œuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la vicomtesse Chocolat, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[ [15].»
«Mme de Chateaubriand n'estimait guère les livres qu'au poids, écrit, de son côté, Danielo, le secrétaire de Chateaubriand[ [16]. A dix sous le chef-d'œuvre pour qui en voulait! Je connais un bouquiniste, qui, dans ce commerce, a fait, avec elle, une bonne partie de sa fortune. C'est ainsi qu'elle dévastait, au profit des pauvres, la bibliothèque de M. de Chateaubriand, si toutefois l'on peut dire que M. de Chateaubriand eût une bibliothèque[ [17]. Lui-même ne faisait pas grand cas d'un livre quand il n'en avait pas besoin. Il n'était pas de ceux qui, sans se tuer à lire, aiment néanmoins à faire de belles collections, et se plaisent au luxe distingué d'une belle bibliothèque...
«Je ne crois pas même qu'il ait jamais eu une édition bien complète de ses œuvres.
«Quand il avait besoin d'un livre ou d'une recherche, j'étais là pour aller aux bibliothèques publiques...
«Mme de Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveillée des livres... Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire...»
III
Il y a des femmes, et elles ne sont pas rares, dit-on, qui, non seulement ne s'intéressent pas aux livres, ainsi que le notait tout à l'heure M. Adolphe Brisson, mais qui empêchent les autres de s'y intéresser, qui empêchent surtout leurs maris d'en acheter. Tout argent détourné de la communauté au profit des libraires ou bouquinistes est considéré par elles comme scandaleusement gaspillé et perdu.
On cite, parmi ces bibliophobes, la marquise de X... (XIXe siècle), qui, exaspérée de la coûteuse affection que son mari, un délicat et fervent bibliophile, portait à «ces maudits bouquins», lui avait signifié qu'elle n'en voulait plus voir un seul entrer dans la maison:
«Assez comme cela!»
Le malheureux époux, qui tenait à rester fidèle à son culte, avait fini par s'entendre secrètement avec son libraire, M. T. D....., et à imaginer avec lui ce stratagème.
Chaque fois que le marquis demandait à ce libraire un volume annoncé sur un de ses catalogues, M. T. D....., au lieu de lui faire porter cet ouvrage, ou de le lui expédier par la poste, ce qui n'aurait pu échapper à l'inquisition de la terrible dame, se glissait, le soir, entre chien et loup, sous la voûte de l'hôtel occupé par M. et Mme de X..., et déposait le livre, très soigneusement enveloppé et ficelé, dans la boîte aux ordures, la «poubelle» de la maison, d'où le marquis, aux aguets, ne tardait pas à l'aller retirer[ [18].
Un exemple analogue nous est conté par un des libraires parisiens les mieux placés pour être initiés à ces détails, M. H. Floury, dans une conférence faite par lui, il y a quelques années, au Cercle de la Librairie[ [19].
«Pour beaucoup de femmes, nous dit-il, le libraire est une sorte d'ennemi; dans nombre de ménages, la vocation du jeune bibliophile n'a pu résister à l'épreuve du mariage, et, si elle a persisté, elle est devenue, dans beaucoup, l'occasion de conflits. Bien des maris arrivent à les éviter en usant de ruses d'apaches pour introduire à domicile leurs nouvelles acquisitions.
«Nous avons tous, plus ou moins, des clients qui, ayant acheté et payé leurs livres, les laissent en pension chez nous en attendant une occasion favorable de les faire entrer chez eux, vacances, cérémonie, etc., occasion qui met quelquefois des mois à se produire.
«Un amateur de ma connaissance a trouvé un moyen élégant de résoudre la question en s'improvisant son propre sommelier, sous prétexte qu'il n'aime pas voir toucher à sa cave; il en a constamment la clef en poche, et chacun de ses achats descend préalablement aux enfers, pour être remonté fragmentairement avec la provision de vin du jour. Il arrive ainsi à dérouter tous les soupçons, jusqu'au jour où il est constaté que la bibliothèque s'est considérablement enrichie de nombreux titres inconnus jusqu'alors, et où il est obligé de subir la scène inévitable. Mais ces scènes se trouvent, de ce fait, espacées, notre ami étant très prudent.»
Un libraire de province,—ou, pour préciser, une dame libraire dans un de nos chefs-lieux départementaux,—femme intelligente et lettrée, judicieuse observatrice, très «avertie», comme nous disons aujourd'hui, me déclarait dernièrement sans ambages, avec sa grande expérience de son commerce, que «les femmes sont les pires ennemies des livres», et, à l'appui de sa formelle et rigoureuse assertion, elle me contait diverses anecdotes, celles-ci, entre autres:
Un de ses clients, jeune homme riche et aimant à lire, fait un brillant mariage, et vient, quelques semaines après, accompagné de sa femme, dans le magasin de librairie. Il s'informe des volumes récemment parus; on lui en apporte plusieurs, il les feuillette, en choisit un et l'achète: un volume de 3 fr. 50,—3 francs avec la remise alors d'usage.
A ce moment, l'aimable et jeune épousée intervient:
«Comment! tu dépenses comme ça trois francs pour rien? Sans même me consulter? J'espère bien que cela ne se renouvellera plus!»
Une autre fois, à la veille des étrennes, arrive un autre jeune couple, qui désire un livre illustré pour un garçonnet de treize ou quatorze ans. Le mari avise un volume qui lui semble intéressant et artistement illustré.
«Oui, voici qui fera l'affaire. N'est-ce pas, Madame, qu'il est de bon goût? ajoute-t-il en s'adressant à la patronne de la maison.
—Fort bien! Vous ne pouviez mieux choisir, répond celle-ci.
—Mieux choisir!» se récrie l'épouse avec une sorte d'ironie ou d'indignation.
Et, saisissant un lourd in-quarto, à la reliure criarde, mais coûtant moitié moins cher, et qu'elle guignait depuis un moment:
«Est-ce que celui-ci ne fera pas plus d'effet? Est-ce qu'il ne conviendrait pas mille fois mieux? Dites, Madame!»
La patronne, ainsi interrogée, contrainte de prendre parti et sommée de se déjuger, tente de se dérober, hoche discrètement la tête.
«Cependant, insinue le mari, je t'assure, ma chère, que celui-ci...
—Non, non! interrompt la jeune femme. Et, puisque c'est comme ça, tiens, pour nous mettre d'accord, nous ne lui donnerons pas de livre, nous lui donnerons un mouton.»
Un mouton à roulettes... à un garçon de quatorze ans!
Dans ses charmantes lettres parisiennes, signées «le vicomte de Launay», Mme Émile DE GIRARDIN (1804-1855) a fait, il y a plus d'un demi-siècle, les mêmes sévères constatations.
«Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, écrit-elle[ [20], attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouverez toutes les splendeurs imaginables... Cependant, il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes: elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois... Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT!!»
On connaît le mot de la MARÉCHALE LEFEBVRE, duchesse de Dantzig (XIXe siècle),—Mme Sans-Gêne,—comme elle visitait un hôtel dont elle venait de faire l'acquisition. En pénétrant dans la pièce où le précédent propriétaire avait installé sa bibliothèque, et en voyant les rayons dégarnis de livres, elle se prit à dire,—et ici je cède la parole au poète-bibliophile François Fertiault[ [21]:
Lefebvre est peu lisard; moi, rien du tout lisarde;
Tiens! dit-elle, achevant son opinion bizarde,
Ces rayons sont très forts... J'en vas faire un fruitier!
A propos de cette même grande dame improvisée, les Goncourt écrivent dans leur Journal[ [22]:
«Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefebvre, cette haute gueule de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique: «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas!»—Et faisant le geste: «Ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!»
D'autres dames imposent aux livres mêmes les fonctions les plus inattendues.
«Je me suis permis, Madame, de vous envoyer le volume que je viens de publier, les derniers-nés de ma Muse, disait à une jeune mère, qui avait près d'elle son petit garçon âgé de cinq ans, certain poète, étonné de n'avoir reçu et de ne recevoir aucune nouvelle de cet envoi.
—C'est vrai, Monsieur, veuillez m'excuser: j'aurais dû vous remercier... D'autant plus que vos vers sont délicieux, sont ravissants, exquis! J'en suis encore tout extasiée... Mais où l'ai-je donc mis, ce charmant petit volume?»
Et l'enfant—enfant terrible!—de répondre:
«Mais, maman, tu sais bien? ce livre, aussitôt que tu l'as reçu, tu l'as glissé sous le pied de la table de ton cabinet de toilette... Elle boitait, et cela t'agaçait. Tu te rappelles?[ [23]»
Notons, en passant, cette instante et suprême recommandation d'une autre excellente mère de famille—la femme d'un chroniqueur scientifique cependant!—à ses deux garçons, externes au lycée de...:
«Surtout, mes petits amis, ne me rapportez pas de prix! Il y a assez de livres ici[ [24].»
Combien de femmes se comportent avec les livres, les plus précieux livres surtout, d'une façon analogue à celle qu'employa la petite-nièce de Callot (1593-1635), la mère de Mme de Graffigny, à l'égard des admirables planches de cuivre qu'elle avait trouvées dans l'héritage de son grand-oncle!
Beau legs qu'il m'a fait là! Ça se tord, ça s'encrasse.
Vite et tôt j'aurais dû le vendre, l'an dernier.
Oui, j'ai bien réfléchi; ce métal m'embarrasse...
Jeanne, fais-moi venir sur l'heure un chaudronnier[ [25].
Oui, mieux vaut vendre tout ce métal, le racler soigneusement et le transformer en poêlons et casseroles.
C'est ainsi que la célèbre Mlle MARS (1779-1847) troqua contre écus sonnants l'admirable bibliothèque qui lui venait du marquis de Chalabre.
Le marquis de Chalabre, qui fut un passionné bibliophile, eut l'idée peu judicieuse de léguer ses chers livres à la personne la moins capable de les respecter et de les apprécier, et l'idée, plus singulière encore, de mourir du désespoir qu'il éprouvait de ne pouvoir se procurer un volume qui n'existait pas, une Bible, «qu'en un moment d'humour, avait inventée Charles Nodier[ [26]».
Au lendemain ou surlendemain de ce décès, Mlle Mars se trouva donc mise en possession de cette bibliothèque, qui «était réellement du plus grand prix; mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du tout»[ [27]. Elle chargea un de ses amis et familiers, nommé Merlin, «de classer les livres du défunt et d'en faire la vente».
«Merlin s'acquitta de cette mission en toute conscience; il feuilleta et refeuilleta si bien chaque volume, qu'un jour il entra dans la chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs, qu'il déposa sur une table.
«Qu'est-ce que cela, Merlin? demanda Mlle Mars.
—Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci.
—Comment, vous ne savez? Mais ce sont des billets de banque!
—Sans doute.
—Où donc les avez-vous trouvés?
—Mais dans un portefeuille pratiqué sous la couverture d'une Bible très rare. Comme la Bible était à vous, les billets de banque sont aussi à vous.»
«Mlle Mars prit les billets de banque, qui, en effet, étaient bien à elle, et eut grand'peine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la Bible dans laquelle les billets de banque avaient été trouvés.
«Quant aux autres livres, auxquels il semble que cette aubaine inattendue aurait dû servir de rançon, ils n'en furent pas moins vendus aux enchères et à beaux deniers comptants, au profit de la légataire[ [28].»
La première de nos romancières, la plus autorisée et la reine de nos dames écrivains, GEORGE SAND (1804-1876), y allait, elle, sans biaiser, et se proclamait tout franchement bibliophobe:
«Merci toujours, cher bibliophile, et au revoir. Votre amie, G. S., bibliophobe!»
Ainsi termine-t-elle une lettre datée de Nohant, 27 juin 1875, et adressée au vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[ [29].
La réponse que fit à Napoléon la célèbre danseuse BIGOTTINI (1784-1858) paraîtra, à plus d'un lecteur, résumer assez bien la question des rapports de nombre de femmes avec les livres et leurs sentiments à ce sujet. Napoléon ayant un jour chargé Fontanes, grand maître de l'Université, d'envoyer un présent de sa part à la Bigottini, ledit grand maître fit remettre à cette dame la collection des classiques—celle de Firmin Didot sans doute—superbement reliée. C'était, convenons-en tout de suite, un singulier cadeau pour une prêtresse de la danse et de l'amour. Quelques jours plus tard, l'Empereur, qui avait certainement ses motifs pour désirer connaître l'opinion de la Bigottini sur cette offrande, lui demanda si elle en était contente, si les choses avaient été convenablement faites:
«Pas trop, Sire! répliqua celle-ci. Il m'a payée en livres; j'aurais préféré en francs[ [30].»
II
FEMMES BIBLIOPHILES
I
Mais, ainsi que le disait tout à l'heure le brave Alkan aîné, «il y a quelques exceptions», et ce sont ces exceptions, ces femmes qui ont aimé les livres et contribué à les faire aimer, que je voudrais à présent passer en revue.
Une des plus anciennes de ces bibliophiles[ [31] est SAINTE RADEGONDE (521-587), fille de Berthaire, roi de Thuringe, femme de notre roi Clotaire Ier, que le poète latin Fortunat a maintes fois célébrée et dont il a écrit la vie.
Radegonde était encore tout enfant, elle atteignait à peine sa huitième année, quand, dans un partage de butin et de prisonniers, elle tomba entre les mains de Clotaire. Sa grâce et sa beauté produisirent sur le roi frank une si vive impression qu'il décida de la faire instruire et de la prendre plus tard pour épouse. Elle reçut ainsi, «non la simple éducation des filles de race germanique, qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres latines et grecques, la lecture des poètes profanes et des écrivains ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de sa famille et les scènes de la vie barbare dont elle avait été le témoin l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait[ [32].»
Devenue femme de Clotaire et reine—ou plutôt l'une des reines des Franks neustriens, car, selon les mœurs de la vieille Germanie, Clotaire ne se contentait pas d'une seule épouse,—elle prit en haine ses richesses et sa condition, au point que le roi disait: «C'est une nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine!»
Radegonde fit si bien qu'elle amena l'évêque de Noyon à rompre son mariage,—cet étrange mariage toléré et même consacré par l'Église, qui ne voulait pas s'aliéner les rois franks; et, après s'être mise sous la sauvegarde du tombeau de saint Martin, à Tours, elle se réfugia à Poitiers, où, en dépit de la colère et des violences de son époux, que les influences religieuses ne tardèrent pas d'ailleurs à calmer, elle fonda le monastère de Sainte-Croix. Alors commença, pour cette pieuse et savante femme, l'existence calme, austère et studieuse qu'elle avait toujours rêvée. «L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer, de coudre ou de broder, s'occupaient, dans une autre salle, à transcrire des livres pour en multiplier les copies.[ [33]»
Les auteurs favoris de Radegonde étaient, nous apprend Fortunat[ [34], saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Sedulius et Paul Orose.
Radegonde ne voulut pas demeurer à la tête de la congrégation qu'elle avait fondée, et elle fit élire pour abbesse une femme beaucoup plus jeune qu'elle et qui lui était toute dévouée, Agnès, fille de race gauloise, qu'elle avait depuis longtemps prise en affection. «Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance royale, par son titre de fondatrice, par l'ascendant de l'esprit, du savoir et de la bonté[ [35].»
Le poète Fortunat,—Venantius Fortunatus,—né en Italie vers l'an 530, étant devenu l'hôte de Radegonde et d'Agnès, et se voyant comblé par elles de soins, d'égards et surtout de louanges, se trouva si bien dans cette retraite qu'il ne songea plus à la quitter. Il s'établit à Poitiers, prit les ordres, devint prêtre de l'église métropolitaine, et aussi le conseiller, l'intendant et le secrétaire de la reine et de l'abbesse. La vie que menaient ces trois personnes, vie pieuse et chaste, mais non triste, tant s'en faut, où le goût des choses de l'esprit, les agréments d'une conversation délicate, enjouée et instructive, se mêlaient à de joyeux festins, a été racontée jour par jour par l'épicurien Fortunat, qui donne volontiers à la reine et à l'abbesse les noms de mère et de sœur, et aussi ceux de «ma vie, ma lumière, délices de mon âme», ce qu'on aurait tort d'interpréter comme des témoignages de charnelle tendresse, nous avertit Augustin Thierry[ [36], et ce qui n'était au fond «qu'une amitié exaltée, mais chaste, une sorte d'amour intellectuel».
Si, à Athènes et à Rome, le goût des lettres et des choses de l'esprit était surtout l'apanage des courtisanes, nous ne voyons guère, dans les premiers siècles du moyen âge, que des religieuses dignes de figurer parmi les amies des livres. Après sainte Radegonde nous mentionnerons sainte Gertrude, sainte Odile, sainte Wiborade, et les abbesses Relinde et Herrade de Landsberg.
SAINTE GERTRUDE (626-659), fille de Pépin de Landen, maire du palais du roi d'Austrasie, première abbesse du monastère de Nivelles (Belgique, Brabant), qu'avait fondé sa mère en 645, était en relations avec des savants, et elle fit entreprendre à plusieurs d'entre eux de longs voyages pour se procurer des livres[ [37].
SAINTE ODILE (657?-720?), qui est une des patronnes de l'Alsace, établit, après maintes miraculeuses aventures, un couvent dans le château de ses pères, le château de Hohenbourg, et imposa à ses religieuses, issues, pour la plupart, de la noblesse austrasienne et bourguignonne, l'obligation de copier des manuscrits et de les orner de miniatures. Aucun monastère de femmes—sauf peut-être à Poitiers, où les bonnes traditions de sainte Radegonde avaient pu se maintenir—ne se livrait alors à ce genre de travail, et le couvent de Hohenbourg ou de Sainte-Odile conserva longtemps son caractère artistique, sa savante et glorieuse renommée. Aussi «l'imagination populaire, avide de tout personnifier, a fait de la patronne de l'Alsace le type du savoir et de l'étude, en même temps que le modèle de toutes les vertus monacales[ [38]».
C'est à une abbesse de ce couvent de Sainte-Odile, à HERRADE DE LANDSBERG (....-1195), que l'on doit les monuments les plus importants de la peinture alsacienne au moyen âge; c'est elle qui, notamment, composa et calligraphia de sa propre main le célèbre Hortus deliciarum, sorte d'encyclopédie des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui formait le plus précieux joyau de la bibliothèque de Strasbourg, et a péri, en 1870, durant l'incendie allumé par les obus prussiens.
Herrade connaissait le grec et le latin et plusieurs langues vivantes; elle lisait non seulement les saintes Écritures et les Pères de l'Église dans le texte original, mais Aristote, Platon et Cicéron; elle enseignait aux jeunes filles confiées à ses soins la grammaire, la géométrie, l'astronomie, etc. Elle était poète, et grand poète, paraît-il, et chantait en vers latins les louanges de Dieu; elle mettait elle-même en musique ses pieux cantiques, et excellait à jouer de divers instruments.
Quant à son talent de calligraphe et de miniaturiste, elle le tenait de l'abbesse qui l'avait précédée dans le gouvernement du monastère de Hohenbourg, de l'abbesse RELINDE (....-....), au dire d'une tradition. «Il existe, dans l'ancien cloître de Hohenbourg, écrit M. Gérard[ [39], un monument qui nous rappelle l'abbesse Relinde. C'est un bas-relief du douzième siècle, représentant Relinde et son amie Herrade à genoux devant la Vierge, qui tient l'enfant Jésus dans son giron. Les deux abbesses soutiennent un livre, emblème de leur savoir et de leurs travaux, qu'elles déposent comme un hommage aux pieds de la Vierge. Ce témoignage de la double fraternité dans la science et dans la piété qui lia les deux saintes femmes a été posé par Herrade. J'y aperçois la preuve que Relinde a préparé avec Herrade l'œuvre qui a illustré sa jeune compagne. Ce livre, solennellement offert par la maîtresse et son élève chérie à la mère de Dieu, n'est-ce pas le Hortus deliciarum lui-même?»
Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE (Weibrath, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette revendication, il y a une cinquantaine d'années[ [40].
Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles:
«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés!»
Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt châtiment,—ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang.
II
Les anciens ducs de Bourbon avaient réuni, dans la capitale de leur duché, à Moulins, une collection de livres qui s'enrichit de plus en plus et devint, au quinzième siècle, une des plus belles et des plus considérables qu'on pût voir.
La femme de Louis Ier de Bourbon, MARIE DE HAINAUT (....-1354), possédait déjà de beaux livres: son nom se lit sur un manuscrit du roman de Lancelot qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale[ [41]. Le véritable fondateur de cette bibliothèque des ducs de Bourbon, à Moulins, fut un petit-fils de cette princesse, Louis II dit le Bon (1337-1410).
La sœur de Louis II, JEANNE DE BOURBON (1338-1378), qui épousa notre roi Charles V, le créateur de notre Bibliothèque nationale, était, avant même son mariage, une fervente bibliophile. Entre autres trésors, elle apporta en dot à son mari «une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre[ [42]». On est même tenté d'admettre que c'est elle qui inspira à Charles V ce goût pour les livres dont ce monarque a donné de si grandes preuves. En tout cas, et selon la locution connue, «elle n'y a pas nui», ce qui est quelque chose.
MARGUERITE DE FLANDRE (1350-1405), épouse du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, «...partageait les nobles goûts de son époux, avait sa bibliothèque à part, où les Belles-Lettres comptaient 54 volumes, dont 39 romans; la Théologie, 45; les Sciences et Arts, 26; l'Histoire et la Jurisprudence, chacune 6»[ [43].
CHRISTINE DE PISAN (1363?-1431?), toute jeune, lisait déjà Virgile et Cicéron dans leur texte. Elle était venue en France à l'âge de cinq ans, amenée par son père, Thomas de Pisan, conseiller de la république vénitienne, appelé à la cour de Charles V, en qualité de conseiller ou d'astrologue du roi. Elle reçut une brillante éducation et étudia surtout l'antiquité. A quinze ans, elle épouse un gentilhomme picard, Etienne du Castel, qui la laisse veuve à vingt-cinq ans avec trois enfants. Après s'être adonnée à l'étude par goût et par plaisir, elle s'y livre alors par nécessité; elle a recours à sa plume pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Elle écrivit quantité d'ouvrages, dont une chronique du règne de Charles V, le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V, qui a été réimprimée dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France de Petitot et Monmerqué et dans celle de Michaud et Poujoulat, et est encore souvent consultée[ [44].
Christine de Pisan s'était retirée dans un monastère, et elle y vivait depuis vingt ans, raconte-t-on, lorsqu'elle entendit parler de Jeanne d'Arc; «elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la Vierge du triomphe, des vers qui furent sa dernière œuvre et couronnèrent dignement sa vie[ [45]».
La duchesse MARIE DE BERRY (....-1434), fille d'un frère de Charles V, apporta à son époux, le duc de Bourbon Jean Ier, «quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[ [46]...» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui furent l'un et l'autre de grands bibliophiles.
La femme de l'infortuné Charles VI, ISABEAU DE BAVIÈRE (1371-1435), jugea convenable, malgré ses scandaleux débordements, de placer un exemplaire de la Somme des vices et des vertus «en l'église des Innocens à Paris, afin que ceste matière fust sceue comme souveraine de tous ceulx qui là le vouldroient lire». En 1398, fut faite pour elle une traduction de la Passion, dont il y a trois exemplaires[ [47]. Nous voyons aussi que la reine Isabeau ne se séparait point de ses livres en voyage, ses comptes ou «factures» l'attestent à plusieurs reprises: «...Articles vendus par Pierre du Fou (1387), coffretier et huchier,... un coffre de bois garni de cuir pour porter en chariot les livres et romans de la Royne[ [48]...»
YOLANDE DE FRANCE (1434-1478), fille de Charles VII, sœur de Louis XI, femme d'Amédée IX, duc de Savoie, enlevée par Charles le Téméraire après la défaite de Morat, aimait passionnément les livres, les arts et le luxe. Tout comme aujourd'hui nos grandes élégantes de Londres et de Berlin, «elle faisait venir ses robes de Paris», et elle avait en quelque sorte à ses gages un orfèvre et un enlumineur de missels. Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas «de se blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur», comme disait si joliment le rimeur Marquet. On voyait, dans cette bibliothèque, les Épîtres de Sénèque, les Tusculanes de Cicéron, Valère-Maxime, Dante, saint Bernard, le Vieil Digeste, la Consolation de Boèce, les Chroniques de Savoie, le livre de la Belle Hélène, les Cent Nouvelles en toscan, quatre Bibles, et quantité de missels à miniatures[ [49].
ANNE DE FRANCE (1462-1522), fille de Louis XI, mariée à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, avait fait «de très belles nourritures (études, éducation), nous dit Brantôme[ [50], et n'y a guères eu dames et filles de grande maison de son temps qui n'aient appris leçon d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et splendides de la chrestienté».
C'est à Anne de France[ [51], qu'on attribue cette galante et fameuse comparaison. Une de ses demoiselles d'honneur s'étant laissé séduire, ayant fait «la folie aux garçons», Anne lui reprocha sa faute et lui demanda pourquoi elle avait ainsi manqué à ses devoirs. La jeune fille lui ayant répondu «que l'autre lui avait fait par force», Anne lui fit la comparaison d'«une espée desgaisnée, qui ne se peut jamais engaisner si le fourreau se remue deçà et delà, et ne demeure ferme; ainsi est-il d'une femme en cela, et lui en fit monstrer l'expérience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles[ [52]», de façon à leur donner à toutes une leçon.
PHILIPPE DE GHELDRES ou PHILIPPINE DE GUELDRE (1463-1547), fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gheldres ou Gueldre, et de Catherine de Bourbon; duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc René II, devenue veuve en 1508, s'enferma, quelques années plus tard, au couvent de Sainte-Claire de Pont-à-Mousson, où elle vécut dans la plus austère retraite.
Elle avait réuni une bibliothèque ascétique, qui, après sa mort, fut conservée par les sœurs de Sainte-Claire, et ne fut dispersée qu'à la Révolution[ [53].
ANNE DE BRETAGNE (1477-1514), femme de Charles VIII, puis de Louis XII, rois de France.
Elle avait été «nourrie (élevée) par Mme de Laval, très habile et accomplie dame, qui lui avait esté donnée par le duc François, son père, pour gouvernante[ [54].» Sa «librairie» (bibliothèque) se composait de treize à quinze cents volumes, dont les livres conquis en Italie par Charles VIII formaient la plus grande partie[ [55].
Le livre d'heures d'Anne de Bretagne, manuscrit rempli de miniatures d'une admirable exécution, est universellement connu. On peut considérer ce manuscrit «comme le testament de la miniature française expirante, a dit un juge autorisé[ [56]. L'image de la vertueuse épouse de Louis XII, coiffée à la mode de son pays, entourée de sa patronne, de sainte Ursule et de sainte Hélène (ou sainte Marguerite?), suffirait pour faire mettre ce volume hors de pair. Cinquante et un grands sujets en couvrent les pages, sans compter une multitude de dessins d'ornement, de fleurs, de fruits, etc.» Ces chefs-d'œuvre, d'abord attribués à Jean Poyet, disciple de Jehan Fouquet, sont, d'après Léopold Delisle, de «Jehan Bourdichon, painctre et valet de chambre de monseigneur (Louis XII)», qui, en vertu d'un mandement daté de Blois, le 14 mars 1508, reçut la somme de mille cinquante livres tournois, pour avoir, dit la reine, «richement et somptueusement historié et enlumyné une grans Heures pour notre usaige et service, où il a mis grant temps[ [57].»
Paul Lacroix reproche à Anne de Bretagne d'avoir eu pour la poésie, et comme toutes les princesses de son temps, un goût très vif, il est vrai, «mais peu délicat... Anne de Bretagne ne montrait pas beaucoup de finesse en ses jugements, pervertis par la mauvaise influence des rimeurs flamands et bourguignons sur la littérature française...[ [58].»
«Souvent, continue-t-il, Anne de Bretagne, environnée de ses dames, dans une salle parée, accueillait le livre et l'auteur: celui-ci, vêtu du costume doctoral, robe noire à larges manches, le chaperon fourré sur l'épaule, venait s'agenouiller devant la reine, tel qu'il s'était fait peindre par un enlumineur au frontispice du manuscrit qu'il présentait relié en velours avec fermoirs d'argent. Souvent un des poètes valets de chambre demandait une audience pour réciter une pièce de vers en forme de panégyrique sur quelque sujet désigné par la reine, sur quelque question de morale, de religion ou de fantaisie, que la reine avait laissé tomber, à la veillée ou bien à table. C'étaient les seuls instants accordés à la lecture et aux devis, le jour aux heures de repas, le soir parmi les travaux de quenouille et d'aiguille; là, un secrétaire lisait, à voix haute et claire, des romans, des histoires, des légendes de saints, des poésies; là, docteurs et savants dissertaient et disputaient, avec toutes les ressources de la dialectique; là, chaque auditeur s'instruisait en se récréant.»
Comme si elle eût pressenti l'avènement de notre féminisme moderne, Anne de Bretagne aimait à entendre et à faire l'apologie du sexe féminin, «qu'elle avait pris à cœur d'exalter bien au-dessus de l'autre sexe, en le protégeant contre les attaques des poètes; elle s'était placée à la tête des dames contemporaines, par ses vertus, son esprit et sa force d'âme; elle voulait faire partager à son sexe, dans la société, la position d'estime et de respect qu'elle avait acquise à la Cour; car elle supportait impatiemment l'injustice des hommes à l'égard des femmes. Elle chargea donc ses poètes de venger la maternelle secte, et de lui faire des champions bardés et cuirassés de rimes: à ce signal, les représailles commencèrent contre tous les livres satiriques faits en haine ou en mépris des femmes, surtout contre le Roman de la Rose, dont le continuateur, Jean de Meung, avait, dit-on, été fustigé par les dames de la cour de Philippe le Bel, à cause de ses audacieuses épigrammes, attentatoires à l'honneur féminin[ [59].»
GABRIELLE DE BOURBON (....-1516), fille de Louis Ier, comte de Montpensier, mariée en 1485 avec Louis II, duc de la Trémoille, fut aussi une des femmes les plus distinguées de son temps, et cultiva les lettres avec succès[ [60].
LUCRÈCE BORGIA (1480-1519) avait reçu une forte instruction. Elle savait l'espagnol et le français, assez de latin pour lire au Vatican les lettres du pape Alexandre VI, son père; «assez de grec pour s'intéresser à toutes les études philhellènes de la Renaissance. Elle était bonne musicienne. Elle dessinait, et Ferrare a longtemps admiré ses broderies de soie et d'or. Peut-être était-elle poète, s'il faut en croire les canzone espagnoles adressées à Bembo. Gregorovius veut que son instruction religieuse ait été très soignée. Le fait est que, dans l'inventaire de sa bibliothèque (classé dans les archives de Modène), figurent, outre le bréviaire, les psaumes, les évangiles, les Lettres de sainte Catherine de Sienne, le Miroir de la Foi, Dante, la Légende des saints, et une Vie du Christ en espagnol[ [61].»
Un jour Pierre Bembo, le cardinal-poète, ami de l'illustre imprimeur Alde Manuce, de Venise, et familier de sa maison, entra mystérieusement dans le cabinet d'Alde; «il était accompagné d'une femme à la taille imposante, au regard froid et clair, à la chevelure blonde, longue à lui servir de manteau. «Seigneur Aldo, dit cette visiteuse, je n'ai pas voulu passer à Venise sans voir l'un de ses plus grands hommes. Votre imprimerie vous coûte plus qu'elle ne rend, m'a-t-on dit; permettez-moi de m'associer à votre noble entreprise, et de vous aider de mes deniers, de ma protection au besoin.» Alde accepta avec empressement ces offres surprenantes, et partout il célébra les mérites, les vertus immaculées, de cette patronne inattendue. C'était dona Lucrezia Borgia[ [62].
MARGUERITE D'AUTRICHE (1480-1530), fille de Maximilien d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, a laissé un grand nombre de poésies, restées manuscrites.
Fiancée d'abord au dauphin de France (Charles VIII), puis à l'infant d'Espagne, Marguerite d'Autriche n'épousa ni l'un ni l'autre, et faillit périr dans une furieuse tempête en se rendant auprès de son second fiancé. C'est au milieu de ce danger suprême qu'elle se composa l'épitaphe maintes fois citée:
Ci-gît Margot, la gente demoiselle,
Qu'eut deux maris et si morut pucelle.
(et pourtant mourut...)[ [63]
SUZANNE DE BOURBON (1491-1521), fille d'Anne de France et épouse du fameux connétable, dont les biens, après sa trahison, furent confisqués au profit de la couronne, aima les beaux livres, à l'exemple de sa mère[ [64].
Bibliophile aussi JACQUETTE DU PESCHIN (XVe siècle), mariée, en 1416, à Bertrand, seigneur de la Tour, comte d'Auvergne et de Boulogne[ [65].
III
Ernest Quentin-Bauchart, qui a écrit un ouvrage de grand luxe et d'une importance capitale sur les femmes bibliophiles des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, en cite environ cent vingt et examine leurs bibliothèques surtout au point de vue de la reliure, de l'élégance et de la richesse des volumes[ [66]. Malgré le titre donné par lui à son œuvre, il nous avertit,—et il convient de rappeler ici cet avertissement,—que ce titre n'est pas exact: «Beaucoup de grandes dames ont eu des livres aux siècles passés, mais presque toutes en ignoraient le contenu, et le titre de bibliophile ne leur est guère applicable. Le livre acquis, relié et rangé avec plus ou moins de méthode dans une armoire luxueuse, l'effet était produit, et elles s'en tenaient là[ [67].»
Joannis Guigard, dans son Nouvel Armorial du bibliophile[ [68], fait absolument la même remarque et les mêmes réserves: «Ici, le mot bibliophile ne veut pas dire que les personnes auxquelles il s'applique, à quelques exceptions près, aimaient et recherchaient les productions de l'intelligence humaine à la façon des d'Hoym, des La Vallière, des Charles Nodier, et autres bien connus, anciens et modernes: non. Les exigences du temps, les usages de la société d'alors, imposaient en quelque sorte aux femmes, et même aux hommes du monde, la nécessité d'une bibliothèque. On avait des livres moins pour les jouissances de l'esprit que pour les satisfactions de l'œil: c'était un meuble...[ [69]. C'est pourquoi, conclut notre bibliographe, nous avons étendu le sens du mot, afin de comprendre toutes les femmes dont nous avons trouvé les armes sur des volumes.»
Cette réserve formulée une fois pour toutes, et que nous prions le lecteur de ne pas oublier, nous continuerons, de notre côté, à donner à ces princesses ou patriciennes ce nom de «bibliophile» que la plupart d'entre elles ne méritent que très imparfaitement.
La première mentionnée par Ernest Quentin-Bauchart est LOUISE DE SAVOIE (1476-1531), régente de France et mère de François Ier et de Marguerite d'Angoulême.
Auteur de l'Heptaméron, des Marguerites de la Marguerite, etc., MARGUERITE D'ANGOULÊME (1492-1549), aussi bien que sa nièce MARGUERITE DE SAVOIE (1523-1574), et sa petite-nièce MARGUERITE DE VALOIS (1552?-1615), la reine Margot, première femme de Henri IV, furent toutes trois de grandes amies des livres et des lettres.
«Il y eut au seizième siècle les trois Marguerite, remarque Sainte-Beuve[ [70]: l'une, sœur de François Ier et reine de Navarre, célèbre par son esprit, ses Contes dans le genre de Boccace, et ses vers moins amusants;—l'autre Marguerite, nièce de la précédente, sœur de Henri II, et qui devint duchesse de Savoie, très spirituelle, faisant aussi des vers, et, dans sa jeunesse, la patronne des nouveaux poètes à la Cour;—la troisième Marguerite enfin, nièce et petite-nièce des deux premières, fille de Henri II, première femme de Henri IV, et sœur des derniers Valois.» C'est la reine Margot.
Tout en travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, Marguerite d'Angoulême, qui avait adopté pour devise une fleur de souci tournée vers le soleil, avec cette légende: Non inferiora secutus (ne s'arrêtant pas aux choses de la terre)[ [71], avait coutume de garder près d'elle un secrétaire qui lui faisait la lecture (histoire ou poésie le plus souvent), ou à qui elle dictait «quelque méditation qu'il mettait par escrit»[ [72].
Le même chroniqueur, parlant de la reine Margot, nous dit[ [73] qu'«elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se composent, tant en lettres sainctes qu'humaines; et quand elle a entrepris à lire un livre, tant grand et long soit-il, elle ne le laisse ni s'arreste jamais, jusqu'à ce qu'elle en ayt veu la fin, et bien souvent en perd le manger et le dormir. Elle-mesme compose fort, tant en prose qu'en vers...»
On sait que la reine Margot possédait parfaitement la langue latine. Lorsque les Polonais, envoyés en ambassade à Paris, «lui vinrent faire la révérence, il y eut l'évesque de Cracovie, le principal et le premier de l'ambassade, qui fist l'harangue pour tous, et en latin, car il estoit un savant et suffisant prélat. La reine lui respondit si pertinemment et si éloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrèrent en si grande admiration, que d'une voix il l'appelèrent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence[ [74].»
On l'appelait aussi volontiers chez elle Vénus-Uranie[ [75], ce qui lui faisait bien des surnoms.
«Elle aimait les beaux discours sur des sujets relevés de philosophie ou de sentiment. Dans ses dernières années, pendant ses dîners et ses soupers, elle avait ordinairement quatre savants hommes près d'elle, auxquels elle proposait, au commencement du repas, quelque thèse plus ou moins sublime ou subtile, et, quand chacun avait parlé pour ou contre et avait épuisé ses raisons, elle intervenait et les remettait aux prises, provoquant et s'attirant à plaisir leur contradiction même...[ [76].
«Ce qu'il faut rappeler à l'honneur de la reine Marguerite, ajoute Sainte-Beuve, dans la conclusion de son article[ [77], c'est son esprit, c'est son talent de bien dire, c'est ce qu'on lit à son sujet dans les Mémoires du cardinal de Richelieu: «Elle étoit le refuge des hommes de lettres, aimoit à les entendre parler; sa table en étoit toujours environnée, et elle apprit tant en leur conversation qu'elle parloit mieux que femme de son temps et écrivoit plus élégamment que la condition ordinaire de son sexe ne portoit.»
Tallemant des Réaux nous conte que la reine Margot «estoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle avoit les joues un peu pendantes et le visage un peu trop long. Jamais, continue-t-il, il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avoit d'une sorte de papier dont les marges estoient toutes pleines de trophées d'amour; c'estoit le papier dont elle se servoit pour ses billets doux. Elle parloit phébus selon la mode de ce temps-là, mais elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle qu'elle a intitulée: La Ruelle mal assortie, où l'on peut voir quel estoit son style de galanterie.
«Elle portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chascune desquelles elle mettoit une boiste où estoit le cœur d'un de ses amants trespassés; car elle estoit soigneuse, à mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lict.
«Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses quarrures et ses corps de jupe beaucoup plus larges qu'il ne falloit, et ses manches à proportion... Elle estoit coiffée de cheveux blonds d'un blond de filasse blanchis sur l'herbe; elle avoit été chauve de bonne heure. Pour cela, elle avoit de grands valets de pied blonds que l'on tondoit de temps en temps...
«Durant ses repas, elle faisoit tousjours discourir quelque homme de lettres. Pitard, qui a escrit de la morale, estoit à elle, et elle le faisoit parler assez souvent...»
Et Tallemant termine son «historiette» de la reine Margot par cette gauloise anecdote:
«J'ay ouy faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon, nommé Salignac (Jean de Gontaut, baron de Salignac), devint, comme elle estoit encore jeune, esperdument amoureux d'elle, mais elle ne l'aimoit point. Un jour, comme il luy reprochoit son ingratitude:
«Or ça, luy dit-elle, que feriez-vous pour me tesmoigner vostre amour?
«—Il n'y a rien que je ne fisse, respondit-il.
«—Prendriez-vous bien du poison?
«—Ouy, pourvu que vous me permissiez d'expirer à vos pieds.
«—Je le veux!» reprit-elle.
«On prend jour; elle luy fait préparer une bonne médecine fort laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui avoir juré de venir avant que le poison opérast.
«Elle le laissa là deux bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on luy vint ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de luy[ [78].»
ANTOINETTE DE BOURBON-VENDÔME (1494-1583), qui épousa, en 1513, Claude de Lorraine,—fils de René II, le vainqueur de Charles le Téméraire,—premier duc de Guise, et fut la mère de toute cette lignée des Guises qui donna tant de soucis aux derniers Valois, au point que ses petits-fils faillirent enlever la couronne à Henri IV, dont elle était la grand'tante,—Antoinette de Bourbon-Vendôme posséda une bibliothèque nombreuse dont la plupart des volumes avaient été reliés par le célèbre Nicolas Ève. «Quelques-uns portaient sur les plats son chiffre formé d'un V et d'un A enlacés (Antoinette de Vendôme), accompagné d'un autre chiffre composé de deux ΛΛ (Grec: LL) (Lorraine)[ [79].»
MARIE D'ANGLETERRE (1497-1534), troisième femme de Louis XII, roi de France. On cite deux beaux manuscrits qui lui ont appartenu[ [80].
ÉLÉONORE D'AUTRICHE (1498?-1558), sœur aînée de Charles-Quint; devenue veuve d'Emmanuel le Grand, roi du Portugal, elle épousa, en 1530, François Ier, veuf de Claude de France[ [81].
CLAUDE DE FRANCE (1499-1524), fille aînée de Louis XII, reine de France par son mariage avec François Ier[ [82].
DIANE DE POITIERS (1499-1566): c'est à elle que revient en partie l'honneur d'avoir créé la magnifique bibliothèque d'Anet[ [83].
IV
ANNE DE BOLEYN ou BOULEN (1500-1536), dont on connaît la fin tragique, a laissé un exemplaire du Nouveau Testament (édition de Tyndall), conservé aujourd'hui au British Museum, et dont les tranches portent son nom en grandes lettres rouges[ [84].
Sur les derniers moments de cette princesse, victime des passions du roi d'Angleterre Henri VIII, son mari, voici quelques émouvants détails que Bossuet, dans son Histoire des variations[ [85], a empruntés à l'historien anglais Burnet:
«La malheureuse espéra en vain de fléchir le roi, en avouant tout ce qu'il voulait. Cet aveu ne lui sauva que le feu. Henri lui fit couper la tête. Le jour de l'exécution, elle se consola, sur ce qu'elle avait ouï dire que l'exécuteur était fort habile; «et d'ailleurs, ajouta-t-elle, j'ai le cou assez petit». «Au même temps, dit le témoin de sa mort, elle y a porté la main et s'est mise à rire de tout son cœur,» soit par l'ostentation d'une intrépidité outrée, soit que la tête lui eût tourné aux approches de la mort; et il semble, quoi qu'il en soit, que Dieu voulait, quelque affreuse que fût la fin de cette princesse, qu'elle tînt autant du ridicule que du tragique.»
Si habile et si endurci que fût l'exécuteur, deux fois, paraît-il, il essaya de lever la hache, et deux fois ses bras défaillirent, car Anne le regardait.
«Oh! milord, dit-il à Thomas Cromwell, si elle me regarde toujours, je ne pourrai jamais frapper.»
Il fallut qu'Anne détournât sa tête charmante, pour que le bourreau reprît du cœur et accomplît sa fatale mission[ [86].»
CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589), rassembla, dans sa somptueuse résidence de Saint-Maur-des-Fossés, une excellente bibliothèque, qu'elle mettait à la disposition des savants:
Ceste royne d'honneur, de telle race issue,
Soigneuse, a fait chercher les livres les plus vieux,
Hébreux, grecs et latins, traduits et à traduire,
Et par noble despense elle en a fait reluire
Son chasteau de Saint-Maur, afin que sans danger
Le François fust vainqueur du sçavoir estranger[ [87].
ANNE DE LORRAINE (1522-1568), mariée, en 1540, au prince d'Orange, et, en secondes noces, en 1548, à Philippe, sire de Croy[ [88].
FRANÇOISE-RENÉE DE LORRAINE (1522-1602), abbesse de Saint-Pierre de Reims et du royal monastère de Montmartre[ [89].
Mme JEAN D'AUBIGNÉ, Catherine de l'Estang, mère d'Agrippa d'Aubigné (1530?-1550?), morte dans sa vingtième année, en donnant le jour à son fils, a laissé un volume, un saint Basile en grec, annoté de sa main, et qui atteste l'érudition de cette jeune femme[ [90].
On voit au British Museum une Bible française, imprimée à Lyon en 1566, qui a appartenu à la reine ÉLISABETH D'ANGLETERRE (1533-1606).
«Les livres de cette princesse, dit Ludovic Lalanne[ [91], étaient en général reliés avec un grand luxe, comme le montre l'inventaire de son trésor, fait la seizième année de son règne. On y remarque surtout le Golden Manual of prayers, relié en or massif, et qu'elle portait suspendu à sa ceinture par une chaîne d'or. Sur un des côtés est représenté le jugement de Salomon; sur l'autre, le serpent d'airain entouré des Israélites blessés. Ce livre, dans l'inventaire, est évalué à cent cinquante livres sterling.»
L'infortunée JEANNE GREY (1537-1554), morte si jeune et si courageusement, qui lisait le Phédon en grec, et à qui l'amour de l'étude et de la science faisait oublier ses malheurs, a droit aussi d'être mise au nombre des plus nobles amies des livres[ [92].
DIANE DE FRANCE, duchesse d'Angoulême, fille légitimée de Henri II (1538?-1619)[ [93].
MARIE STUART (1542-1587), «estant en l'aage de treize à quatorze ans, desclama devant le roy Henry, la royne et toute la Cour, publiquement en la salle du Louvre, une oraison en latin qu'elle avoit faicte, soubtenant et deffendant, contre l'opinion commune, qu'il estoit bien seant aux femmes de sçavoir les lettres et arts libéraux.
«Songez—c'est toujours Brantôme qui parle[ [94]—quelle rare chose c'estoit et admirable de voir ceste belle et sçavante reine ainsi orer (parler: d'où pérorer) en latin, qu'elle entendoit et parloit fort bien; car je l'ai vue là; et fust si curieuse de faire faire à Antoine Fochin (Fouquelin), de Chauny en Vermandois (et l'adresse [il dédie cet ouvrage] à ladite reine), une rhétorique en françois, que nous avons encore en lumière... Aussi la faisoit-il bon voir parler, fust aux plus grands ou fust aux plus petits. Et tant qu'elle a esté en France, elle se réservoit tousjours deux heures du jour pour estudier et lire: aussi il n'y avoit guères de sciences humaines qu'elle n'en discourût bien. Surtout elle aimoit la poésie et les poètes, mais sur tous M. de Ronsard[ [95], M. du Bellay et M. de Maisonfleur, qui ont fait de belles poésies et élégies pour elle, et mesme sur son partement (départ) de la France, que j'ai vu souvent lire à elle-mesme en France et en Écosse, les larmes à l'œil et les souspirs au cœur.
«Elle se mesloit d'estre poëte, et composoit des vers, dont j'en ai vu aucuns (quelques-uns) de beaux et très bien faicts, et nullement ressemblants à ceux qu'on lui a mis à sus avoir faicts (qu'on lui a attribués) sur l'amour du comte Baudouel (Bothwell): ils sont trop grossiers et mal polis pour estre sortis de sa belle boutique. M. de Ronsard estoit bien de mon opinion en cela, ainsi que nous en discourions un jour, et que nous les lisions. Elle en composoit bien de plus beaux et de plus gentils, et promptement, comme je l'ai vue souvent qu'elle se retiroit en son cabinet, et sortoit aussitôt pour nous en monstrer à aucuns honnestes gens que nous estions là[ [96]. De plus, elle escrivoit fort bien en prose, surtout en lettres, que j'ai vues très belles et très éloquentes et hautes.»
LOUISE DE LORRAINE (1553-1601), fille de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudémont et de Marguerite d'Egmont; femme de Henri III, roi de France.
Devenue veuve, elle se retira dans son château de Chenonceaux, et y rassembla une bibliothèque composée de livres splendidement reliés[ [97].
La sœur de Henri IV, CATHERINE DE BOURBON (1559-1604), qui épousa Henri II de Lorraine, duc de Bar, avait étudié les langues anciennes, l'hébreu même, et était aussi habile à chanter qu'à toucher du luth. Elle vécut longtemps au château de Pau, et en enrichit notablement la bibliothèque. On y remarquait surtout une belle collection de classiques grecs et latins, de rares manuscrits et quantité de lettres autographes des principaux personnages de l'époque.
«La plupart des livres de Catherine de Bourbon, dit le bibliographe Joannis Guigard[ [98], étaient reliés à la manière de Clovis Ève, qui, bien certainement, a dû travailler pour elle. Beaucoup d'entre eux portaient sur les plats six doubles C entrelacés formant croix, avec une flamme au centre, le tout dans un ovale feuilleté.»
MARIE DE JARS DE GOURNAY (1565-1645), qui est restée célèbre surtout par son affection et son culte pour Montaigne, dont elle devint la fille d'alliance. Elle publia, en 1595, une édition complète des Essais, qu'elle réédita quarante ans plus tard[ [99].
Tallemant des Réaux a consacré à Mlle de Gournay une de ses amusantes historiettes[ [100], et je ne répéterai pas ici la farce que lui jouèrent, à elle et à Racan, deux endiablés amis de ce poète, et que j'ai contée dans mes Mystifications littéraires et théâtrales[ [101]. Voici, en revanche, une originale et très juste remarque de critique littéraire faite par Mlle de Gournay, et citée et confirmée par Sainte-Beuve:
«La vraie touche des esprits, c'est l'examen d'un nouvel auteur; et celui qui le lit se met à l'épreuve plus qu'il ne l'y met[ [102].»
GABRIELLE D'ESTRÉES, duchesse de Beaufort, maîtresse de Henri IV (1571?-1599)[ [103].
MARIE DE MÉDICIS (1573-1642), deuxième femme de Henri IV, donna aussi des preuves de son amour pour les livres[ [104].
CATHERINE DE BOURBON, marquise d'Isle, fille de Henri de Bourbon (1574-1594)[ [105].
La PRINCESSE DE BOURBON-CONTI, Louise-Marguerite de Lorraine, fille du duc de Guise, dit le Balafré, mariée en secondes noces au maréchal de Bassompierre (1577-1631)[ [106].
RENÉE DE LORRAINE, fille de Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, assassiné à Blois, abbesse de Saint-Pierre de Reims (1585?-1626)[ [107].
La MARQUISE DE RAMBOUILLET (1588-1665) et sa fille JULIE-LUCINE[ [108] D'ANGENNES, DUCHESSE DE MONTAUSIER (1607-1671): «La marquise lit toute une journée sans la moindre incommodité, et c'est ce qui la divertit le plus,» au dire de Tallemant des Réaux[ [109], un de ses familiers.
«Elle a toujours aimé les belles choses, écrit-il encore[ [110], et elle alloit apprendre le latin, seulement pour lire Virgile, quand une maladie l'en empescha. Depuis, elle n'y a pas songé, et s'est contentée de l'espagnol. C'est une personne habile en toutes choses. Elle fut elle-mesme l'architecte de l'hostel de Rambouillet, qui estoit la maison de son père...
«Il n'y a pas au monde de personne moins intéressée. Elle dit qu'elle ne conçoit pas de plus grand plaisir au monde que d'envoyer de l'argent aux gens, sans qu'ils puissent sçavoir d'où il vient. Elle passe bien plus avant que ceux qui disent que donner est un plaisir de roy, car elle dit que c'est un plaisir de Dieu[ [111].»
Une particularité de Mme de Rambouillet, particularité assez rare à son époque, c'était d'apprécier les charmes de la campagne, d'aimer la nature: «Personne n'a jamais tant aimé à se promener et à considérer les beaux endroits du paysage de Paris[ [112].»
Ajoutons qu'elle se montrait, non seulement très charitable et généreuse, comme on vient de le voir, mais de la plus grande bienveillance, d'une extrême indulgence, envers tous: «Personne ne fut plus aimé de ses gens ni des gens de ses amis, que Mme de Rambouillet[ [113]».
L'hôtel de Rambouillet fut, comme on le sait, le rendez-vous de quantité d'écrivains; il fut aussi le quartier général des Précieuses.
C'est de l'hôtel de Rambouillet que sortit la Guirlande de Julie, ce très curieux et superbe manuscrit, qui appartient aujourd'hui à Mme la duchesse d'Uzès. Voici quelques détails sur la formation et la genèse de ce chef-d'œuvre.
«Le marquis de Montausier, qui se préparait à partir pour l'armée avec le maréchal de Guébriand (1641), avait imaginé une galanterie en l'honneur de Julie d'Angennes, qui lui avait promis de l'épouser dès qu'il aurait abjuré la religion protestante. Il fit peindre sur vélin, par Robert, excellent miniaturiste, une suite de belles fleurs, que Julie avait choisies elle-même, et que les poètes de l'hôtel de Rambouillet faisaient parler en vers pour célébrer ses grâces, ses talents et ses vertus. Ces pièces de poésie, écrites de la main du fameux Jarry au-dessous des fleurs, étaient signées par le marquis de Montausier, Arnauld d'Andilly père et fils, Conrart, Mme de Scudéry, Malleville, Colletet, les trois Habert, Arnauld de Corbeville, Tallemant des Réaux, Gombauld, Godeau, le marquis de Briot, Pinchesne, Desmarets. Deux pièces ne portaient pas de nom: on les attribua toutes deux au grand Corneille, et Voiture, que Montausier ne pouvait souffrir, fut seul excepté dans l'hommage collectif que les amis de Mme de Rambouillet rendaient à sa fille. Ce précieux recueil avait pour titre: La Guirlande de Julie. Pour Mademoiselle de Rambouillet, Julie-Lucine d'Angennes.
«Montausier ne quitta pas sans regret Julie d'Angennes, en lui laissant ce beau livre relié en maroquin et couvert de ses chiffres en or: il fut fait prisonnier et ne recouvra la liberté qu'au bout de dix mois. De retour en France, il s'empressa d'embrasser la religion catholique, et se maria enfin, le 4 juillet 1645, à l'âge de trente-cinq ans, avec Mlle de Rambouillet, qui en avait trente-huit. «Ce mariage, dit Rœderer, fut la première cause qui mit fin à ce qu'on peut appeler le règne de l'hôtel de Rambouillet[ [114].»
HENRIETTE DE LORRAINE, fille de Charles de Lorraine, comte d'Harcourt, abbesse de Notre-Dame de Soissons (1592-1669)[ [115].
CHARLOTTE-MARGUERITE DE MONTMORENCY, princesse de Bourbon et de Condé, mère du Grand Condé (1594-1650)[ [116].
Mme SÉGUIER, Madeleine Fabri, femme du chancelier Pierre Séguier (1597-1683).
Veuve en 1672, Mme Séguier conserva religieusement la magnifique bibliothèque rassemblée par son défunt mari, et la rendit plus riche et plus belle encore[ [117].
Autres bibliophiles:
MARIE D'ALBRET (XVIe siècle), femme de Charles de Clèves, comte de Nevers, mort en 1521[ [118].
ÉLISABETH CRABBE, mère du grand anatomiste Vésale (XVIe siècle).
Vésale a toujours parlé de sa mère avec attendrissement et grand éloge. Elle aimait les livres, et était parvenue à conserver la bibliothèque de famille, les ouvrages de médecine du père et du grand-père de Vésale, «au prix des plus grands sacrifices»[ [119].
La COMTESSE DE FROULAY DE TESSÉ, Marie d'Escoubleau de Sourdis (XVIe siècle)[ [120].
ANNE DE GRAVILLE (XVIe siècle), belle-mère d'Honoré d'Urfé (1568-1625), auteur de l'Astrée, posséda un grand nombre de manuscrits. En outre, elle arrangea, d'après un vieux roman en prose, le poème d'Archita et Palamon, qui fit sa réputation[ [121].
La COMTESSE DE LA ROCHEFOUCAULD, Anne de Polignac (XVIe siècle)[ [122].
CLAUDE DE LA TOUR (XVIe siècle), fille aînée de François de la Tour, vicomte de Turenne, mariée, en 1535, à Just de Tournon, comte de Roussillon. Elle témoigna un grand courage au siège de Tournon, qu'elle fit lever aux huguenots révoltés. Le roi Charles IX la donna pour dame d'honneur à sa sœur Marguerite de Valois, reine de Navarre. Il est longuement question d'elle et de ses filles dans les Mémoires de cette princesse, dont elle partageait la passion pour les lettres[ [123].
MARIE DES MARQUETS (XVIe siècle), amie de Ronsard. «Il est probable que Marie des Marquets est cette Marie du deuxième livre des Amours, qui fit oublier Cassandre au poète infidèle, et qui fut elle-même trop vite oubliée pour Sinope[ [124]».
CATHERINE DE ou DU SOLEIL, fille de François Mandelot, seigneur de Passé, gouverneur du Lyonnais en 1571, de la famille du célèbre bibliophile Grolier (XVIe siècle)[ [125].
ANNE DE THOU, abbesse de Saint-Antoine des Champs, à Paris, fille d'Augustin de Thou, président au Parlement de Paris, mort en 1544 (XVIe siècle)[ [126].
V
Nous voici arrivés au dix-septième siècle, et, avec les hôtes de l'hôtel de Rambouillet dont nous venons de parler, nous rencontrons, parmi les amies des livres, la reine ANNE D'AUTRICHE (1602-1666)[ [127].
La DUCHESSE D'AIGUILLON (1605-1675), Marie-Madeleine de Vignerot, nièce du cardinal de Richelieu, mariée en premières noces à M. de Combalet, sur laquelle cette mauvaise langue de Tallemant des Réaux conte plus d'une bonne histoire, figure aussi au nombre des femmes bibliophiles.
On avait fait courir le bruit que le mariage de Mlle de Vignerot avec Combalet n'avait point été consommé, et le poète Dulot composa cette anagramme sur cette prétendue virginité: MARIE DE VIGNEROT, Vierge de ton mari[ [128].
«On a fort mesdit de son oncle et d'elle, rapporte encore Tallemant[ [129]; il aimoit les femmes et craignoit le scandale. Sa nièce estoit belle, et on ne pouvoit trouver estrange qu'il vescut familièrement avec elle. Effectivement, elle en usoit peu modestement;» etc.
CHRISTINE DE FRANCE, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, femme de Victor-Amédée Ier, duc de Savoie (1606-1663)[ [130].
MADELEINE DE SCUDÉRY (1607-1701), toute jeune, avait déjà la passion de la lecture, de la lecture des romans principalement, et il lui survint à ce propos une aventure qu'elle conta depuis à Tallemant des Réaux, et que celui-ci nous a transmise.
Un moine feuillant, qui était le confesseur de la jeune fille, lui enleva un jour un roman «où elle prenoit bien du plaisir», et offrit de lui prêter un livre plus utile. Au lieu de ce livre si utile et profitable, il lui apporta un autre roman moins honnête, et où, par précautions, il y avait «des marques» aux endroits les plus scabreux[ [131]. La jeune Madeleine ne manqua pas, la première fois qu'elle revit le moine, de lui reprocher sa conduite et de lui montrer ces marques.
«Ah! elles ne sont pas de moi! protesta aussitôt le saint homme. Elles viennent d'une personne à qui j'ai pris ce livre.»
Quelques jours plus tard, le moine confesseur rendit à sa pénitente le roman qu'il lui avait enlevé, et dont il avait eu apparemment le loisir de prendre connaissance, et il dit à la mère de Mlle de Scudéry qu'elle pouvait laisser lire à sa fille tout ce que voudrait celle-ci, que Madeleine avait l'esprit trop bien fait pour jamais se le laisser gâter, et qu'il n'y avait pas de lectures dangereuses pour elle[ [132].
On sait que, par modestie, ou à cause de la réputation de son frère, dont les livres se vendaient bien, Mlle de Scudéry publia ses premiers et volumineux ouvrages, Ibrahim ou l'Illustre Bassa (1641, 4 vol.), Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1653, 10 vol.), Clélie, histoire romaine (1656, 10 vol.), sous le nom dudit frère, qui avait, lui, moins de talent qu'elle, mais acceptait de bon cœur cette substitution[ [133].
N'oublions pas que des lettrés, des gens de goût et d'un esprit délicat, comme Huet, l'évêque d'Avranches, Ménage, Mascaron, etc., proclamèrent que le Cyrus et Clélie étaient des chefs-d'œuvre, et qu'ils se complaisaient dans la lecture de ces interminables romans, si délaissés et oubliés aujourd'hui. Mascaron plaçait même «très souvent» Mlle de Scudéry à côté de saint Augustin et de saint Bernard, et la citait volontiers dans ses sermons.
Ajoutons que Mlle de Scudéry tenait chez elle, à Paris, le samedi, une réunion littéraire qui fut célèbre, et continuait les traditions de l'hôtel de Rambouillet[ [134].
Une particularité bien digne d'intéresser tous les amis des livres, c'est que c'est à l'occasion de Mlle de Scudéry qu'il est pour la première fois question (on le suppose du moins) de CABINETS DE LECTURE en France. Voici ce qu'Eugène Muller (1823-1914) relève dans ses Curiosités historiques et littéraires[ [135]:
«La première idée de la location des livres est signalée ainsi par Jacquette (ou Jaquette) Guillaume, femme de lettres du dix-septième siècle, dans son histoire des Dames illustres, publiée en 1665:
«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (cinq francs de notre monnaie actuelle) pour lire seulement une histoire de cette illustre savante.»
«M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de l'histoire littéraire du dix-septième siècle, continue Eugène Muller, a parlé, lui aussi, dans son Vieux-Neuf, de la location des livres par les libraires. Il n'en fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient tous les esprits.»
HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, aussi fille de Henri IV et de Marie de Médicis, épouse du roi d'Angleterre Charles Ier (1609-1669)[ [136].
La DUCHESSE DE MONTBAZON, princesse de Guéméné (vers 1610-1657)[ [137].
C'est elle qui inspira à M. de Rancé une si vive passion, et qui a donné lieu à la légende fameuse, contée par Saint-Simon[ [138].
«La princesse de Guéméné, morte duchesse de Montbazon en 1657, mère de M. de Soubise, était cette belle Mme de Montbazon dont on a fait ce conte, qui a trouvé croyance, que l'abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu'il la quitta à Paris se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne; que, bientôt après, y ayant appris qu'elle était tombée malade, il était accouru, et qu'étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tête, que les chirurgiens, en l'ouvrant, avaient séparée; qu'il n'avait appris sa mort que par là; et que la surprise et l'horreur de ce spectacle joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l'avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l'ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. Il n'y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l'ai demandé franchement à M. de la Trappe... et voici ce que j'en ai appris.
«Il était intimement de ses amis, ne bougeait de l'hôtel de Montbazon... Mme de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé était auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte firent faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s'en alla en sa maison de Véret en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde.»
La DUCHESSE DE LONGUEVILLE, Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et sœur du Grand Condé (1619-1679).
Son esprit, sa beauté, son goût pour les choses intellectuelles, l'influence qu'elle exerça sur la société du dix-septième siècle ont marqué sa place parmi les femmes célèbres de son époque[ [139], ce qui ne l'empêcha pas de mener longtemps une vie des plus scandaleuses.
«La très jolie madame de Longueville, la future reine de la Fronde», entretenait avec ses deux frères, le Grand Condé, «figure crochue... très sinistre figure d'oiseau de proie, la plus bizarre du siècle,» et le prince de Conti, «prêtre et bossu[ [140]», des relations incestueuses. «Les deux garçons naquirent amoureux de leur sœur, écrit Michelet[ [141]. Condé, éperdument, jusqu'à lui passer tout, adopter ses amants, puis jusqu'à la haïr. Conti, sottement, servilement, se faisant son jouet, ne voyant rien que ce qu'elle lui faisait voir, dupé, moqué par ses rivaux.»
On trouve trace, dans les Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argenson[ [142], d'une aventurière surnommée la Princesse, qui se prétendait fille du prince de Condé et de sa sœur la duchesse de Longueville.
La VICOMTESSE DE TURENNE, Charlotte de Caumont de la Force de la Tour (1623?-1666)[ [143].
C'était la femme du maréchal de France et grand homme de guerre.
CHRISTINE DE SUÈDE (1626-1689) estimait que «la lecture est une partie du devoir de l'honnête homme». Elle écrivait à Bayle: «Je vous impose pour pénitence qu'à commencer du mois prochain vous m'enverrez les livres nouveaux, en toutes langues, sur toutes sortes de sujets; je n'excepte ni romans ni satires; surtout s'il y a des livres de chimie, faites-m'en part au plus tôt.» Elle adressait à Heinsius les mêmes recommandations: «Envoyez-moi les catalogues des livres que vous avez achetés et des manuscrits que vous avez fait copier, et la dépense pour vous et pour les achats. Je vous ferai tout payer[ [144]...»
On sait quelles étaient les mœurs plus que libres de la reine Christine; on sait aussi quels étaient ses livres favoris, outre «les livres de chimie», dont elle vient de parler. Elle professait, nous apprend Gui Patin[ [145], un vrai culte pour Pétrone, «qu'elle mettait au-dessus de tous les auteurs latins», et, dans la fleur même de sa jeunesse, à vingt-trois ans, «elle savait Martial tout entier par cœur».
«Saumaise étant à Stockholm, et au lit, malade de la goutte, lisait, pour se désennuyer, le Moyen de parvenir; la reine Christine entre brusquement chez lui sans se faire annoncer: il n'a que le temps de cacher sous sa couverture le petit livre honteux (perfacetum quidem, at subturpiculum libellum). Mais Christine, qui voit tout, l'a vu; elle va prendre hardiment le livre jusque sous le drap, et, l'ouvrant, se met à le parcourir de l'œil avec sourire; puis, appelant la belle de Sparre, sa fille d'honneur favorite, elle la force de lui lire tout haut certains endroits qu'elle lui indique, et qui couvrent ce noble et jeune front d'embarras et de rougeur, aux grands éclats de rire de tous les assistants. Huet tenait l'histoire de la bouche de Saumaise, et il la raconte en ses mémoires[ [146].»
Ajoutons que «Christine de Suède avait la manie d'écrire sur ses livres. Il y a à la bibliothèque du Collège romain, à Rome, plusieurs livres annotés de sa main, entre autres, un Quinte-Curce, un Sénèque»[ [147], etc.