RÉCRÉATIONS
LITTÉRAIRES
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Albert Cim
RÉCRÉATIONS
LITTÉRAIRES
CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS
BÉVUES ET LAPSUS, ETC.
«Ubi plura nitent...» (Horace.)
«Les choses singulières me réjouissent toujours.»
(Madame de Sévigné.)
POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
ROMANCIERS
LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1920
Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright par Librairie Hachette, 1920.
MON CHER MAÎTRE
HENRY MARTIN
ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL
dont l’obligeance et la science m’ont toujours été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.
Albert Cim.
En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai voulu me divertir, rien de plus.
«Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de Sévigné à sa fille (Lettre du 26 juin 1680).
Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là exactement des Récréations littéraires que j’offre au public. Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!
Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.
A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans mon travail. Errare humanum est.
A. C.
PRÉAMBULE
Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences mythologiques. — Marinisme, gongorisme, euphuïsme. — Un vœu de P.-L. Courier.
Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de jugement et de sens critique.
L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des bizarreries de style.
Prenons, par exemple, les locutions: le char de l’État, sur un volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, fouler aux pieds, couper ou fendre un cheveu en quatre, figure humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or, — nous obtiendrons des phrases de ce genre:
«Le char de l’État navigue sur un volcan.» (Style de Joseph Prudhomme, dit la Revue bleue, 7 avril 1900, p. 429.)
«Cette débutante est véritablement une étoile en herbe qui chante de main de maître.» (Cité par Armand Silvestre, Les Farces de mon ami Jacques, p. 289.[1])
«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où la main de l’homme n’a jamais mis le pied.»
«Ce cœur... attend de pied ferme toutes les rigueurs de son infortune.» (La France galante, dans Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
«Les droits des Canadiens-Français ont été foulés aux pieds par des mains sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans La Presse de Montréal, 16 janvier 1913.)
Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, L’Avenir du Nord, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
«L’Action Sociale a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les libéraux. Ces subtils castors fendent les cheveux en quatre pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus figure humaine.»
«La sauce blanche est la pierre de touche des cordons bleus.» (L’Opinion, 25 juillet 1885.)
«L’étalon brabançon sera la poule aux œufs d’or de la Belgique.» (M. Bruyn, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans L’Indépendance de l’Est, 21 février 1900.)
***
Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
«Le vieux médecin exultait d’allégresse». (Claude Tillier, L’Oncle Benjamin, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
«Les souvenirs du passé se réveillant...» (Octave Feuillet, M. de Camors, p. 293; C. Lévy, 1888.)
Ou encore: «Les souvenirs rétrospectifs...», qui vont de pair avec «Les prévoyants de l’avenir».
«Chacun, surpris à l’improviste...» (Émile Souvestre, Un Philosophe sous les toits, p. 49; M. Lévy, 1857.)
Panacée universelle est un des pléonasmes les plus communs, panacée, à lui seul, signifiant remède universel, qui guérit tout (du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une panacée universelle...» (Louis Blanc, Organisation du travail, p. 264.)
«Il avait trouvé la panacée universelle...» (H. de Balzac, Maître Cornelius, dans le volume intitulé Les Marana, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)
«C’était sa panacée universelle.» (George Sand, Histoire de ma vie, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
«Il croyait avoir découvert la panacée universelle.» (Émile Zola, Le Docteur Pascal, p. 42.)
«Cette panacée universelle...» (Alphonse Daudet, Port-Tarascon, p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
«Voilà la panacée universelle.» (J. Barbey d’Aurevilly, Polémiques d’hier, p. 245; Savine, 1889.)
Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon de même couleur.» (Léopold Stapleaux, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 décembre 1897, col. 772.)
«Il avait soixante-dix ans et paraissait le double de son âge.» (Id., ibid.)
«Les deux adversaires furent placés à égale distance l’un de l’autre.»
«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, de l’autre, elle lui dit...»
«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire de vive voix.»
«Nous espérions vous serrer la main de vive voix», s’amuse à écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (Lettres, p. 149, novembre 1859.)
Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout d’expressions, je lui prouverais le contraire!» (Cité par H. de Villemessant, Mémoires, t. V, p. 163.)
Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir autant de pièces de quarante sous que je vais dormir dans une heure!» (Id., ibid.)
«Ce village est situé au centre du triangle obtus que forment les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le romancier Émile Richebourg (La Petite Mionne, t. I, p. 3), oubliant que, s’il y a des angles obtus, il n’existe pas de triangles ainsi qualifiés.
***
Fautes commises par ignorance:
«Ce vieillard impotent et ingambe ne quittait plus son fauteuil.» Comme si ingambe signifiait sans jambes (in privatif).
«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, ingambe depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (Le Journal, 21 septembre 1910.)
Compendieusement (compendium, abrégé) «exprime si bien le contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui donnent le sens de longuement», a remarqué Géruzez (dans Littré, art. Compendieusement).
Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et compendieusement à la composition des...» (Goncourt, Journal, année 1862, t. II, p. 58.)
L’adjectif valétudinaire (qui est souvent malade, de valetudo, santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, rattaché au mot valet et pris dans une singulière acception: «Mme de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle n’estoit point valétudinaire (on appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets)...» (Tallemant des Réaux, Les Historiettes, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
Vêtissait pour vêtait, imparfait de l’indicatif de vêtir, est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la vêtissait.» (Pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé, livre I, p. 361; Œuvres; Didot, 1865; in-18.)
Jean-Jacques Rousseau, qui écrit inventaire pour éventaire: «Une petite qui avait sur son inventaire une douzaine de pommes» (Cf. Littré, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours malade et chagrin; on dit que la philosophie guérit ce dernier.» (Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; Œuvres complètes, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec peine, madame la maréchale, combien vous vous en donnez pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit goutte, quoiqu’il la prenne à chaque instant.» (Dans Émile Deschanel, Le Romantisme des Classiques, t. V, Boileau, p. 145, note 1.)
Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa Recherche de l’Absolu (p. 199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: «Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura celui de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans un numéro de sa Lanterne (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier ministre et j’écrivis à celui de l’Intérieur pour lui demander...»
Et bi-hebdomadaire, bi-mensuel, dans le sens de deux fois par semaine, deux fois par mois[2];
Dans le but de, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
Remplir un but[4];
Ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque, — pour chacun[5];
Être à court d’argent, pour être court d’argent[6];
Éviter quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui épargner;
Fortuné, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
Fixer quelqu’un, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
Le plus infime[9];
Invectiver quelqu’un, au lieu de contre quelqu’un;
Vendre la mèche, au lieu de l’éventer;
Naguère, pour il y a longtemps;
Partir à la campagne, au lieu de pour la campagne;
Une rue passagère, au lieu de passante;
Il n’y a pas que lui qui... au lieu de: il n’est pas le seul qui...[10];
Soi-disant, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais s’appliquer aux êtres inanimés[11];
Sous le rapport de...[12].
Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
***
Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:
«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre à Waterloo.»
«Cette fête tombe au printemps et en désuétude.»
«Le lapin est un animal timide et nourrissant.»
«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à prendre patience et de la rhubarbe...» (Mme de Sévigné, lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; Lettres, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
«Force jeunes gens de robe et de Paris étaient allés à la suite...» (Saint-Simon, Mémoires, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras et en silence.» (Voltaire, La Princesse de Babylone, chap. II.)
«La truite aime à être mangée vive; le brochet préfère attendre,» proclame Le Cuisinier français (dans Toussenel, L’Esprit des bêtes, p. 279; Hetzel, s. d.)
***
Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du Dictionnaire philosophique, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
Cyrano de Bergerac (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (Œuvres comiques, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)
Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe Desportes (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,
Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,
Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.
Et d’autant que mon feu est violent et chaud,
Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,
Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.
(Philippe Desportes, Poésies, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)
Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a récidivé (p. 54):
Il fit...
De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,
Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.
Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.
L’Arétin (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. (Arétin, Œuvres choisies, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; Gosselin, 1845.)
Et le Maître Jacques de L’Avare de Molière (V, 2): «Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.»
«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant d’agir.» (L’Écho de l’Est, 23 novembre 1913.)
Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui s’appuient sur le bâton de Plutus pour entrer dans les bocages d’Amathonte». (Mme Giroust de Morency [XVIIIe siècle], dans Mary Summer, Aventures d’une femme galante au XVIIIe siècle, p. 234.)
Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).
C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en pointes ou concetti, ce style faux, si apprécié et renommé au seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de marinisme (du poète italien Marini ou cavalier Marin), de gongorisme ou cultisme en Espagne (du poète Gongora), d’euphuïsme en Angleterre, et de style ou esprit précieux en France. (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)
Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» (P.-L. Courier, Pamphlet des pamphlets, Œuvres, p. 240; Didot, 1865; in-18.)
I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
I
Pierre Corneille. Concetti, Cacophonies et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître à la Montauron: éloges outrés. Traduction de l’Imitation de Jésus-Christ. — Thomas Corneille. Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.
Rotrou. — Théophile de Viau. — Dumonin. — Pierre Du Ryer. — Jean Claveret: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. — Crébillon le Tragique, Corneille et Racine.
Racine. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. Athalie lue par pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.
Molière. Son style. Acceptions des mots flamme, cœur, main, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. L’Avare de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.
Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou inadvertances de style: errare humanum est.
Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par Corneille (1606-1684) dans Polyeucte (I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots:
Et le désir s’accroît quand...
Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (Pompée, II, 3):
Il en coûta la vie et la tête à Pompée.
Dans Mélite (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:
Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi
On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.
Et Cloris de répondre:
C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.
Philandre reprend:
... Mon cœur...
Afin de te mieux voir, s’est mis à la fenêtre.
Dans Clitandre (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:
Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?...
La tigresse m’échappe...
Il est de Corneille encore (Pompée, I, 2) ce vers à calembour:
Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner,
qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte d’Arlincourt (1789-1856):
... On l’appelle à régner[15].
C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: Staaff, La Littérature française, t. II, p. 1046; — Gustave Merlet, Tableau de la littérature française, 1800-1815, t. I, p. 524; — Larousse, art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie Le Siège de Paris, représentée au Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:
Mon père, en ma prison, seul à manger m’apporte.
J’habite la montagne, et j’aime à la vallée.
Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit dans l’avant-propos du volume.
Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et XI):
«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était constamment ému...
«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur:
Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.
«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (sic) d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.
«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la première représentation:
Mystérieux par goût, sauvage par système,
Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème.
...................
Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (lépreux).
...................
On l’appelle à régner (araignée).
...................
Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve.
...................
Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci.
...................
J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (à l’avaler).
...................
Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir.
...................
Pour chasser loin des murs les farouches Normands,
Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (francs).
«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne raisonnable qui ait pu le penser?»
Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:
Dans son ode A la postérité (IV, 6, p. 362; Œuvres de Malherbe, de J.-B. Rousseau, etc., Didot, 1858), J.-B. Rousseau (1671-1741) interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:
Vierge non encor née, en qui tout doit renaître,
vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.
Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de Voltaire (1694-1778):
Non, il n’est rien que Nanine n’honore,
qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci:
Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.
(Nanine, III, 8.)
De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu d’euphonie:
Tout art est étranger; combattre est ton partage.
(Brutus, I, 1.)
Cet autre, encore de Voltaire:
Tu t’en vantais tantôt; tu te tais, tu frémis,
qui se trouvait dans la tragédie d’Ériphyle (V, 2), a disparu. (Cf. le Journal de la Jeunesse, Supplément, 7 juillet 1888.)
L’abbé Pellegrin (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée Loth, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante déclaration:
L’amour a vaincu Loth! (vingt culottes).
«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé[17].
Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B. Jullien, Thèses d’histoire, p. 412 et suiv.; et Larousse, art. Pellegrin.)
A propos de l’abbé Pellegrin, qui
Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,
on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie de Pélopée, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.
«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces lettres?
— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a emportée.
— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des initiales, et en voici le sens: Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal».
Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:
Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:
Sur le sein de l’épouse on écrase l’époux,
nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. L’Écho de la semaine, 6 octobre 1895.)
Dans un drame espagnol (Ibid.), où l’on essaie de détourner le roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des arguments présentés par l’auteur est celui-ci:
Jamais à ton secours Alcala vola-t-il?
Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action se passe aussi en Espagne, Don Japhet d’Arménie (II, 2), de Scarron (1610-1660):
Don Zapata Pascal,
Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère
Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;
et aussi ce vers crépitant de la tragédie de Manco-Capac, de Leblanc de Guillet (1730-1799):
Crois-tu d’un tel forfait Manco-Capac capable?
qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. Bachaumont, Mémoires secrets, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)
Et celui-ci, attribué au critique Geoffroy (1743-1814) (Encyclopédiana, p. 194; Garnier, s. d.):
Vous, ministres sacrés, non d’un Dieu, mais d’un homme.
Puis:
O Rémus, dominez sur la ville éternelle.
(Dans Quitard, Dictionnaire de rimes, p. 173.)
La vache paît en paix dans ces gras pâturages,
nous apprend le poète académicien Tissot (1768-1854), traducteur des Bucoliques (dans Tenant de Latour, Mémoires d’un bibliophile, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la première églogue) que
Le cerf léger paîtra.
Et Viennet (1777-1868):
Sous son casque, Arbogaste avait un esprit vaste.
(Cf. Larousse mensuel, octobre 1912, p. 538.)
Et dans La Franciade du même poète (Cf. Staaff, La Littérature française, t. II, p. 606, note):
Les paysans fuyaient en emportant leurs lares.
Le Télémaque, ou du moins un fragment de ce livre, Télémaque dans l’île de Calypso, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène Mathieu (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:
Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,
Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!
(Cf. Staaff, ibid., t. III, p. 863.)
Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement attribuée.
***
Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias simple, où l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias double, où l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de la tragédie de Tite et Bérénice (I, 2) de Corneille, prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:
Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,
Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort
Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.
Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.
«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»
Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre vers dont le sens lui échappait.
Corneille les examine durant quelques instants, puis:
«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les admirera.» (Cf. le Musée des familles, 1er août 1897; et Edmond Guérard, ouvrage cité, t. I, p. 504.)[18]
De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous les vers de sa Messiade:
«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 182, note 1.)
Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:
«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 226).
Ce beau vers qu’on lit dans Tite et Bérénice (V, 1):
Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,
se trouve textuellement dans les Essais de morale de Nicole (Cf. Corneille, Œuvres complètes, t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se trouvent dans Polyeucte (IV, 2):
... Et, comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité,
sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:
Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.
(Cf. Montaigne, Essais, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit. Louandre.)
Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (Le Menteur, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:
Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.
Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude la dédicace d’Horace au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de Cinna à M. de Montauron (d’où le nom d’Épître à la Montauron donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré Bonhomme, Grandes Dames et Pécheresses, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 44; nouvelle édit., Garnier, s. d.)
De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de l’Imitation de Jésus-Christ, dont il se fit de la première partie seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. Lui-même nous l’apprend; il racontait que son Imitation lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules Levallois, Corneille inconnu, p. 288.)
Rappelons, à ce propos, que Thomas Corneille (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie de Timocrate, jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième siècle». (Paul Stapfer, Des Réputations littéraires, t. II, p. 252 et 286.)
«Timocrate eut quatre-vingts représentations, dit de son côté Laharpe (Lycée ou Cours de littérature, t. II, p. 273-274; Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut Laharpe».
***
Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de Céliane, Rotrou (1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses faveurs:
Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,
De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?
Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)
Dans une autre pièce de Rotrou, Saint Genest (II, 2 ou 3), la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:
Je foule autant de cœurs que je marche de pas.
Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, particulièrement dans sa tragédie de Venceslas:
Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.
(II, 2.)
L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.
(III, 2.)
Je dérobe au sommeil, image de la mort,
Ce que je puis du temps...
Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
(IV, 4.)
Etc., etc.
C’est dans Venceslas (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de sa manche»:
Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!
Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile de Viau (1590-1626):
Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître
S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’Orbecce de Dumonin (1557-1586) (Dans Philarète Chasles, Études sur le seizième siècle, p. 178):
Orbecce fréricide, Orbecce méricide!
Tu seras péricide, ainsi que fillicide!
Et cet autre distique de Pierre Du Ryer (1606-1658), dans sa tragédie de Scévole:
Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,