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Alexandre Pouchkine
LA FILLE DU CAPITAINE (1836)
Table des matières
CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES CHAPITRE II LE GUIDE CHAPITRE III LA FORTERESSE CHAPITRE IV LE DUEL CHAPITRE V LA CONVALESCENCE CHAPITRE VI POUGATCHEFF CHAPITRE VII LASSAUT CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE CHAPITRE IX LA SÉPARATION CHAPITRE X LE SIÈGE CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES CHAPITRE XII LORPHELINE CHAPITRE XIII LARRESTATION CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté létat militaire en 17… avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia, 1ere fille dun pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. Javais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du major de la garde, le prince B…, notre proche parent. Je fus censé être en congé jusquà la fin de mon éducation. Alors on nous élevait autrement quaujourdhui. Dès lâge de cinq ans je fus confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers lâge de douze ans je savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités dun lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de minstruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, quon fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et dhuile de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que lenfant était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de largent et de louer un moussié, comme sil ny avait pas assez de domestiques dans la maison?»
Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis il était venu en Russie pour être outchitel, sans trop savoir la signification de ce mot[2]. Cétait un bon garçon, mais étonnamment distrait et étourdi. Il nétait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, cest-à-dire, pour parler à la russe, quil aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin quà table, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on passait loutchitel, mon Beaupré shabitua bien vite à leau-de-vie russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, daprès le contrat, il se fût engagé à mapprendre _le français, lallemand et toutes les sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous soccupait de ses affaires; notre amitié était inaltérable, et je ne désirais pas dautre mentor. Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite dun événement que je vais raconter.
Quelquun raconta en riant à ma mère que Beaupré senivrait constamment. Ma mère naimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette canaille de Français. On lui répondit humblement que le moussié me donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du sommeil de linnocence. De mon côté, jétais livré à une occupation très intéressante. On mavait fait venir de Moscou une carte de géographie, qui pendait contre le mur sans quon sen servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier. Javais décidé den faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de Beaupré, je métais mis à louvrage. Mon père entra dans linstant même où jattachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me secoua rudement par loreille, sélança près du lit de Beaupré, et, réveillant sans précaution, il commença à laccabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le pauvre outchitel était ivre mort. Mon père le souleva par le collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. Cest ainsi que se termina mon éducation.
Je vivais en fils de famille (nédorossl[3]), mamusant à faire tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec les jeunes garçons de la cour. Jarrivai ainsi jusquau delà de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.
Un jour dautomne, ma mère préparait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre, venait douvrir lAlmanach de la cour, quil recevait chaque année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait quavec une extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l_Almanach de la cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi- voix: «Général!… il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie!… y a-t-il si longtemps que nous…?» Finalement mon père lança lAlmanach loin de lui sur le sofa et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait jamais rien de bon.
«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en sadressant à ma mère, quel âge a Pétroucha[5]?
— Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que…
— Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»
La pensée dune séparation prochaine fit sur ma mère une telle impression quelle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile dexprimer la joie qui me saisit. Lidée du service se confondait dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs quoffre la ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité humaine.
Mon père naimait ni à changer ses plans, ni à en remettre lexécution. Le jour de mon départ fut à linstant fixé. La veille, mon père mannonça quil allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
«Noublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le prince B…; dis-lui que jespère quil ne refusera pas ses grâces à mon Pétroucha.
— Quelle bêtise! sécria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi veux-tu que jécrive au prince B…?
— Mais tu viens dannoncer que tu daignes écrire au chef de
Pétroucha.
— Eh bien! quoi?
— Mais le chef de Pétroucha est le prince B… Tu sais bien quil est inscrit au régiment Séménofski.
— Inscrit! quest-ce que cela me fait quil soit inscrit ou non? Pétroucha nira pas à Pétersbourg. Quy apprendrait-il? à dépenser de largent et à faire des folies. Non, quil serve à larmée, quil flaire la poudre, quil devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, quil use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»
Ma mère alla prendre mon brevet, quelle gardait dans une cassette avec la chemise que javais portée à mon baptême, et le présenta à mon père dune main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant lui sur la table et commença sa lettre.
La curiosité me talonnait. «Où menvoie-t-on, pensais-je, si ce nest pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, nappela et me dit: «Cette lettre est adressée à André Kinlovitch R…, mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.»
Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la vie gaie et animée de Pétersbourg, cétait lennui qui mattendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité. Mais il ny avait quà se soumettre. Le lendemain matin, une kibitka de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant quil est neuf, et de ton honneur pendant quil est jeune.» Ma mère, tout en larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch davoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court touloup[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. Je massis dans la kibitka avec Savéliitch, et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.
Jarrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt- quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je métais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les chambres de lauberge. Jentrai dans la pièce du billard et jy trouvai un grand monsieur dune quarantaine dannées, portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un verre deau-de-vie sil gagnait, et, sil perdait, devait passer sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes devenaient fréquentes, si bien quenfin le marqueur resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques, en guise doraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération. Cependant lentretien sétablit. Jappris quil se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, quil était chef descadron dans les hussards ***, quil se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et quil avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine minvita à dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. Jacceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait beaucoup et minvitait à boire, en me disant quil fallait mhabituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de mapprendre à jouer au billard. «Cest, dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par exemple, quon arrive dans une petite bourgade; que veux-tu quon y fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à lauberge et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma leçon avec beaucoup dardeur. Zourine mencourageait à haute voix; il sétonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons, il me proposa de jouer de largent, ne fût-ce quune groch (2 kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui était, daprès lui, une fort mauvaise habitude. Jy consentis, et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla den goûter, répétant toujours quil fallait mhabituer au service. «Car, ajouta-t-il, quel service est-ce quun service sans punch?» Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait comment; jélevais lenjeu, enfin je me conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur lhorloge, posa sa queue et me déclara que javais perdu cent roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine me dit «Mais, mon Dieu, ne tinquiète pas; je puis attendre».
Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours quil fallait mhabituer au service. En me levant de table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.
Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.
«Que test-il arrivé? me dit-il dune voix lamentable. Où tes-tu rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur nétait encore arrivé.
— Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu es ivre. Va dormir, … mais, avant, couche-moi.»
Le lendemain, je méveillai avec un grand mal de tète. Je me rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à ten donner, Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père nétaient des ivrognes. Il ny a pas à parler de ta mère, elle na rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du kvass[12]. À qui donc la faute? au maudit moussié: il ta appris de belles choses, ce fils de chien, et cétait bien la peine de faire dun païen ton menin, comme si notre seigneur navait pas eu assez de ses propres gens!» Javais honte; je me retournai et lui dis: «Va-ten, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois quil sétait mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que cest que de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui senivre nest bon à rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre deau-de-vie, pour te dégriser. Quen dis-tu?»
Dans ce moment entra un petit garçon qui mapportait un billet de la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:
«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de menvoyer, par mon garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. Jai horriblement besoin dargent.
Ton dévoué,
«Ivan Zourine»
Il ny avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression dindifférence, et, madressant à Savéliitch, je lui commandai de remettre cent roubles au petit garçon.
«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
— Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.
— Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont létonnement redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? Cest impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent.»
Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce vieillard obstiné à mobéir, il me serait difficile dans la suite déchapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. Largent est à moi; je lai perdu parce que jai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire lesprit fort et dobéir quand on te commande.»
Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, quil frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un pieu?» mécriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il dune voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu nas fait que plaisanter, que nous navons jamais eu tant dargent. Cent roubles! Dieu de bonté!… Dis-lui que tes parents tont sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.
— Te tairas-tu? lui dis-je en linterrompant avec sévérité; donne largent ou je te chasse dici à coups de poing.» Savéliitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. Javais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais mémanciper et prouver que je nétais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Savéliitch sempressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra en mannonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.
CHAPITRE II LE GUIDE
Mes réflexions pendant le voyage nétaient pas très agréables. Daprès la valeur de largent à cette époque, ma perte était de quelque importance. Je ne pouvais mempêcher de convenir avec moi- même que ma conduite à lauberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. Javais fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis fautif. Jai fait hier des bêtises et je tai offensé sans raison. Je te promets dêtre plus sage à lavenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.
— Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, je suis fâché contre moi-même, cest moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans lauberge? Mais que faire? Le diable sen est mêlé. Lidée mest venue daller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: jai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur?»
Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole quà lavenir je ne disposerais pas dun seul kopek sans son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne lempêcha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! cest facile à dire».
Japprochais du lieu de ma destination. Autour de moi sétendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait létroit chemin, ou plutôt la trace quavaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et sadressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, nordonnes-tu pas de retourner en arrière?
— Pourquoi cela?
— Le temps nest pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus?
— Eh bien! quest-ce que cela fait?
— Et vois-tu ce quil y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de lorient.)
— Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
— Là, là, regarde… ce petit nuage.»
Japerçus, en effet, sur lhorizon un petit nuage blanc que javais pris dabord pour une colline éloignée. Mon cocher mexpliqua que ce petit nuage présageait un bourane[13].
Javais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais quils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, daccord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; javais lespérance darriver à temps au prochain relais: jordonnai donc de redoubler de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté de lorient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui sélevait lourdement, croissait, sétendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler, à hurler. Cétait un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! sécria le cocher; cest un bourane.»
Je passai la tête hors de la kibitka; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, quil semblait en être animé. La neige samoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils sarrêtèrent bientôt. «Pourquoi navances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.
— Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il ny a plus de chemin et tout est sombre.»
Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.
«Pourquoi ne lavoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusquau matin; lorage se serait calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si cétait pour aller se marier, passe.»
Savéliitch avait raison. Quy avait-il à faire? La neige continuait de tomber; un amas se formait autour de la kibitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour deux, rajustant leur harnais, comme sil neût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans lespérance dapercevoir quelque indice dhabitation ou de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du chasse-neige… Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
«Holà! cocher, mécriai-je, quy a-t-il de noir là-bas?»
Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que jindiquais.
«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce nest pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»
Je lui donnai lordre de se diriger sur lobjet inconnu, qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même ligne, et je reconnus un homme.
«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin?
— Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il?
— Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette contrée? Peux-tu nous conduire jusquà un gîte pour y passer la nuit?
— Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je lai parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut sarrêter ici et attendre; peut-être louragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»
Son sang-froid me donna du courage. Je métais déjà décidé, en mabandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, lorsque tout à coup le passant sassit sur le banc qui faisait le siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation nest pas loin. Tourne à droite et marche.
— Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi, fouette sans répit.»
Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu quune habitation nest pas loin?
— Le vent a soufflé de là, répondit-il, et jai senti une odeur de fumée, preuve quune habitation est proche.»
Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent détonnement. Jordonnai au cocher daller où lautre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La kibitka savançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et dautre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements dune barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je menveloppai dans ma pelisse et mendormis, bercé par le chant de la tempête et le roulis du traîneau. Jeus alors un songe que je nai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur mexcusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à lhomme de sabandonner à la superstition, malgré tout le mépris quon affiche pour elle.
Jétais dans cette disposition de lâme où la réalité commence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de lassoupissement. Il me semblait que le bourane continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.
Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne lattribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à lagonie et désire te dire adieu.» Frappé deffroi, jentre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde; lappartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je mapproche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je me mets à genoux et jattache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, japerçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde dun air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère: «Quest-ce que cela veut dire? mécriai-je; ce nest pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan? — Cest la même chose, Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton père assis[15]; baise-lui la main et quil te bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan sélança du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus menfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan mappelait avec douceur en me disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». Leffroi et la stupeur sétaient emparés de moi…
En ce moment je méveillai. Les chevaux étaient arrêtés;
Savéliitch me tenait par la main.
«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
— Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
— Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»
Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir quon pouvait, comme on dit, se crever loeil. Lhôte nous reçut près de la porte dentrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une loutchina[16] léclairait. Au milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan dune soixantaine dannées, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je navais jamais en plus grand besoin. Lhôte se hâta de le servir.
«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
— Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix den haut.
Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.
«Eh bien! as-tu froid?
— Comment navoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? Javais un touloup; mais, à quoi bon men cacher, je lai laissé en gage hier chez le marchand deau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»
En ce moment lhôte rentra avec le somovar[18] tout bouillant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. Cétait un homme dune quarantaine dannées, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit armak[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites- moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre deau-de-vie; le thé nest pas notre boisson de Cosaques.»
Jaccédai volontiers à son désir. Lhôte prit sur un des rayons de larmoire un broc et un verre, sapprocha de lui, et, layant regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! Doù Dieu ta-t-il amené?»
Mon guide cligna de loeil dune façon toute significative et répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de la graine de chanvre; la grandmère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?
— Comment vont les nôtres? répliqua lhôtelier en continuant de parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du pope la défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le cimetière.
— Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de loeil une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»
Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala dun trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.
Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce nest que dans la suite que je compris quils parlaient des affaires de larmée du Iaïk, qui venait seulement dêtre réduite à lobéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler dun air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur lhôte, tantôt sur le guide. Lespèce dauberge où nous nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. Linquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je métendis sur un banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21]; lhôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler, et moi-même je mendormis comme un mort.
En méveillant le lendemain assez tard, je maperçus que louragan avait cessé. Le soleil brillait; la neige sétendait au loin comme une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai lhôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille sétaient envolés tout à fait. Jappelai le guide pour le remercier du service quil nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de gratification.
Savéliitch fronça le sourcil.
«Un demi-rouble! sécria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as daigné toi-même lamener à lauberge? Que ta volonté soit faite, seigneur; mais nous navons pas un demi-rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous finirons par mourir de faim.».
Il métait impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, daprès ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui mavait tiré, sinon dun danger de mort, au moins dune position fort embarrassante.
«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelquun de mes vieux habits; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon touloup de peau de lièvre.
— Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, sécria Savéliitch; qua-t-il besoin de ton touloup? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.
— Ceci, mon petit vieux, ce nest plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce dune pelisse de son épaule[22]; cest sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais dobéir.
— Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch dune voix fâchée. Tu vois que lenfant na pas encore toute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Quas-tu besoin dun touloup de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.
— Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte vite le touloup.
— Oh! Seigneur mon Dieu! sécria Savéliitch en gémissant. Un touloup en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»
Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à lessayer aussitôt. Le touloup, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsquil entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusquà ma kibitka, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je noublierai vos bontés.» Il sen alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. Joubliai bientôt le bourane, et le guide, et mon touloup en peau de lièvre.
Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de limpératrice Anne, et ses discours étaient empreints dune forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom, il me jeta un coup doeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps quAndré Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps…»
Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques:
«Monsieur,
«Jespère que Votre Excellence…» Quest-ce que cest que ces cérémonies? Fi! comment na-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce ainsi quon écrit à son vieux camarate?… «Votre Excellence naura pas oublié!…» Hein!… «Eh!… quand… sous feu le feld-maréchal Munich…pendant la campagne… de même que… nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh! Bruder! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? «Maintenant parlons affaires… Je vous envoie mon espiègle…» «Hum!… le tenir avec des gants de porc-épic…» Quest-ce que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe… Quest-ce que cest, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se tournant vers moi.
— Cela signifie, lui répondis-je avec lair le plus innocent du monde, traiter quelquun avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.
— Hum! je comprends… «Et ne pas lui donner de liberté…» Non, il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose… «Ci-joint son brevet…» Où donc est-il? Ah! le voici… «Linscrire au régiment de Séménofski…» Cest bon, cest bon; on fera ce quil faut… «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et… comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il sen est souvenu… Etc., etc… Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu nas rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourdhui, je tinvite à dîner avec moi.»
«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela maura-t-il servi dêtre sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela ma-t-il mené? dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et je pense que leffroi de recevoir parfois un hôte de plus à son ordinaire de garçon navait pas été étranger à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.
CHAPITRE III LA FORTERESSE
La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes dOrenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière nétait pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi sétendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne moffrait pas beaucoup dattraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je mimaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.
«Y a-t-il loin dici à la forteresse? demandai-je au cocher.
— Mais on la voit dici», répondit-il.
Je me mis à regarder de tous côtés, mattendant à voir de hauts bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien quun petit village entouré dune palissade en bois. Dun côté sélevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; dun autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient paresseusement.
«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.
— Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous venions de pénétrer.
Japerçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient étroites et tortueuses; presque toutes les isbas[23] étaient couvertes en chaume. Jordonnai quon me menât chez le commandant, et presque aussitôt ma kibitka sarrêta devant une maison en bois, bâtie sur une éminence, près de léglise, qui était en bois également.
Personne ne vint à ma rencontre. Du perron jentrai dans lantichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce bleue au coude dun uniforme vert. Je lui dis de mannoncer. «Entre, mon petit père, me dit linvalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme dofficier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tableaux décorce[24], qui représentaient la _Prise de Kustrin _et dOtchakov, le Choix de la fiancée et l_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée dun mouchoir.
Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard borgne en habit dofficier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que jétais venu pour entrer au service, et que, daprès la règle, jaccourais me présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que javais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que javais préparé à lavance.
«Ivan Kouzmitch[25] nest pas à la maison, dit-elle. Il est allé en visite chez le père Garasim. Mais cest la même chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit père.»
Elle appela une servante et lui dit de faire venir louriadnik[27]. Le petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.
«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné passer de la garde dans notre garnison?»
Je répondis que cétait par ordre de lautorité.
«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? reprit linfatigable questionneur.
— Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne tafflige pas trop de ce quon tait fourré dans notre bicoque; tu nes pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on shabitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans quon la transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà quun jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer lun lautre, et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. Que veux-tu! contre le malheur il ny a pas de maître.»
En ce moment entre l_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur lofficier, et propre.
— Jobéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l_ouriadnik_ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?
— Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà logé très à létroit; et puis cest mon compère; et puis il noublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur lofficier… Comment est votre nom, mon petit père?
— Piôtr Andréitch.
— Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?
— Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il ny a que le caporal Prokoroff qui sest battu au bain avec la femme Oustinia Pégoulina pour un seau deau chaude.
— Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux.
— Cest bon, Maximitch, va-ten avec Dieu.
— Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
Je pris congé; l_ouriadnik_ me conduisit à une isba qui se trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La moitié de l_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, lautre me fut abandonnée. Cette moitié se composait dune chambre assez propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à sy installer, et moi, je regardai par létroite fenêtre. Je voyais devant moi sétendre une steppe nue et triste; sur le côté sélevaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée jétais condamné à passer ma jeunesse!… Une tristesse amère me saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si lenfant allait tomber malade?»
Le lendemain, à peine avais-je commencé de mhabiller, que la porte de ma chambre souvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité remarquable.
«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie faire votre connaissance. Jai appris hier votre arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine sest tellement emparé de moi que je nai pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»
Je devinai sans peine que cétait lofficier renvoyé de la garde pour laffaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup desprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort mavait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que javais vu rapiécer son uniforme dans lantichambre du capitaine, entra et minvita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara quil maccompagnait.
En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès quil nous aperçut, il sapprocha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à commander lexercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria daller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant quil nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous navez vraiment rien à voir.»
Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me traita comme si elle meût dès longtemps connu. Linvalide et Palachka mettaient la nappe.
«Quest-ce qua donc aujourdhui mon Ivan Kouzmitch à instruire si longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»
À peine avait-elle prononcé ce nom, quentra dans la chambre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et lembarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup doeil; je la regardai avec prévention. Chvabrine mavait dépeint Marie, la fille du capitaine, sous les traits dune sotte. Marie Ivanovna alla sasseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le chtchi[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka lappeler.
«Dis au maître que les visites attendent; le chtchi se refroidit. Grâce à Dieu, lexercice ne sen ira pas, il aura tout le temps de ségosiller à son aise.»
Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.
«Quest-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est servie depuis longtemps, et lon ne peut pas te faire venir.
— Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, jétais occupé de mon service, jinstruisais mes petits soldats.
— Va, va, reprit-elle, ce nest quune vanterie. Le service ne leur va pas, et toi tu ny comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à prier le bon Dieu; ça tirait bien mieux. Mes chers convives, à table, je vous prie.»
Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un moment et maccablait de questions; qui étaient mes parents, sils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents paysans:
«Voyez-vous! sécria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et nous, mon petit père, en fait d_âmes_[33], nous navons que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous navons quun souci, cest Macha, une fille quil faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu quelle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»
Je jetai un coup doeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. Jeus pitié delle, et je mempressai de changer de conversation.
«Jai ouï dire, mécriai-je avec assez dà-propos, que les
Bachkirs ont lintention dattaquer votre forteresse.
— Qui ta dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.
— Je lai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.
— Folies que tout cela, dit le commandant; nous nen avons pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils noseront pas sattaquer à nous, et sils sen avisent, je leur imprimerai une telle terreur, quils ne remueront plus de dix ans.
— Et vous ne craignez pas, continuai-je en madressant à la femme du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?
— Affaire dhabitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme javais peur de ces maudits païens. Sil marrivait parfois de voir leur bonnet à poil, si jentendais leurs hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant jy suis si bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.
— Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
— Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle nest pas de la douzaine des poltrons.
— Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que vous?
— Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusquà présent elle na pu entendre le bruit dun coup de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch simagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, quelle manqua de sen aller dans lautre monde. Depuis ce jour-là, nous navons plus tiré ce maudit canon.»
Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la sieste, et jallai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.
CHAPITRE IV LE DUEL
Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable même. Jétais reçu comme un membre de la famille dans la maison du commandant. Le mari et la femme étaient dexcellentes gens. Ivan Kouzmitch, qui denfant de troupe était parvenu au rang dofficier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je mattachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.
Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette forteresse bénie de Dieu, il ny avait ni exercice à faire, ni garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il nétait pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût de la littérature séveilla en moi. Le matin je lisais, et je messayais à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais dhabitude le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant dheure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je navais pas dautre société que cette famille dans la forteresse, mais je nen désirais pas dautre.
Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut troublée subitement par une guerre intestine.
Jai déjà dit que je moccupais un peu de littérature. Mes essais étaient passables pour lépoque, et Soumarokoff[34] lui-même leur rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il marriva décrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique.
Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus les vers suivants[35]:
»Hélas! en fuyant Macha, jespère recouvrer ma liberté! »Mais les yeux qui mont fait prisonnier sont toujours devant moi. »Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel, prends pitié de ton prisonnier.»
«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange comme un tribut qui métait dû.
Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui dordinaire montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien.
«Pourquoi cela? lui demandai-je en mefforçant de cacher mon humeur.
— Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître Trédiakofski[36].»
Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.
«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes ont besoin dun auditeur, comme Ivan Kouzmitch dun carafon deau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?
— Ce nest pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes suppositions.
— Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en plus. Écoute un conseil dami: Macha nest pas digne de devenir ta femme.
— Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un effronté!»
Chvabrine changea de visage.
«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.
— Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment jétais prêt à le déchirer.
Je courus à linstant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille à la main. Daprès lordre de la femme de commandant, il enfilait des champignons qui devaient sécher pour lhiver.
«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en mapercevant, soyez le bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»
Je lui déclarai en peu de mots que je métais pris de querelle avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, dêtre mon second. Ivan Ignatiitch mécouta jusquau bout avec une grande attention, en écarquillant son oeil unique.
«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et que jen suis témoin? cest là ce que vous voulez dire? oserais-je vous demander.
— Précisément.
— Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant… Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander. Encore si cétait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec lui, car je ne laime guère. Mais, si cest lui qui vous perfore, vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés? oserais-je vous demander.»
Les raisonnements du prudent officier ne mébranlèrent pas. Je restai ferme dans ma résolution.
«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se battent; quy a-t-il là dextraordinaire? oserais-je vous demander. Grâce à Dieu, jai approché de près les Suédois et les Turcs, et jen ai vu de toutes les couleurs.»
Je tâchai de lui expliquer le mieux quil me fut possible quel était le devoir dun second. Mais Ivan Ignatiitch était hors détat de me comprendre.
«Faites à votre guise, dit-il. Si javais à me mêler de cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les règles du service, quil se trame dans la forteresse une action criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer au commandant combien il serait désirable quil avisât aux moyens de prendre les mesures nécessaires…»
Jeus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. Je parvins à grandpeine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
Comme dhabitude, je passai la soirée chez le commandant. Je mefforçais de paraître calme et gai, pour néveiller aucun soupçon et éviter les questions importunes. Mais javoue que je navais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus quà lordinaire. Lidée que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris a part, et linformai de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.
«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons deux.»
Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il dun air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
— Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait une patience dans un coin; je nai pas bien entendu.»
Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que répondre. Chvabrine le tira dembarras.
«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
— Et avec qui, mon petit père, tes-tu querellé?
— Mais avec Piôtr Andréitch, et jusquaux gros mots.
— Pourquoi cela?
— Pour une véritable misère, pour une chansonnette.
— Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment cest-il arrivé?
— Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il sest mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr Andréitch sest fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre de son opinion et tout est dit.»
Linsolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant fit lobservation quils étaient tous des débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne menant à rien de bon.
La présence de Chvabrine métait insupportable. Je me hâtai de dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, jexaminai mon épée, jen essayai la pointe, et me couchai après avoir donné lordre à Savéliitch de méveiller le lendemain à six heures.
Le lendemain, à lheure indiquée, je me trouvais derrière les meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima lordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité.
Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les portes à deux battants, et sécria avec emphase: «Ils sont pris!».
Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:
«Quest-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts… Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez… Palachka, emporte les épées dans le grenier… Piôtr Andréitch, je nattendais pas cela de toi; comment nas-tu pas honte? Alexéi Ivanitch, cest autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre- Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?»
Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels sont formellement défendus par le code militaire.»
Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au grenier. Je ne pus mempêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa gravité.
«Malgré tout le respect que jai pour vous, dit-il avec sang-froid à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: cest son affaire.
— Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, quest-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à linstant dans différents coins, au pain et à leau, pour que cette bête didée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la pénitence, pour quils demandent pardon à Dieu et aux hommes.»
Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser lun lautre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous reconduisit.
«Comment navez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous dénoncer au commandant après mavoir donné votre parole de nen rien faire?
— Comme Dieu est saint, répondit-il, je nai rien dit à Ivan Kouzmitch; cest Vassilissa Iégorovna qui ma tout soutiré. Cest elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à linsu du commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!»
Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
Chvabrine.
«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
— Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre pendant quelques jours. Au revoir.»
Et nous nous séparâmes comme sil ne se fût rien passé.
De retour chez le commandant, je massis, selon mon habitude, près de Marie Ivanovna; son père nétait pas à la maison; sa mère soccupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait linquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine.
«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez vous battre à lépée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole quils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à sentrégorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore lhonneur et le bonheur de ceux qui… Mais je suis sûre que ce nest pas vous qui avez commencé la querelle: cest Alexéi Ivanitch qui a été lagresseur.
— Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
— Mais parce que…, parce quil est si moqueur! Je naime pas Alexéi Ivanitch, il mest même désagréable, et cependant je naurais pas voulu ne pas lui plaire, cela maurait fort inquiétée.
— Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»
Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.
— Pourquoi cela?
— Parce quil ma fait des propositions de mariage.
— Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
— Lan passé, deux mois avant votre arrivée,
— Et vous navez pas consenti?
— Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme desprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée quil faudrait, sous la couronne, lembrasser devant tous les assistants… Non, non, pour rien au monde.»
Les paroles de Marie Ivanovna mouvrirent les yeux et mexpliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle, et sefforçait de nous détourner lun de lautre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me semblèrent dautant plus infâmes, quand, au lieu dune grossière et indécente plaisanterie, jy vis une calomnie calculée. Lenvie de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et jattendais avec impatience le moment favorable.
Je nattendis pas longtemps. Le lendemain, comme jétais occupé à composer une élégie, et que je mordais ma plume dans lattente dune rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon épée, et sortis de la maison.
«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.»
Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de leau, et nos épées se croisèrent.
Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais jétais plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses soldat, mavait donné quelques leçons descrime, dont je profitai. Chvabrine ne sattendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal lun à lautre; mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je lattaquai vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup jentendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et japerçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier… Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous lépaule droite, et je tombai sans connaissance.
CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui métait arrivé, ni où je me trouvais. Jétais couché sur un lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelquun déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes idées séclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que jétais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:
«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.
— Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir; toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»
Je voulus me retourner, mais je nen eus pas la force.
«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.
Marie Ivanovna sapprocha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.
«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
— Bien, grâce à Dieu, répondis-je dune voix faible. Cest vous,
Marie Ivanovna; dites-moi…»
Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son visage.
«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, mas-tu fait assez peur? quatre jours! cest facile à dire…»
Marie Ivanovna linterrompit.
«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien faible.»
Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de pensées confuses. Jétais donc dans la maison du commandant, puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et mendormis bientôt.
En méveillant, jappelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en larrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas…, et tout à coup je sentis sur ma joue limpression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.
«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon bonheur.»
Elle reprit sa raison:
«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous, … ne fût-ce que pour moi.»
Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
Je me sentais revenir à la vie.
Dès cet instant je me sentis mieux dheure en heure. Cétait le barbier du régiment qui me pansait, car il ny avait pas dautre médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant mentourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie mécouta avec plus de patience. Elle me fit naïvement laveu de son affection, et ajouta que ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien, me disait-elle; ny aura-t-il pas dobstacles de la part des vôtres?»
Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et quil la traiterait de folie de jeunesse. Je lavouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus décrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante quelle ne douta plus du succès, et sabandonna aux sentiments de son coeur avec toute la confiance de la jeunesse.
Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se repentir.»
Jétais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui, et me pria doublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie lirritation de la vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. Jattendais avec impatience la réponse à ma lettre, nosant pas espérer, mais tâchant détouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne métais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions assurés davance de leur consentement.
Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je la pris en tremblant. Ladresse était écrite de la main de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, dhabitude, cétait ma mère qui mécrivait, et lui ne faisait quajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement dOrenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à lécriture de mon père, dans quelle disposition desprit il avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières lignes je vis que toute laffaire était au diable. Voici le contenu de cette lettre:
«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et non seulement je nai pas lintention de te donner ni ma bénédiction ni mon consentement, mais encore jai lintention darriver jusquà toi et de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton rang dofficier, parce que tu as prouvé que tu nes pas digne de porter lépée qui ta été remise pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à linstant même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. Quadviendra-t-il de toi? Je prie Dieu quil te corrige, quoique je nose pas avoir confiance en sa bonté.
«Ton père,
«A. G.»
La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les dures expressions que mon père ne mavait pas ménagées me blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin lidée dêtre renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk mépouvantait. Mais jétais surtout chagriné de la maladie de ma mère. Jétais indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je marrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il paraît quil ne ta pas suffi que, grâce à toi, jaie été blessé et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
Savéliitch resta immobile comme si la foudre lavait frappé.
«Aie pitié de moi, seigneur, sécria-t-il presque en sanglotant; quest-ce que tu daignes me dire? Cest moi qui suis la cause que tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi pour recevoir lépée dAlexéi Ivanitch. La vieillesse maudite men a seule empêché. Quai-je donc fait à ta mère?
— Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui ta chargé décrire une dénonciation contre moi? Est-ce quon ta mis à mon service pour être mon espion?
— Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que mécrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»
En même temps il tira de sa poche une lettre quil me présenta, et je lus ce qui suit:
«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne mas rien écrit de mon fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je tenverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la réception de cette lettre, je tordonne de minformer immédiatement de létat de sa santé, qui, à ce quon me mande, saméliore, et de me désigner précisément lendroit où il a été frappé, et sil a été bien guéri.»
Évidemment Savéliitch navait pas en le moindre tort, et cétait moi qui lavais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable.
«Voilà jusquoù jai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces jai méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce nest pas moi qui suis fautif, cest le maudit moussié; cest lui qui ta appris à pousser ces broches de fer, en frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se garer dun mauvais homme! Cétait bien nécessaire de dépenser de largent à louer le moussié!»
Mais qui donc sétait donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père? Le général? il ne semblait pas soccuper beaucoup de moi; et puis, Ivan Kouzmitch navait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons sarrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation davec la famille du commandant. Jallai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre sur le perron.
«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
— Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon père.
Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et me dit dune voix émue: «Ce na pas été mon destin. Vos parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il ny a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
— Cela ne sera pas, mécriai-je, en la saisissant par la main. Tu maimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis, avec le temps, jen suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
— Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne tépouserai pas sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une autre fiancée, si tu laimes, que Dieu soit avec toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
Elle se mit à pleurer et se retira. Javais lintention de la suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors détat de me posséder et je rentrai à la maison. Jétais assis, plongé dans une mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions.
«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute couverte décriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»
Je pris de sa main ce papier; cétait la réponse de Savéliitch à la lettre quil avait reçue. La voici mot pour mot:
«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, jai reçu votre gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre serviteur fidèle, jobéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai toujours servi avec zèle jusquà mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je men vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sons lépaule droite, sous une côte, à la profondeur dun verchok et demi[39], et il a été couché dans la maison du commandant, où nous lavons apporté du rivage: et cest le barbier dici, Stépan Paramonoff, qui la traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte bien; et il ny a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce quon dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son propre fils; et quune pareille occasion lui soit arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous menverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusquà terre.
«Votre fidèle esclave,
«Arkhip Savélieff.»
Je ne pus mempêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état décrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait suffisante.
De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque plus et tâchait même de méviter. La maison du commandant me devint insupportable; je mhabituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service lexigeait. Je navais que de très rares entrevues avec Chvabrine, qui métait devenu dautant plus antipathique que je croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je mabandonnai à une noire mélancolie, qualimentaient encore la solitude et linaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et salutaire.
CHAPITRE VI POUGATCHEFF
Avant dentamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le gouvernement dOrenbourg vers la fin de lannée 1773. Cette riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à lobéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères quavait prises le général Tranbenberg pour ramener larmée à lobéissance. Elles neurent dautre résultat que le meurtre barbare de Tranbenberg, lélévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de lémeute à force de mitraille et de cruels châtiments.
Cela sétait passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais lautorité avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence, et nattendaient quune occasion propice pour recommencer la lutte.
Je reviens à mon récit.
Un soir (cétait au commencement doctobre 1773), jétais seul à la maison, à écouter le sifflement du vent dautomne et à regarder les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint mappeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à linstant même. Jy trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et l_ouriadnik_ des Cosaques. Il ny avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour dun air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors louriadnik, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous dit:
«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce quécrit le général.»
Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine Mironoff (secret).