ALEXANDRE DUMAS
LA
SAN-FELICE
TOME VI.
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
C
UN GRAIN.
On n'a pas oublié qu'après avoir été retenu depuis le 21 jusqu'au 23 janvier dans le port de Naples par les vents contraires, Nelson, profitant d'une forte brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller vers les trois heures de l'après-midi, et que la flotte anglaise, le même soir, avait disparu dans le crépuscule, à la hauteur de l'île de Capri.
Fier de la préférence dont il était l'objet de la part de la reine, Nelson avait tout fait pour reconnaître cette faveur, et, depuis trois jours, lorsque les augustes fugitifs vinrent lui demander l'hospitalité, toutes les dispositions étaient prises à bord du Van-Guard pour que cette hospitalité fût la plus confortable possible.
Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de la dunette, Nelson avait fait préparer, pour le roi, pour la reine et pour les jeunes princes, la grande chambre des officiers à l'arrière de la batterie haute. Les canons avaient disparu dans des draperies, et chaque intervalle était devenu un appartement orné avec la plus grande élégance.
Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait fait l'honneur de les emmener à Palerme, étaient logés, eux, dans le carré des officiers, c'est-à-dire dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont les cabines.
Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cédé son propre appartement au prince royal et à la princesse Clémentine, et le carré des officiers à leur suite.
La saute de vent, à l'aide de laquelle Nelson avait pu lever l'ancre, avait eu lieu, comme nous l'avons dit, entre trois et quatre heures de l'après-midi. Il avait passé--nous parlons du vent--du sud à l'ouest-nord-ouest.
A peine Nelson s'était-il aperçu de ce changement, qu'il avait donné à Henry, son capitaine de pavillon, qu'il traitait en ami plutôt qu'en subordonné, l'ordre d'appareiller.
--Faut-il nous élever beaucoup au large de Capri? demanda le capitaine.
--Avec ce vent-là, c'est inutile, répondit Nelson. Nous naviguerons grand largue.
Henry étudia un instant le vent et secoua la tête.
--Je ne crois pas que ce vent-là soit fait, dit-il.
--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique je sois prêt à mourir et à faire tuer mes hommes, depuis le premier jusqu'au dernier, pour le roi et la famille royale, je ne verrai Leurs Majestés véritablement en sûreté que quand elles seront à Palerme.
--Quels signaux faut-il faire aux autres bâtiments?
--D'appareiller comme nous et de naviguer dans nos eaux, route de Palerme, manoeuvre indépendante.
Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage eut lieu.
Mais, à la hauteur de Capri, en même temps que la nuit, le vent tomba, donnant raison au capitaine de pavillon Henry.
Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres fugitifs, malades et tourmentés depuis trois jours par le mal de mer, de prendre un peu de nourriture et de repos.
Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point suivi son mari dans le carré des officiers, mais était restée près de la reine.
Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avait assisté, remonta sur le pont. Une partie de la prédiction de Henry s'était déjà accomplie, puisque le vent était tombé, et il craignait pour le reste de la nuit, sinon une tempête, du moins quelque grain.
Le roi s'était jeté sur son lit, mais ne pouvait dormir. Ferdinand n'était pas plus marin qu'homme de guerre. Tous les sublimes aspects et tous les grands mouvements de la mer, qui font le rêve des esprits poétiques, lui échappaient entièrement. De la mer, il ne connaissait que le malaise qu'elle donne et le danger dont elle menace.
Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se retourner sur son lit, lui auquel le sommeil ne faisait jamais défaut, il se jeta à bas de son cadre, et, suivi de son fidèle Jupiter, qui avait partagé et partageait encore le malaise de son maître, sortit par le panneau de commandement et prit un des deux escaliers de la dunette.
Au moment où sa tête dépassait le plancher, il vit à trois pas de lui Nelson et Henry, qui semblaient interroger l'horizon avec inquiétude.
--Tu avais raison, Henry, et ta vieille expérience ne t'avait point trompé. Je suis un soldat de mer; mais, toi, tu es un homme de mer. Non-seulement le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un grain.
--Sans compter, milord, répondit Henry, que nous sommes en mauvaise position pour le recevoir. Nous aurions dû faire même route que la Minerve.
Nelson ne put réprimer un mouvement de mauvaise humeur.
--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet orgueilleux Caracciolo qui la commande; mais il faut convenir, milord, que le compliment que vous vouliez bien me faire tout à l'heure, lui aussi le mérite. C'est un véritable homme de mer, et la preuve, c'est qu'en passant entre Capri et le cap Campanella, il a au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la violence du grain que nous recevrons, sans en perdre une goutte de pluie ni une bouffée de vent,--et sous le vent tout le golfe de Salerne.
Nelson se tourna avec inquiétude vers la masse noire qui se dressait devant lui et qui, du côté du sud-ouest, ne présente aucun abri.
--Bon! dit-il, nous sommes à un mille de Capri.
--Je voudrais en être à dix milles, dit Henry entre ses dents, mais pas assez bas, cependant, pour que Nelson ne l'entendît pas.
Une rafale d'ouest passa, précurseur du grain dont parlait Henry.
--Faites amener les perroquets et serrez le vent.
--Votre Seigneurie ne craint point pour la mâture? demanda Henry.
--Je crains la côte, voilà tout, répondit Nelson.
Henry, de cette voix pleine et sonore du marin qui commande aux vents et aux flots, répéta le commandement, qui s'adressait à la fois aux matelots de quart et au timonier:
--Amenez les perroquets! Lofez!
Le roi avait entendu cette conversation et ce commandement sans rien y comprendre; seulement, il avait deviné qu'on était menacé d'un danger et que ce danger venait de l'ouest.
Il acheva donc de monter sur la dunette, et, quoique Nelson n'entendît guère mieux l'italien que, lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui demanda:
--Est-ce qu'il y a du danger, milord?
Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry:
--Je crois que Sa Majesté me fait l'honneur de m'interroger, dit-il. Répondez, Henry, si vous avez compris ce qu'a demandé le roi.
--Il n'y a jamais de danger, sire, répondit Henry, sur un bâtiment commandé par milord Nelson, parce que sa prévoyance va au-devant de tous les dangers; seulement, je crois que nous allons avoir un grain.
--Un grain de quoi? demanda le roi.
--Un grain de vent, répondit Henry ne pouvant s'empêcher de sourire.
--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le roi en regardant, au-dessus de sa tête, la lune qui glissait sur un ciel ouaté de nuages laissant entre eux des intervalles d'un bleu foncé.
--Ce n'est point au-dessus de notre tête qu'il faut regarder, sire. C'est là-bas, à l'horizon, devant nous. Votre Majesté voit-elle cette ligne noire qui monte lentement dans le ciel et qui n'est séparée de la mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de lumière, qui semble un fil d'argent? Dans dix minutes elle éclatera au-dessus de nous.
Une seconde bouffée de vent passa, chargée d'humidité; sous sa pression, le Van-Guard s'inclina et gémit.
--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant Henry continuer la conversation avec le roi et jetant ses commandements sans transmission intermédiaire. Hâlez bas le grand foc!
Cette manoeuvre fut exécutée avec une promptitude qui indiquait que l'équipage en comprenait l'importance, et le vaisseau, déchargé d'une partie de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses trois huniers et sous son petit foc.
Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques mots en anglais.
--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de faire observer à Votre Majesté que, dans quelques minutes, le grain va s'abattre sur nous, et que, si elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de respect pour elle que pour le dernier de nos midshipmen.
--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a pas de danger? demanda le roi, qui n'était point fâché d'être rassuré lui-même en passant.
--Oui, sire, répondit Henry. Avec l'aide de Dieu, milord et moi répondons de tout.
Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui, soit redoublement de malaise, soit pressentiment comme en ont parfois les animaux à l'approche du danger, le suivit en gémissant. Comme l'avait annoncé Henry, quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que le grain s'abattait sur le Van-Guard et qu'avec un effroyable accompagnement de tonnerre et un déluge de pluie, il déclarait la guerre à toute la flotte.
Ferdinand jouait de malheur: après qu'il avait été trahi par la terre, la mer à son tour le trahissait.
Malgré l'assurance que lui avait donnée le roi en descendant près d'elle, la reine, aux premières secousses qu'éprouva le vaisseau et aux premiers gémissements qu'il poussa, comprit que le Van-Guard était aux prises avec l'ouragan. Placée immédiatement au-dessous du pont, elle entendait sans en rien perdre ce piétinement pressé et irrégulier des matelots qui indique le danger par les efforts que l'on fait pour lutter contre lui. Elle était assise sur son lit, avec toute sa famille groupée autour d'elle, et Emma, comme d'habitude, couchée à ses pieds.
Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer, s'était entièrement vouée aux soins à donner à la reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes princes, Albert et Léopold. Elle ne se levait des pieds de la reine que pour donner une tasse de thé aux uns, un verre d'eau sucrée aux autres, pour embrasser au front sa royale amie, en lui disant quelques-unes de ces paroles qui rendent le courage en indiquant le dévouement.
Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit à son tour. Le grain était passé; mais un grain qui n'est parfois qu'un simple accident destiné à épurer le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempête. Il ne pouvait donc dire à la reine que tout était fini et lui promettre une nuit parfaitement tranquille.
Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de thé. Les enfants de la reine, le jeune prince Albert excepté, s'étaient endormis, et la fatigue et l'insouciance de l'âge, avaient triomphé de la crainte qui, autant que le malaise, tenait leurs parents éveillés.
Nelson était depuis un quart d'heure à peu près dans la grande chambre, et, depuis cinq minutes déjà, il semblait interroger les mouvements du vaisseau, lorsque l'on gratta à la porte, et que, sur l'invitation de la reine, cette porte s'ouvrant, un jeune officier parut sur le seuil.
C'était évidemment pour Nelson qu'il venait.
--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral. Qu'y a-t-il?
--Milord, c'est M. le capitaine Henry, répondit le jeune homme, qui m'envoie dire à Votre Seigneurie que, depuis cinq minutes, les vents ont passé au sud, et que, si nous continuons la même bordée, nous serons jetés sur Capri.
--Eh bien, dit Nelson, virez de bord.
--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a perdu toute sa vitesse.
--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de manquer à virer?
--Le navire cule.
Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un sourire, et suivit le lieutenant.
Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais; la reine le savait; mais, les termes de marine ne lui étant pas familiers, elle avait compris seulement qu'il venait de surgir un nouveau danger; elle interrogea Emma des yeux.
--Il paraît, répondit Emma, qu'il y a à exécuter une manoeuvre difficile, et qu'on n'ose le faire en l'absence de milord.
La reine fronça Le sourcil et poussa une espèce de gémissement; Emma, chancelant sur le plancher mobile, alla écouter à la porte.
Nelson, qui comprenait le danger, était remonté vivement sur la dunette. Le vent, comme l'avait dit le lieutenant Parkenson, avait sauté au sud; il faisait sirocco, et le bâtiment avait le vent complétement debout.
L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour de lui. Le temps, nuageux toujours, s'était cependant éclairci. Capri se dessinait à bâbord, et l'on s'en était approché au point de distinguer, à la pâle lueur de la lune, tamisée à travers les nuages, les points blancs indiquant les maisons. Mais ce que l'on distinguait surtout, c'était une large frange d'écume blanchissant sur toute la longueur de l'île et indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait.
A peine Nelson eut-il jeté un coup d'oeil autour de lui, qu'il jugea la situation. Le vent du sud avait masqué la voilure: les mâts, surchargés de toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'équipage, il cria:
--Changez la barre! changez derrière!
Et, s'adressant au capitaine Henry:
--Virons en culant! ajouta-t-il.
La manoeuvre était hasardeuse. Si le vaisseau manquait son abattée, il était jeté à la côte.
A peine fut-elle commencée, qu'on eût cru que le vent et la mer avaient compris le commandement de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le mât de hune, le mât plia comme un roseau et fit entendre un craquement terrible. S'il se rompait, le bâtiment était perdu.
En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque chose peser légèrement à son bras gauche. Il tourna la tête: c'était Emma.
Ses lèvres s'appuyèrent au front de la jeune femme avec une fiévreuse énergie, et, frappant du pied, comme si le navire eût pu l'entendre:
--Vire donc! murmura-t-il, vire donc!
Le navire obéit. Il fit son abattée, et, après quelques minutes de doute, se trouva courant, bâbord amures, à l'ouest-nord-ouest.
--Bon! murmura Nelson en respirant, nous avons maintenant cent cinquante lieues de mer devant nous avant de rencontrer la côte.
--Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayez la bonté de me traduire en italien ce que vient de dire milord.
Cette voix était celle du roi, qui, ayant vu sortir Emma, l'avait suivie, et, derrière elle, était monté sur la dunette.
Emma lui donna l'explication des paroles de Nelson.
--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de l'art maritime, il me semble que nous n'allons point en Sicile et qu'au contraire le bâtiment, comme disent les marins, a le cap sur la Corse.
Emma transmit à Nelson l'observation du roi.
--Sire, répondit Nelson avec une certaine impatience, nous nous élevons au vent pour courir des bordées, et, si Sa Majesté me fait l'honneur de rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes, nous voir virer de bord et rattraper le temps et le chemin que nous avons perdus.
--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi: c'est faire ce que vous venez de faire tout à l'heure. Mais est-ce que vous ne pourriez pas virer de bord un peu moins souvent? Tout à l'heure, il m'a semblé que vous m'arrachiez l'âme.
--Sire, si nous étions dans l'Atlantique et que, vent debout, j'allasse des Açores à Rio-de-Janeiro, je ferais, pour épargner à Votre Majesté une indisposition à laquelle je suis sujet moi-même et que, par conséquent, je connais, des virements de bord de soixante et de quatre-vingts milles; mais nous sommes dans la Méditerranée, nous allons de Naples à Palerme, et nous devons faire des virements de bord de trois en trois milles au plus. Au reste, continua Nelson en jetant un regard sur Capri, dont on s'éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut rentrer tranquillement dans son appartement et rassurer la reine. Je réponds de tout.
A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'eût point entendu directement les paroles de Nelson; Nelson les avait prononcées avec une telle conviction, que cette conviction était passée dans le coeur d'Emma, et, du coeur d'Emma, dans celui du roi.
Ferdinand descendit donc, annonçant que tout danger était passé, et qu'Emma le suivait pour donner à la reine la même assurance.
Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle dévia de la ligne droite en passant par la cabine de Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure après que la reine, complètement rassurée, commença de s'endormir, la tête appuyée sur l'épaule de son amie.
Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes de Capri avait atteint Caracciolo mais d'une façon moins sensible. D'abord, une partie de sa violence avait été brisée par les hauts sommets de l'île qui se trouvaient au vent; ensuite, ayant à manoeuvrer un bâtiment plus léger, l'amiral napolitain lui avait commandé plus facilement que Nelson n'avait pu le faire au lourd Van-Guard, encore tout mutilé par les boulets d'Aboukir.
Aussi, quand, au point du jour, après avoir pris deux ou trois heures de repos, Nelson remonta sur la dunette de son bâtiment, vit-il que, lorsque, avec grand'peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo et son bâtiment étaient à la hauteur du cap Licosa, c'est-à-dire avaient de quinze à vingt milles d'avance sur lui.
Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement sous ses trois huniers, sa brigantine et son petit foc, lui avait conservé toutes ses voiles, et, à chaque virement de bord, gagnait dans le vent.
Malheureusement, dans ce moment, le roi monta à son tour sur la dunette, et vit Nelson, qui, sa lunette à la main, suivait d'un oeil jaloux la marche de la Minerve.
--Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous?
--Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons de doubler Capri.
--Comment! dit le roi, ce rocher est encore Capri?
--Oui, sire.
--De sorte que, depuis hier trois heures du soir, nous avons fait vingt-six ou vingt-huit milles?
--A peu près.
--Que dit le roi? demanda Nelson.
--Il s'étonne que nous n'ayons pas fait plus de chemin, milord.
Nelson haussa les épaules.
Le roi devina la question de l'amiral et la réponse du capitaine, et, comme le geste de Nelson lui avait paru peu respectueux, il résolut de s'en venger en humiliant son orgueil.
--Que regardait donc milord, demanda-t-il, quand je suis monté sur la dunette?
--Un bâtiment qui est sous le vent à nous.
--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.
--L'un et l'autre.
--Et quel est ce bâtiment? Je ne présume pas qu'il appartienne à notre flotte.
--Pourquoi cela, sire?
--Parce que, le Van-Guard étant le meilleur bâtiment et milord Nelson le meilleur marin de la flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me semble, ne peuvent les dépasser.
--Que dit le roi? demanda Nelson.
Henry traduisit à l'amiral anglais la réponse de Ferdinand.
Nelson se mordit les lèvres.
--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser le vaisseau amiral, surtout lorsqu'il a l'honneur de porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui a commis cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l'instant même. Capitaine Henry, faites signe à M. le prince Caracciolo de ne plus gagner dans le vent et de nous attendre.
Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que le coup avait porté, et, ayant compris, à son intonation brève et impérative, que l'amiral anglais donnait un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, pour lui voir accomplir cet ordre.
Henry descendit de la dunette, resta quelques minutes absent et revint avec divers pavillons arrangés dans un certain ordre, qu'il fit attacher lui-même à la drisse des signaux.
--Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson, qu'un coup de canon allait être tiré et qu'elle ne s'en inquiétât point?
--Oui, milord, répondit Henry.
En effet, au même moment, une détonation se fit entendre et une colonne de fumée jaillit de la batterie supérieure.
Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent en même temps à la drisse des signaux, transmettant l'ordre de Nelson dans toute sa brutalité.
Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention de la Minerve, qui hissa un pavillon pour indiquer qu'elle prêtait attention au signal du Van-Guard.
Mais, quelque effet que produisît sur lui la vue des signaux, Caracciolo ne s'empressa pas moins d'obéir.
Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa grande voile, et tint ses voiles en ralingue.
Nelson, la lunette à la main, suivait la manoeuvre ordonnée par lui. Il vit les voiles de la Minerve fasier: la brigantine et le foc seuls restèrent pleins, et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse, tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espèce d'accalmie dans le temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu'à celles de perroquet.
En quelques heures, le Van-Guard eut rattrapé son avantage sur la Minerve. Ce fut alors seulement que celle-ci remit du vent dans ses voiles.
Mais, quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât plus que sous ses huniers, sa brigantine et son foc, tout en se tenant d'un quart de mille en arrière du Van-Guard, il ne perdit pas un pouce de terrain sur le lourd colosse chargé de toutes ses voiles.
CI
LA TEMPÊTE
En voyant la facilité de la Minerve et comment, pareille à un bon cheval, elle semblait obéir à son commandant, Ferdinand, commençait à regretter de ne s'être point embarqué avec son vieil ami Caracciolo, comme il lui avait promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le Van-Guard.
Il descendit dans la grande chambre et trouva la reine et les jeunes princesses assez calmes. Depuis le jour venu, elles avaient pris quelque repos. Le jeune prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint de vomissements et était couché sur la poitrine d'Emma Lyonna, qui, admirable dans son dévouement, n'avait pas pris un instant de repos et ne s'était occupée que de la reine et de ses enfants.
On courut des bordées toute la journée; seulement, les bordées devenaient d'autant plus fatigantes que la mer était devenue plus dure. A chaque virement de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.
Vers trois heures de l'après-midi, Emma Lyonna monta sur le pont. Il ne fallait pas moins que sa présence pour dérider le front de Nelson. Elle venait lui dire que le prince était très-mal et que la reine faisait demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir quelque part ou de changer de route.
On était à la hauteur d'Amantea, à peu près: on pouvait relâcher dans le golfe de Sainte-Euphémie. Mais que penserait Caracciolo? Que le Van-Guard n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur des hommes, avait été à son tour vaincu par la mer?
Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à l'égal de ses victoires. Il y avait un mois à peine que, dans le golfe de Lyon, son bâtiment, dans un coup de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un ponton, à la remorque d'un autre de ses bâtiments, moins endommagé que lui.
Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du marin, à qui tous les signes du danger sont connus.
Le temps n'était point rassurant. Le soleil, perdu dans les nuages, qu'il teignait à grand'peine d'une lueur jaunâtre, s'affaissait lentement à l'occident, en coupant le ciel de ces irradiations qui annoncent du vent pour le lendemain, et qui font dire aux pilotes: «Gare à nous! le soleil est affourché sur ses ancres!» Le Stromboli, que l'on commençait d'entendre gronder dans le lointain, était complétement perdu, ainsi que l'archipel d'îles au-dessus desquelles il s'élève, dans une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer et venir au-devant des fugitifs. Du côté opposé, c'est-à-dire vers le nord, le temps était assez dégagé; mais, aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, on ne voyait d'autre bâtiment que la Minerve, qui, opérant exactement les mêmes évolutions que le Van-Guard, semblait son ombre. Les autres vaisseaux, profitant de la permission donnée par Nelson, manoeuvre indépendante, ou s'étaient abrités dans le port de Castellamare, ou, prenant la bordée de l'ouest, s'étaient réfugiés dans la haute mer.
Si le vent tenait et que l'on continuât de faire route sur Palerme, il fallait courir des bordées toute la nuit et probablement toute la journée du lendemain.
C'était encore deux ou trois jours de mer à subir, et lady Hamilton affirmait que le jeune prince ne pouvait les supporter.
Si, au contraire, le même vent tenait et que l'on mît le cap sur Messine, comme on naviguait avec du largue, on pouvait, en profitant du courant, malgré le vent contraire, entrer dans le port pendant la nuit.
En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point: il obéissait à un ordre du roi. Aussi se décida-t-il pour Messine.
--Henri, dit-il, faites signal à la Minerve.
--Lequel?
Il y eut un moment de silence.
Nelson réfléchissait dans quels termes l'ordre devait être donné pour sauvegarder son amour-propre.
--Le roi donne l'ordre au Van-Guard, dit-il, de se porter sur Messine. La Minerve peut continuer sa route vers Palerme.
Au bout de cinq minutes, l'ordre était transmis.
Caracciolo répondit qu'il allait obéir.
Nelson n'eut qu'à ouvrir très-légèrement sa voilure pour prendre de largue ce que le vent du sud pouvait en donner, et le timonier reçut l'ordre de mettre le cap de manière à avoir Salina au vent et à passer entre Panaria et Lipari.
Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu'il était du contrôle de Caracciolo, Nelson se réfugiait dans le golfe de Sainte-Euphémie.
Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard sur la Minerve, qui, sur cette mer houleuse, continuait à courir ses bordées avec la légèreté d'un oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry, il descendit à la grande chambre où le dîner était servi.
Personne n'y avait fait honneur, pas même le roi Ferdinand, si grand mangeur qu'il fût. Le mal de mer d'abord, puis une sourde et constante inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations de l'appétit. Cependant, comme d'habitude, la vue de Nelson rassura les illustres fugitifs, et tout le monde se rapprocha de la table, excepté Emma Lyonna et le jeune prince, dont les vomissements redoublaient de violence et prenaient un caractère inquiétant.
Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty, était venu visiter l'enfant royal; mais, on le sait, aujourd'hui même, on ignore encore le spécifique qui peut calmer la terrible indisposition.
Le docteur Beaty s'était borné à ordonner l'emploi du thé ou de la limonade à grandes tasses. Mais le jeune prince ne voulait rien recevoir que de la main d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au reste, ne comprenait pas toute la gravité de son état, avait, dans un moment de jalousie maternelle, complétement abandonné l'enfant aux soins de lady Hamilton.
Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances des autres, et, quoiqu'il aimât ses enfants d'un amour plus grand que celui de la reine, des préoccupations personnelles l'empêchaient de donner à la maladie du jeune prince toute l'attention qu'elle méritait.
Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher d'Emma Lyonna.
Depuis quelque temps, le vent mollissait et le vaisseau se balançait lourdement sur la houle. Au supplice des virements de bord avait succédé celui du roulis.
--Voyez! dit Emma en présentant à Nelson le corps presque inanimé de l'enfant.
--Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi la reine m'a fait demander si je ne pouvais pas entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel je voudrais confier un vaisseau de la taille du Van-Guard, surtout quand il porte avec lui les destinées d'un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphémie!
--Il me semble, fit Emma, que la tempête se calme.
--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de tempête, il n'y en a pas eu de la journée. Dieu nous garde de voir une tempête, milady, et dans ces parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est qu'une trêve qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit pire que celle d'hier.
--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites là, milord! interrompit la reine, qui s'était approchée doucement de la cabine et qui, parlant anglais, avait entendu et compris ce que disait Nelson.
--Mais Votre Majesté peut être certaine, au moins, que le respect et le dévouement veillent sur elle, répondit Nelson.
En ce moment, la porte de la chambre haute s'ouvrit, et le lieutenant Parkenson s'informa si l'amiral n'était point près de Leurs Majestés.
Nelson entendit la voix du jeune officier et alla au-devant de lui.
Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse.
--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant le ton du commandement; faites mettre les canons à la serre et faites les amarrer par le plus fort grelin que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont... Madame, ajouta Nelson, si je n'avais pas un précieux chargement, je laisserais le capitaine Henry gouverner le vaisseau à sa guise; mais, ayant l'honneur d'avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m'en rapporte qu'à moi du soin de le diriger. Que Votre Majesté ne s'inquiète donc point si je me prive sitôt du bonheur de demeurer auprès d'elle.
Et il s'avança rapidement vers la porte.
--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je monte avec vous.
--Que dit Sa Majesté? demanda Nelson, qui ne comprenait pas l'italien.
La reine lui traduisit la demande de son époux.
--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du roi qu'il reste ici. Sur la dunette, il intimidera les officiers et gênera la manoeuvre.
La reine transmit à son mari la demande de Nelson.
--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi en tombant sur un fauteuil.
Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la dunette pour voir que non-seulement quelque chose de grave, mais encore quelque chose d'insolite se passait à bord.
La chose grave, c'était non plus un grain, mais une tempête qui s'amassait au ciel.
La chose insolite, c'était la boussole qui avait perdu sa fixité et qui variait du nord à l'est.
Nelson comprit aussitôt que le voisinage du volcan créait des courants magnétiques, dont l'aiguille aimantée subissait l'influence.
Par malheur, la nuit était sombre; il n'y avait pas au ciel une étoile sur laquelle le bâtiment pût se guider, à défaut de la boussole, devenue insensée.
Si le vent du sud continuait à mollir, si la mer calmissait, le danger devenait moindre et même disparaissait. On mettait le bâtiment en panne et l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en était point ainsi, et il était évident que le vent ne tombait au sud que pour souffler d'un autre côté.
Les dernières bouffées du vent du sud s'affaiblirent par degrés et s'éteignirent tout à fait, et bientôt on entendit les lourdes voiles fouetter les mâts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots. Matelots et officiers se regardèrent avec angoisse. Et ce silence menaçant du ciel semblait une trêve donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour laisser à ceux qu'il allait combattre le temps de se préparer à la lutte. La flamme d'une lumière se fût élevée verticalement vers le ciel. L'eau clapotait tristement contre les flancs du navire, et il sortait des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins d'une mystérieuse solennité.
--Voilà une terrible nuit qui s'apprête, milord, dit Henry.
--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journée d'Aboukir.
--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce cas, comment se fait-il que, l'orage venant à l'arrière, le tonnerre gronde à l'avant?
--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli. Nous allons avoir une saute de vent terrible. Ordonnez d'abattre les perroquets, les petits huniers, la grande voile et la misaine.
Henry répéta l'ordre de l'amiral, et, surexcités par le danger, les matelots s'élancèrent dans les agrès, et, en moins de cinq minutes, les vastes nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties sur leurs vergues.
Le calme devenait de plus en plus profond. Les vagues cessaient de se briser à l'avant du vaisseau. La mer elle-même semblait avertie qu'un changement prochain et violent se préparait.
De légers rivolins commencèrent à voltiger autour des mâts, précurseurs de la rafale. Tout à coup, aussi loin que le regard pouvait s'étendre au milieu des ténèbres, on vit la superficie de la mer onduler. Cette ondulation se couvrit d'écume, un rugissement terrible accourut de l'horizon, et le vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein travers, inclina ses mâts sous le choc irrésistible.
--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent!
Puis, tout bas, et comme se parlant à lui-même:
--Il y va de la vie! dit-il.
Le timonier obéit; mais, pendant une minute qui parut un siècle à l'équipage, le vaisseau resta incliné sur bâbord.
Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon de tribord rompit ses amarres, et, roulant dans toute la largeur du bâtiment, tua un homme et en blessa cinq ou six.
Henry fit un mouvement pour s'élancer sur le pont; Nelson l'arrêta par le bras.
--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se tiennent prêts avec des haches. Je raserai, s'il est nécessaire, le navire comme un ponton.
--Il se relève! il se relève! crièrent à la fois les cent voix des matelots.
Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et majestueusement, comme un courtois et courageux adversaire qui salue avant de combattre; puis, cédant au gouvernail et présentant sa haute poupe au vent, il fendit les vagues, courant devant la tempête.
--Voyez si la boussole a repris sa fixité, dit Nelson à Henry.
Henry alla à la boussole et revint.
--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous ne courions droit sur le Stromboli.
En ce moment, comme pour répondre à un éclat de tonnerre venant de l'occident, on entendit à l'avant un de ces rugissements gui précèdent les éruptions du volcan; puis un immense jet de flamme monta vers le ciel, et s'éteignit presque aussitôt.
Ce jet de flamme était à un mille à peine à l'avant. Comme l'avait craint Henry, on courait juste sur le volcan, qui sembla avoir tout exprès allumé son phare pour indiquer le danger à Nelson.
--La barre à tribord! cria l'amiral.
Le timonier obéit, et le bâtiment, en passant de l'est-sud-est au sud-est, obéit au timonier.
--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de Stromboli à Panaria, c'est-à-dire pendant près de sept ou huit milles, la mer est couverte de petites îles et de rochers à fleur d'eau?
--- Oui, dit Nelson. Placez à l'avant une de vos meilleures vigies, et dans les porte-haubans vos meilleurs contre-maîtres, et envoyez M. Parkenson surveiller le sondage.
--J'irai moi-même, dit Henry. Apportez une lumière dans les chaînes de haubans du grand mât! Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre ce que je dirai.
Ce commandement prépara l'équipage à une crise.
Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller lui-même: la boussole n'avait point repris sa fixité.
--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le mât de misaine.
--La barre à bâbord! cria Nelson.
Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud. La tempête en profita pour s'engouffrer dans ses voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage sembla flotter un instant à l'avant du Van-Guard. On entendit l'explosion de plusieurs cordages qui se brisaient, et un immense lambeau de toile fut emporté au-dessous du vent.
--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitté ses ralingues.
--Brisants à tribord! cria l'homme en vigie.
--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil temps, murmura Nelson se parlant à lui-même: nous manquerions notre abattée. Si rapprochés que soient les îlots, il y aura place entre eux pour un bâtiment. La barre à tribord!
Ce commandement fit tressaillir tout l'équipage; on allait au-devant du danger, on s'y jetait à plein corps, on prenait, comme on dit proverbialement, le taureau par les cornes.
--Sondez! dit la voix ferme et impérative de Nelson dominant celle de la tempête.
--Dix brasses, répondit la voix de Henry.
--Attention partout! cria Nelson.
--Brisants à bâbord! cria le matelot en vigie.
Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet, la mer qui brisait furieusement à une demi-encablure.
Le vaisseau était poussé avec une telle rapidité, que les brisants étaient déjà presque dépassés.
--Ferme à la barre! dit Nelson au pilote.
--Brisants à tribord! cria le matelot en vigie.
--Sondez! dit Nelson.
--Sept brasses, répondit Henry. Mais je crois que nous marchons trop vite; si nous avions des brisants à l'avant, nous ne pourrions pas les éviter.
--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand mât! faites prendre trois ris dans le hunier d'artimon! Sondez!
--Six brasses, répondit Henry.
--Nous sommes dans la passe entre Panaria et Stromboli, dit Nelson.
Puis, il ajouta à voix basse:
--Dans dix minutes, nous serons sauvés ou au fond de la mer.
Et, en effet, au lieu de cette espèce de régularité que conservent toujours les vagues, même au milieu de la tempête, en courant devant elles, les vagues semblaient se briser les unes contre les autres, et l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'écume, dont les mugissements rappelaient les hurlements des chiens de Scylla, qu'une seule ligne sombre tracée entre deux murailles de brisants.
C'était dans cet étroit chenal que devait s'engager le Van-Guard.
--Combien de brasses? demanda Nelson.
--Six.
L'amiral fronça le sourcil: une brasse de moins, le Van-Guard touchait.
--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le bâtiment ne marche plus.
En effet, le mouvement du Van-Guard était à peine sensible, et, après avoir couru devant la tempête avec une vitesse de onze noeuds à l'heure, si l'on eût jeté le loch, on n'eût point constaté plus de trois noeuds.
Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, brisé par les îlots au milieu desquels il naviguait, n'aurait eu de prise que sur les hautes voiles si elles avaient été ouvertes. D'un autre côté, un courant sous-marin semblait s'opposer à la marche du vaisseau.
--Combien de brasses? demanda Nelson.
--Six, toujours, répondit Henry.
--Milord, dit le vieux timonier, qui était Sicilien, du petit village de la Pace, et qui vit ce qui préoccupait Nelson, milord, sauf votre respect, m'est-il permis de dire un mot?
--Parle.
--C'est le courant qui remonte.
--Quel courant?
--Celui du détroit. Et, par bonheur, il nous donne un demi-pied et même un pied d'eau de plus.
--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici?
--Il remonte jusqu'à Paolo, milord.
--Pare à hisser les huniers et les perroquets! cria Nelson.
Quoique l'ordre étonnât les matelots, il fut exécuté avec cette obéissance passive et muette qui est la première qualité des marins, surtout dans les heures de danger.
On vit donc, aussitôt que l'ordre eut été répété par l'officier de quart, se dérouler, le long des mâts et des mâtereaux, les hautes voiles, que seules pouvait atteindre le vent.
--Il marche! il marche! s'écria le timonier avec un accent joyeux qui indiquait la crainte qu'il avait eue un instant qu'au lieu de suivre intelligemment et fidèlement la route qui était tracée, le Van-Guard ne roulât sur les brisants dont il était entouré.
--Sondez! cria Nelson.
--Sept brasses, répondit Henry.
--Des brisants à l'avant! cria le matelot en vigie dans la hune de misaine.
--Des brisants à tribord! cria le matelot appuyé au bossoir d'avant.
--La barre à tribord! cria Nelson d'une voix tonnante; toute! toute! toute!
Cette triple répétition du commandement de l'amiral indiquait l'imminence du danger. Le vaisseau en effet, n'obéit qu'au moment où l'effort réuni de deux matelots porta la barre toute à tribord et quand l'extrémité du boute-hors s'étendait déjà au dessus de l'écume.
Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient suivi avec anxiété le mouvement du vaisseau. Dix secondes de résistance au gouvernail, et il touchait.
Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtiment se trouva dans la ligne du vent, sans aucun obstacle pour le briser. Une rafale effroyable s'abattit sur le vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur tribord, si bien que l'extrémité de ses grandes vergues effleura le sommet argenté d'une vague. En même temps, les mâts plièrent en gémissant et, comme ils n'étaient pas soutenus par les basses voiles, les trois mâts de perroquet se brisèrent avec un bruit terrible.
--Des hommes dans les hunes avec des couteaux! cria Nelson. Coupez et jetez à la mer!
Une douzaine de matelots, pour obéir à cet ordre, se précipitèrent sur les haubans, qu'ils escaladèrent malgré leur inclinaison avec l'agilité d'une bande de quadrumanes, et, une fois arrivés au lieu de l'avarie, ils se mirent à tailler avec un tel acharnement, qu'au bout de quelques minutes, voiles, vergues et mâtereaux, tout était à la mer.
Le vaisseau se redressa lentement; mais, au moment où il se redressait, un énorme paquet de mer entra dans la civadière, qui, ne pouvant porter un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement qui eût pu faire croire que le bâtiment s'entr'ouvrait.
Cette fois encore, il venait d'échapper miraculeusement au naufrage. Les marins reprirent haleine et regardèrent autour d'eux, comme des hommes qui reviennent à la vie après un évanouissement.
Au même instant, une voix de femme se fit entendre, criant:
--Milord, au nom du ciel, descendez près de nous!
Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant à l'aide. Il jeta un regard anxieux autour de lui. A l'arrière, il avait Stromboli fumant et grondant; à tribord et à bâbord, l'immensité; à l'avant, une nappe d'eau qui s'étendait jusqu'aux côtes de Calabre, et sur laquelle le vaisseau, majestueusement sorti des écueils, tanguait mutilé, mais vainqueur.
Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers et de naviguer grand largue avec les huniers, la misaine, le clin-foc et le petit foc.
Puis, ayant remis à Henry le porte-voix, c'est-à-dire le signe du commandement, il se hâta de descendre l'escalier de la dunette, au bas duquel il trouva Emma Lyonna.
--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite! Le roi est fou de terreur, la reine est évanouie, et le jeune prince est mort!
Nelson entra. Le roi, en effet, était à genoux, la tête enfoncée dans les coussins d'un fauteuil, et la reine était renversée sur un divan, tenant entre ses bras le cadavre de son fils!
CII
OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPÉTIT.
Les scènes qui s'étaient passées sur le pont et que nous avons essayé de décrire, avaient eu, comme on le comprend bien, leur contre-partie dans la grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau, le sifflement de la tempête, les éclats du tonnerre, les manoeuvres précipitées, les demandes de Nelson, les réponses de Henry, rien n'avait été perdu pour les illustres fugitifs. Mais c'était surtout au moment où, sortant des récifs, le vaisseau avait reçu, par le travers, le terrible coup de vent qui l'avait courbé sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée. L'inclinaison du Van-Guard avait été telle, en effet, que les boulets s'étaient échappés de leurs cases, installées dans les intervalles des canons, et, roulant sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible, avaient imprimé, par ce tonnerre intérieur dont on ne pouvait pas se rendre compte, une suprême terreur aux passagers.
Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce qu'il avait souffert pendant la traversée. Le mal de mer était arrivé chez lui à son paroxysme. A chaque mouvement violent du vaisseau, il était saisi d'effroyables convulsions, d'autant plus douloureuses, que, depuis le matin, il refusait de rien prendre, même de la main d'Emma, quoique ce fût sur ses genoux qu'il se tînt constamment, ne mangeant rien depuis deux jours, passant successivement des vomissements aux convulsions et des convulsions aux vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du Van-Guard, éprouvé une si forte secousse et ressenti une si grande terreur, qu'un vaisseau s'était brisé dans sa poitrine, que le sang s'était échappé de sa bouche et qu'après une courte agonie, il avait rendu le dernier soupir sur le sein d'Emma.
L'enfant était si faible, et le passage de la vie à la mort avait été si facile chez lui, qu'Emma, tout en s'effrayant de cette émission de sang et des mouvements convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son immobilité pour le repos qui suit une crise et que ce n'était qu'au bout de quelques instants que, reconnaissant la véritable cause de cette immobilité, elle s'était, dans un mouvement de suprême effroi, écriée sans ménagement aucun, soit qu'elle connût la philosophie de la reine, soit que sa terreur dédaignât les ménagements:
--Grand Dieu, madame, le prince est mort!
Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait produit un effet bien opposé chez Caroline et chez Ferdinand.
La reine avait répondu:
--Pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu dans la tombe, que ce n'est pas la peine de te pleurer. Mais, si jamais je reprends ma couronne, malheur, à ceux qui ont été cause de ta mort!
Un sinistre sourire avait suivi sa menace.
Puis, tendant les bras vers Emma:
--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit.
Emma avait obéi, ne croyant pas que l'on pût refuser à une mère, si peu tendre qu'elle fût, le cadavre de son enfant.
Quant à Ferdinand, l'imminence du danger avait fait disparaître chez lui jusqu'aux traces du malaise dont il avait d'abord été atteint. N'osant point monter sur la dunette, après ce que lui avait fait dire Nelson de son désir qu'il restât dans la chambre haute afin de ne point gêner la manoeuvre par sa royale présence, il avait passé par toutes les angoisses du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le danger lui étant inconnu, il ne pouvait l'apprécier, et que, si imminent qu'il fût, son imagination le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque les boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison du vaisseau, envahirent la batterie haute avec un bruit semblable à celui du tonnerre, devint-il, comme l'avait dit Emma, presque fou de terreur, et, lorsque celle-ci eut crié: «Grand Dieu, madame, le prince est mort!» répéta-t-il ce cri à genoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier, qui l'abandonnait dans une pareille extrémité, et à haute voix vota-t-il à saint François de Paule, bienheureux, de mille ans plus récent que saint Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierre de Rome.
Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant déposé le cadavre du jeune prince sur les genoux de sa mère et se trouvant libre, sortit de la chambre, courut jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela Nelson.
Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, vit, comme nous l'avons dit, la reine renversée sur un sofa, étreignant dans ses bras le cadavre de son fils, et le roi, en face de son propre péril, oubliant tout sentiment de paternité, à genoux et faisant son voeu de salut, sans même songer à faire entrer dans ce voeu et à recommander au saint les personnes de sa famille qui devaient lui être les plus chères. Il s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers.
--Madame, dit-il à la reine, je ne puis rien contre le malheur qui vient de vous arriver, c'est une affaire entre Dieu, qui console, et vous; mais je puis vous affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils sont à peu près hors de tout danger.
--Vous entendez, chère reine! dit Emma en soulevant la tête de Caroline entre ses bras; vous entendez, sire!