ŒUVRES COMPLÈTES
D’ALEXANDRE DUMAS
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ŒUVRES COMPLÈTES D’ALEXANDRE DUMAS
Format in-18 anglais, à 2 francs le volume.
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| Le Comte de Monte-Cristo. | 6 vol. |
| Le Capitaine Paul. | 1 — |
| Le Chevalier d’Harmental. | 2 — |
| Les Trois Mousquetaires. | 2 — |
| Vingt Ans après. | 3 — |
| La Reine Margot. | 2 — |
| La Dame de Monsoreau. | 3 — |
| Quinze jours au Sinaï. | 1 — |
| Jacques Ortis. | 1 — |
| Le Chevalier de Maison-Rouge. | 1 — |
| Souvenirs d’Antony. | 1 — |
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| Une fille du Régent. | 1 — |
| Ascanio. | 2 — |
| Sylvandire. | 1 — |
| Georges. | 1 — |
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| Fernande. | 1 — |
| Amaury. | 1 — |
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| Le Maître d’Armes. | 1 vol. |
Paris.—Imp. Lacrampe fils et Comp., rue Damiette, 2.
PAULINE
MURAT
et
PASCAL BRUNO
PAR
ALEXANDRE DUMAS
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
des Œuvres complètes d’Alexandre Dumas,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DRAMATIQUE ET DU THÉATRE DE VICTOR HUGO,
Rue Vivienne, 1.
1848
PAULINE.
I.
Vers la fin de l’année 1834, nous étions réunis un samedi soir dans un petit salon attenant à la salle d’armes de Grisier, écoutant, le fleuret à la main et le cigare à la bouche, les savantes théories de notre professeur, interrompues de temps en temps par des anecdotes à l’appui, lorsque la porte s’ouvrit, et que Alfred de Nerval entra.
Ceux qui ont lu mon Voyage en Suisse se rappelleront peut-être ce jeune homme qui servait de cavalier à une femme mystérieuse et voilée qui m’était apparue pour la première fois à Fluélen, lorsque je courais avec Francesco pour rejoindre la barque qui devait nous conduire à la pierre de Guillaume Tell: ils n’auront point oublié alors que, loin de m’attendre, Alfred de Nerval, que j’espérais avoir pour compagnon de voyage, avait hâté le départ des bateliers, et, quittant la rive au moment où j’en étais encore éloigné de trois cents pas, m’avait fait de la main un signe, à la fois d’adieu et d’amitié, que je traduisis par ces mots: «Pardon, cher ami, j’aurais grand plaisir à te voir, mais je ne suis pas seul, et...» A ceci j’avais répondu par un autre signe qui voulait dire: «Je comprends parfaitement.» Et je m’étais arrêté et incliné en marque d’obéissance à cette décision, si sévère qu’elle me parût; de sorte que, faute de barque et de bateliers, ce ne fut que le lendemain que je pus partir; de retour à l’hôtel, j’avais alors demandé si l’on connaissait cette femme, et l’on m’avait répondu que tout ce qu’on savait d’elle, c’est qu’elle paraissait fort souffrante, et qu’elle s’appelait Pauline.
J’avais oublié complétement cette rencontre, lorsqu’en allant visiter la source d’eau chaude qui alimente les bains de Pfeffers, je vis venir, peut-être se le rappellera-t-on encore, sous la longue galerie souterraine, Alfred de Nerval, donnant le bras à cette même femme que j’avais déjà entrevue à Fluélen, et qui, là, m’avait manifesté son désir de rester inconnue de la manière que j’ai racontée. Cette fois encore elle me parut désirer garder le même incognito, car son premier mouvement fut de retourner en arrière. Malheureusement le chemin sur lequel nous marchions ne permettait de s’écarter ni à droite ni à gauche: c’était une espèce de pont composé de deux planches humides et glissantes, qui, au lieu d’être jetées en travers d’un précipice, au fond duquel grondait la Tamina sur un lit de marbre noir, longeaient une des parois du souterrain, à quarante pieds à peu près au-dessus du torrent, soutenues par des poutres enfoncées dans le rocher. La mystérieuse compagne de mon ami pensa donc que toute fuite était impossible; alors, prenant son parti, elle baissa son voile, et continua de s’avancer vers moi. Je racontai alors la singulière impression que me fit cette femme blanche et légère comme une ombre, marchant au bord de l’abîme sans plus paraître s’en inquiéter que si elle appartenait déjà à un autre monde. En la voyant s’approcher, je me rangeai contre la muraille, afin d’occuper le moins de place possible. Alfred voulut la faire passer seule; mais elle refusa de quitter son bras, de sorte que nous nous trouvâmes un instant à trois sur une largeur de deux pieds tout au plus; mais cet instant fut prompt comme un éclair: cette femme étrange, pareille à une de ces fées qui se penchent au bord des torrens et font flotter leur écharpe dans l’écume des cascades, s’inclina sur le précipice, et passa comme par miracle, mais pas si rapidement encore que je ne pusse entrevoir son visage calme et doux, quoique pâle et amaigri par la souffrance. Alors il me sembla que ce n’était point la première fois que je voyais cette figure; il s’éveilla dans mon esprit un souvenir vague d’une autre époque, une réminiscence de salons, de bals, de fêtes; il me semblait que j’avais connu cette femme, au visage si défait et si triste aujourd’hui, joyeuse, rougissante et couronnée de fleurs, emportée au milieu des parfums et de la musique dans quelque valse langoureuse ou quelque galop bondissant: où cela? je n’en savais plus rien; à quelle époque? il m’était impossible de le dire; c’était une vision, un rêve, un écho de ma mémoire, qui n’avait rien de précis et de réel, et qui m’échappait comme si j’eusse voulu saisir une vapeur. Je revins en me promettant de la revoir, dussé-je être indiscret pour parvenir à ce but; mais, à mon retour, quoique je n’eusse été absent qu’une demi-heure, ni Alfred ni elle n’étaient déjà plus aux bains de Pfeffers.
Deux mois s’étaient écoulés depuis cette seconde rencontre; je me trouvais à Baveno, près du lac Majeur: c’était par une belle soirée d’automne; le soleil venait de disparaître derrière la chaîne des Alpes, et l’ombre montait à l’orient, qui commençait à se parsemer d’étoiles. La fenêtre de ma chambre donnait de plain-pied sur une terrasse toute couverte de fleurs; j’y descendis, et je me trouvai au milieu d’une forêt de lauriers-roses, de myrtes et d’orangers. C’est une si douce chose que les fleurs, que ce n’est point encore assez d’en être entouré, on veut en jouir de plus près, et, quelque part qu’on en trouve, fleurs des champs, fleurs des jardins, l’instinct de l’enfant, de la femme et de l’homme, est de les arracher à leur tige, et d’en faire un bouquet dont le parfum les suive, et dont l’éclat soit à eux. Aussi ne résistai-je pas à la tentation; je brisai quelques branches embaumées, et j’allai m’appuyer sur la balustrade de granit rose qui domine le lac, dont elle n’est séparée que par la grande route qui va de Genève à Milan. J’y fus à peine, que la lune se leva du côté de Sesto, et que ses rayons commencèrent à glisser aux flancs des montagnes qui bornaient l’horizon et sur l’eau qui dormait à mes pieds, resplendissante et tranquille comme un immense miroir: tout était calme; aucun bruit ne venait de la terre, du lac, ni du ciel, et la nuit commençait sa course dans une majestueuse et mélancolique sérénité. Bientôt, d’un massif d’arbres qui s’élevait à ma gauche, et dont les racines baignaient dans l’eau, le chant d’un rossignol s’élança harmonieux et tendre; c’était le seul son qui veillât; il se soutint un instant, brillant et cadencé, puis tout-à-coup il s’arrêta à la fin d’une roulade. Alors, comme si ce bruit en eût éveillé un autre d’une nature bien différente, le roulement lointain d’une voiture se fit entendre venant de Doma d’Ossola, puis le chant du rossignol reprit, et je n’écoutai plus que l’oiseau de Juliette. Lorsqu’il cessa, j’entendis de nouveau la voiture plus rapprochée; elle venait rapidement; cependant, si rapide que fût sa course, mon mélodieux voisin eut encore le temps de reprendre sa nocturne prière. Mais cette fois, à peine eut-il lancé sa dernière note, qu’au tournant de la route j’aperçus une chaise de poste qui roulait, emportée par le galop de deux chevaux, sur le chemin qui passait devant l’auberge. A deux cents pas de nous, le postillon fit claquer bruyamment son fouet, afin d’avertir son confrère de son arrivée. En effet, presque aussitôt la grosse porte de l’auberge grinça sur ses gonds, et un nouvel attelage en sortit; au même instant, la voiture s’arrêta au-dessous de la terrasse à la balustrade de laquelle j’étais accoudé.
La nuit, comme je l’ai dit, était si pure, si transparente et si parfumée, que les voyageurs, pour jouir des douces émanations de l’air, avaient abaissé la capote de la calèche. Ils étaient deux, un jeune homme et une jeune femme: la jeune femme enveloppée dans un grand châle ou dans un manteau, et la tête renversée en arrière sur le bras du jeune homme qui la soutenait. En ce moment le postillon sortit avec une lumière pour allumer les lanternes de la voiture, un rayon de clarté passa sur la figure des voyageurs, et je reconnus Alfred de Nerval et Pauline.
Toujours lui et toujours elle! il semblait qu’une puissance plus intelligente que le hasard nous poussait à la rencontre les uns des autres. Toujours elle, mais si changée encore depuis Pfeffers, si pâle, si mourante, que ce n’était plus qu’une ombre; et cependant ces traits flétris rappelèrent encore à mon esprit cette vague image de femme qui dormait au fond de ma mémoire, et qui, à chacune de ces apparitions, montait à sa surface et glissait sur ma pensée comme sur le brouillard une rêverie d’Ossian. J’étais tout près d’appeler Alfred, mais je me rappelai combien sa compagne désirait ne pas être vue. Et pourtant un sentiment de si mélancolique pitié m’entraînait vers elle, que je voulus qu’elle sût du moins que quelqu’un priait pour que son âme tremblante et prête à s’envoler n’abandonnât pas sitôt avant l’heure le corps gracieux qu’elle animait. Je pris une carte de visite dans ma poche; j’écrivis au dos avec mon crayon: «Dieu garde les voyageurs, console les affligés et guérisse les souffrans.» Je mis la carte au milieu des branches d’orangers, de myrtes et de roses que j’avais cueillies, et je laissai tomber le bouquet dans la voiture. Au même instant le postillon repartit, mais pas si rapidement que je n’aie eu le temps de voir Alfred se pencher en dehors de la voiture afin d’approcher ma carte de la lumière. Alors il se retourna de mon côté, me fit un signe de la main, et la calèche disparut à l’angle de la route.
Le bruit de la voiture s’éloigna, mais sans être interrompu cette fois par le chant du rossignol. J’eus beau me tourner du côté du buisson et rester une heure encore sur la terrasse, j’attendis vainement. Alors une pensée profondément triste me prit: je me figurai que cet oiseau qui avait chanté, c’était l’âme de la jeune fille qui dit son cantique d’adieu à la terre, et que, puisqu’il ne chantait plus, c’est qu’elle était déjà remontée au ciel.
La situation ravissante de l’auberge, placée entre les Alpes qui finissent et l’Italie qui commence, ce spectacle calme et en même temps animé du lac Majeur, avec ses trois îles, dont l’une est un jardin, l’autre un village et la troisième un palais; ces premières neiges de l’hiver qui couvraient les montagnes, et ces dernières chaleurs de l’automne qui venaient de la Méditerranée, tout cela me retint huit jours à Baveno; puis je partis pour Arona, et d’Arona pour Sesto Calende.
Là m’attendait un dernier souvenir de Pauline; là, l’étoile que j’avais vue filer à travers le ciel s’était éteinte; là, ce pied si léger au bord du précipice avait heurté la tombe; et jeunesse usée, beauté flétrie, cœur brisé, tout s’était englouti sous une pierre, voile du sépulcre, qui, fermé aussi mystérieusement sur ce cadavre que le voile de la vie avait été tiré sur le visage, n’avait laissé pour tout renseignement à la curiosité du monde que le prénom de Pauline.
J’allai voir cette tombe: au contraire des tombes italiennes, qui sont dans les églises, celle-ci s’élevait dans un charmant jardin, au haut d’une colline boisée, sur le versant qui regardait et dominait le lac. C’était le soir; la pierre commençait à blanchir aux rayons de la lune; je m’assis près d’elle, forçant ma pensée à ressaisir tout ce qu’elle avait de souvenirs épars et flottans de cette jeune femme; mais cette fois encore ma mémoire fut rebelle; je ne pus réunir que des vapeurs sans forme, et non une statue aux contours arrêtés, et je renonçai à pénétrer ce mystère jusqu’au jour où je retrouverais Alfred de Nerval.
On comprendra facilement maintenant combien son apparition inattendue, au moment où je songeais le moins à lui, vint frapper tout à la fois mon esprit, mon cœur et mon imagination d’idées nouvelles; en un instant je revis tout: cette barque qui m’échappait sur le lac; ce pont souterrain, pareil à un vestibule de l’enfer, où les voyageurs semblent des ombres; cette petite auberge de Baveno, au pied de laquelle était passée la voiture mortuaire; puis enfin cette pierre blanchissante, où, aux rayons de la lune glissant entre les branches des orangers et des lauriers-roses, on peut lire, pour toute épitaphe, le prénom de cette femme morte si jeune et probablement si malheureuse.
Aussi m’élançai-je vers Alfred comme un homme enfermé depuis longtemps dans un souterrain s’élance à la lumière qui entre par une porte que l’on ouvre; il sourit tristement en me tendant la main, comme pour me dire qu’il me comprenait; et ce fut alors moi qui fis un mouvement en arrière et qui me repliai en quelque sorte sur moi-même, afin que Alfred, vieil ami de quinze ans, ne prît pas pour un simple mouvement de curiosité le sentiment qui m’avait poussé au-devant de lui.
Il entra. C’était un des bons élèves de Grisier, et cependant depuis près de trois ans il n’avait point paru à la salle d’armes. La dernière fois qu’il y était venu, il avait un duel pour le lendemain, et, ne sachant encore à quelle arme il se battrait, il venait, à tout hasard, se refaire la main avec le maître. Depuis ce temps, Grisier ne l’avait pas revu; il avait entendu dire seulement qu’il avait quitté la France et habitait Londres.
Grisier, qui tient à la réputation de ses élèves autant qu’à la sienne, n’eut pas plutôt échangé avec lui les complimens d’usage, qu’il lui mit un fleuret dans la main, lui choisit parmi nous un adversaire de sa force; c’était, je m’en souviens, ce pauvre Labattut, qui partait pour l’Italie, et qui, lui aussi, allait trouver à Pise une tombe ignorée et solitaire.
A la troisième passe, le fleuret de Labattut rencontra la poignée de l’arme de son adversaire, et, se brisant à deux pouces au-dessous du bouton, alla en passant à travers la garde, déchirer la manche de sa chemise, qui se teignit de sang. Labattut jeta aussitôt son fleuret; il croyait, comme nous, Alfred sérieusement blessé.
Heureusement ce n’était qu’une égratignure; mais, en relevant la manche de sa chemise, Alfred nous découvrit une autre cicatrice qui avait dû être plus sérieuse; une balle de pistolet lui avait traversé les chairs de l’épaule.
—Tiens! lui dit Grisier avec étonnement, je ne vous savais pas cette blessure?
C’est que Grisier nous connaissait tous, comme une nourrice son enfant; pas un de ses élèves n’avait une piqûre sur le corps dont il ne sût la date et la cause. Il écrirait une histoire amoureuse bien amusante et bien scandaleuse, j’en suis sûr, s’il voulait raconter celle des coups d’épée dont il sait les antécédens; mais cela ferait trop de bruit dans les alcôves, et, par contre-coup, trop de tort à son établissement; il en fera des mémoires posthumes.
—C’est, lui répondit Alfred, que je l’ai reçue le lendemain du jour où je suis venu faire assaut avec vous, et que, le jour où je l’ai reçue, je suis parti pour l’Angleterre.
—Je vous avais bien dit de ne pas vous battre au pistolet. Thèse générale: l’épée est l’arme du brave et du gentilhomme, l’épée est la relique la plus précieuse que l’histoire conserve des grands hommes qui ont illustré la patrie: on dit l’épée de Charlemagne, l’épée de Bayard, l’épée de Napoléon, qui est-ce qui a jamais parlé de leur pistolet? Le pistolet est l’arme du brigand; c’est le pistolet sous la gorge qu’on fait signer de fausses lettres de change; c’est le pistolet à la main qu’on arrête une diligence au coin d’un bois; c’est avec un pistolet que le banqueroutier se brûle la cervelle... Le pistolet!... fi donc!... L’épée, à la bonne heure! c’est la compagne, c’est la confidente, c’est l’amie de l’homme; elle garde son honneur ou elle le venge.
—Eh bien! mais, avec cette conviction, répondit en souriant Alfred, comment vous êtes-vous battu il y a deux ans au pistolet?
—Moi, c’est autre chose: je dois me battre à tout ce qu’on veut; je suis maître d’armes; et puis il y a des circonstances où l’on ne peut pas refuser les conditions qu’on vous impose...
—Eh bien! je me suis trouvé dans une de ces circonstances, mon cher Grisier, et vous voyez que je ne m’en suis pas mal tiré...
—Oui, avec une balle dans l’épaule.
—Cela valait toujours mieux qu’une balle dans le cœur.
—Et peut-on savoir la cause de ce duel?
—Pardonnez-moi, mon cher Grisier, mais toute cette histoire est encore un secret; plus tard, vous la connaîtrez.
—Pauline?... lui dis-je tout bas.
—Oui, me répondit-il.
—Nous la connaîtrons, bien sûr?... dit Grisier.
—Bien sûr, reprit Alfred; et la preuve, c’est que j’emmène souper Alexandre, et que je la lui raconterai ce soir; de sorte qu’un beau jour, lorsqu’il n’y aura plus d’inconvénient à ce qu’elle paraisse, vous la trouverez dans quelque volume intitulé: Contes bruns ou Contes bleus. Prenez donc patience jusque-là.
Force fut donc à Grisier de se résigner. Alfred m’emmena souper comme il me l’avait offert, et me raconta l’histoire de Pauline.
Aujourd’hui le seul inconvénient qui existât à sa publication a disparu. La mère de Pauline est morte, et avec elle s’est éteinte la famille et le nom de cette malheureuse enfant, dont les aventures semblent empruntées à une époque ou à une localité bien étrangères à celles où nous vivons.
II.
—Tu sais, me dit Alfred, que j’étudiais la peinture lorsque mon brave homme d’oncle mourut et nous laissa, à ma sœur et à moi, chacun trente mille livres de rente.
Je m’inclinai en signe d’adhésion à ce que me disait Alfred, et de respect pour l’ombre de celui qui avait fait une si belle action en prenant congé de ce monde.
—Dès lors, continua le narrateur, je ne me livrai plus à la peinture que comme à un délassement: je résolus de voyager, de voir l’Ecosse, les Alpes, l’Italie; je pris avec mon notaire des arrangemens d’argent, et je partis pour Le Havre, désirant commencer mes courses par l’Angleterre.
Au Havre, j’appris que Dauzats et Jadin étaient de l’autre côté de la Seine, dans un petit village nommé Trouville; je ne voulus pas quitter la France sans serrer la main à deux camarades d’atelier. Je pris le paquebot; deux heures après j’étais à Honfleur et le lendemain matin à Trouville: malheureusement ils étaient partis depuis la veille.
Tu connais ce petit port avec sa population de pêcheurs; c’est un des plus pittoresques de la Normandie. J’y restai quelques jours, que j’employai à visiter les environs; puis, le soir, assis au coin du feu de ma respectable hôtesse, madame Oseraie, j’écoutais le récit d’aventures assez étranges dont, depuis trois mois, les départemens du Calvados, du Loiret et de la Manche étaient le théâtre. Il s’agissait de vols commis avec une adresse ou une audace merveilleuse: des voyageurs avaient disparu entre le village du Buisson et celui de Sallenelles. On avait retrouvé le postillon les yeux bandés et attaché à un arbre, la chaise de poste sur la grande route et les chevaux paissant tranquillement dans la prairie voisine. Un soir que le receveur général de Caen donnait à souper à un jeune homme de Paris nommé Horace de Beuzeval, et à deux de ses amis qui étaient venus passer avec lui la saison des chasses dans le château de Burcy, distant de Trouville d’une quinzaine de lieues, on avait forcé sa caisse et enlevé une somme de 70,000 francs. Enfin, le percepteur de Pont-l’Évêque, qui allait faire un versement de 12,000 francs à Lisieux, avait été assassiné, et son corps, jeté dans la Touques et repoussé par ce petit fleuve sur son rivage, avait seul révélé le meurtre, dont les auteurs étaient restés parfaitement inconnus, malgré l’activité de la police parisienne, qui, ayant commencé à s’inquiéter de ces brigandages, avait envoyé dans ces départemens quelques-uns de ses plus habiles suppôts.
Ces événemens, qu’éclairait de temps en temps un de ces incendies dont on ignorait la cause, et qu’à cette époque les journaux de l’opposition attribuaient au gouvernement, jetaient par toute la Normandie une terreur inconnue jusqu’alors dans ce bon pays, très renommé pour ses avocats et ses plaideurs, mais nullement pittoresque à l’endroit des brigands et des assassins. Quant à moi, j’avoue que je n’ajoutais pas grande foi à toutes ces histoires, qui me paraissaient appartenir plutôt aux gorges désertes de la Sierra ou aux montagnes incultes de la Calabre qu’aux riches plaines de Falaise et aux fertiles vallées de Pont-Audemer, parsemées de villages, de châteaux et de métairies. Les voleurs m’étaient toujours apparus au milieu d’une forêt ou au fond d’une caverne. Or, dans tous les trois départemens, il n’y a pas un terrier qui mérite le nom de caverne et pas une garenne qui ait la présomption de se présenter comme une forêt.
Cependant force me fut bientôt de croire à la réalité de ces récits: un riche Anglais, venant du Havre et se rendant à Alençon, fut arrêté avec sa femme à une demi-lieue de Dives, où il venait de relayer; le postillon, bâillonné et garrotté, avait été jeté dans la voiture à la place de ceux qu’il conduisait, et les chevaux, qui savaient leur route, étaient arrivés au train ordinaire à Ranville, et s’étaient arrêtés à la poste, où ils étaient restés tranquillement jusqu’au jour, attendant qu’on les dételât; au jour, un garçon d’écurie, en ouvrant la grande porte, avait trouvé la calèche encore attelée et ayant pour tout maître le pauvre postillon bâillonné. Conduit aussitôt chez le maire, cet homme déclara avoir été arrêté sur la grande route par quatre hommes masqués qui, par leur mise, semblaient appartenir à la dernière classe de la société, lesquels l’avaient forcé de s’arrêter et avaient fait descendre les voyageurs; alors l’Anglais ayant essayé de se défendre, un coup de pistolet avait été tiré; presque aussitôt il avait entendu des gémissemens et des cris; mais il n’avait rien vu, ayant la face contre terre: d’ailleurs, un instant après, il avait été bâillonné et jeté dans la voiture, qui l’avait amené à la poste aussi directement que s’il eût conduit ses chevaux, au lieu d’être conduit par eux. La gendarmerie se porta aussitôt vers l’endroit désigné comme le lieu de la catastrophe: en effet on retrouva le corps de l’Anglais dans un fossé: il était percé de deux coups de poignard. Quant à sa femme, on n’en découvrit aucune trace. Ce nouvel événement s’était passé à dix ou douze lieues à peine de Trouville; le corps de la victime avait été transporté à Caen: il n’y avait donc plus moyen de douter, eussé-je même été aussi incrédule que saint Thomas, car je pouvais, en moins de cinq ou six heures, aller mettre comme lui le doigt dans les blessures.
Trois ou quatre jours après cet événement, et la veille de mon départ, je résolus de faire une dernière visite aux côtes que j’allais quitter: je fis appareiller le bateau que j’avais loué pour un mois, comme à Paris on loue un remise; puis, voyant le ciel pur et la journée à peu près certaine, je fis porter à bord mon dîner, mon bristol et mes crayons, et je mis à la voile, composant à moi seul tout mon équipage.
—En effet, interrompis-je, je connais tes prétentions comme marin, et je me rappelle que tu as fait ton apprentissage entre le pont des Tuileries et le pont de la Concorde, dans une embarcation au pavillon d’Amérique.
—Oui, continua Alfred en souriant; mais cette fois ma prétention faillit m’être fatale: d’abord tout alla bien; j’avais une petite barque de pêcheur à une seule voile, que je pouvais manœuvrer du gouvernail; le vent venait du Havre et me faisait glisser sur la mer à peine agitée avec une rapidité vraiment merveilleuse. Je fis ainsi à peu près huit ou dix lieues dans l’espace de trois heures; puis tout-à-coup le vent tomba, et l’Océan devint calme comme un miroir. J’étais justement en face de l’embouchure de l’Orne: j’avais à ma droite le raz de Langrune et les rochers de Lyon, et à ma gauche les ruines d’une espèce d’abbaye attenante au château de Burcy; c’était un paysage tout composé; je n’avais qu’à copier pour faire un tableau. J’abattis ma voile et je me mis à l’ouvrage.
J’étais tellement occupé de mon dessin, que je ne saurais dire depuis combien de temps je travaillais, lorsque je sentis passer sur mon visage une de ces brises chaudes qui annoncent l’approche d’un orage; en même temps la mer changea de couleur, et, de verte qu’elle était, devint gris de cendre. Je me retournai vers le large: un éclair sillonnait le ciel couvert de nuages si noirs et si pressés, qu’il sembla fendre une chaîne de montagnes; je jugeai qu’il n’y avait pas un instant à perdre: le vent, comme je l’avais espéré en venant le matin, avait tourné avec le soleil; je hissai ma petite voile et je mis le cap sur Trouville, en serrant la côte afin de m’y faire échouer en cas de danger. Mais je n’avais pas fait un quart de lieue, que je vis ma voile fasier contre le mât; j’abattis aussitôt l’un et l’autre, car je me défiais de ce calme apparent. En effet, au bout d’un instant, plusieurs courans se croisèrent, la mer commença à clapoter, un coup de tonnerre se fit entendre; c’était un avertissement à ne pas mépriser: en effet, la bourrasque s’approchait avec la rapidité d’un cheval de course. Je mis bas mon habit, je pris un aviron de chaque main et je commençai à ramer vers le rivage.
J’avais à peu près deux lieues à faire avant de l’atteindre; heureusement c’était l’heure du flux, et, quoique le vent fût contraire, ou plutôt qu’il n’y eût réellement point de vent, mais seulement des rafales qui se croisaient en tous sens, la vague me poussait vers la terre. De mon côté, je faisais merveille en ramant de toutes mes forces; cependant la tempête allait encore plus vite que moi, de sorte qu’elle me rejoignit. Pour comble de disgrâce, la nuit commençait à tomber; cependant j’espérais encore toucher le rivage avant que l’obscurité fût complète.
Je passai une heure terrible: mon bateau, soulevé comme une coquille de noix, suivait toutes les ondulations des vagues, remontant et retombant avec elles. Je ramais toujours; mais voyant bientôt que je m’épuisais inutilement, et prévoyant le cas où je serais obligé de me sauver à la nage, je tirai mes deux avirons de leurs crochets, je les jetai au fond de la barque, auprès de la voile et du mât, et, ne gardant que mon pantalon et ma chemise, je me débarrassai de tout ce qui pouvait gêner mes mouvemens. Deux ou trois fois je fus sur le point de me jeter à la mer; mais la légèreté de la barque même me sauva; elle flottait comme un liége, et n’embarquait pas une goutte d’eau; seulement il y avait à craindre que d’un moment à l’autre elle ne chavirât; une fois je crus sentir qu’elle touchait; mais la sensation fut si rapide et si légère, que je n’osai l’espérer. L’obscurité était d’ailleurs tellement profonde, que je ne pouvais distinguer à vingt pas devant moi; de sorte que j’ignorais à quelle distance j’étais encore du rivage. Tout-à-coup, j’éprouvai une violente secousse: il n’y avait plus de doute cette fois, j’avais touché; mais était-ce contre un rocher? était-ce contre le sable? Une vague m’avait remise à flot, et pendant quelques minutes je me trouvai emporté avec une nouvelle violence. Enfin la barque fut poussée en avant avec tant de force, que, lorsque la mer se retira, la quille se trouva engravée. Je ne perdis pas un instant, je pris mon paletot et sautai par-dessus bord, abandonnant tout le reste; j’avais de l’eau seulement jusqu’aux genoux, et, avant que la vague, que je voyais revenir comme une montagne, m’eût rejoint, j’étais sur la grève.
Tu comprends que je ne perdis pas de temps: je mis mon paletot sur mes épaules, et je m’avançai rapidement vers la côte. Bientôt je sentis que je glissais sur ces cailloux ronds, qu’on appelle du galet, et qui indiquent les limites du flux; je continuai de monter quelque temps encore; le terrain avait de nouveau changé de nature; je marchais dans ces grandes herbes qui poussent sur les dunes: je n’avais plus rien à craindre, je m’arrêtai.
C’est une magnifique chose que la mer vue la nuit à la lueur de la foudre et pendant une tempête: c’est l’image du chaos et de la destruction; c’est le seul élément à qui Dieu ait donné le pouvoir de se révolter contre lui en croisant ses vagues avec ses éclairs. L’Océan semblait une immense chaîne de montagnes mouvantes, aux sommets confondus avec les nuages, et aux vallées profondes comme des abîmes; à chaque éclat de tonnerre, une lueur blafarde serpentait de ces cimes à ces profondeurs, et allait s’éteindre dans des gouffres aussitôt fermés qu’ouverts, aussitôt ouverts que fermés. Je contemplais avec une terreur pleine de curiosité ce spectacle prodigieux, que Vernet voulut voir et regarda inutilement du mât du vaisseau où il s’était fait attacher; car jamais pinceau humain n’en pourra rendre l’épouvantable grandiose et la terrible majesté. Je serais resté toute la nuit peut-être, immobile, écoutant et regardant, si je n’avais senti tout-à-coup de larges gouttes de pluie fouetter mon visage. Quoique nous ne fussions encore qu’au milieu de septembre, les nuits étaient déjà froides; je cherchais dans mon esprit où je pourrais trouver un abri contre cette pluie: je me souvins alors des ruines que j’avais aperçues de la mer, et qui ne devaient pas être éloignées du point de la côte où je me trouvais. En conséquence, je continuai de monter par une pente rapide; bientôt je me trouvai sur une espèce de plateau; j’avançais toujours, car j’apercevais devant moi une masse noire que je ne pouvais distinguer, mais qui, quelle qu’elle fût, devait m’offrir un couvert. Enfin un éclair brilla, je reconnus le porche dégradé d’une chapelle; j’entrai, et je me trouvai dans un cloître; je cherchai l’endroit le moins écroulé, et je m’assis dans un angle à l’ombre d’un pilier, décidé à attendre là le jour; car, ne connaissant pas la côte, je ne pouvais me hasarder par le temps qu’il faisait à me mettre en quête d’une habitation. D’ailleurs j’avais, dans mes chasses de la Vendée et des Alpes, dans une chaumière bretonne ou dans un chalet suisse, passé vingt nuits plus mauvaises encore que celle qui m’attendait; la seule chose qui m’inquiétait était un certain tiraillement d’estomac qui me rappelait que je n’avais rien pris depuis dix heures du matin, quand tout-à-coup je me rappelai que j’avais dit à madame Oseraie de songer aux poches de mon paletot: j’y portai vivement la main; ma brave hôtesse avait suivi ma recommandation: je trouvai dans l’une un petit pain et dans l’autre une gourde pleine de rhum. C’était un souper parfaitement adapté à la circonstance: aussi, à peine l’eus-je achevé, que je sentis une douce chaleur renaître dans mes membres, qui commençaient à s’engourdir; mes idées, qui avaient pris une teinte sombre dans l’attente d’une veille affamée, se ranimèrent dès que le besoin fut éteint; je sentis le sommeil qui allait venir, conduit par la lassitude: je m’enveloppai dans mon paletot, je m’établis contre mon pilier, et bientôt je m’assoupis, bercé par le bruit de la mer qui venait se briser contre le rivage et le sifflement du vent qui s’engouffrait dans les ruines.
Je dormais depuis deux heures à peu près, lorsque je fus réveillé par le bruit d’une porte qui se refermait en grinçant sur ses gonds et en battant la muraille. J’ouvris d’abord les yeux tout grands, comme il arrive lorsqu’on est tiré d’un sommeil inquiet; puis je me levai aussitôt, en prenant la précaution instinctive de me cacher derrière mon pilier..... Mais j’eus beau regarder autour de moi, je ne vis rien, je n’entendis rien; cependant je n’en restai pas moins sur mes gardes, convaincu que le bruit qui m’avait réveillé s’était bien réellement fait entendre, et que l’illusion d’un rêve ne m’avait pas trompé.
III.
L’orage était apaisé, et, quoique le ciel fût toujours chargé de nuages noirs, de temps en temps, dans leur intervalle, la lune parvenait à glisser un de ses rayons. Pendant un de ces momens de clarté rapide que l’obscurité venait bientôt éteindre, je détournai mes regards de cette porte que je croyais avoir entendue crier, pour les étendre autour de moi. J’étais, comme j’avais cru le distinguer malgré les ténèbres, au milieu d’une vieille abbaye en ruines: autant qu’on en pouvait juger par les restes encore debout, je me trouvais dans la chapelle: à ma droite et à ma gauche s’étendaient les deux corridors du cloître, soutenus par des arcades basses et cintrées, tandis qu’en face, quelques pierres brisées et posées à plat au milieu de grandes herbes indiquaient le petit cimetière où les anciens habitans de ce cloître venaient se reposer de la vie au pied de la croix de pierre, mutilée et veuve de son Christ, mais encore debout.
Tu le sais, continua Alfred, et tous les hommes véritablement braves l’avoueront, les influences physiques ont un immense pouvoir sur les impressions de l’âme. Je venais d’échapper, la veille, à un orage terrible; j’étais arrivé à moitié glacé au milieu de ruines inconnues; je m’étais endormi d’un sommeil de fatigue, troublé bientôt par un bruit extraordinaire dans cette solitude; enfin, à mon réveil, je me trouvais sur le théâtre même de ces vols et de ces assassinats qui, depuis deux mois, désolaient la Normandie; je m’y trouvais seul, sans armes, et, comme je te le dis, dans une de ces dispositions d’esprit où les antécédens physiques empêchent le moral engourdi de reprendre toute son énergie. Tu ne trouveras donc rien d’étonnant à ce que tous ces récits du coin du feu me revinssent en mémoire et à ce que je restasse immobile et debout contre mon pilier, au lieu de me recoucher et d’essayer de me rendormir. Au reste, ma conviction était si grande, qu’un bruit humain m’avait réveillé, que, tout en interrogeant les ténèbres des corridors et l’espace plus éclairé du cimetière, mes yeux revenaient constamment se fixer sur cette porte enfoncée dans la muraille, où j’étais certain que quelqu’un était entré: vingt fois j’eus le désir d’aller écouter à cette porte si je n’entendrais pas quelque bruit qui pût éclaircir mes doutes; mais il fallait, pour arriver jusqu’à elle, franchir un espace que les rayons de la lune éclairaient en plein. Or, d’autres hommes pouvaient comme moi être cachés dans ce cloître, et n’échapper à mes regards que comme j’échappais aux leurs, c’est-à-dire en restant dans l’ombre et sans mouvement. Néanmoins, au bout d’un quart d’heure, tout ce désert était redevenu si calme et si silencieux, que je résolus de profiter du premier moment où un nuage obscurcirait la lune, pour franchir l’intervalle de quinze à vingt pas qui me séparait de cet enfoncement, et aller écouter à cette porte: ce moment ne se fit pas attendre; la lune se voila bientôt, et l’obscurité fut si profonde, que je pensai pouvoir me hasarder sans danger à accomplir ma résolution. Je me détachai donc lentement de ma colonne, à laquelle jusque-là j’étais resté adhérent comme une sculpture gothique; puis, de pilier en pilier, retenant mon haleine, écoutant à chaque pas, je parvins enfin jusqu’au mur du corridor. Je le suivis un instant en m’appuyant contre lui; enfin j’arrivai aux degrés qui conduisaient sous la voûte, je descendis trois marches, et je touchai la porte.
Pendant dix minutes j’écoutai sans rien entendre, et peu à peu ma première conviction s’éteignit pour faire place au doute. J’en revenais à croire qu’un rêve m’avait trompé, et que j’étais le seul habitant de ces ruines qui m’avaient offert un asile: j’allais quitter la porte et rejoindre mon pilier, lorsque la lune reparut en éclairant de nouveau l’espace qu’il me fallait traverser pour retourner à mon poste; j’allais me mettre en route, malgré cet inconvénient, qui pour moi avait cessé d’en être un, lorsqu’une pierre se détacha de la voûte et tomba. J’entendis le bruit qu’elle fit, et, quoique j’en connusse la cause, je tressaillis comme à un avertissement, et, au lieu de suivre mon premier sentiment, je demeurai encore un instant dans l’ombre que projetait la voûte en avançant au-dessus de ma tête. Tout-à-coup je crus distinguer derrière moi un bruit lointain et prolongé, pareil à celui que ferait une porte en se fermant au fond d’un souterrain; bientôt des pas éloignés encore se firent entendre, puis se rapprochèrent; on montait l’escalier profond auquel appartenaient les trois marches que j’avais descendues. En ce moment la lune disparut de nouveau. D’un seul bond je m’élançai dans le corridor, et, à reculons, les bras étendus derrière moi, l’œil fixé sur l’enfoncement que je venais de quitter, je regagnai ma colonne protectrice, et je repris ma place. Au bout d’un instant, le même grincement qui m’avait réveillé se fit entendre de nouveau; la porte s’ouvrit et se referma; puis un homme parut, sortant à moitié de l’ombre, s’arrêta un instant pour écouter et regarder autour de lui; et, voyant que tout était tranquille, il entra dans le corridor et s’avança vers l’extrémité opposée à celle où je me trouvais. Il n’eut pas fait dix pas que je le perdis de vue, tant l’obscurité était épaisse. Au bout d’un instant la lune reparut de nouveau, et à l’extrémité du petit cimetière j’aperçus le mystérieux inconnu, une bêche à la main. Il enleva une ou deux pelletées de terre, jeta un objet que je ne pus distinguer dans le trou qu’il avait creusé, et, sans doute pour que toute trace de ce qu’il venait de faire fût cachée aux hommes, il laissa retomber sur l’endroit auquel il avait confié son dépôt la pierre d’une tombe qu’il avait soulevée. Ces précautions prises, il regarda de nouveau autour de lui, et, ne voyant rien, n’entendant rien, il alla reposer sa bêche contre un des piliers du cloître, et disparut sous une voûte.
Ce moment avait été court, et la scène que je viens de raconter s’était passée à quelque distance de moi; cependant, malgré la rapidité de l’exécution et l’éloignement de l’acteur, j’avais pu distinguer un jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux cheveux blonds et de moyenne taille. Il était vêtu d’un simple pantalon de toile bleue, pareil à celui que portent habituellement les paysans les jours de fête; mais ce qui indiquait qu’il appartenait à une autre classe que celle que l’apparence première lui assignait, c’était un couteau de chasse pendu à sa ceinture, et dont je vis briller aux rayons de la lune la garde et l’extrémité. Quant à sa figure, il m’eût été difficile d’en donner le signalement précis; mais cependant j’en avais vu assez pour le reconnaître, s’il m’arrivait de le rencontrer.
Tu comprends que cette scène étrange suffisait à chasser pour le reste de la nuit, non-seulement tout espoir, mais encore toute idée de sommeil. Je restai donc debout sans éprouver un moment de fatigue, tout entier aux mille pensées qui se croisaient dans mon esprit, et bien résolu à approfondir ce mystère; mais pour le moment la chose était impossible: j’étais sans armes, comme je l’ai dit; je n’avais ni la clef de cette porte ni une pince pour l’enfoncer; puis il fallait penser si mieux ne valait pas faire une déposition que tenter par moi-même une aventure au bout de laquelle je pourrais bien, comme Don Quichotte, trouver quelque moulin à vent. En conséquence, dès que je vis blanchir le ciel, je repris le chemin du porche par lequel j’étais entré; bientôt je me retrouvai sur la déclivité de la montagne: un vaste brouillard couvrait la mer; je descendis sur la plage, et je m’assis en attendant qu’il fût dissipé. Au bout d’une demi-heure, le soleil se leva, et ses premiers rayons fondirent la vapeur qui couvrait l’Océan encore ému et furieux de l’orage de la veille.
J’avais espéré retrouver ma barque, que la marée montante avait dû jeter à la côte: en effet je l’aperçus échouée au milieu des galets; j’allai à elle. Mais, outre qu’en se retirant, la mer me mettait dans l’impossibilité de la lancer à flot, une des planches du fond s’était brisée à l’angle d’une roche: il était donc inutile de penser à m’en servir pour retourner à Trouville. Heureusement la côte est abondante en pêcheurs, et une demi-heure ne s’était pas écoulée, que j’aperçus un bateau. Bientôt il fut à portée de la voix, je fis signe et j’appelai: je fus vu et entendu, le bateau se dirigea de mon côté; j’y transportai le mât, la voile et les avirons de ma barque, qu’une nouvelle marée pouvait emporter; quant à la carcasse, je l’abandonnai: son propriétaire viendrait voir lui-même si elle était encore en état de servir, et j’en serais quitte pour en payer la réparation partielle ou la perte entière. Les pêcheurs, qui me recueillaient comme un nouveau Robinson Crusoé, étaient justement de Trouville. Ils me reconnurent et me témoignèrent leur joie de me retrouver vivant: ils m’avaient vu partir la veille, et, sachant que je n’étais pas revenu, ils m’avaient cru noyé. Je leur racontai mon naufrage; je leur dis que j’avais passé la nuit derrière un rocher, et à mon tour je leur demandai comment on nommait ces ruines qui s’élevaient sur le sommet de la montagne, et que nous commencions à apercevoir en nous éloignant du rivage. Ils me répondirent que c’étaient celles de l’abbaye de Grand-Pré, attenantes au parc du château de Burcy, qu’habitait le comte Horace de Beuzeval.
C’était la seconde fois que ce nom était prononcé devant moi, et faisait tressaillir mon cœur en y rappelant un ancien souvenir. Le comte Horace de Beuzeval était le mari de mademoiselle Pauline de Meulien.
—Pauline de Meulien! m’écriai-je en interrompant Alfred, Pauline de Meulien!.... Et toute ma mémoire me revint... Oui, c’est bien cela... c’est bien la femme que j’ai rencontrée avec toi en Suisse et en Italie. Nous nous étions trouvés ensemble dans les salons de la princesse B., du duc de F., de madame de M. Comment ne l’ai-je pas reconnue, toute pâle et défaite qu’elle était? Oh! mais une femme charmante, pleine de talens, de charmes et d’esprit! De magnifiques cheveux noirs, avec des yeux doux et fiers! Pauvre enfant! pauvre enfant! Oh! je me la rappelle et je la reconnais maintenant.
—Oui, me dit Alfred d’une voix émue et étouffée, oui... c’est cela... Elle aussi t’avait reconnu, et voilà pourquoi elle te fuyait avec tant de soin. C’était un ange de beauté, de grâce et de douceur: tu le sais, car, ainsi que tu l’as dit, nous l’avons vue plus d’une fois ensemble; mais ce que tu ne sais pas, c’est que je l’aimais alors de toute mon âme, que j’eusse certes tenté d’être son époux, si, à cette époque, j’avais eu la fortune que je possède aujourd’hui, et que je me suis tu, parce que j’étais pauvre comparativement à elle. Je compris donc que, si je continuais de la voir, je jouais tout mon bonheur à venir contre un regard dédaigneux ou un refus humiliant. Je partis pour l’Espagne; et pendant que j’étais à Madrid, j’appris que mademoiselle Pauline de Meulien avait épousé le comte Horace de Beuzeval.
Les nouvelles pensées que le nom que ces pêcheurs venaient de prononcer avait fait naître en moi commencèrent à effacer les impressions qu’avait jusqu’alors laissées dans mon esprit l’accident étrange de la nuit; d’ailleurs le jour, le soleil, le peu d’analogie qu’il y a entre notre vie habituelle et de pareilles aventures contribuaient à me faire regarder tout cela comme un songe. L’idée de faire une déposition était complétement évanouie; celle de tenter de tout éclaircir par moi-même m’était seule restée au fond du cœur; d’ailleurs je me reprochais cette terreur d’un moment dont je m’étais senti saisi, et je voulais me donner à moi-même une réparation qui me satisfît.
J’arrivai à Trouville vers les onze heures du matin. Tout le monde me fit fête! on me croyait ou noyé ou assassiné, et l’on était enchanté de voir que j’en étais quitte pour une courbature; en effet, je tombais de fatigue, et je me couchai en recommandant qu’on me réveillât à cinq heures du soir, et qu’on me tînt une voiture prête pour me conduire à Pont-l’Évêque, où je comptais aller coucher. Mes recommandations furent ponctuellement suivies, et à huit heures j’étais arrivé à ma destination. Le lendemain, à six heures du matin, je pris un cheval de poste, et, précédé de mon guide, je partis à franc-étrier pour Dives. Mon intention était, arrivé à cette ville, de m’en aller en simple promeneur au bord de la mer, de suivre la côte jusqu’à ce que je rencontrasse les ruines de l’abbaye de Grand-Pré, et alors de visiter le jour, en simple amateur de paysage, ces localités que je désirais parfaitement étudier, afin de les reconnaître et d’y revenir pendant la nuit. Un incident imprévu détruisit ce plan, et me conduisit au même but par un autre chemin.
En arrivant chez le maître de poste de Dives, qui était en même temps le maire, je trouvai la gendarmerie à sa porte et toute la ville en révolution. Un nouveau meurtre venait encore d’être commis, mais cette fois avec une audace sans pareille. Madame la comtesse de Beuzeval, arrivée quelques jours auparavant de Paris, venait d’être assassinée dans le parc même de son château, habité par le comte et deux ou trois de ses amis. Comprends-tu? Pauline... la femme que j’avais aimée, celle dont le souvenir, réveillé dans mon cœur, y vivait tout entier... Pauline, assassinée... assassinée pendant la nuit, assassinée dans le parc de son château, tandis que j’étais, moi, dans les ruines de l’abbaye attenante, c’est-à-dire à cinq cents pas d’elle! C’était à n’y pas croire... Mais tout-à-coup cette apparition, cette porte, cet homme, tout cela me revint à l’esprit; j’allais parler, j’allais tout dire, lorsque je ne sais quel pressentiment me retint; je n’avais pas encore assez de certitude, et je résolus, avant de rien révéler, de pousser mon investigation jusqu’au bout.
Les gendarmes, qui avaient été prévenus à quatre heures du matin, venaient chercher le maire, le juge de paix et deux médecins pour dresser le procès-verbal; le maire et le juge de paix étaient prêts; mais un des deux médecins, absent pour affaires de clientèle, ne pouvait se rendre à l’invitation de l’autorité: j’avais fait pour la peinture quelques études d’anatomie à la Charité, je m’offris comme élève en chirurgie. Je fus accepté à défaut de mieux, et nous partîmes pour le château de Burcy: toute ma conduite était instinctive; j’avais voulu revoir Pauline avant que les planches du cercueil ne se fermassent pour elle, ou plutôt j’obéissais à une voix intérieure qui me venait du ciel.
Nous arrivâmes au château; le comte en était parti le matin même pour Caen: il allait solliciter du préfet la permission de faire transporter le cadavre à Paris, où étaient les caveaux de sa famille, et il avait profité, pour s’éloigner, du moment où la justice remplirait ses froides formalités, si douloureuses pour le désespoir.
Un de ses amis nous reçut et nous conduisit à la chambre de la comtesse. A peine si je pouvais me soutenir, mes jambes pliaient sous moi, mon cœur battait avec violence; je devais être pâle comme la victime qui nous attendait. Nous entrâmes dans la chambre, elle était encore toute parfumée d’une odeur de vie. Je jetai autour de moi un regard effaré: j’aperçus sur un lit une forme humaine que trahissait le linceul déjà étendu sur elle; alors je sentis tout mon courage s’évanouir, je m’appuyai contre la porte: le médecin s’avança vers le lit avec ce calme et cette insensibilité incompréhensible que donne l’habitude. Il souleva le drap qui recouvrait le cadavre et découvrit la tête: alors je crus rêver encore, ou bien que j’étais sous l’empire de quelque fascination. Ce cadavre étendu sur le lit, ce n’était pas celui de la comtesse de Beuzeval; cette femme assassinée et dont nous venions constater la mort, ce n’était pas Pauline!
IV.
C’était une femme blonde et aux yeux bleus, à la peau blanche et aux mains élégantes et aristocratiques; c’était une femme jeune et belle, mais ce n’était pas Pauline.
La blessure était au côté droit; la balle avait passé entre deux côtes et était allée traverser le cœur; de sorte que la mort avait dû être instantanée. Tout ceci était un mystère si étrange, que je commençais à m’y perdre; mes soupçons ne savaient où se fixer: mais ce qu’il y avait de certain dans tout cela, c’est que cette femme, ce n’était pas Pauline, que son mari déclarait morte, et sous le nom de laquelle on allait enterrer une étrangère.
Je ne sais trop à quoi je fus bon pendant toute cette opération chirurgicale; je ne sais trop ce que je signai sous le titre de procès-verbal; heureusement que le docteur de Dives, tenant sans doute à établir sa supériorité sur un élève, et la prééminence de la province sur Paris, se chargea de toute la besogne, et ne réclama que ma signature. L’opération dura deux heures à peu près; puis nous descendîmes dans la salle à manger du château, où l’on nous avait préparé quelques rafraîchissemens. Pendant que mes compagnons répondaient à cette politesse en s’attablant, j’allai m’appuyer la tête contre le carreau d’une fenêtre qui donnait sur le devant. J’y étais depuis un quart d’heure à peu près, lorsqu’un homme couvert de poussière rentra au grand galop de son cheval dans la cour, se jeta en bas de sa monture sans s’inquiéter si quelqu’un était là pour la garder, et s’élança rapidement vers le perron. J’avançais de surprise en surprise: cet homme, quoique je n’eusse fait que l’entrevoir, je l’avais reconnu malgré son changement de costume. Cet homme, c’était celui que j’avais vu au milieu des ruines sortant du caveau; c’était l’homme au pantalon bleu, à la bêche et au couteau de chasse. J’appelai un domestique et lui demandai quel était le cavalier qui venait de rentrer.—C’est mon maître, me dit-il, le comte de Beuzeval, qui revient de Caen, où il était allé chercher l’autorisation de transfert. Je lui demandai s’il comptait repartir bientôt pour Paris.—Ce soir, me dit-il, car le fourgon qui doit transporter le corps de madame est préparé, et les chevaux de poste commandés pour cinq heures. En sortant de la salle à manger, nous entendîmes des coups de marteau; c’était le menuisier qui clouait la bière. Tout se faisait régulièrement, mais en hâte, comme on le voit.
Je repartis pour Dives: à trois heures j’étais à Pont-l’Évêque, et à quatre heures à Trouville.
Ma résolution était prise pour cette nuit. J’étais décidé à tout éclaircir moi-même, et, si ma tentative était inutile, à tout déclarer le lendemain, et à laisser à la police le soin de terminer cette affaire.
En conséquence, la première chose dont je m’occupai en arrivant fut de louer une nouvelle barque; mais cette fois je retins deux hommes pour la conduire, puis je montai dans ma chambre, je passai une paire d’excellens pistolets à deux coups dans ma ceinture de voyage, qui supportait en même temps un couteau-poignard; je boutonnai mon paletot par-dessus, pour déguiser à mon hôtesse ces préparatifs formidables; je fis porter dans la barque une torche et une pince, et j’y descendis avec mon fusil, donnant pour prétexte à mon excursion le désir de tirer des mouettes et des guillemots.
Cette fois encore le vent était bon; en moins de trois heures nous fûmes à la hauteur de l’embouchure de la Dives: arrivé là, j’ordonnai à mes matelots de rester en panne jusqu’à ce que la nuit fût tout-à-fait venue; puis, lorsque je vis l’obscurité assez complète, je fis mettre le cap sur la côte et j’abordai.
Alors je donnai mes dernières instructions à mes hommes: elles consistaient à m’attendre dans un creux de rocher, à veiller chacun à leur tour, et à se tenir prêts à partir à mon premier signal. Si, au jour, je n’étais pas revenu, ils devaient se rendre à Trouville et remettre au maire un paquet cacheté: c’était ma déposition écrite et signée, les détails de l’expédition que je tentais et les renseignemens à l’aide desquels on pourrait me retrouver mort ou vivant. Cette précaution prise, je mis mon fusil en bandoulière; je pris ma pince et ma torche, un briquet pour l’allumer au besoin, et j’essayai de reprendre le chemin que j’avais suivi lors de mon premier voyage.
Je ne tardai pas à le retrouver, je gravis la montagne, et les premiers rayons de la lune me montrèrent les ruines de la vieille abbaye; je franchis le porche, et comme la première fois je me trouvai dans la chapelle.
Cette fois encore mon cœur battait avec violence; mais c’était plus d’attente que de terreur. J’avais eu le temps d’asseoir ma résolution, non pas sur cette excitation physique que donne le courage brutal et momentané, mais sur cette réflexion morale qui fait la résolution prudente, mais irrévocable.
Arrivé au pilier au pied duquel je m’étais couché, je m’arrêtai pour jeter un coup d’œil autour de moi. Tout était calme, aucun bruit ne se faisait entendre, si ce n’est ce mugissement éternel, qui semble la respiration bruyante de l’Océan; je résolus de procéder par ordre, et de fouiller d’abord l’endroit où j’avais vu le comte de Beuzeval, car j’étais bien convaincu que c’était lui, cacher un objet que je n’avais pu distinguer. En conséquence, je laissai la pince et la torche contre le pilier, j’armai mon fusil pour être prêt à la défense en cas d’événement; je gagnai le corridor, je suivis ses arcades sombres; contre une des colonnes qui les soutenaient était appuyée la bêche, je m’en emparai; puis, après un instant d’immobilité et de silence, qui me convainquit que j’étais bien seul, je me hasardai à gagner l’endroit du dépôt; je soulevai la pierre de la tombe, comme l’avait fait le comte, je vis la terre fraîchement remuée, je couchai mon fusil à terre, j’enfonçai ma bêche dans la même ligne déjà découpée, et, au milieu de la première pelletée de terre, je vis briller une clef; je remplis le trou, replaçai la pierre sur la tombe, ramassai mon fusil, remis la bêche où je l’avais trouvée, et m’arrêtai un instant dans l’endroit le plus obscur, pour remettre un peu d’ordre dans mes idées.
Il était évident que cette clef ouvrait la porte par laquelle j’avais vu sortir le comte; dès lors je n’avais plus besoin de la pince: en conséquence, je la laissai derrière le pilier, je pris seulement la torche, je m’avançai vers la porte voûtée, je descendis les trois marches, je présentai la clef à la serrure, elle y entra, au second tour le pêne s’ouvrit, j’entrai; j’allais refermer la porte, lorsque je pensai qu’un accident quelconque pouvait m’empêcher de la rouvrir avec la clef; j’allai rechercher la pince, je la couchai dans l’angle le plus profond de la quatrième à la cinquième marche; je refermai la porte derrière moi; me trouvant alors dans l’obscurité la plus profonde, j’allumai, ma torche, et le souterrain s’éclaira.
Le passage dans lequel j’étais engagé ressemblait à l’entrée d’une cave, il avait tout au plus cinq ou six pieds de large, les murailles et la voûte étaient de pierre; un escalier d’une vingtaine de marches se déroulait devant moi; au bas de l’escalier je me trouvai sur une pente inclinée qui continuait de s’enfoncer sous la terre; devant moi, à quelques pas, je vis une seconde porte, j’allai à elle, j’écoutai en appuyant l’oreille contre ses parois de chêne, je n’entendis rien encore; j’essayai la clef, elle ouvrait ainsi qu’elle avait ouvert l’autre; comme la première fois j’entrai, mais sans la refermer derrière moi, et je me trouvai dans les caveaux réservés aux supérieurs de l’abbaye: on enterrait les simples moines dans le cimetière.
Là, je m’arrêtai un instant: il était évident que j’approchais du terme de ma course; ma résolution était trop bien prise pour que rien lui portât atteinte; et cependant, continua Alfred, tu comprendras facilement que l’impression des lieux n’était pas sans puissance; je passai la main sur mon front couvert de sueur, et je m’arrêtai un instant pour me remettre. Qu’allais-je trouver? sans doute quelque pierre mortuaire, scellée depuis trois jours; tout-à-coup je tressaillis! J’avais cru entendre un gémissement.
Ce bruit, au lieu de diminuer mon courage, me le rendit tout entier; je m’avançai rapidement; mais de quel côté ce gémissement était-il venu? Pendant que je regardais autour de moi, une seconde plainte se fit entendre; je m’élançai du côté d’où elle venait, plongeant mes regards dans chaque caveau, sans y rien voir autre chose que les pierres funèbres, dont les inscriptions indiquaient le nom de ceux qui dormaient à leur abri; enfin, arrivé au dernier, au plus profond, au plus reculé, j’aperçus dans un coin une femme assise, les bras tordus, les yeux fermés et mordant une mèche de ses cheveux; près d’elle, sur une pierre, était une lettre, une lampe éteinte et un verre vide. Étais-je arrivé trop tard? était-elle morte? J’essayai la clef, elle n’était pas faite pour la serrure; mais au bruit que je fis la femme ouvrit des yeux hagards, écarta convulsivement les cheveux qui lui couvraient le visage, et d’un mouvement rapide et mécanique se leva debout comme une ombre. Je jetai à la fois un cri et un nom: Pauline!
Alors la femme se précipita vers la grille et tomba à genoux.
—Oh! s’écria-t-elle avec l’accent de la plus affreuse agonie, tirez-moi d’ici. Je n’ai rien vu, je ne dirai rien, je le jure par ma mère.
—Pauline! Pauline! répétai-je en lui prenant les mains à travers la grille, Pauline, vous n’avez rien à craindre, je viens à votre aide, à votre secours: je viens vous sauver.
—Oh! dit-elle en se relevant, me sauver, me sauver!.... oui, me sauver. Ouvrez cette porte, ouvrez-la à l’instant; tant qu’elle ne sera pas ouverte, je ne croirai à rien de ce que vous me direz. Au nom du ciel, ouvrez cette porte.—Et elle secouait la grille avec une puissance dont j’aurais cru une femme incapable.
—Remettez-vous, remettez-vous, lui dis-je, je n’ai pas la clef de cette porte, mais j’ai des moyens de l’ouvrir; je vais aller chercher.....
—Ne me quittez pas! s’écria Pauline en me saisissant le bras à travers la grille avec une force inouïe; ne me quittez pas, je ne vous reverrais plus.
—Pauline, lui dis-je en rapprochant la torche de mon visage, ne me reconnaissez-vous pas? Oh! regardez-moi, et songez si je puis vous abandonner.
Pauline fixa ses grands yeux noirs sur les miens, chercha un instant dans ses souvenirs; puis tout-à-coup:
—Alfred de Nerval! s’écria-t-elle.
—Oh! merci, merci, lui répondis-je, ni vous non plus, vous ne m’avez pas oublié. Oui, c’est moi qui vous ai tant aimée, qui vous aime tant encore. Voyez si vous pouvez vous confier à moi.
Une rougeur subite passa sur son visage pâle, tant la pudeur est inhérente au cœur de la femme; puis elle lâcha mon bras.
—Serez-vous longtemps? me dit-elle.
—Cinq minutes.
—Allez donc, mais laissez-moi cette torche, je vous en supplie, les ténèbres me tueraient.
Je lui donnai la torche: elle la prit, passa son bras à travers la grille, appuya son visage entre deux barreaux afin de me suivre des yeux le plus longtemps possible, et je me hâtai de reprendre le chemin par lequel j’étais venu. Au moment de franchir la première porte, je me retournai et je vis Pauline dans la même posture, immobile comme une statue qui eût tenu un flambeau avec son bras de marbre.
Au bout de vingt pas je trouvai le second escalier et à la quatrième marche la pince que j’y avais cachée; je revins aussitôt: Pauline était toujours à la même place. En me revoyant elle jeta un cri de joie. Je me précipitai vers la grille.
La serrure en était tellement solide, que je vis qu’il fallait me tourner du côté des gonds: je me mis donc à attaquer la pierre; Pauline m’éclairait; au bout de dix minutes, les deux attaches de l’un des battans étaient descellées, je le tirai, il céda. Pauline tomba à genoux: ce n’était que de ce moment qu’elle se croyait libre.
Je la laissai un instant à son action de grâces, puis j’entrai dans le caveau. Alors elle se retourna vivement, saisit la lettre ouverte sur la pierre et la cacha dans son sein. Ce mouvement me rappela le verre vide; je m’en emparai avec anxiété, un demi-pouce de matière blanchâtre restait au fond.
—Qu’y avait-il dans ce verre? dis-je épouvanté.
—Du poison, me répondit Pauline.
—Et vous l’avez bu! m’écriai-je.
—Savais-je que vous alliez venir? me dit Pauline en s’appuyant contre la grille; car alors seulement elle se rappela qu’elle avait vidé ce verre une heure ou deux avant mon arrivée.
—Souffrez-vous? lui dis-je.
—Pas encore, me répondit-elle.
Alors un espoir me vint.
—Et y avait-il longtemps que le poison était dans ce verre?
—Deux jours et deux nuits à peu près, car je n’ai pas pu calculer le temps.
Je regardai de nouveau le verre, le détritus qui en couvrait le fond me rassura un peu: pendant ces deux jours et ces deux nuits, le poison avait eu le temps de se précipiter. Pauline n’avait bu que de l’eau, empoisonnée il est vrai, mais peut-être pas à un degré assez intense pour donner la mort.
—Il n’y a pas un instant à perdre, lui dis-je en l’enlevant sous un de mes bras, il faut fuir pour trouver du secours.
—Je pourrai marcher, dit Pauline en se dégageant avec cette sainte pudeur qui avait déjà coloré son visage.
Aussitôt nous nous acheminâmes vers la première porte, que nous refermâmes derrière nous; puis nous arrivâmes à la seconde, qui s’ouvrit sans difficulté, et nous nous retrouvâmes sous le cloître. La lune brillait au milieu d’un ciel pur; Pauline étendit les bras, et tomba une seconde fois à genoux.
—Partons, partons, lui dis-je, chaque minute est peut-être mortelle.
—Je commence à souffrir, dit-elle en se relevant. Une sueur froide me passa sur le front, je la pris dans mes bras comme j’aurais fait d’un enfant, je traversai les ruines, je sortis du cloître et je descendis en courant la montagne: arrivé sur la plage, je vis de loin le feu de mes deux hommes.
—A la mer, à la mer! criai-je de cette voix impérative qui indique qu’il n’y a pas un instant à perdre.
Ils s’élancèrent vers la barque et la firent approcher le plus près qu’ils purent de la rive, j’entrai dans l’eau jusqu’aux genoux; ils prirent Pauline de mes bras et la déposèrent dans la barque. Je m’y élançai après elle.
—Souffrez-vous davantage?
—Oui, me dit Pauline.
Ce que j’éprouvais était quelque chose de pareil au désespoir: pas de secours, pas de contre-poison; tout-à-coup je pensai à l’eau de mer, j’en remplis un coquillage qui se trouvait au fond de la barque, et je le présentai à Pauline.
—Buvez, lui dis-je.
Elle obéit machinalement.
—Qu’est-ce que vous faites donc? s’écria un des pêcheurs; vous allez la faire vomir, c’te p’tite femme.
C’était tout ce que je voulais: un vomissement seul pouvait la sauver. Au bout de cinq minutes elle éprouva des contractions d’estomac d’autant plus douloureuses que, depuis trois jours, elle n’avait rien pris que ce poison. Mais, ce paroxisme passé, elle se trouva soulagée; alors je lui présentai un verre plein d’eau douce et fraîche, qu’elle but avec avidité. Bientôt les douleurs diminuèrent, une lassitude extrême leur succéda. Nous fîmes au fond de la barque un lit des vestes de mes pêcheurs et de mon paletot: Pauline s’y coucha, obéissante comme un enfant; presque aussitôt ses yeux se fermèrent, j’écoutai un instant sa respiration; elle était rapide, mais régulière: tout était sauvé.
—Allons, dis-je joyeusement à mes matelots, maintenant à Trouville, et cela le plus vite possible: il y a vingt-cinq louis pour vous en arrivant.
Aussitôt mes braves bateliers, jugeant que la voile était insuffisante, se penchèrent sur leurs rames, et la barque glissa sur l’eau comme un oiseau de mer attardé.
V.
Pauline rouvrit les yeux en rentrant dans le port; son premier mouvement fut tout à l’effroi; elle croyait avoir fait un rêve consolant; et elle étendit les bras comme pour s’assurer qu’ils ne touchaient plus les murs de son caveau; puis elle regarda autour d’elle avec inquiétude.
—Où me conduisez-vous? me dit-elle.
—Soyez tranquille, lui répondis-je; ces maisons que vous voyez devant vous appartiennent à un pauvre village; ceux qui l’habitent sont trop occupés pour être curieux; vous y resterez inconnue aussi longtemps que vous voudrez. D’ailleurs, si vous désirez partir, dites-moi seulement où vous allez, et demain, cette nuit, à l’instant, je pars avec vous, je vous conduis, je suis votre guide.
—Même hors de France?
—Partout!
—Merci, me dit-elle; laissez-moi seulement songer une heure à cela; je vais essayer de rassembler mes idées, car en ce moment j’ai la tête et le cœur brisés; toute ma force s’est usée pendant ces deux jours et ces deux nuits, et je sens dans mon esprit une confusion qui ressemble à de la folie.
—A vos ordres; quand vous voudrez me voir, vous me ferez appeler. Elle me fit un geste de remercîment. En ce moment nous arrivions à l’auberge.
Je fis préparer une chambre dans un corps de logis entièrement séparé du mien, pour ne pas blesser la susceptibilité de Pauline; puis je recommandai à notre hôtesse de ne lui monter que du bouillon coupé, toute autre nourriture pouvant devenir dangereuse dans l’état d’irritation et d’affaiblissement où devait être l’estomac de la malade. Ces ordres donnés, je me retirai dans ma chambre.
Là, je pus me livrer tout entier au sentiment de joie qui remplissait mon âme, et que, devant Pauline, je n’avais point osé laisser éclater. Celle que j’aimais encore, celle dont le souvenir, malgré une séparation de deux ans, était resté vivant dans mon cœur, je l’avais sauvée, elle me devait la vie. J’admirais par combien de détours cachés et de combinaisons diverses le hasard ou la Providence m’avait conduit à ce résultat; puis tout-à-coup il me passait un frisson mortel par les veines en songeant que, si une de ces circonstances fortuites avait manqué; que si un seul de ces petits événemens dont la chaîne avait formé le fil conducteur qui m’avait guidé dans ce labyrinthe n’était pas venu au devant de moi, à cette heure même, Pauline, enfermée dans un caveau, se tordrait les bras dans les convulsions du poison ou de la faim; tandis que moi, moi, dans mon ignorance, occupé ailleurs d’une futilité, d’un plaisir peut-être, je l’eusse laissée agonisante ainsi, sans qu’un souffle, sans qu’un pressentiment, sans qu’une voix fût venue me dire: Elle se meurt, sauve-la!... Ces choses sont affreuses à penser, et la peur de réflexion est la plus terrible. Il est vrai que c’est aussi la plus consolante, car, après nous avoir fait épuiser le cercle du doute, elle nous ramène à la foi, qui arrache le monde des mains aveugles du hasard pour le remettre à la prescience de Dieu.
Je restai une heure ainsi, et, je te le jure, continua Alfred, pas une pensée qui ne fût pure ne me vint au cœur ou à l’esprit. J’étais heureux, j’étais fier de l’avoir sauvée; cette action portait avec elle sa récompense, et je n’en demandais pas d’autre que le bonheur même d’avoir été choisi pour l’accomplir. Au bout de cette heure elle me fit demander: je me levai vivement, comme pour m’élancer vers sa chambre, mais à la porte les forces me manquèrent, je fus obligé de m’appuyer un instant contre le mur, et il fallut que la fille d’auberge revînt sur ses pas en m’invitant à entrer, pour que je prisse sur moi de surmonter mon émotion.
Elle s’était jetée sur son lit, mais sans se déshabiller. Je m’approchai d’elle avec l’apparence la plus calme que je pus: elle me tendit la main.
—Je ne vous ai pas encore remercié, me dit-elle: mon excuse est dans l’impossibilité de trouver des termes qui expriment ma reconnaissance. Faites la part de la terreur d’une femme dans la position où vous m’avez trouvée, et pardonnez-moi.
—Écoutez-moi, madame, lui dis-je en essayant de réprimer mon émotion, et croyez à ce que je vais vous dire. Il est de ces situations si inattendues, si étranges, qu’elles dispensent de toutes les formes ordinaires et de toutes les préparations convenues. Dieu m’a conduit vers vous et je l’en remercie; mais ma mission n’est point accomplie, je l’espère, et peut-être aurez-vous encore besoin de moi. Écoutez-moi donc et pesez chacune de mes paroles.
Je suis libre... je suis riche... rien ne m’enchaîne sur un point de la terre plutôt que sur un autre. Je comptais voyager, je partais pour l’Angleterre sans aucun but; je puis donc changer mon itinéraire, et me diriger vers telle partie de ce monde où il plaira au hasard de me pousser. Peut-être devez-vous quitter la France? Je n’en sais rien, je ne demande aucun de vos secrets, et j’attendrai que vous me fassiez un signe pour former même une supposition. Mais, soit que vous restiez en France, soit que vous la quittiez, disposez de moi, madame, à titre d’ami ou de frère; ordonnez que je vous accompagne de près, ou que je vous suive de loin, faites-vous de moi un défenseur avoué, ou exigez que j’aie l’air de ne pas vous connaître, et j’obéirai à l’instant; et cela, madame, croyez-le bien, sans arrière-pensée, sans espoir égoïste, sans intention mauvaise. Et maintenant que j’ai dit, oubliez votre âge, oubliez le mien, ou supposez que je suis votre frère.
—Merci, me dit la comtesse avec une voix pleine d’une émotion profonde; j’accepte avec une confiance pareille à votre loyauté; je me remets tout entière à votre honneur, car je n’ai que vous au monde: vous seul savez que j’existe.
Oui, vous l’avez supposé avec raison, il faut que je quitte la France. Vous alliez en Angleterre, vous m’y conduirez; mais je n’y puis pas arriver seule et sans famille; vous m’avez offert le titre de votre sœur; pour tout le monde désormais je serai mademoiselle de Nerval.
—Oh! que je suis heureux! m’écriai-je. La comtesse me fit signe de l’écouter.
—Je vous demande plus que vous ne croyez peut-être, me dit-elle; moi aussi j’ai été riche, mais les morts ne possèdent plus rien.
—Mais je le suis, moi, mais toute ma fortune...
—Vous ne me comprenez pas, me dit-elle, et, en ne me laissant pas achever, vous me forcez à rougir.
—Oh! pardon.
—Je serai mademoiselle de Nerval, une fille de votre père, si vous voulez, une orpheline qui vous a été confiée. Vous devez avoir des lettres de recommandation; vous me présenterez comme institutrice dans quelque pensionnat. Je parle l’anglais et l’italien comme ma langue maternelle; je suis bonne musicienne, du moins on me le disait autrefois, je donnerai des leçons de musique et de langues.
—Mais c’est impossible! m’écriai-je.
—Voilà mes conditions, me dit la comtesse; les refusez-vous, monsieur, ou les acceptez-vous, mon frère?
—Oh! tout ce que vous voudrez, tout, tout, tout!
—Eh bien! alors il n’y a pas de temps à perdre, il faut que demain nous partions; est-ce possible?
—Parfaitement.
—Mais un passeport?
—J’ai le mien.
—Au nom de monsieur de Nerval?
—J’ajouterai: Et de sa sœur.
—Vous ferez un faux?
—Bien innocent. Aimez-vous mieux que j’écrive à Paris qu’on m’envoie un second passeport?...
—Non, non... cela entraînerait une trop grande perte de temps. D’où partirons-nous?
—Du Havre.
—Comment?
—Par le paquebot, si vous voulez.
—Et quand cela?
—A votre volonté.
—Pouvons-nous tout de suite?
—N’êtes-vous pas bien faible?
—Vous vous trompez, je suis forte. Dès que vous serez disposé à partir, vous me trouverez prête.
—Dans deux heures.
—C’est bien. Adieu, frère.
—Adieu, madame.
—Ah! reprit la comtesse en souriant, voilà déjà que vous manquez à nos conventions.
—Laissez-moi le temps de m’habituer à ce nom si doux.
—M’a-t-il donc tant coûté, à moi?
—Oh! vous!... m’écriai-je. Je vis que j’allais en dire trop. Dans deux heures, repris-je, tout sera préparé selon vos désirs. Puis je m’inclinai et je sortis.
Il n’y avait qu’un quart d’heure que je m’étais offert, dans toute la sincérité de mon âme, à jouer le rôle de frère, et déjà j’en ressentais toute la difficulté. Être le frère adoptif d’une femme jeune et belle est déjà chose difficile; mais lorsqu’on a aimé cette femme, lorsqu’on l’a perdue, lorsqu’on l’a retrouvée seule et isolée, n’ayant d’appui que vous; lorsque le bonheur auquel on n’aurait osé croire, car on le regardait comme un songe, est là près de vous en réalité, et qu’en étendant la main on le touche, alors, malgré la résolution prise, malgré la parole donnée, il est impossible de renfermer dans son âme ce feu qu’elle couve, et il en sort toujours quelque étincelle par les yeux ou par la bouche.
Je retrouvai mes bateliers soupant et buvant; je leur fis part de mon nouveau projet de gagner Le Havre pendant la nuit, afin d’y être arrivé au moment du départ du paquebot; mais ils refusèrent de tenter la traversée dans la barque qui nous avait amenés. Comme ils ne demandaient qu’une heure pour préparer un bâtiment plus solide, nous fîmes prix à l’instant, ou plutôt ils laissèrent la chose à ma générosité. J’ajoutai cinq louis aux vingt-cinq qu’ils avaient déjà reçus; pour cette somme ils m’eussent conduit en Amérique.
Je fis une visite dans les armoires de mon hôtesse. La comtesse s’était sauvée avec la robe qu’elle portait au moment où elle fut enfermée, et voilà tout. Je craignais pour elle, faible et souffrante comme elle l’était encore, le vent et le brouillard de la nuit; j’aperçus sur la planche d’honneur un grand tartan écossais dont je m’emparai, et que je priai madame Oseraie de mettre sur ma note; grâce à ce châle et à mon manteau, j’espérais que ma compagne de voyage ne serait pas incommodée de la traversée. Elle ne se fit pas attendre, et lorsqu’elle sut que les bateliers étaient prêts, elle descendit aussitôt. J’avais profité du temps qu’elle m’avait donné pour régler tous mes petits comptes à l’auberge; nous n’eûmes donc qu’à gagner le port et à nous embarquer.
Comme je l’avais prévu, la nuit était froide, mais calme et belle. J’enveloppai la comtesse de son tartan, et je voulus la faire entrer sous la tente que nos bateliers avaient faite à l’arrière du bâtiment avec une voile; mais la sérénité du ciel et la tranquillité de la mer la retinrent sur le pont; je lui montrai un banc, et nous nous assîmes l’un près de l’autre.
Tous deux nous avions le cœur si plein de nos pensées, que nous demeurâmes ainsi sans nous adresser la parole. J’avais laissé retomber ma tête sur ma poitrine, et je songeais avec étonnement à cette suite d’aventures étranges qui venaient de commencer pour moi, et dont la chaîne allait probablement s’étendre dans l’avenir. Je brûlais de savoir par quelle suite d’événemens la comtesse de Beuzeval, jeune, riche, aimée en apparence de son mari, en était arrivée à attendre, dans un des caveaux d’une abbaye en ruines, la mort à laquelle je l’avais arrachée. Dans quel but et pour quel résultat son mari avait-il fait courir le bruit de sa mort et exposé sur le lit mortuaire une étrangère à sa place? Était-ce par jalousie?... ce fut la première idée qui se présenta à mon esprit, elle était affreuse.... Pauline aimer quelqu’un!.... Oh! alors voilà qui désenchantait tous mes rêves; car pour cet homme qu’elle aimait elle reviendrait à la vie sans doute; quelque part qu’elle fût, cet homme la rejoindrait. Alors je l’aurais sauvée pour un autre; elle me remercierait comme un frère, et tout serait dit; cet homme me serrerait la main en me répétant qu’il me devait plus que la vie; puis ils seraient heureux d’un bonheur d’autant plus sûr, qu’il serait ignoré!... Et moi, je reviendrais en France pour y souffrir comme j’avais déjà souffert, et mille fois davantage; car cette félicité, que d’abord je n’avais entrevue que de loin, s’était rapprochée de moi, pour m’échapper plus cruellement encore; et alors il viendrait un moment peut-être où je maudirais l’heure où j’avais sauvé cette femme, où je regretterais que, morte pour tout le monde, elle fût vivante pour moi, loin de moi; et pour un autre, près de lui... D’ailleurs, si elle était coupable, la vengeance du comte était juste... A sa place je ne l’eusse pas fait mourir... mais certes... je l’eusse tuée... elle et l’homme qu’elle aimait... Pauline aimant un autre!... Pauline coupable!... Oh! cette idée me rongeait le cœur... Je relevai lentement le front; Pauline, la tête renversée en arrière, regardait le ciel, et deux larmes coulaient le long de ses joues.
—Oh! m’écriai-je... qu’avez-vous donc, mon Dieu?
—Croyez-vous, me dit-elle en gardant son immobilité, croyez-vous que l’on quitte pour toujours sa patrie, sa famille, sa mère, sans que le cœur se brise? Croyez-vous qu’on passe, sinon du bonheur, mais du moins de la tranquillité au désespoir, sans que le cœur saigne? Croyez-vous qu’on traverse l’Océan à mon âge pour aller traîner le reste de sa vie sur une terre étrangère, sans mêler une larme aux flots qui vous emportent loin de tout ce qu’on a aimé?...
—Mais, lui dis-je, est-ce donc un adieu éternel?
—Éternel! murmura-t-elle en secouant doucement la tête.
—De ceux que vous regrettez ne reverrez-vous personne?
—Personne...
—Et tout le monde doit-il ignorer à jamais, et... sans exception, que celle que l’on croit morte et qu’on regrette est vivante et pleure?
—Tout le monde... à jamais... sans exception...
—Oh!... m’écriai-je, oh! que je suis heureux, et quel poids vous m’enlevez du cœur!...
—Je ne vous comprends pas, dit Pauline.
—Oh! ne devinez-vous point tout ce qui s’éveille en moi de doutes et de craintes?... N’avez-vous point hâte de savoir vous-même par quel enchaînement de circonstances je suis arrivé jusques auprès de vous?... Et rendez-vous grâce au ciel de vous avoir sauvée, sans vous informer à moi de quels moyens il s’est servi?...
—Vous avez raison, un frère ne doit point avoir de secrets pour sa sœur... Vous me raconterez tout... et, à mon tour, je ne vous cacherai rien...
—Rien... Oh! jurez-le-moi... Vous me laisserez lire dans votre cœur comme dans un livre ouvert?...
—Oui... et vous n’y trouverez que le malheur, la résignation et la prière... Mais ce n’est ni l’heure ni le moment. D’ailleurs je suis trop près encore de toutes ces catastrophes pour avoir le courage de les raconter...
—Oh! quand vous voudrez... à votre heure... à votre temps... J’attendrai...
Elle se leva.—J’ai besoin de repos, me dit-elle: ne m’avez vous pas dit que je pourrais dormir sous cette tente?
Je l’y conduisis; j’étendis mon manteau sur le plancher; puis elle me fit signe de la main de la laisser seule. J’obéis, et je retournai m’asseoir sur le pont, à la place qu’elle avait occupée; je posai ma tête où elle avait posé la sienne, et je demeurai ainsi jusqu’à notre arrivée au Havre.
Le lendemain soir nous abordions à Brighton; six heures après nous étions à Londres.
VI.
Mon premier soin en arrivant fut de me mettre en quête d’un appartement pour ma sœur et pour moi; en conséquence je me présentai le même jour chez le banquier auprès duquel j’étais accrédité: il m’indiqua une petite maison toute meublée, qui faisait parfaitement l’affaire de deux personnes et de deux domestiques; je le chargeai de terminer la négociation, et le lendemain il m’écrivit que le cottage était à ma disposition.
Aussitôt, et tandis que la comtesse reposait, je me fis conduire dans une lingerie: la maîtresse de l’établissement me composa à l’instant un trousseau d’une grande simplicité, mais parfaitement complet et de bon goût; deux heures après, il était marqué au nom de Pauline de Nerval et transporté tout entier dans les armoires de la chambre à coucher de celle à qui il était destiné: j’entrai immédiatement chez une modiste, qui mit, quoique française, la même célérité dans sa fourniture; quant aux robes, comme je ne pouvais me charger d’en donner les mesures, j’achetai quelques pièces d’étoffe, les plus jolies que je pus trouver, et je priai le marchand de m’envoyer le soir même une couturière.
J’étais de retour à l’hôtel à midi: on me dit que ma sœur était réveillée et m’attendait pour prendre le thé: je la trouvai vêtue d’une robe très simple qu’elle avait eu le temps de faire faire pendant les douze heures que nous étions restés au Havre. Elle était charmante ainsi.
—Regardez, me dit-elle en me voyant entrer, n’ai-je pas déjà bien le costume de mon emploi, et hésiterez-vous maintenant à me présenter comme une sous-maîtresse?
—Je ferai tout ce que vous m’ordonnerez de faire, lui dis-je.
—Oh! mais ce n’est pas ainsi que vous devez me parler, et si je suis à mon rôle, il me semble que vous oubliez le vôtre: les frères, en général, ne sont pas soumis aussi aveuglément aux volontés de leur sœur, et surtout les frères aînés. Vous vous trahirez, prenez garde.
—J’admire vraiment votre courage, lui dis-je, laissant tomber mes bras et la regardant:—la tristesse au fond du cœur, car vous souffrez de l’âme; la pâleur sur le front, car vous souffrez du corps; éloignée pour jamais de tout ce que vous aimez, vous me l’avez dit, vous avez la force de sourire. Tenez, pleurez, pleurez, j’aime mieux cela, et cela me fait moins de mal.
—Oui, vous avez raison, me dit-elle, et je suis une mauvaise comédienne. On voit mes larmes, n’est-ce pas, à travers mon sourire? Mais j’avais pleuré pendant que vous n’y étiez pas, cela m’avait fait du bien; de sorte qu’à un œil moins pénétrant, à un frère moins attentif, j’aurais pu faire croire que j’avais déjà tout oublié.
—Oh! soyez tranquille, madame, lui dis-je avec quelque amertume, car tous mes soupçons me revenaient, soyez tranquille, je ne le croirai jamais.
—Croyez-vous qu’on oublie sa mère quand on sait qu’elle vous croit morte et qu’elle pleure votre mort?... O ma mère, ma pauvre mère! s’écria la comtesse en fondant en larmes et en se laissant retomber sur le canapé.
—Voyez comme je suis égoïste, lui dis-je en m’approchant d’elle, je préfère vos larmes à votre sourire. Les larmes sont confiantes et le sourire est dissimulé; le sourire, c’est le voile sous lequel le cœur se cache pour mentir. Puis, quand vous pleurez, il me semble que vous avez besoin de moi pour essuyer vos pleurs... Quand vous pleurez, j’ai l’espoir que lentement, à force de soins, d’attentions, de respect, je vous consolerai; tandis que, si vous étiez consolée déjà, quel espoir me resterait-il?
—Tenez, Alfred, me dit la comtesse avec un sentiment profond de bienveillance et en m’appelant pour la première fois par mon nom, ne nous faisons pas une vaine guerre de mots; il s’est passé entre nous des choses si étranges, que nous sommes dispensés, vous de détours envers moi, moi de ruse envers vous. Soyez franc, interrogez-moi; que voulez-vous savoir? je vous répondrai.
—Oh! vous êtes un ange, m’écriai-je, et moi je suis un fou: je n’ai le droit de rien savoir, de rien demander. N’ai-je pas été aussi heureux qu’un homme puisse l’être, quand je vous ai retrouvée dans ce caveau, quand je vous ai emportée dans mes bras en descendant cette montagne, quand vous vous êtes appuyée sur mon épaule dans cette barque? Aussi je ne sais, mais je voudrais qu’un danger éternel vous menaçât, pour vous sentir toujours frissonner contre mon cœur: ce serait une existence vite usée qu’une existence pleine de sensations pareilles. On ne vivrait qu’un an peut-être ainsi, puis le cœur se briserait; mais quelle longue vie ne changerait-on pas pour une pareille année? Alors vous étiez toute à votre crainte, et moi j’étais votre seul espoir. Vos souvenirs de Paris ne vous tourmentaient pas. Vous ne feigniez pas de sourire pour me cacher vos larmes; j’étais heureux!.. je n’étais pas jaloux.
—Alfred, me dit gravement la comtesse, vous avez fait assez pour moi pour que je fasse quelque chose pour vous. D’ailleurs, il faut que vous souffriez, et beaucoup, pour me parler ainsi; car en me parlant ainsi vous me prouvez que vous ne vous souvenez plus que je suis sous votre dépendance entière. Vous me faites honte pour moi; vous me faites mal pour vous.
—Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi! m’écriai-je en tombant à ses genoux; mais vous savez que je vous ai aimée jeune fille, quoique je ne vous l’aie jamais dit; vous savez que mon défaut de fortune seul m’a empêché d’aspirer à votre main; et vous savez encore que depuis que je vous ai retrouvée, cet amour, endormi peut-être, mais jamais éteint, s’est réveillé plus ardent, plus vif que jamais. Vous le savez, car on n’a pas besoin de dire de pareilles choses pour qu’elles soient sues. Eh bien! voilà ce qui fait que je souffre également à vous voir sourire et à vous voir pleurer; c’est que, quand vous souriez, vous me cachez quelque chose; c’est que, quand vous pleurez, vous m’avouez tout. Ah! vous aimez, vous regrettez quelqu’un.
—Vous vous trompez, me répondit la comtesse; si j’ai aimé, je n’aime plus; si je regrette quelqu’un, c’est ma mère!
—Oh! Pauline! Pauline! m’écriai-je, me dites-vous vrai? ne me trompez-vous pas? Mon Dieu, mon Dieu!
—Croyez-vous que je sois capable d’acheter votre protection par un mensonge?
—Oh! le ciel m’en garde!... Mais d’où est venue la jalousie de votre mari? car la jalousie seule a pu le porter à une pareille infamie.
—Ecoutez, Alfred, un jour ou l’autre il aurait fallu que je vous avouasse ce terrible secret; vous avez le droit de le connaître. Ce soir vous le saurez, ce soir vous lirez dans mon âme; ce soir, vous disposerez de plus que de ma vie, car vous disposerez de mon honneur et de celui de toute ma famille, mais à une condition.
—Laquelle? dites, je l’accepte à l’avance.
—Vous ne me parlerez plus de votre amour; je vous promets, moi, de ne pas oublier que vous m’aimez.
Elle me tendit la main; je la baisai avec un respect qui tenait de la religion.
—Asseyez-vous là, me dit-elle, et ne parlons plus de tout cela jusqu’au soir: qu’avez-vous fait?
—J’ai cherché une petite maison bien simple et bien isolée, où vous soyez libre et maîtresse, car vous ne pouvez rester dans un hôtel.
—Et vous l’avez trouvée?
—Oui, à Piccadilly. Et, si vous voulez, nous irons la voir après le déjeuner.
—Alors, tendez donc votre tasse.
Nous prîmes le thé; puis nous montâmes en voiture, et nous nous rendîmes au cottage.
C’était une jolie petite fabrique à jalousies vertes, avec un jardin plein de fleurs; une véritable maison anglaise, à deux étages seulement. Le rez-de-chaussée devait nous être commun; le premier était préparé pour Pauline. Je m’étais réservé le second.
Nous montâmes à son appartement: il se composait d’une antichambre, d’un salon, d’une chambre à coucher, d’un boudoir et d’un cabinet de travail, où l’on avait réuni tout ce qu’il fallait pour faire de la musique et dessiner. J’ouvris les armoires; la lingère m’avait tenu parole.
—Qu’est-ce cela? me dit Pauline.
—Si vous entrez dans une pension, lui répondis-je, on exigera que vous ayez un trousseau. Celui-ci est marqué à votre nom, un P et un N, Pauline de Nerval.
—Merci, mon frère, me dit-elle en me serrant la main. C’était la première fois qu’elle me redonnait ce titre depuis notre explication; mais cette fois ce titre ne me fit pas mal.
Nous entrâmes dans la chambre à coucher; sur le lit étaient deux chapeaux d’une forme toute parisienne et un châle de cachemire fort simple.
—Alfred, me dit la comtesse en les apercevant, vous eussiez dû me laisser entrer seule ici, puisque j’y devais trouver toutes ces choses. Ne voyez-vous pas que j’ai honte devant vous de vous avoir donné tant de peine?... Puis vraiment je ne sais s’il est convenable...
—Vous me rendrez tout cela sur le prix de vos leçons, interrompis-je en souriant: un frère peut prêter à sa sœur.
—Il peut même lui donner lorsqu’il est plus riche qu’elle, dit Pauline, car, dans ce cas-là, c’est celui qui donne qui est heureux.
—Oh! vous avez raison, m’écriai-je, et aucune délicatesse du cœur ne vous échappe... Merci, merci!..
Nous passâmes dans le cabinet de travail; sur le piano étaient les romances les plus nouvelles de madame Duchange, de Labarre et de Plantade; les morceaux les plus à la mode de Bellini, de Meyerbeer et de Rossini. Pauline ouvrit un cahier de musique et tomba dans une profonde rêverie.
—Qu’avez-vous? lui dis-je, voyant que ses yeux restaient fixés sur la même page, et qu’elle semblait avoir oublié que j’étais là.
—Chose étrange! murmura-t-elle, répondant à la fois à sa pensée et à ma question, il y a une semaine au plus que je chantais ce même morceau chez la comtesse M.; alors j’avais une famille, un nom, une existence. Huit jours se sont passés... et je n’ai plus rien de tout cela... Elle pâlit et tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, et l’on eût dit que véritablement elle allait mourir. Je m’approchai d’elle, elle ferma les yeux; je compris qu’elle était tout entière à sa pensée, je m’assis près d’elle, et lui appuyant la tête sur mon épaule:
—Pauvre sœur! lui dis-je.
Alors elle se reprit à pleurer; mais cette fois sans convulsions ni sanglots: c’étaient des larmes mélancoliques et silencieuses, de ces larmes enfin qui ne manquent pas d’une certaine douceur, et qu’il faut que ceux qui les regardent sachent laisser couler. Au bout d’un instant elle rouvrit les yeux avec un sourire.
—Je vous remercie, me dit-elle, de m’avoir laissée pleurer.
—Je ne suis plus jaloux, lui répondis-je.
Elle se leva.—N’y a-t-il pas un second étage? me dit-elle.
—Oui; il se compose d’un appartement tout pareil à celui-ci.
—Et doit-il être occupé?
—C’est vous qui en déciderez.
—Il faut accepter la position qui nous est imposée par la destinée avec toute franchise. Aux yeux du monde vous êtes mon frère, il est tout simple que vous habitiez la maison que j’habite, tandis qu’on trouverait sans doute étrange que vous allassiez loger autre part. Cet appartement sera le vôtre. Descendons au jardin.
C’était un tapis vert avec une corbeille de fleurs. Nous en fîmes deux ou trois fois le tour en suivant une allée sablée et circulaire qui l’enveloppait; puis Pauline alla vers le massif et y cueillit un bouquet.
—Voyez donc ces pauvres roses, me dit-elle en revenant à moi, comme elles sont pâles et presque sans odeur. N’ont-elles pas l’air d’exilées qui languissent après leur pays? Croyez-vous qu’elles aussi ont une idée de ce que c’est que la patrie, et qu’en souffrant elles ont le sentiment de leur souffrance?
—Vous vous trompez, lui dis-je, ces fleurs sont nées ici; cet air est l’atmosphère qui leur convient; ce sont des filles du brouillard et non de la rosée; un soleil plus ardent les brûlerait. D’ailleurs, elles sont faites pour parer des cheveux blonds et pour s’harmonier avec le teint mat des filles du Nord. A vous, à vos cheveux noirs il faudrait de ces roses ardentes comme il en fleurit en Espagne. Nous irons en chercher là quand vous en voudrez.
Pauline sourit tristement.—Oui, dit-elle, en Espagne... en Suisse... en Italie... partout... excepté en France... Puis elle continua de marcher sans parler davantage, effeuillant machinalement les roses sur le chemin.
—Mais, lui dis-je, avez-vous donc à tout jamais perdu l’espoir d’y rentrer?
—Ne suis-je pas morte?
—Mais en changeant de nom?...
—Il me faudrait aussi changer de visage.
—Mais c’est donc bien terrible, ce secret?
—C’est une médaille à deux faces, qui porte d’un côté du poison et de l’autre un échafaud. Écoutez, je vais vous raconter tout cela; il faut que vous le sachiez, et le plus tôt est le mieux. Mais vous, dites-moi d’abord par quel miracle de la Providence vous avez été conduit vers moi?
Nous nous assîmes sur un banc au-dessous d’un platane magnifique, qui couvrait de sa tente de feuillage une partie du jardin. Alors je commençai mon récit à partir de mon arrivée à Trouville. Je lui racontai tout: comment j’avais été surpris par l’orage et poussé sur la côte; comment, en cherchant un abri, j’étais entré dans les ruines de l’abbaye; comment, réveillé au milieu de mon sommeil par le bruit d’une porte, j’avais vu sortir un homme du souterrain; comment cet homme avait enfoui quelque chose sous une tombe, et comment, dès lors, je m’étais douté d’un mystère que j’avais résolu de pénétrer. Puis je lui dis mon voyage à Dives, la nouvelle fatale que j’y appris, la résolution désespérée de la revoir une fois encore, mon étonnement et ma joie en reconnaissant que le linceul couvrait une autre femme qu’elle; enfin mon expédition nocturne, la clef sous la tombe, mon entrée dans le souterrain, mon bonheur et ma joie en la retrouvant; et je lui racontai tout cela avec cette expression de l’âme, qui, sans prononcer le mot d’amour, le fait palpiter dans chaque parole que l’on dit; et pendant que je parlais, j’étais heureux et récompensé, car je voyais ce récit passionné l’inonder de mon émotion, et quelques-unes de mes paroles filtrer secrètement jusqu’à son cœur. Lorsque j’eus fini, elle me prit la main, la serra entre les siennes sans parler, me regarda quelque temps avec une expression de reconnaissance angélique; puis enfin, rompant le silence:
—Faites-moi un serment, me dit-elle.
—Lequel? parlez.
—Jurez-moi, sur ce que vous avez de plus sacré, que vous ne révélerez à qui que ce soit au monde ce que je vais vous dire, à moins que je ne sois morte, que ma mère ne soit morte, que le comte ne soit mort.
—Je le jure sur l’honneur, répondis-je.
—Et maintenant, écoutez, dit-elle.
VII.
—Je n’ai pas besoin de vous dire quelle était ma famille, vous la connaissez; ma mère, puis des parens éloignés, voilà tout. J’avais quelque fortune.
—Hélas! oui, interrompis-je, et plût au ciel que vous eussiez été pauvre!
—Mon père, continua Pauline sans paraître remarquer le sentiment qui m’avait arraché mon exclamation, laissa en mourant quarante mille livres de rentes à peu près. Comme je suis fille unique, c’était une fortune. Je me présentai donc dans le monde avec la réputation d’une riche héritière.
—Vous oubliez, dis-je, celle d’une grande beauté, jointe à une éducation parfaite.
—Vous voyez bien que je ne puis pas continuer, me répondit Pauline en souriant, puisque vous m’interrompez toujours.