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ALEXANDRE VINET

ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE

TOME PREMIER
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND

Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur à l'Université de Lausanne.

Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908.

PRÉFACE

Ce premier volume des Études d'Alexandre Vinet sur la littérature française au XIXe siècle reproduit, pour l'ensemble des matières qui y sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de 1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844 sur divers ouvrages de Chateaubriand.

Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1] et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet ayant transporté dans son cours une partie de cet article, la dite fin de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de Chateaubriand.

I

Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard, que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus directes avec les étudiants de la Faculté des lettres et sciences jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute dans ses leçons la matière de quelques articles pour le Semeur dont il était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.

Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:

«Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si je trouve qu'il en vaille la peine[6].»

Nous avons dans l'Agenda[7] de 1844 quelques indications qui se rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées ici.

Tout d'abord l'horaire du professeur:

Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
Lundi à 4 heures: littérature française.
Mardi à 10 heures: catéchétique.
Mercredi à 8 heures: prédication[8].
à 4 heures: littérature française.
Jeudi à 8 heures: prédication.
à 10 heures: catéchétique.
Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme.
Samedi à 10 heures: lecture et récitation.

On voit que Vinet était un homme occupé.

Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]:

«Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe et l'hérésie…[10]»

L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme, et le paradoxe pour celui de littérature.

Revenons à l'Agenda:

7 janvier (dimanche).—Passé la journée à la maison; préparé mon cours de demain (littérature).

8 janvier.—Première leçon de littérature à l'Académie.

9 janvier.—Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.

15 janvier.—Troisième leçon de littérature: Sur l'influence des
Passions
.

19 janvier.—Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.

Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14 février):

«Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant besoin insérer dans le Semeur quelques unes de ces pages. J'en doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand vous m'auriez désigné comme propre au Semeur telle ou telle portion du cours[12].»

Vinet tenait au Semeur; il savait que ce journal était lu non seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires, mais aussi au dehors. Ambition très légitime.

Toutefois le Semeur ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je suppose qu'il avait de la copie en abondance et sur des sujets plus actuels que Delphine ou l'Allemagne. Ce qu'il y a de sûr c'est que M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à chercher un libraire pour les publier en volume.

Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est intéressante à plus d'un titre:

«Cher Monsieur,

»Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève; celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M. Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons… M. Forel[16] croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien… Vous savez comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien perdre à réfléchir un temps précieux… Je vous remets donc celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette nouvelle importunité[17]…»

M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand—et cela eût empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse l'excellente Mme Vinet,—mais il fallait l'assentiment de Vinet. Celui-ci le refusa.

«Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été, il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers, trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous aveugle…»

Et Vinet revenait à son idée du Semeur:

«Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans le Semeur sera une manière de sonder le terrain. On verra si les fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de mon avis[18]?»

M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le Semeur «les fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du Semeur lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place dans le journal:

«Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler; laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal traité[19].»

Au surplus, la Vie de Rancé venait de paraître. Vinet allait pouvoir parler de Chateaubriand à propos d'une actualité—comme on dit aujourd'hui—et non à propos des Martyrs, de l'Itinéraire, ou d'Atala, vieux de près d'un demi-siècle.

«Je reçois à l'instant la Vie de Rancé; je pense qu'il convient de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela, mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué, désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du Chateaubriand; cela se dévore[20].».

Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur Rancé: nous en reparlerons. Il est temps de revenir au cours.

Agenda:

28 janvier (dimanche).—Préparé ma leçon de demain.

30 janvier.—Étudié l'Allemagne de Mme de Staël.

31 janvier.—Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit, bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature—très mal. En revenant je me suis remis au lit.

«Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il était toujours fort.»

3 février.—Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local.

Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des contemporains sont unanimes.

«Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début, reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées, expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux mouvements de son âme[23]…»

Edmond de Pressensé dit de même:

«Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée et nuancée qui se prêtait à leur richesse… Rien ne peut donner l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait parfois[24].»

On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la préface d'un volume composé—en grande partie—de leçons.

Un encore: je lis dans la Revue suisse de l'année 1844, à propos du cours:

«M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le public en foule[25].»

Suite de l'Agenda:

14 février.—Leçon (3e) sur l'Allemagne. 21 »—Achevé Madame de Staël. 4 mars.—Lettre de Madame de Staël.

(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui écrit: «Je vous remercie de tout mon cœur des feuilles de votre cours[27].»)

4 mars.—Leçon sur Atala.
6 id.—Première leçon sur le Génie du Christianisme.
20 id.—Seconde leçon sur les Martyrs.
26 id.—Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de
littérature.
29 id.—J'ai donné ma dernière leçon de littérature
française.
5 avril.—Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon
pour la Revue suisse.

Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir "Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le tome septième de la Revue suisse, telle qu'elle figure dans l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet:

«Je viens de lire dans la Revue suisse votre discours sur l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page en regardant là haut[28].»

7 avril.—Corrigé l'épreuve de la leçon sur Corinne pour le Courrier suisse.

8 mai.—Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour l'autographie.

19 juin.—Reçu les dernières pages de mon cours autographié.

Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le Courrier suisse une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci nous amène à nous demander si l'autographie n'a pas une valeur plus grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai entendu dire—et par des personnes qui connaissent à fond leur Vinet:—«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier, et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous avons dans l'autographie du Vinet parfaitement authentique et définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai: «Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens, elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,—c'est entendu,—et en s'aidant des notes prises par ses étudiants,—c'est entendu encore,—mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le 16 juin 1844:

«Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»

Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo, etc., tandis que le premier cours, le cours sur Chateaubriand et Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.

Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?—Le manuscrit a été perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais existé.

Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de l'expression. Le style est oratoire assurément—et c'est tout naturel, et il ne faut pas s'en plaindre—mais encore une fois c'est mis au point par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce qu'on pourrait demander de plus.

Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.

Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la première leçon du professeur sur l'auteur de Corinne; ce sont les papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit—la plus grande partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations—mais cela ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et elle n'en est que plus frappante:

«Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête.»

C'est là, je le répète, l'idée de la leçon (et même l'idée de tout le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].

II

Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (Vie de Rancé) date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le Semeur.

Le Semeur avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers, philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du Semeur avait réjoui Vinet.

«Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»

Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le Semeur devint son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au Semeur. Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent, Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques années déjà à la rédaction du Semeur.

L'œuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il n'en dormait pas:

Agenda du 6 mai 1835:

Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:

—Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en toute saison[36]… etc…

Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux toutefois converser autrement.

Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.

Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.

Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur la littérature anglaise. Il se plaignait—très gentiment—que Vinet l'eût accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:

«Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants d'aujourd'hui.»

Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher l'avenir dans des arrangements sociaux et non dans l'invisible.»

«Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre vie[36].»

Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui aurait retenti dans le cœur de Chateaubriand comme un reproche injuste. Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances humaines[37].»

Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.

S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de 1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver ce style un peu «figuré[38]».

Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles sur la Vie de Rancé.

On lit dans l'Agenda de 1844:

27 mai.—Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de Chateaubriand.

5 juin.—Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur mon deuxième article (celui du 29 mai).

16 juin.—Répondu à M. de Chateaubriand.

26 juin.—Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la mienne.

Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux seulement nous sont parvenues.

Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du second article sur Rancé[39]:

Paris 28 mai 1844.

«Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le Semeur. Je ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.

»Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés, l'assurance de ma considération très distinguée,

CHATEAUBRIAND.»

Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu). Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi qu'il est bon de rappeler:

«Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité… et cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence foudroyée…

»… Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien, c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se mêle d'affectueux à notre admiration[40]…»

À quoi Chateaubriand:

Paris 24 juin 1844.

«Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que Rancé faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun prix.

»Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine signer[42].»

Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger l'entretien. Toutefois il donna dans le Semeur du 28 août 1844 un court article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé qui est bien une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait. Vinet dans ses deux articles sur Rancé avait été assez dur pour Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées. Chateaubriand d'ailleurs—on vient de le voir—avait fait des corrections à son œuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus doux. Dès que parut la deuxième édition de Rancé il s'empressa de la comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au Semeur un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.

Agenda:

19 août.—Collationné les deux éditions de la Vie de Rancé.

20 août.—Écrit un article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé.

23 août.—Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé.

Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes éditions de l'œuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude sur Rancé. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.

J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me restait encore un point à signaler.

Le Semeur du 18 août 1832 contient un article de philosophie religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses Études historiques

Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât ni dans les éditions antérieures, ni—ce qui est plus notable—dans une liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses collaborateurs et lui avaient dû négliger.

J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses images et surtout sa pensée.

L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met «dans le changement du cœur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez par exemple les dernières lignes de l'article sur la Littérature anglaise.

Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.

«Je l'interroge sur le christianisme des Études historiques: «Le christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»—Ce que j'ai contredit et rectifié.»

N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette conversation rêvée sur le christianisme des Études historiques et l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?

J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était l'œuvre du rêveur de 1835.

Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8 déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés. L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les voici:

«Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et social, de sa condition sur la terre, et non point sa réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et sociale de la femme, l'adoucissement des mœurs, etc. Choses qui ne sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de la foi chrétienne, le changement du cœur. Remarquons bien, car c'est là le trait saillant du Christianisme des Études, qu'en fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute beauté et de toute grandeur.»

Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir compte de ce «précurseur[44]».

III

J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.

Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M. Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.

Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:

«Je crains—ceci bien entre nous—que la publication de certains passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille: on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M. Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne quelque inquiétude.»

M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que «l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»

On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans l'édition de l'œuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait certainement chagrinée.

Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat», écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël. M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses. Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très légères corrections.

Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux vœux de la famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de Corinne eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu—ce que tout le monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui—que l'œuvre de Madame de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.

Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,
faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de
Staël:

«Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
quelques retranchements.»

M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de
Staël à une de ses amies:

«Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance. Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit—à beaucoup près—toute ma pensée, en souffre aussi.»

M. Scholl ajoutait:

«Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6 octobre 1848.)

MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable. Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort douces—et cela n'eût point suffi,—mais il n'aurait pu faire les amputations demandées sans détruire son œuvre. Mieux eût valu ne rien publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont fait exactement ce qu'ils devaient faire.

Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les réponses du comité.

Suppressions demandées. Réponses du Comité.

Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à active comme celles de Mme de supprimer cette phrase. Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner.

Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime: heure cette jeune âme, l'accoutuma lui en donna au bonheur du cœur, lui en donna l'insatiable besoin. l'insatiable besoin, et dans l'extrême félicité de sa jeunesse prépara peut-être le malheur de sa vie entière.

La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce de M. Necker, des relations passage. délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants.

Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime: c'est-à-dire de vanité, auquel, c'est-à-dire selon toute apparence, elle se soumit de vanité. par déférence était bien peu dans son caractère.

Nous n'avons d'autres Le Comité supprime: renseignements sur cette union profond que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: et a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les écrits où elle répand toute son personnages qui âme et introduit volontiers les l'intéressent. personnages qui l'intéressent.

Ce silence parle assez haut Le Comité maintient. quand on se rappelle que l'amour dans le mariage était aux yeux de Mme de Staël l'idéal du bonheur en ce monde.

Sans insister sur ce point Le Comité supprime: délicat, disons seulement que délicat. toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée…

Nous avons indiqué un premier Maintenu. malheur qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.

Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu.
Staël ne mit peut-être pas assez
de dignité dans ses regrets.

Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la
sur les passions; l'on serait suppression des mots:
tenté de croire qu'elle a ses l'on serait tenté de
propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres
injures à venger
.

Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose. Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le comité supprime délicat. On est tenté de se demander si cette concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable plaisanterie. Point tant que cela—en y réfléchissant. Le comité conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de supprimer délicat. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la délicatesse du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses. J'enlève délicat, et mon petit bout de phrase redevient la transition la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité de 1848 connaissait le cœur humain.

Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie, plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu, j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de l'Allemagne son premier professeur de littérature, et que c'est dans le fameux chapitre sur l'enthousiasme qu'il avait puisé dès ses débuts quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une simple introduction.

Paul Sirven.

Les notes suivies de la mention: (Ed.) sont tirées de l'édition de 1848.

I

MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND

Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.

INTRODUCTION

De la Littérature de l'Empire.

Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: la Littérature de l'Empire. Cette impression s'explique, si elle ne se justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.

L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation, répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire, qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte, suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.

On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique, inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences, pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même, tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement; mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux grandes renommées.

L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à l'ancienne.

Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une brochure de M. Schlegel sur la Phèdre de Racine fut un immense scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée, c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence, qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à coups de canon.

Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts, n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour but.

Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.

Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus favorable.

Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles. Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard, Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux. Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien, vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie, vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture, M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy, fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il fût déjà attaché au souvenir du plus beau Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle. La critique littéraire, quoi qu'on puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou, historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M. de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec grâce et bonheur l'auteur des Études de la nature.

La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des Bucoliques, et M. Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de la Navigation; de M. Michaud, qui chanta le Printemps d'un proscrit; de M. de Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'Espérance et le Voyage du poète, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le Génie de l'homme, des accents pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le Mérite des femmes est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet, qui n'était pas encore l'auteur de Clytemnestre et de ce grand poème où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon, qui, après avoir décrit la Maison des champs, tenta avec succès l'épopée domestique dans son Enfant prodigue; de M. Berchoux, auteur spirituel et gai de la Gastronomie. Les concours académiques avaient créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons épisodique, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques talents distingués.—Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.

L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout, qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même n'aborda pas.

Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault, Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs fabulistes.

La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le Tibère de Chénier, les Templiers de Raynouard, l'Agamemnon de Lemercier, auteur de ce drame de Pinto, dans lequel il anticipait sur les hardiesses d'une époque plus tardive.

La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des Deux Gendres, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune autre époque.

Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.

Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps, si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils auraient pu dire à la littérature de l'Empire:

La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.

Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque, puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite, puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.

PREMIERE PARTIE

MADAME DE STAËL

CHAPITRE PREMIER

Son caractère.

Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y mourut en 1817.

Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de soi-même une plus vive empreinte.

Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens direct et positif, et Madame Necker négativement.

Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion, sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive, c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen, elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active, comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant d'autres causes avaient trop bien commencé.

Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de son ouvrage sur les Passions méritent d'être lues avec attention:

«Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices, dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont procurée[48].»

Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale, d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune âme, l'accoutuma au bonheur du cœur, [lui en donna l'insatiable besoin,[49] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M. Necker aux yeux et pour le cœur de sa fille, quelques passages des écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est d'une vérité profonde:

«Ce livre (De l'Importance des opinions religieuses, par M. Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»

Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.

«Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des hommes[51].»

«Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»

«Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle… Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés, je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui écrivant, je l'appelais presque toujours mon ange tutélaire. Je sentais ainsi son influence, et il me semblait que la responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:—je comptais sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur, pour le consulter encore et l'entendre[53]?»

La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de vanité,[54] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55] silence qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]. Ce silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'amour dans le mariage était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce monde[57].

«Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»

Sans insister sur ce point [délicat[59], disons seulement que toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune, heureuse par le cœur, et je me demande si cette dispensation, qui n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le cœur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la pensée: les souffrances du cœur augmentent peut-être la personnalité, mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que ses peines l'ont inspirée.

Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais. Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire, les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales, qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.

Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois, celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de malheur dans la carrière d'une femme!

Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la pitié était sa religion.

Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.

Il semblait que de rares qualités du cœur devaient ménager, en faveur de Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée! Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:

«Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute espèce de préventions[60].»

Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais; elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles souffrances plus cruelles que celles de l'envie?

On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et dans ses mœurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:

Que des préventions déchirant le bandeau
La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.

Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la Littérature, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:

«Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés: sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.

La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.

Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit, les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le regrettent comme leur véritable asile.

L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès les premiers coups, ils atteignent au cœur.

Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle jusqu'aux premiers objets des affections de son cœur. Qui sait si l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?

Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas chancelants[61]?»

La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît, ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération.

La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.

«N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez atteindre, prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir passé[62].»

L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.

Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.

La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle nous apparaît dans ses touchantes Réflexions sur le procès de la Reine et dans des Réflexions politiques dont la paix universelle était le but.

De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté. Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.

À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde, dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:

«On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales, l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie, on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable gloire[63].»

Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et non une preuve de son découragement.

L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance. Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt. Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut aisément trouvé. En 1803 commencèrent les Dix ans d'exil de cette femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme, trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit pas d'appeler le moderne Attila.

Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent décisives pour la gloire de Madame de Staël. Delphine avait jeté un grand éclat; Corinne et l'Allemagne en jetèrent bien davantage et placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.

Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête; mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur, la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances terrestres, le 14 juillet 1817.

Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger; mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son illustre amie lorsqu'il a dit:

«Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»

À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité. Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai, l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.

CHAPITRE DEUXIÈME

Premiers ouvrages de Madame de Staël.

Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie une seconde fois.

Elle débuta, en 1788, par des Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau. L'admiration enthousiaste est certainement le ton dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation durent aussi modifier ses idées sur l'Émile; mais après tout, il y a lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux premiers ouvrages de Rousseau (Discours sur l'influence des Sciences et des Arts, et sur l'Inégalité), autant de bon sens que d'esprit?

«Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout senti, tout éprouvé, il s'écrie: N'allez pas plus avant; je reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage. Chaque homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent calmés par l'expérience des autres[66].»

L'Héloïse, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld, que l'esprit est dupe du cœur, ce qui n'empêche pas que le cœur ne soit une lumière. C'est par le cœur que Madame de Staël a si bien déjoué les sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la justesse et la noble fermeté de ses critiques.

On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau. Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction; mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui, prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents, mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître, le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une même chose que la foi à la vérité.

Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres, procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:

«Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
reconnaissance[67].»

«On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»

«Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,
guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»

Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.

Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste; personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse; les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement une action.

Les Réflexions sur le procès de la Reine, écrites à Londres en 1793, sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:

«Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort d'une créature humaine pourrait aller si loin en infortune! Ah! repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où de telles chances errent sur la destinée!.. Et depuis ce temps qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur

Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse, qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.

En 1794 parurent les Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux Français. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.

«Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»

Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la vanité qui raisonne peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle, intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)

L'année suivante, Madame de Staël écrivit des Réflexions sur la paix intérieure. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont d'un parti, sans être des hommes de parti. Elle s'adresse successivement «aux royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,» c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire, fut le vrai médiateur entre les partis.

La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne; mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer celle-ci:

«Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes inévitables. La France peut s'arrêter dans la république; mais pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le gouvernement militaire.[69]»

Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à Madame de Staël.

Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout dans ces lignes du dernier chapitre:

«Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de souffrances particulières utiles au bonheur public, que les ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur.

»Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»

Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de plus remarquable, c'est un Essai sur les fictions qui lui sert d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système; enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes doctrines littéraires:

«On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va suivre. Les romans de Candide, de Zadig, de Memnon, si charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale, si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie en suivant exactement les gradations, les développements, les inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les noms propres.»

On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que romanesque, dans ma pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous. Malheureusement, mundus cult decipi (le monde veut être trompé); ce que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose. Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes… de quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède aujourd'hui.

«Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez, aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la patrie de la lumière et de l'amour.»

CHAPITRE TROISIÈME

De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Réflexions sur le suicide.

J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous ce titre: De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: Quæsivit cœlo lucem, ingemuitque reperta, (Il chercha dans le ciel la lumière et gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation. Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour: «C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont imparfaits. Ainsi, selon le vœu de Madame de Staël, le gouvernement doit compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.

Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire, le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, De l'usage des passions, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive, qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter. Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce qu'on appelle communément passions; elle n'en excepte aucune; elle frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant; [l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses propres injures à venger; en même temps[71] on se rappelle involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné, qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en parler, l'autorité de l'expérience.

«Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: C'était le bon temps, j'étais bien malheureuse[73].»

C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les vaincre:

«Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»

Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu d'espace qui reste à la bonté dans un cœur que les passions ont abordé, et par là même envahi.

«Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il en est une surtout qui dispose le cœur à la pitié pour l'infortune; mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les peines des autres peuvent aisément émouvoir un cœur déjà ébranlé par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance pourraient procurer, sont à peine senties par le cœur passionné qui les accomplit[75].»

L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire, l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et s'empoisonne avec son propre venin.

Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part, selon notre auteur.

«Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les grandes douleurs[79].»

Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions, qui ne sont que notre moi indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion, renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à toute sorte de réciprocité.

«Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui ne trompe jamais[81].»

Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle, elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le christianisme, dans le passage suivant:

«Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»

Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui, par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.

Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous, et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie, l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:

«La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément[83].»

On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.

Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance; lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au secret besoin des cœurs, fatigués de haïr. Elle était la seule conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir cet appel à la pitié qu'un cœur plein de pitié fait retentir au milieu de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression si douce en terminant son livre par cette observation:

«J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses avantages personnels[84].»

Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique. On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont l'auteur est le véritable sujet.

Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de la conversation, des phrases comme celles-ci:

«Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent pas après se l'être supposé, etc.[85]»

Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une tragédie moderne:

Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire

Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le livre sur l'Influence des Passions, comme il l'est, à propos de la mort de Rousseau, dans les Lettres de Madame de Staël sur ce grand écrivain. Je dois citer les passages:

«Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste; le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;… seule en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer[86]…

»On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable? Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»

Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa conviction et de son talent dans ses Réflexions sur le suicide, publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide; il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute l'armée ennemie ne pénètre dans la place.

CHAPITRE QUATRIÈME