ALBERT CIM
Bibliothécaire du Sous-Secrétariat d'État des Postes et Télégraphes
UNE
BIBLIOTHÈQUE
L'ART D'ACHETER LES LIVRES
DE LES CLASSER, DE LES CONSERVER
ET DE S'EN SERVIR
«… Nous aurons fait notre possible pour laisser un témoignage d'amour sincère et de culte vrai pour ce bien que nous ont légué l'intelligence et le travail de nos devanciers: Le Livre.»
(G. Mouravit, le Livre, p. IX.)
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1902
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Vingt exemplaires sur papier du Japon
numérotés 1 à 20
et vingt exemplaires sur papier de Hollande
numérotés 21 à 40
Tous parafés par l'Éditeur.
A LA MÉMOIRE
de mon cher et illustre maître
ÉMILE LITTRÉ
dont le grand Dictionnaire, monument élevé à la gloire de notre langue et de nos grands écrivains, atteste la puissante érudition et le culte des Lettres et de la France,
Ce livre, consacré à la connaissance et à l'amour du Livre, est dédié.
Albert Cim.
PRÉFACE
Ce n'est pas aux bibliographes de profession et aux savants que cet ouvrage s'adresse; c'est à tous ceux qui ont le goût des livres et veulent se rendre compte des éléments matériels du livre, en connaître la fabrication, les qualités physiques, les conditions d'achat, les meilleurs modes d'entretien et de classement; et aussi et surtout à ceux qui cherchent à tirer de leurs lectures le plus de profit et le plus de plaisir possible. C'est à la jeunesse spécialement qu'il est destiné, à la jeunesse studieuse et curieuse, qui sent s'éveiller en elle le passionnant amour des livres et des Lettres,—deux choses que je ne sépare pas.
J'ai pensé de préférence à ces fervents, mais humbles néophytes, que dame Fortune a oublié de favoriser, et qui ne peuvent consacrer que de menues sommes à l'accroissement et la mise en ordre de leurs modestes bibliothèques.
Sans dédaigner les papiers de choix et les reliures précieuses, les bijoux et trésors des Elzevier, des Plantin ou des Alde, les chefs-d'œuvre de Gravelot, d'Eisen ou de Moreau le Jeune, et tout en sachant fort bien que les belles éditions ne font que mieux apprécier les bons livres, nous estimerons ceux-ci principalement par leur contenu, nous les considérerons comme instruments de recherches et de travail, de distraction aussi, de perfectionnement intellectuel et moral surtout, non comme articles de luxe, motifs d'ornement et de parade.
Après un chapitre préliminaire, succinct avant-propos consacré à l'Amour des livres et de la lecture, nous abordons l'élément fondamental et essentiel du livre, le Papier, sa fabrication et ses diverses sortes; nous étudions ensuite le Format et l'Impression,—deux chapitres que nous aurions pu réunir en un seul, tant sont connexes les questions qu'ils traitent,—et enfin la Reliure.
Voilà le livre constitué.
Nous nous occupons alors de son Achat: quels livres faut-il acheter? Est-il nécessaire d'en posséder beaucoup? Vaut-il mieux s'adresser aux libraires qu'aux bouquinistes, à la «nouveauté» qu'à l'«occasion», à ce que les Allemands appellent l'«antiquariat»?
Nous examinons ensuite l'Aménagement de la bibliothèque, quels genres de meubles et de rayonnages conviennent le mieux pour le Rangement des livres, et quel doit être ce rangement. Puis viennent les divers systèmes de Classification et les principales sortes de Catalogues (alphabétique, méthodique, etc.) qu'on peut avoir besoin d'établir. Le chapitre dernier a pour objet l'Usage et l'Entretien des livres; il passe en revue les moyens de les préserver de la poussière, de l'humidité et des insectes, et de remédier aux accidents (déchirures et taches) qui les menacent; il enseigne à les défendre contre leurs nombreux ennemis: souris, rats, emprunteurs, collectionneurs de gravures, etc.; recherche quels sont les moments de la journée les plus favorables pour la lecture, quelle doit être l'hygiène du liseur, comment il convient de tenir un livre, de le manier, d'en couper les pages, etc., etc.
Le volume se termine par une liste des abréviations, locutions latines, termes géographiques latins, chiffres romains et signes typographiques usités en bibliographie; par un relevé des principaux ouvrages relatifs aux bibliothèques et à tout ce qui concerne le papier imprimé; enfin par un index alphabétique permettant de consulter le présent livre et de s'y référer comme on ferait d'un dictionnaire.
A nos observations propres, nous avons joint fréquemment des remarques, gloses ou anecdotes récoltées dans nos lectures. Il nous a semblé qu'il était bon, qu'il était essentiel, d'appuyer le plus possible nos renseignements ou nos avis de l'autorité de nos plus experts prédécesseurs. Mais «à Dieu ne plaise, dirons-nous avec l'un d'eux[1], que nous ayons jamais eu la pensée de nous enrichir sournoisement aux dépens d'autrui, et de venir ensuite colorer ce trop facile procédé, en répétant avec le sans-façon d'un vieil et naïf écrivain[2]: «Il doit peu vous importer, mon cher lecteur, d'où j'aye pris tout ce que j'ai dit dans mon livre, pourvu qu'il soit véritable et qu'il vous instruise». Nous avons toujours eu soin, au contraire, d'indiquer exactement nos références, autant par scrupule d'écrivain et par probité que par haine de l'à peu près et par prudence, afin que nos citations ou assertions pussent être contrôlées sur-le-champ et sans peine.
Le caractère élémentaire de cet ouvrage nous a obligé de nous restreindre à une seule nation, la nôtre, à la bibliographie française. Néanmoins, tout en laissant de côté les bibliothèques étrangères, nous avons eu fréquemment recours, ainsi qu'on le constatera, à l'Encyclopædia britannica, aux traités de Petzholdt et de Graesel, et, pour la classification décimale, à Melvil Dewey et à l'Office international de Bruxelles.
Nous savons qu'il est de mode en France, aujourd'hui plus que jamais, et de mode très ancienne, de toujours nous dénigrer nous-mêmes et de nous engouer d'autrui[3]. Nos généreux et naïfs enthousiasmes, nos emballements continuels pour quantité de romanciers russes, scandinaves ou italiens, déconcertent et font sourire les compatriotes de ces écrivains eux-mêmes, les lettrés de Pétersbourg, d'Upsal ou de Florence. De même en bibliographie: pendant que nous proclamons à tout vent et sans discussion la supériorité des méthodes étrangères sur les nôtres, l'étranger, plus équitable et, pour ainsi parler, plus Français que nous-mêmes, rend hommage et justice à nos efforts, s'approprie nos idées et met en pratique nos procédés[4]. Il y a là comme un singulier chassé-croisé.
Dans une étude d'opérations si différentes les unes des autres, au cours d'un travail aussi multiple et complexe que celui-ci, plus d'une erreur a inévitablement dû se glisser, plus d'une omission se commettre, et rien de plus facile que de trouver ici matière à critique. Nous ne saurions donc mieux conclure que par cette humble requête, empruntée à l'un de nos plus illustres devanciers, et adressée au lecteur: «De quoy (de ce travail) si tu me sçais gré, j'auray de quoy louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir au moins excuser mes fautes et celles de l'imprimeur[5]».
Albert CIM.
Paris, le 31 août 1901.
UNE BIBLIOTHÈQUE
CHAPITRE I[6]
L'AMOUR DES LIVRES ET DE LA LECTURE
Le livre d'autrefois et le livre d'aujourd'hui.—Concurrence faite au livre par le journal;—par les sports.—Le livre, «la passion des honnêtes gens».—Résumé historique et succincte anthologie de l'amour des livres et de l'amour des Lettres.—Attraits extérieurs du livre: leur importance.—On ne lit bien qu'un livre qui vous appartient.—Dangers des livres empruntés.—Faut-il en prêter?—Opinions diverses sur les «prêteurs» et les «non-prêteurs».—«Garder un livre, ce n'est pas voler.»
Le livre, qui était autrefois le privilège presque exclusif de quelques grands seigneurs, de fastueux surintendants ou cossus prébendiers,—des Grolier, des de Thou, des Letellier, des Colbert, Huet, Soubise, La Vallière, Paulmy, etc.,—est aujourd'hui, et depuis plus d'un siècle, affranchi de ce pseudo-monopole, et tombé, pour ainsi dire, dans le domaine public. De plus en plus, surtout depuis une trentaine d'années, nous le voyons se multiplier et se répandre, se vulgariser,—dans l'une et l'autre acception. Il obéit à la règle commune, à la loi rigoureuse et fatale qui veut que la quantité ne s'obtienne jamais qu'au détriment de la qualité.
D'une façon générale, et comme il ressortira de l'ensemble de cette étude, le livre d'aujourd'hui est, pour la partie matérielle,—la seule dont nous nous occupions,—pour le dehors et la forme, moins bien fait et moins bon que le livre d'autrefois; et c'est surtout aux procédés de fabrication actuelle du papier, à la mauvaise qualité de celui-ci, qu'est due cette infériorité, incontestable à notre avis.
Qu'on veuille bien voir, dans ce que nous disons là, moins une critique ou une plainte, qu'une simple remarque, une impartiale et platonique constatation.
L'absolu n'existe pas dans les choses humaines; toutes ont du pour et du contre. Si le livre moderne est moins bien conditionné que le livre ancien, il coûte aussi moins cher; au lieu d'être réservé à une élite, il est accessible aux plus humbles et aux plus pauvres, il profite à tout le monde. Et puis n'y a-t-il pas encore de temps à autre, chez quelques rares éditeurs, de très artistiques publications, tirées sur papier à la cuve et de confection spéciale, des livres dignes des grands imprimeurs d'autrefois, des Alde, des Estienne, des Elzevier, des Plantin, des Didot; dignes aussi des Jean Cousin, des Sébastien Leclerc, des Gravelot, des Eisen et des Moreau, ces glorieux maîtres du burin?
Si peu coûteux que soit le livre, si démocratisé qu'il soit à présent, il a d'ailleurs trouvé dans le journal un concurrent encore à plus bas prix, encore plus abordable et plus pénétrant, plus démocratique que lui. Il n'en demeure et n'en demeurera toujours pas moins le véritable gardien de l'intelligence, de l'expérience, de la mémoire de ceux qui nous ont précédés sur terre; il conservera toujours son titre de «Trésor des remèdes de l'âme», que lui a donné un roi d'Égypte[7], voilà plus de trois mille ans.
Le journal a sur le livre le désavantage d'être fait trop vite, forcément,—et ce qu'on fait vite, forcément encore et inévitablement, manque de soin et de maturité[8]; de ne parler presque exclusivement que de choses éphémères et d'une importance relative; de ne posséder enfin ni le format, ni la commodité et l'élégance du livre.
La vraie lecture, c'est celle du livre. «La lecture des journaux, a dit, avec un dépit peu justifié d'ailleurs, un journaliste qui était en même temps un très brillant styliste[9], la lecture des journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles, qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué l'architecture, comme l'artillerie a tué le courage et la force musculaire.»
Je ne crois pas à la justesse de cette assertion ou de cette prédiction; je ne crois pas que «le journal tue le livre»; tous deux plutôt s'aident à vivre, se complètent l'un l'autre, se fortifient réciproquement.
Quant aux sports, aux nombreux sports que la fin du siècle dernier a vus éclore, et dont la plupart nous viennent de la race anglo-saxonne: cricket et croquet, lawn-tennis, football, polo, golf, rallye-paper, yachting, racing, etc., et surtout au cyclisme et à l'automobilisme, si en vogue à l'heure présente, il est certain qu'ils ont porté à la lecture, à celle du livre aussi bien que du journal, un préjudice sensible, et qu'actuellement ils détiennent ce que, dans leur langue spéciale, on nomme le record. Mais n'ayez crainte: la lecture aura toujours ses fidèles et ses fervents; il y aura toujours des jeunes gens pour qui elle sera la plus puissante distraction, l'attraction enchanteresse et souveraine; elle offrira toujours et à tous, même, dans certains cas, aux plus ardents sportsmen, «le moyen d'échanger des heures d'ennui contre des heures délicieuses[10]»; et le livre restera toujours ce qu'il n'a jamais cessé d'être, même aux époques les plus remuantes et les plus troublées, «la passion des honnêtes gens[11]».
*
* *
Je voudrais, dans ce premier chapitre, au début de mon travail, rappeler ce qui a été dit de plus vrai, de plus piquant ou de plus éloquent sur le goût des livres et sur les plaisirs et les avantages que procure la lecture: je ne saurais, il me semble, présenter de meilleurs prolégomènes que cette anthologie. Pourquoi risquer de répéter en mauvais termes ce qui a été magistralement exprimé avant nous? Mais le choix de ces pensées serait considérable, immense, et il faut se borner. Beaucoup d'entre elles trouveront d'ailleurs leur place dans l'un ou l'autre des chapitres suivants. En voici quelques-unes cependant, des plus saillantes, et dont l'ensemble formera comme un résumé chronologique de la question qui nous occupe, une très succincte monographie de l'histoire de l'amour des livres et de l'amour des Lettres[12].
Parmi les écrivains de l'antiquité, Cicéron, Horace, Sénèque, les deux Pline, Plutarque, Varron, Aulu-Gelle, Lucien, sont ceux qui ont le mieux célébré ou goûté les charmes féconds de la lecture et de l'étude.
Tous les collégiens ont traduit le célèbre apophtegme, tant et tant de fois cité: «Les Lettres sont l'aliment de la jeunesse et la joie de la vieillesse; elles donnent de l'éclat à la prospérité, offrent un refuge et une consolation à l'adversité; elles récréent sous le toit domestique, sans embarrasser ailleurs; la nuit elles veillent avec nous; elles nous tiennent compagnie dans nos voyages et à la campagne[13]».
«Le loisir sans les Lettres est une mort, écrit Sénèque: c'est la sépulture d'un homme vivant[14].»
«Réfugie-toi dans l'étude, dit-il ailleurs, tu échapperas à tous les dégoûts de l'existence[15].»
Pline le Jeune, qui déclarait avec une si charmante bonne grâce que «c'est tout un, ou peu s'en faut, d'aimer l'étude et d'aimer Pline[16],» nous a laissé, dans ses exquises lettres, et notamment dans celle qu'il consacre aux écrits de son oncle le naturaliste, quantité de sages préceptes sur la façon de lire et de profiter de ses lectures. C'est Pline l'Ancien qui avait coutume de dire ce mot, tant de fois répété: «Il n'y a si mauvais livre où l'on ne puisse trouver quelque chose d'utile[17]».
Plutarque, ce «si parfait et excellent juge des actions humaines[18]», nous avertit que «le plus grand avantage que nous tirions du bienfaisant commerce des Muses, c'est de vaincre et d'adoucir notre naturel par l'instruction et par les Lettres, et de comprendre qu'il faut aimer la modération et bannir de nous tout excès[19]».
«Il y a deux avantages qu'on peut retirer du commerce avec les anciens: l'un est de s'exprimer avec élégance, l'autre d'apprendre à faire le bien par l'imitation des meilleurs modèles, et à éviter le mal,» dit de son côté Lucien de Samosate, dans sa virulente satire Contre un ignorant bibliomane[20].
A l'entrée du moyen âge, l'historien des Francs, Grégoire de Tours, lance ce significatif anathème: «Malheur à nos jours, parce que l'étude des Lettres périt au milieu de nous[21]».
Mais l'étude et les Lettres ne tardent pas à trouver un asile dans les monastères, et il n'est pas d'abbaye qui ne se pique de posséder sa bibliothèque[22], de l'accroître et de l'enrichir. C'était, en effet, une honte pour un couvent de n'avoir pas de livres: «Monastère sans livres, place de guerre sans vivres,» déclare un proverbe de ce temps: Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario. Plusieurs règles conventuelles, celle de saint Benoît particulièrement, prescrivent l'enseignement et la pratique de la calligraphie et ordonnent la transcription des manuscrits[23].
A desenor muert à bon droit
Qui n'aime livre ne ne croit:
Celui-là meurt à bon droit déshonoré, qui n'aime livre ni ne croit, proclame le Roman de Renart[24].
L'évêque de Durham, Richard de Bury, fondateur de la bibliothèque d'Oxford, écrit, vers 1340, un petit traité latin de l'amour et du choix des livres, Philobiblion, Tractatus pulcherrimus de amore librorum[25], «qui est peut-être, depuis le moyen âge, le plus ancien livre de bibliomanie que l'on connaisse[26]». «Les livres, dit le judicieux évêque[27], ce sont des maîtres qui nous instruisent sans verges et sans férule, sans cris et sans colère, sans costume (d'apparat) et sans argent. Si on les approche, on ne les trouve point endormis; si on les interroge, ils ne dissimulent point leurs idées; si l'on se trompe, ils ne murmurent pas, si l'on commet une bévue, ils ne connaissent point la moquerie.» Et, s'autorisant de Moïse, de Salomon et de saint Luc, il nous exhorte «à acheter les livres de bon cœur et à ne les vendre qu'avec répugnance[28]», il nous recommande instamment de les manier avec respect et de les conserver avec soin[29].
Les livres ont aussi trouvé à cette époque, dans le grand poète Pétrarque, un enthousiaste apologiste; il a notamment publié à leur louange différents petits traités: De l'abondance des livres, De la réputation des écrivains, etc., qu'on aime encore à lire et à méditer. Pétrarque s'est d'ailleurs acquis, par son zèle à exhumer et à transcrire de nombreux manuscrits d'auteurs anciens (Sophocle, Aristophane, Cicéron, etc.), la reconnaissance de la postérité[30].
Le cardinal Bessarion, mort à Ravenne en 1472, qui, à deux reprises, faillit être élu pape et fut un des plus féconds écrivains et l'un des plus fervents bibliophiles de son époque, nous a conté, dans sa célèbre lettre de 1468 au doge et au sénat de Venise, les débuts de sa passion et en a décrit toute l'ardeur. «Dès ma plus tendre enfance, tous mes goûts, toutes mes pensées, tous mes soins n'ont eu d'autre but que de me procurer des livres pour en former une bibliothèque assortie. Aussi, dès mon jeune âge, non seulement j'en copiois beaucoup, mais toutes les petites épargnes que je pouvois mettre de côté par une grande économie, je les employois sur-le-champ à acheter des livres; et, en effet, je croyois ne pouvoir acquérir ni d'ameublement plus beau, plus digne de moi, ni de trésor plus utile et plus précieux. Ces livres, dépositaires des langues, pleins des modèles de l'antiquité, consacrés aux mœurs, aux lois, à la religion, sont toujours avec nous, nous entretiennent et nous parlent; ils nous instruisent, nous forment, nous consolent; ils nous rappellent les choses les plus éloignées de notre mémoire, nous les rendent présentes, les mettent sous nos yeux. En un mot, telle est leur puissance, telle est leur dignité, leur majesté, leur influence, que, s'il n'y avait pas de livres, nous serions tous ignorans et grossiers; nous n'aurions ni la moindre trace des choses passées, ni aucun exemple, ni la moindre notion des choses divines et humaines. Le même tombeau qui couvre les corps aurait englouti les noms célèbres[31].» C'est par cette lettre que le savant cardinal faisait don de ses précieuses collections de manuscrits «à la vénérable bibliothèque Saint-Marc», dont elles sont encore aujourd'hui une des principales richesses.
Les livres,
Ces bons hostes muets qui ne fâchent jamais,
comme les qualifie Ronsard[32], ont aussi fait les délices de Montaigne. C'était dans sa «librairie», au troisième étage de sa tour, qu'il passait «la plus part des jours de sa vie et la plus part des heures du jour[33]»: et chaque page de ses Essais porte l'empreinte de Plutarque ou d'Ovide, d'Horace ou de Virgile, est tout imbue de la savoureuse moelle des anciens. «Le commerce (c'est-à-dire la fréquentation et l'usage) des livres, écrit-il[34], est bien plus sûr et plus à nous (que celui des hommes et des femmes)… Il costoye tout mon cours, et m'assiste par tout; il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des compaignies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d'une imagination opportune, il n'est que de recourir aux livres; ils me destournent facilement à eulx, et me la desrobbent… Il ne se peult dire combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain voyage; et plainds extremement les hommes d'entendement qui l'ont à dire» (qui en sont privés).
Le goût des livres et l'amour de la lecture se répandent davantage encore sous le règne de Louis XIV, bien que, par lui-même et en dépit de la réputation que l'histoire lui a faite, ce souverain n'ait guère donné de preuves directes de cet amour ni de ce goût.
«A quoi cela vous sert-il de lire? demandait-il un jour au duc de Vivonne, qui était renommé pour sa belle mine et ses fraîches couleurs.
—La lecture fait à l'esprit, Sire, ce que vos perdrix font à mes joues,» lui répliqua le duc[35].
Gui Patin, le caustique érudit, adversaire acharné du «gazetier» Renaudot et de l'antimoine, écrivait en 1645 à son ami Spon qu'il trouvait dans l'étude un si puissant attrait, de tels charmes, que, «si le roy Salomon avec la reine de Saba faisoient icy leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si j'en quitterois mes livres[36]».
En maint endroit de ses lettres, Mme de Sévigné prône de même les vifs et fructueux plaisirs que procure la lecture. «Aimer à lire… la jolie, l'heureuse disposition! On est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes[37]!» «Qu'on est heureux d'aimer à lire[38]!» «Je plains ceux qui n'aiment point à lire[39].» «Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas[40]!» «Pour Pauline (sa petite-fille), cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais, que de ne point aimer à lire[41].» «Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline pour les romans, écrit-elle encore à sa fille… Tout est sain aux sains, comme vous dites… Ce qui est essentiel, c'est d'avoir l'esprit bien fait[42].»
C'est à peu près ce que dira plus tard Diderot[43]: «Il n'y a point de bons livres pour un sot; il n'y en a peut-être pas un mauvais pour un homme de sens».
«Heureux ceux qui aiment à lire!» répète aussi Fénelon dans son Télémaque[44].
«L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé,» déclare Montesquieu[45]; et il revient fréquemment sur les inappréciables avantages de la lecture et de l'étude. «L'amour de l'étude est presque en nous la seule passion éternelle; toutes les autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine qui nous les donne s'approche de sa ruine… Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges: la vie est si courte que l'on doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous[46].» Et, dans ses admirables Pensées, il note avec mélancolie, mais non sans une communicative émotion et sans grandeur: «Mes lectures m'ont affaibli les yeux; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais[47]».
Le chancelier Daguesseau, lisant un poème grec avec le savant Boivin, eut un mot charmant pour exprimer le plaisir qu'il éprouvait: «Hâtons-nous! si nous allions mourir avant d'avoir achevé[48]!»
A Vauvenargues, qui a dit qu'«on ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les Lettres[49]», Voltaire écrivait un jour: «Puissent les Belles-Lettres vous consoler! Elles sont, en effet, le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur[50].»
«Quelque chose qu'il arrive, aimez toujours les Lettres, écrit encore Voltaire[51]. J'ai soixante-dix ans, et j'éprouve que ce sont de bonnes amies; elles sont comme l'argent comptant, elles ne manquent jamais au besoin.»
Sur l'influence et la puissance des livres, Voltaire, dans sa merveilleuse Correspondance, comme dans son Dictionnaire philosophique et ailleurs, ne tarit pas. «Songez que tout l'univers connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. Toute l'Afrique, jusqu'à l'Éthiopie et la Nigritie, obéit au livre de l'Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l'Évangile. La Chine est régie par le livre moral de Confucius, une grande partie de l'Inde par le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les livres d'un des Zoroastres. Si vous avez un procès, votre bien, votre honneur, votre vie même dépend de l'interprétation d'un livre que vous ne lisez jamais… Qui mène le genre humain dans les pays policés? ceux qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni Boerhaave, ni Sydenham; mais vous mettez votre corps entre les mains de ceux qui les ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés pour lire la Bible[52].»
«Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d'importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous n'êtes gouvernés que par des livres? savez-vous que l'ordonnance civile, le code militaire et l'Évangile sont des livres dont vous dépendez continuellement[53]?»
«Il faut vivre avec les vivants.—Cela n'est pas vrai: il faut vivre avec les morts» (c'est-à-dire avec ses livres), déclare Chamfort[54].
«Les Lettres sont un secours du ciel, écrit Bernardin de Saint-Pierre[55]. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l'univers, que l'homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent: c'est un feu divin… Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l'infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami.»
«Celui qui aime un livre, dit de son côté le géomètre et théologien anglais Isaac Barrow[56], ne manquera jamais d'un ami fidèle, d'un sage conseiller, d'un joyeux compagnon, d'un consolateur efficace. Celui qui étudie, qui lit, qui pense, peut se divertir innocemment et s'amuser gaiement, quelque temps qu'il fasse, en quelque situation qu'il se trouve.»
Gray, le chantre du Cimetière de campagne, prétendait que «rester nonchalamment étendu sur un sofa et lire des romans nouveaux donnait une assez bonne idée des joies du paradis[57]».
Goldsmith, l'auteur du Vicaire de Wakefield, affirme, par la bouche d'un de ses personnages, que «la littérature est un sujet qui lui fait toujours oublier ses misères[58]».
Et l'historien Gibbon, qui avait puisé dès l'enfance, auprès d'une de ses tantes, un irrésistible amour de la lecture, disait plus tard «qu'il n'échangerait pas cette passion pour les trésors de l'Inde[59]».
Au XIXe siècle, voici, parmi les fervents des livres et des Lettres, Paul-Louis Courier, qui, tout jeune, écrivait à sa mère: «Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nombre de fois, et par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide[60].»
Joubert s'écrie qu'«il n'est rien de plus beau qu'un beau livre[61]». «Ce sont les livres, dit-il encore, qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs[62].»
«Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, dit Joseph de Maistre[63], la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent d'une grande réputation[64].»
Et n'est-elle pas émouvante et belle entre toutes, cette apostrophe de Jules Janin: «O mes livres! mes économies et mes amours! une fête à mon foyer, un repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage!… et puis, quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur[65]».
Édouard Laboulaye a fort bien décrit aussi les secours que nous offrent les livres et la lecture: «La lecture n'est pas la science universelle, ce n'est pas non plus la sagesse universelle; mais un homme qui a pris l'habitude de lire peut toujours consulter sur chaque question donnée une expérience plus grande que la sienne, et une expérience désintéressée… Le livre est donc l'expérience du passé. C'est mieux encore: un livre est quelque chose de vivant, c'est une âme qui revit en quelque sorte, et qui nous répond chaque fois que nous voulons l'interroger… Où donc trouver des amis véritables? Dans les livres. Là sont des gens qui ont souffert et qui ont raconté ce qu'ils ont souffert, des amis qui ont vécu souvent plusieurs siècles avant nous, mais qui nous consolent, parce qu'ils viennent mêler leurs souffrances à la nôtre[66]…»
«L'art»—c'est-à-dire l'amour du Beau et du Vrai, l'étude et le culte des Lettres—«est ce qui nous console le mieux de vivre», disait Théophile Gautier[67].
Et notre grand historien littéraire Sainte-Beuve: «Ne pas avoir le sentiment des Lettres[68], cela, chez les anciens, voulait dire ne pas avoir le sentiment de la vertu, de la gloire, de la grâce, de la beauté, en un mot de tout ce qu'il y a de véritablement divin sur la terre: que ce soit là encore notre symbole[69]». «Heureux, écrit-il encore dans une de ses plus exquises Causeries du lundi[70], heureux ceux qui lisent, qui relisent, ceux qui peuvent obéir à leur libre inclination dans leurs lectures! Il vient une saison, dans la vie, où, tous les voyages étant faits, toutes les expériences achevées, on n'a pas de plus vives jouissances que d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoir les gens qu'on aime: pures délices du cœur et du goût dans la maturité… Le goût est fait alors, il est formé et définitif; le bon sens chez nous, s'il doit venir, est consommé. On n'a plus le temps d'essayer ni l'envie de sortir à la découverte. On s'en tient à ses amis, à ceux qu'un long commerce a éprouvés. Vieux vin, vieux livres, vieux amis. On se dit comme Voltaire dans ces vers délicieux[71]:
Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace!
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J'ai vécu plus que toi: mes vers dureront moins;
Mais, au bord du tombeau, je mettrai tous mes soins
A suivre les leçons de ta philosophie,
A mépriser la mort en savourant la vie,
A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
«Enfin, que ce soit Horace ou tout autre, quel que soit l'auteur qu'on préfère et qui nous rende nos propres pensées en toute richesse et maturité, on va demander alors à quelqu'un de ces bons et antiques esprits un entretien de tous les instants, une amitié qui ne trompe pas, qui ne saurait nous manquer, et cette impression habituelle de sérénité et d'aménité qui nous réconcilie, nous en avons souvent besoin, avec les hommes et avec nous-même.»
Dans son autobiographie, Ma vocation[72], Ferdinand Fabre, un romancier dont le talent d'observateur et d'écrivain méritait plus de gloire et de succès, glisse cet aveu: «Les livres m'ont toujours fort troublé; dès mon enfance… j'ai eu pour les livres je ne sais quel respect profond, quelle attention émue. Je me suis dit souvent depuis: «C'est dans les livres que l'homme a caché ce qu'il a de plus noble, de plus haut, de plus vertueux, de plus vaillant…», et mille fois j'ai baisé avec amour les pages de mes Confessions de saint Augustin ou de mon Imitation de Jésus-Christ.»
L'historien et critique d'art Charles Blanc fait la remarque suivante[73]: «J'ai toujours pensé, et j'ai vérifié quelquefois, que l'on peut se faire une idée juste du caractère et de l'esprit d'un homme qu'on n'a jamais vu rien qu'en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es[74]. Avant même d'avoir lu les titres des ouvrages rangés dans les armoires de ce personnage que l'on ne connaît point et qui vous fait attendre dans son cabinet, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur ses reliures pour savoir s'il a le sentiment de l'ordre, s'il a du tact, s'il a du goût, s'il est vraiment possédé de l'amour des livres ou s'il n'en a que l'ostentation, s'il est enfin de ceux qui ont une bibliothèque seulement pour la montre, de ceux à qui M. de Paulmy[75] proposait cette inscription à mettre sur leurs livres: Multi vocati, pauci lecti, beaucoup d'appelés, peu de lus.»
«Quoi de plus désirable que la passion des vieux livres? écrit Hippolyte Rigault[76]. Non des rares et des coûteux: celle-là, c'est le privilège des riches et des enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion factice et toute de vanité, une manière de donner à des millions un air intellectuel, chez les faux bibliophiles… L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes: aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu… On compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un par un sur de modestes rayons; ils seront aimés, choyés, dorlotés malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie.»
Le spirituel chroniqueur et humoriste bibliophile Jules Richard nous fait cette confession[77]: «Après avoir profité de tous les biens de ce monde dans la juste mesure de mes moyens et de mes forces, je puis, sans hypocrisie, constater ici que, de toutes les jouissances, celles qui proviennent de l'amour des livres sont, sinon les plus vives, tout au moins les plus facilement et les plus longtemps renouvelables. Au jeu, on ne gagne pas toujours; avec les femmes, la vieillesse arrive avant la satiété. Il y a bien aussi la table! Mais quand on a bu et mangé pendant deux heures, il faut s'arrêter. La pêche! la chasse! dira-t-on.—Pour la pêche, il faut de la patience et… du poisson; pour la chasse, il faut des jambes et du gibier. Pour le livre, il ne faut que le livre.»—Et des yeux, des yeux pas trop fatigués, est-il séant d'ajouter.
Mais nul n'a parlé des livres avec plus de cœur et de communicatif sentiment, de haute raison et de compétence qu'un écrivain mort il y a quelques années, à peu près inconnu, Gustave Mouravit, l'auteur de le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, Essai de critique, d'histoire et de philosophie morale sur l'amour des livres.[78] Voici quelques extraits de cet excellent ouvrage, auquel nous aurons souvent recours: «… Malheur à qui n'aime pas à lire, c'est-à-dire à se perfectionner lui-même, à puiser dans ce merveilleux océan, formé de la fusion de tant de génies divers, les éléments de sa propre vie, de sa dignité, de son bonheur[79]». «… Ce mot de bibliophilie n'est pas de création récente. Nous l'avons trouvé inscrit pour la première fois sur le titre d'un intéressant petit livre, première œuvre bibliographique du savant et judicieux Salden (sous le pseudonyme de Christianus Liberius Germanus): Bibliophilia, sive de scribendis, legendis et æstimandis libris exercitatio parænetica (Utrecht, 1681, in-16). Qu'on veuille bien accorder quelque attention à l'énoncé de ce titre, car il renferme la véritable et complète explication de ce qu'on entendait alors et de ce qu'on doit réellement entendre par ce mot de bibliophilie. La bibliophilie vraie, en effet, ne sépare pas l'œuvre du livre[80].» «… Il faut donc que la connaissance des livres et le culte des Lettres se donnent la main, qu'ils s'unissent dans un embrassement qui les honorera, les élèvera[81].» «… Les livres, les seuls amis que le temps ne nous enlève pas[82].» «… O chers livres! vous qui avez banni du monde l'ignorance et la grossièreté; vous dont «telle est la puissance, telle la dignité, telle l'influence, que si vous n'étiez point, il n'y aurait parmi nous ni trace des choses passées, ni la moindre notion des choses divines et humaines[83],» ils sont bien antiques, vos titres à l'amour et à la reconnaissance des hommes, «car à la tête de tous les peuples, il y a un livre, et un livre à la tête de toutes les grandes civilisations[84][85].»
Et pour clore cette très sommaire et déjà longue revue[86], nous rappellerons la célèbre péroraison de l'article de Silvestre de Sacy sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure, cette émouvante oraison funèbre tant de fois citée[87], et qui est comme la «Tristesse d'Olympio» du bibliophile; nous ne saurions mieux terminer:
«Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure n'existera donc plus! Ces livres qu'ils avaient rassemblés avec amour vont se partager entre mille mains étrangères et sortir de ce petit cabinet où ils étaient gardés avec un soin si tendre! D'autres bibliothèques s'en enrichiront pour être dispersées à leur tour. Triste sort des choses humaines! O mes chers livres! Un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime tant! Il me semble que par un si long et si doux commerce ils sont devenus comme une portion de mon âme! Mais quoi? Rien n'est stable en ce monde, et c'est notre faute si nous n'avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l'immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[88].»
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Bien que nous n'ayons pas en vue ici les livres d'art et de luxe, nous ne méconnaissons pas le très puissant attrait et toute l'importance que possède, pour le simple usage même, pour la lecture ou l'étude, l'extérieur du livre: un format commode, ni trop grand, ni trop petit; un caractère d'impression suffisamment gros, que l'œil perçoive aisément et suive sans fatigue; un papier de bonne qualité, dont la blancheur ne miroite pas et n'éblouisse pas le regard; enfin une correction de texte irréprochable. Volontiers nous nous écrierons avec Chevillier, un des anciens historiens de l'imprimerie:
«O dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros et menus, avec une bonne encre indestructible?… Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait[89].»
Donc, sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes et en nous maintenant strictement dans notre programme, nous reconnaîtrons avec Mouravit «que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon Rollin: «Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit, et, par cet attrait innocent, invite à l'étude.» Tous ceux qui aiment les livres comprendront cela[90].»
Écoutez encore cette ingénieuse et concluante comparaison, où le livre mal imprimé et défectueux est assimilé au lecteur qui hésite, ânonne, se reprend et se fourvoie sans cesse:
«Qu'un lecteur malhabile entreprenne de vous lire une belle œuvre: si ses hésitations, ses intonations fausses, la rudesse de son organe, la gaucherie de son interprétation, brisent constamment vos efforts pour être attentif, et émoussent en vous, si l'on peut dire, le sentiment de la lecture, le plaisir que vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas un supplice? et quel profit rapporterez-vous de ce labeur? Ainsi en est-il d'un livre où les incorrections, l'imperfection du tirage, le peu d'élégance ou l'usure des caractères offensent le regard, lassent la patience et mettent à chaque instant le lecteur en défiance de l'exactitude du texte qu'il a sous les yeux. Avec quel plaisir, au contraire,—plaisir intime et charmant,—l'intelligence se laisse aller à suivre ces élégantes petites avenues, si gracieuses, si bien alignées, où le spectacle qui se déroule le long du chemin apparaît mille fois plus attrayant et sympathique; avec quelle jouissance l'homme sérieux dévore ce volume, où l'exactitude scrupuleuse de la correction, l'égalité parfaite du tirage, le choix intelligent et délicat d'un type approprié à la nature de l'œuvre, viennent s'ajouter à la beauté des caractères, aux harmonieuses proportions du format et de la justification[91]!»
Ainsi, autant que possible, ne composez votre bibliothèque que de livres remplissant les conditions précédemment énumérées: format pratique, impression convenable, bon papier, texte correct.
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Un autre principe, un axiome plutôt, que je tiens à rappeler tout d'abord, c'est celui-ci: on ne lit bien, on ne savoure convenablement et complètement un livre que s'il vous appartient, qu'à condition d'en être l'unique et absolu propriétaire.
J'ajouterai même volontiers que, pour le bien goûter et le savourer, ce livre, il n'est pas mauvais de l'avoir acheté de ses deniers et payé de sa poche.
Le bon et regretté Léon de la Brière, historien de Mme de Sévigné et commentateur de Montaigne, a même prétendu quelque part[92] que les Français «ne lisent jamais les livres qu'on leur donne», et «lisent rarement ceux qu'ils achètent». Il y a sans doute là un peu d'exagération; mais l'idée, le principe que nous venons d'émettre, se retrouve dans cette boutade.
Donc, pas de livres empruntés, pas de volumes de cabinet de lecture surtout: c'est non seulement la bibliophilie qui s'y oppose, mais l'hygiène: après de nombreuses expériences faites il y a quelques années par MM. les docteurs du Cazal et Catrin, ces deux savants ont nettement démontré que les livres sont de véritables véhicules des germes des maladies contagieuses, de la diphtérie, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde notamment[93].
Que les livres dont vous vous servez soient donc à vous. Évidemment il ne faudrait pas pousser cette règle trop loin, jusqu'à refuser, par exemple, comme Larcher, le traducteur d'Hérodote, de consulter un volume des plus rares, parce que ce volume ne vous appartient pas[94]; je parle ici, non des ouvrages de référence accidentelle et momentanée, mais de ceux qu'on lit entièrement et qui méritent d'être relus.
Et ces livres, vos livres, les prêterez-vous? Cette question du prêt des livres est une de celles qui ont le plus préoccupé les bibliographes, une de celles qui s'imposent et qu'il faut tout d'abord trancher.
On connaît la devise ou l'ex-libris du célèbre amateur Jean (Ioannes) Grolier (1479-1565). D'un côté de ses livres, sur l'un des plats, il faisait graver: Io. Grolierii et amicorum, et sur l'autre: Portio mea, Domine, sit in terra viventium[95]. Un autre bibliophile de la même époque, Thomas Maïoli, inscrivait de même sur ses livres: Tho. Maïoli et amicorum; mais, remarque M. Henri Bouchot[96], il corrigeait parfois «d'une devise sceptique l'élan de son amitié: Ingratis servire nephas[97], ce qui pourrait bien être le cri d'un propriétaire de livres trompé par les emprunteurs». Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale: «Francisci Rabelæsi, medici, καὶ τῶν αὐτοῦ φίλων[98].» D'autres savants ou amateurs, Bathis, de Bruxelles, Marc Laurin, de Bruges, ont, le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis[99]. On cite encore un illustre collectionneur et érudit du XVIIe siècle, Michel Bégon, qui pratiquait la même largesse, et qui, comme son bibliothécaire lui remontrait un jour qu'avec ce système il s'exposait à perdre beaucoup de livres, lui répliqua: «J'aime encore mieux perdre mes livres que de paraître me défier d'un honnête homme[100]».
De nos jours, le sénateur Victor Schoelcher avait adopté cet ex-libris, bien autrement libéral que celui de Grolier: «Pour tous et pour moi[101]». En vrai et magnanime philanthrope, il commençait la charité par autrui, par tout le monde, et se servait le dernier.
Un collectionneur du XVIIIe siècle, Randon de Boisset, désirant concilier sa jalouse passion de bibliophile et ses sentiments d'obligeance, s'avisa de se créer deux bibliothèques: l'une pour lui seul, composée d'éditions princeps et d'exemplaires rares; l'autre, de volumes ordinaires ou de doubles, qu'il prêtait volontiers[102].
Au lieu de deux bibliothèques, le richissime bibliomane anglais Richard Heber (1773-1833) conseille d'en avoir trois, composées des mêmes livres: l'une pour la parade et la montre, l'autre pour son usage personnel, la troisième pour les emprunteurs, «pour prêter à ses amis à ses risques et périls[103]». Mais tout le monde ne possède pas l'emplacement suffisant ni la fortune nécessaire pour s'offrir le luxe de trois, voire de deux bibliothèques, renfermant les mêmes ouvrages en éditions différentes et diversement habillés.
Constantin, dans son petit manuel de Bibliothéconomie, est d'avis[104] qu'il ne faut blâmer ni ceux qui ne prêtent pas leurs livres, ni ceux qui les prêtent, et n'accuser ni les uns d'insouciance, ni les autres d'égoïsme.
D'accord avec le célèbre évêque d'Avranches Huet[105], M. Octave Uzanne soutient, au contraire, l'opinion, plus généralement adoptée, et plus rationnelle aussi et plus naturelle, il faut bien l'avouer, qu'un véritable bibliophile ne doit jamais laisser sortir ses livres de chez lui. Le chapitre qu'il a publié à ce sujet[106] est des plus caractéristiques et tout à fait convaincant: il mériterait d'être intégralement reproduit ici. Nous en donnerons du moins un extrait qui permettra de l'apprécier.
«Le bibliophile qui prête un volume s'en repent toujours; ce sont d'abord des craintes vagues, un sentiment curieux d'inquiétude, qui l'obsèdent, un agacement inconscient qui le tracasse; il sent qu'il lui manque quelque chose, et la place béante laissée par l'absent sur les rayons de sa bibliothèque le fait frémir furtivement. «Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres, dit sentencieusement un moraliste ancien; l'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.» Un livre prêté est en effet à moitié perdu; l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à sa vue, il en remet de jour en jour la restitution, et arrive, sans qu'il y songe, à se faire tacitement une morale à la Bilboquet: «Ce livre pourrait être à moi, il devrait être à moi, il est à moi». Au surplus, on ne se gêne guère avec les livres des autres, on en use sans façon; ce sont les mains humides, les cendres du cigare, la poudre de l'écritoire, que sais-je! Tout contribue à maculer les pages virginales[107].»
Comme exemple de l'inqualifiable incurie des emprunteurs de livres, on rapporte l'aventure survenue à André Chénier, aventure bien propre à décourager les bibliophiles prêteurs de leurs trésors.
André Chénier, qui avait une prédilection spéciale pour Malherbe, dont il a d'ailleurs commenté les vers, possédait une bonne édition de ce poète, un petit in-8 publié par Barbou en 1776, avec la notice et les notes de Meunier de Querlon. Un jour, un visiteur emprunta ce volume à Chénier, qui ne sut pas le défendre, n'osa pas refuser, et le livre ne lui revint que tout taché d'encre et dans le plus pitoyable état. Sur une des pages, la page 61, en regard de la plus grosse tache, Chénier écrivit alors (1781) ces lignes:
«J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un homme qui l'avait vu sur ma table, et me l'avait demandé instament (sic). Il vient de me le rendre en me faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne l'a pas lu. Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser son écritoire, peut-être pour me montrer que lui aussi il sait commenter et couvrir les marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardone (sic) et lui ôte à jamais l'envie de me demander des livres[108]!»
C'est le cas de rappeler le «mirlitonesque»[109] distique dont Charles Nodier, Guilbert de Pixérécourt, d'autres encore, se disputent la paternité[110]:
Tel est le triste sort de tout livre prêté,
Souvent il est perdu, toujours il est gâté;
et le fameux sixain de Guillaume Colletet, que, par une singulière erreur, provenant sans doute et uniquement de l'assonance, on attribue fréquemment à Condorcet[111]:
Chères délices de mon âme,
Gardez-vous bien de me quitter,
Quoiqu'on vienne vous emprunter!
Chacun de vous m'est une femme,
Qui peut se laisser voir sans blâme
Et ne se doit jamais prêter.
Disons donc, pour résumer la question, que les non-prêteurs ont pour eux trois bonnes raisons: le manque de soin et le manque de probité des emprunteurs, qui, lorsqu'ils ne détériorent pas les volumes, les gardent très longtemps, parfois même tout à fait: combien de gens estiment et ne se gênent même pas de déclarer tout haut que «garder un livre, prendre un livre, ce n'est pas voler[112]»!
Le troisième motif, capital et péremptoire, pour ne pas vous séparer de vos livres, c'est que vous en avez sans cesse besoin, et de tous, sans distinction et sans prévision possible. Tel mot entendu, telle bribe de conversation, tel article de journal, un incident ou événement quelconque vous oblige à consulter tel ou tel volume; et, remarquez bien cela, c'est toujours le volume absent qui vous fera défaut, toujours celui-là que vous voudriez feuilleter. Ayez-les donc toujours tous sous la main, prêts à répondre à votre appel.
«Que le diable emporte les emprunteurs de livres!» Voilà, il ne faut pas craindre de le reconnaître, la vraie devise, non seulement de tout amateur, mais de tout travailleur. C'est celle dont le peintre du Moustier, au dire de Tallemant des Réaux, avait décoré le «bas de ses livres», la plinthe de sa bibliothèque[113]. Tout travailleur, tout bon ouvrier a besoin de la totalité de ses outils et ne se sépare d'aucun. Ite ad vendentes! «Allez en acheter!» s'écriait Scaliger[114].
Acceptez donc, si bon vous semble, dirons-nous avec Jules Janin[115], la devise de Grolier et de Maïoli, étalez-la sur les plats de vos volumes, cela peut faire très bel effet et vous valoir de délectables louanges, mais, en pratique, suivez les conseils de Daniel du Moustier et de Scaliger: «N'en prêtez pas!»
CHAPITRE II
LE PAPIER
Importance du papier: élément essentiel du livre.—Tirages à part effectués pour les bibliophiles.—Historique, fabrication et consommation du papier.—Papiers anciens et papiers modernes;—à la forme et à la mécanique.—Papier collé, non collé, demi-collé.—Papier glacé, satiné.—Papier couché.—Inconvénients et dangers des papiers trop glacés et des papiers à fond rouge: «Ménagez vos yeux!»—Papiers de luxe: vergé, hollande, Whatman, vélin, chine, japon, parchemin.—Papiers divers: serpente, pelure, Joseph, etc.—Carton, bristol.—Mauvaise qualité de la plupart des papiers modernes.
Le papier est l'élément essentiel et fondamental du livre. De même qu'un homme doué d'une solide constitution, ayant «un bon fond», résistera mieux qu'un être chétif et débile aux assauts de la maladie et retardera d'autant l'inévitable triomphe de la mort, de même un livre imprimé sur papier de qualité irréprochable bravera bien mieux qu'un volume tiré sur mauvais papier les injures du temps et les incessantes menaces de destruction.
Aussi les bibliophiles ont-ils toujours attaché une importance capitale à la qualité du papier des ouvrages destinés à leurs collections. Les splendides reliures de Jean Grolier n'abritaient que des exemplaires de choix, des «exemplaires en papier fin et en grand papier, que les imprimeurs tiraient exprès pour lui[116]». «MM. de Thou» (notamment le célèbre historien Jacques-Auguste de Thou) «qui ont été si longtemps chez nous la gloire et l'ornement des belles-lettres, dit Vigneul-Marville[117], n'avaient pas seulement la noble passion de remplir leurs bibliothèques d'excellents livres, qu'ils faisaient rechercher par toute l'Europe; ils étaient encore très curieux que ces livres fussent parfaitement conditionnés. Quand il s'imprimait en France, et même dans les pays étrangers, quelque bon livre, ils en faisaient tirer deux ou trois exemplaires pour eux, sur de beaux et grands papiers qu'ils faisaient faire exprès, ou achetaient plusieurs exemplaires, dont ils choisissaient les plus belles feuilles, et en composaient un volume, le plus parfait qu'il était possible.»
Jules Janin, le duc d'Aumale et autres bibliophiles d'élite ont plus d'une fois suivi l'exemple des de Thou[118].
La reliure à part, c'est de la qualité du papier que dépend presque toujours le prix de vente d'un ouvrage non épuisé, non d'occasion, qui se trouve en librairie, comme on dit, et figure dans le catalogue d'un éditeur. Prenons, par exemple, la collection Jannet-Picard, portée sur le Catalogue de la librairie Flammarion, année 1896[119], et qui comprend les œuvres de Molière, de Rabelais, Villon, Regnier, Marot, etc. Le volume broché, papier ordinaire, de cette collection, coûte 1 franc; le volume broché, papier vergé, 2 francs; papier Whatman, 4 francs; papier de Chine, 15 francs.
De même pour la «Nouvelle Bibliothèque classique», fondée par l'éditeur Jouaust, et annoncée dans le même catalogue Flammarion[120]: un volume de cette collection sur papier ordinaire in-16 elzevierien est coté 3 francs; sur papier de Hollande, 5 francs; sur papier de Chine ou Whatman, 10 francs; sur grand papier (c'est-à-dire papier à grandes marges), chine ou Whatman, 30 francs.
L'édition des œuvres complètes d'Alfred de Musset (10 vol. format petit in-12) publiée par l'éditeur Lemerre est de même tarifée[121]: le volume sur papier vélin, 6 francs; sur hollande, 25 francs; sur chine et sur Whatman, 50 francs; sur japon, 75 francs.
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Le papier, qui tire son nom du mot latin papyrus, roseau très abondant en Égypte, et dont l'écorce, aisément détachée en larges et légères bandelettes, recevait l'écriture des anciens scribes, est d'origine très lointaine et inconnue. C'est ce qui faisait dire au roi Charles IX que le papier «semble nous avoir été transmis par un don spécial de Dieu[122]». Il a cela de particulier et d'admirable qu'étant le produit de substances presque sans valeur et souvent de matières de rebut, le résultat d'une trituration de loques et de chiffons, une fois façonné et imprimé, devenu livre ou journal, il acquiert une puissance sans pareille, une sorte de souveraineté universelle. Il modifie nos idées et nos croyances, transforme nos mœurs et nos lois, renverse ou restaure les États, décide de la paix et de la guerre: il gouverne le monde, pour ainsi dire; et il s'est tant multiplié de nos jours, on en fait une si grande et si envahissante consommation, que cette particularité est devenue une caractéristique de notre époque, qu'on a surnommé notre âge «l'âge du papier».
Autrefois le papier ne se fabriquait qu'avec des chiffons (coton, chanvre, lin); actuellement on en fabrique avec presque tout[123], avec de la paille, du foin, du son, du crottin de cheval «bien lavé[124]», de la mousse, des feuilles d'arbres, des fougères, de l'ortie, du sparte ou alfa (graminée très répandue en Algérie), mais surtout avec du bois (sapin, tremble, peuplier et tilleul)[125]. Sans l'encre d'imprimerie qu'il faudrait d'abord enlever, ce qui augmenterait considérablement les frais de fabrication, les vieux papiers (vieux journaux, livres de rebut, etc.) pourraient aussi servir à en confectionner du neuf: à cause de cette encre, le vieux papier ne peut faire que du carton ou des maculatures, papier de pâte grossière employé pour envelopper et emballer[126].
C'est la presse, ce sont les journaux, qui, par leur rapide et considérable extension durant la seconde moitié du XIXe siècle, ont stimulé la fabrication du papier et l'ont amenée aux prodigieux résultats que nous voyons: plus de 1 500 millions de kilogrammes fabriqués par année dans le monde entier; la France, à elle seule, en fabrique annuellement plus de 100 millions de kilogrammes[127]. On a calculé qu'un journal à grand tirage absorbe, à lui tout seul, une centaine d'arbres par numéro, et que, dans un demi-siècle, pas plus tard, toutes les forêts d'Europe auront été coupées à blanc et imprimées à fond[128].
Sans entrer dans tous les menus détails de la fabrication du papier, nous dirons, d'une façon générale, que les papiers faits avec des chiffons valent mieux,—c'est-à-dire offrent plus de solidité et de résistance, reçoivent mieux l'impression, sont plus «amoureux» de l'encre, et aussi sont moins susceptibles de s'altérer et de se jaunir,—que les papiers fabriqués avec du bois.
Il en résulte donc, et toujours d'une manière générale, que les livres d'autrefois,—les livres de condition moyenne, livres ordinaires et à bon marché: je laisse de côté, comme je l'ai dit au début, les ouvrages de luxe,—valent mieux, matériellement parlant, que les livres ordinaires et à bon marché d'aujourd'hui[129]. Nous aurons à nous souvenir de cette remarque lorsque nous traiterons de l'achat des livres.
Jadis les papiers ne se fabriquaient que dans des cuves, à la forme; actuellement, grâce à la machine à papier continu, inventée vers 1798 par un ouvrier d'Essonnes, Louis Robert[130], et maintes fois perfectionnée depuis, ce mode de fabrication est l'exception. Voici succinctement en quoi consistait et consiste encore, sauf quelques modifications de détails, la fabrication à la forme[131].
Après avoir lavé les chiffons, les avoir triturés et réduits en pâte dans des réservoirs ou cuves, on procède au blanchiment de cette pâte, ce qui s'effectue de diverses façons, entre autres, en mélangeant à la pâte un sel de chlore: le chlore a la propriété d'annihiler les couleurs et de rendre blancs tous les tissus, fils et fibres. Ce sel de chlore est l'hypochlorite de soude, dit, par abréviation et couramment, chlorure. On prend ensuite un châssis au fond garni de menus fils de laiton, de vergettes très rapprochées, nommées vergeures, et coupées perpendiculairement par d'autres fils de laiton plus espacés, appelés pontuseaux. Sur ce fond, cette sorte de toile métallique ou de tamis, entre les vergeures et les pontuseaux, est entrelacé un autre mince fil de laiton, affectant la forme d'un objet ou les initiales du fabricant,—une «marque de fabrique» destinée à apparaître au milieu de la feuille de papier: c'est le filigrane, qu'on appelle aussi la marque d'eau. Cette marque représentait autrefois soit un pot, soit une cloche, une couronne, un aigle, une grappe de raisin, l'écu de France, le monogramme de Jésus-Christ, IHS, etc., et c'est elle qui a donné son nom à ces divers formats de papier: pot, cloche, couronne, grand aigle, raisin, écu, jésus, etc.
Le châssis, la forme, ainsi préparée, est plongée dans la cuve et retirée pleine de pâte. Une sorte de couvercle, nommé couverte ou frisquette[132], recouvre la forme, qui n'a d'ailleurs que très peu de profondeur, et, en l'empêchant de se charger d'une trop grande quantité de pâte, règle l'épaisseur que l'on veut donner au papier. L'eau de cette pâte s'égoutte d'elle-même presque instantanément, par les intervalles des vergeures. La frisquette enlevée, l'ouvrier, qui tient la forme avec ses deux mains, par les deux bouts, la retourne alors prestement, la renverse sur un feutre ou flotre[133], où la couche de pâte, c'est-à-dire la feuille de papier, vient se déposer. Sur cette première feuille il applique un second feutre, sur lequel une seconde feuille de papier viendra de même s'étendre en quittant la forme, et que protégera de même un troisième feutre, etc.
Lorsque ces feuilles de feutre et de papier, ainsi intercalées et superposées, ont atteint une certaine hauteur, sont au nombre de 150 ou 200, on transporte en bloc cette pile, appelée porse, sous une presse hydraulique ou à main, et on les comprime pour en faire complètement sortir l'eau et hâter la dessiccation. On désintercale ensuite les feuilles, on met en tas d'un côté les feutres, de l'autre les feuilles de papier, qu'on replace de nouveau sous la presse et qu'on comprime encore, puis qu'on porte à l'étendage, qu'on fait sécher, jusqu'à ce qu'elles soient absolument solidifiées et fermes, maniables sans risques ni difficultés.
A propos de ces anciens papiers de fil, un écrivain anglais du XVIIe siècle, Thomas Fuller, a fait cette remarque, sans doute plus curieuse qu'exacte, que le papier participe du caractère de la nation qui le fabrique. Ainsi, dit-il, «le papier vénitien est élégant et fin; le papier français est léger, délié et mou; le papier hollandais, épais, corpulent, spongieux[134]».
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Aujourd'hui que les pâtes de bois, devenues les remplaçants, les succédanés des chiffons, sont les éléments les plus fréquemment employés dans la fabrication des papiers, on fait usage de procédés tout différents, et l'on obtient des papiers, non plus de dimensions restreintes et de formats déterminés d'avance (pot, couronne, raisin, jésus, etc.), mais des papiers continus, de longues bandes, qu'on met en rouleaux ou qu'on sectionne à volonté.
Ces pâtes de bois se préparent de deux façons, chimiquement ou mécaniquement[135].
Dans le premier cas, le bois, après avoir été scié et haché en menus morceaux, est renfermé sous pression dans des vases clos, et désagrégé, dissous par l'action d'agents chimiques, principalement du bisulfite de chaux. La pâte ainsi obtenue, dite cellulose au bisulfite, est préférable à la pâte mécanique, produite par l'usure de bûches de bois en contact avec l'eau et au moyen de meules de granit.
La pâte de bois, versée dans une cuve, s'écoule d'elle-même et s'étale sur une toile métallique sans fin (c'est-à-dire dont les deux extrémités sont jointes l'une à l'autre), sans cesse agitée d'un double mouvement,—mouvement en avant peu rapide, et mouvement latéral de brusque va-et-vient, de trépidation précipitée,—à travers laquelle l'eau s'égoutte, comme tout à l'heure à travers les vergeures de la forme. Cette toile passe entre des cylindres de diamètres variés, qui compriment et affinent progressivement la pâte, puis autour de rouleaux de fonte creux, dits sécheurs, chauffés par la vapeur et enveloppés de feutre, qui la dépouillent de toute humidité et complètent sa transformation en feuille de papier.
La durée complète de l'opération, de cette transformation de la pâte en feuille de papier maniable et utilisable, n'exige pas plus de deux à trois minutes, suivant la vitesse de la machine, et le bois ainsi traité permet de fabriquer des papiers à un prix dix fois moindre que celui du papier à la forme[136].
A la pâte de bois nombre d'ingrédients sont ajoutés, selon la qualité et la sorte de papier qu'on veut obtenir: gélatine, résine, fécule, alun, kaolin, sulfate de chaux, etc.; on y ajoute même des chiffons.
Le kaolin et le sulfate de chaux ont pour but de donner plus de poids, plus de charge au papier.
La gélatine, la résine, la fécule et l'alun servent à le coller.
Le collage s'opère aussi à l'aide d'une sorte de savon résineux, préparé par la fusion de la résine avec du carbonate de soude; l'addition d'un peu d'alun dans la cuve ou pile précipite un composé résineux d'alumine, qui agglutine les fibres du papier, reconstitue ainsi l'adhérence primitive et naturelle existant entre les fibres végétales avant leur transformation en pâte, et permet d'écrire sur ce papier avec de l'encre ordinaire[137].
Le papier collé est donc celui qui ne boit pas l'encre ordinaire, et le papier non collé, celui qui boit cette encre: les papiers buvards et brouillards[138], ainsi que les papiers à filtrer, sont des papiers non collés.
Lorsqu'on veut écrire sur du papier non collé, mettre, par exemple, une dédicace sur le faux titre d'un livre imprimé sur du papier de ce genre, il suffit de déposer à l'endroit où l'inscription doit être faite un peu de sandaraque, qu'on étend en frottant avec le doigt: la sandaraque, qui n'est qu'une variété de résine, colle l'endroit frotté, en obstrue les pores, et empêche l'encre ordinaire d'y pénétrer trop profondément et de s'y étaler trop largement.
Le papier collé prend aussi moins bien, et par la même raison, l'encre d'imprimerie, mais il a plus de solidité et de résistance que le papier non collé. Il est aussi moins susceptible de se piquer, de s'altérer dans un air humide.
Le papier non collé a ses partisans: aux yeux de certains, l'impression, plus pénétrante, plus onctueuse, y a meilleur aspect, surtout quand l'ouvrage est accompagné d'illustrations. Pour essayer de contenter tout le monde, les fabricants ont adopté un moyen terme et créé le demi-collé.
Les papiers se lissent, se glacent et se satinent à l'aide de feuilles de carton ou de feuilles métalliques (acier, zinc ou cuivre) et de presses et de cylindres appelés, selon leur forme, laminoirs ou calandres[139].
Le papier couché est un papier, d'ordinaire très glacé[140], qui s'obtient en recouvrant une feuille de papier bien collé d'une couche de colle de peau et de blanc de Meudon mélangés. On y ajoute aussi du blanc de zinc, du sulfate de baryte, du talc, du chlorure de magnésium, etc.[141] Le papier couché est surtout employé pour le tirage des photogravures, des gravures en couleurs et des publications ornées de ce genre de vignettes.
Les papiers couchés ressemblent parfois beaucoup aux papiers glacés ou satinés, et l'on pourrait les confondre. Pour les distinguer, il suffit de mouiller le doigt et de frotter légèrement un coin de la feuille à examiner: si le doigt se salit, se couvre d'un petit dépôt blanchâtre, on a affaire à du papier couché; dans le cas contraire, à du papier simplement glacé ou satiné.
Ces papiers plâtrés et glacés, d'une blancheur éclatante, si répandus aujourd'hui, sont des plus pernicieux pour les yeux. On ne saurait mieux comparer l'effet produit par eux sur la rétine qu'à celui de la réverbération d'une route poudreuse tout ensoleillée ou d'un champ de neige, qu'on serait astreint à regarder. Des médecins allemands ont, il y a quelque temps, dirigé des attaques très vives contre les papiers couchés et, en général, contre les papiers trop glacés et trop blancs.
«Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, écrit à ce propos la Revue scientifique[142], quelle transformation complète s'est produite dans les papiers d'impression; on est bien loin des antiques papiers de chiffon, dotés d'une coloration grise ou bleuâtre, et d'un grain assez grossier, qui, pour l'impression comme pour l'écriture, exigeaient l'emploi de caractères de dimensions assez grandes[143]. On se sert maintenant, pour ainsi dire exclusivement, de papiers faits de fibres végétales diverses, mais dont la caractéristique est de présenter une surface extrêmement lisse, où la plume glisse, où l'impression se fait en petits caractères. Or, qu'on regarde ces papiers perfectionnés, et l'on constatera qu'il se produit souvent à leur surface des reflets intenses…, toute une série de reflets, d'ombres et de lumière qui fatiguent considérablement l'œil.»
La constatation n'est que trop facile et que trop exacte, et il y a là un fait digne au plus haut point d'appeler l'attention de tous ceux qui lisent, et de les mettre soigneusement en garde.
Certains bibliographes ont reproché aux belles éditions de Firmin Didot d'avoir, par leur blancheur, «rendu myopes nos pères de 1830[144]»: que ne dira-t-on pas de nos papiers, bien plus glacés, bien autrement chatoyants et éblouissants! quels reproches ne méritent-ils pas!
Afin de remédier à ces graves et incontestables dangers, quelques éditeurs ont fait choix, pour leurs impressions, de papiers légèrement teintés, soit en jaune, soit en vert, soit en bleu. Vers la fin du XVIIIe siècle, l'éditeur Cazin a fréquemment employé le papier azuré, et ses charmants petits in-18, bien qu'imprimés en fins caractères, se lisent sans fatigue.
La teinte qui semble la meilleure pour les yeux, «c'est la teinte bulle et principalement celle désignée dans les étoffes sous le nom de teinte mastic[145]». Le papier de cette nuance doit même être préféré au papier vert, parce que l'encre noire apparaît rougeâtre et peu distincte sur le vert, et, par suite, fatigue la vue[146].
Mais que penser des industriels qui, pour se singulariser, dans l'espoir de provoquer la curiosité, s'avisent de tirer leurs ouvrages sur papier rose ou rouge vif? Rien de plus pernicieux pour la vue que les papiers rouges; la lecture d'une simple demi-page de cette couleur laisse dans la rétine des tremblements, des papillotages, qui, de l'aveu unanime des oculistes, peuvent avoir les plus fâcheuses conséquences. Il y a quelques années, un éditeur, déterminé à brusquer le succès, entreprit le lancement d'une collection de mignons petits in-16, imprimés sur papier rose, papier «cuisse de nymphe».
«Je sais bien, disait-il avec une aimable désinvolture, que je risquerais d'abîmer les yeux de mes clients, si ces braves gens commettaient l'imprudence d'ouvrir mes volumes, mais ils ne les ouvriront pas! C'est pour la pose et la montre qu'on achète des livres aujourd'hui… quand on en achète! On ne lit plus!»
Vous qui êtes de ceux qui lisent encore, vous qui achetez des livres pour vous en servir réellement et efficacement, fuyez, fuyez comme la peste ces papiers aux couleurs éclatantes. «Ménagez vos yeux! Ayez-en un soin extrême!» C'est la première règle à suivre, le premier et le plus important conseil que j'aie à vous donner.
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Les papiers se vendent par mains, par rames et par rouleaux ou bobines.
La main se compose de 25 feuilles, la rame de 20 mains ou 500 feuilles.
Une bobine a de 3 000 à 6 000 mètres de longueur, et de 0 m. 46 à 1 m. 35 de largeur; son poids est des plus variables. La vente par bobines ne concerne que les journaux.
Nous donnons, dans le tableau ci-contre, la liste des papiers actuellement le plus en usage, ainsi que leurs dimensions métriques[147] et leurs modes d'emploi: quant à leurs poids, ils varient tellement, que mieux vaut ne risquer aucun chiffre.
| DÉNOMINATION | DIMENSIONSde la FEUILLE (m) | MODES D'EMPLOI |
|---|---|---|
| Grand aigle | 0,75 × 1,06 | Le grand aigle n'est guère employé quepour les cartes géographiques, les tableauxet les registres. |
| Colombier | 0,63 × 0,90 | Le colombier est particulièrement propreaux affiches commerciales et aux tableauxdes compagnies de chemins de fer. |
| Soleil ou petit colombier | 0,58 × 0,80 | |
| Grand jésus | 0,56 × 0,76 | Le jésus, la double couronne,le cavalier et le carré sont plus spécialementaffectés aux labeurs (aux livres, par ex.:voir le mot labeur, p. [105]). C'est enjésus et en raisin que se font généralement les in-18. |
| Jésus | 0,55 × 0,70 | |
| Petit jésus | 0,52 × 0,68 | |
| Raisin | 0,50 × 0,65 | Le raisin sert à la fois aux labeurs et àla confection des registres. |
| Double couronne | 0,47 × 0,74 | L'in-16 double couronne remplace avecavantage l'in-18 jésus; la grandeur du volume est la même, et l'impressiondes 1/4, 1/2 et 3/4 de feuille se fait sans perte de papier. |
| Cavalier | 0,46 × 0,62 | |
| Carré | 0,45 × 0,56 | |
| Coquille | 0,44 × 0,56 | La coquille, dont les dimensions étaientautrefois 0,4 × 0,54, ne diffère plus guère aujourd'hui ducarré qu'en ce qu'elle est glacée et souvent quadrillée,et, comme telle, exclusivement consacré aux travaux commerciaux: factures,lettres, etc., ce qu'en termes de métier on appelle ouvrages de ville,bibelots ou bilboquets. (Cf. E. Boutmy,Dictionn. de l'argot des typogr., p. 60.) |
| Écu | 0,40 × 0,52 | L'écu, la couronne,la tellière, le pot, et la cloche servent àl'impression de documents administratifs et commerciaux,et à la confection de cahiers et registres.L'écu s'emploie aussi pour certains labeurs: livres de distributionsde prix, albums, almanachs, etc. La couronne est également utiliséepour l'impression des livres: dans ce cas, son format est un peu plus grand(0,37 × 0,47) que quand elle est destinée aux cahiers et aux registres. Ladouble tellière sert aussi à l'impression des livres; elle donnenaissance au format dit in-16 elzev. (0,113 × 0,18). |
| Couronne | 0,36 × 0,46 | |
| Tellière (le ou la) ou papier ministre | 0,33 × 0,44 | |
| Pot ou papier écolier | 0,31 × 0,40 | |
| Cloche | 0,29 × 0,39 |
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Bien que nous considérions le livre surtout au point de vue pratique, comme instrument d'étude et outil de travail, il convient de dire quelques mots des papiers de luxe, d'en définir les principales variétés tout au moins.
On appelle papier vergé celui qui laisse apercevoir par transparence les empreintes des fils métalliques formant le fond du moule où il a été fabriqué, comme nous l'avons expliqué plus haut. Nous rappelons que les empreintes les plus rapprochées sont nommées vergeures, et que les plus espacées, perpendiculaires aux premières, sont les pontuseaux.
Il existe du faux vergé, c'est-à-dire du papier vergé fabriqué non à la forme, mais à la machine. On l'obtient en faisant passer la pâte encore fraîche entre des cylindres à cannelures imitant vergeures et pontuseaux (c'est-à-dire transversales pour les vergeures et circulaires pour les pontuseaux), et où sont même au besoin gravées des marques d'eau.
Le papier de Hollande est, en dépit de son nom, un papier d'invention et de fabrication absolument françaises. Ce sont de nos ancêtres appartenant à la religion réformée, qui, obligés de s'enfuir à l'étranger, après la révocation de l'édit de Nantes, portèrent leur industrie et leurs procédés aux Pays-Bas, et, de là, nous expédièrent leurs produits. Lorsqu'il est de bonne qualité, de pur fil, le papier de Hollande, d'ordinaire vergé, est résistant, ferme, sonore,—sonnant, comme on dit,—et de très bel aspect. De l'avis de certains bibliophiles, il a ou il aurait parfois, quand il est trop collé sans doute, l'inconvénient de ne pas très bien prendre l'encre, et de donner accidentellement aux impressions une apparence un peu terne et grisâtre.
Le papier Whatman[148] ressemble au papier de Hollande, mais il est toujours dépourvu de vergeures. Comme le hollande, il est grené, très ferme et très solide. On l'emploie beaucoup pour le dessin linéaire et le lavis[149].
Le vélin, ainsi nommé parce qu'il a la transparence et l'aspect de l'ancien vélin véritable, provenant de la peau de jeunes veaux, est un papier sans grain, très uni, lisse et satiné, excellent pour le tirage des vignettes. D'une façon générale, tout papier fabriqué à la forme et dépourvu de grains et de vergeures est qualifié de vélin.
Le papier de Chine se fabrique avec l'écorce du bambou. Il a une teinte grise ou jaunâtre, un aspect «sale», plus ou moins prononcé. Cela vient de ce que sa fabrication s'effectue en plein air. Il est, en outre, très mince, très léger et inconsistant. «Le papier de Chine… doit sa réputation, non pas à sa propre beauté, mais bien à ses affinités particulières avec l'encre d'impression[150]. Son tissu lisse et mou tout ensemble est plus apte qu'aucun autre à recevoir un beau tirage… L'impression y vient avec une incomparable netteté. Les livres imprimés en petit texte gagnent particulièrement à être tirés sur chine[151].» Ce papier est très sensible à l'humidité: aussi est-il bon de le faire encoller aussitôt après l'impression. Le papier de Chine sert non seulement pour certaines éditions de luxe, mais aussi pour les reports lithographiques. La feuille de Chine, convenablement encollée au préalable, et portant le texte, croquis ou dessin à transporter, à reporter sur la pierre, est appliquée sur celle-ci, et soumise à une forte pression: un simple mouillage suffit alors pour qu'elle laisse sur la pierre ce texte ou ce croquis,—le report.
Le papier du Japon est un superbe papier blanc ou légèrement teinté en jaune, soyeux, satiné, nacré, à la fois transparent et épais, qui absorbe l'encre très facilement et fait on ne peut mieux ressortir les tons des dessins. Il provient de l'écorce d'arbrisseaux de la flore japonaise, tels que le midzumatu (Edgeworthia papyrifera), dont les fibres sont molles, souples, longues et solides; le kozokodzou (Broussonetia papyrifera), fibres grosses, longues et solides; le gampi (Wickstræmia canescens), aux filaments très délicats: le papier fourni par ce dernier arbuste est particulièrement fin, souple et lisse[152].
On appelle aujourd'hui papier parchemin, parchemin végétal ou faux parchemin un papier sans colle, trempé très peu de temps dans une solution d'acide sulfurique, opération qui lui donne une transparence jaunâtre, rappelant le vrai parchemin[153]. On utilise fréquemment le papier parchemin comme couverture de volumes.
Mentionnons encore, en dehors des papiers de luxe:
Le papier serpente, papier très mince et sans colle, qui sert principalement à protéger les gravures contre le maculage;
Le papier pelure d'oignon, ou simplement pelure, qui est aussi un papier très mince, très léger et non collé, et s'emploie notamment pour les copies de lettres; une certaine espèce de papier pelure collé est utilisée comme papier à lettre économique: par sa légèreté, elle permet d'éviter les surtaxes postales[154];
Le papier joseph (du nom de son inventeur Joseph Montgolfier), ou papier de soie, qui est blanc, fin, très souple et soyeux: on l'emploie, comme le serpente, pour protéger les gravures, et aussi pour envelopper de menus objets fragiles, des bijoux, etc.;
Le papier végétal ou papier à calquer, papier très fin et transparent, fait de filasse de chanvre ou de lin non blanchie;
Le papier porcelaine, papier recouvert d'une couche de blanc opaque mélangé à de la colle de peau. Ce blanc était autrefois du blanc de céruse: pour éviter les empoisonnements, on se sert aujourd'hui de sulfate de baryte[155].
Les papiers bulle sont des papiers teintés, en jaune le plus souvent, et généralement de qualité inférieure.
Le carton se fabrique soit par la superposition et la compression de plusieurs feuilles de papier, soit par la même méthode que le papier ordinaire, mais avec une pâte moins épurée, composée de déchets plus grossiers. La première sorte est dite carton de collage, la seconde carton de moulage[156].
Le carton anglais, connu sous le nom de bristol ou bristol anglais, «n'est, quelle que soit son épaisseur, qu'une feuille de papier faite à la cuve avec les plus belles espèces de chiffons, auxquelles on ajoute une proportion assez considérable de kaolin[157].»
Le bristol français, au contraire, est obtenu par superposition: c'est un carton de collage de feuilles blanches laminées avec soin[158].
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Tous les papiers (les papiers de fabrication moderne), selon une juste remarque du Mémorial de la librairie française[159], «sont plus ou moins sujets à changer de couleur; cette altération ne consiste pour la plupart qu'en un brunissement qui affecte d'abord les extrémités du papier et gagne peu à peu l'intérieur; parfois aussi elle est uniforme. Dans ce dernier cas, le papier lui-même est altéré, tandis que, dans le premier, il n'y a qu'intervention d'agents extérieurs, tels qu'une atmosphère ambiante chargée de produits, en combustion, de gaz d'éclairage. Les acides et oxydants produisent l'altération par action directe sur les fibres du papier, ou, si ce dernier contient de l'amidon, la combinaison de ces acides avec cet hydrate de carbone amène une rapide détérioration de couleur. En un mot, l'altération de la couleur des papiers ordinaires à la cellulose est relative à la quantité de résine qu'ils contiennent, ou, plus généralement, à la résine et aux procédés de fixation de cette dernière dans le collage.»
Préoccupés de se procurer des papiers de teinte moins variable et de constitution plus durable, les imprimeurs ont imaginé maints procédés d'examen et de contrôle des papiers, et voici les conseils que donne à ce sujet l'Intermédiaire des imprimeurs[160]:
«Un papier contenant du bois mécanique est fort reconnaissable à simple vue, il suffit de le regarder par réflexion: on aperçoit des fibres plus brillantes que les autres et non feutrées; elles ont une longueur variant de 3 à 5 millimètres, suivant leur finesse: c'est du bois râpé de tremble. Le sapin est moins brillant et plus difficile à distinguer, et les réactifs sont souvent indispensables pour en déceler la présence. Le réactif le plus simple est une dissolution de 10 grammes de sulfate d'aniline dans 250 grammes d'eau distillée. Une goutte de ce liquide sur la feuille de papier produit une coloration jaune orange d'autant plus prononcée qu'elle contient plus de bois mécanique ou râpé, tremble ou sapin.
«Les papiers contenant du bisulfite ou bois chimique sont à longues fibres qu'il est facile de distinguer à la déchirure lente; ce succédané est solide, mais devient cassant lorsqu'il n'a pas été blanchi ou bien débarrassé de l'acide sulfureux provenant de son traitement. Il est cependant bien inférieur au chiffon et manque de souplesse.
«Enfin, comme essai de résistance, on peut faire la petite expérience pratique suivante: mettre dans sa poche de côté différents types de papier à essayer, les laisser quelques jours exposés au frottement de l'habit. Alors examinez-les aux plis. Les bons papiers de chiffon seront intacts, tandis que les autres à succédanés seront en lambeaux. On saura alors de quel côté porter son choix. Quant à la transparence, c'est une grande erreur de croire que c'est une qualité. Ce fondu ou épais (sic) n'est obtenu qu'au détriment de la solidité.»
Dans une publication spéciale et particulièrement compétente, la Revue biblio-iconographique, M. Pierre Dauze a traité récemment cette question, «capitale pour les livres, du papier d'imprimerie, et il affirme que, étant donnés les papiers employés par les éditeurs pour leurs tirages ordinaires, on ne trouvera plus, dans cinquante ans, que les vestiges des impressions faites de nos jours[161]. Il se demande même si les papiers dits de luxe, papiers de fil, de Chine, du Japon, sur lesquels on tire un certain nombre d'exemplaires de quelques livres, dureront plus que les autres. L'ancien papier du Japon, fabriqué à la main, uniquement avec des matières végétales, ne se fabrique plus, et les éditeurs fabriquent» (font fabriquer plutôt) «un japon par des méthodes mécaniques où l'élément minéral intervient. Or, ces sortes-là sont susceptibles de se piquer. Quant au papier de Chine, il se pique aisément et contamine les autres papiers; seulement, il n'est pas rebelle au lavage comme le papier du Japon. Le seul papier qui puisse inspirer une sécurité absolue, c'est le papier de fil sur lequel on imprimait ces éditions d'incunables, qui nous sont parvenues aussi fraîches, aussi nettes que si elles sortaient des mains de l'imprimeur. En sera-t-il de même du papier de fil produit de nos jours? M. Pierre Dauze suspecte fort l'emploi irréfléchi de substances chimiques ou minérales de nature à introduire des ferments de décomposition prématurée, et il signale, dans des exemplaires tirés sur papier de Hollande, des taches de rouille qui proviennent évidemment de l'emploi du fer dans lesdits papiers.
«L'auteur ne voit qu'un remède: c'est d'exiger des éditeurs qu'ils n'emploient à l'avenir que des papiers analysés; d'obliger» (c'est-à-dire de rendre obligatoire) «l'emploi des matières premières exclusivement végétales, et une fabrication pure de toute substance susceptible de compromettre ou d'abréger la conservation; de proposer aux Sociétés de bibliophiles parisiennes de nommer un ou plusieurs délégués qui feront une enquête auprès des savants professionnels, etc. Cette commission analysera les papiers de luxe employés couramment et rejettera ceux qui n'ont pas les qualités requises. Les éditeurs, ainsi avertis, s'empresseront, pour gagner la confiance des bibliophiles, d'imprimer sur ces papiers favorisés. Les mauvais papiers dits de luxe ne se fabriqueraient plus faute d'acheteurs, et feraient place à des papiers de bon aloi[162].»
Comme conclusion, on ne lira pas non plus sans intérêt ni profit les renseignements suivants, extraits d'un rapport de la Société d'encouragement aux arts et à l'industrie de Londres, sur la question qui nous occupe, les causes de détérioration de plus en plus nombreuses des papiers modernes:
«Les publications imprimées sur papier de dernière qualité ne servent guère plus de douze à treize mois; les éditions à bon marché sur papier ordinaire sont complètement détériorées au bout d'une quarantaine d'années.
«A quoi cela tient-il? Au blanchiment du papier et à ses procédés actifs. Les fabricants de papier abusent des agents chimiques à l'action violente qui brûlent le peu de fibres contenues dans la pâte. On pourrait leur adresser les mêmes reproches qu'à nos blanchisseurs, qui brûlent notre linge pour le blanchir plus vite. Il faudrait blanchir le papier comme le linge, avec lenteur, modération, prudence.
«Outre cet inconvénient, un autre, non moindre, réside dans les détériorations obtenues par la désagrégation et l'altération des couleurs. La désagrégation résulte des altérations produites dans les fibres du papier sous l'effet d'actions chimiques ultérieures. La pâte de bois, de plus en plus employée comme matière première, est obtenue chimiquement; elle se dévore elle-même dans les réactions multiples, mais d'un effet sûr et rapide.
«Quant à l'altération des couleurs, caractérisée généralement par le brunissement, elle est la résultante de l'action de l'air ambiant: les livres exposés souvent à la lumière du gaz brunissent rapidement. Mais ce qui surtout détériore la couleur du papier, c'est le collage à la résine où cette dernière domine; alors que normalement cette colle ne devrait contenir que 2 pour 100 de résine, cette proportion est presque décuplée; or, plus il y a de résine, plus vite brunit le papier.
«Les fabricants ajoutent aussi beaucoup de charge dans le papier: on appelle ainsi les substances minérales, à la tête desquelles on peut placer le kaolin. Quand le papier contient plus de 10 pour 100 de charge, les fibres ont de la peine à retenir cette matière inerte; pour obtenir cette force, on augmente le collage, mais on n'arrive ainsi qu'à produire une résistance factice. Dès que le papier est séché et qu'il a été un peu manipulé, il perd vite la cohésion qu'il semblait posséder[163].»
CHAPITRE III
LE FORMAT
Ce qu'on entend par format.—Ce que signifient les mots tome, volume, exemplaire, tirage, édition, édition princeps, incunables, etc.—Il serait préférable de désigner les formats par leurs dimensions métriques, et non plus par les termes archaïques: jésus, raisin, écu, etc., et in-octavo ou in-huit, in-douze, in-seize, etc.—Confusion des formats.—Dimensions métriques des principaux formats des livres.—Imposition.—Signatures et réclames.—Tableau des signatures.—Formats de classements adoptés par les bibliothèques universitaires: grand, moyen, petit;—par la Bibliothèque nationale.—Formats des premiers livres.—Formats les plus appréciés par les lecteurs.—Le plus commode et le meilleur des formats.—Concordance des formats avec les matières traitées dans les livres.
Nous venons, en parlant du papier, de traiter du fond et de la base du livre: nous allons nous occuper à présent de son format; nous examinerons ensuite l'impression.
On appelle format d'un livre la dimension de ce livre, «dimension déterminée par le nombre de pages que renferme chaque feuille[164]». On comprend, en effet, que plus la feuille renfermera de pages (c'est-à-dire plus elle sera pliée sur elle-même), plus ces pages seront restreintes en hauteur et en largeur, plus par conséquent le volume sera petit; et inversement, moins la feuille renfermera de pages (c'est-à-dire moins elle aura été pliée), plus sera étendue la surface de chacune de ces pages, plus grand par suite sera le volume. Quant à l'épaisseur, c'est-à-dire au nombre de feuilles que le volume contient, il n'en est pas question, elle n'entre pas en ligne de compte dans la détermination du format: celui-ci ne dépend encore une fois que de la superficie et n'indique que la hauteur et la largeur du volume.
On confond souvent les expressions tome et volume. Le tome (τόμος, section) est une partie d'un ouvrage, une division, plus ou moins rationnelle, faite par l'auteur lui-même, division analogue à celle de l'ouvrage en livres, sections, chapitres, etc. Le volume (du latin volumen) indique une division matérielle dépendant uniquement de la reliure ou du brochage. Le plus souvent la division par volumes concorde avec la division par tomes; cependant, il n'est pas rare de trouver deux tomes reliés en un volume; il est très rare, au contraire, qu'il faille plusieurs volumes pour contenir un seul tome. On peut donc dire, d'une façon générale, qu'un volume peut renfermer plusieurs tomes, mais qu'un tome ne fait presque jamais plusieurs volumes. Enfin un volume peut former à lui seul un ouvrage indépendant et complet; un tome, jamais, en réalité; il fait toujours partie d'un ouvrage: «il n'y a tome que s'il y a division», selon l'expression de Littré[165].
«Un volume relié ou broché de peu d'épaisseur» est une plaquette (Littré), et «un petit ouvrage de peu de feuilles et qui n'est que broché» est une brochure (id.). Pièce est synonyme de brochure[166]. Mais où finissent la brochure et la plaquette, et où commence le volume? Il n'y a aucune règle précise à cet égard. «A la Bibliothèque nationale on considère comme pièces toutes les impressions qui ont moins de 49 pages[167].» M. Albert Maire dit qu'«une brochure est un ouvrage qui n'atteint pas 100 pages; au-dessous et jusqu'à 50 pages, elle peut se nommer une plaquette[168]». D'autres appellent plaquette tout in-8 ou in-12 ne dépassant pas 100 pages.
Quant au mot exemplaire, il désigne un ouvrage complet, abstraction faite du nombre de pages aussi bien que du nombre de volumes et de tomes qu'il comporte; il s'applique à «l'unité de tirage» d'un ouvrage, d'une gravure, etc. Une bibliothèque, par exemple, possède trois exemplaires du Théâtre de Racine: l'un en un volume, l'autre en deux volumes, le troisième exemplaire en quatre volumes. Un éditeur fait tirer tel roman à 2 000 exemplaires; un libraire expédie 6 000 exemplaires de son catalogue; etc.
On confond également volontiers les mots tirage et édition, dans le cas où ils signifient tous les deux le résultat de l'action d'imprimer, de tirer un volume. Il y a cependant une différence entre eux. Les tirages, effectués successivement, n'impliquent aucune idée de corrections ni de modifications quelconques du texte; un exemplaire du premier tirage d'un volume est identique à un exemplaire du deuxième, du troisième, du dixième tirage de ce même volume. Ces tirages ont tous été faits, à intervalles de temps plus ou moins éloignés, sur les mêmes clichés[169], et ils ne se différencient que par l'usure de ces clichés: un exemplaire du dixième tirage aura nécessairement ses caractères typographiques moins nets qu'un exemplaire du premier tirage, surtout si chacun de ces tirages comprend un grand nombre d'exemplaires.
Le mot édition laisse entendre, au contraire, que l'ouvrage a été revu, remanié, recomposé typographiquement. Une page quelconque, la page 20, par exemple, de la première édition d'un ouvrage peut ne pas être la même que la page correspondante de la neuvième ou de la dixième édition de cet ouvrage; tandis que, comme nous venons de le dire, la page 20 d'un exemplaire du premier tirage est «textuellement» identique à la page 20 d'un exemplaire du neuvième ou du dixième tirage.
Déterminer, même approximativement, d'après le numéro de l'édition ou du tirage, le nombre d'exemplaires d'un livre tirés et mis en vente est chose impossible. Là non plus il n'y a aucune règle. Une édition peut aussi bien se composer de 200 exemplaires que de 2 000, de 10 000, etc. Plusieurs des romans de M. Émile Zola et de M. Alphonse Daudet, par exemple, se sont tirés du premier coup, pour la mise en vente, ce qu'on nomme le départ, à plus de 100 000 exemplaires. C'est afin d'introduire un peu d'ordre et de clarté dans ce genre d'opérations que certains éditeurs, au lieu d'inscrire sur la couverture et le titre des volumes le chiffre de l'édition: deuxième édition, troisième édition, quatrième édition…, ce qui ne dit rien du tout, les numérotent par mille: deuxième mille, troisième mille, quatrième mille…
En général cependant, on peut dire que les ouvrages dont la vente ne paraît pas assurée ou semble devoir être très restreinte,—un recueil de poésies signé d'un nom inconnu, je suppose,—ne sont pas actuellement tirés à plus de 500 exemplaires. Un roman, signé d'un débutant, se tirera à 1 000 ou 1 500 exemplaires; si ce roman s'adresse à la jeunesse et peut se vendre comme livre d'étrennes ou de prix, le premier tirage pourra monter jusqu'à 5 000 exemplaires, voire davantage. C'est également à ce chiffre, à 5 000 exemplaires, que se tirent d'ordinaire les ouvrages classiques dont la vente paraît certaine[170].
Les premiers livres imprimés, les incunables[171], avaient des tirages relativement minimes, qui ne dépassaient guère 300 exemplaires.
On appelle édition princeps la première édition d'un ouvrage, spécialement d'un ouvrage ancien: pour les auteurs modernes, on se sert du terme édition originale.
Une édition est dite définitive ou ne varietur quand le texte en a été revu par l'auteur ou par ses ayants droit, et déclaré par eux désormais arrêté et invariable.
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Ces définitions terminées, revenons au format.
De ce que nous avons dit de la fabrication actuelle du papier, fabrication mécanique sur la toile sans fin, et non plus uniquement à la forme, il résulte que les papiers d'aujourd'hui n'ont plus de dimensions régulièrement et fixement délimitées. Il convient d'observer aussi tout d'abord que ces expressions: in-octavo, in-douze, in-seize, in-dix-huit, etc., s'appliquant exclusivement au mode de pliage de la feuille (in-octavo signifie que la feuille a été pliée de façon à former 8 feuillets[172] ou 16 pages; in-douze, de façon à former 12 feuillets ou 24 pages; in-seize, de façon à former 16 feuillets ou 32 pages; etc.), sans indiquer les dimensions premières de cette feuille, ne signifient pour ainsi dire rien. Elles n'ont et ne peuvent avoir un sens précis qu'à condition d'être suivies de la désignation catégorique du papier, du nom du format des feuilles: in-octavo jésus, in-douze raisin, in-seize cavalier, etc., nom qu'on omet cependant très souvent dans le langage usuel.
Il est à remarquer, en outre, qu'autrefois, dans le papier fabriqué à la forme, la position des vergeures, des pontuseaux et de la marque d'eau[173] après le pliage de la feuille, pouvait aider facilement à la détermination du format du volume. Selon le nombre de fois que la feuille était pliée sur elle-même, la marque d'eau se trouvait ou au milieu du feuillet, ou au fond, ou au sommet, etc.; les vergeures et les pontuseaux étaient horizontaux ou perpendiculaires.
Voici la liste des formats les plus usités, avec leur nombre de feuillets et de pages et la position de leurs pontuseaux; celle de leurs vergeures est naturellement toujours en sens inverse de celle-ci, puisque vergeures et pontuseaux se coupent à angles droits:
L'in-plano, appelé aussi format atlas ou atlantique, c'est la feuille non pliée, en feuillet, comprenant par conséquent deux pages, recto et verso: ici la position des pontuseaux dépend du sens dans lequel on regarde la feuille;
L'in-folio a la feuille pliée en 2 et contient 4 pages: ses pontuseaux sont perpendiculaires;
L'in-quarto ou in-quatre (in-4)[174] a la feuille pliée en 4 et contient 8 pages: ses pontuseaux sont horizontaux;
L'in-octavo ou in-huit (in-8) a la feuille pliée en 8 et contient 16 pages: ses pontuseaux sont perpendiculaires;
L'in-douze (in-12) a la feuille pliée en 12 et contient 24 pages: ses pontuseaux sont horizontaux;
L'in-seize (in-16) a la feuille pliée en 16 et contient 32 pages: ses pontuseaux sont horizontaux;
L'in-dix-huit (in-18) a la feuille pliée en 18 et contient 36 pages: ses pontuseaux sont perpendiculaires;
L'in-vingt-quatre (in-24) a la feuille pliée en 24 et contient 48 pages: ses pontuseaux sont perpendiculaires ou horizontaux[175];
L'in-trente-deux (in-32) a la feuille pliée en 32 et contient 64 pages: ses pontuseaux sont perpendiculaires;
Etc., etc.
Mais, pour savoir la dimension d'une quelconque de ces pages, d'une page in-8, par exemple, il est nécessaire de connaître d'abord, comme nous le disions tout à l'heure, la dimension de la feuille qui a été pliée et a fourni les 16 pages de cet in-8. Il est évident que plus cette feuille sera grande, plus ces pages le seront.
C'est précisément ce que l'épithète jésus, raisin, cavalier, etc., nous apprend. Ainsi le papier jésus ayant 0 m. 55 de haut sur 0 m. 70 de long, nous pouvons, grâce à ces chiffres, parvenir à nous faire une idée exacte de l'in-8 jésus et en calculer la dimension.
Mais, dans le papier mécanique, fabriqué en bandes, continu, puis sectionné à volonté, ces termes provenant des anciens papiers à la forme: jésus, raisin, cavalier, colombier, etc., n'ont plus de raison d'être, plus de sens: il n'y a plus de forme d'abord; il n'y a plus de monogramme du Christ, plus de grappe de raisin, plus de cavalier, de colombe, etc., en filigrane dans la pâte du papier; rien n'en fait plus reconnaître à première vue l'espèce et les dimensions[176]. Il serait donc bien plus logique, plus clair et plus simple de désigner présentement les formats par leurs dimensions réelles, exprimées en centimètres ou millimètres[177]; au lieu d'in-8 jésus, de dire 0 m. 175 sur 0 m. 275, ou par abréviation, 175 × 275; au lieu d'in-18 jésus, 0 m. 117 sur 0 m. 183 (117 × 183).
D'autant plus qu'avec le système bâtard actuellement en usage, on arrive à des résultats singuliers: un volume de format in-4, par exemple, se trouve être plus petit qu'un volume de format in-8, un in-8 plus petit qu'un in-12, etc. (in-4 écu = 0,20 × 0,26; in-8 colombier = 0,225 × 0,315; in-8 écu = 0,13 × 0,20; in-12 jésus = 0,138 × 0,233; etc.).
Convenons donc d'attribuer, dans la suite de cette étude et pour la clarté de notre texte, une signification nette et précise aux termes que nous emploierons, des dimensions certaines et invariables aux formats que nous mentionnerons.
L'in-4 sera pour nous de l'in-4 cavalier et aura pour dimension 0,23 × 0,31;
L'in-8, de l'in-8 cavalier = 0,155 × 0,23;
L'in-18, de l'in-18 jésus = 0,117 × 0,183. Comme le fait observer M. Émile Bosquet[178], cet in-18 est synonyme d'in-16 Hachette et d'in-12 Charpentier.
Enfin l'in-32 sera de l'in-32 jésus = 0,088 × 0,138.
Voici d'ailleurs, pour faciliter toute recherche et prévenir toute éventualité, le tableau des principaux formats des principales sortes de papier employées en librairie, avec leurs dimensions exprimées en mesures métriques[179]:
| FORMATS | Colombier | Grand jésus | Jésus | Raisin |
|---|---|---|---|---|
| 0,63 ×0,90 | 0,56 ×0,76 | 0,55 ×0,70 | 0,50 ×0,65 | |
| In-folio | 0,45 ×0,63 | 0,38 ×0,56 | 0,35 ×0,55 | 0,325×0,50 |
| In-quarto | 0,315×0,45 | 0,28 ×0,38 | 0,275×0,35 | 0,25 ×0,325 |
| In-octavo | 0,225×0,315 | 0,19 ×0,28 | 0,175×0,275 | 0,162×0,25 |
| In-douze | 0,158×0,30 | 0,14 ×0,253 | 0,138×0,233 | 0,125×0,217 |
| In-seize | 0,158×0,225 | 0,14 ×0,19 | 0,138×0,175 | 0,125×0,162 |
| In-dix-huit | 0,15 ×0,21 | 0,127×0,187 | 0,117×0,183 | 0,108×0,166 |
| In-vingt-quatre | 0,105×0,225 | 0,093×0,19 | 0,092×0,175 | 0,083×0,162 |
| In-trente-deux | 0,113×0,158 | 0,095×0,14 | 0,088×0,138 | 0,081×0,125 |
| FORMATS | Cavalier | Carré | Écu | Couronne |
| 0,46 ×0,62 | 0,45 ×0,56 | 0,40 ×0,52 | 0,37 ×0,47 | |
| In-folio | 0,31 ×0,46 | 0,28 ×0,45 | 0,26 ×0,40 | 0,235×0,37 |
| In-quarto | 0,23 ×0,31 | 0,225×0,28 | 0,20 ×0,26 | 0,185×0,235 |
| In-octavo | 0,155×0,23 | 0,14 ×0,225 | 0,13 ×0,20 | 0,118×0,185 |
| In-douze | 0,115×0,207 | 0,113×0,187 | 0,10 ×0,173 | 0,09 ×0,157 |
| In-seize | 0,115×0,155 | 0,113×0,14 | 0,10 ×0,13 | 0,09 ×0,118 |
| In-dix-huit | 0,103×0,153 | 0,09 ×0,15 | 0,066×0,133 | 0,078×0,123 |
| In-vingt-quatre | 0,077×0,155 | 0,075×0,14 | 0,067×0,13 | 0,062×0,118 |
| In-trente-deux | 0,078×0,115 | 0,07×0,113 | 0,065×0,10 | 0,059×0,09 |
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Chaque première page d'une feuille porte, dans sa partie inférieure de droite, sous la dernière ligne ou ligne de queue, un chiffre, dit signature, qui indique le numéro de cette feuille. La ligne où se trouve ce chiffre se nomme ligne de pied, par opposition à la ligne de tête, qui est la ligne du sommet de la page, au-dessus même de la première ligne de texte, et où se trouve le numéro de cette page, le folio. La ligne de tête et la ligne de queue, blanches dans presque toute leur longueur, sont formées chacune par une pièce de fonte, appelée garniture ou lingot, de 12 points d'épaisseur. D'autres pièces de fonte, les cadrats, servent, dans la composition typographique, à terminer les lignes de texte incomplètes et à isoler les mots disposés en titre; d'autres encore, plus petites et de forme cubique, les cadratins, forment les blancs qui précèdent les alinéas. Ajoutons que, pour séparer les mots entre eux et les lignes entre elles, on se sert de petites lames de métal moins hautes que les lettres et portant le nom d'espace (une espace).
Au lieu de chiffres, on employait autrefois comme signatures les lettres de l'alphabet: A, B, C, D…, et l'on mettait, en outre, au-dessous de la dernière ligne de chaque feuille, à droite, le premier mot de la feuille suivante, toujours afin de faciliter le classement des feuilles, l'assemblage. Ce premier mot, ainsi placé en vedette au bas de la dernière page, s'appelait la réclame. On a fini par la supprimer, considérant qu'elle faisait double emploi avec la signature.
La signature permet, ou plutôt devrait permettre, de déterminer facilement le format d'un livre.
Puisque nous savons, par exemple, que l'in-4 a sa feuille pliée de façon à donner 8 pages, il est clair que la deuxième feuille commencera à la page 9 (8 + 1) et que c'est au bas de cette page 9 que figurera la signature 2. Le chiffre 3 se trouvera de même au bas de la page 17 (8 + 8 + 1); le 4, au bas de la page 25 (8 + 8 + 8 + 1); etc.
De même, l'in-8 comprenant 16 pages, la signature 2 se trouvera au bas de la page 17 (16 + 1); la signature 3, au bas de la page 33 (16 + 16 + 1); le 4, page 49; etc.
Mais les feuilles destinées à fournir beaucoup de pages, à fournir, pour préciser, des formats plus petits que l'in-8, ne se plieraient pas aisément en un aussi grand nombre de fois, surtout si le papier était un peu fort, on le comprend de reste; elles renfleraient, gondoleraient, auraient trop gros dos, et se prêteraient difficilement au brochage ou à la reliure[180]. Parfois même l'imposition[181], permettant, après le tirage, de plier la feuille dans l'ordre numérique des pages, ne pourrait pas s'effectuer. On sectionne donc ces feuilles, on les partage en cahiers, cartons[182] ou encarts, qui tous nécessairement portent aussi une signature, afin qu'on puisse les classer et assembler, d'où une nouvelle cause de confusion, pour la détermination du format. Chaque feuille d'un volume in-12, par exemple (24 pages), au lieu d'être entière, pourra se composer de deux cahiers, l'un in-8 (16 pages) et l'autre in-4 (8 pages), recevant chacun une signature. Chaque feuille d'un volume in-18 (36 pages) pourra se faire en deux cahiers, l'un in-12 (24 pages) et l'autre in-6 (12 pages);—ou bien en trois cahiers de 12 pages chacun et ayant tous les trois leur signature propre. Souvent même ces encarts sont encore plus compliqués[183].
Voici le tableau des signatures des vingt premières feuilles pour les principaux formats modernes[184]:
FOLIOS DES PAGES SIGNÉES
C'EST-A-DIRE FOLIOS DE LA PREMIÈRE PAGE DE CHAQUE FEUILLE OU DE CHAQUE CAHIER DANS LES FORMATS
| SIGNATURES | In-folio (4 pp.) | In-4 (8 pp.) | In-8 (16 pp.) | In-12 (24 pp.) | |
|---|---|---|---|---|---|
| En 1 cahier | En 2 cahiers (de 16 et de 8 pp.) | ||||
| A ou 1 | 1 | 1 | 1 | 1 | 1 |
| B — 2 | 5 | 9 | 17 | 25 | 17 |
| C — 3 | 9 | 17 | 33 | 49 | 25 |
| D — 4 | 13 | 25 | 49 | 73 | 41 |
| E — 5 | 17 | 33 | 65 | 97 | 49 |
| F — 6 | 21 | 41 | 81 | 121 | 65 |
| G — 7 | 25 | 49 | 97 | 145 | 73 |
| H — 8 | 29 | 57 | 113 | 169 | 89 |
| I — 9 | 33 | 65 | 129 | 193 | 97 |
| K — 10 | 37 | 73 | 145 | 217 | 113 |
| L — 11 | 41 | 81 | 161 | 241 | 121 |
| M — 12 | 45 | 89 | 177 | 265 | 137 |
| N — 13 | 49 | 97 | 193 | 289 | 145 |
| O — 14 | 53 | 105 | 209 | 313 | 161 |
| P — 15 | 57 | 113 | 225 | 337 | 169 |
| Q — 16 | 61 | 121 | 241 | 361 | 185 |
| R — 17 | 65 | 129 | 257 | 385 | 193 |
| S — 18 | 69 | 137 | 273 | 409 | 209 |
| T — 19 | 73 | 145 | 289 | 433 | 217 |
| V — 20 | 77 | 153 | 305 | 457 | 233 |
| SIGNATURES | In-16 (32 pp.) | In-18 (36 pp.) | In-32 (64 pp.) En 4 cahiers (de 16 pp. chacun) | |||
|---|---|---|---|---|---|---|
| En 1 cahier dit in-16 roulé. | En 2 cahiers (de 16 pp. chacun) | En 1 cahier | En 2 cahiers (de 24 et de 21 pp.) | En 3 cahiers (de 12 pp. chacun) | ||
| A ou 1 | 1 | 1 | 1 | 1 | 1 | 1 |
| B — 2 | 33 | 17 | 37 | 25 | 13 | 17 |
| C — 3 | 65 | 33 | 73 | 37 | 25 | 33 |
| D — 4 | 97 | 49 | 109 | 61 | 37 | 49 |
| E — 5 | 129 | 65 | 145 | 73 | 49 | 65 |
| F — 6 | 161 | 81 | 181 | 97 | 61 | 81 |
| G — 7 | 193 | 97 | 217 | 109 | 73 | 97 |
| H — 8 | 225 | 113 | 253 | 133 | 85 | 113 |
| I — 9 | 257 | 129 | 289 | 145 | 97 | 129 |
| K — 10 | 289 | 145 | 325 | 169 | 109 | 145 |
| L — 11 | 321 | 161 | 361 | 181 | 121 | 161 |
| M — 12 | 353 | 177 | 397 | 205 | 133 | 177 |
| N — 13 | 385 | 193 | 433 | 217 | 145 | 193 |
| O — 14 | 417 | 209 | 469 | 241 | 157 | 209 |
| P — 15 | 449 | 225 | 505 | 253 | 169 | 225 |
| Q — 16 | 481 | 241 | 541 | 277 | 181 | 241 |
| R — 17 | 513 | 257 | 577 | 289 | 193 | 257 |
| S — 18 | 545 | 273 | 613 | 313 | 205 | 273 |
| T — 19 | 577 | 289 | 649 | 325 | 217 | 289 |
| V — 20 | 609 | 305 | 685 | 349 | 229 | 305 |
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D'après les détails qui précèdent, et que nous aurions pu développer et compléter davantage, on voit combien cette question des formats est ardue et compliquée, combien elle est embarrassante. C'est au point que nombre d'éditeurs et de libraires, tantôt par ignorance, tantôt même pour ne pas dérouter le public et l'induire en erreur en lui annonçant la vérité, attribuent à leurs livres d'inexactes désignations de format.
Les bibliographes modernes ont fréquemment protesté et ne cessent de protester contre ces usages et ces termes surannés. Le docteur Graesel écrit dans son Manuel de bibliothéconomie[185]:
«Depuis que, grâce à l'emploi de la machine, on est arrivé à donner au papier des dimensions considérables, les dénominations traditionnelles employées jusqu'ici ont perdu leur raison d'être, une feuille repliée trois ou quatre fois pouvant encore produire un format correspondant, comme dimensions, à ce qu'on appelait jadis un in-folio, aussi a-t-on reconnu partout la nécessité d'adopter, pour déterminer les formats, des règles fixes et invariables, et avec d'autant plus de raison que les papiers varient de grandeur suivant les régions et, dans la même région, suivant les fabriques. Toutefois, les différents pays n'ont pu encore arriver à s'entendre, ce qui serait pourtant très désirable, sur les mesures conventionnelles à adopter… En France, l'ordonnance ministérielle du 4 mai 1878 a tranché la question en ce qui concerne les bibliothèques universitaires, en établissant les désignations suivantes: 1o Grand format (comprenant tous les volumes dépassant 35 centimètres); 2o Moyen format (comprenant les volumes hauts de 25 à 35 centimètres); 3o Petit format (comprenant les volumes au-dessous de 25 centimètres).»
Voici d'ailleurs le passage textuel de cette circulaire ministérielle à laquelle il vient d'être fait allusion, et à laquelle aussi nous nous référerons souvent:
«Il est inutile de préciser ici les moyens de déterminer chaque format. A l'époque où le papier était fabriqué selon des règles de dimension qui variaient peu, on reconnaissait le format en comptant les pages de la feuille d'impression. Les désignations d'in-folio, in-quarto, in-octavo, représentaient alors une hauteur fixe. Il n'en est plus de même aujourd'hui que les feuilles d'impression sont de dimensions très différentes, et que certains in-octavo deviennent plus grands qu'un in-folio du XVIe siècle. L'indication actuelle a donc perdu son ancienne signification, car elle ne répond pas toujours à l'indication de la hauteur du livre; elle doit être abandonnée pour les désignations suivantes, répondant aux dimensions réelles:
«1o Grand format (comprenant tous les volumes dépassant 35 centimètres);
«2o Moyen format (comprenant les volumes hauts de 25 à 35 centimètres);
«3o Petit format (comprenant les volumes au-dessous de 25 centimètres[186])».
Au lieu de trois formats, la Bibliothèque nationale en a adopté cinq:
1o Grand in-folio (comprenant tous les volumes dépassant 45 centimètres);
2o In-folio (comprenant tous les volumes hauts de 45 à 31 centimètres);
3o In-4 (comprenant tous les volumes hauts de 31 à 25 centimètres);
4o In-8 (comprenant tous les volumes hauts de 25 centimètres à 95 millimètres);
5o Les nains (comprenant tous les volumes au-dessous de 95 millimètres).
«Il serait à désirer, dit très justement M. Édouard Rouveyre, qu'à l'avenir les libraires annonçassent, sur leurs catalogues, la hauteur et la largeur des livres en centimètres, indépendamment de la désignation du format, qui jouerait ici un rôle secondaire[187].»
C'est ce que font, ainsi que nous l'avons déjà remarqué et comme nous le rappellerons, en parlant des catalogues et des fiches[188], les partisans de la Classification décimale.
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Depuis les débuts de l'imprimerie, les formats les plus appréciés du public semblent avoir été toujours en décroissant.