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LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)
Volume 1
CHAPITRE PREMIER
LA MAISON DES FOUS.
A neuf heures du matin le capitaine Aréna vint nous prévenir que notre bâtiment était prêt et n'attendait plus que nous pour mettre à la voile. Nous quittâmes aussitôt l'hôtel, et nous nous rendîmes sur le port.
La veille, nous avions été visiter la maison des fous: qu'on nous permette de jeter un regard en arrière sur ce magnifique établissement.
La Casa dei Matti jouit non-seulement d'une immense réputation en Sicile et en Italie, mais encore par tout le reste de l'Europe. Un seigneur sicilien qui avait visité plusieurs établissements de ce genre, révolté de la façon dont les malheureux malades y étaient traités, résolut de consacrer son palais, sa fortune et sa vie à la guérison des aliénés. Beaucoup de gens prétendirent que le baron Pisani était aussi fou que les autres, mais sa folie à lui était au moins une folie sublime.
Le baron Pisani était riche, il avait une magnifique villa, il était âgé de trente-cinq ans à peine; il fit le sacrifice de sa jeunesse, de son palais, de sa fortune. Sa vie devint celle d'un garde-malade, son palais fut échangé contre un appartement de quatre ou cinq chambres, et de toute sa fortune il ne se réserva que six mille livres de rente.
Ce fut lui-même qui voulut bien se charger de nous faire les honneurs de son établissement. Il avait choisi pour cette visite le dimanche, qui est un jour de fête pour ses administrés. Nous nous arrêtâmes devant une maison de fort belle apparence, qui n'avait que ceci de particulier, que toutes les fenêtres en étaient grillées, mais encore fallait-il être prévenu pour s'en apercevoir. Ces grillages travaillés et peints représentaient, les uns des ceps de vignes chargés de raisins, les autres des convolvuli aux longues feuilles et aux clochettes bleues; tout cela perdu dans des fleurs et des fruits naturels qu'au toucher seulement on pouvait distinguer des fleurs et des fruits peints.
La porte nous fut ouverte par un concierge en habit ordinaire; seulement au lieu de l'attirail obligé d'un gardien de fous, armé ordinairement d'un bâton et orné d'un trousseau de clefs, il avait un bouquet au côté et une flûte à la main. En entrant le baron Pisani lui demanda comment les choses allaient; il répondit que tout allait bien.
La première personne que nous rencontrâmes dans le corridor fut une espèce de commissionnaire qui portait une charge de bois. En apercevant M. Pisani, il vint à lui, et, posant sa charge de bois à terre, il lui prit en souriant sa main, qu'il baisa. Le baron lui demanda pourquoi il n'était pas dans le jardin à s'amuser avec les autres; mais il lui répondit que, comme l'hiver approchait, il pensait qu'il n'avait pas de temps à perdre pour descendre le bois du grenier à la cave. Le baron l'encouragea dans cette bonne disposition, et le commissionnaire reprit ses fagots et continua sa route.
C'était un des propriétaires les plus riches de Castelveterano, qui, n'ayant jamais su s'occuper, était tombé dans une espèce de spleen qui l'avait conduit tout droit à la folie. On l'avait alors amené au baron Pisani, qui, l'ayant pris à pari, lui avait expliqué qu'il avait été changé en nourrice, et que cette substitution ayant été reconnue, il serait désormais obligé de travailler pour vivre. Le fou n'en avait tenu aucun compte et s'était croisé les deux bras, attendant que ses domestiques lui vinssent, comme d'habitude, apporter son dîner. Mais à l'heure accoutumée les domestiques n'étaient pas venus, la faim avait commencé de se faire sentir; néanmoins, le Castelvétéranois avait tenu bon et avait passé la nuit à appeler, à crier, à frapper le long des murs et à réclamer son dîner: tout avait été inutile, les murs avaient fait les sourds, et le prisonnier était resté à jeun.
Le matin, le gardien était entré vers les neuf heures, et le fou lui avait demandé impérieusement son déjeuner. Le gardien lui avait alors tranquillement demandé un ou deux écus pour aller l'acheter en ville. L'affamé avait fouillé dans ses poches, et n'y ayant rien trouvé, il avait demandé du crédit; ce à quoi le gardien avait répondu que le crédit était bon pour les grands seigneurs, mais qu'on ne faisait pas crédit à de la canaille comme lui. Alors le pauvre diable avait réfléchi profondément, et avait fini par demander au gardien ce qu'il fallait qu'il fit pour se procurer de l'argent. Le gardien lui dit que s'il voulait l'aider à porter au grenier le bois qui était à la cave, à la douzième brassée il lui donnerait deux grains; qu'avec deux grains il aurait un pain de deux livres, et qu'avec ce pain de deux livres il apaiserait son appétit. Cette condition avait paru fort dure à l'ex-aristocrate; mais enfin, comme il lui paraissait plus dur encore de ne pas déjeuner après s'être passé de dîner la veille, il avait suivi le gardien, était descendu avec lui à la cave, avait porté ses douze brassées de bois au grenier, avait reçu ses deux grains, et en avait acheté un pain de deux livres qu'il avait dévoré.
A partir de ce moment, la chose avait été toute seule. Le fou s'était remis à porter son bois pour gagner son dîner. Comme il en avait porté trente-six brassées au lieu de douze, le dîner avait été trois fois meilleur que le déjeuner. Il avait pris goût à cette amélioration, et le lendemain, après avoir passé une nuit parfaitement tranquille, il s'était mis à faire la chose de lui-même.
Depuis ce temps, on ne pouvait plus l'arracher à cet exercice, qu'il continuait de prendre, comme on l'a vu, même les dimanches et les jours de fête; seulement, quand tout le bois était monté de la cave au grenier, il le redescendait du grenier à la cave, et vice versa.
Il y avait un an qu'il faisait ce métier, le côté splénétique de sa folie avait complètement disparu; il était redevenu, sinon gras, du moins fort, car sa santé physique était parfaitement rétablie, grâce au travail assidu qu'il faisait. Dans quelques jours, le baron se proposait d'attaquer la partie morale, en lui disant qu'on était à la recherche de papiers qui pourraient bien prouver que l'accusation de substitution dont il était victime était fausse. Mais si bien guéri que son pensionnaire dût jamais être, le baron Pisani nous assura qu'il ne le laisserait sortir que sous la promesse formelle que, quelque part qu'il fût, il monterait tous les jours de la cave au grenier, ou descendrait tous les jours du grenier à la cave, douze charges de bois, pas une de plus, pas une de moins.
Comme tous les fous étaient dans le jardin, à l'exception de trois ou quatre qu'on n'osait laisser communiquer avec les autres parce qu'ils étaient atteints de folie furieuse, le baron nous conduisit voir d'abord l'établissement avant de nous montrer ceux qui l'habitaient. Chaque malade avait une cellule, enjolivée ou attristée selon son caprice. L'un, qui se prétendait fils du roi de la Chine, avait une quantité d'étendards de soie, chargés de dragons et de serpents de toutes les formes peints dessus, avec toute sorte d'ornements impériaux en papiers dorés. Sa folie était douce et gaie, et le baron Pisani espérait le guérir en lui faisant lire un jour sur une gazette que son père venait d'être détrôné, et avait renoncé à la couronne pour lui et sa postérité. L'autre, dont la folie était de se croire mort, avait un lit en forme de bière, dont il ne sortait que drapé en fantôme; sa chambre était toute tendue de crêpe noir avec des larmes d'argent. Nous demandâmes au baron comment il comptait guérir celui-là.—Rien de plus facile, nous répondit-il; j'avancerai le jugement dernier de trois ou quatre mille ans. Une nuit, je l'éveillerai au son de la trompette, et je ferai entrer un ange qui lui ordonnera de se lever de la part de Dieu.
Celui-là était depuis trois ans dans la maison; et, comme il allait de mieux en mieux, il n'avait plus que cinq ou six mois à attendre la résurrection éternelle.
En sortant de cette chambre nous entendîmes de véritables rugissements sortir d'une chambre voisine; le baron nous demanda alors si nous voulions voir de quelle façon il traitait ses fous furieux: nous répondîmes que nous étions à ses ordres, pourvu qu'il nous garantit que nous nous en tirerions avec nos yeux; il se mit à rire, prit une clef des mains du gardien, et ouvrit la porte.
Cette porte donnait dans une chambre matelassée de tous côtés, et dans laquelle il n'y avait pas de vitraux, de peur sans doute que celui qui l'habitait ne se blessât en brisant les carreaux. Cette absence de clôture n'était, au reste, qu'un très-médiocre inconvénient; l'exposition de la chambre étant au midi, et le climat de la Sicile étant constamment tempéré.
Dans un coin de cette chambre il y avait un lit, et sur ce lit un homme vêtu d'une camisole de force qui lui serrait les bras autour du corps et lui fixait les reins à la couchette. Un quart d'heure auparavant il avait eu un accès terrible, et les gardiens avaient été obligés de recourir à cette mesure répressive, fort rare, au reste, dans cet établissement. Cet homme pouvait avoir de trente à trente-cinq ans, avait dû être extrêmement beau, de cette beauté italienne qui consiste dans des yeux ardents, dans un née recourbé, et dans une barbe et des cheveux noirs, et était bâti comme un Hercule.
Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, ses rugissements redoublèrent; mais à peine en soulevant la tête ses regards eurent-ils rencontré ceux du baron, que ses cris de rage se changèrent en cris de douleur, qui bientôt eux-mêmes dégénérèrent en plaintes. Le baron s'approcha de lui, et lui demanda ce qu'il avait fait pour qu'on l'attachât ainsi. Il répondit qu'on lui avait enlevé Angélique, et qu'alors il avait voulu assommer Médor. Le pauvre diable se figurait qu'il était Roland, et malheureusement, comme son patron, sa folie était une folie furieuse.
Le baron le tranquillisa tout doucement, lui assurant qu'Angélique avait été enlevée malgré elle, mais qu'à la première occasion elle s'échapperait des mains de ses ravisseurs pour venir le rejoindre. Peu à peu cette promesse, renouvelée d'une voix pleine de persuasion, calma l'amant désolé, qui demanda alors au baron de le détacher. Le baron lui fit donner sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à profiter de sa liberté pour courir après Angélique; le fou la lui donna de la meilleure foi du monde. Alors le baron délia les boucles qui l'attachaient, et lui enleva la camisole de force, tout en le plaignant sur le malheur qui venait de lui arriver. Cette sympathie à ses malheurs imaginaires eut son effet; quoique libre, il n'essaya pas même de se lever, mais seulement s'assit sur son lit. Bientôt ses plaintes dégénérèrent en gémissements, et ses gémissements en sanglots; mais, malgré ces sanglots, pas une larme ne sortait de ses yeux. Depuis un an qu'il était dans l'établissement, le baron avait fait tout ce qu'il avait pu pour le faire pleurer, mais il n'avait jamais pu y réussir. Il comptait un jour lui annoncer la mort d'Angélique, et le faire assister à l'enterrement d'un mannequin; il espérait que cette dernière crise lui briserait le cœur, et qu'il finirait enfin par pleurer. S'il pleurait, M. Pisani ne doutait plus de sa guérison.
Dans la chambre en face était un autre fou furieux, que deux gardiens balançaient dans un hamac où il était attaché. A travers les barreaux de sa fenêtre, Il avait vu ses camarades se promener dans le jardin, et il voulait aller se promener avec eux; mais comme à sa dernière sortie il avait failli assommer un fou mélancolique, qui ne fait de mal à personne et se promène ordinairement en ramassant les feuilles sèches qu'il trouve dans son chemin et qu'il rapporte précieusement dans sa cellule pour en composer un herbier, on s'était opposé à son désir. Ce qui l'avait mis dans une telle colère qu'on avait été obligé de le lier dans son hamac, ce qui est la seconde mesure de répression; la première étant l'emprisonnement; la troisième, le gilet de force. Au reste, il était frénétique, faisait tout ce qu'il pouvait pour mordre ses gardiens, et poussait des cris de possédé.
—Eh bien! lui demanda le baron en entrant, qu'y a-t-il? Nous sommes donc bien méchant aujourd'hui!
Le fou regarda le baron, et passa de ses hurlements à de petits cris pareils à ceux d'un enfant qui pleure.
—On ne veut pas me laisser aller jouer, dit-il; on ne veut pas me laisser aller jouer.
—Et pourquoi veux-tu aller jouer?
—Je m'ennuie ici, je m'ennuie; et il se remit à vagir comme un poupard.
—Au fait, dit le baron Pisani, tu ne dois pas t'amuser, attaché comme cela; attends, attends. Et il le détacha.
—Ah! fit le fou en sautant à terre et en étendant ses bras et jambes; ah! maintenant je veux aller jouer.
—C'est impossible, dit le baron; parce que la dernière fois qu'on te l'a permis, tu as été méchant.
—Alors, que vais-je donc faire? demanda le fou.
—Écoute, reprit le baron, pour te distraire un instant, veux-tu danser la tarentelle?
—Ah! oui, la tarentelle, s'écria le fou avec un accent joyeux dans lequel il ne restait pas la moindre trace de sa colère passée; la tarentelle.
—Allez lui chercher Thérésa et Gaëtano, dit le baron Pisani en s'adressant à l'un des gardiens; puis se retournant vers nous:—Thérésa, continua-t-il, est une folle furieuse, et Gaëtano est un ancien maître de guitare qui est devenu fou. C'est le ménétrier de l'établissement.
Un instant après, nous vîmes arriver Thérésa; deux hommes la portaient, et elle faisait d'incroyables efforts pour s'échapper de leurs mains. Gaëtano la suivait gravement avec sa guitare, mais sans que personne eût besoin de l'accompagner, car sa folie était des plus inoffensives. Mais à peine Thérésa eut-elle aperçu le baron, qu'elle courut dans ses bras en l'appelant son père; puis, l'entraînant dans un coin de la cellule, elle se mit à lui raconter tout bas les tracasseries qu'on lui avait faites depuis le matin.
—C'est bien, mon enfant, c'est bien, dit le baron, j'ai appris tout cela à l'instant même, voilà pourquoi j'ai voulu te récompenser en te donnant un instant d'agrément: veux-tu danser la tarentelle?
—Ah! oui, ah! oui, la tarentelle, s'écria la jeune fille en allant se placer devant son danseur, qui depuis un instant s'était déjà mis en mouvement et qui pelotait tout seul tandis que Gaëtano accordait son instrument.
—Allons, Gaëtano, allons, presto, presto, dit le baron.
—Un instant, votre majesté, il faut que l'instrument soit d'accord.
—Il me croit le roi de Naples, reprit le baron; il eût été trop fier pour entrer an service d'un particulier, mais je l'ai fait premier musicien de ma chapelle, je lui ai donné le titre de chambellan, je l'ai décoré du grand cordon de Saint-Janvier, de sorte qu'il est fort satisfait. Si vous lui parlez ayez la bonté de l'appeler excellence.—Eh bien, maëstro, où en sommes-nous?
—Voilà, votre majesté, dit le musicien en commençant l'air de la tarentelle.
J'ai déjà dit l'effet magique de cet air sur les Siciliens, mais jamais je n'avais vu un résultat pareil à celui qu'il opéra sur les deux fous; leurs figures se déridèrent à l'instant même, ils firent claquer leurs doigts comme des castagnettes, et ils commencèrent une danse dont le baron pressa de plus en plus la mesure; au bout d'un quart d'heure ils étaient en sueur tous deux, et n'en continuaient pas moins, suivant la mesure toujours plus précise avec une justesse étonnante: enfin, l'homme tomba le premier, épuisé de fatigue; cinq minutes après la femme se coucha à son tour; on mit l'homme sur son lit et l'on emporta la femme dans sa chambre. Le baron Pisani répondait d'eux pour vingt-quatre heures. Quant au guitariste, on l'envoya dans le jardin faire les délices du reste de la société.
M. le baron Pisani nous fit alors passer dans une grande salle, où, quand par hasard il fait mauvais, les malades se promènent: cette salle était pleine de fleurs, et les murs étaient tout couverts de fresques représentant presque toutes des sujets bouffons. C'est là surtout que le bon docteur, qui connaît à fond le genre de folie de chacun de ses pensionnaires, fait les études les plus curieuses; il les prend par-dessous le bras, les conduit tantôt devant une fresque, tantôt devant une autre, et les explique à ses malades ou se les fait expliquer par eux: une de ces fresques représente le gentil paladin Astolfe allant chercher dans la lune la fiole qui contient la raison de Roland. Je demandai alors au baron comment il avait osé placer dans une maison de fous un tableau qui fait allusion à la folie.—Ne dites pas trop de mal de cette fresque, me répondit le baron; elle en a guéri dix-sept.
Outre les fleurs logées dans les embrasures de ses fenêtres et les fresques peintes sur ses murailles, cette salle contenait un certain nombre de tambours à tapisserie, de métiers de tisserand et de rouets à filer; chacun de ces instruments portait quelque ouvrage commencé par les fous. Une des premières règles de la maison est le travail; quiconque ne connaît aucun métier, bêche la terre, tire de l'eau aux pompes ou porte du bois. Les dimanches et les jours de fête ceux qui veulent se distraire, lisent, dansent, jouent à la balle, ou se balancent sur des escarpolettes; le baron prétendant qu'une occupation quelconque est un des plus puissants remèdes à la folie, et qu'il faut toujours que les fous travaillent ou s'amusent, fatiguent le corps ou occupent l'esprit. L'expérience au reste est pour lui: proportion gardée, il guérit un nombre d'aliénés double de ceux que guérissent les médecins qui appliquent à leurs malades le traitement ordinaire.
De la salle de travail nous passâmes au jardin: c'est un délicieux parterre, arrosé par des fontaines et abrité par de grands arbres, oùû tous ces pauvres malheureux se promènent presque toujours isolés les uns des autres, chacun s'abandonnant à son genre de folie, et suivant les allées, les uns bruyants, les autres silencieux. Le caractère principal de la folie est le besoin de la solitude; presque jamais deux fous ne causent ensemble; ou s'ils causent ensemble, chacun suit son idée, et répond à sa pensée, mais jamais à celle de son interlocuteur, quoiqu'il n'en soit pis ainsi avec les étrangers qui viennent les voir, et qu'au premier aspect quelques-uns paraissent pleins de sens et de raison.
Le premier que nous rencontrâmes était un jeune homme de 26 ou 28 ans, nommé Lucca. C'était avant sa folie un des avocats les plus distingués de Catane. Un jour il avait eu au spectacle une discussion avec un Napolitain, qui, au lien de mettre dans sa poche la carte que Lucca lui avait glissée dans la main, était allé se plaindre à la garde; or, la garde était composée de soldats napolitains qui, ne demandant pas mieux que de chercher noise à un Sicilien, vinrent signifier à Lucca de sortir du parterre. Lucca, qui n'avait en rien troublé la tranquillité publique, les envoya promener; un Napolitain lui mit la main sur le collet; un coup de poing bien appliqué l'envoya rouler à dix pas; mais aussitôt tous tombèrent sur le récalcitrant, qui se débattît quelque temps et finit enfin par recevoir un coup de crosse qui lut fendit le crâne et le renversa évanoui. Alors on l'emporta et on le déposa dans un des cachots de la prison. Lorsque le lendemain le juge vint pour l'interroger, il était fou.
Sa folie était des plus poétiques: tantôt il se croyait Le Tasse, tantôt Schakspeare, tantôt Châteaubriand. Ce jour-là il s'était décidé pour Dante, et suivant une allée, un crayon et du papier à la main, il composait son 33e chant de l'Enfer.
Je m'approchai de lui par derrière, il en était à l'épisode d'Ugolin; mais sans doute la mémoire lui manquait, car deux ou trois fois il répéta en se frappant le front:
La bocca sollevò dal fiero pasto;
mais sans pouvoir aller plus loin. Je pensai que c'était un excellent moyen de me mettre dans ses bonnes grâces que de lui souffler les premiers mots du vers suivant; et comme il se frappait la tête de nouveau en signe de détresse, j'ajoutai:
Quel peccator forbendola.
—Ah! merci, s'écria-t-il, merci; sans vous je sentais toutes mes idées qui se brouillaient, et je crois que j'allais devenir fou. Quel peccalor forbendola. C'est cela, c'est cela, et il continua
A'capelli….
jusqu'à la fin du second tercet.
Alors, profitant du point qui suspendait le sens, et permettait au compositeur de respirer:
—Pardon, monsieur, lui dis-je, mais j'apprends que vous êtes le
Dante.
—C'est moi-même, me répondit Lucca, que voulez-vous?
—Faire votre connaissance. J'ai d'abord été à Florence pour avoir cet honneur, mais vous n'y étiez plus.
—Vous ne savez donc pas? répondit Lucca avec cette voix brève qui est un des caractères de la folie, ils m'en ont chassé de Florence; ils m'ont accusé d'avoir volé l'argent de la république. Dante un voleur! J'ai pris mon épée, les sept premiers chants de mon poème, et je suis parti.
—J'avais espéré, repris-je, vous joindre entre Feltre et
Montefeltro.
—Ah! oui, dit-il, oui, chez Can Grande della Scala.
El gran Lombardo,
Che'n su la Scala porta il santo uccello
Mais je n'y suis resté qu'un instant; il me faisait payer trop cher son hospitalité: il me fallait vivre là avec des flatteurs, des bouffons, des courtisans, des poètes; et quels poètes! Pourquoi n'êtes-vous pas venu par Ravennes?
—J'y ai été, mais je n'y ai trouvé que votre tombeau.
—Et encore je n'étais plus dedans. Vous savez comment j'en suis sorti?
—Non.
—J'ai trouvé un moyen de ressusciter toutes les fois que je suis mort.
—Est-ce un secret?
—Pas le moins du monde.
—Peste! mais c'est que je ne serais pas fâché de le connaître.
—Rien de plus facile: au moment de mourir je recommande qu'on creuse ma fosse bien profonde, bien profonde: vous savez que le centre de la terre est un immense lac?
—Vraiment?
—Immense. Or, l'eau ronge toujours, comme vous savez; l'eau ronge, ronge, ronge, jusqu'à ce qu'elle arrive à moi; alors elle m'emporte jusqu'à la mer. Arrivé au fond de la mer, je me couche, les deux talons appuyés à deux branches de corail. Le corail pousse; car, comme vous le savez, le corail est une plante: il pousse, pousse, pousse, passe dans les veines et fait le sang; alors il monte toujours, monte, monte, monte, et quand il arrive au cœur je ressuscite.
—Mon cher poète, dit vivement le baron interrompant notre conversation, est-ce que vous ne serez pas assez bon pour jouer une contredanse à ces pauvres gens?
—Si fait, mon cher baron, reprit Lucca en prenant le violon que lui présentait le baron Pisani et en le mettant d'accord, si fait; où sont-ils, où sont-ils? Et il monta sur une chaise, comme ont l'habitude de faire les ménétriers.
—Maëstro, dit le baron en appelant Gaëtano qui accourut avec sa guitare, maëstro, une contredanse.
—Oui, majesté, répondit Gaëtano en montant sur une chaise voisine de celle de Lucca, et en lui donnant le LA.
Et tous deux se mirent à jouer une contredanse.
Aussitôt de tous les coins du jardin accoururent, dans les costumes les plut étranges, une douzaine de fous, hommes et femmes, parmi lesquels je reconnus au premier coup d'œil le fils de l'empereur de la Chine et le prétendu mort; le premier avait sur la tête une magnifique couronne de papier doré; l'autre était enveloppé d'un grand drap blanc et marchait d'un pas grave et posé, comme il convient à un fantôme: les autres étaient le fou mélancolique, qui venait visiblement à regret et que de temps en temps étaient obligés de pousser deux gardiens; une femme qui se croyait sainte Thérèse et qui avait des extases, puis enfin une jeune femme de vingt à vingt et un ans, dont on pouvait sous les traits flétris deviner la beauté première: elle aussi venait péniblement, et plutôt traînée que conduite par une femme qui paraissait chargée de sa garde; enfin elle se mit en place comme les autres, et la contredanse commença.
Contredanse étrange, où chaque acteur semblait obéir mécaniquement à la pression de quelque ressort secret qui le mettait en mouvement, tandis que son esprit suivait la pente où l'entraînait la folie; quadrille joyeux en apparence, sombre en réalité, où tout était insensé, musique, musiciens et danseurs; spectacle terrible à regarder, en ce qu'il laissait voir au plus profond de la faiblesse humaine.
Je m'écartai un instant. J'avais peur de devenir fou moi-même.
Le baron vint à moi.
—J'ai interrompu votre conversation avec ce pauvre Lucca, me dit-il, car je ne permets pas qu'il se perde dans ses systèmes métaphysiques. Les fous métaphysiciens sont les plus difficiles à guérir, en ce qu'on ne peut pas dire où la raison finit, où la folie commence. Qu'il se croie Dante, le Tasse, Arioste, Shakspeare ou Chateaubriand, il n'y a pas d'inconvénient à cela. J'ai sauvé presque tous ceux qui n'avaient que ce genre d'aliénation, et je sauverai Lucca, j'en suis certain. Mais ceux que je ne sauverai pas, continua le baron en secouant la tête et en étendant la main vers les danseurs, c'est cette pauvre folle qui se débat pour quitter sa place et retourner à l'écart. Et, tenez, la voilà qui se renverse en arrière, sa crise lui prend; jamais elle ne pourra entendre la musique, jamais elle ne pourra voir danser sans retomber dans sa folie.—C'est bien, c'est bien, laissez-la tranquille, cria le baron à la femme qui en avait soin et qui voulait la forcer de rester à la contredanse. Costanza, Costanza, viens, mon enfant, viens. Et il fit quelques pas vers elle, tandis que la jeune fille, profitant de sa liberté, accourait légère comme une gazelle effarouchée, et, tout en regardant derrière elle pour voir si elle n'était pas poursuivie, venait se jeter toute sanglotante dans ses bras.
—Eh bien, mon enfant, dit le baron, voyons, qu'y a-t-il encore?
—O mon père, mon père! ils ne veulent pas ôter leurs masques, ils ne veulent dire leur noms qu'à lui, ils l'emmènent dans la chambre à côté. Oh! ne le laissez pas aller avec eux, au nom du ciel; ils le tueront, Albano, Albano, ah!… ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est fini…, il est trop tard! Et la jeune fille se renversa presque évanouie dans les bras du baron, qui, quelque habitué qu'il fut à ce spectacle, ne put s'empêcher de tirer un mouchoir de sa poche et d'essuyer une larme qui roulait le long de sa joue.
Pendant ce temps-là les autres dansaient toujours, sans s'occuper le moins du monde de la douleur de la jeune fille; et, quoique sa crise eût commencé au milieu de tous, aucun n'avait paru s'en apercevoir, pas même Lucca, qui jouait du violon avec une espèce de frénésie, frappant du pied et criant des figures que personne ne suivait. Je sentis que le vertige me gagnait, c'était une de ces scènes comme en raconte Hoffmann, ou comme on en voit en rêve. Je demandai au baron la permission de lire les règlements de sa maison, dont on m'avait parlé comme d'un modèle de philanthropie; il tira de sa poche une petite brochure imprimée, et je me retirai dans un cabinet d'étude que le baron s'était réservé et dont il me fit ouvrir la porte.
Je citerai deux ou trois articles de ce règlement.
CHAPITRE V.
Art. 45.
«On a déjà aboli dans la maison des fous l'usage cruel et abominable des chaînes et des coups de bâton, qui, au lieu de rendre plus calmes et plus dociles les malheureux aliénés, ne font que redoubler leur fureur et, leur inspirer des sentiments de vengeance. Néanmoins, si, malgré la douceur qu'on emploie avec eux, ils s'abandonnent à la violence, on aura recours aux moyens de restriction, en n'oubliant jamais que les fous ne sont point des coupables à punir, mais bien de pauvres malades auxquels il faut porter des secours, et dont la position malheureuse réclame tous les égards dus au malheur et à la souffrance.»
Art. 46.
«De toutes les méthodes de restriction dont on se sert actuellement dans les hospices et les établissements des aliénés chez les nations les plus civilisées de l'Europe, il n'en sera adopté que trois: l'emprisonnement dans la chambre, la ligature dans un hamac et la camisole de force, convaincu qu'est le directeur de la maison des fous de Palerme, non-seulement de l'inefficacité, mais encore du danger réel des machines de rotation, des bains de surprise, des lits de force, moyens de répression plus cruels encore que l'emploi des chaînes aboli dans quelques établissements.»
Art. 48.
«Cependant, comme on est quelquefois avec les aliénés contraint d'employer la force, dans les cas extrêmes la force sera employée. Alors la répression se fera, non pas avec bruit et dureté, mais avec fermeté et humanité en même temps, et en faisant comprendre, autant que cela sera possible, aux malades la douleur que leurs gardiens éprouvent d'être contraints de se servir de pareils moyens envers eux.»
Art. 51.
«L'emploi de la camisole de force ne sera jamais ordonné que par le directeur; mais encore toutes les précautions seront prises au moment d'en faire usage, surtout lorsque l'application devra en être faite à une femme, à laquelle le serrement des courroies pourrait faire beaucoup de mal en comprimant les muscles de la poitrine.»
J'achevais la lecture delle Instruzioni (c'est le titre de ces règlements) lorsque le baron rentra accompagné de Lucca, parfaitement calmé par la musique qu'il venait de faire, et qui, ayant appris mon nom, voulait, en sa qualité de confrère en poésie, me faire ses compliments. Il connaissait de moi Antony et Charles VII, et me pria de lui mettre quelques vers sur son album. Je lui demandai la réciprocité, mais il réclama jusqu'au lendemain matin, voulant me faire ces vers tout exprès. Il était redevenu parfaitement calme, parlait avec douceur et gravité à la fois, et, sauf la conviction qu'il avait gardée d'être Dante, n'avait pour le moment aucune des manières d'un fou.
L'heure était venue de nous retirer; d'ailleurs, un des spectacles que je supporte le moins long-temps et avec le plus de peine, est celui de la folie. Le baron, qui avait affaire de notre côté, nous offrit de nous reconduire, nous acceptâmes.
En traversant la cour, je revis la jeune fille qui était venue se jeter dans les bras du baron; elle était agenouillée devant le bassin d'une fontaine, et elle s'y regardait comme dans un miroir, s'amusant à tremper dans l'eau les longues boucles de ses cheveux, dont elle appuyait ensuite l'extrémité mouillée sur son front brûlant
Je demandai au baron quel événement avait produit cette folie sombre et douloureuse, à laquelle lui-même ne voyait aucun espoir de guérison. Le baron me raconta ce qui suit:
—Costanza (on se rappelle que c'est le nom que le baron avait donné à la jeune folle) était la fille unique du dernier comte de la Bruca; elle habitait avec lui et sa mère, entre Syracuse et Catane, un de ces vieux châteaux d'architecture sarrasine, comme il en reste encore quelques-uns en Sicile. Mais, quelque isolé que fut le château, la beauté de Costanza ne s'en était pas moins répandue de Messine à Trappani; et plus d'une fois de jeunes seigneurs siciliens, sous le prétexte que la nuit les avait surpris dans leur voyage, vinrent demander au comte de la Bruca une hospitalité qu'il ne refusait jamais. C'était un moyen de voir Costanza. Ils la voyaient, et presque tous s'en allaient amoureux-fous d'elle.
Parmi ces visiteurs intéressés, passa un jour le chevalier Bruni. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, qui avait ses biens à Castrogiovanni, et qui passait pour un de ces hommes violents et passionnés qui ne reculent devant rien pour satisfaire un désir d'amour, ou pour accomplir un acte de vengeance.
Costanza ne le remarqua point plus qu'elle ne faisait des autres; et le chevalier Bruni passa une nuit et un jour au château de la Bruca, sans laisser après son départ le moindre souvenir dans le cœur ni dans l'esprit de la jeune fille.
Il faut tout dire aussi: ce cœur et cet esprit étaient occupés ailleurs. Le comte de Rizzari avait un château situé à quelques milles seulement de celui qu'habitait le comte de la Bruca. Une vieille amitié liait entre eux les deux voisins, et faisait qu'ils étaient presque toujours l'un chez l'autre. Le comte de Rizzari avait deux fils, et le plus jeune de ces deux fils, nommé Albano, aimait Costanza et était aimé d'elle.
Malheureusement, c'est une assez triste position sociale que celle d'un cadet sicilien. A l'aîné est destinée la charge de soutenir l'honneur du nom, et, par conséquent, à l'aîné revient toute la fortune. Cet amour de Costanza et d'Albano, loin de sourire aux deux pères, les effraya donc pour l'avenir. Ils pensèrent que, puisque Costanza aimait le frère cadet, elle pourrait aussi bien aimer le frère aîné; et le pauvre Albano, sous prétexte d'achever ses études, fut envoyé à Rome.
Albano partit d'autant plus désespéré que l'intention de son père était visible. On destinait le pauvre garçon à l'état ecclésiastique, et plus il descendait en lui-même, plus il acquérait la conviction qu'il n'avait pas la moindre vocation pour l'Église. Il n'en fallut pas moins obéir: en Sicile, pays en retard d'un siècle, la volonté paternelle est encore chose sainte. Les deux jeunes gens se jurèrent en pleurant de n'être jamais que l'un à l'autre; mais, tout en se faisant cette promesse, tous deux en connaissaient la valeur. Cette promesse ne les rassura donc que médiocrement sur l'avenir.
En effet, à peine Albano fut-il arrivé à Rome et installé dans son collège, que le comte de Bruca annonça à sa fille qu'il lui fallait renoncer à tout jamais à épouser Albano, destiné par sa famille à embrasser l'état ecclésiastique; mais qu'en échange, et par manière de compensation, elle pouvait se regarder d'avance comme l'épouse de don Ramiro, son frère aîné.
Don Ramiro était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, brave, élégant, adroit à tous les exercices du corps, et à qui eût rendu justice toute femme dont le cœur n'eût point été prévenu en faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie que dans sa sympathie. Costanza, à toutes ces brillantes qualités, préférait la timide mélancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son père du choix qu'il s'était donné la peine de faire pour elle, elle pleura si fort et si long-temps, que, par manière de transaction, il fut convenu qu'elle épouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrêta que ce mariage ne se ferait que dans un an.
Quelque temps après cette décision prise, le chevalier Bruni fit la demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et les plus positives; mais le comte de la Bruca lui répondit qu'il était à son grand regret obligé de refuser l'honneur de son alliance, attendu que sa fille était promise au fils aîné du comte Rizzari, et que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que Costanza eût atteint l'âge de dix-huit ans.
Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui connaissaient son caractère vindicatif et sombre, conseillèrent au comte de la Bruca de se défier de lui. Mais six mois s'écoulèrent sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il paraissait non-seulement tout consolé du refus qu'il avait essuyé, mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne maîtresse de don Ramiro, que celui-ci avait cessé de voir du moment où son mariage avec Costanza avait été décidé.
Cinq autres mois s'écoulèrent. Le terme demandé par Costanza elle-même approchait; on s'occupa des apprêts du mariage, et don Ramiro partit pour aller acheter à Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait offrir à sa fiancée.
Trois jours après, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait été attaqué par une bande de voleurs. Accompagné de deux domestiques dévoués, et plein de courage lui-même, don Ramiro avait voulu se défendre; mais après avoir tué deux bandits une balle qu'il avait reçue au milieu du front l'avait étendu roide mort Un de ses domestiques avait été blessé; le second, plus heureux, était parvenu à se dérober aux balles et à la poursuite des brigands, et c'était lui-même qui apportait cette nouvelle.
Les deux comtes montèrent eux-mêmes à cheval avec tous leurs campieri, et le lendemain à midi ils étaient à Mineo. Ce fut dans ce village que, prés du cadavre de son maître mort, ils trouvèrent le fidèle domestique blessé. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la route une heure après le combat, les y avaient ramenés tons deux.
Le comte Rizzari, à qui un seul espoir restait, celui de la vengeance, prit aussitôt près du blessé toutes les informations qui le pouvaient guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces informations étaient bien vagues. Les voleurs étaient au nombre de sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour plus grande sécurité sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le blessé pensait que celui-là était une femme. Quand le jeune comte eut été tué, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement, puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades de venir le joindre:—Est-ce bien lui? demanda-t-il.—Oui, répondit laconiquement celui auquel était adressée cette question. Puis tous deux se retirèrent à l'écart, causèrent un instant à voix basse, et sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sellés et tout bridés dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce dont ils s'acquittèrent religieusement.
Quant au blessé, il avait fait le mort; et comme, en sa qualité de domestique, on le supposait naturellement moins chargé d'argent que son maître, les bandits l'avaient visité à peine, satisfaits sans doute de ce qu'ils avaient trouvé sur le comte; puis, après cette courte visite, qui lui avait cependant coûté sa bourse et sa montre, ils étaient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs deux camarades tués.
Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes confièrent donc ce soin à la police de Syracuse et de Catane; il en résulta que les meurtriers restèrent inconnus et demeurèrent impunis: quant à don Ramiro, son cadavre fut ramené à Catane, où il reçut une sépulture digne de lui dans les caveaux de ses ancêtres.
Cet événement, si terrible qu'il fût pour les deux familles, avait cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais coté: grâce à la mort de don Ramiro, Albano devenait l'aîné de la famille; il ne pouvait donc plus être question pour lui' d'embrasser l'état ecclésiastique; c'était à lui maintenant à soutenir le nom et à perpétuer la race des Rizzari.
Il fut donc rappelé à Catane.
Nous ne scruterons pas le cœur des deux jeunes gens; le cœur le plus pur a son petit coin gangrené par lequel il tient aux misères humaines, et ce fut dans ce petit coin que Costanza et Albano sentirent en se revoyant remuer et revivre l'espoir d'être un jour l'un à l'autre.
En effet, rien ne s'opposait plus à leur union; aussi cette idée vint-elle aux pères comme elle était venue aux enfants: on fixa seulement les noces à la fin du grand deuil, c'est-à-dire à une année.
Vers ce même temps, le chevalier Bruni ayant appris que Costanza était, par la mort de don Ramiro, redevenue libre, renouvela sa demande; malheureusement comme la première fois il arrivait trop tard, d'autres arrangements étaient pris, à la grande satisfaction des deux amants, et le comte de Bruca répondit au chevalier Bruni que le fis cadet du comte Rizzari étant devenu son fils aîné, il lui succédait, non-seulement dans son titre et dans sa fortune, mais encore dans l'union projetée depuis long-temps entre les deux maisons.
Comme la première fois, le chevalier Bruni se retira sans dire une seule parole; si bien que ceux qui connaissaient son caractère ne pouvaient rien comprendre à cette modération.
Les jours et les mois s'écoulèrent bien différents pour les deux jeunes gens des jours et des mois de Tannée précédente: le terme fixé pour l'expiration du deuil était le 12 septembre: le 15 les jeunes gens devaient être unis.
Ce jour bienheureux, que dans leur impatience ils ne croyaient jamais atteindre, arriva enfin.
La cérémonie eut lieu au château de la Bruca. Toute la noblesse des environs était conviée à la fête; à onze heures du matin les jeunes gens furent unis à la chapelle. Costanza et Albano n'eussent point échangé leur sort contre l'empire du monde.
Après la messe, chacun se dispersa dans les vastes jardins du château jusqu'à ce que la cloche sonnât l'heure du dîner. Le repas fut homérique, quatre-vingts personnes étaient réunies à la même table.
Les portes de la salle à manger donnaient d'un côté sur le jardin splendidement illuminé, de l'autre dans un vaste salon où tout était préparé pour le bal; de l'autre côté du salon était la chambre nuptiale que devaient occuper les jeunes époux.
Le bal commença avec cette frénésie toute particulière aux Siciliens; chez eux tous les sentiments sont portés à l'excès: ce qui chez les autres peuples n'est qu'un plaisir est chez eux une passion, les deux nouveaux époux donnaient l'exemple, et chacun paraissait heureux de leur bonheur.
A minuit deux masques entrèrent vêtus de costumes de paysans siciliens et portant entre leurs bras un mannequin vêtu d'une longue robe noire et ayant la forme d'un homme. Ce mannequin était masqué comme eux et portait sur la poitrine le mot tristizia brodé en argent; dans ce doux patois sicilien, qui renchérit encore en velouté sur la langue italienne, ce mot veut dire tristesse.
Les deux masques entrèrent gravement, déposèrent le mannequin sur une ottomane, et se mirent à faire autour de lui des lamentations comme on a l'habitude d'en faire près des morts qu'on va ensevelir. Dès lors l'intention était frappante: après une année de douleur s'ouvrait pour les deux familles un avenir de joie, et les masques faisaient allusion à cette douleur passée et à cet avenir en portant la tristesse en terre. Quoique peut-être on eût pu choisir quelque allégorie de meilleur goût que celle-là, les nouveaux venus n'en furent pas moins gracieusement accueillis par le maître de la maison; et toutes danses cessant à l'instant même, on se réunit autour d'eux pour ne rien perdre du spectacle à la fois funèbre et comique dont ils étaient si inopinément venus réjouir la société.
Alors les masques, se voyant l'objet de l'attention générale, commencèrent une pantomime expressive, mêlée à la fois de plaintes et de danses. De temps en temps ils interrompaient leurs pas pour s'approcher du mannequin de la tristesse et pour essayer de le réveiller en le secouant; mais voyant que rien ne pouvait le tirer de sa léthargie, ils reprenaient leur danse, qui de moment en moment prenait un caractère plus sombre et plus funèbre. C'étaient des figures inconnues, des cadences lentes, des tournoiements prolongés, le tout exécuté sur un chant triste et monotone qui commença à faire passer dans le cœur des assistants une terreur secrète qui finit par se répandre dans toute la salle et devenir générale.
Dans un moment de silence, où le chant venait de cesser et où les assistants écoutaient encore, une corde de la harpe se brisa avec ce frémissement sec et clair qui va au cœur. La jeune mariée poussa un faible cri. On sait que cet accident est généralement regardé comme un présage de mort.
Alors, d'une voix presque générale, on cria aux deux danseurs d'ôter leurs masques.
Mais l'un des deux, levant le doigt comme pour imposer silence, répondit en son nom et en celui de son compagnon qu'ils ne voulaient se faire connaître qu'au jeune comte Albano. La demande était juste, car c'est une habitude en Sicile, lorsqu'on arrive masqué dans quelque bal ou dans quelque soirée, de ne se démasquer que pour le maître de la maison. Le jeune comte ouvrit donc la porte de la chambre voisine, pour faire comprendre aux *masqués que si l'on exigeait qu'ils lui livrassent leur secret, ce secret du moins serait connu de loi seul. Les deux danseurs prirent aussitôt leur mannequin, entrèrent en dansant dans la chambre; le comte Albano les y suivit, et la porte se referma derrière eux.
En ce moment, et comme si la présence seule des étrangers avait empêché la fête de continuer, l'orchestre donna le signal de la contredanse: les quadrilles se reformèrent, et le bal recommença.
Cependant près de vingt minutes se passèrent sans qu'on vit reparaître ni les masques ni le comte. La contredanse finit an milieu d'un malaise général, et comme si chacun eût senti qu'an malheur inconnu planait au-dessus la fête. Enfin, comme la mariée inquiète allait prier son père d'entrer dans la chambre, la porte se rouvrit et les deux masques reparurent.
Ils avaient changé de costume et avaient passé un habit noir à l'espagnole: sous ce vêtement plus dégagé que l'autre, on put remarquer, à la finesse de la taille de l'un d'eux, que ce devait être une femme. Ils avaient un crêpe au bras, un crêpe à leur toque, et portaient leur mannequin comme lorsqu'ils étaient entrés; seulement le drap rouge qui l'enveloppait montait plus haut et descendait plus bas que lors de leur première apparition.
Comme la première fois ils posèrent leur mannequin sur une ottomane et se mirent à recommencer leurs danses symboliques, seulement ces danses avaient un caractère plus funèbre encore qu'auparavant. Les deux danseurs s'agenouillaient, poussant de tristes lamentations, levant les bras au ciel, et exprimant par toutes les attitudes possibles la douleur qu'ils avaient commencé par parodier. Bientôt cette pantomime si singulièrement prolongée commença de préoccuper les assistants et surtout la mariée qui, inquiète de ne pas voir revenir son mari, se glissa dans la chambre voisine, où elle croyait le retrouver; mais à peine y était-elle entrée que l'on entendit un cri, et qu'elle reparut sur le seuil, pâle, tremblante et appelant Albano. Le comte de la Bruca accourut aussitôt vers elle pour lui demander la cause de sa terreur; mais, incapable de répondre à cette question, elle chancela, prononça quelques paroles inarticulées, montra la chambre et s'évanouit.
Cet accident attira l'attention de toute l'assemblée sur la jeune femme: chacun se pressa autour d'elle, les uns par curiosité, les autres par intérêt. Enfin elle reprit ses sens et, regardant autour d'elle, elle appela avec un cri de terreur profonde Albano, que personne n'avait revu.
Alors seulement on songea aux masques, et l'on se retourna du côté où on les avait laissés pour leur demander ce qu'ils avaient fait du jeune comte; mais les deux masques, profitant de la confusion générale, avaient disparu.
Le mannequin seul était resté sur l'ottomane, roide, immobile et recouvert de son linceul de pourpre.
Alors on s'approcha de lui, on souleva un pan du linceul, et l'on sentit une main d'homme, mais froide et crispée; en une seconde on déroula le drap qui l'enveloppait, et l'on vit que c'était un cadavre. On arracha le masque, et l'on reconnut le jeune comte Albano.
Il avait été étranglé dans la chambre voisine, si inopinément et si rapidement sans doute, qu'on n'avait pas entendu un seul cri; seulement les assassins, avec un sang-froid qui faisait honneur à leur impassibilité, avaient déposé une couronne de cyprès sur de lit nuptial.
C'était cette couronne plus encore que l'absence de son fiancé qui avait si fort épouvanté Costanza.
Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la salle, parents, amis, domestiques, se précipitèrent à la poursuite des assassins; mais toutes les recherches furent inutiles; le château de la Bruca était isolé, situé au pied des montagnes, et il n'avait pas fallu plus de deux minutes aux deux terribles masques pour gagner ces montagnes et s'y cacher à tous les yeux.
Costanza, à la vue du cadavre de son bien-aimé Albano, tomba dans d'affreuses convulsions qui durèrent toute la nuit. Le lendemain elle était folle.
Cette folie, d'abord ardente, avait pris peu à peu un caractère de mélancolie profonde; mais, comme je l'ai dit, le baron Pisani n'espérait pas que la guérison pût aller plus loin.
En 1840 je revis Lucca à Paris, il était parfaitement guéri et avait conservé un souvenir très-présent et très-distinct de la visite que je lui avais faite. Ma première question fut pour sa compagne, la pauvre Costanza; mais il secoua tristement la tête. La double prédiction du baron s'était vérifiée pour elle et pour lui. Lucca avait recouvré sa raison, mais Costanza était toujours folle.
CHAPITRE II
MŒURS ET ANECDOTES SICILIENNES.
Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres peuples, on ne peut plus désireux de la liberté; seulement, là comme partout ailleurs, il y a deux genres de liberté: la liberté de l'intelligence, la liberté de la matière. Les classes supérieures sont pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son épaule, et le paysan sicilien sera content: il veut être indépendant, ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre.
Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond à ce double désir.
Il y a à Palerme une grande place qu'on appelle la place du Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues étroites et sombres, et habité par une population particulière, à peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait les Conciapelle. De temps immémorial ils ne payaient aucune contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des Vêpres siciliennes, et qu'elle aura été accordée en récompense de la conduite que les Conciapelle avaient tenue dans cette grande circonstance. Au reste, toujours armés: l'enfant, presque au sortir du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer dans la tombe.
En 1821 les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé Ferdinand, sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir les Siciliens de ces nouvelles Vêpres. Les Conciapelle lui furent signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.
En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle, se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs fusils, le général Nunziante fit braquer des pièces de canon à l'entrée de chaque rue et cerner tout le pâté par un cordon de soldats: en se réveillant les pauvres diables se trouvèrent prisonniers.
Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre à discrétion. Le premier soin du général Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journée pour leurs affaires, mais avec défense d'y passer la nuit.
Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous prétexte d'arriéré de contributions, leurs maisons furent confisquées et mises à bas.
Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit, la place du Marché-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traversée, et presque toujours j'ai trouvé l'escalier qui conduit dans la Strada Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrés, restent des heures entières à regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide où étaient autrefois leurs maisons.
Les fêtes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile, où l'on n'est pas très-scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré en une véritable adoration: aussi leurs fêtes ressemblent-elles à une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus à ce patron sont quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime d'une erreur commise par lui à l'endroit d'un de ces bienheureux.
L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq ou six heures employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une rue, il voit venir à lui, avec de grands cris, une foule frénétique traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien. L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui, s'arrêta pour laisser passer le saint; mais, comme il était en uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse à la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme, malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer, hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui, et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint. Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter, croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de battre les saints dont ils sont mécontents. Ce souvenir est un trait de lumière pour lui: saint Sébastien aura commis quelque méfait dont on veut le punir; comme les démonstrations relatives à son fusil continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence il ajuste le colasse et lui fait sauter la tête.
La tête du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà reçu vingt-cinq coups de couteau.
Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation.
Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons de route, Français comme lui et aventureux comme lui. Arrivés à Catane à la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 février, il y aura foire brillante et procession solennelle, à propos de la fête de sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le triumvirat s'assemble et décide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que l'on restera.
La semaine qui séparait le jour de la détermination prise du jour de la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à cette époque, et à visiter les curiosités de Catane, qu'on visite en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la ville les connaissait.
La fête arriva. J'ai déjà fait assister mes lecteurs à trop de processions pour que je leur décrive celle-ci : cris, guirlandes, feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y manquait.
Après la procession commença la foire. Cette foire, à laquelle assiste non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population des villages environnants, est le prétexte d'une singulière coutume.
Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la tête; et alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces tuppanelles, c'est le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêtant pour les pauvres; cette quête s'appelle l'aumône de la foire. Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.
La procession était donc finie et la foire commencée, lorsque mon ami, que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable, attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je, qui, dans son ignorance de cette coutume, était sorti avec quelques piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux tuppanelles, qu'à leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes. Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible à cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile; Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le moment un seul bajoco.
Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut; mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde. Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à tontes les excuses:—Pas de répit—pas de pitié—de l'aident à l'instant même, ou bien prisonnier.
L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux jolies femmes, n'était pas une perspective si effrayante, qu'Horace repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles, comme moyen d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule, traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il était impossible de reconnaître dans l'obscurité, en face d'une voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute de déranger son bandeau, et la voiture partit.
Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouter le captif. Enfin la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant:—Pas encore!—Horace obéit.
Alors on l'aida à descendre; on lui fit monter trois marches, puis il entra, et une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas à peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrés; au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas; et ayant franchi une troisième porte, il se trouva les pieds sur un tapis. Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitté, s'arrêtèrent.
—Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous n'ôterez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront à la pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas long-temps à attendre.
Horace donna sa parole d'honneur; aussitôt ses deux conductrices le lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre, Horace arracha son bandeau.
Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens. Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec des branches courantes, d'où pendaient des fleurs et des fruits de couleur naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de romans français et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire.
Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il passait se levait extérieurement.
Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une lettre à la main: ce domestique était masqué.
Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit:
«Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et humaines, et surtout selon la loi du plus fort.
»Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable, nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le boudoir où vous êtes.
»Choisissez.»
—Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je les prie de me faire connaître cette condition.
Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant après, rentra, une seconde lettre à la main: Horace la prit non moins avidement que la première et lut ce qui suit.
«Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable:
»Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune tentative d'évasion;
»Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;
»Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes les bougies et ne garderez aucune lumière cachée;
»Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans rançon.
»Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous:
«Acceptées sur parole d'honneur.» Et comme on sait que vous êtes
Français, on se fiera à cette parole.»
Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à sa captivité, Horace prit la plume et écrivit:
«J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant à la générosité de mes belles geôlières.
»HORACE.»
Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussitôt.
Un instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut gré a ses hôtesses d'y avoir songé pour lui.
D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si à lui, habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une main, un coin d'épaule, un bout de menton, à l'aide desquels il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne. Malheureusement cette première espérance fut déçue: lorsque le domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la quantité de plats, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y avait qu'un seul couvert.
Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas. Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très-bien et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se trouver un prisonnier.
Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en était ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre à coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre communiquait elle-même avec un cabinet de toilette. Là finissait l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible. Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces: le cabinet susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon.
La pendule sonna minuit: c'était l'heure de se coucher. Aussi, après avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'être assuré que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et, selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement ses deux bougies.
Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis qu'il était en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé, soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent crier le parquet et s'approchèrent de son lit; mais à quelque distance les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence.
Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En conséquence il étendit le bras vers l'endroit où il avait entendu du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde était déçue. Cette main petite, effilée et tremblante appartenait à un corps, et non à une ombre.
Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère heureux, qui ne demandent jamais à la Providence plus qu'elle n'est en disposition de leur accorder. Il en résulta que le visiteur nocturne, quel qu'il fût, n'eut pas lieu de se plaindre de La réception qui lui fut faite.
—En se réveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve:—A demain.
Horace sauta en bas de son lit et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit; elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles par-dessus lesquelles il était impossible de voir: le prisonnier resta donc dans le doute s'il était à la ville ou à la campagne.
A onze heures la salle à manger s'ouvrit, et Horace retrouva son domestique masqué et son déjeuner tout servi. Tout en déjeunant, il voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les questions fussent faites, anglais, français ou italien, le fidèle serviteur répondit son éternel Non capisco.
Les fenêtres de la salle à manger donnaient sur la même cour que celles de la chambre à coucher. Les murailles étaient partout de la même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce côté-là.
Pendant le déjeuner la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme par une fée.
La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner fût servi.
Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un dîner un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.
Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle il comptait pour se dédommager de sa solitude de la journée. Comme la veille les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le parquet; comme la veille il étendit le bras, et rencontra une main: seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille; l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et grasse. Horace était homme à apprécier cette attention de ses hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se ressemblassent point.
Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze nuits.
La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les trois heures du matin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague à un doigt; puis, après lui avoir fait donner de nouveau sa parole d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se préparer au départ.
Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux bandés; un quart d'heure après, il était en voiture entre ses deux geôlières; une heure après, la voiture s'arrêtait, et un double serrement de main lui adressait un dernier adieu.
La portière s'ouvrit. A peine à terre, Horace arracha le bandeau qui lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le même cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peine eut-il le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la voiture repartait au galop. Il était déposé, au reste, au même endroit où il avait été pris.
Horace profita des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire et reconnut la rue qui conduisait à son hôtel: en l'apercevant le garçon fit un grand cri de joie.
On l'avait cru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient fait leur déclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade sous la garde du maître de l'hôtel et avaient, pour le cas peu probable où Horace reparaîtrait, laissé une lettre dans laquelle ils lui indiquaient l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir.
Horace se mit à leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples.
Comme il en avait donné sa parole, il ne fit aucune recherche pour savoir à qui appartenaient la main effilée et la main grasse.
Quant aux deux bagues, elles étaient si exactement pareilles qu'on ne pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre.
Quelques années avant notre voyage, un événement était arrivé qui avait amené un grand scandale: cet événement n'était rien moins qu'une guerre entre doux couvents du même ordre. Cependant l'un était un couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scène s'était passée à Saint-Philippe d'Argiro.
Les deux bâtiments se touchaient: le mur des deux jardins était mitoyen et, sans doute à cause de cette proximité, les voisins s'exécraient.
Les capucins avaient un très-beau chien de garde, nommé Dragon, qu'ils lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur le pauvre Dragon; lequel fut assommé à coups de bâton et rejeté par-dessus la muraille.
A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de se venger le soir même.
En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du tiers-ordre.
De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent sur la défensive.
A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci les attendaient avec leur gardien à leur tête.
Le combat commença et dura plus de deux heures; enfin le couvent du tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, et les moines vaincus se dispersèrent dans la campagne.
Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.
Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les tribunaux, elle eût été trop scandaleuse.
Remontons un peu plus haut:
Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied de la lettre.
Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit, laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin, embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans une rue transversale, il disparut.
Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.
Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.
A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude: il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la dénégation la plus absolue.
Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la demande le mot accordé.
Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.
Le condamné se pourvoit en grâce: le pourvoi est rejeté.
Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu!
Six mois s'écoulent: le véritable assassin est arrêté au moment où il commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le premier assassinat pour lequel a été pendu le malheureux boulanger.
—Seulement, ce qui l'étonné, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait été prononcée par le juge Cambo, qui a dû tout voir, attendu qu'il l'a parfaitement distingué à travers sa jalousie.
On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer à la justice; Cambon répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité, et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre.
Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à
Palerme. Il fait venir Cambo devant lui.
—Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'étais des moindres circonstances de l'assassinat, as-tu laissé condamner un innocent, et n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable?
—Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle dit que le juge ne peut être ni témoin ni accusateur; j'aurais donc été contre la loi si j'avais accusé le coupable ou témoigné en faveur de l'innocent.
—Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le condamner.
—Impossible de faire autrement, sire: les preuves étaient suffisantes pour qu'on lui donnât la torture, et pendant la torture il a avoué qu'il était coupable.
—C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la torture.
La torture fut abolie et le juge maintenu.
C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons à
Naples, et nous en causerons.
Une des choses qui m'étonnèrent le plus en arrivant en Sicile c'est la différence du caractère napolitain et du caractère sicilien: une traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre milles sépare les deux royaumes, et on les croirait à mille lieues l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation, le bruit éternel et sans cause; à Messine ou à Palerme vous retrouvez le silence, la sobriété de gestes, et presque de la taciturnité. Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une phrase vous répond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui qui vous interrogera à son tour, et vous ne pourrez plus vous en débarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans un moment de colère et de passion; le Napolitain, c'est toujours. L'état normal de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est le silence.
Les deux caractères distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le désintéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus dans la même journée.
Il y avait émeute à Palerme: cette émeute était amenée par une crise d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; or il s'était fait ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet de canon, l'agonie, de cette façon, étant moins longue et moins douloureuse.
De leur coté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les impôts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et s'apprêtaient à répondre au peuple avec cette ultima ratio regum.
Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à l'endroit où elle débouche sur la place du Palais-Royal: le peuple marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon; l'artilleur, la mèche allumée, se tenait prêt, le peuple avançait toujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.
Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le reconnaît et pousse des cris de joie.
Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupéfait, après avoir approché trois fois la mèche de la lumière, sans que le prince ait même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se tait comme par enchantement; il écoute.
Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple comment la cour, chassée de Naples, rongée par les Anglais et réduite à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le roi Ferdinand va à la chasse pour manger, et qu'il a assisté quelques jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel dîner n'était composé que du gibier qu'il avait tué.
Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnements du prince de
Butera, désarme ses fusils, les jette sur son épaule et se disperse.
Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fenêtres; ils font venir le prince de Butera, lequel, à son tour, leur fait un discours très-sensé sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances.
—Sire, répondit le prince de Butera, je n'ai jamais administré que ma fortune, et je l'ai mangée.
A ces mots, il tire sa révérence aux deux souverains qu'il vient de sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que le roi Ferdinand.
Ce fut en 1818, trois ans après la Restauration de Naples, que l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en Sicile; cette introduction ruina à l'instant même tous les grands seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y trouvèrent leur compte.
Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs et des usuriers prêtant à cent et à cent cinquante pour cent à des hommes qui se seraient regardés, comme déshonorés de se mêler de leurs affaires; quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et demeuraient sans cesse à Naples ou à Palerme. On demandait au prince de P—— où était située la terre dont il portait le nom.—Mais je ne sais pas trop, répondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et Syracuse.—C'était entre Messine et Catane.
Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien mourait, son successeur, qui; n'était point forcé d'accepter l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commençait par s'emparer de tout; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers proposaient alors de se contenter des intérêts; la demande paraissait raisonnable, et on y accédait; souvent, lorsque cette proposition était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent avait été prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital; tout ce qu'ils touchaient était donc un bénéfice clair et net, dont ils se contentaient comme d'un excellent pis-aller.
Mais du moment où l'abolition des majorats et des substitutions eut introduite, les choses changèrent: les créanciers mirent la main sur les terres; les frères cadets, a leur tour, devinrent créanciers de leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès, cessèrent d'être cultivées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne récolta plus même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfants qui lui restent.
Il va sans dire que les impôts restèrent les mêmes.
Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi malheureux que la Sicile.
De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par conséquent de civilisation.
J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce n'étaient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant l'exacte vérité; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les aubergistes se nourrissent des restes.
Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels, sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus appétissante, quoique son odeur ne correspondit nullement à celle à laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en prit: si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru empoisonné. J'appelai le maître de l'hôtel.
—Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet qui venait de me causer une si profonde déception.
—Du boudin, me répondit-il.
—Vous en êtes sûr?
—Parfaitement sûr.
—Mais avec quoi fait-on le boudin à Palerme?
—Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des concombres.
Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en demander davantage.
Je présume que les Palermitains auront entendu parler un jour par quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin, et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une combinaison si compliquée, ils en auront fait venir un dessin de Paris.
C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange aujourd'hui à Palerme.
Une des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades; les autres ne sont point même mangeables. Malheureusement les Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peut plus plausible aux plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de leur histoire où il est raconté que Narsès a attiré les Lombards en Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprimé dans un livre, on n'a rien à dire, sinon que les fruits siciliens étaient plus beaux à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les Lombards n'avaient jamais mangé que des pommes à cidre.
CHAPITRE III.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.
LIPARI.
Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balançait vif, gracieux et fin au milieu des gros bâtiments, comme un alcyon au milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au quai: nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord.
Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien lavé de notre speronare. Je passai ma tête dans la cabine; nos deux lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps éblouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour en sentir la fraîche impression.
Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra facilement.
A peine fûmes-nous à bord que notre speronare se mit en mouvement, glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis s'élargissant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers. Bientôt toute cette splendide vallée, que les anciens appelaient la conque d'or, s'ouvrit depuis Montreal jusqu'à la mer, depuis la montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour ne jamais la revoir.
Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous hissâmes notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut à nos matelots de reprendre la rame. La journée était magnifique; le ciel et le flot semblaient d'un même azur; l'ardeur du soleil était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous fîmes étendre un tapis sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique horizon; nous fîmes allumer nos chibouques et nous nous couchâmes.
C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans penser, celles où le souvenir du pays éloigné et des amis absents nous revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures glissaient alors sans qu'on sentît ni le toucher ni le bruit de leurs ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident, éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert clair; alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent; le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'Ave Maria commençait à l'instant même où s'éteignait le dernier rayon du jour.
Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: à sa chaude moiteur nous reconnûmes le scirocco; le capitaine fut le premier à nous inviter à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son avis, à la condition que l'équipage chanterait en chœur sa chanson habituelle.
Rien n'était ravissant comme cet air chanté la nuit et accompagnant de sa mesure la douce ondulation du bâtiment. Je me rappelle que souvent, au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions entendu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit, mais au milieu de la mer, mais s'élevant de notre petite barque si frêle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprégnait d'un parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies de l'auteur de Norma et des Puritains.
Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le scirocco et le greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre. Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'île, et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni porte ni anse, ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais, seulement avec la petite chaloupe; encore la chose était-elle assez difficile, à cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace, n'offraient aucune sécurité au pied qui se hasardait à sauter dessus.
Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pietro et de Giovanni: il est vrai que Pietro tomba à la mer; mais, comme nos hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus même attention à ces sortes d'accidents.
Alicudi est l'ancienne Éricodes de Strabon, qui, au reste, comme les anciens, ne connaissait que sept îles éoliennes: Strongyle, Lipara, Vulcania, Didyme, Phœnicodes, Éricodes et Evonimos. Cette dernière, qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères affaissés ont ouvert différents passages à la mer, et que ses différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers épars, faisant sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs et nus à la surface de la mer, sous le nom de Formicali.
Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle occidental de l'archipel Éolien. C'est un coin de la terre oublié lors de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun chemin ne conduit à son sommet ou ne longe son rivage; quelques sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerçures des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges de ces bruyères, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa. C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.
Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à utiliser les rares parcelles de terre échappées à la destruction générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui achetâmes pour 3 carlins (28 sous à peu près) tout le poisson qu'il avait pris.