Paris
de Siècle en Siècle

par A. Robida
Imp. Eug. Marx (Atelier Belfand) Paris

[Table des Chapitres]
[Table des Illustrations]
[Planches hors texte]
[Notes]

OUVRAGES DE A. ROBIDA

LA VIEILLE FRANCE.—Normandie. Bretagne. Provence. Touraine. Quatre volumes in-4º, illustrés de très nombreuses gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)

LES VIEILLES VILLES D’ITALIE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)

LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)

LES VIEILLES VILLES D’ESPAGNE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)

VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL. Un fort in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)

LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. Un volume in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)

LE VINGTIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)

VOYAGE DE MONSIEUR DUMOLLET. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)

LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)

ŒUVRES DE RABELAIS, illustrées de très nombreuses gravures dans le texte et de gravures hors texte en couleurs. (A la Librairie illustrée.)

MESDAMES NOS AIEULES, DIX SIÈCLES D’ÉLÉGANCES. Un volume in-18 couronne illustré de très nombreuses gravures en noir et en couleurs. (A la Librairie illustrée.)


ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

LA REINE MARGUERITE DE VALOIS
à l’hôtel de Sens
A. Robida del et sculp A. Maire imp

PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE

TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES
PAR
A. R O B I D A

PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
Tous droits réservés.
A MON AMI
CHARLES NORMAND
PARISIEN DE PARIS
Secrétaire général des Amis des Monuments Parisiens

Toujours sur la brèche pour la défense des intérêts
artistiques de Paris toujours menacés.

A. ROBIDA

LE PONT-NEUF ET LA POINTE DE LA CITÉ AU XVIIᵉ SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
L’ILE BERCEAU

Le cœur de Paris et ses déplacements.—Lutèce gauloise.—Le village insulaire entre marais et forêts.—L’arrivée du Romain.—Premier siège et premier incendie.—Camulogène et Labiénus.—Lutèce gallo-romaine.—Le premier coup d’État militaire.—Un Empereur de Paris.—Le Palais de Julien aux Thermes.—Les Nautes.—Les arènes parisiennes.—Lutèce mérovingienne.—Sainte-Geneviève.—Le Palais des Comtes de Paris dans la Cité.—Les marchands de l’Eau.

PETITE TOURELLE DE L'HOTEL DE SENS

A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que de regrettables modifications.

Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.

Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce, puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs francs,—pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et commerçante qui s’agite sur la rive droite...

Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux, les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le vague du couchant!

Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits coniques.

Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la Cité naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,—la montagne que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,—palais des rois de France alors que le Louvre attend encore son heure,—le quartier du Marais—lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles, resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;—ce fut aussi le Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.

Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.

Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres, vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course de notre XIXᵉ siècle.

LUTÈCE GAULOISE. POINTE DE L’ILE AVEC LES ILOTS SUR LESQUELS PASSE LE PONT-NEUF ACTUEL

On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du terroir lutécien.

*
* *

Temps lointains;—pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des villes importantes, du commerce, quelques routes—peu nombreuses il est vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,—des tribus puissantes mais mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient. Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen, Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire pour faire le désert à l’approche des Romains.

Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence, Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine, et du Nord par les affluents divers.

Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à travers des plaines fertiles et de belles collines.

Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.

Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien que l’homme a supprimés.

Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus grande île de l’archipel parisien, c’est la Cité d’aujourd’hui, grande et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien Arsenal.

Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont Saint-Michel.

Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines, dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois, des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre ferme, englobera l’un après l’autre.

*
* *

Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples qualifiés par lui de barbares,

LUTÈCE INCENDIÉE A L’ARRIVÉE DES ROMAINS

que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples, pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions romaines.

Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et, attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en échec; l’espoir renaissait.

Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur la Loire, s’approcha du pays des Parisii.

Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans le cours des siècles,—rugissement des luttes intestines ou bien heurt violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.

Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux ronflements des bombardes des Anglais,—des arquebusades de la Ligue aux roulements de tambours des sections révolutionnaires,—des hourras des cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...

Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides, des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive, devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux, par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.

Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos canotiers,—probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les débris de ses légions chez les Senones.

Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des édifices de la Cité actuelle.

Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première. La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels s’effectuèrent rapidement. La paix romaine opère une complète transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.

LES LÉGIONS GAULOISES PROCLAMENT JULIEN EMPEREUR

Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome sont adoptés partout et font de l’ancienne Gaule chevelue une Gaule à toges très romaine.

Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans sa ceinture mouvante, si limpide alors.

L’empereur Julien l’appelle sa chère Lutèce; il y a passé quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et les Germains,—ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie qu’il y menait un intéressant croquis:

«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue. Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce: l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons.»

LE CLOS DE LAAS ET LE PALAIS DES THERMES

Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre les os de quelque chef parisien préhistorique.

Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives, couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive gauche.

Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait un très grand développement et bien des parties, les plus importantes probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou remises, à une foule de petites industries.

PARIS MÉROVINGIEN.—LA POINTE DE LA CITÉ

Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et différents services de messageries avaient leur installation.

Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.

Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains environnants.

Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (mons Lucotitius), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en 360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui qui en profitait.

Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le morcelant, des couvents et des maisons.

Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade, quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises, imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits n’ayant rien de grec ni d’égyptien.

Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare accompagnées de l’inscription suivante:

«Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet autel à Jupiter très bon, très grand.»

Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous le palais, le temple sous l’église.

En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base. En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure, qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs marchandises.

Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais, s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte, avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà, si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis 1869.

Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.

PALAIS DES THERMES.—LA GRANDE SALLE AU XVIIIᵉ SIÈCLE

Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées s’étaient juchées sur les arènes remblayées par

LE PALAIS DES THERMES

les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu le ciel de la Gaule.

Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome, les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs ancêtres.

Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue, afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.

Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes, Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche, l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se croire à son dernier jour.

C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions, Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.

Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les massacres, les alliances, les absorptions de peuples...

Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.

Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres, quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.

Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et déborde sur les deux rives.

LES ARÈNES DE LUTÈCE RETROUVÉES

Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations, embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine, fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.

Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple fauteuil pour ses faibles successeurs.

Quatre bœufs attelés d’un pas tranquille et lent
Promenaient dans Paris le monarque indolent,

... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la couronne.

Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens, s’appellent maintenant les marchands de l’eau, et forment une hanse ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les métiers et fournira les Prévôts des marchands.—Là est l’origine de la municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme Lutèce signifiait, dit-on, habitation au milieu de la rivière, ou l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des étymologistes.

LUTÈCE

HENRI III ALLANT POSER LA PREMIÈRE PIERRE DU PONT-NEUF LE 31 MAI 1578

A NOTRE-DAME
CHAPITRE II
LA CROISSANCE

La cité de Paris.—Le temple de Jupiter devient l’église cathédrale Notre-Dame de Paris.—Les petites églises de la Cité.—Saint-Jean le Rond et les Enfants trouvés.—Très haut et très puissant seigneur le chapitre de Notre-Dame.—Le cloître et ses premières écoles.—Guillaume de Champeaux et Abélard.—Naissance de l’Université.—Les légendes: le diable Biscornette.—L’anneau de la Vierge.—Le grand Jeusneur.—Folies et mascarades des fêtes de l’âne, des fous et des innocents.—Diables, guivres et chimères.

A NOTRE-DAME

ENFIN le XIIIᵉ siècle,—qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,—le grand siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion, rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases, mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.

C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime épanouissement.

Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables, clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives du fleuve.

La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces, arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération dans le morcellement féodal.

Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.

Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert, en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes, des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque dans les lambris»...

Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée, vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines, malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,—église mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair avec la plus haute,—la cathédrale demandait une ampleur de proportions refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les magnificences de l’art.

Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman, éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles, au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims, Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et leurs trésors.

Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures, encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.

1711. DÉCOUVERTE DES DÉBRIS D’UN AUTEL DE JUPITER SOUS LE CHŒUR DE NOTRE-DAME

La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris, s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque représentation de la nef symbolique de son blason.

Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé tout le monde et, oubliant les Nautes, les bateliers de Lutèce, on a voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les soleils couchants.

Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents, cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles.

Le dit des rues de Paris, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications, certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu seulement après lui.

Guillot si fait à tous sçavoir
Que par deça Grand pont pour voir
N’a que deux cents rues moins sis
Et en la Cite trente sis
Outre Petit Pont quatre vingt
Ce sont dix moins de seize vingt,
Dedans les murs, non pas dehors.

Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le grand déblaiement de la Cité,—qui n’en a laissé que quelques-unes toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame—et les a remplacées par un colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des bastions de l’enceinte moderne.

Certes, nous les avons vues ces vieilles rues—ou ce qu’il en restait—étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point sur ces tristes débris que nous devons juger la Cité du moyen âge avec son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou petits, ses hôtels et ses rues marchandes.

Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais, et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux, partout où s’entassent des foules,—ce que nous ne songeons guère à faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire juger de la beauté d’une figure en son printemps.

Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue Neuve-Notre-Dame, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande rosace;—avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes alertes, la voix grave du bourdon.

En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli et plus meublé.

SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS

L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant son abside au parvis, devant le débouché de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face, juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus haut que l’ogive du portail de la cathédrale.

Cet humble Saint-Jean le Rond n’a rien de rond et s’appelle ainsi en souvenir d’une précédente chapelle Saint-Jean, qui était le baptistère de la cathédrale mérovingienne, bâti en rotonde, suivant l’usage. Simple chapelle extérieure, cette annexe de la cathédrale disparut en 1790. Précédemment à la place de la porte gothique, on lui avait infligé une entrée surmontée d’un fronton à l’antique, sévice insignifiant pour la modeste chapelle, mais qui fait penser au péril incroyable couru par Notre-Dame elle-même, pendant les deux siècles de réaction classique, par cette splendide façade dont on voulut gratter la parure gothique pour la rhabiller en style jésuite au temps de Louis XIV, ainsi que l’on avait fait précédemment à la pauvre façade de Saint-Gervais, ou dont on faisait charcuter les portails au XVIIIᵉ siècle sous la direction de Soufflot!

Les marches de Saint-Jean le Rond ont entendu bien des vagissements de pauvres petits êtres abandonnés: les mères qui se résignaient à délaisser leurs enfants, les déposaient là comme le Quasimodo du poète, pour être recueillis par le chapitre de Notre-Dame. Qui pourrait compter leur nombre en tant de siècles! Des fondations pieuses s’efforçaient de subvenir à l’entretien des enfants trouvés, mais le vice, la misère multipliaient les abandons de malheureux poupons, au grand souci de l’évêque et des chanoines auxquels cette charge revenait par tradition; au XVIᵉ siècle elle était telle qu’il fallut faire contribuer les abbayes et les paroisses de Paris possédant fiefs de haute justice.

Un matin de 1717, sous le porche de Saint-Jean le Rond, un de ces petits abandonnés fut trouvé par un pauvre vitrier, qui touché de compassion le recueillit et l’éleva. L’enfant, baptisé sous le nom de Jean le Rond, devint le célèbre philosophe d’Alembert, l’un des fondateurs de l’Encyclopédie.

Sur le côté de Saint-Jean le Rond s’ouvre la porte principale du cloître, vaste enclos qui enferme toute la pointe orientale de l’île et qui, très diminué, est aujourd’hui à peu près la seule partie subsistante de l’ancienne cité. La muraille de cet enclos est représentée par la rue de la Colombe, la rue basse des Ursins et le quai.

C’est là que les derniers débris de la Cité, telle que les siècles l’avaient faite, peuvent encore se retrouver avec quelques vestiges d’une chapelle Saint-Aignan au fond d’un bâtiment; de tout le reste, il a été fait table rase pour le colossal Hôtel-Dieu et les grandissimes casernes, et pour la grande place actuelle du Parvis qui représente environ dix fois la grandeur de l’ancienne.

Les écoles de l’église donnent aussi sur le Parvis à côté de Saint-Christophe. Le Chapitre de Notre-Dame, haut justicier, a sa prison proche Saint-Pierre-aux-Bœufs et son échelle patibulaire sur le Parvis même, laquelle potence ne fut abattue qu’au XVIIᵉ siècle.

Sur cette place étroite, au débouché de ces rues où les processions doivent avoir peine à passer, où passeront pourtant les processions tumultueuses de la Ligue et tant de cortèges triomphants ou sinistres, voici donc des paroissiens de la cathédrale se rendant aux offices, des clercs du chapitre allant à leur collège, des pèlerins arrivant, de bien loin parfois, se prosterner devant le sanctuaire et vénérer les reliques du Trésor... Saluons le chanoine qui passe sur sa mule, c’est un cinquantième de très haut et très puissant seigneur le Chapitre. Il s’en va visiter en son logis quelque gros bourgeois, quelque dignitaire de l’Université, quelque abbé de l’un des innombrables couvents de la Ville.

Qu’est-ce que ce rassemblement? C’est le marché au pain, marché franc où n’importe quel boulanger du dedans ou du dehors peut apporter ses pains.

Voici plus qu’un rassemblement, une foule qui se presse et se bouscule criant ou riant, plaignant ou se moquant suivant le cas, autour d’une charrette escortée par des archers en hoqueton aux armes de la ville. C’est quelque malheureux larron, quelque assommeur de carrefour que l’on va justicier à la potence du Parvis, ou bien un criminel qui vient du grand Châtelet faire amende honorable, pieds nus et torche en main sur les marches de Notre-Dame, après quoi le bourreau va le reprendre pour le conduire subir sa peine en place de Grève.

Nos seigneurs du Chapitre, les chanoines, sont gens puissants et riches! Notre-Dame possède des seigneuries, des fiefs dans Paris, des censives et des rentes, des droits, des terres considérables aux environs de la ville et bien loin, et même jusqu’à une terre en Provence qui fournit à l’église l’huile de ses lampes.

L’évêque et le Chapitre ont leurs menses parfaitement distinctes et séparées, leurs attributions et leurs droits particuliers. Le Chapitre, dont on fait remonter la fondation à Charlemagne, se compose, y compris les hauts dignitaires, de soixante chanoines; n’ayant pas tous reçu les ordres, tous doivent sous peine de suspension de bénéfice, porter la tonsure et avoir la barbe rasée, obligation qui donna lieu en 1555 au refus fait par le Chapitre, ennemi obstiné des longues barbes, «contraires à la modestie», d’admettre Pierre Lescot l’architecte, pourvu d’un canonicat, tant qu’il porterait sa longue barbe.

Ce Chapitre dans le cours de son existence a fourni à l’Église des papes, nombre de cardinaux et une foule d’évêques et d’archevêques; cela ne l’empêchait pas de se montrer fort soigneux de ses immenses richesses terrestres, fort jaloux de ses droits et privilèges, qu’il savait défendre du bec et des ongles même contre les rois. Ses vassaux n’étaient pas traités toujours avec la mansuétude qu’on eût été en droit d’attendre d’hommes d’église; l’illustre Chapitre se montrait pour tout ce qui regardait les redevances aussi rigoureux que n’importe quel seigneur rude et besogneux. On connaît l’histoire des pauvres habitants de Châtenay-sous-Paris, serfs de corps de Notre-Dame, qui en 1252, sur le refus de payer un surcroît d’impositions, furent appréhendés et jetés sans pitié dans la prison du Chapitre. Saisie d’une plainte, la reine Blanche, mère de saint Louis, intervint et pria les chanoines de rendre la liberté aux prisonniers. La demande de la reine fut repoussée avec une insolence cruelle et pour mieux établir ce qu’il prétendait être son droit sur les biens et la vie de ses sujets, le Chapitre fit saisir en masse et jeter avec les autres, les femmes et les enfants de Châtenay. Les malheureux, ainsi entassés dans tous les réduits ou cachots de cette prison trop étroite allaient périr de misère ou d’asphyxie, lorsque accourut la reine indignée, qui fit enfoncer les portes et délivra par la force les victimes du Chapitre.

Dans l’enclos du Chapitre il restait à la Révolution trente-trois maisons canoniales soumises à un régime particulier; chacune était propriété du chanoine qui l’occupait, sous réserve d’une redevance au Chapitre, mais ne pouvait être vendue qu’à un chanoine. Le cloître, c’est-à-dire l’ensemble de ces maisons et jardins n’était pas cependant tout à fait le séjour de tranquillité que l’on peut supposer, le paisible asile d’hommes d’étude et de prières, à l’ombre de la cathédrale. Il se glissa des abus nombreux et des intrus dans la petite ville canoniale; des chanoines sous-louèrent et, malgré les défenses, permirent même à des tavernes de s’établir dans des dépendances de l’enceinte.

D’ailleurs, il y eut ici jusqu’au XIIᵉ siècle une population qui ne pouvait manquer d’amener quelques désordres et turbulences avec elle: c’étaient messieurs les écoliers, en tout temps amis du bruit et en tout lieu difficiles à tenir en bride. L’Université de Paris, poussin éclos sous l’aile de l’Église, mais qui devait bientôt réclamer indépendance et coudées plus franches, eut ses premières écoles dans l’enclos de Notre-Dame.

EN HAUT DES TOURS DE NOTRE-DAME

C’est dans le préau du cloître, jonché de bottes de paille en guise de sièges, et dans les différentes cours voisines que se réunissaient maîtres et écoliers, pour les leçons, cours et controverses. Bientôt ces assemblées, passionnées pour les grandes querelles philosophiques des Scolastiques du temps, pour la fameuse controverse des réalistes et des nominaux, se sentirent à l’étroit de toutes façons dans les bâtiments du chapitre; les écoliers après les cours, passionnés pour d’autres choses moins édifiantes, lâchés dans les tavernes de la rue de Glatigny ou chez les ribaudes du Val d’amour, trop voisines des maisons canoniales, durent émigrer sur la rive gauche, qui devint leur ville particulière, la ville de l’Université avec ses nombreux collèges, ses franchises, ses coutumes.

Mais les écoles épiscopales du cloître Notre-Dame eurent pour écolier Abélard et le virent revenir professeur à l’éclatante célébrité, traînant avec lui à son camp de la rive gauche une armée d’étudiants suspendus à ses lèvres, enfin, rival victorieux de Guillaume de Champeaux son ancien maître dont il combattait les idées. Hélas! la philosophie et la science ne suffisaient pas à remplir toute l’âme d’Abélard, il aima une femme, d’esprit supérieur comme lui, savante et belle, Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Le théologien, enflammé bientôt par cette élève charmante, se fit poète et musicien, compositeur de chansons amoureuses qui dirent le secret de ses amours à tous les échos scandalisés du cloître Notre-Dame. L’oncle Fulbert se montra un terrible gardien de la vertu de sa nièce et vengeur féroce de la morale; et l’on connaît la malheureuse aventure qui termina ce doux roman d’amour en jetant Héloïse chez les nonnes d’Argenteuil, en faisant d’Abélard un moine désespéré, cherchant l’oubli de couvent en couvent, de Saint-Denis jusqu’au fond de la Bretagne.

LA FÊTE DES FOUS

Abélard, mort en 1142, n’a point connu la cathédrale actuelle. Du temps où il écrasait sous son éloquence Guillaume de Champeaux, archidiacre de la cathédrale, c’était toujours la vieille église romane, qu’Étienne de Garlande restaura vers 1140, restauration dont il fut utilisé des fragments à la porte Sainte-Anne.

Vingt ans après, vers 1163, commencèrent les travaux de la nouvelle cathédrale dont le pape Alexandre III vint poser la première pierre.

L’œuvre était dirigée par l’évêque Maurice de Sully, un prélat qui avait été l’un de ces pauvres étudiants mendiant le pain du corps aux portes des couvents, en sortant des écoles avec la nourriture de l’esprit. La foi soulève des montagnes, elle élève aussi des montagnes de pierre; alors se bâtissent également les grandes cathédrales du domaine royal par l’élan de tous, avec l’aide de dons considérables et d’oboles, avec le cœur et l’âme de tous,—constructions gigantesques qui nécessairement impliquent l’existence, dans cette société du moyen âge, d’un nombre considérable d’artistes, maîtres massons, tailleurs de pierre, sculpteurs non refroidis par Rome, par l’excès de science et d’érudition, naïfs imagiers du ciseau, dont l’œuvre, d’une imagination formidable, d’une originalité, d’une abondance et d’une variété inouïes, après avoir passionné leurs contemporains, stupéfie encore notre temps.

Avant la fin du XIIᵉ siècle le gros œuvre était fort avancé; la nef et le chœur étaient couverts et en 1235 l’édifice arrivait à son achèvement. Les portails latéraux ne sont pas de cette construction primitive, des modifications importantes furent apportées dès le milieu du XIIIᵉ siècle au plan primitif, adjonction de chapelles au pourtour de l’abside, allongement du transept, construction par l’architecte Jehan de Chelles du merveilleux portail Sud en 1257, construction du portail Nord par Pierre de Chelles en 1313, avec une portion des richesses confisquées sur les Templiers.

Les Parisiens suivaient avec un intérêt passionné la construction de leur cathédrale et le cœur de Paris battit bien réellement sur ce point, durant ces cent années de labeur pour la poussée de ces pierres miraculeuses.

Que de légendes se formèrent devant ce déroulement d’images sculptées, devant cette galerie des rois qui représente peut-être, comme le peuple s’obstinait à le croire, la lignée des rois de France de Childebert à Philippe-Auguste et non celle des rois de Juda, et devant ce troupeau de monstres de toutes formes, guivres, dragons, aigles accrochés aux tours, accoudés aux balustrades, démons lippus contemplant Paris de leurs prunelles ironiques.

Ces ferrures merveilleuses si extraordinairement enroulées sur les portes de la façade principale, qui donc avait pu les forger, tourner aussi délicatement le fer en volutes feuillues et fleuries? qui donc, sinon le diable lui-même, maître, chacun le sait, par-dessus tous les maîtres! Un serrurier chrétien avait tenté l’ouvrage, mais après mille essais, se reconnaissant vaincu, il offrit désespérément son âme au diable s’il voulait l’aider dans son travail. L’ennemi du genre humain consentit pour une simple âme de forgeron à travailler en l’honneur de Notre-Dame et envoya le démon Biscornette, bon ouvrier devant qui le fer se tordait presque de lui-même sur l’enclume.

En conséquence, les ferrures pour les vantaux des deux portes de côté, dites porte de la Vierge et porte Sainte-Anne, furent terminées et placées sans peine en un rien de temps; restait la porte centrale, mais alors le forgeron infernal Biscornette eut beau s’y prendre de toutes les façons, employer toutes les ressources de son art, il ne put venir à bout des ferrures de cette porte centrale, qui est celle par où passe le Saint-Sacrement aux processions. Le fer, devenu soudain rebelle, résistait à son marteau, si bien que Biscornette, humilié à son tour, dut abandonner le marché et se replonger dans l’Enfer sans emporter l’âme du serrurier de Notre-Dame.

LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Cette porte centrale, pour donner raison à la légende, nous est parvenue sans ferrures, soit qu’elle n’en ait jamais eu, ce qui serait bien extraordinaire, soit qu’elles aient disparu dans une modification ancienne. On l’a ferrée de nos jours cependant, Viollet-le-Duc remplaçant Biscornette.

LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Autre légende: Sous la porte de gauche ou de la Vierge, une statue de la Vierge détruite en 1793 ornait le trumeau central, dès les premiers temps de la construction; à ses pieds était placé le tronc qui recevait les offrandes pour les travaux de l’église. Or, un jour, un escholier qui jouait à la pelote, c’est-à-dire à la balle, sur la place avec des amis, eut l’idée, pour mettre en sûreté un anneau qu’il craignait de perdre au jeu, de le passer au doigt par lequel la Vierge montrait le ciel.

—Je vous donne cet anneau pour gage, dit-il en plaisantant à la statue, je n’aurai ni amie ni dame, sinon vous!

Et soudain la Vierge, en signe d’acquiescement, plia le doigt de manière à retenir l’anneau! Le prodige émut fort le jouvenceau qui laissa le jeu et songea quelque temps à se faire moine. Cependant, repris par le siècle, notre jeune homme oublia l’anneau offert à la Vierge et il en offrit un autre à une fiancée riche et bien née. Mais, le soir des noces, il vit se dresser devant lui la Vierge du portail courroucée, lui rappelant sa promesse et l’appelant parjure, apparition qui fit fuir le pauvre garçon jusqu’au prochain couvent où il prit l’habit de moine, se mariant ainsi à Marie, dit la légende rapportée par le bibliophile Jacob.

Il y a encore la légende du Chanoine damné: racontée sous les voûtes impressionnantes de l’église, elle devait faire courir le frisson dans les veines des bonnes gens. Il s’agit d’un membre du puissant Chapitre, aux temps lointains, mort, croyait-on, presque en odeur de sainteté; pendant que l’on chantait à ses obsèques l’office des Morts devant une assistance recueillie qui croyait déjà l’âme du saint homme placée au paradis parmi les Élus, on vit tout à coup le couvercle du cercueil se soulever, le mort passer une tête hagarde et brandir un bras hors du cercueil, en criant par trois fois d’une voix étrange qui roula dans l’église: Je suis damné!

Et comme l’assistance, pétrifiée par l’effroi, n’osait bouger, le mort si vénéré confessa d’horribles crimes insoupçonnés, puis retomba lourdement dans sa bière, pendant que les fidèles, retrouvant leurs jambes, s’enfuyaient dans l’épouvante...

On vit jusqu’au siècle dernier sur cette place du Parvis un monument singulier, une vieille statue en demi ronde bosse plantée sur le pavé en avant des portes. Dans cette figure méconnaissable, rongée par le temps, les vieux historiens et descripteurs de Paris voient soit un Mercure, soit un Esculape, vestige dernier du temple de la Cité, tandis que l’abbé Le Bœuf pense plutôt que c’était une statue de Jésus-Christ détachée du portail de l’ancienne cathédrale romane. Le populaire, complètement oublieux de l’origine du monument, l’appelait, sur son aspect misérable, le grand Jeusneur ou Monsieur Le Gris et prenait pour sujet ou pour endosseur de mille facéties ce vieux sermonneur:

Vulgairement appelé le Jeusneur
Pour s’être vu, selon l’histoire,
Mil ans sans manger et sans boire.

Quel plus magnifique cadre pouvait-on rêver pour toutes ces fêtes qui à des époques fixes venaient émouvoir et doucement réjouir le peuple des villes par le déploiement de toutes les pompes religieuses sous ces hautes voûtes, où, dans les fumées de l’encens, les magiques fenestrages découpés, les roses flamboyantes semblent des ouvertures sur le ciel,—ou pour d’autres journées de liesse, quand tout à coup, au lendemain des grandes solennités religieuses élevant les âmes jusqu’aux plus hautes poésies, éclataient sous les mêmes voûtes les transports de la joie la plus terrestre, la plus grossière aussi, et se déroulaient les plus burlesques parodies, devant ces mêmes chrétiens si fervents, et même avec le concours des prêtres et des clercs!

Franche et sincère, la religion du moyen âge ne connaissait pas l’hypocrite bigoterie, elle ne frappait point la gaîté d’anathème; au contraire, le naturel joyeux de la race se taillait sa part dans l’ornementation des églises, et très largement, on peut le voir aux milliers de sculptures comiques et satiriques mélangées partout aux plus édifiantes scènes religieuses. Notre-Dame, au lendemain de la Noël, avait sa semaine folle consacrée aux cérémonies de la fête de l’âne et de la fête des fous, commençant le 26 décembre par la fête des sous-diacres, qu’on appelait la fête des diacres-saôuls. Des études spéciales ont été consacrées à ces étranges réjouissances, dont l’origine remonte aux premiers siècles du christianisme et se relient aux saturnales antiques, aux barbatoires des premiers siècles chrétiens dont elles sont la simple continuation, comme les églises continuent sur les mêmes lieux les temples païens.

Fête des fous, fête de l’âne, ou bien fête des innocents, c’était toujours une parodie des cérémonies du culte, une messe en coq-à-l’âne et latin de cuisine, chantée dans les tons les plus discordants avec des Hihan pour alleluias. L’âne de la fuite en Égypte amené en cérémonie figurait au milieu du chœur et portait une jeune fille avec un petit enfant dans les bras pour représenter la Vierge et Jésus.

C’était donc tout d’abord au lendemain de la Noël un petit coin sérieux et poétique de la fête, puis la pure farce commençait.

Tous les honneurs du cérémonial étaient pour le brave baudet, sage monture de la Vierge; on lui chantait gravement la prose de l’âne, une prose burlesque en latin baroque entremêlé de français, à chaque strophe de laquelle la foule dans l’église clamait le refrain:

Hez! sire âne, hez, chantez!
Belle bouche, rechignez!
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!...

Et la messe de l’âne s’achevait au milieu des éclats de rire et des bouffonneries. Les prêtres officiants eux-mêmes, à certains moments, poussaient des hi-han prolongés, qui servaient de signal aux assistants pour braire à qui mieux mieux en guise de répons.

Pour la fête des fous on trouvait le moyen d’exagérer encore ces singulières drôleries. On choisissait alors parmi les clercs au milieu des plus étranges cérémonies un évêque des fous que l’on promenait processionnellement dans l’église et qui, coiffé et mitré, s’en allait s’asseoir irrévérencieusement dans le siège épiscopal d’où il donnait avec mille bouffonneries sa bénédiction à la foule. Huit jours après, l’évêque des fous, amené par une nouvelle procession au son de toutes les cloches venait, en grande cérémonie, célébrer une parodie de la grand’messe. Diacres et clercs revêtus d’oripeaux, barbouillés de suie ou le visage couvert de masques bizarres, barbus et cornus, remplissaient le chœur, dansant, chantant, faisant mille extravagances.

Les encensoirs répandaient une âcre odeur de vieux cuir brûlé en guise d’encens, puis les danses se poursuivaient dans la nef, et les gens d’église régalaient les assistants de boudins, saucisses et cruches de vin. Tout n’était pas fini, car la fête se continuait en véritable carnaval par des processions non moins étranges dans les rues.

C’était une parodie, mais sans nulle dérision pourtant; la franche gaillardise de nos pères ne trouvait là nulle matière à s’indigner et il fallut des siècles pour faire disparaître les derniers vestiges de ces vieilles coutumes. Vieux moines, graves évêques protestaient parfois, mais protestations et tentatives d’interdiction n’y firent de longtemps pas grand’chose et ne purent prévaloir contre la puissance des vieilles coutumes, tant est vif aussi le besoin instinctif d’une détente dans l’austérité.

LE GRAND JEUNEUR, SUR LE PARVIS

Outre ces folies alternant avec les solennités religieuses, les processions de la Fête-Dieu, les représentations de mystères, origine de notre théâtre, Notre-Dame avait encore la promenade du dragon de saint Marcel, une sorte de Tarasque d’osier qui partant du cloître le jour des Rogations, était promenée dans la paroisse par le clergé, à la grande joie du populaire qui s’efforçait de jeter fruits et gâteaux dans la gueule du monstre.

Ces statues étranges penchées à la balustrade au-dessus de la grande galerie ajourée, ces chimères, guivres et bêtes fantastiques que les siècles avaient fini par ronger et qu’on a dû refaire de nos jours en s’aidant de leurs débris, ces diables cornus usant leurs prunelles de pierres à contempler ou surveiller Paris, quels spectacles la vieille Lutèce ne leur a-t-elle pas donnés!

Drames, comédies et féeries, déroulements de splendeurs joyeuses pour les entrées solennelles de rois ou de reines, départs pour la croisade, pavoisements et enguirlandements des rues pour les grandes occasions; et comme contrastes, la longue série des séditions populaires et révolutions diverses, explosions périodiques de la mauvaise humeur du peuple foulé ou trompé, furieux accès de rage causés par les trop longues et trop dures misères.

Combien de fois les sanglantes lueurs de l’incendie ont-elles illuminé la face de ces monstres, les flammes courant de rue en rue sur ces milliers de toits! C’est l’Anglais à Paris et Jeanne d’Arc repoussée sous la porte Saint-Honoré, à la joie criminelle de la majorité des Parisiens, de l’Université et des dirigeants. C’est le sang de tant de bagarres et de tant de massacres que boit sous les pavés soulevés le sol des rues parisiennes; ce sont enfin les forteresses et les palais qui s’écroulent et la guillotine qui se dresse, le terrible autel pour la messe rouge dite chaque jour là-bas, pendant que retentissent sous les voûtes de l’église les hymnes en l’honneur de la déesse Raison.

LES ÉCOLES DU CLOÎTRE

Il semble qu’en plaçant cette couronne de diaboliques figures au front du monument, où devant tant de vierges, de martyrs et de saints s’élèvent comme un encens les prières des foules, les architectes du moyen âge, philosophes ironiques, aient songé à faire la part du mal et à fournir des patrons dignes d’eux aux êtres de sang et de proie qui grouillent dans les bas-fonds des grandes villes, écume sinistre des agglomérations humaines.

..... Et Paris contemplé de là-haut était bien grand déjà. Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris a brossé splendidement le grand panorama à vol d’oiseau

LA RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE ET SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT UN JOUR DE PÉLERINAGE A L’ABBAYE

du Paris du XVᵉ siècle, à l’époque où sculpteurs et architectes achevaient leur merveilleuse ciselure des portails nord et sud.

Nettement partagé en trois divisions: Cité, dans l’île mère, ville sur la rive droite de la Seine et Université sur la rive gauche, Paris agrandi commençait à déborder par-dessus la belle ceinture de remparts de Philippe-Auguste dont les tours rondes et demi-rondes aux combles aigus ponctuaient la ligne continue, par-dessus les toits massés en mille chaînes de collines de tuiles et d’ardoises.

NOTRE-DAME ET L’ARCHEVÊCHÉ, XVIIᵉ SIÈCLE

Au delà, dans la campagne verdoyante où s’allongeaient des embryons de faubourgs, par-dessus maisons des champs, petits manoirs dans les vignes, minces villages perdus dans les blés, les abbayes élevaient leurs clochers, leurs hauts bâtiments à grands combles, leurs vastes dépendances, enfermées comme de petites villes fortes derrière leurs fossés et leurs murailles crénelées.

Aux antiques abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain se sont ajoutés le grand prieuré de Saint-Martin des Champs, les abbayes de Saint-Victor, de Saint-Antoine, tandis qu’au nord-est l’ordre militaire du Temple couvrait un vaste espace des bâtiments nombreux et solides de sa Commanderie, dominés par un gros donjon à tourelles, où se gardait le trésor de l’ordre, future prison de Louis XVI.

A l’orient, derrière le Terrain ou Motte aux Papelards, ancienne butte de gravats couverte de broussailles, en dehors de l’enceinte du cloître, sous les tours de l’Archevêché, sous les chapelles du chœur de la cathédrale, d’où surgissent les aériens arcs-boutants à double volée soutenant le grand comble, l’île de la Cité semble traîner à sa remorque l’île Notre-Dame et l’île aux Javiaux, l’île Notre-Dame, future île Saint-Louis, alors partagée en deux parties et n’ayant encore d’autres constructions que des petits bâtiments appartenant aux chanoines et loués à des blanchisseries, et le retranchement défendant la Seine, relié par des chaînes aux deux parties de l’enceinte.

Les rois de France sont là-bas dans leur logis immense et compliqué, vaste ensemble d’édifices réunis sous le nom d’hôtel royal de Saint-Paul, protégé par la formidable bastille Saint-Antoine. De l’autre côté, vers le couchant, la sortie de la Seine n’est pas moins bien encadrée. L’antique Palais de l’île élève ses grands pignons et les grosses tours de Saint-Louis et de Philippe le Bel, garde robuste de la Sainte-Chapelle, ce merveilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre; en arrière, solide et fier, se carre le gros donjon du Louvre, centre idéal d’où relèvent tous les grands fiefs de la couronne, donjon suzerain de tous les donjons des pays de France.

VIEILLE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, RUE CHANOINESSE

L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR
CHAPITRE III
LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE

L’abbaye de Sainte-Geneviève.—Clovis et Clotilde.—Saint-Germain des Prés, fondation de Childebert.—La sépulture des rois mérovingiens.—Les Normands.—Massacres et dévastations.—L’Abbaye, petite ville féodale à côté de Paris.—Le réfectoire, fabrique de poudres.—L’explosion et l’incendie.—Ruine définitive.—Le Pré aux Clercs.—Luttes avec les Escholiers.—La foire Saint-Germain.—Les abbés commendataires.—L’abbaye de Saint-Victor.—Les jardins des chanoines.—La Bièvre.—Ce qui reste des trois abbayes.

LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE
FONDATION DE CLOVIS

PARIS moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.

Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux palais latin.

Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de sorbonnagres, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!

Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses, élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.

Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «le vray pourtraict naturel de la ville, cité et Université», comptent au XVIᵉ siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.

Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents, chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.

Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs prisons, leurs justices,—les grandes églises, suzeraines d’églises dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,—les chapelles d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,—les prieurés, couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant, s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.

Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui dominent de leur importance la foule des petits couvents.

Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des barricades et des remparts.

RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE

Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux, pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques, partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée derrière ces murailles superbes.

Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines, il additionne les énormes revenus de ces couvents.

Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien munies.

Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à d’autres intentions.

Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards, les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères débauchés ou grands humeurs de piot, tourmenteurs de maris, héros de mille contes, fabliaux ou facéties...

Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur importance la foule des grands et petits couvents; ce sont: Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive droite.

Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte Geneviève par Clovis et Clotilde.

Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis, trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde, décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de peintures et de mosaïques.

RESTES DE L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU LYCÉE HENRI IV

La statue couchée du roi marquait la place de son caveau funéraire, au milieu de son église; dévorée par le temps, la statue avait été refaite au XIIᵉ siècle. Clotilde aussi était là, enterrée près du tombeau de sainte Geneviève et, avec Clotilde, les enfants de Clodomir massacrés par leurs oncles.

La basilique, dédiée à saint Pierre et saint Paul, avait pris dès le siècle suivant le nom de Sainte-Geneviève. La dévotion aux reliques de la sainte, proclamée patronne de Paris, donna vite une grande importance au monastère créé pour le service de la basilique. Ces précieuses reliques étaient enfermées dans une magnifique châsse, précieuse par le travail et par le métal, par les pierreries accumulées, souvenirs de dévotions royales au cours des siècles. Au XVIᵉ siècle, cette châsse fut placée, portée par quatre anges de Germain Pilon, en haut d’un groupe de hautes colonnes derrière le grand autel.

Saint-Germain des Prés remonte aux mêmes temps. Childebert, fils de Clovis, au retour d’une expédition victorieuse en Espagne d’où il rapportait des reliques conquises sur les habitants de Saragosse, et saint Germain, évêque de Paris, furent ses fondateurs. L’église primitive, dédiée à saint Vincent, était recouverte de plaques de bronze doré. A la mort de saint Germain, enterré dans une des chapelles, l’abbaye prit son nom. Illustre autant que celle de sainte Geneviève dès les premiers siècles de la monarchie, elle fut un Saint-Denis mérovingien pour les tombeaux des rois de la première race alignés dans sa nef.

ABBAYE DE SAINT-GERMAIN DES PRÉS, FONDATION DE CHILDEBERT

LA TOUR DE L’ÉGLISE

L’abbaye de Saint-Germain a eu sa grande part de tous les maux qui ont traversé l’existence de Paris sous les Carlovingiens, de tous les bouleversements et de toutes les secousses de cette époque.

Chaque fois que la nef de Paris a menacé de sombrer, Saint-Germain des Prés a péri, s’est écroulé dans les flammes, sur les cadavres de ses moines égorgés, et à chaque retour de la paix, les survivants de l’abbaye revenus au bercail ont fouillé les décombres et relevé les murailles.

Après les prospérités des commencements, survint, pour les deux riches abbayes, une ère de cruelles épreuves, avec les invasions normandes. Que Paris se rachetât comme à la première visite des pirates du Nord ou qu’il se défendît, les deux abbayes situées extra muros avaient à supporter le premier choc des terribles ravageurs.

Dès que les nefs normandes apparaissaient en Seine, dès que la fumée des incendies signalait de loin leur approche, les moines de Sainte-Geneviève portaient en lieu sûr les reliques de la sainte et les ornements d’orfèvrerie dont saint Éloi avait revêtu son tombeau; les moines de Saint-Germain mettaient en état de défense leurs murailles ou essayaient de se racheter par une rançon. Puis la ruine et l’incendie s’abattaient sur les édifices. Saint-Germain fut pillé et brûlé, dit-on, cinq fois.

Après le grand siège normand, le long et opiniâtre siège soutenu de 885 à 887 par l’évêque Gozlin et Eudes, comte de Paris, il n’y avait plus que des ruines sur la montagne de Sainte-Geneviève et dans les prés de Saint-Germain, ruines parmi lesquelles les moines se réinstallèrent timidement, se contentant de restaurations partielles.

BAGARRE ENTRE LES ESCHOLIERS ET LES GENS DE L’ABBAYE SUR LE PRÉ AUX CLERCS

Des édifices saccagés par les Normands il ne restait plus à Sainte-Geneviève, lors des démolitions définitives, que certains pans de murailles utilisés, des colonnes, des chapiteaux romains fort remarquables, entrelaçant aux plus bizarres rinceaux les figures humaines et les animaux. Il ne reste à Saint-Germain des Prés que la base de la grosse tour reconstruite avec l’église par l’abbé Morard au XIᵉ siècle, et les colonnes de l’abside aux admirables chapiteaux fouillés avec une verve surprenante, surchargés, parmi les enroulements de feuillages, d’animaux fantastiques, lions ailés, griffons, harpies.

Que de mutilations a subies l’intérieur de Saint-Germain des Prés au siècle dernier! Derrière le petit porche très laid plaqué à la base de la tour, le portail présentait une belle décoration, huit grandes statues d’une beau style admirablement et curieusement drapées, représentant des rois et des reines appuyés aux colonnes. Entrée majestueuse pour l’église mérovingienne. Les bénédictins y voyaient, à droite Thierry, Childebert, Ultrogothe sa femme, et Clotaire; à gauche Clovis, Clotilde, Clodomir, avec saint Rémy. Les statues ont été enlevées; les tombeaux de ces mêmes rois dans la nef ont été violés et détruits, le maître-autel et les châsses ont disparu aussi, bien des remaniements ont eu lieu, succédant à d’autres remaniements, opérés au XVIIᵉ siècle.

A l’extérieur l’église élevait sur les bras du transept deux autres clochers plus petits que celui du portail; on a dû les démolir en 1820, parce qu’ils menaçaient ruine. On devait les reconstruire pour rendre à l’église sa physionomie, particulière entre toutes celles de Paris, elle les attend encore.

Reconstruites à peu près totalement au XIIIᵉ siècle, les deux abbayes, Sainte-Geneviève sur sa colline et Saint-Germain dans ses prairies, présentaient un ensemble d’une imposante splendeur, chacune groupant au pied de son église ses magnifiques bâtiments neufs, ses cloîtres, ses nombreuses dépendances dans un vaste enclos défendu par des murailles garnies de tours.

Sainte-Geneviève couvrait tout le haut de la montagne, dans la ville maintenant, à l’intérieur des murs de Philippe-Auguste, sous la porte Saint-Marcel. A côté de l’église s’élevait le grand pignon du réfectoire; la salle du chapitre et le cloître s’abritaient au pied de la haute tour qui nous reste au-dessus de la rue Clovis. Cette tour, romane par sa base et ogivale ensuite, était le clocher de l’église, privé de son ancienne flèche de pierre par un incendie qui nécessita une reconstruction des étages supérieurs.

Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices—ici à Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du portail—devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter. Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.

Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV. Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef, épargnant heureusement le svelte clocher.

Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être sauvés et recueillis par nos musées.

Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.

De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie et un moulin à vent tournant sur sa butte.

Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III, étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître, sous le flanc nord de l’église.

Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du chapitre.

Comme une châsse de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots, colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.

Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles dans toute la ville, transformés en prison.

Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta, renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques. Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait fouiller dans les tas.

L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins ensuite, sauver une partie des manuscrits.

Peu après ce lamentable désastre, la destruction de la bibliothèque après le pillage du trésor, s’achevèrent les destins de l’abbaye. Les ruines du réfectoire, les bâtiments subsistants, le dortoir, la chapelle de la Vierge furent abattus et après treize siècles d’existence glorieuse, l’abbaye fondée par Childebert disparut. L’église seule en est conservée ainsi qu’une partie du palais abbatial construit par ce cardinal de Bourbon abbé de Saint-Germain, qui fut le roi de la Ligue sous le nom de Charles X, après l’assassinat d’Henri III. Le palais abbatial est une propriété particulière, la rue de l’Abbaye actuelle, tracée à travers le cloître, y vient aboutir; les maisons du côté nord occupent la place du réfectoire et de la belle chapelle de la Vierge de Pierre de Montereau.

L’abbaye au temps de sa splendeur, en possession de biens considérables, avec haute et basse justice, droits importants et nombreux, tant sur la rivière que sur les métiers et les marchés installés sur son territoire, vit bientôt une petite ville se former autour de ses murailles. C’était le faubourg Saint-Germain qui naissait, commençant par quelques rues sur le revers du fossé, entre la porte de Nesle et la porte de Bucy, et se poursuivant bientôt jusqu’à la rue qui menait au village de Vaugirard.

Reportons-nous à l’époque des prospérités de l’abbaye. Un gros sujet de tracas pour les moines, ce sont messieurs les escholiers ses voisins. L’Université et les abbés vivent en luttes perpétuelles. Les écoles prétendent avoir des droits sur les prairies, cadre verdoyant de l’abbaye du côté de la Seine; elles ne se contentent pas du grand Pré aux Clercs à elles octroyé par une ancienne concession, elles veulent aussi le petit que les moines prétendent garder.

Fort souvent des rixes éclatent entre ces turbulents écoliers et les sergents de l’abbaye soutenus par les habitants du bourg Saint-Germain, et les écoliers ont parfois le dessous. L’Université, qui défend énergiquement ses enfants, même quand ils ont tort, intervient alors.

L’EXPLOSION DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN, DESTRUCTION DU RÉFECTOIRE

Pour des querelles tournées en batailles, pour des délits quelconques, pêche dans les eaux de la petite Seine dont le poisson appartient aux moines et que par conséquent les écoliers aiment à capturer, pour des déprédations commises, bien des écoliers font connaissance avec la geôle de l’abbaye ou vont même figurer au pilori des seigneurs abbés, tourelle de justice élevée au milieu du carrefour, devant le guichet de l’abbaye. Grande rumeur alors au pays des collèges; on s’attroupe devant la justice de l’abbaye, on montre son mécontentement par des cris et des grognements et on console les patients. C’est Jehan le Picard, étudiant du collège de Beauvais, bien connu ès tavernes de la rue Saint-Jacques qui, la tête passée dans un cercle de bois, tourne en montrant sa grimace à chaque ouverture du pilori. C’est le grand Pierret Guillot du collège de Karembert, coureur de mauvais lieux, faible latiniste, mais bon larron; celui-ci tire son pain d’une bourse fondée par quelque pieux abbé qui n’a pas songé à la soif, et pour boire il détrousse le soir les passants attardés...

Les délits reprochés à ces malandrins saisis sur les terres de l’abbaye sont avérés; n’importe, grande colère et réclamations de l’Université, qui prétend être seule justicière des écoliers.

Cette lutte entre les droits de l’abbaye et les prérogatives de l’Université donna lieu parfois à de véritables combats. En 1278, les moines ayant commencé quelques constructions sur le petit Pré aux Clercs, les écoliers s’en offusquent et résolument s’en viennent les démolir; le tocsin de Saint-Germain sonne alors, appelant à la rescousse les gens de l’abbaye; ils accourent et il y a sur le terrain en litige bataille rangée, un rude combat où les flèches sifflent parmi les volées de pierre; les étudiants en déroute doivent quitter la place, laissant sur le terrain des morts et des blessés ainsi que des prisonniers.

LA FOIRE SAINT-GERMAIN

Pendant la bagarre, des gens de l’abbaye avaient couru occuper les portes de la ville; quand les escholiers abandonnant la partie veulent rentrer dans Paris, ces nouveaux adversaires leur tombent dessus et font prendre à bon nombre un bain forcé dans les fossés.

Pour venger les morts de cette échauffourée l’Université en appela au pape et au roi; elle eut gain de cause, l’abbaye fut condamnée, son prévôt chassé avec quelques-uns de ceux qui avaient le plus violemment féri sur les écoliers, sans parler des satisfactions pécuniaires aux blessés et aux parents des occis.

On revit nombre de fois encore des reprises d’hostilités et d’aussi chaudes batailles. Au XVIᵉ siècle, particulièrement en 1550, 1552, 1555, il y eut graves bagarres et dégâts importants.

En juillet 1548, ce fut presque un siège que les étudiants firent subir à l’abbaye; ils se livrèrent pendant plusieurs jours à toutes les dévastations dans les jardins et le grand clos de l’abbaye qu’ils ravagèrent, empêchés seulement par le rempart de pousser plus avant les dégâts. Le soir venu, les vainqueurs ayant arraché plus de 3,000 pieds d’arbres dans l’enclos, rentrèrent chargés de branches et de ceps qu’ils allèrent brûler en feux de joie sur la place Sainte-Geneviève.

En 1557, ce fut encore plus sérieux; toujours pour maintenir leurs droits sur le Pré, les écoliers s’en vinrent brûler trois maisons construites par les moines. On vit la ville écolière en ébullition, sourde à toutes les remontrances, résister à ses régents, au recteur, au parlement, disperser les quelques sergents de la force publique et démolir leurs postes; les écoliers menaçaient même de brûler les collèges si on empêchait leurs attroupements.

ENTRÉE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN AU XVIIᵉ SIÈCLE

Cette fois il fallut prendre de très sérieuses mesures pour garantir l’abbaye et les habitants du bourg Saint-Germain; le roi intervint, menaça de faire avancer les troupes et fit élever quelques potences pour en imposer aux fauteurs de troubles; en même temps une ordonnance enjoignit aux écoliers français de rentrer tranquillement dans leurs collèges, et aux étudiants étrangers de sortir du Royaume sous quinze jours; comme ceux qui n’obéirent pas tout de suite furent jetés en prison, l’ordre régna bientôt au turbulent pays latin. Pour enlever tout nouveau sujet de discorde entre l’abbaye et l’Université, le roi confisqua le Pré aux Clercs, objet du litige, les Écoliers n’y eurent plus d’autres droits que ceux de tous les Parisiens.