Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

ALBERT DURER

[ II]

IMPRIMERIE J. CLAYE
RUE SAINT BENOIT 7
PARIS

[ III] [ IV]

Montigneul SC AH-CABASSON D

[ V]

ALBERT DURER
A VENISE
ET
DANS LES PAYS-BAS

AUTOBIOGRAPHIE
LETTRES, JOURNAL DE VOYAGES
PAPIERS DIVERS
TRADUITS DE L'ALLEMAND
AVEC DES NOTES ET UNE INTRODUCTION
PAR
CHARLES NARREY
Ouvrage orné de 27 gravures sur papier de Chine

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PARIS
LIBRAIRIE Ve JULES RENOUARD, ÉDITEUR
G. ÉTHIOU-PÉROU, DIRECTEUR-GÉRANT
6, RUE DE TOURNON, 6


MDCCCLXVI

[ VI] [ VII]

A
MONSIEUR LE BARON BEYENS
Ministre de Belgique en France
Hommage affectueux,
CHARLES NARREY.

[ VIII]

INTRODUCTION.

La vie des grands hommes est le flambeau qui éclaire leur œuvre.

Les souffrances et les faiblesses, les luttes et les triomphes de ces génies prédestinés expliquent et commentent leurs ouvrages, et chaque étape de leur existence correspond à une évolution de leur talent. Leur biographie est donc en quelque sorte le lien logique de leurs ouvrages; elle donne la clef de la succession de leurs pensées et démontre comment elles s'enchaînent.

Écrire l'histoire d'un grand artiste, si l'on se place à ce point de vue élevé, c'est faire en même temps l'histoire de ses idées, c'est pénétrer avec lui dans les mystères de son inspiration.

Prenez l'homme le plus profondément original, et le plus rebelle aux influences extérieures; ses relations avec ses contemporains, son commerce avec d'autres artistes, grands comme lui, mais comprenant leur art de façons différentes, ne pourront manquer d'imprimer une modification, si minime qu'elle soit, à ses propres idées.

S'il y a entre les hommes ainsi rassemblés par le caprice du hasard ou par une loi mystérieuse de la création de larges points de contact et des horizons communs, cette influence deviendra décisive et modifiera parfois d'une manière profonde le faire de l'artiste qui la subit. Y a-t-il au contraire une opposition fondamentale entre leur esprit, leur principe réciproque s'accentuera avec plus de vigueur, et leur contact servira à caractériser davantage leur tendance primitive. Grande ou petite, profonde ou superficielle, cette influence doit subsister, et la saisir jusque dans ses manifestations les moins apparentes est l'objet de la critique.

Or, c'est l'histoire de l'artiste, et son histoire de chaque jour, qui peut en fournir les éléments d'appréciation.

Quoi d'étonnant alors que les moindres particularités de la vie privée d'un grand homme acquièrent la plus haute valeur aux yeux de la postérité?

Aussi, dans ces derniers temps, ce genre d'études historiques a-t-il fait l'objet de nombreux et de consciencieux travaux. On a cherché à y introduire la précision et la sévérité de la critique moderne, et l'on a bravement fermé la porte à toutes les fables et à toutes les anecdotes de contrebande, pour y substituer définitivement la vérité dans sa froide et chaste nudité. Mais on ne croit guère que de pareils travaux présentent énormément de difficultés, et beaucoup plus même que ceux qui concernent la grande histoire.

Les faits que recherche le biographe sont presque toujours d'une apparente insignifiance, et par cela même les contemporains des grands hommes, sans prévoir la valeur que ces détails pourront acquérir un jour, ont négligé de les consigner. Aussi quelle bonne fortune extraordinaire, lorsque l'artiste lui-même, soit par une sage prévision, soit dans un but désintéressé, a pris soin de rassembler minutieusement tous les matériaux d'une autobiographie.

C'est précisément ce qui nous arrive pour l'illustre père de l'école allemande.

Albert Dürer a laissé sur sa vie privée un grand nombre de notes et de correspondances qui éclairent d'un jour nouveau sa vie et ses œuvres, et mettent hors de discussion un grand nombre de points qui, pour des artistes beaucoup plus récents même, ne sont ordinairement qu'un stérile sujet de querelles entre les historiens.

Mais avant de donner la parole au maître lui-même et de laisser découler de ses écrits les commentaires qui en dérivent, on nous permettra d'en tirer quelques conclusions générales et quelques conclusions personnelles.

Ce qui résulte d'abord de la vie de cet éminent artiste, telle qu'il l'a simplement racontée lui-même, ce qui ressort de la lecture de sa correspondance intime avec son ami Bilibald Pirkeimer, c'est une profonde estime pour le caractère de l'homme, comme une grande admiration pour l'artiste ressort de la contemplation de ses œuvres.

Albert Dürer est un aussi grand et noble caractère qu'il est un génie original et transcendant. Cette double perfection est une chose trop rare dans le cercle des grands esprits pour ne pas y insister.

On dirait, en vérité, que l'intelligence ne peut se développer qu'au détriment du caractère, et trop souvent l'épanouissement de la pensée a pour corollaire fatal l'atrophie morale du cœur. Si quelque chose, par exemple, pouvait amoindrir notre admiration pour le panthéiste Gœthe, ne serait-ce pas la sécheresse de son âme et l'égoïsme de son caractère. L'esprit humain, qui tend sans cesse à l'idéal et qui prodigue d'instinct aux élus de l'intelligence tous les dons et toutes les qualités, est péniblement déçu en voyant tant de grandeur intellectuelle à côté de tant de petitesse de sentiment. Nous n'aimons pas à apprendre que Virgile était le flatteur d'Auguste et que Horace eut peur à la bataille d'Actium.

Je ne connais que bien peu de génies qui aient été en même temps des héros du cœur. Michel Cervantes dans les lettres et Michel-Ange dans les arts sont pour moi les types de cette double grandeur; notre Albert Dürer peut aussi revendiquer ces deux auréoles. Sa vie a été une lutte continuelle, soyons plus vrai,—un long martyre causé par celle qui aurait dû précisément arracher les ronces et les épines de sa route.

Marié de bonne heure, sans qu'on eût consulté son inclination, à une femme froide et avare, il n'a pas eu la consolation de se reposer dans la douce vie du foyer des tracasseries envieuses auxquelles un homme de sa valeur devait nécessairement se trouver exposé.

Dès l'âge de 23 ans il devenait le seul soutien de sa famille. «Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi (il s'était déjà chargé de son frère Hans), car elle n'avait plus rien. En 1513 elle tomba subitement malade. Ses souffrances durèrent une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour.»

Dans ces conditions il fut obligé de se livrer à un travail assidu et pénible; en outre sa femme l'excitait sans cesse au labeur et le stimulait avec ses avaricieuses exigences. Et pourtant c'est à peine si, dans ses écrits, on entend l'écho d'une plainte contre celle qui le faisait tant souffrir; tout au plus dans sa correspondance avec Bilibald Pirkeimer, correspondance si franche et si naïve, hasarde-t-il de temps en temps quelque allusion prudente à ses affaires de ménage. Encore en parle-t-il avec tant de mansuétude et de bonne humeur, qu'on ne soupçonnerait pas la profondeur de sa blessure si ses amis n'avaient pas pris la peine de la sonder.

«Il était fort contre l'adversité, dit Schrober, mais il est vrai qu'il n'avait que trop le moyen de s'exercer à la patience, sa femme se chargeait tous les jours de lui en fournir l'occasion.»

C'est assez clair, et cependant les lettres de G. Hartmann et de Pirkeimer sont encore plus explicites.

En voici des extraits:

G. HARTMANN A M. BUCHLER.

«. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Elle était d'une piété et d'une honnêteté si intolérantes, qu'il aurait mieux valu pour Albert Dürer être le mari d'une coquine avec un caractère aimable, que d'avoir à ses trousses une de ces dévotes qui sont d'une humeur si féroce, qu'elles vous laissent à peine des moments suffisants pour respirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

AUTRE LETTRE DE GEORGES HARTMANN.

«Il ne faut imputer le décès de Dürer à personne qu'à sa femme. Elle lui avait si bien rongé le cœur, elle lui avait fait endurer de telles souffrances, qu'il semblait en avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait jamais d'interrompre son travail, l'éloignait de toutes les sociétés, et par des plaintes continuelles, répétées le jour et la nuit, le tenait rigoureusement enchaîné à l'œuvre, afin qu'il amassât de l'argent pour le lui laisser après sa mort. Elle avait sans cesse la crainte de périr dans la misère, et cette crainte la torture encore maintenant, quoique Dürer lui ait légué près de 6,000 florins. Elle est insatiable: elle a donc été vraiment la cause de sa mort, etc.»

LETTRE DE PIRKEIMER A TZERTE,
Architecte de l'Empereur, à Vienne.

«J'ai positivement perdu, dans la personne d'Albert Dürer, un des meilleurs amis que j'aie eus de ma vie. Sa mort m'a fait d'autant plus de peine qu'elle s'est produite sous l'influence de causes bien pénibles. En effet, je ne puis l'attribuer, après Dieu, qu'à sa femme qui lui a causé de si vifs chagrins et l'a tourmenté d'une façon si cruelle, qu'elle l'a poussé vers la tombe, et l'a rendu sec comme de la paille. Le pauvre homme n'avait plus de courage et ne recherchait plus aucune société. Cette mégère prenait soin de ses intérêts, et poussait son mari au travail nuit et jour afin qu'il lui laissât le plus d'écus possible. . . . . . . . . . . Je lui ai souvent reproché ses procédés, et je lui ai même prédit ce qui est arrivé; mais cela ne m'a valu que de l'ingratitude. Du reste, tous ceux qui aimaient le pauvre Albert détestent sa femme, qui le leur rend bien. En somme, c'est elle qui a mis le cher homme en terre.»

Dans les premiers temps de son mariage, Albert Dürer avait fait des efforts héroïques pour se soustraire à la domination de sa femme, mais la lutte ne convenait pas à son caractère; peu à peu il avait fini par courber le front, et, aux derniers jours de sa vie, il obéissait comme un enfant à cette nouvelle Xantippe.

Poussait-il la douceur jusqu'à la pusillanimité?—Nous ne le croyons pas,—car plusieurs fois, pendant sa trop courte existence, il a prouvé qu'avec les hommes il savait parler en homme.—Ou puisait-il cette patience angélique dans la religion? En voyant le portrait d'Agnès Frey qu'il a dessiné lui-même, et que l'on trouve encore aujourd'hui à Vienne, nous croyons plutôt qu'il fut toujours amoureux de sa femme,—car elle était fort belle.—Son front était froid, mais l'intelligence s'y jouait comme un rayon de soleil sur une plaque d'acier poli; ses yeux étaient durs, mais grands, veloutés et noirs; sa bouche était hautaine, mais correcte; ses traits étaient sévères, mais remarquablement beaux; ils ne commandaient pas la sympathie cependant: on sentait que celui qui avait aimé cette femme l'aimerait toute sa vie, dût-il mourir de son amour.

Quelle personnalité attachante que celle d'Albert Dürer!

Il était beau, et la noblesse de ses traits reflétait la pureté de son âme et la lumière de son intelligence.

Qui a vu une fois un de ses portraits ne peut plus l'oublier. De beaux cheveux blonds cendrés qui flottent sur ses épaules, un front élevé et pur où le génie a imprimé sa sévère majesté, de grands yeux bleus, bien enchâssés dans leur arcade et ombragés de longs cils plus foncés que ses cheveux, une bouche rêveuse, un cou flexible qui porte une tête digne du ciseau de Phidias, comme la tige du lis porte la fleur des rois, tels sont les traits principaux de cette figure ravissante.

ALBERT-DÜRER P.
AH.-CABASSON D.
TAMISIER. SC. 1850.

Toute sa personne était sympathique et séduisante.

«Il avait de la noblesse et de l'aisance dans les mouvements, et sa haute raison et son rare bon sens perçaient naturellement dans ses discours.» «Sermonis tanta in eo suavitas et lepor erat, dit Joachim Camerarius, ut nihil esset audientibus magis contrarium quam finis

Et Schrober dit aussi:

«Il y avait quelque chose de si doux et de si harmonieux dans sa manière de parler, qu'on l'écoutait avec ravissement.» Du reste son instruction était fort étendue.

Peintre, dessinateur, graveur, orfévre, architecte, statuaire, ingénieur et géométrien, comme l'écrit Loys Meygret, le traducteur de son livre des Proportions humaines, il fut tout ce qu'il voulut être[ [1].

On l'a souvent comparé à Raphaël, mais du côté de l'universalité des connaissances, il a bien plus de points de contact avec Michel-Ange.

J'ai vu quelque part qu'on lui reconnaît aussi le talent de l'écrivain. On prétend même qu'il a contribué à fixer la langue allemande,—mais c'est là une assertion que je ne peux admettre. Pour ses traités didactiques, il est certain que Pirkeimer y mettait la main, car ils diffèrent notablement, comme style et comme orthographe, de sa correspondance intime. Dans ses lettres à Pirkeimer, le même mot est écrit parfois de quatre ou cinq façons différentes, et l'on ne peut s'empêcher de rire à la vue de ses essais de versification.

Comme artiste, Albert Dürer est un des esprits les plus originaux que je connaisse. C'est un peintre qui est avant tout de son pays et de son époque, grande qualité, si l'on y réfléchit, et à ce titre il mérite pleinement la qualification de père de l'école allemande.

Vasari, Lambert-Lombart, Mariette, et quelques autres auteurs anciens et modernes ont regretté qu'Albert Dürer ne fût pas né en Italie, et ils lui ont reproché sérieusement de n'avoir pas été à Rome étudier l'antique. Ce sont là des idées étroites et puériles que l'on est étonné de trouver chez des écrivains d'une valeur réelle. S'il fallait en croire certains critiques trop exclusifs, l'art ne serait bientôt plus qu'une formule, car pour eux le beau n'a qu'un type unique en qui réside une perfection absolue. Ce serait un moule où les esprits les plus divers viendraient prendre une empreinte fastidieusement uniforme. C'est une folie que ce nouveau lit de Procruste, car le beau est dans tout, dans l'harmonie des proportions, comme dans la profondeur du sentiment, dans l'éclat de la couleur, comme dans la correction du dessin.

Ces dernières idées étaient aussi celles d'Albert Dürer.

«L'homme qui cherche le beau, dit-il, rencontre le multiple et le divers, et il y a plusieurs voies pour atteindre à la beauté.»

Il a entrevu l'accord et l'agrément de la nature, jusque dans ses difformités, et il a deviné la beauté des diverses races. «Il y a des corps d'Éthiopiens, ajoute-t-il, où la nature a mis une telle convenance et une telle harmonie, qu'on ne peut rien concevoir de plus parfait.» On le voit, il n'a pas inventé, comme on l'a prétendu, la fameuse phrase: Le beau, c'est le laid. Quand son modèle est beau, il le fait beau, témoin le Jeune homme de la galerie de Vienne, témoin le Saint Jean, de Munich.

Du reste, mille circonstances viendraient empêcher cette fusion, si quelqu'un était assez fou pour la tenter, et pour n'en citer qu'une seule, la variété des climats maintiendra toujours une différence fondamentale entre le peintre allemand et le peintre italien. Du temps de Dürer, une autre cause encore venait accentuer cette différence entre les deux écoles. Les anciens peintres allemands procédaient des Byzantins comme les Italiens; cependant, le développement de l'art se faisait de part et d'autre dans des conditions toutes différentes.

Les Italiens, ayant sous les yeux les trésors de la statuaire antique, ont pu acquérir rapidement la pureté et la correction du dessin. Ils ont appris à donner à leurs figures cette souplesse et cette élégance de pose, et à les revêtir de draperies artistement disposées. Les Allemands, au contraire, n'avaient qu'un modèle: la nature. Aussi, si leurs poses ont quelque roideur, si leurs têtes sont presque toutes des portraits, ils ont un grand charme et une délicieuse naïveté dans l'expression. Ils sont, en quelque sorte, restés plus près de la vérité.

Albert Dürer a conservé quelques-uns des défauts de ses prédécesseurs, mais il a recueilli le riche héritage de leurs qualités; c'est non pas un réaliste, dans le sens moderne du mot, mais un naturaliste.

Du reste, en laissant de côté ces préoccupations d'école, Albert Dürer est encore un génie de premier ordre. Ce qui le prouve, c'est que les plus grands peintres, Andrea del Sarto, le Pontorme, le Guide, n'ont pas dédaigné de lui faire de larges emprunts.—Le Guide a copié plusieurs figures du char de Maximilien dans la fresque de l'Aurore qu'il a faite au palais Rospigliosi.

Raphaël l'estimait fort, il lui envoya son portrait et quelques dessins précieux; il disait aussi avec franchise et naïveté:

«En voilà un qui nous dépasserait tous, s'il avait pu contempler, comme nous, les chefs-d'œuvre de l'art.»

Et pour que cet éloge parût plus sincère, tout partisan qu'il était de l'antique, il exposa plusieurs estampes du graveur allemand dans son atelier.

Bernard Palissy connaissait et estimait les gravures d'Albert Dürer; voici ce qu'il en dit dans son livre intitulé: de l'Art de terre.

«As-tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres pourtrayeurs sçavans? J'ay souvenance d'avoir veu les histoires de Notre-Dame imprimées de gros traits, après l'invention d'un Alemand nommé Albert, lesquelles histoires vindrent une fois à tel mepris, à cause de l'abondance qui en fut faite, qu'on donnait pour deux liards chascune desdites histoires, combien que la pourtraiture fust d'une belle invention[ [2]

Albert Dürer est né à Nuremberg, le 20 mai 1471, au moment où cette ville était dans toute sa splendeur; mais cédons la parole au chef de l'école allemande et laissons-le se présenter lui-même tenant toute sa famille par la main.

Nous traduisons mot à mot les notes de famille, recueillies par Albert Dürer et laissées dans ses papiers. Elles diront mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour l'origine et les commencements du célèbre artiste.

Nous sommes tellement sûrs que rien de ce qui a été écrit par un homme comme Albert Dürer ne peut être indifférent au public, que nous donnons ces notes sans en élaguer les passages qui pourraient peut-être paraître un peu longs, s'ils venaient d'un personnage moins sympathique.

NOTES DE FAMILLE
RECUEILLIES PAR ALBERT DURER.

Moi, Albert Durer le jeune, j'ai appris par les papiers que j'ai trouvés chez mon père, où il est né, comment il est venu à Nuremberg et comment il est mort saintement.

Que Dieu lui soit miséricordieux! Amen!

ANNÉE 1524.

Albert Dürer le vieux est né dans le royaume de Hongrie, près de Jula, à 8 milles au-dessous de Wardein, dans un petit village appelé Eytas, où sa famille élevait des bœufs et des chevaux.

Mon grand-père se nommait Antony Durer; jeune encore, il vint habiter Jula et se mit en apprentissage chez un orfévre. Il épousa une jeune personne appelée Élisabeth dont il eut une fille, Catharina, et trois garçons. L'aîné, mon père, est aussi devenu un très-honnête et très-habile orfévre. Ladislas, le second, se fit sellier; il est le père de mon cousin Nicolas Durer qui demeure à Cologne et qu'on appelle Nicolas le Hongrois; il a appris le métier d'orfévre à Nuremberg chez mon père. Le troisième fils, Jean, eut la permission d'étudier; il fut ordonné prêtre et desservit pendant plus de trente ans la cure de Wardein.

Mon père, Albert Durer, est d'abord venu en Allemagne, puis il a séjourné assez longtemps dans les Pays-Bas, où il a vécu dans l'intimité des grands artistes, et définitivement il s'est fixé à Nuremberg, l'an 1454, à la Saint-Louis, le jour même que Philippe Pirkeimer avait choisi pour faire ses noces sur les remparts; on dansa longuement et allégrement sous les grands tilleuls.

Mon cher père entra chez Jérôme Haller qui est devenu depuis mon grand-père; il est resté à son service jusqu'en 1467. Alors il lui demanda la main de sa fille Barbara, une jeune personne jolie et éveillée, à peine âgée de quinze ans. Haller la lui accorda et les noces furent faites huit jours avant viti.

Il est bon de savoir que ma grand'mère maternelle était fille d'Oellinger de Weissenburg, et qu'elle s'appelait Cunégonde.

Du mariage de mon cher père et de ma chère mère sont nés les enfants dont les noms suivent:

Tout ce qu'on va lire maintenant, je l'ai copié mot à mot dans le livre de mon père.

I.—L'année 1468 après la naissance de Jésus-Christ, le jour de Sainte-Marguerite, ma femme Barbara accoucha de ma fille aînée. La vieille Marguerite de Weissenburg fut sa marraine; elle donna à l'enfant le nom de sa mère.

II.—Item. En 1470, à la Sainte-Marie du carême, vers deux heures du matin, ma femme accoucha d'un fils. Il fut tenu sur les fonts par Frédéric Roth de Bayreuth, qui l'appela Hans[ [3].

III.—Item. L'année 1471, à six heures du soir, un vendredi de la croix (la semaine avant la Pentecôte), le jour de Sainte-Prudence, un autre fils nous arriva. Son parrain Antoine Koberger[ [4] le nomma Albert, pour m'être agréable.

IV.—Item. En 1472, vers trois heures du matin, à la Saint-Félix, ma femme me donna un quatrième enfant. Il se nomma Sebald, comme son parrain, Sebald Hotzle.

V.—Item. En 1473, le jour de Saint-Ruppert, à six heures, Barbara accoucha d'un cinquième enfant que son parrain, Hans Schreiner de Laufer Thor, appela Jérôme, comme mon beau-père.

VI.—Item. L'année 1474, à la Saint-Domitien, vers sept heures, ma femme me donna mon sixième enfant. Son parrain Ulric Mank, l'orfévre, le nomma Antoine.

VII.—Item. En 1476, à la Saint-Sébastien, vers une heure, Barbara me fit cadeau d'une fille. Sa marraine, demoiselle Agnès Bayrin, lui donna son nom.

VIII.—Item. A une heure de là ma femme accoucha, au milieu de douleurs intolérables, d'une seconde fille que l'on crut devoir baptiser immédiatement. On lui donna le nom de Marguerite.

IX.—Item. En 1477, le premier mercredi après la Saint-Louis, ma ménagère me donna encore une fille, qui s'appela Ursule comme sa marraine.

X.—Item. L'année 1478, à trois heures de la nuit, le lendemain de Saint-Pierre et Saint-Paul, Barbara accoucha d'un fils que son parrain, Hans Sterger, un ami de Sohmbachs, nomma Hans.

XI.—Item. En 1479, à trois heures du matin, à la Saint-Arnold, un dimanche, ma femme me fit présent d'une fille à qui Agnès Fritz-Fischer, sa marraine, donna son nom.

XII.—Item. L'année 1481, à une heure, le jour de Saint-Pierre, Barbara mit au monde notre douzième enfant,—un garçon.—Nicolas, le commis de Josse Haller, fut son parrain et l'appela Pierre.

XIII.—Item. En 1482, à quatre heures du matin, le mardi avant la Saint-Bartholomé, ma femme accoucha d'un enfant du sexe féminin.—Sa marraine, Catherine, la fille de Brintwar, lui donna son nom.

XIV.—Item. En 1484, le jour de la Saint-Marc, à une heure après minuit, Barbara me donna mon quatorzième enfant; il s'appelle André, parce que son parrain André Stromayer a voulu lui donner son nom.

XV.—Item. L'année 1486, la veille de la Saint-Georges, à midi, ma femme accoucha d'un fils; Sebald de Lochheim fut son parrain et l'appela Sebald.

C'est le second de mes enfants qui porte ce nom.

XVI.—Item. En 1488, le vendredi avant l'Ascension, à midi, Barbara mit au monde une fille, à qui sa marraine, la femme de Bernard Walter, donna le nom de Christine, qu'elle portait elle-même.

XVII.—Item. L'année 1490, le dimanche du Carnaval, à deux heures après minuit, ma femme donna le jour à un enfant du sexe masculin; M. George, le digne vicaire de Saint-Sebald, fut son parrain et l'appela Hans.

C'est le troisième de mes enfants qui porte ce nom.

XVIII.—Item. En 1492, le jour de la Saint-Cyriac, à deux heures avant le soir, Barbara me donna mon dix-huitième et dernier enfant. M. Charles d'Oehsenfurt, son parrain, l'appela Charles.

ALBERT-DURER, P.
AH. CABASSON, D.
TAMISIER. SC.

A l'heure qu'il est, presque tous ces frères et sœurs, enfants de mon cher père, sont morts, les uns tout jeunes, les autres un peu plus tard. Trois d'entre nous ont survécu et vivront tant qu'il plaira à Dieu.—C'est mon frère André[ [5], mon frère Jean[ [6], et moi, Albert.

Albert Durer le vieux a passé sa vie au milieu des plus grandes privations et des plus rudes labeurs. Pour nourrir sa femme et élever ses enfants, il n'avait pas d'autres ressources que le travail de ses mains. Aussi n'a-t-il jamais été bien riche.—Mais comme il eut le courage de supporter honorablement et chrétiennement l'adversité, il fut loué et estimé de tous ceux qui l'ont connu. Il fut un homme patient, pieux et doux; plein de bienveillance pour tout le monde et très-reconnaissant envers Dieu, malgré sa misère. Il fuyait les plaisirs, n'aimait pas la société et parlait fort peu.

Mon cher père avait grand soin de ses enfants, qu'il élevait d'une façon très-convenable, afin qu'ils fussent agréables à Dieu et aux hommes; il nous recommandait sans cesse d'honorer le souverain créateur de toutes choses et de vivre honnêtement avec notre prochain.

Il nous aimait tous, mais il avait principalement de l'affection pour moi. Voyant que j'étais studieux, il me laissa aller à l'école; quand je sus lire et écrire, il me fit rester à la maison et m'apprit l'état d'orfévre. Je travaillai bientôt très-convenablement. Cependant, mon inclination me portait vers la peinture; je m'en expliquai avec mon père, qui me reçut d'abord fort mal; il regrettait le temps que j'avais perdu à apprendre l'état d'orfévre; il céda néanmoins à mes instances, et l'année 1486, le jour de la Saint-André, il me plaça pour trois ans comme apprenti chez un grand peintre, nommé Michel Wohlgemuth[ [7].

Pendant ces trois ans, Dieu me donna un grand courage; aussi mes progrès furent rapides,—mais j'eus beaucoup à souffrir de mes condisciples, qui auraient voulu en savoir plus que moi en travaillant moins.

Quand mon apprentissage fut terminé, mon père me fit voyager; je restai absent jusqu'au jour où il lui plut de me rappeler. En 1490, après Pâques, je partis de nouveau, et je revins en 1494. Quand je fus à la maison depuis quelques jours, Hans Frey proposa à mon père de me [ XXXIV] [ XXXV] donner sa fille Agnès, avec une dot de 200 florins;—il accepta, et les noces furent faites le lundi avant la Sainte Marguerite de la même année.

Peu de temps après mon mariage, mon père tomba malade d'une dyssenterie, contre laquelle personne ne put rien.—Voyant approcher son heure dernière, il se résigna, me recommanda ma mère, et nous supplia de continuer à vivre en honnêtes gens; il reçut les saints sacrements et mourut en vrai chrétien, en 1502, la veille de la Saint-Matthieu, vers minuit, comme je l'ai déjà écrit longuement dans un autre livre. Dieu veuille avoir son âme! Je pris mon frère Hans chez moi, et nous mîmes André en pension.

Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi, car elle n'avait plus rien. En 1513, elle tomba subitement malade.

Sa maladie dura une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour, le 17 mai 1514, deux heures avant la nuit; après avoir été administrée, elle succomba.

J'ai prié Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

En 1521, le dimanche avant la Saint-Barthélemy, dix-huitième jour du mois d'août, ma chère belle-mère se mit au lit, et le 29 septembre, à neuf heures de la nuit, elle mourut pieusement.

En 1523, à la fête de la Présentation, de grand matin, est mort, après avoir reçu les saints sacrements, mon honoré beau-père Hans Frey, qui a été malade près de six longues années, et qui a aussi eu à essuyer de grandes adversités dans cette vie.

Dieu tout-puissant, sois-lui miséricordieux!

Rien dans les papiers de Dürer ne dit positivement où il a voyagé de 1490 à 1494; mais Roth (J.-F.), diacre de l'église Saint-Jacques à Nuremberg, dans un livre intitulé Leben Albrecht Dürer, publié en 1791, nous dit: «En 1490, Albert Dürer voyagea à travers l'Allemagne, les Pays-Bas et poussa jusque dans la Vénétie.»

Une phrase de la deuxième lettre à Pirkeimer nous fait penser que Roth a raison; du reste un voyage de Nuremberg à Venise était chose très-peu extraordinaire à la fin du XVe siècle. Les relations des deux villes étaient très-suivies; une grande quantité de marchands de Nuremberg avaient une succursale de leur maison à Venise, et un messager partait chaque semaine de Nuremberg et un autre de Venise.

Beaucoup de jeunes gens visitaient l'Italie pour compléter leurs études; ajoutons que l'on voit dans une des gravures du maître, faite avant 1506, une gondole comme celles que l'on ne rencontre que sur l'Adriatique, et le marinier la conduit trop bien à la façon des Vénitiens, pour n'avoir pas été dessiné d'après nature.

Sandrart assure qu'il séjourna dans les Pays-Bas; mais dans ses notes de voyage, Albert Dürer ne fait pas une seule fois allusion à une visite antérieure.

En 1492, il traversa Colmar, nous dit Scheurl, qui prétend le tenir d'Albert Dürer lui-même; il fut fort bien reçu par les trois frères de Martin Schongauer (Martin le Beau), mais il eut le regret de ne pas voir le célèbre artiste qui, le premier, osa s'affranchir de l'imitation des peintres hollandais et remplacer la roideur et la sécheresse par la distinction et la grâce. Il était mort depuis quatre ans.

De 1494 à 1505, Albert Dürer ne quitta pas Nuremberg, sa ville natale; il y vécut à l'ombre, dans l'étude, sans autre distractions que ses longs entretiens avec son ami Pirkeimer, qu'il appelait son second père et qui était un peu son professeur, à leur insu à tous les deux.

J'ai visité sa triste maison[ [8]; j'y ai rencontré à chaque pas l'ombre exécrée de sa femme, cette abominable Agnès Frey, si belle, si honnête, si pieuse, si acariâtre, si intolérante et si avare. J'avais le cœur gros en pensant à ce qu'avait dû souffrir ce pauvre homme de génie pendant les longues années qu'il a passées avec ce monstre charmant qui le tuait à petit feu.

Vers la fin de 1505, il partit pour Venise où il séjourna un an environ; c'est de là qu'il adressa à Bilibald Pirkeimer les huit lettres intimes que l'on trouvera plus loin.

De 1506 à 1520, il ne sortit guère de son atelier.

En 1520, il fit dans les Pays-Bas le célèbre voyage dont nous publions ici in extenso la relation.

A son retour en Allemagne, Albert Dürer reprit sa vie de travail presque en tête-à-tête avec son acariâtre épouse, car la mégère avait réussi à faire le vide autour de lui; mais une telle existence ne pouvait être longue. Le 6 avril 1528, le pauvre grand homme mourut d'épuisement et de chagrin, dans toute la force de son talent, à l'âge de 57 ans, sans enfants, laissant ses objets d'art à son frère André et sa fortune à sa femme, que ses compatriotes auraient tant voulu voir déshériter.

La mort d'Albert Dürer affligea sérieusement ses nombreux amis.

Nous avons cité des fragments de lettres, citons aussi quelques mots d'Érasme, qui était lié avec lui, mais qui était avant tout philosophe:

Quid attinet Dureri mortem deplorare, quum simus mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo.

Traduction:

A quoi bon pleurer la mort d'Albert Dürer, puisque nous sommes tous mortels? Je lui ai fait une épitaphe dans mon petit livre.

Avons-nous besoin de dire à ceux qui connaissent le cœur humain qu'Albert Dürer était admiré plus par les princes[ [9] que par ses égaux,—par les étrangers que par ses compatriotes, prouvant ainsi une fois encore l'éternelle vérité du proverbe: Nul n'est prophète en son pays.

Voici deux lettres qui attestent suffisamment ce que j'avance:

LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN
AUX MAGISTRATS DE LA VILLE DE NUREMRERG.

«Honorables et chers fidèles,

«Le soin qu'a toujours montré notre fidèle Albert Dürer dans l'exécution des dessins et des gravures que nous lui avons demandés; l'offre qu'il a faite de continuer de nous servir avec le même zèle, et dont nous avons ressenti un plaisir tout particulier; sa célébrité bien connue entre tous les peintres, nous ont fait résoudre de lui venir en aide et de le récompenser par une faveur toute spéciale.

»Nous vous demandons donc avec instances sérieuses de vouloir bien l'exempter de tout impôt communal de ville et de toute autre contribution, en témoignage de notre amitié pour lui et en faveur de son art merveilleux auquel il est juste qu'il puisse s'adonner librement.

«Nous espérons que dans aucun cas vous ne refuserez la demande que nous vous adressons, comme du reste il est convenable que vous le fassiez, tant pour nous être agréables, qu'en considération de l'art dont il importe de favoriser le développement parmi vous.

«Vous reconnaîtrez ainsi la bienveillance particulière que nous vous avons toujours témoignée à vous et à votre ville.

«Donné dans notre ville impériale de Landau, le douzième du mois de décembre 1512, de notre règne le vingt-septième.»

Ad mandatum Dmi imperatoris Mppria.

Leon Gauchenel Sct.
LA SAINTE TRINITE
Dessin d'Albert Durer
Collection de M. F. Reiset Imp. A. Salmon
Gazette des Beau-Arts

LETTRE D'ALBERT DURER
AUX MAGISTRATS DE LA VILLE DE NUREMBERG.

«Honorables, sages et gracieux seigneurs,

«Par mes travaux et avec l'aide de Dieu, pendant une longue suite d'années, j'ai acquis la somme de mille florins du Rhin, que je voudrais placer pour mon entretien.

«Comme je sais que vous n'avez pas l'habitude de donner un intérêt très-élevé, et que vous avez souvent refusé un florin sur vingt, j'ai hésité longtemps à vous demander ce service; je m'y suis cependant résolu, par besoin d'abord, et aussi en songeant à la faveur toute particulière avec laquelle vos seigneuries m'ont traité en toute circonstance.

«Vos seigneuries savent combien j'ai été dévoué et prêt à rendre service au conseil, dans les affaires publiques et particulières, partout où il a eu besoin de moi.

«Dans notre ville, pour ce qui est de mon art, j'ai travaillé plus souvent gratis que pour de l'argent, et, depuis trente ans que j'habite ce pays, je puis le dire avec vérité, les travaux dont j'ai été chargé ne se sont pas élevés à 500 écus; somme peu considérable et sur laquelle je n'ai pas eu un cinquième de bénéfice.

«J'ai gagné ma fortune, je veux dire ma pauvreté, qui, Dieu le sait, m'a été amère et m'a coûté bien des labeurs, avec les princes, les seigneurs, et d'autres personnes du dehors. Je suis le seul de cette ville qui vive de l'étranger.

«Vos seigneuries n'ont pas oublié que feu l'empereur Maximilien, de glorieuse mémoire, m'avait exempté des charges de cette ville,—de son propre mouvement, et pour reconnaître les loyaux services que je lui avais rendus; depuis, j'ai renoncé à ce privilége, suivant les avis de quelques-uns des membres les plus anciens du conseil; je l'ai fait en l'honneur de mes maîtres et pour me conserver leurs bonnes grâces.

«Il y a dix-neuf ans, le doge de Venise m'écrivit de venir demeurer dans cette ville, en m'offrant 200 ducats par an de provision.

«Plus tard, la commune d'Anvers, pendant le peu de temps que je suis resté dans les Pays-Bas, m'a aussi offert 300 florins de Philippe par an, et elle y ajoutait le don d'une belle maison.

«Dans l'une comme dans l'autre ville, tous mes travaux m'eussent été payés à part.

«J'ai refusé tout cela par l'inclination et l'amour particulier que j'ai pour vos seigneuries, pour notre ville et pour ma patrie. J'ai préféré vivre simplement ici, que d'être riche et puissant ailleurs.

«Je vous prie donc respectueusement de prendre en considération toutes ces choses, d'accepter les mille florins, que j'aime mieux savoir entre vos mains que partout ailleurs, et de m'en donner, comme une grâce particulière, cinquante florins d'intérêt par an, pour moi et ma femme qui, tous deux, devenons de jour en jour vieux, faibles et infirmes.

«Je reconnaîtrai en cela l'intérêt que votre sagesse m'a témoigné jusqu'à ce jour et que je m'efforcerai sans cesse de mériter.

«De vos seigneuries, le très-dévoué concitoyen,

«ALBERT DURER.»

Nous l'avons dit, nous le répétons, lorsqu'en 1528 la mort vint frapper Albert Dürer, il était arrivé à l'apogée de son génie.—Sa manière s'éloignait de plus en plus des peintures flamandes et allemandes, pour se rapprocher de celles des grands maîtres de l'Italie, qu'il allait peut-être égaler bientôt. Les lettres de Mélanchthon nous apprennent qu'Albert Dürer disait lui-même n'avoir connu la vraie beauté de la nature que fort tard; il comprit alors que la simplicité est le plus bel ornement de l'art. Il soupira en songeant à ses premières œuvres si compliquées, et il se plaignit de ne pouvoir plus atteindre son admirable modèle[ [10].

Albert Dürer est un grand peintre, mais c'est surtout à son œuvre gravé qu'il doit le premier rang qu'il occupe dans l'art.

Comme graveur, personne ne peut lui être comparé, ni Marc-Antoine, ni Lucas de Leyde, ni Martin Schongauer, qui a été son premier maître, en dépit de l'éloignement, en dépit de la mort même qui l'enlevait le jour où Dürer père se décidait à envoyer son fils à Colmar pour suivre ses leçons.—C'est donc à la fin prématurée de cet homme, justement célèbre, que Wolhgemuth doit l'honneur d'avoir conservé un élève qui l'a fait connaître plus que ses ouvrages.

Comme Martin Schongauer, le maître de Colmar, Albert Dürer réunit autour de lui de nombreux élèves: Hans Springinklie et Hans Schauflein, qui ont fourni d'admirables dessins aux graveurs sur bois; Barthélemy Beham, son cousin, Hans-Sebald Beham, Georges Penz, Henri Aldegraever, Jacob Binck, Albert Altdorfer, Hans Wagner de Kulmback, Mathias Gruenewald et Melchior Feselen, qui se servirent avec un égal talent du burin et du pinceau. Mais à la mort du maître, tous, excepté Henri Aldegraever, abandonnèrent la manière purement allemande; trois d'entre eux se firent même admettre dans l'atelier de Marc-Antoine et contribuèrent, après leur retour en Allemagne, à y répandre le style italien.

Albert Dürer fut enterré à Nuremberg, dans le cimetière Saint-Jean, à quelques pas du Calvaire sculpté par Adam Kraft pour le compte du praticien Martin Kœtzel[ [11].

Pirkeimer fit inscrire ces mots sur la tombe de son ami:

Me. al. du.

Quidquid Alberti Dureri mortale

fuit, sub hoc conditur tumulo.

Emigravit VIII. idus aprilis.

M. D. XXVIII.

Lorsque Sandrart visita le cimetière Saint-Jean à Nuremberg, il fut fort ému en trouvant la tombe d'Albert Dürer délaissée et dans un état complet de délabrement. Il s'en plaignit avec amertume, et ne s'en tint pas aux plaintes comme cela arrive trop souvent; il eut la pieuse pensée de faire réparer les dégâts et de graver sur une plaque de bronze cet éloge que l'on peut lire encore aujourd'hui sur la pierre, qui n'a pas été changée depuis 1681:

Vixit Germaniæ suæ decus

Albertus Durerus,

Artium lumen, sol artificum,

Urbis patriæ nor. Ornamentum,

Pictor, chalcographus, sculptor

Sine exemplo, qui omniscius

Dignus inventus exteris,

Quem imitandum censerent,

Magnes magnatum, eos ingeniorum

Post sesquiseculi requiem,

Quia parem non habuit,

Solus hic cubare jubetur,

Tu flores sparge viator.

A. R. S. MDCLXXXI.

Opt. mer. F. cur.

J. DE. S.

A côté de cette légende latine s'en trouve une seconde en vers allemands:

Die ruhe Künsler Fürst du mehr als grosser Mann

In Vielkunst hat es dir noch keiner gleich gethan

Die Erd ward ausgemalt der Himmel dich jetzt hat

Du maltest (malest) Heilig pum dort an der Gottes stadt

Die Bau-Bild-Malerkunst die neppen Dich Patron

Und setzen dir nun auf im Tod die Lorbeerkron

Traduction:

Repose ici, prince des artistes, toi qui fus le plus grand des hommes.

Dans plus d'un art, personne ne t'a encore égalé;

Tu as peint la terre, et maintenant le ciel te possède;

Devenu saint, tu peins là-haut dans la cité de Dieu.

Les maîtres de l'architecture, de la sculpture et de la peinture te
nomment leur maître

Et maintenant, dans la mort, te couronnent de lauriers.

En 1840, la Bavière reconnaissante a élevé un monument à la mémoire d'Albert Dürer, dont le génie multiple fut l'étincelle qui illumina l'Allemagne entière et la fit, à la fin du XVe siècle, la rivale sérieuse de l'Italie.

Au bas de la rue de la Montagne (Berg-Strasse), entre la maison de Pilate et la maison d'Albert Dürer, on voit une statue de onze pieds de haut, modelée, à Berlin, par Rauch, et fondue, en 1839, à Nuremberg.

Albert Dürer est vêtu d'une longue robe fourrée de belles pelleteries; il porte les cheveux pendants sur ses épaules, en boucles soyeuses. Quant au caractère de la figure, le sculpteur s'est inspiré des nombreux portraits peints par le maître lui-même.

Les personnes qui ne connaîtraient que le portrait de face, que l'on voit aujourd'hui à la pinacothèque de Munich, admettraient peut-être difficilement d'abord les profils de la statue de Rauch.—On en pourrait dire autant de celles qui n'auraient vu que celui du musée de Lyon, où Albert Dürer s'est peint de trois quarts.—Dans l'un, le premier, il a vingt-cinq ans à peine; il est pourtant déjà rêveur; sur son visage amaigri et mystique, on n'aperçoit aucune saillie qui annonce la force; tout est douceur et mélancolie. On le prendrait volontiers pour un des disciples de Jésus-Christ, ou pour Jésus-Christ lui-même.

Dans l'autre, au contraire, on trouve une figure mâle, à laquelle les arêtes vives du nez et les lignes nettes des lèvres et du front donnent une incontestable expression de vigueur.

Rauch a pris un moyen terme entre ces deux types si dissemblables. Sa statue est plus idéalisée que la peinture réaliste de Lyon, et moins extatique que celle de Munich; c'est un chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre du maître prussien.

Un mot encore avant de terminer cette étude, qui est déjà un peu bien longue.

La gloire d'Albert Dürer est un tout éblouissant, mais dont les rayons sont distincts: son imagination est inépuisable, sa naïveté est pleine de grâce, sa touche est savante, son dessin est humain et vigoureux. Son exécution est large et puissante; sous sa couleur délicate et vive on discerne la science anatomique aussi facilement qu'on distingue la couche calcaire d'un coquillage sous la nacre irisée qui la recouvre. Son bonheur est extrême dans le choix de ses sujets; il y groupe savamment les personnages; mieux que personne de son temps et du nôtre, il sait allier dans les plis de ses draperies l'élégance et le goût à je ne sais quelle grandeur sauvage; ses ciels sont lumineux comme son génie. Ses paysages sont pittoresques et accidentés; on comprend, en les regardant, que l'artiste est allé au delà de la réalité chercher, grâce à son imagination, le doux rêve qu'il ne trouve pas sous son toit.

Les critiques n'ont pas manqué à sa gloire; on lui a reproché ses femmes nues, qui sont plutôt une tristesse qu'une défaillance. Puis, comme si l'honnête homme ne devait pas avoir souci d'achever son œuvre, on lui a reproché encore le fini précieux de ses peintures: à notre époque, on lui reprocherait d'être grand.

Ses portraits respirent la vie: nouveau Pygmalion, il les anime de par sa volonté. La volonté d'un grand artiste n'est-elle pas une étincelle du feu divin? Hélas! aussi puissant qu'il soit, ce souffle de Dieu s'amoindrit et se dissipe en arrivant vers la terre; heureux les élus qui savent, comme Albert Dürer, en garder les reflets pour étonner le monde et faire rêver l'humanité!

CHARLES NARREY.

AH-CABASSON,
D. CH-JARDIN SC.

ALBERT DURER SCULP.
FAC SIMILE DE A. DURAND.
BILIBALD PIRKEYMHER.
Gazette des Beaux Arts Imp A. Salmon, Paris

[ XLIX]

LETTRES CONFIDENTIELLES
D'ALBERT DÜRER
A BILIBALD PIRKEIMER

[ L]

LETTRES CONFIDENTIELLES
D'ALBERT DÜRER
A BILIBALD PIRKEIMER[ [12]


LETTRE I.

Mon cher monsieur Pirkeimer, je vous offre mes services et j'espère que votre santé est meilleure que la mienne.—Je vous souhaite une bonne et heureuse année à vous et aux vôtres. Pour ce qui est des perles et des pierreries que vous m'avez chargé d'acheter, je vous annonce que je n'ai rien pu trouver, même pour bon argent. Les Allemands ont tout accaparé, et pour leur en racheter il faudrait les payer plus qu'elles ne valent, car ils sont très-peu accommodants. Ce sont du reste les plus vilaines gens que la terre ait portés[ [13]. Il ne faut pas compter sur eux pour le moindre service, et des amis sérieux m'ont assuré qu'il est prudent de se garer d'eux,—ils se moquent de tout, attendu qu'ils sont maîtres de la place.—Tout le monde est d'accord pour déclarer que l'on trouve à Francfort de plus beaux objets à meilleur prix qu'à Venise.

Les livres que vous m'avez demandés sont expédiés, vous les recevrez bientôt, et si vous avez besoin d'autres choses, faites-le moi savoir, je me ferai un plaisir de vous les envoyer. Fasse le ciel que je puisse vous rendre un jour un vrai service, car je reconnais que je vous dois beaucoup. Je vous en prie, ne vous impatientez pas trop, cette dette me préoccupe plus que vous, j'en suis certain. Si Dieu me vient en aide, je vous payerai prochainement en vous conservant une éternelle reconnaissance. Car les Allemands[ [14] m'ont commandé un tableau[ [15] qu'ils me payeront cent dix florins rhénans, et je n'aurai que cinq florins de frais.

Je me mettrai à l'ouvrage tout de suite, j'esquisserai mon tableau en huit jours, et dans un mois il pourra figurer sur l'autel. En épargnant tout cet argent, je serai en mesure de vous payer, car je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'envoyer rien en ce moment à ma mère et à ma femme. J'ai laissé à ma mère dix florins, elle en a reçu neuf ou dix pour des objets d'art, le marchand de fil d'archal lui en a payé douze. Je lui en ai encore envoyé neuf par l'entremise de Bastien Imhoff, et elle n'a dû payer que sept florins à Gartner pour ses gages. Quant à ma femme, je lui ai donné douze florins, elle en a reçu treize autres, ce qui fait vingt-cinq. Je pense donc également qu'elle n'a besoin de rien; et s'il lui manque quelque chose, le beau-frère n'a qu'à l'aider jusqu'à mon retour; alors je le rembourserais intégralement.

Sur ce, je me recommande instamment à votre bon souvenir.

Datée de Venise, le saint jour des Rois 1506.

Saluez de ma part Étienne Baumgartner et les autres personnes qui s'informeront de moi.

ALBERT DURER

LETTRE II.

Je vous présente mes respects, mon cher monsieur Pirkeimer, j'espère que vous jouissez d'une bonne santé, et je le souhaite aussi sincèrement que s'il s'agissait de la mienne propre.

Je vous ai écrit dernièrement, faites-moi savoir si ma lettre vous est parvenue. Ma mère m'a grondé parce que je ne vous envoyais pas de mes nouvelles, et elle m'a donné à entendre que vous étiez furieux contre moi.

Voici mon excuse: je suis paresseux quand il s'agit d'écrire, je croyais que ma lettre ne vous trouverait pas chez vous, et enfin j'avais recommandé à Castel, le messager, de vous présenter particulièrement mes hommages. Je vous prie donc humblement de me pardonner, car je n'ai pas d'autre ami que vous en ce monde.

Je ne crois pourtant pas que vous soyez sérieusement irrité contre moi, car je vous considère comme un second père.

Je voudrais que vous fussiez à Venise auprès de moi, vous trouveriez une quantité de joyeux compagnons parmi les Italiens qui s'attachent de plus en plus à moi. Ce sont des gens de cœur, d'un commerce agréable, instruits, honorables, et bons musiciens. Ils m'ont en grande estime et me témoignent beaucoup d'amitié. Par contre, il y en a parmi eux qui sont les plus fieffés coquins du monde, mais des coquins bien séduisants, et celui qui ne verrait que superficiellement les choses serait tenté d'avoir d'eux la meilleure opinion. Je ris souvent dans ma barbe quand ils me parlent; ils n'ignorent pas qu'on sait de belles méchancetés d'eux, mais ils s'en moquent.

J'ai beaucoup d'excellents amis parmi les Italiens, qui m'engagent à ne pas vivre trop familièrement avec leurs peintres.—Il est vrai que j'ai aussi beaucoup d'ennemis qui critiquent mes ouvrages dans les églises et partout où ils les trouvent. Ils disent qu'ils ne valent rien parce que je ne peins pas à la manière antique, ce qui ne les empêche pas de les copier. Giovani Bellini[ [16] a fait les plus grands éloges de mon talent devant beaucoup de gentilshommes; il désire avoir une de mes œuvres, il est venu me voir et il a insisté pour que je lui fisse une composition, promettant de la bien payer. Plusieurs personnes considérables m'ont assuré que c'est un homme excellent, et qu'il m'est très-favorable. Il est vieux, excessivement vieux même; cependant aucun des peintres de Venise ne peut se vanter d'être aussi vert que lui. Ce qui me plaisait il y a onze ans ne me plaît plus aujourd'hui, je l'avoue franchement, bien que cela paraisse extraordinaire.

Il y a ici des artistes qui ont beaucoup plus de talent que maître Jacob[ [17]; Antoine Kolb seul jure ses grands dieux qu'il n'y a pas de meilleur peintre au monde que Jacob. Ici on se moque de lui, et cependant il reste de son opinion.

J'ai commencé à travailler à mon tableau, c'est-à-dire que je l'ai esquissé, mais mes mains ont été si malades qu'il m'a été impossible de travailler sérieusement. J'ai laissé passer cette mauvaise disposition; ne m'en veuillez pas et devenez rangé comme moi, mais vous ne voulez jamais suivre mes conseils.

Mon cher, il me serait agréable de savoir si aucune des personnes que vous aimez n'est morte, celle qui habite près de l'eau, ou celle qui ressemble à ceci

ou celle qui ressemble à cela

ou la fille

.

Écrite à Venise, à 9 heures[ [18] du soir, le samedi après la Chandeleur, 1506.

Présentez mes services à Étienne Baumgartner, à Harstorfer et à Falkamer.

ALBERT DURER.

LETTRE III.

Mes salutations empressées à mon cher monsieur Pirkeimer.

Je vous expédie en même temps que cette lettre la bague ornée d'un saphir que vous m'avez demandée; il m'a été impossible de vous l'envoyer plus tôt. Pendant deux jours j'ai couru chez tous les orfévres allemands et italiens de Venise dans la compagnie d'un habile homme que j'ai défrayé; nous avons longtemps cherché avant de trouver ce qu'il nous fallait, et à la fin, en marchandant beaucoup, j'en ai acheté une pour dix-huit ducats et quatre martzels à un particulier qui ne fait pas le commerce de bijoux et qui la portait lui-même; il me l'a vendue pour me rendre service. Je lui ai dit que c'était une acquisition que je faisais pour mon usage. Je l'avais à peine payée qu'un orfévre allemand m'en a offert trois ducats de bénéfice; j'espère donc que vous la trouverez à votre gré, car tous ceux à qui je la montre prétendent que c'est une pierre trouvée, et qu'en Allemagne on la payerait cinquante florins. Mais vous verrez bien s'ils disent vrai ou s'ils mentent; quant à moi, je n'y connais rien.

J'ai acheté une améthyste à un ami intime pour douze ducats; il m'a volé comme dans un bois, car elle n'en vaut pas sept. Mes camarades et moi nous avons tant fait qu'il a consenti à rompre le marché, et je lui ai payé un dîner au poisson. J'ai repris mon argent et je suis fort satisfait de cet arrangement. De bons amis ont estimé la bague, et s'ils ne se sont pas trompés, la pierre ne revient pas à plus de dix-neuf florins rhénans, car elle pèse environ cinq florins d'or. Je n'ai donc pas dépassé vos ordres, puisque vous m'avez écrit de ne pas dépenser plus de quinze ou vingt florins.

Quant à l'autre pierre que vous m'avez demandée, je n'ai pas encore pu me la procurer, mais je déploierai tout mon zèle à ce travail.

On me dit qu'en Allemagne on ne pourrait pas avoir ces pierres, même à la foire de Francfort, car les Italiens les accaparent toutes aussitôt qu'il y en a quelque part. Les marchands se sont moqués de moi lorsque je [ LVII] [ LVIII] [ LIX] leur ai offert deux ducats pour des jacinthes; écrivez-moi donc le plus tôt possible, et dites-moi ce que j'ai à faire. J'ai vu un beau diamant, je ne sais pas encore ce que l'on en demande; je vous l'achèterai, si votre lettre m'en donne l'ordre.

Les émeraudes sont excessivement chères, mais on peut avoir une améthyste de moyenne grandeur pour vingt ou vingt-cinq ducats.

D'après toutes les commissions que vous m'avez données, je présume que vous avez pris une maîtresse. Prenez garde que ce ne soit un maître! Du reste vous êtes assez grand et assez sage pour vous conduire.

Endres Künhoffer vous présente ses respects; il vous écrira sous peu de jours; en attendant, il vous prie de l'excuser auprès de son maître s'il ne reste pas à Padoue; il n'y a rien à apprendre là pour lui. Ne m'en veuillez pas, je vous en prie, si je ne vous expédie pas toutes vos commandes à la fois; malgré mon zèle il m'a été impossible de les rassembler pour le départ du messager.

Mes amis vous conseillent de faire remonter la pierre: ils prétendent qu'elle est belle et que la bague est vieille et démodée. Je vous prie d'engager ma mère à m'écrire et à continuer ses bons rapports avec vous. Sur ce, je me recommande à votre bonne amitié.

Venise, le deuxième dimanche du Carême 1506.

Rappelez-moi au souvenir de votre servante.

LETTRE IV.

Avant tout j'offre mes services à mon cher ami Pirkeimer. J'ai reçu le jeudi avant la semaine des Rameaux une lettre de vous, et la bague avec l'émeraude. Je me suis rendu à l'instant chez l'homme de qui je la tenais: il consent à me rendre mon argent, bien qu'il ne le fasse pas volontiers; il prétend qu'il a été trompé lui-même par le bijoutier.

Mes amis m'ont assuré qu'une des deux autres bagues vaut bien six ducats et qu'elles sont bien conditionnées et d'un or pur; ils ajoutent que vous ne vous repentirez pas de l'affaire. Je ne me suis donc trompé que de deux ducats sur les trois bagues. Du reste Bernard Holdtzbock voulait me les prendre pour le prix d'achat.

Depuis je vous ai envoyé un saphir par Hans Imhoff. J'espère que vous l'avez reçu. Je crois que j'ai fait une bonne affaire. On m'a offert un bénéfice; c'est bien un hasard, car vous savez que personnellement je ne connais pas la valeur de ces objets et que je suis obligé de me fier à ceux qui me conseillent.

Décidément les peintres ne me veulent pas de bien; ils m'ont déjà fait venir trois fois devant le magistrat, et cependant j'ai donné trois beaux florins pour leur caisse.

J'aurais pu gagner beaucoup d'argent, si je n'avais pas entrepris le tableau pour les Allemands. Cet ouvrage demande beaucoup de soin, et je ne pourrai pas l'achever avant la Pentecôte; on ne m'en donnera pourtant pas plus de quatre-vingt-cinq ducats, et cela se dépense vite.

J'ai acheté une foule d'objets et j'ai envoyé beaucoup d'argent chez moi, de sorte qu'il ne m'en reste guère. Je vois bien que je ne pourrai pas encore m'acquitter envers vous. Sans cette commande, j'aurais pu facilement gagner cent florins, car, excepté les peintres, tout le monde ici est excellent pour moi.

Quant à ce qui concerne mon frère, dites à ma mère qu'elle parle à mon vieux maître Wohlgemuth; s'il a besoin de lui, qu'il soit assez bon pour lui donner de l'ouvrage jusqu'à mon retour, ou qu'il aille en chercher chez les autres. J'aurais bien voulu le prendre avec moi à Venise; voyager lui aurait été très-utile, il aurait pu y apprendre la langue du pays. Mais ma mère eût craint que le ciel ne tombât sur nous deux. Je vous en prie, veillez à ce qu'il ne se perde pas avec les femmes. Causez avec le gaillard et tâchez qu'il reste sage et raisonnable au moins jusqu'à ma rentrée. Qu'il ne tombe pas à la charge de ma mère. Je ne peux pas tout faire pour les miens, mais je suis prêt à faire ce qui dépend de moi.

Pour ce qui est de moi personnellement, je ne suis pas inquiet; cependant il n'est pas absolument facile de gagner sa vie ici, car personne n'aime à jeter son argent par les fenêtres.

Dites, je vous prie, à ma mère, qu'elle veille à la vente des œufs de Pâques[ [19]. Je pense du reste que ma femme aura eu soin de lui transmettre toutes mes instructions, car je lui ai écrit à ce sujet.

Je n'achèterai pas le diamant avant que vous ne m'ayez répondu à son sujet. Je ne compte pas retourner à Nuremberg avant l'automne, même si mon tableau était fini à la Pentecôte.

J'espère conserver une grande partie de ce que je gagnerai.

Comme je suis indécis sur le jour de mon départ, n'en dites rien à ma femme, je lui écrirai de temps en temps: je reviens...

Ayez la bonté de répondre quelques mots à cette lettre.

Venise, le jeudi avant la semaine des Rameaux 1506.