[LA SAN-FELICE 7/9]
EMMA
LYONNA
PAR
ALEXANDRE DUMAS
III
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1876
Droits de reproduction et de traduction réservés
A propos de cette version électronique.
La San-Felice fut publiée en 9 volumes chez Michel Lévy, Paris, 1864-1865. Elle fut plus tard republiée chez Calmann Lévy, Paris, 1876, en 4 volumes sous le titre La San-Felice, suivis de 5 volumes sous le titre d'Emma Lyonna, le chapitre 78 «Justice de Dieu» étant rénuméroté le chapitre 1 d'Emma Lyonna.
Faute de disposer des volumes 7 à 9 de l'édition de 1864-1865, on a transcrit la fin de l'œuvre sur l'édition de 1876. Le présent volume 3 d'Emma Lyonna commence à la suite du tome 6 de La San-Felice, le chapitre 43 «Aigle et vautour» portant le numéro 120 dans l'édition en 9 volumes.
XLIII
AIGLE ET VAUTOUR
Ce qui rendait Championnet si rebelle à l'endroit du citoyen Faypoult et de la mission dont il était chargé de la part du Directoire, c'est qu'au moment où il avait pris le commandement de l'armée de Rome, il avait vu le misérable état où était réduite la vieille capitale du monde, exténuée par les contributions et les avances de tout genre. Il avait alors recherché les causes de cette misère, et il avait reconnu qu'il fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous différents noms, s'étaient établis dans la ville éternelle, et qui, au milieu d'un luxe insolent, laissaient le reste de cette belle armée sans pain, sans habits, sans souliers, sans solde.
Championnet avait aussitôt écrit au Directoire:
«Citoyens directeurs,
»Les ressources de la république romaine sont déjà épuisées: des fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous toutes les formes; mais, sans crainte d'être désavoué par vous, je ne souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources de l'armée. Je ferai disparaître ces horribles harpies qui dévorent le sol conquis par nos sacrifices.»
Puis il avait rassemblé ses troupes, et leur avait dit:
—Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais. Attendez quelques jours encore, et le règne des dilapidateurs sera fini; les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposés à ce triste abaissement de la misère qui humilie des fronts que la gloire environne.
Ou Championnet était bien imprudent, ou il connaissait bien mal les hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'était s'attaquer aux directeurs eux-mêmes, attendu que la commission, fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait à rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une idée de la remise qui devait être faite par lui aux cinq majestés du Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il était alloué au caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour la part de cet employé, complétement étranger aux dangers de la guerre, une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos généraux touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les touchaient.
Ce qui préoccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres avaient occupé des grades élevés dans l'armée, c'est l'ascendant qu'à la suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir militaire entouré d'une glorieuse auréole. Une fois lancé dans la voie du doute et de la crainte, une des premières dispositions que devait prendre le Directoire, qui savait très-bien la puissance de corruption que donnent les richesses, c'était de ne point permettre que de trop fortes sommes s'accumulassent aux mains des généraux.
Mais le Directoire n'avait pas pris des précautions complètes.
Tout en enlevant aux généraux en chef la faculté de recevoir et celle d'administrer, il leur avait laissé le droit de fixer le chiffre et la nature des contributions.
Lorsque Championnet se fut assuré que ce droit lui était laissé, il attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle, devait revenir le surlendemain à la même heure.
Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-père caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva Championnet juste à la même place où il l'avait laissé, comme si depuis quarante-huit heures le général n'avait point quitté son fauteuil.
Le général, sans se lever, le salua de la tête et lui indiqua un fauteuil en face du sien.
—Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant.
—Eh bien, mon cher monsieur, répondit le général, vous arrivez trop tard.
—Comment! pour toucher les contributions?
—Non, mais pour organiser la chose sur le même pied qu'à Rome. Quoique le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit énorme, je vous l'abandonne.
—Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, général: avouez-le.
—Oh! je l'avoue de grand cœur. Si je pouvais ne pas vous laisser percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se bornera à la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli bénéfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un peu plus de deux millions.
—Comment cela, général? Les contributions que le gouvernement français prélèvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu'à soixante millions?
—A soixante-cinq millions. Je vous ait dit à un peu plus de deux millions; ayant affaire à un comptable, j'aurais dû vous dire: deux millions cent cinquante mille francs.
—Je ne comprends pas, général.
—Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du moment que j'ai trouvé, dans la noblesse et dans la bourgeoisie napolitaine, non plus des ennemis, mais des alliés, j'ai déclare solennellement renoncer au droit de conquête, et je me suis borné à demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour l'entretien de l'armée libératrice. Vous comprenez, mon cher monsieur, que je n'ai pas chassé le roi de Naples pour coûter à Naples plus cher que ne lui coûtait son roi, et que je n'ai pas brisé les fers des Napolitains pour en faire des esclaves de la république française. Il n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila ou un Genséric qui puisse déshonorer une conquête comme la nôtre, c'est-à-dire une conquête de principes, en usurpant à force armée les biens et les propriétés du peuple chez lequel il est entré en lui promettant la liberté et le bonheur.
—Je doute, général, que le Directoire accepte ces conditions.
—Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les faire, mais que je les ai signifiées au gouvernement napolitain et qu'elles ont été acceptées par lui. Il va sans dire que je vous laisse tout droit de contrôle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez me prendre en faute, je vous autorise de tout cœur à le faire.
—Général, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement.
—Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez la date de ces instructions. Elles sont du 5 février, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien, mon traité avec le gouvernement napolitain est du 1er: la date de mon traité prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui est antérieure de cinq jours.
—Alors, vous refusez de reconnaître mes instructions?
—Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires, antigénéreuses, antirépublicaines, antifraternelles, antifrançaises, et je leur oppose mon traité.
—Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des millions à y gagner.
—Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles, monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux vautours.
Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au commissaire civil.
—C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez, général.
—Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans: voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai. Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, sortez!
Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée française.
Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum.
Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine et déposer sur la grande route de Rome.
Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie, Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la société.
Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église, qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte, réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le général français un compatriote.
Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître.
Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française, Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions, sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail.
Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où, maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire, Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile.
Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers Salvato qui était près de lui:
—Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé.
Salvato le serra contre son cœur.
—Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque.
—Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre de son rêve? Personne.
Puis, avec un soupir:
—Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui m'arrive le secret le plus absolu.
Le lendemain, à trois heures précises, Salvato était au palais d'Angri. Aucun préparatif n'annonçait un départ. Championnet, comme d'habitude, travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se leva et lui tendit la main.
—Vous êtes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de votre exactitude. Là, maintenant, si vous le voulez bien, nous allons aller faire une petite promenade.
—A pied? demanda Salvato.
—Oui, à pied, répondit Championnet. Venez.
A la porte, Championnet s'arrêta, et jetant un dernier regard sur le cabinet qu'il habitait depuis deux mois et où il avait décidé, décrété et exécuté de si grandes choses:
—On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix, j'adjure ceux-ci de parler et de témoigner s'ils ont jamais entendu dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne fût pas pour le bien de l'humanité depuis que j'ai ouvert, comme général en chef, cette porte que je referme sur moi comme accusé.
Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et appuyé au bras de Salvato.
XLIV
L'ACCUSÉ
Le général et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au musée Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversèrent le largo delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnèrent Poggiareale.
Là, une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son valet de chambre Scipion, assis sur le siége.
—Allons, mon cher Salvato, dit le général, l'heure est venue de se quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute. Dans tous les cas, vous qui avez été plus que mon ami, presque mon enfant, gardez ma mémoire.
—Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces pressentiments. Vous êtes rappelé, voilà tout.
Championnet tira un journal de sa poche et le donna à Salvato.
Salvato le déplia: c'était le Moniteur. Il y lut les lignes suivantes:
«Attendu que le général Championnet a employé l'autorité et la force pour empêcher l'action du pouvoir conféré par nous au commissaire Faypoult et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte contre le gouvernement, le citoyen Championnet, général de division, commandant l'armée de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant un conseil de guerre et jugé pour son infraction aux lois.»
—Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus sérieux que vous ne croyiez.
Salvato poussa un soupir, et, haussant les épaules:
—Général, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous êtes condamné, il y aura au monde une ville qui effacera Athènes, en ingratitude: cette ville sera Paris.
—Hélas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'étais Thémistocle.
Et, serrant à son tour Salvato contre son cœur, il s'élança dans la voiture.
—Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato.
—Les accusés sont sous la garde de Dieu, répondit Championnet.
Les deux amis échangèrent un dernier signe d'adieu, et la voiture partit.
Le général Championnet a pris une trop large part aux événements que nous venons de raconter et a laissé une trop grande mémoire de lui à Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas jusqu'à la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas être longue.
En passant par Rome, une dernière ovation attendait le général Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un équipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription:
Au général Championnet
les consuls de la république romaine.
Avant de quitter la ville éternelle, il reçut, en outre, du gouvernement napolitain la lettre suivante:
«Général,
»Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il a appris la funeste nouvelle de votre départ. C'est vous qui avez fondé notre république; c'est sur vous que reposaient nos plus douces espérances. Brave général, vous emportez nos regrets, notre amour, notre reconnaissance.
»Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur à notre égard: nous espérons qu'il sera assez ami de la gloire et de son devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite, nous ne pourrons jamais oublier la vôtre, cette modération, cette douceur, ce caractère franc et loyal, cette âme grande et généreuse qui vous attiraient tous les cœurs. Ce langage n'est point celui de la flatterie: vous êtes parti, et nous n'avons plus à attendre de vous qu'un doux souvenir.»
Nous avons dit que la mémoire laissée par Championnet à Naples, était grande. Son départ y fut considéré, en effet, comme une calamité publique, et, deux ans après son départ, l'historien Cuoco écrivait dans l'exil:
«O Championnet! maintenant, tu as cessé de vivre; mais ton souvenir recevra dans ce livre l'hommage dû à ta fermeté et à ta justice. Que t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'était point en son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrâce, tu devins l'idole de notre nation.»
A Bologne, le général Lemoine remit à ce nouveau Scipion, qui semblait monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux, plutôt que descendre au Forum pour y être accusé, une lettre de Barras, qui, s'isolant complétement de la décision prise par ses collègues contre Championnet, l'appelait son ami et prédisait à sa disgrâce une glorieuse fin et une éclatante réparation.
Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque, à Milan, il fut éveillé, à minuit, et que, de la part de Scherer, général en chef de l'armée d'Italie, on lui signifia un nouveau décret du Directoire lequel l'accusait de révolte contre le gouvernement, fait qui le rendait passible de six années de détention.
Le rédacteur du décret signifié à Championnet était le directeur Merlin, le même qui, après la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait recommencer sa carrière dans les emplois subalternes de la magistrature, sous Bonaparte, et devenir procureur général sous Napoléon.
Inutile de dire que le général Scherer, qui signifiait à Championnet le décret de Merlin, était le même Scherer qui, sur le théâtre même des victoires du proscrit, devait être si cruellement battu par le général autrichien Kray et par le général russe Souvorov.
Mais, en même temps que Championnet était victime de cette triste et odieuse mesure, il éprouvait une grande consolation. Joubert, un des cœurs les plus dévoués à la Révolution, Joubert, une des gloires les plus pures de la République, Joubert donnait sa démission en apprenant la mise en accusation de son collègue.
Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait paraître, Championnet écrivait-il, cette même nuit, à Scherer pour lui demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et à Barras pour que l'on hâtât son jugement.
Mais, si l'on avait été pressé d'éloigner Championnet de Naples, pour que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs déprédations, on n'était aucunement pressé de le juger, attendu que l'on savait parfaitement d'avance quelle serait la fin du procès.
Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de le juger. Il l'envoya de Milan à Modène, de Modène le renvoya à Milan, et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier à Turin.
Il habitait la citadelle de cette dernière ville, lorsqu'un matin, aussi loin que pouvait s'étendre son regard, il vit toute la route qui conduisait d'Italie en France couverte de piétons, de chariots, de fourgons: c'était notre armée en déroute, notre armée battue bien plus par l'impéritie de Scherer que par le génie de Kray et le courage de Souvorov.
L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine, la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses frontières.
C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance, c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà, se joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs propres dépouilles.
Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés, mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait été le père…
C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse!
Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens.
Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour combattre comme volontaire.
Par bonheur, son défenseur l'en empêcha.
—Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait, lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable.
Championnet se rendit à ce raisonnement.
Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet à Grenoble.
C'était presque sa patrie.
Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution envoyait mourir à Valence.
C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé.
«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de l'Italie!»
Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut son aide de camp Villeneuve.
Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir respectueusement salué l'accusé:
—Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.»
Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin.
Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre.
Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre, comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre suivante:
«Mon cher camarade,
»Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.
»Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi, votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous désirer un sort plus heureux?
»Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront la forme de notre gouvernement.
»Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos yeux les attentats du despotisme.
»Je vous embrasse comme je vous aime.
»Bernadotte.»
Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.
Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:
—Heureux Joubert!
Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé dans le fort Carré.
On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses funérailles.
XLV
L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI
Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples, appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro, qui venait au-devant de lui.
Elle se composait du chef de la rota (du tribunal), don Vicenzo Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.
Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et toute leur clarté, les faits suivants:
Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain, la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des vengeances privées.
En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au secours de la malheureuse ville.
Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes demandassent des secours contre les gens de leur propre parti.
Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli, qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore.
Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes, quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était chef du peuple à Catanzaro.
On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio.
Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval, écrivit sur son genou:
«Don François de Giglio,
»La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point d'excuse contre les citoyens pacifiques.
»En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité, de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie de fait.»
Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une escorte de cavalerie.
Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro, sa marche un instant interrompue.
L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée, faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec.
Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la contrée, et où il écrivit son dernier livre du Traité de l'âme.
Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver.
La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte, trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un chirurgien français.
Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième, de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin, un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays, où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut chargé des importantes fonctions de guide de l'armée.
Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres.
Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession.
Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le poignard et les pistolets à la ceinture.
Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied d'un arbre.
Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond repentir, la longue série de ses crimes.
Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait. Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises en manœuvrant contre la société.
L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit, Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser l'armée et organiser la réaction.
Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine, puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone.
A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des neiges.
Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les vivres disparurent, avec toute l'administration.
On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano Peruccioli.
Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première pierre de l'édifice de sa fortune[1].
[1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons.
Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la complète absence des vivres.
On ne mangea point cette nuit-là.
Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un samedi, c'est-à-dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute l'armée.
L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée.
Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone, chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi comme trésorier et venant la joindre à cet effet.
Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis la veille à midi.
Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de pareilles erreurs.
Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à grand'peine, il expédiait des ordres.
—Ah! vous voilà, marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez.
—Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en erreur.
—Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire?
—Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence.
—A quel titre?
—A titre de trésorier de l'armée.
Le cardinal éclata de rire.
—Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille ducats à vous donner pour compléter le million?
—Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me soupçonne d'infidélité.
—Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et, jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai l'accusation.
—Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le capitaine général Acton.
Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille.
Le cardinal y plongea son œil perçant, et, voyant une foule de papiers qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille, et, appelant la sentinelle de garde à sa porte:
—Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà d'un voleur.
Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil:
—Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous.
Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût sorti de la chambre.
Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone, avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre porporato:
A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il avait eu la précaution de conserver un double:
«Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de Votre Majesté et de la famille royale…»
«Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de Votre Majesté et de la famille royale…»
Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au roi.
Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais.
A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la pluie.
Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau baisserait.
Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et, quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve heureusement.
Toute l'armée le suivit.
Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des mariniers du Pizzo.
Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars.
Cette nouvelle fut reçue aux cris de «Vive le roi! vive la religion!»
Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone.
La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie.
Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente.
Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes, comme nous l'avons dit, brûlaient.
Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable.
Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont, voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de la Grande Grèce, dans le Brutium. La pureté de ses mœurs, la sagesse de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui, serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses tempes; c'était lui qui portait un bœuf autour du Cirque au pas gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier, ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation du corps humain.
Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les Romains, qui y envoyèrent une colonie.
A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des places fortes.
Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste, l'avait remplacé dans son cachot.
En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter, on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare, qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte.
Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville, et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer.
Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de Cotrone, attendant le moment de faire un coup, et, en attendant, coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec les villages et occupant les meilleures positions.
Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme brigandant contre la République. Peut-être le verbe brigander n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en faire.
Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera, se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté, un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils occupèrent une position avantageuse.
Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires, c'est-à-dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie de leurs fusils.
Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades.
Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous leurs murs avec une armée régulière.
On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa qualité d'étranger il se réunirait à la majorité.
Ces deux partis étaient:
Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même mettre en liberté le parlementaire;
Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était en marche vers la Calabre.
Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville.
En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir une fausse manœuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient les envelopper.
Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un terrible résultat.
Les patriotes virent au premier coup d'œil l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer, derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie, poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville et de se renfermer dans la citadelle.
La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita, déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants, animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se réunirent et se combinèrent contre la forteresse.
Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença contre lui.
Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position et faisaient feu à leur tour.
Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à contre-cœur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le pont-levis et ouvrit les portes.
Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans le même château où ils étaient venus chercher un asile.
Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa peine, fut mis en liberté.
De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à-dire au meurtre, au pillage, au viol et à l'incendie.
Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de la lassitude.
XLVI
LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ
Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre maître, entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se cabrait à la vue et au bruit des maisons s'écroulant dans les flammes, le roi chassait, pêchait et jouait.
Nous ne savons point quelles améliorations l'exil avait apportées à sa pêche et à son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-même, patron des chasseurs, ne fut entouré de délices pareilles à celles au milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume.
L'honneur que le roi avait fait au président Cardillo en acceptant une chasse dans son fief d'Illice avait empêché bien des gens de dormir et, entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta.
Son couvent, situé à moitié chemin à peu près de Palerme à Girgenti, possédait d'immenses domaines en plaines et en forêts. Ces plaines et ces forêts, déjà fort giboyeuses, furent peuplées, par cette excellente abbesse, d'un surcroît de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque la chasse fut véritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-même, avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda une audience à Sa Majesté, et la supplia de vouloir bien donner à de pauvres recluses, dont elle dirigeait les âmes, la satisfaction d'une chasse. Celle qui était offerte se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser, et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse et ses quatre aides de camp, passerait un jour à se préparer par ses dévotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme Charles IX, par les mêmes pratiques saintes, s'était préparé aux massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette préparation, il passerait de la vie contemplative à la vie active.
Le roi partit en effet. Un courrier envoyé d'avance avait annoncé au reste de la communauté que les vœux de l'abbesse avaient été agréés, et que Sa Majesté arriverait seule d'abord, mais bientôt serait suivie de toute sa cour.
Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite dans des conditions si nouvelles. Au moment où il allait monter en voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numéro du Moniteur parthénopéen, qui annonçait la découverte du complot Backer et l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est-à-dire du père et du fils. On se rappelle la grande amitié que le roi avait vouée au jeune André: aussi, sa colère fut-elle double, d'abord de voir découvert un complot qui devait, à la fois, le débarrasser, sans qu'il eût à s'en mêler lui-même, des Français et des jacobins, et ensuite de voir arrêtés les deux hommes qui, au milieu d'une indifférence qu'il n'était point sans avoir remarquée, lui avaient donné de si grandes marques de dévouement.
Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui allaient à merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura à lui-même que, s'il remontait jamais sur le trône, la Mère de la patrie payerait cher le titre dont l'avait décorée le Moniteur parthénopéen.
Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations pénibles, ne persistaient point avec opiniâtreté. Une fois qu'il eut poussé un soupir à l'adresse de Simon et un autre soupir à l'adresse d'André Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice, il se livra tout entier aux sensations complétement opposées que devaient faire naître dans son esprit quatre jeunes et jolies religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royauté, que les moindres désirs du roi étaient pour elle des ordres aussi sacrés que s'ils lui venaient de Dieu même et lui fussent transmis par l'intermédiaire de ses anges.
Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on bien étonné à Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier annonçant que Sa Majesté, s'étant trouvée un peu fatiguée du voyage, et, ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse était contremandée, mais que le départ des autres chasseurs était retardé de quarante-huit heures. Le messager était chargé de rassurer les trop grandes inquiétudes que ce contre-ordre pouvait éveiller à Palerme, en disant que le médecin de la communauté n'avait conçu aucune inquiétude sur la santé du roi, mais avait seulement ordonné des bains aromatisés.
Au moment où le courrier était parti, le roi prenait son premier bain.
La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du président Cardillo, était en face de celle du roi, et si, à quatre heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle figure faisait un président en bonnet de coton; elle se contente de dire que le roi resta une semaine entière au couvent; que, pendant cinq jours consécutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans les forêts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient espérer de sa présence royale.
Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu'à cette condition que les saintes colombes écartèrent, pour laisser partir Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient.
A moitié route de Caltanizette à Palerme, le roi rencontra un courrier du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se trouvaient tous les détails de la prise de Cotrone et des horreurs qui avaient été commises. Le cardinal déplorait ces horreurs, s'en excusait auprès du roi et lui disait que, la ville ayant été prise en son absence, il n'avait pu les empêcher.
Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Français qui se trouvaient enfermés dans la citadelle avec les patriotes calabrais.
Le roi ne voulut point tarder à exprimer toute sa satisfaction au cardinal. Une halte avait été fixée pour son dîner à Villafrati.
Sa Majesté demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main, répondit au cardinal la lettre suivante.
Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en échange, la satisfaction de pouvoir leur faire lire la réponse du roi, que nous avons traduite sur l'original lui-même, et dont nous garantissons l'authenticité.
«Villafrati, 5 avril 1799.
»Mon éminentissime, je reçois, sur la route de Caltanizette à Palerme, votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi me fait grand'peine, quoique, à vrai dire, entre nous, les habitants méritaient bien ce qui leur est arrivé pour leur rébellion contre moi. C'est pourquoi je vous répète que je veux qu'on ne fasse aucune miséricorde à ceux qui se sont montrés rebelles à Dieu et à moi. Quant aux Français que vous avez trouvés dans la forteresse, j'expédie à l'instant l'ordre qu'ils soient immédiatement renvoyés en France, attendu qu'il faut les regarder comme une race empestée et se garantir de leur contact par l'éloignement.
»A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expéditions m'ont été faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrivée dimanche dernier à Caltanizetta, où j'étais en retraite, et l'autre avant-hier. Comme personne près de moi ne savait l'anglais, je les ai immédiatement renvoyées à Palerme pour que lady Hamilton me les traduisît. Aussitôt traduites, je vous enverrai la copie de ces lettres. J'espère que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitôt, ne vous feront point de peine, d'après ce qu'a pu comprendre Circello, qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui envoyât un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai écrit à Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a exécuté mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il doit, recommandation étant donnée audit juge de ne pas faire de cérémonie avec les accusés, il doit, dis-je, à cette heure y avoir pas mal de casicavalli de faits.
«Je vous recommande, de mon côté, mon éminentissime, d'agir conformément à ce que je vous ai écrit, avec la plus grande activité. De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux enfants, comme dit le proverbe napolitain.
«Nous sommes ici dans la plus grande anxiété, attendant des nouvelles de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espère qu'en peu de temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous verrons la fin de cette maudite histoire.
«Je suis au désespoir que le temps continue d'être pluvieux, attendu que la pluie doit nuire à nos opérations. J'espère qu'elle ne nuit pas à votre santé. La nôtre est bonne, Dieu merci! et, fût-elle mauvaise, que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos opérations, comme le désire et l'en prie indignement
»Votre affectionné
»Ferdinand B.»
Il y a dans la lettre de Sa Majesté une phrase que nos lecteurs peu habitués à la langue italienne, ou plutôt au patois napolitain, n'ont pas dû comprendre; c'est celle où le roi dit, par manière de plaisanteries: Si le juge est arrivé, il doit, à cette heure, y avoir pas mal de casicavalli de faits.
Quiconque s'est promené dans les rues de Naples a vu les plafonds des marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espèce qui se fabrique particulièrement en Calabre. Il a la forme d'un énorme navet qui aurait une tête.
Dans une enveloppe très-dure, il contient une certaine quantité de beurre frais, qui grâce à la suppression complète de l'air, peut se maintenir frais pendant des années.
Ces fromages sont pendus par le col.
Le roi, en disant qu'il y a, il l'espère bien, pas mal de casicavalli de faits, veut dire tout simplement qu'il espère qu'il y a déjà bon nombre de patriotes pendus.
Quant au proverbe royal: De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux enfants, je crois qu'il n'a pas besoin d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du même genre et qui n'ait fait sa révolution pour avoir des coups de bâton moins lourds et des morceaux de pain plus gros.
La première chose que demanda, en arrivant à Palerme, le roi Ferdinand, fut la traduction des lettres de Troubridge.
Cette traduction l'attendait.
Il n'eut donc qu'à la joindre à la lettre qu'il avait écrite au cardinal à Villafrati, et le même messager put tout emporter:
A lord Nelson.
«3 avril 1799.
»Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les îles de Ponsa. Votre Seigneurie n'a jamais assisté à semblable fête. Le peuple est littéralement fou de joie et demande à cor et à cri son monarque bien-aimé. Si la noblesse était composée de gens d'honneur ou d'hommes à principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'armée du côté du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je vous promets que le roi sera remonté sur son trône dans quarante-huit heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulièrement au roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et loyal sujet, désireux de faire du bien à son pays. Si toute la flotte du roi de Naples avait été composée d'hommes comme lui, le peuple ne se fût point révolté.
»J'ai à bord un brigand nommé Francesco, ex-officier napolitain. Il a ses propriétés dans l'île d'Ischia. Il tenait le commandement du fort lorsque nous nous en emparâmes. Le peuple a mis en lambeaux son infâme habit tricolore et a arraché ses boutons, qui portaient le bonnet de la Liberté. Étant alors sans habit, il eut l'audace de revêtir son ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant l'habit, je lui ai arraché les épaulettes et la cocarde, et l'ai forcé à jeter ces objets par-dessus le bord; après quoi, je lui fis l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux l'arbre de la Liberté et en charpie la bannière qui le surmontait; de sorte que, de cette bannière, je ne puis mettre le plus petit morceau aux pieds de Sa Majesté. Mais, quant à l'arbre de la Liberté, je suis plus heureux: je vous en envoie deux bûches, avec les noms de ceux qui les ont données.
»J'espère que Sa Majesté en fera du feu et s'y chauffera.
»Troubridge.
»P.-S.—J'apprends à l'instant même que Caracciolo a l'honneur de monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il était en sentinelle à la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gré ou mal gré, à servir.
»Vous savez que Caracciolo a donné sa démission au roi.»
Nous avons souligné dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a rapport à Caracciolo.
Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson eût eu la loyauté de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procès à l'amiral.
Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain:
«4 avril 1792.
»Les troupes françaises montent à un peu plus de deux mille hommes.
»Elles sont ainsi distribuées:
»300 soldats à Saint-Elme;
»200 au château de l'Œuf;
»1,400 au château Neuf;
»100 à Pouzzoles;
»30 à Baïa.
»Leurs combats à Salerne ont été suivis de grandes pertes; pas un de leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils étaient 1,500.
»D'un autre côté, on dit qu'à l'attaque d'une ville nommée Andria, dans les Abruzzes, trois mille Français ont été tués.
»Les Français et les patriotes napolitains se querellent. Il règne entre les uns et les autres une grande défiance. Il arrive souvent que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: «Qui vive?» et que l'autre répond: «Vive la République!» on échange des coups de feu.
»Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans les rues de Naples.
»Je reçois à l'instant la nouvelle qu'un prêtre nommé Albavena prêche la révolte à Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets fidèles pour lui donner la chasse. J'espère l'avoir mort ou vif dans la journée. Je prie en grâce Votre Seigneurie de demander au roi un juge honnête par le retour du Perseus; autrement, il me sera impossible de continuer ainsi. Les misérables peuvent être, d'un moment à l'autre, arrachés de mes mains et être mis en morceaux par le peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine de républicains.»
Troubridge venait à peine d'expédier ces deux lettres et de perdre de vue le petit aviso grec qui les portait à Palerme, qu'il vit s'avancer vers sa frégate une balancelle venant dans la direction de Salerne.
A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications importantes. Aussi, après s'être assuré que c'était bien au Sea-Horse, qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostât le bâtiment; ce qu'elle fit après avoir répondu aux questions habituelles en pareille circonstance.
La balancelle était montée par deux hommes, dont l'un prit sur sa tête une espèce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arrivé là, il demanda où était Son Excellence le commodore Troubridge.
Troubridge s'avança. Il parlait un peu italien: il put donc interroger lui-même l'homme à la bourriche.
Celui-ci ne savait pas même ce qu'il apportait. Il était chargé de remettre l'objet, quel qu'il fût, au commodore, et d'en prendre un reçu, comme preuve que lui et son camarade s'étaient acquittés de leur commission.
Avant de donner le reçu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le panier. En conséquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille, et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots, attirés par la curiosité, il plongea sa main dans la paille; mais aussitôt il la retira avec un mouvement de dégoût.
Toutes les lèvres s'ouvrirent pour demander ce que c'était; mais la discipline qui règne à bord des bâtiments anglais arrêta la question sur les lèvres.
—Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apporté, en même temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste, comme fait Hamlet après avoir tenu dans sa main le crâne d'Yorick.
Le matelot obéit, et l'on vit apparaître d'abord une épaisse chevelure noire.
C'était le contact de cette chevelure qui avait causé au commodore la sensation de dégoût qu'il n'avait pu réprimer.
Mais le marinier n'était point aussi dégoûté que l'aristocrate capitaine. Après la chevelure, il mit à découvert le front, après le front les yeux, après les yeux le reste du visage.
—Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du panier qui la contenait et dans lequel elle avait été emballée avec toute sorte de soins une tête fraîchement coupée et reposant délicieusement sur une couche de son,—tiens, c'est la tête de don Carlo Granosio di Gaffoni.
Et, en tirant la tête de son enveloppe, il fit tomber un billet.
Troubridge le ramassa. Il était justement à son adresse.
Il contenait les lignes suivantes[2]:
[2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et que nous nous contentons d'en donner la traduction.
Au commandant de la station anglaise.
«Salerne, 24 avril au matin.
»Monsieur,
»Comme fidèle sujet de Sa Majesté mon roi Ferdinand, que Dieu garde! j'ai la gloire de présenter à Votre Excellence la tête de don Carlo Granosio di Gaffoni, qui était employé dans l'administration directe de l'infâme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a été tué par moi dans un lieu appelé les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro, tandis qu'il prenait la fuite.
»Je prie Votre Excellence d'accepter cette tête et de vouloir bien considérer mon action comme une preuve de mon attachement à la couronne.
»Je suis, avec le respect qui vous est dû,
»Le fidèle sujet du roi,
»Giuseppe Maniutio Vitella.»
—Une plume et du papier, demanda Troubridge après avoir lu.
On lui apporta ce qu'il demandait.
Il écrivit en italien:
«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Giuseppe Maniutio Vitella, par les mains de son messager, la tête en bon état de don Carlo Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la première occasion, cette tête sera envoyé au roi, à Palerme, qui appréciera, je n'en doute point, un pareil cadeau.
»Troubridge.
»Le 24 avril 1799, à quatre heures de l'après-midi.»
Il enveloppa une guinée dans le reçu et le donna au marinier, qui se hâta d'aller rejoindre son compagnon, moins pressé probablement de partager la guinée avec lui que de lui raconter l'événement.
Troubridge fit signe à un de ses matelots de prendre la tête par les cheveux, de la réintégrer dans le sac et de remettre la bourriche dans l'état où elle était avant d'être ouverte.
Puis, lorsque l'opération fut terminée:
—Porte cela dans ma cabine, dit-il.
Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement d'épaules qui n'appartenait qu'à lui:
—Un gai compagnon, dit-il. Quel malheur qu'il faille s'en séparer!
Et, en effet, l'occasion s'étant trouvée, le lendemain, d'envoyer un bâtiment à Palerme, le précieux cadeau de don Giuseppe Maniutio Vitella fut expédié à Sa Majesté.
XLVII
ETTORE CARAFFA
On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre à lord Nelson, parlait de deux échecs éprouvés par les patriotes napolitains unis aux Français, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du côté de Salerne.
Cette nouvelle, dont une moitié était fausse et l'autre vraie, était la conséquence du plan arrêté, on se le rappelle, entre Manthonnet, ministre de la guerre de la République, et Championnet, général en chef des armées françaises.
On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait été rappelé pour rendre compte de sa conduite.
Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes étaient déjà en route.
Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages, nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans ses désastres.
La plus forte de ces deux colonnes, composée de six mille Français et de mille Napolitains, avait été dirigée sur les Pouilles. Il s'agissait de reconquérir le grenier de Naples, bloqué par la flotte anglaise et presque entièrement tombé au pouvoir des bourboniens.
Les six mille Français étaient commandés par le général Duhesme, à qui nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par Ettore Caraffa, comte de Ruvo.
Le hasard fit que la première ville contre laquelle la colonne franco-napolitaine dut marcher, était Andria, l'antique fief de sa famille, dont, comme l'aîné, il se trouvait comte.
Andria était bien fortifiée; mais Ruvo espéra qu'une ville qui l'avait pour seigneur ne résisterait point à sa parole. Il employa, en conséquence, tous les moyens, entama toutes les négociations pour déterminer les habitants à adopter les principes républicains. Tout fut inutile, et il vit bien qu'il serait forcé d'employer vis-à-vis d'eux les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer.
Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo.