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ALEXANDRE VINET
ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE
TOME PREMIER
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur à l'Université de Lausanne.
Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908.
PRÉFACE
Ce premier volume des Études d'Alexandre Vinet sur la littérature française au XIXe siècle reproduit, pour l'ensemble des matières qui y sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de 1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844 sur divers ouvrages de Chateaubriand.
Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1] et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet ayant transporté dans son cours une partie de cet article, la dite fin de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de Chateaubriand.
I
Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard, que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus directes avec les étudiants de la Faculté des lettres et sciences jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute dans ses leçons la matière de quelques articles pour le Semeur dont il était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.
Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:
«Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si je trouve qu'il en vaille la peine[6].»
Nous avons dans l'Agenda[7] de 1844 quelques indications qui se rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées ici.
Tout d'abord l'horaire du professeur:
Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
Lundi à 4 heures: littérature française.
Mardi à 10 heures: catéchétique.
Mercredi à 8 heures: prédication[8].
à 4 heures: littérature française.
Jeudi à 8 heures: prédication.
à 10 heures: catéchétique.
Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme.
Samedi à 10 heures: lecture et récitation.
On voit que Vinet était un homme occupé.
Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]:
«Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe et l'hérésie…[10]»
L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme, et le paradoxe pour celui de littérature.
Revenons à l'Agenda:
7 janvier (dimanche).—Passé la journée à la maison; préparé mon cours de demain (littérature).
8 janvier.—Première leçon de littérature à l'Académie.
9 janvier.—Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.
15 janvier.—Troisième leçon de littérature: Sur l'influence des
Passions.
19 janvier.—Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.
Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14 février):
«Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant besoin insérer dans le Semeur quelques unes de ces pages. J'en doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand vous m'auriez désigné comme propre au Semeur telle ou telle portion du cours[12].»
Vinet tenait au Semeur; il savait que ce journal était lu non seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires, mais aussi au dehors. Ambition très légitime.
Toutefois le Semeur ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je suppose qu'il avait de la copie en abondance et sur des sujets plus actuels que Delphine ou l'Allemagne. Ce qu'il y a de sûr c'est que M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à chercher un libraire pour les publier en volume.
Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est intéressante à plus d'un titre:
«Cher Monsieur,
»Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève; celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M. Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons… M. Forel[16] croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien… Vous savez comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien perdre à réfléchir un temps précieux… Je vous remets donc celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette nouvelle importunité[17]…»
M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand—et cela eût empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse l'excellente Mme Vinet,—mais il fallait l'assentiment de Vinet. Celui-ci le refusa.
«Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été, il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers, trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous aveugle…»
Et Vinet revenait à son idée du Semeur:
«Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans le Semeur sera une manière de sonder le terrain. On verra si les fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de mon avis[18]?»
M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le Semeur «les fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du Semeur lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place dans le journal:
«Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler; laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal traité[19].»
Au surplus, la Vie de Rancé venait de paraître. Vinet allait pouvoir parler de Chateaubriand à propos d'une actualité—comme on dit aujourd'hui—et non à propos des Martyrs, de l'Itinéraire, ou d'Atala, vieux de près d'un demi-siècle.
«Je reçois à l'instant la Vie de Rancé; je pense qu'il convient de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela, mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué, désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du Chateaubriand; cela se dévore[20].».
Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur Rancé: nous en reparlerons. Il est temps de revenir au cours.
Agenda:
28 janvier (dimanche).—Préparé ma leçon de demain.
30 janvier.—Étudié l'Allemagne de Mme de Staël.
31 janvier.—Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit, bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature—très mal. En revenant je me suis remis au lit.
«Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il était toujours fort.»
3 février.—Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local.
Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des contemporains sont unanimes.
«Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début, reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées, expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux mouvements de son âme[23]…»
Edmond de Pressensé dit de même:
«Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée et nuancée qui se prêtait à leur richesse… Rien ne peut donner l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait parfois[24].»
On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la préface d'un volume composé—en grande partie—de leçons.
Un encore: je lis dans la Revue suisse de l'année 1844, à propos du cours:
«M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le public en foule[25].»
Suite de l'Agenda:
14 février.—Leçon (3e) sur l'Allemagne. 21 »—Achevé Madame de Staël. 4 mars.—Lettre de Madame de Staël.
(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui écrit: «Je vous remercie de tout mon cœur des feuilles de votre cours[27].»)
4 mars.—Leçon sur Atala.
6 id.—Première leçon sur le Génie du Christianisme.
20 id.—Seconde leçon sur les Martyrs.
26 id.—Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de
littérature.
29 id.—J'ai donné ma dernière leçon de littérature
française.
5 avril.—Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon
pour la Revue suisse.
Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir "Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le tome septième de la Revue suisse, telle qu'elle figure dans l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet:
«Je viens de lire dans la Revue suisse votre discours sur l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page en regardant là haut[28].»
7 avril.—Corrigé l'épreuve de la leçon sur Corinne pour le Courrier suisse.
8 mai.—Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour l'autographie.
19 juin.—Reçu les dernières pages de mon cours autographié.
Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le Courrier suisse une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci nous amène à nous demander si l'autographie n'a pas une valeur plus grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai entendu dire—et par des personnes qui connaissent à fond leur Vinet:—«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier, et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous avons dans l'autographie du Vinet parfaitement authentique et définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai: «Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens, elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,—c'est entendu,—et en s'aidant des notes prises par ses étudiants,—c'est entendu encore,—mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le 16 juin 1844:
«Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»
Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo, etc., tandis que le premier cours, le cours sur Chateaubriand et Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.
Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?—Le manuscrit a été perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais existé.
Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de l'expression. Le style est oratoire assurément—et c'est tout naturel, et il ne faut pas s'en plaindre—mais encore une fois c'est mis au point par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce qu'on pourrait demander de plus.
Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.
Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la première leçon du professeur sur l'auteur de Corinne; ce sont les papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit—la plus grande partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations—mais cela ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et elle n'en est que plus frappante:
«Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête.»
C'est là, je le répète, l'idée de la leçon (et même l'idée de tout le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].
II
Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (Vie de Rancé) date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le Semeur.
Le Semeur avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers, philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du Semeur avait réjoui Vinet.
«Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»
Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le Semeur devint son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au Semeur. Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent, Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques années déjà à la rédaction du Semeur.
L'œuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il n'en dormait pas:
Agenda du 6 mai 1835:
Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:
—Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en toute saison[36]… etc…
Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux toutefois converser autrement.
Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.
Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.
Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur la littérature anglaise. Il se plaignait—très gentiment—que Vinet l'eût accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:
«Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants d'aujourd'hui.»
Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher l'avenir dans des arrangements sociaux et non dans l'invisible.»
«Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre vie[36].»
Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui aurait retenti dans le cœur de Chateaubriand comme un reproche injuste. Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances humaines[37].»
Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.
S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de 1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver ce style un peu «figuré[38]».
Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles sur la Vie de Rancé.
On lit dans l'Agenda de 1844:
27 mai.—Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de Chateaubriand.
5 juin.—Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur mon deuxième article (celui du 29 mai).
16 juin.—Répondu à M. de Chateaubriand.
26 juin.—Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la mienne.
Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux seulement nous sont parvenues.
Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du second article sur Rancé[39]:
Paris 28 mai 1844.
«Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le Semeur. Je ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.
»Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés, l'assurance de ma considération très distinguée,
CHATEAUBRIAND.»
Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu). Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi qu'il est bon de rappeler:
«Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité… et cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence foudroyée…
»… Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien, c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se mêle d'affectueux à notre admiration[40]…»
À quoi Chateaubriand:
Paris 24 juin 1844.
«Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que Rancé faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun prix.
»Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine signer[42].»
Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger l'entretien. Toutefois il donna dans le Semeur du 28 août 1844 un court article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé qui est bien une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait. Vinet dans ses deux articles sur Rancé avait été assez dur pour Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées. Chateaubriand d'ailleurs—on vient de le voir—avait fait des corrections à son œuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus doux. Dès que parut la deuxième édition de Rancé il s'empressa de la comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au Semeur un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.
Agenda:
19 août.—Collationné les deux éditions de la Vie de Rancé.
20 août.—Écrit un article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé.
23 août.—Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la Vie de Rancé.
Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes éditions de l'œuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude sur Rancé. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.
J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me restait encore un point à signaler.
Le Semeur du 18 août 1832 contient un article de philosophie religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses Études historiques.»
Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât ni dans les éditions antérieures, ni—ce qui est plus notable—dans une liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses collaborateurs et lui avaient dû négliger.
J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses images et surtout sa pensée.
L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met «dans le changement du cœur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez par exemple les dernières lignes de l'article sur la Littérature anglaise.
Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.
«Je l'interroge sur le christianisme des Études historiques: «Le christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»—Ce que j'ai contredit et rectifié.»
N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette conversation rêvée sur le christianisme des Études historiques et l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?
J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était l'œuvre du rêveur de 1835.
Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8 déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés. L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les voici:
«Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et social, de sa condition sur la terre, et non point sa réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et sociale de la femme, l'adoucissement des mœurs, etc. Choses qui ne sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de la foi chrétienne, le changement du cœur. Remarquons bien, car c'est là le trait saillant du Christianisme des Études, qu'en fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute beauté et de toute grandeur.»
Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir compte de ce «précurseur[44]».
III
J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.
Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M. Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.
Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:
«Je crains—ceci bien entre nous—que la publication de certains passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille: on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M. Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne quelque inquiétude.»
M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que «l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»
On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans l'édition de l'œuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait certainement chagrinée.
Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat», écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël. M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses. Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très légères corrections.
Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux vœux de la famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de Corinne eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu—ce que tout le monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui—que l'œuvre de Madame de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.
Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,
faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de
Staël:
«Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
quelques retranchements.»
M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de
Staël à une de ses amies:
«Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance. Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit—à beaucoup près—toute ma pensée, en souffre aussi.»
M. Scholl ajoutait:
«Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6 octobre 1848.)
MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable. Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort douces—et cela n'eût point suffi,—mais il n'aurait pu faire les amputations demandées sans détruire son œuvre. Mieux eût valu ne rien publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont fait exactement ce qu'ils devaient faire.
Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les réponses du comité.
Suppressions demandées. Réponses du Comité.
Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à active comme celles de Mme de supprimer cette phrase. Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner.
Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime: heure cette jeune âme, l'accoutuma lui en donna au bonheur du cœur, lui en donna l'insatiable besoin. l'insatiable besoin, et dans l'extrême félicité de sa jeunesse prépara peut-être le malheur de sa vie entière.
La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce de M. Necker, des relations passage. délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants.
Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime: c'est-à-dire de vanité, auquel, c'est-à-dire selon toute apparence, elle se soumit de vanité. par déférence était bien peu dans son caractère.
Nous n'avons d'autres Le Comité supprime: renseignements sur cette union profond que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: et a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les écrits où elle répand toute son personnages qui âme et introduit volontiers les l'intéressent. personnages qui l'intéressent.
Ce silence parle assez haut Le Comité maintient. quand on se rappelle que l'amour dans le mariage était aux yeux de Mme de Staël l'idéal du bonheur en ce monde.
Sans insister sur ce point Le Comité supprime: délicat, disons seulement que délicat. toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée…
Nous avons indiqué un premier Maintenu. malheur qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu.
Staël ne mit peut-être pas assez
de dignité dans ses regrets.
Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la
sur les passions; l'on serait suppression des mots:
tenté de croire qu'elle a ses l'on serait tenté de
propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres
injures à venger.
Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose. Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le comité supprime délicat. On est tenté de se demander si cette concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable plaisanterie. Point tant que cela—en y réfléchissant. Le comité conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de supprimer délicat. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la délicatesse du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses. J'enlève délicat, et mon petit bout de phrase redevient la transition la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité de 1848 connaissait le cœur humain.
Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie, plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu, j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de l'Allemagne son premier professeur de littérature, et que c'est dans le fameux chapitre sur l'enthousiasme qu'il avait puisé dès ses débuts quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une simple introduction.
Paul Sirven.
Les notes suivies de la mention: (Ed.) sont tirées de l'édition de 1848.
I
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.
INTRODUCTION
De la Littérature de l'Empire.
Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: la Littérature de l'Empire. Cette impression s'explique, si elle ne se justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.
L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation, répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire, qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte, suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.
On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique, inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences, pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même, tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement; mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux grandes renommées.
L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à l'ancienne.
Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une brochure de M. Schlegel sur la Phèdre de Racine fut un immense scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée, c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence, qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à coups de canon.
Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts, n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour but.
Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.
Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus favorable.
Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles. Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard, Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux. Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien, vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie, vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture, M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy, fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il fût déjà attaché au souvenir du plus beau Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle. La critique littéraire, quoi qu'on puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou, historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M. de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec grâce et bonheur l'auteur des Études de la nature.
La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des Bucoliques, et M. Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de la Navigation; de M. Michaud, qui chanta le Printemps d'un proscrit; de M. de Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'Espérance et le Voyage du poète, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le Génie de l'homme, des accents pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le Mérite des femmes est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet, qui n'était pas encore l'auteur de Clytemnestre et de ce grand poème où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon, qui, après avoir décrit la Maison des champs, tenta avec succès l'épopée domestique dans son Enfant prodigue; de M. Berchoux, auteur spirituel et gai de la Gastronomie. Les concours académiques avaient créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons épisodique, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques talents distingués.—Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.
L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout, qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même n'aborda pas.
Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault, Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs fabulistes.
La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le Tibère de Chénier, les Templiers de Raynouard, l'Agamemnon de Lemercier, auteur de ce drame de Pinto, dans lequel il anticipait sur les hardiesses d'une époque plus tardive.
La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des Deux Gendres, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune autre époque.
Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.
Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps, si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils auraient pu dire à la littérature de l'Empire:
La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque, puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite, puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.
PREMIERE PARTIE
MADAME DE STAËL
CHAPITRE PREMIER
Son caractère.
Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y mourut en 1817.
Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de soi-même une plus vive empreinte.
Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens direct et positif, et Madame Necker négativement.
Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion, sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive, c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen, elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active, comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant d'autres causes avaient trop bien commencé.
Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de son ouvrage sur les Passions méritent d'être lues avec attention:
«Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices, dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont procurée[48].»
Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale, d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune âme, l'accoutuma au bonheur du cœur, [lui en donna l'insatiable besoin,[49] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M. Necker aux yeux et pour le cœur de sa fille, quelques passages des écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est d'une vérité profonde:
«Ce livre (De l'Importance des opinions religieuses, par M. Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»
Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.
«Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des hommes[51].»
«Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»
«Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle… Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés, je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui écrivant, je l'appelais presque toujours mon ange tutélaire. Je sentais ainsi son influence, et il me semblait que la responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:—je comptais sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur, pour le consulter encore et l'entendre[53]?»
La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de vanité,[54] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55] silence qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]. Ce silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'amour dans le mariage était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce monde[57].
«Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»
Sans insister sur ce point [délicat[59], disons seulement que toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune, heureuse par le cœur, et je me demande si cette dispensation, qui n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le cœur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la pensée: les souffrances du cœur augmentent peut-être la personnalité, mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que ses peines l'ont inspirée.
Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais. Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire, les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales, qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.
Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois, celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de malheur dans la carrière d'une femme!
Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la pitié était sa religion.
Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.
Il semblait que de rares qualités du cœur devaient ménager, en faveur de Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée! Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:
«Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute espèce de préventions[60].»
Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais; elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles souffrances plus cruelles que celles de l'envie?
On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et dans ses mœurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:
Que des préventions déchirant le bandeau
La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.
Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la Littérature, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:
«Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés: sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.
La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.
Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit, les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le regrettent comme leur véritable asile.
L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès les premiers coups, ils atteignent au cœur.
Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle jusqu'aux premiers objets des affections de son cœur. Qui sait si l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?
Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas chancelants[61]?»
La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît, ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération.
La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.
«N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez atteindre, prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir passé[62].»
L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.
Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.
La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle nous apparaît dans ses touchantes Réflexions sur le procès de la Reine et dans des Réflexions politiques dont la paix universelle était le but.
De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté. Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.
À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde, dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:
«On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales, l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie, on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable gloire[63].»
Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et non une preuve de son découragement.
L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance. Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt. Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut aisément trouvé. En 1803 commencèrent les Dix ans d'exil de cette femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme, trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit pas d'appeler le moderne Attila.
Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent décisives pour la gloire de Madame de Staël. Delphine avait jeté un grand éclat; Corinne et l'Allemagne en jetèrent bien davantage et placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.
Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête; mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur, la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances terrestres, le 14 juillet 1817.
Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger; mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son illustre amie lorsqu'il a dit:
«Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»
À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité. Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai, l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.
CHAPITRE DEUXIÈME
Premiers ouvrages de Madame de Staël.
Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie une seconde fois.
Elle débuta, en 1788, par des Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau. L'admiration enthousiaste est certainement le ton dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation durent aussi modifier ses idées sur l'Émile; mais après tout, il y a lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux premiers ouvrages de Rousseau (Discours sur l'influence des Sciences et des Arts, et sur l'Inégalité), autant de bon sens que d'esprit?
«Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout senti, tout éprouvé, il s'écrie: N'allez pas plus avant; je reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage. Chaque homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent calmés par l'expérience des autres[66].»
L'Héloïse, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld, que l'esprit est dupe du cœur, ce qui n'empêche pas que le cœur ne soit une lumière. C'est par le cœur que Madame de Staël a si bien déjoué les sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la justesse et la noble fermeté de ses critiques.
On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau. Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction; mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui, prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents, mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître, le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une même chose que la foi à la vérité.
Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres, procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:
«Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
reconnaissance[67].»
«On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»
«Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,
guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»
Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.
Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste; personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse; les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement une action.
Les Réflexions sur le procès de la Reine, écrites à Londres en 1793, sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:
«Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort d'une créature humaine pourrait aller si loin en infortune! Ah! repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où de telles chances errent sur la destinée!.. Et depuis ce temps qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur.»
Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse, qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.
En 1794 parurent les Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux Français. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.
«Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»
Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la vanité qui raisonne peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle, intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)
L'année suivante, Madame de Staël écrivit des Réflexions sur la paix intérieure. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont d'un parti, sans être des hommes de parti. Elle s'adresse successivement «aux royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,» c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire, fut le vrai médiateur entre les partis.
La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne; mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer celle-ci:
«Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes inévitables. La France peut s'arrêter dans la république; mais pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le gouvernement militaire.[69]»
Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à Madame de Staël.
Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout dans ces lignes du dernier chapitre:
«Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de souffrances particulières utiles au bonheur public, que les ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur.
»Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»
Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de plus remarquable, c'est un Essai sur les fictions qui lui sert d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système; enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes doctrines littéraires:
«On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va suivre. Les romans de Candide, de Zadig, de Memnon, si charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale, si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie en suivant exactement les gradations, les développements, les inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les noms propres.»
On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que romanesque, dans ma pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous. Malheureusement, mundus cult decipi (le monde veut être trompé); ce que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose. Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes… de quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède aujourd'hui.
«Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez, aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la patrie de la lumière et de l'amour.»
CHAPITRE TROISIÈME
De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Réflexions sur le suicide.
J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous ce titre: De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: Quæsivit cœlo lucem, ingemuitque reperta, (Il chercha dans le ciel la lumière et gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation. Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour: «C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont imparfaits. Ainsi, selon le vœu de Madame de Staël, le gouvernement doit compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.
Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire, le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, De l'usage des passions, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive, qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter. Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce qu'on appelle communément passions; elle n'en excepte aucune; elle frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant; [l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses propres injures à venger; en même temps[71] on se rappelle involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné, qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en parler, l'autorité de l'expérience.
«Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: C'était le bon temps, j'étais bien malheureuse[73].»
C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les vaincre:
«Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»
Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu d'espace qui reste à la bonté dans un cœur que les passions ont abordé, et par là même envahi.
«Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il en est une surtout qui dispose le cœur à la pitié pour l'infortune; mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les peines des autres peuvent aisément émouvoir un cœur déjà ébranlé par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance pourraient procurer, sont à peine senties par le cœur passionné qui les accomplit[75].»
L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire, l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et s'empoisonne avec son propre venin.
Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part, selon notre auteur.
«Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les grandes douleurs[79].»
Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions, qui ne sont que notre moi indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion, renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à toute sorte de réciprocité.
«Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui ne trompe jamais[81].»
Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle, elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le christianisme, dans le passage suivant:
«Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»
Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui, par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.
Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous, et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie, l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:
«La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément[83].»
On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:
Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.
Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance; lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au secret besoin des cœurs, fatigués de haïr. Elle était la seule conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir cet appel à la pitié qu'un cœur plein de pitié fait retentir au milieu de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression si douce en terminant son livre par cette observation:
«J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses avantages personnels[84].»
Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique. On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont l'auteur est le véritable sujet.
Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de la conversation, des phrases comme celles-ci:
«Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent pas après se l'être supposé, etc.[85]»
Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une tragédie moderne:
Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire
Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le livre sur l'Influence des Passions, comme il l'est, à propos de la mort de Rousseau, dans les Lettres de Madame de Staël sur ce grand écrivain. Je dois citer les passages:
«Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste; le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;… seule en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer[86]…
»On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable? Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»
Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa conviction et de son talent dans ses Réflexions sur le suicide, publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide; il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute l'armée ennemie ne pénètre dans la place.
CHAPITRE QUATRIÈME
De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.
Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur l'Influence des Passions en publia deux sous ce titre: De la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le Génie du Christianisme. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël: cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme œuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18 brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au développement des propositions suivantes: La littérature est dans le rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le niveau des mœurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions, c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des mœurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi. L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de pareils sujets traités par un pareil écrivain.
Le livre sur l'Influence des Passions pourrait avoir pour devise les mots du poète; Non ignara mali, miseris succurrere disco. Il est plein de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne le communique pas. Le livre sur la Littérature est consacré à l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»
«Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les effets produits par la Révolution sont au détriment des mœurs, des lettres et de la philosophie[92].»
Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son dessein, elle a besoin d'un effort.
«Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques… Il faut écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec vous… Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de la vie[93].»—«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon cœur ni ses ennemis, ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans déguisement[94].»
Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un système, celui de la perfectibilité, et c'était ce même système que Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait, et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.
«Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»
Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une authentique révélation du dogme qu'elle aimait:
«Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir, tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»
Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané, intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.
Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer: le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de Staël n'en détermine aucun.
Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples: tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que, dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté, pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.
Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains, qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère de doctrine.
Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague, même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté. Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions de la raison aux inspirations de la conscience et du cœur, ait fait dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique, c'est-à-dire du beau:
«Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la vie; et cette première habitude peut conduire à l'autre[97].»
Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël, n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:
«La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les autres progrès de l'esprit humain[98].»
Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le livre sur l'Influence des Passions ce que l'auteur réserve à l'avenir. Nous y avons lu ces mots:
«Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu plus efficace que la passion de la gloire[99].»
L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet argument a priori gagnerait quelque chose à être soutenu par des preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que dans le fond du cœur la génération présente vaut mieux que toutes celles qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux pour ce qui regarde les mœurs[100];» car, à certains égards, l'homme restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur du Génie du Christianisme, ni celui du livre sur la Littérature, n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle, l'homme parfaitement égal à lui-même.
On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette perfectibilité, qu'elle appelle indéfinie, ce qui veut dire, tout le livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101] limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.
Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des médecins, le succédané de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la raison.
Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un empirique, un mège a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.
En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance, les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui; mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?
On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle, disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la mélancolie pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment fécond en œuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que «ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En 1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.
Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité. Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois; on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de ces armes qui ne s'émoussent jamais.
On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les
Romains:
«Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»
Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le cœur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus d'esprit que l'esprit lui-même.
Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la
France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle?
En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y
compter.
«Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la
possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends
point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à
renoncer à un tel espoir[109].»
Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république. Toutes choses à la fois, les mœurs, les relations sociales, la littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.
«Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus l'imagination, c'est le malheur[110].»
Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au théâtre.
«La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez soutenir l'une sans l'autre[111].
Quant à la poésie d'imagination, «elle ne doit plus faire de progrès en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.
«L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles dont le temps doit nous enrichir[112].»
J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute le fait présumer:
«Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»
Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse? Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.
«Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie, ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général… Dans les pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»
Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme tout le reste.
«La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si tout est permis, rien ne peut produire un grand effet… Dans un pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la vérité… La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement fatal à l'empire des lumières… Les factions servent au développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au lieu de le développer[115].»
Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la seconde objection elle réplique:
«Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est vrai… L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut avouer sans rougir[117].»
Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez, Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple vœu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle vous parle d'une doctrine nouvelle, lisez: une doctrine meilleure. Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine, «doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»
«Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au premier coup d'œil son exactitude.
On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise nécessairement.
Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance, par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous les problèmes politiques… Il est toujours possible de prouver, par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la morale.
Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu de toute autre réflexion; mais il faut que les hommes déifient la morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour son auteur[118].»
Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second? Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: Il faut que les hommes déifient la morale, est un de ces traits de lumière qui n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.
C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne se prolonge qu'artificiellement, à force de nœuds et de reprises.
Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre De la littérature sur le pied d'une prédication sur le texte de la perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine. Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.
Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes, d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle, de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette mélancolie même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté, n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets de répéter ici:
«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini, moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire. Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»
La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus chevaleresque, l'illustre auteur du Dernier Abencerage: ce sera, si l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque chose qu'on pût appeler la fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:
«Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme Madame de Staël la perfectibilité… Vous savez ce que les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»
Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:
«C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»
J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque, faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte de la littérature, comme
De l'un de ces parvis aux hommes réservés.
Il avait pu lire cependant, à la fin du livre De la littérature, ces paroles aussi nobles que touchantes:
«D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine, longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la mépriser[123].»
Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas à le toucher?
CHAPITRE CINQUIÈME
Delphine.
«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire, lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à Delphine, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»
C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi. Delphine n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une mauvaise action. Delphine est un anneau de la chaîne que forment ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des mœurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de Delphine, quoique Delphine soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques Rousseau, nous parlerions de la Nouvelle Héloïse.
Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques, quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une épreuve aussi nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais, d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme, oui, de mon âme et de ma douleur[125].»
Le livre des Passions est surtout une plainte; celui de la Littérature est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit être.
On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de Delphine, empruntée aux Mélanges de Mme Necker: «Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil, il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne, nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment Chénier, dans son Tableau de la Littérature française, a jugé l'épigraphe de Delphine, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait mieux:
«Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion, la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner, se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces limites éternelles[126].»
Retenez bien ceci: Il y a des convenances qui assujettissent les deux sexes, et qui, d'un sexe à l'autre, diffèrent entre elles; or nous verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.
Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique; et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même jusque-là; je ne vois dans Delphine ni acte d'accusation ni cause plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme prudent.
Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de Delphine qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'homme, je me décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R. me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée. Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la scène:
«Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R. arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue de réputation, par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle; Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple, car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.
»Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque encore une fois les convenances de la société sont en opposition avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient sacrifiées[127].»
Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas la véritable volonté de l'âme; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part, aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans la bonté de son naturel, de constater chaque fois la véritable volonté de son âme: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que la continuité des mouvements généreux[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux! Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et s'entendre sur ce mot de générosité. Je crois bien qu'en ménageant chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même qu'on approuve le mouvement généreux qui porte Delphine à prendre à son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.
Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare, autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup, c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice: c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux, je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:
Abstulit hunc tandem Rufini pœna tumultum
Absolvitque Deos[129].
Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent; ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples de cette inconséquence; les cœurs les plus droits ne sont pas au-dessus de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce tort, si on nous le donnait pour un tort.
Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion et du qu'en dira-t-on. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:
«À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je produisais, mais que la sienne était douce…—Ne m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?—Non, répondit Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»
Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour, dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme qui déshonore de gaieté de cœur une femme charmante, parce que, pour son compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce; mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez Clarisse. Elle a tort sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous? je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore; on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver leur compte.
En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs, confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.
Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël a publié des Réflexions sur le but moral de Delphine, à plusieurs desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit singulièrement l'effet de toutes les autres:
«Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils enseignent[132].»
Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'améliorent on lit pervertissent ou égarent, la proposition n'en sera pas moins vraie. Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de Delphine, ou bien, car cela revient au même, ce qui a inspiré Delphine. Madame de Staël ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui les arrête[133]», tout le monde conclura dans son cœur qu'il est beau d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné, l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, Delphine n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu différent; ils ont relégué les délicatesses du cœur au rang des fictions légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique. Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait fait l'auteur de Delphine: une religion, un enthousiasme, une extase. Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons pourtant que cet amour frénétique, cette passion chauffée à blanc du beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine, quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable. Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:
«L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme… Ton véritable devoir, c'est de m'aimer… Aime-moi, pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes… Crois-moi, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force, etc.[135].»
Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine? Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même? cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce pas Delphine même, Delphine tout entière?
Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du bon sens et du bon droit. Je le cherche dans Delphine; je cherche, ce qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de Delphine.
J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles, et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un divorce.
Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse, qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.
Dire que le roman de Delphine étincelle d'esprit, c'est ne rien apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant, inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.
À l'apparition de Delphine, dont l'action se rattachait à des événements contemporains, les chercheurs de clefs ne manquèrent pas. Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère, n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion, le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de Staël a été bonne jusque dans la vengeance.
Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait, si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère:
«Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de Mendoce.—Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien que dans les circonstances actuelles je n'ai pu… et s'interrompt en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes: car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»
On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:
«Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des adeptes[138].»
L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais il est impossible de séparer Delphine de Corinne, sa sœur, plus jeune de quatre années.
CHAPITRE SIXIÈME
Corinne ou l'Italie.
Corinne ou l'Italie parut en 1807. Ce fut un des plus grands événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement universel; le triomphe du Cid n'eut pas de lendemain, et des acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent. J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps de tailler sa plume. Corinne triomphante eut ses insulteurs obligés; le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de M. Villemain, écrivit dans le Moniteur une critique amère de Corinne); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.
Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire Corinne sans aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les impressions que reçoit le public d'une œuvre vraiment belle, sont plus profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits. Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années, soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication de Corinne, les phrases que voici:
«Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui nous devons le Traité des Passions, et celui de la Littérature considérée dans ses rapports avec la morale et la politique, a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître trop élevée… Tibère appelait Livie un Ulysse en jupe: en changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut appelée un membre de l'Institut en jupe… Le roman de Delphine, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que celui de Corinne[139].»
On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à plier bagage.
Corinne, si vous vous en tenez au roman, est une variante de Delphine. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que l'homme incompris; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a appelé la femme incomprise: c'est la femme sortant d'une manière ou d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.
Le roman de Corinne, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas plus dogmatique que celui de Delphine; il l'est peut-être moins encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a pu se résoudre à choisir, et dont le cœur est également avide du bonheur que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et la gloire. C'est son propre cœur, et, dans un sens général, c'est sa propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans Corinne; elle n'a pas eu d'autre intention, et Corinne n'est point un traité, mais une œuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout. Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.
Il fallait un nœud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux, l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans cœur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est simplement «un homme tout comme un autre»;—égoïste, dites-vous? Mais qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en grande partie par des qualités de caractère directement opposées à celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage, toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés tous deux dans une même catastrophe.
Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans Andromaque:
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].
Ils me reviennent à la mémoire quand je lis Corinne. Il y a plus d'une victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre fatale. Je me sers de ce terme païen de destinée parce que ce drame, tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre. La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman, l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme, bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le temps: «Oswald était timide envers sa destinée[141].» En un mot, Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];
car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle, «la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale, celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce mot terrible se lit partout dans le roman de Corinne, là même où l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus belles inspirations:
«La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits[144].»
Corinne est donc une tragédie antique, avec cette circonstance moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale, avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur? Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie, ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides; car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»
D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé[146]!»
Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du cœur humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de Corinne. Le malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous fait contempler dans cette œuvre, non seulement le martyre de la femme supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel, c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où, Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans cet abandon?
Corinne, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son esprit, Corinne est une élégie sur la condition de l'homme en ce monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël, c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée), surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour ses sens, une affliction pour son cœur et un scandale pour toutes ses facultés.
Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant, de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune, conservent tous leurs droits au respect.
C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame de Staël. À l'envisager maintenant comme œuvre d'art, il me paraît fort supérieur à Delphine. La simplicité de la fable, si riche pourtant, mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout; aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des bornes qu'il faut que je respecte.
Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du poème: j'ai prononcé le mot; le livre de Corinne est un poème: il en a la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une sorte de rythme savant, qui manque à Delphine, ou plutôt que Delphine ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le nœud se forme d'une manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche. Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste, qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger, cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas, Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?
«Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»
Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire, à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:
«Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer… Son talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et ne l'inspire[148].»
C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le dire.
«Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était d'usage que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé.—La gloire et le bonheur de l'Italie! s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.—Eh bien! oui, reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, La gloire, et le bonheur de l'Italie! Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»
«Improvisation de Corinne, au Capitole.
»Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
»Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de
ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
heureux pour l'y supposer coupable.
»Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté.
Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
»L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.
»L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe,
des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son
génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un
Prométhée qui le ravît.
»Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,… si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!
»Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»
Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms d'artistes et de savants, s'écrie:
«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
»Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
»Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
»Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
»Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
»Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
»Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l'on se console des peines même du cœur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»
L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse et du génie:
«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
»Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
»Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs[151]!»
Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire, Messieurs, c'est de la prose poétique, s'il en fut jamais. Or, la prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les plus sévères. L'auteur des Martyrs en avait beaucoup introduit en fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout simplement de la raison du plus fort, qui, même en littérature, est quelquefois la meilleure. Un talent comme le sien pouvait tout obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce dernier cas, à ce qu'on appelle prose poétique, vous en faites à la fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé, rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers. Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger, Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand… Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu n'écrire qu'en vers… Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion, inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments de prose poétique, épars dans le roman de Corinne. Il est certain que ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la retrouverons.
Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un roman; car ils ne savaient pas bien si Corinne était surtout un roman ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même. La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi, à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la peinture du cœur humain à celle des lieux et des mœurs. Je crois, au reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.
Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.
Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre, comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple, c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus pathétiques du roman:
«Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
»Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
»Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras d'un héros[152]!»
Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le pressentiment dans son cœur, et que tant de présages lui annoncent?
Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce voyage ou dans ce roman de Corinne, la littérature est mieux jugée que les arts, les mœurs que la littérature, et la société mieux sentie ou mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de Madame de Staël n'était pas éminemment plastique, sensible à la forme, attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de chaque objet que son caractère général et son rapport avec le cœur humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question d'Oswald:
«Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'œuvre des arts[153].»
Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»
C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est le premier des plaisirs insipides.»
Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.
Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en est elle-même un exemple. Dans son livre de l'Allemagne, elle parle de la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée de repos et celle de liberté!
Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome, ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de Corinne qui trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler Corinne:
«L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser[155].»
Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette même campagne de Rome:
«Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète; Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en approchais; des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.
»… Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile:
Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
Magna virum!
»Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent[156].»
Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de Corinne est moins un coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné. Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant Corinne, sous ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout (et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie. Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez, il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien d'autres je pourrais citer!
On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne, déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie. Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:
«Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre[159].»
Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être poétique, ne lui en est pas moins naturel.
Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.
Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu Corinne ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. Corinne est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:
«Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand sacrifice ne peut se renouveler[160].»
Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle écrivit Corinne, le mot n'en a que plus de prix.
CHAPITRE SEPTIÈME
Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.
Le morceau intitulé: Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, parut en 1804, ainsi entre Delphine et Corinne. Nous l'avons laissé en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que «les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul! ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble, étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:
«Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme, son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent, respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»
Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du livre De l'Allemagne. Mais tous les livres ont une double histoire; leurs aventures (fata) à dater de leur publication n'ont pas plus d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée de son œuvre, et comment cette œuvre s'est formée dans son esprit et sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés, dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait, cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue, le salut de la France. Cette œuvre, où il y avait plus de patriotisme que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810 devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée, contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose, néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires. Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le détruire.
Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort sévèrement la nation qu'au fond du cœur elle aimait passionnément. En revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du Rhin, des jugements comme ceux-ci:
«On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais, il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne c'est impossible, cent fois contre une en France. Quand il est question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés[163].
Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout les inquiète, tout les embarrasse[164].
Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].
On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis[166].»
Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses critiques.
À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but, au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires. Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le livre De l'Allemagne fut, pour les jeunes talents et pour tous les jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des impressions effacées. Cette Allemagne était une sœur oubliée, par qui des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération, fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho, s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté, avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France. Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que Goethe a écrit dans sa vieillesse:
«Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche, si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»
Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les cœurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée; on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays, elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à cœur, et aussi, dans ce portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.
Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne? Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même. Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable qu'un orgueil qui peut dire: nous, et qui semble n'être exigeant que pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir, ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?
Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse. Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire; j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité, personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses, et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi, et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité, cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne? Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:
Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].
Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas qu'elle l'ait approfondie.
L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard, sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie. L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable. Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes, l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu; la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au germanisme, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout, l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond, chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais; il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne sais quoi de généralement humain (allgemein menschlich) dans le caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: Homo sum et nihil humani a me alienum puto, qui lui permet de se dépayser plus facilement que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut, sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme l'Empire du milieu; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue géographique.
Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la supportent mal, quand ils l'ont comprise.
Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux reçus; or tous ceux que renferme le livre De l'Allemagne ne sont pas à l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à cœur de voir cette grande nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion, sans avoir moins de force:
«L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids. C'est une grande question de savoir si les affections domestiques, l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat: l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le fanatisme de la religion[168].»
Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins, la résolution qu'elle appelait de tous ses vœux, disons la chose comme elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux pas supprimer la fin du chapitre:
«Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était presque en opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance; ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»
Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:
«L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée. Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»
Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage suivant:
«Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons; car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»
Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est celui que développe le chapitre intitulé: Des étrangers qui veulent imiter l'esprit français. Etre soi-même était aux yeux de Madame de Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis, un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques passages:
«Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n'aient pas l'accent parisien.
»L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec cette frivolité calculée;… il a besoin d'approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.
»L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux Français, ils l'emportent en tout sur tous.
»L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut de patriotisme[172].»
Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des mœurs originales et vraiment étrangères à leur égard:
«Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité nationale à l'originalité individuelle.»
Et elle ajoute:
«Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il traîne après lui: Elle réunit, dit-il, toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c'est qu'elle est morte[173].»
Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal, le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France, professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration; les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une critique.
Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier, met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques passionnées, amères, étroites, dont le livre De l'Allemagne fut l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous, aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se constituer sur des principes nouveaux.
Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel, accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable. Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure; mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus parfaite sincérité la plus aimable douceur: Suaviter in modo, fortiter in re. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de Cidli et Semida dans le poème du Messie?
«Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et Semida[176].»
Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands, trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus de modération et de franchise que dans les passages suivants:
«Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si nécessaire[177].»
«Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne foi[178]… Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté. L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit: mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve seulement qu'on ne les comprend pas[179].»
«Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que, lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins, c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y suppléer[180].»
À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur, à la suite de son analyse de Kant:
«Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la morale[181].»
Ailleurs elle dit encore:
«En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très importantes[182].»
On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre De l'Allemagne, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801, on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.
Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue que sur le premier.
«Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont point étudié ce système se conforment sans le savoir à la disposition générale qu'il inspire[184].»
Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux rapports, la troisième partie du livre De l'Allemagne me semble donner prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.
On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la dialectique?
Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.
Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait d'unité moins vague et moins illusoire:
«Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait, comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»
Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve? Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.
Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme, c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également funestes?
Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir, deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après elles.
À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie semble nous dire aujourd'hui:
… Latet arbore opaca
Aureus et foliis et lento vimine ramus…
Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum
Carpe manu[187].
Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.
«L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate sur notre bien-être dans ce monde[188].»
La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.
Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions; et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous donnerons le nom d'enthousiasme à toute passion purement contemplative, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction. Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme. L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un bœuf ou les légumes de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.
L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime? Est-il encore digne de son nom, qui signifie: un Dieu au dedans de nous? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question. Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.
Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande qu'entre la seconde et la dernière.
Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le transformeraient en fanatisme.
Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le magnifique nom de patrie de la pensée[190]. C'est même, si j'ai bien lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même, sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de l'esprit.
Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?
Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément distinct.
Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première: elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.
Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer; c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt, celui-ci est un suicide.
Dans un écrit tout récent, Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:
«Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat, l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi; aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite: sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»
L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et, dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme tout esprit est effrayant.
Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que celle de l'art pour l'art.
Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé Voraussetsungslosigkeit; elle fut grande alors, parce qu'elle avait une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que «les grandes pensées viennent du cœur[192].» Il reste, d'ailleurs, à prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions basses.
Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées triviales et des sentiments vulgaires.
Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques; ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation, que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure, réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de bien conclure et de réaliser le vrai.
Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne saurais faire de la Voraussetzungslosigkeit, ou, si l'on veut, de l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée, précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme. Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye, dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.
Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël, les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard, sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible, ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:
«Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage (les Affinités de choix) est moral, c'est-à-dire, si l'impression qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.—Les passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de voir.
On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur cœur, la religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et pourrait varier avec elles.
Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain; les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions: c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»
Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: De la Religion et de l'Enthousiasme.
Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre De l'Allemagne marque le point de maturité et de la pensée et du talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans Corinne même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes, lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme. Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame de Staël, et celle dont le livre De l'Allemagne renferme l'éloquente expression.
Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va plus loin:
«Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à reconnaître que la religion est le véritable fondement de la morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le monde crie au secours[194].»
Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:
«Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du cœur[195].»
Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains caractères ou à certaines circonstances:
«Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des vérités divines[196].»
Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:
«Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive n'exclut pas l'inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»
Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments de la vérité:
«Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité de notre cœur[198].»
Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide. Écoutez-la maintenant parler de la résignation:
«Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni s'y soumettre[199].»
Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:
«Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme ne serait-elle pas remplie!
» Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure, foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?
» Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:—C'en est assez;—au repentir:—Vous êtes pardonné?—On croit que le principal avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du remords.
» Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence; les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du siècle[200].»
À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur: les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette œuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:
«Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous font sentir la barbarie de cette nature qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il s'enivre de ses dons.
»Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés les rêves de la nature, dont l'homme est le réveil. Dans quel but ont-ils été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit le cœur, quand on a perdu ce qu'on aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a disparu.
»La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.
»Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir; elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.
»La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans la Genèse que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les airs. Le ciel est en effet un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin, et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»
J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre De la douleur[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu? Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres sont plus souvent rappelés. Celui sur l'Esprit de conversation[203] est célèbre. Le chapitre sur Les Universités allemandes[204] est un recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur l'éducation.
On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre de L'intérêt personnel[205], n'ait pas été le jugement en dernière instance d'une insoutenable erreur. La fête d'Interlaken[206] épisode touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres ornements de cet ouvrage célèbre.
Je l'ai dit, le style de L'Allemagne est plus riche, plus coloré, plus chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.
CHAPITRE HUITIÈME
Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la
Révolution.
Le livre intitulé Dix années d'exil nous indique assez son sujet par son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en deux périodes séparées.
«Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804, après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans l'automne de 1812.»
Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût effacé de son livre les passages suivants:
«Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le bien[207].»
«Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour arriver au mal[208].»
«Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général Bernadotte: Comme Antoine, dit-il, il aurait présenté au peuple ému la robe sanglante de César. Je ne sais s'il croyait en effet que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»
Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a jamais abouti au grand.
La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte. C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même; on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient, lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de douter qu'elle n'aimât tendrement la France:
«En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la conviction[210].»
«On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»
«Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de beaucoup sur ceux du caractère[212].»
Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:
«Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à
M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la
France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»
Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de voyage à Gand qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle tort?
Les Dix années d'exil sont racontées avec une vivacité, un naturel charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé, point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet exil, qui fut un voyage, avait un peu plus ce dernier caractère. Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre sur Moscou[215].
* * * * *
L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié peu de temps après sa mort: les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française; mais comme nous avons en vue, outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le génie propre et l'âme de Madame de Staël.
Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière main à ses Considérations. Elle a décrit tout le cercle qu'elle voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain, qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail d'artiste a été subitement interrompu.—Comme œuvre d'art, et peut-être aussi comme œuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.
C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux, ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage de Madame de Staël.
Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements, et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu transporter dans son propre pays les institutions, les mœurs, et sans doute aussi les croyances.
Le livre des Considérations devait déplaire aux partis extrêmes. Il désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion courageuse. L'examen des Considérations par M. Bailleul est la plus considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron, et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet Examen toutefois renferme des observations fondées et des renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre, n'est meilleur que son épigraphe: Modo vir, modo femina[216]. Et en effet, les Considérations sont un livre d'homme écrit par une femme, un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les sentiments. Le fameux adage: Amicus Plato, sed magis amica veritas, n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi, surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides, aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour entretenir de pareilles illusions.—Je pense aussi que M. Bailleul n'a pas tout à fait tort quand il prétend que:
Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément mûri[217].
Le reproche n'est pas injuste. Ces Considérations ressemblent quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit, ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel, tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre, sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver. Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit l'emporter sur la charité particulière.»
Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais de charmants propos, que les mots suivants:
«L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»
«La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant que l'autre prononce les paroles[220].»
«On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en France, est comme la belle Angélique dans la comédie du Joueur: il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est heureux[221].»
«Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le
besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient,
comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un
ouvrage déjà existant[222].»
«Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»
«C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de travailler à se perfectionner[224].»
J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est pourtant le caractère des Considérations sur la Révolution française. À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé Anecdotes particulières[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur, est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes, dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète, une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.
Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme, certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins, auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,» cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes, Messieurs, vous permettront d'en juger:
«Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre
ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»
«Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la
force[229].»
«Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les autres hommes[230].»
«Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que pourtant ils ne le sont pas[231].»
Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine, l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de l'adoration: hæc omnia in amore insunt; mais ses injures brûlent, dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son amour pour la France dans ces charmants vers?
Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire:
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
Sa grâce est la plus forte[232].
Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
Sa grâce est la plus forte.
Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël; ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les Considérations sur la Révolution française comme le livre où Madame de Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses, comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de formes et d'applications.
Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:
«Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à sa conscience[233].»
Ou comme celle-ci:
«Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»
CHAPITRE NEUVIÈME
Conclusion.
Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il nous reste à prendre nos conclusions sur l'œuvre entière, sur le talent, sur l'influence de cette femme célèbre.
On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque, excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen. L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est morte à cinquante et un ans), a produit le livre De la Littérature, Delphine, Corinne, l'Allemagne, les Considérations sur la Révolution française, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le chef-d'œuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou plutôt quel chef-d'œuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste. Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre, compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au juste toutes les bonnes œuvres qu'il aurait faites, il faut compter au génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.
Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où l'âme immortelle a mis son immortalité:
Spirat adhuc amor,
Vivuntque commissi calores,
Æoliæ fidibus puellæ[236].
La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas, n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes, d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.
La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le bon sens (prenez garde au mot) est un sens, un sentiment, un sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité, ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que, pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante, la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité éclaire; le cœur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent, à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise. Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens. La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses, s'en accommode et s'y complaît.
J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire d'une âme. Ce caractère est très important.
«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions, dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres. Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès, qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement… L'élite des connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une suite de succès trop semblables les uns aux autres.
Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent; peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués, engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié, sans pouvoir les remettre à flot.
Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais, notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.
Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: un et un font un, et jamais un et un font deux, se crut ruiné, déshonoré, et perdit l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des vies littéraires de notre époque, un et un font un. Qu'on se représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de chefs-d'œuvre[237]!»
On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne sont pas enchaînés à leur point de départ.
L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle, semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané, fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers. Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une main habile et puissante.
Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes. C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités. Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes; elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève, de n'y trouver plus
Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.
Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité, qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral, plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal, ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je m'en suis expliqué ailleurs:
«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette recherche est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que cet effort est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin Donateur l'avait dispensé de chercher. D'autres sont artistes à d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»
Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit, écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire. Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre, et l'Allemagne même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici, quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M. Jouffroy, dans son Cours d'Esthétique:
«Opposez à ce livre (Télémaque) quelque ouvrage où l'auteur court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de l'intelligence: lisez l'Allemagne de Madame de Staël, c'est un livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second. Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le faisant parler. Le Télémaque au contraire est l'image de la raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but unique par des moyens ordonnés et proportionnés… Il y a plus de plaisir à lire l'Allemagne que le Télémaque. Mais l'impression de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»
Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation. Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont quelquefois séparés.
Corinne seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une œuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la composition de ce roman. Corinne est le milieu dans la vie de Madame de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence, elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la composition d'une œuvre d'art, à toutes les conditions de la littérature, et certainement Corinne s'en est ressentie.—Toutefois, c'est dans l'Allemagne, si je ne me trompe, et surtout dans la dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme dans Corinne, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,» répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les cordes de la lyre que de les faire vibrer.
En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent moraliste et comme peintre touchant du cœur humain. Il n'est sous ce rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai, ce n'est pas une femme qui a composé l'Iliade, ce n'est pas une femme qui a écrit le Discours sur les Révolutions du globe; mais c'est une femme qui a écrit Corinne.
DEUXIÈME PARTIE
CHATEAUBRIAND
CHAPITRE PREMIER
L'Essai sur les Révolutions.
Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se survit point à lui-même.
«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une mère, disait à la foule étonnée: J'ai pleuré et j'ai cru; détachant des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement. Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge, et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur la Littérature et le Génie du Christianisme.»
Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient, par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur du Génie du Christianisme; et partout les pièces de ce génie, comme d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de Dieu!
Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint cher au cœur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais lorsque le premier frimaire an IX (1801), M. de Fontanes insérait dans le Mercure la Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours, premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que leur ouvrait le poème d'Atala?»
J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du Génie du Christianisme, de l'Itinéraire et des Études historiques s'annonça d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un étranger:
Et j'étais venu, je vous jure,
Avant que je fusse arrivé.
Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï parler de l'Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune. Lui-même ne se prévalut point du succès d'Atala et du Génie du Christianisme pour faire revivre le souvenir de l'Essai; s'il eût parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux, puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir, momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de nous; et toute apologie, au sujet de l'Essai, est désormais superflue.
Mais il n'est pas superflu de parler de l'Essai; et puisque des attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé; et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.
Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre ses deux limites. À la première appartient uniquement l'Essai historique; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec l'Empire, est toute littéraire, et comprend le Génie du Christianisme, les Martyrs, l'Itinéraire, Atala, René, le dernier Abencerage[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune et dans les journaux le poétique auteur d'Atala et des Martyrs; la quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun et l'amusement d'une halte forcée.
M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire, ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.
Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, ire per totum heroa, ce n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter l'Essai historique; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.
Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé, nous seraient tout à fait inconnus sans l'Essai historique. Ce n'est pas que cet homme, qui a une si grande horreur du moi[246], ne nous ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a flétri l'Essai historique, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là seraient tentés d'écrire une histoire des variations de M. de Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, un traité de la perpétuité de sa foi. Vingt-cinq ans après la publication du Génie du Christianisme, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe! l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'Essai, diamétralement opposé dans ses doctrines au Génie du Christianisme: mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans l'Essai, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'Essai seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit plus tard.
Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux, dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer littérairement les souvenirs nationaux. Zaïre, Adélaïde Du Guesclin, le Siège de Calais, œuvres romantiques en un certain sens, très classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de près. Si un ouvrage comme le Génie du Christianisme eût été possible alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux, qui, dans son livre de la Félicité publique, flétrissait sans réserve tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit, et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces derniers.
Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même, n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et, chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion, il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand: on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où l'on vit.
Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné, il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri, c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M. de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'Essai même quelles étaient ses admirations littéraires.
Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'Essai[251]. À l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée. L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.
Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve
«qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796[253].»
Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:
«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, dans l'intervalle, toujours parlé, toujours pensé de même?»
Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit, si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,
«il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche[254].»
Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à le répéter, il importe peu qui nous gouverne[255], si le monde n'est qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un gouvernement, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:
«Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de liberté[256].»
C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la preuve, que nous relèverons plus tard.
Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres disparates dans l'Essai historique; mais elles ne sont pas sans quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre, attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme. Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice. Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle; c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur de l'Essai l'en ont éloigné trop souvent.
On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme, que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil, aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète, et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine, introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que l'immuable soit quelque part. À en croire l'Essai historique, chaque personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M. de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux «corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans les notes de son Essai.
Sous le rapport de la composition, l'Essai est une œuvre bizarre. Les digressions, les hors-d'œuvre y abondent: les souvenirs personnels les plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou moins intelligibles, aux infortunés[257]. Il s'admoneste là-dessus fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:
«Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, raniment dans son cœur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.
»Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»
Quand l'Essai historique serait, sous le rapport de l'art, un tout à fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques, colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je le crois, aucun des passages que je vais citer:
«Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses dans les États, et les mœurs avaient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la suit[259].»
«La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution française tant d'excellents principes et de conséquences funestes. Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la corruption des mœurs. Voilà le véritable motif de ce mélange incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet Essai[260].»
«Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses mœurs et son ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées, d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît, et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses mœurs; les philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manœuvres s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»
Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en disant que l'auteur de l'Essai est presque également sceptique en politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le dire, il n'y a pas dans tout l'Essai la moindre trace d'enthousiasme monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que, dans le second volume, il nous dit:
«Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie de ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»
Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'Essai, pour ce qui concerne la politique, dans les passages suivants:
«Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d'entraves[263].»
«Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le cœur: on peut détourner un moment par force le cours des idées; mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»
«Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de l'Italie et de la Grèce; peut-être mes opinions actuelles ne sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant. Mais prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»
Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et tout l'ensemble de la Révolution française:
«Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse; pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l'Europe future[266].»
C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en jugera par ce passage:
«Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»
Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de l'humanité:
«Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une larme[269].»
Ainsi que Rousseau son maître,
«la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle à son cœur.»
Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il s'incline devant
«le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»
Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du dix-huitième siècle, tout en disant:
«Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres, sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci sont d'entre les plus considérables[271].»
Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,
«il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abbadie, les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes[272].»
C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur, son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme qui regarde comme victorieuses les réponses des apologistes de la foi chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:
«Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance: qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, il s'évanouit dans la mort[273].»
Si l'auteur de l'Essai ne croit pas à la religion, il croit encore bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune émigré:
«Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»
Ce dernier mot a certainement de la puissance.
Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'Essai, comme il s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du Génie du Christianisme, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'Essai. Ou l'auteur n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez encore que j'ai dit naturel et non pas sincère, parce que je ne refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité, tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.
L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux, l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme (je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une œuvre d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur. Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection, parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme homme, comme politique, l'œuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne doivent être une œuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour l'Essai. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La Thébaïde n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'Essai historique est la Thébaïde de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit que la Thébaïde possédât en propre quelque mérite que les chefs-d'œuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et c'est ce que nous osons dire de l'Essai.
Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est, entre toutes les œuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une œuvre de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect pour le plus noble caractère. C'est l'œuvre d'un solitaire, qui ne se sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement; écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand de l'Essai avant le Chateaubriand des Martyrs; et faites quelquefois un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce beau génie.
Le style de l'Essai historique est défectueux à plusieurs égards; mais c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile, même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les défauts. Les défauts du style de l'Essai sont de l'espèce de ceux qui s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée. Quant à ce qu'on pourrait appeler la manière de M. de Chateaubriand, ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'œil on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre si admirablement, qu'on dirait presque d'une harmonie préétablie, et qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si l'auteur de l'Essai ignorait de quels caractères nouveaux les opinions qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le voir, dans l'Essai, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que quelques morceaux de l'Essai ont pu être transportés presque sans changement dans le Génie du Christianisme. Qui ne se rappelle ce début du chapitre intitulé: Spectacle général de l'Univers?
«Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la terre[276]?»
Le chapitre de l'Essai, intitulé Histoire du polythéisme, commençait en ces termes:
«Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»
Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui suivent dans l'Essai, ne sont pas reproduites dans cet endroit du Génie du Christianisme; elles le sont, il est vrai, dans un autre, mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'Essai:
«Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées[278].»
L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop curieux, et faisait hors-d'œuvre. Il le transporta autre part, sauf la céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont plus faciles à imiter que des beautés solides.
Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels judicieux changements?
Cette Nuit parmi les sauvages de l'Amérique, qui, dans l'Essai historique, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le Génie du Christianisme. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement. Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la moins correcte:
«La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime[279].»
Voici la même scène dans le Génie du Christianisme. Comme aucun changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur a faites:
«Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.
»Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
»La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu[280].»
Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: Inutiles falce ramos amputans, feliciores inserit, a jamais été mieux pratiqué[281].
Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'Essai historique. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus mélancolique. L'auteur de l'Essai est né désabusé. Ce qu'il se montre dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé tomber dans la préface de ses Études historiques: «Je méprise aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert: Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards, prendre son imagination pour son cœur: à combien d'autres cela n'est-il pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous, dirai-je, de cette représentation, si vous cherchez l'homme, vous le trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois, chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en lui.
Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'Essai. M. de Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son œuvre, je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'Essai au croyant du Génie du Christianisme; car cet incrédule a des paroles de sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'Essai et le Génie du Christianisme, un fait qu'on appelle communément conversion.
CHAPITRE DEUXIÈME
Atala.
Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'Essai historique, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par une sœur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte, oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché lorsque, dans la préface du Génie du Christianisme, je l'entends dire, avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
«Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.
»Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume: elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur: j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
C'était en 1798, un an après la publication de l'Essai. Il est impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'œuvre. J'ose dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire, un dessein généreux, et son œuvre, qu'on a appelée une œuvre de circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot. Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'Atala était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'Atala, si l'on considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le Génie du Christianisme en raccourci; le culte n'était pas encore rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'Atala et du Génie du Christianisme. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte, l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de 18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté, mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart. Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes, n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de l'initiative.
Atala, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de l'ancien culte.—M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à lui-même, et de fait,
Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti philosophique, classique en littérature, incrédule en religion, révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à la fois, et les applaudissements qui accueillaient Atala lui disaient assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du succès.
Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre Atala. Nous ne sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du Génie du Christianisme interrogeait en quelque sorte l'état de l'atmosphère et la direction des vents.
Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'Atala, quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus inconcevable silence sur le Génie du Christianisme, se fait de loisir pour parler d'Atala, et sort, pour en parler, de la gravité officielle de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a, dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime, puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père Aubry est le chef de la Prière, qu'il est aussi l'homme des anciens jours, qu'il est de plus le vieux génie de la montagne, qu'il est encore le serviteur du grand Esprit, et qu'il n'en est pas moins l'homme du rocher[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes dans une page charmante que voici:
«Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait peut-être d'abandonner la petite et facile critique des défauts, pour la grande et difficile critique des beautés. Les anciens, nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa Poétique à chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs; naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: Non ego paucis offendar maculis. Quintilien trouve à louer jusque dans les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: Magis oratoribus quam poetis annumerandus[287].»
Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le succès d'une œuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le prestige du talent.
* * * * *
Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'Atala, il est bon d'oublier que ce roman fait partie du Génie du Christianisme, et qu'il est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons donc Atala pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de Paul et Virginie, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! Atala est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de Paul et Virginie. Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un vœu prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai le droit de parler ainsi, puisque c'est au vœu coupable de sa mère, et non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a fait un vœu, mais ce vœu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du dénoûment est préparé dans Paul et Virginie par l'aimable histoire de leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale. Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie; s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui dit, en parlant de sa mère:
«Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
elle dira plus tard:
«Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde[289].»
Chactas dit quelque part
«qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira; mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
«qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
«Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne Chactas.
Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce défaut, dans Atala, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu. L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que l'épisode de Velléda dans les Martyrs[297]. Je ne l'envisage que sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et que Velléda est à la fois plus pathétique et plus raisonnable qu'Atala!
Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi; mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien! qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le vieillard de Paul et Virginie? Il nous enseigne d'abord qu'Atala pouvait être relevée de son vœu; elle l'a su trop tard; mais, hélas! dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte. Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand, était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
«Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en matière de religion[299].»
La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
«C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres[300].»
Et ailleurs:
«Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes; le mystère commence.
»L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon cœur[301].»
«Elle triomphait cette religion divine[302],»
s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala «une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui dit: c'est la volonté de Dieu:
«Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé moi-même[304].»
Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en étonne lui-même, et il a de quoi:
«Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien? Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à présent retenu dans les erreurs de ses pères? Non, je ne veux pas tarder plus longtemps[305].»
Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien, cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le comprendre?
Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte. Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide, si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans Atala, de l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est absolument faux.
Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur d'Atala y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne voyons plus dans Atala corrigée, le nez du Père Aubry aspirer naturellement vers la tombe, nous voyons d'édition en édition reparaître la fameuse phrase: «Orage du cœur, est-ce une goutte de votre pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser «le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami: «Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»
L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en son propre nom, il dit à la fin d'Atala:
«Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»
Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un sauvage ému dira-t-il:
«Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit printemps[312].»
Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'œuvre de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il n'est question ni de printemps ni de terre antique: «J'ouvris une large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon cœur…» Mais je ne veux pas toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier. Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle est la force de la simplicité.
M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des noms barbares et inintelligibles, comme celui de chichicoué, étaient essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de Paul et Virginie a plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que, devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir, et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs. Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges d'Amérique, après la lecture d'Atala.
C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela, quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures, peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le je ne sais quoi dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité dans le cœur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu, tout cela est donc immortel. Atala n'est pas un pastiche, un enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était vrai dans les premières critiques d'Atala, s'il n'y avait rien à ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'Atala aurait disparu, et qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce dangereux talent n'est-il pas un talent immense?
Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au je ne sais quoi. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même; elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi, vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage bien connu, et il n'en est pas moins beau:
«Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert[314].»
Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:
«Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes
démesurées[315].»
Démesurées a pu sembler hasardeux; mais dérouler ses solitudes nous paraît aussi beau que hardi.
Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:
«Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux[316].»
Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau. D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial, et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple, et fort court, au moins pour me faire comprendre:
«Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»
Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.
Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante, de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez l'auteur d'Atala. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme celles-ci:
«La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt.
»C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»
Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du dix-neuvième siècle.
Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous. J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité affectée, il y a de l'antiquité dans Atala; c'est, dans quelques-unes au moins de ses parties, l'œuvre la plus antique que notre époque ait vu éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point, disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés: «Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc, vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la chanson d'Atala fugitive dans le désert.
«Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.
»Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie absente:
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts?—Oui, répondrait la nonpareille fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous?
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur reprend son arc et retourne au désert!
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»
L'Épilogue d'Atala renferme le plus grand nombre de ces beautés; il est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son fils:
«Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie[321].»
Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de cœur[322].» Ceux-là, en effet, manquent de cœur qui ne consultent que l'oreille; mais le cœur lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus tard, c'est que la prose poétique date du roman d'Atala. C'est bien le cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:
Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine[323].
Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'œuvre, il faut résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien des choses… je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question. Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de chercher querelle à l'auteur d'Atala, il faut le remercier, car c'est sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.
Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public, un épisode est détaché du livre. Le génie ou l'esprit du christianisme doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne, mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel est le nœud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette manière-là? Quelle sera la gravité de l'œuvre apologétique dont Atala est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut, pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première, que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de l'auteur d'Atala a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et plus concluant.
CHAPITRE TROISIÈME
Le Génie du Christianisme.
Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu, ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].
On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même, dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire, était sans doute une œuvre politique. Les autels relevés remettaient la France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir, comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité, lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de Domine salvos fac consules au Domine salvum fac regem. Le Concordat célébrait les fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique religion.
Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi (car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne voulaient point encore entendre parler de sa vérité?
M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique comme le Génie du Christianisme était celle que demandait l'époque et la seule qu'elle pût accepter.
Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.
Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.
S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que jamais.
On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai de christianisme littéraire.
Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots, Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les éléments d'une belle œuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M. de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble vœu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la compromet.
De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits; il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question: l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral, l'unité de la création, seraient de pures chimères.
Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une partie de ce que l'auteur lui-même appelle la poétique chrétienne, a pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.
Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du Génie du Christianisme n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.
Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le point dépasser, résonner comme une lyre, et ne point mêler aux sons de l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon du soleil. Virtutem videant, s'écrie un poète: la vérité, la beauté, cette autre vérité, ne forment pas un vœu différent. Sans doute, M. de Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple; l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au cœur de cette religion qu'il voulait faire aimer.
Un défaut principal du Génie du Christianisme, c'est l'oscillation perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul. Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères, l'auteur s'écrie:
«Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix, ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre cœur, ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des miracles éclatants, speciosa miracula[329].»
Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour, on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom de christianisme. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de l'Extrême-onction[330] et des Migrations des oiseaux[331]; plus large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie. Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux cérémonies de la chevalerie:
«L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le héros qui devait sauver la France.
»Bientôt on passait à l'office de page ou de damoiseau, dans le château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des espèces de sort ou d'enchantement.
»Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur la brèche, criant: Montjoye et Saint Denis! Dans la cour de son baron, il recevait les instructions et les exemples propres à former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et combattaient les Infidèles.
»… À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures; il traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un heaume, enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu d'une housse, ou d'un voile vert, ou d'une guimpe plus fine que fleur-de-lys. Les dames et les damoiselles s'empressaient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers varlets, se mêlait d'aimer.
»Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose d'énigmatique; c'était le festin de la licorne, le vœu du paon, ou du faisan. On y voyait des convives non moins mystérieux, les chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.
»… Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:
«Servants d'amour, regardez doulcement
Aux eschafaux anges de paradis,
Lors jousterez fort et joyeusement,
Et vous serez honorez et chéris.»
»Tout à coup un cri s'élève: Honneur aux fils des Preux! Les fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au chevalier: Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas! Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux. Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on distingue à sa camise sanglante, sont proclamés vainqueurs de la joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: L'amour des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux chevaliers[332].»
Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui
Aux eschafaux anges du paradis,
l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?
Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le passage suivant:
«Qui ne connaît Notre-Dame des Bois, cette habitante du tronc de la vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont invoqué la bonne Marie des Bois. Les filles qui ont perdu leurs fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont toujours des œufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»
Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé d'un vieux chêne?
Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'œil sur le plan accuse l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.
L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire, dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de toutes les œuvres qui sont nées du christianisme.
La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité) des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des Études de la nature se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le Génie du Christianisme.
La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de Poétique du Christianisme, l'autre sous celui de Beaux-Arts et Littérature, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur l'acception toute nouvelle de celui de littérature, serait assez peu utile. Dans la Poétique du Christianisme, il est question d'abord des épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.
Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses doctrines ni de son esthétique. Depuis les cloches, par lesquelles il entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'œuvre des missions, et plus généralement toutes les œuvres de miséricorde chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur dans cette dernière partie.
Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.
Il faut, quand on lit le Génie du Christianisme, faire abstraction du plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et si fragile!
Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont absolument au-dessous du sujet.
On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.
Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:
«Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, suspendit son œuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés.
»Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents, n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les eaux, les rivages croulants de la terre.
»Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»
Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble, pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation, s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés de la création, l'observation exacte des détails et la présence de l'idée religieuse.
Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le crois, rien à craindre du premier coup d'œil, et tout à espérer du second.
Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et l'on est forcé d'avouer que le Génie du Christianisme paraît trop souvent avoir été écrit pour cette multitude.
Dans ce même chapitre, intitulé: Danger et inutilité de l'Athéisme, on a fort admiré la mort de la femme athée:
«Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres, accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance, rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»
Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans mœurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu, et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau; c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie, ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la mythologie:
«Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins; déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien a passé avec douceur[338]!»
Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire, ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!
«Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie: Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana: sortez enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité: retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez enfin un monde qui n'était pas digne de vous!… Quel bonheur pour vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu que l'on aime! Proficiscere, anima christiana.
»Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance, quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»
La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce qu'on peut appeler le système de l'auteur.
Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est un des éléments de la beauté d'une œuvre d'art, la religion chrétienne a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont exclusivement propres.
M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.
Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car, d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu, qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être. C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il est la source.
La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à l'imagination et au cœur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'Armide du Tasse, que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos mœurs, en sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement importun.
C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour absorber la difficulté qui en ressort.
En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de croire que le Génie du Christianisme a dû son éclatante réputation à des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues avec habileté.
L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.
«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des rapports purement humains et même frivoles [344].»
Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une œuvre littéraire, et juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:
«Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie, et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»
J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond, elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»
Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même consubstantiels le bon, qui est la vérité en morale, et le beau, qui est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.
Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est un, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant hétérogènes, refusent de s'unir.
Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau. Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est, comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions, et non plus par la foi.
Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des mœurs entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera celle des mœurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les mœurs.
Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue, méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces dualités.
Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.
L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.
Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral. Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le Génie du Christianisme a renouvelé à la fois la critique et la poésie.
En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle entre Zaïre et Iphigénie:
«Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la fille chrétienne. Son père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»
Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins exquises?
«Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste;
Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:
qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le Deposuit potentes de sede. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que les sentiments naturels; or, les sentiments exprimés dans ces vers de Racine, ne sont point purement dans la nature; ils contredisent au contraire la voix du cœur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir de ses aïeux un souvenir modeste; en élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:
«Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son père!»
»Énée dit à Ascagne:
… Et te, animo repetentem exempla tuorum,
Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].
À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
elle ajoute:
Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.
»Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu; qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, sont peu différents à ses yeux[349].»
Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi touchantes pour le moins.
Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]! Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de René nous laisse bien voir où penchait son cœur:
«Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce qu'il a fait Athalie; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre; le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et les vestiges des grandeurs:
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
»Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent, en pleurant, l'immensité des flots:
Cunctæque profundum
Pontum adspectabant flentes[351].»
Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie du Génie du Christianisme, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines, d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:
«Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté, touchent à l'obscur et au mauvais goût.
»Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image): ils amènent longuement de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler ses gouffres[352].»
Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux, le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants tableaux que nous allons suspendre devant vous:
«Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier fend les têtes d'homme et de lion qui soutiennent les chapiteaux du temple du Soleil; le palmier remplace par sa colonne la colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus.
»Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre.
»La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus, comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à ses rivages[353].»
Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus d'attention dans cette partie du Génie du Christianisme, ce sont les chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet ingénieux mémoire:
«Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons descriptive a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de description, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits.
»Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de lilas et de roses; il y a planté comme Théocrite, des lauriers et de longs pins. Dans les jardins d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte de figuiers, et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
»Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin l'épithète d'harmonieux, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose dans le sein des Naïades.
»L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les couleurs modernes.
»… Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.
»Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits; nous ne voulons, point
… Chasser les Tritons de l'empire des eaux,
Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux…
Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.
»… Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre avec son Auteur[354].»
Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien; et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative, et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin. Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.
«Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité. Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas. L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que nous recevons de la nature est pénétrante et intime.
»Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé; je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore Cooper;… je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves et en espérances du cœur, et de nous dire ensuite ce qui reste. Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu ardent et tumultueux de la civilisation[355].»
CHAPITRE QUATRIÈME
René.
C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du cœur humain, que l'auteur a placé l'histoire de René.
Que fait une histoire comme celle de René dans un livre intitulé le Génie du Christianisme? La question serait trop naïve. Que font, dans le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font, dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu plus loin que les bords?
Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein:
«Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs un épisode extrait, comme Atala, de nos anciens Natchez? C'est la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale, l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes, et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes, ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans l'histoire de René[356].»
Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode de René pour en embellir le poème des Natchez; mais puisque cet épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à la fois, que l'auteur du Génie du Christianisme devait rencontrer sur son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire, j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: le vague des passions, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses Pensées, sous une assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose René. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes. Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits. Or, dans René, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il a laissé volontairement à nos mauvaises œuvres la plus grande part dans l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies abandonné l'Éternel ton Dieu[358].»
Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de René, qui n'a aucune relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le nécessaire (selon le langage d'Aristote) et que le vraisemblable ne doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe de René n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut ainsi, un épisode, un ornement du Génie du Christianisme; du christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le cœur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable, qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette parole terrible:
(Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
Quod fugiens semel hora vixit[360].
Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on nous avait promis?
Il faut remettre à sa place l'histoire de René; il faut la rattacher au poème des Natchez dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou bruyant, le désespoir est partout.
L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion logique est le suicide?
Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.
Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection, lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu.
Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation, est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la situation de René le vague des passions; on peut l'appeler ainsi, mais c'est plutôt la passion du vague. Faute d'attacher son cœur à quelque chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce qui n'est pas elle.
C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs, d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci:
«Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.
»Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur: nous tenions cela de Dieu ou de notre mère[362]».
«Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manœuvres étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée[363].»
«Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.»
«Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés[364].»
«Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].»
Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui.»
«Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur qui n'était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie[366].»
Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles; que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au fond, de l'esprit de René. Elle se donne l'air d'aspirer à la certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.
J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son œuvre. Rien de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que René; c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la subit. Rien n'a été conçu a priori, logiquement construit, rien ne sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir. Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti (c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques pages de René, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir beaucoup vieilli, par les années et par le cœur; mais on aurait dépassé la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie…» et cette page de René:
«Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui, prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].»
L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de René tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée, spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter, avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse, une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de René ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la question; je ne veux que l'avoir posée.
René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls de la même branche.
Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très générale. Ils sont tous atteints de cette paresse de cœur, qui peut se joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.
Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois, amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.
Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans intérêt.
Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison, il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:
«Si nous avions le cœur ouvert à jouir chaque jour du bien que chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»
Adolphe est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous, quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?
L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui. On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver seul avec un esprit comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme dans René, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous déchire. Quelque chose, après la lecture de Corinne, reste encore debout dans notre âme; après Adolphe, rien; et la devise de l'enfer de Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible signe du temps, que des romans comme Adolphe soient nos véritables tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié; à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié, et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.
Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place à l'espérance, Adolphe serait un livre moral. Ce n'était pas la première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques; cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle est à la base même du roman d'Adolphe; elle en est, sinon l'idée mère, du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de Caliste[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée de Corinne: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le désespoir moral.
Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas. René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique, Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée; il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague, ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer; l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme sympathique au sein de la nature; cette force vivante (natura naturans) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom. Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'Obermann n'est qu'une suite de pages remarquables, René est un livre. Il y a de l'art dans l'un, l'autre est une œuvre d'art. Enfin, Obermann peut renfermer numériquement plus de pensées, plus de vues; mais Obermann est l'œuvre d'un homme d'esprit, et René celle d'un talent consommé. L'un est une création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.
Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la force de traverser Obermann arriveront peut-être à des convictions mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. René, avec ce divin baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.
Obermann devait être long, précisément parce que ce n'est pas un livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur Young, l'auteur des Nuits:
Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
La majesté des cieux abaisse la hauteur,
J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur
Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.
Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose elle-même.
On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut), soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous attache à la peinture du leur.
J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils avaient droit à notre pitié.
Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que René et qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le pendant naturel. M. de Maistre, en écrivant le Lépreux, a d'autant mieux réfuté René qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une sœur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive, comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» C'est un mot sorti de la tombe, un mot de sa sœur morte, qui porte la consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne connaît pas, qui nie hautement l'irréparable, et qui offre à l'homme dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté, la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'œuvre, René et le Lépreux sont inséparables dans ma pensée; René a pris dans le Génie du Christianisme la place qui appartenait au Lépreux, et il est pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y rencontrer le Lépreux.
CHAPITRE CINQUIÈME
Le Génie du Christianisme. II.
La dernière partie du Génie du Christianisme, intitulée Culte, traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations et de toutes les œuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation; et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:
Miraturque novas frondes et non sua poma[369].
Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:
«Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque? C'est le sacrifice. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui conserve une immolation[370].»
Il serait singulier qu'un argument si simple et si naturel, au dire de l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans l'unanimité de leurs applaudissements[371].
Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction sérieuse et l'émotion du cœur par l'éblouissement, dans cette perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison, d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté poétique des œuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que nous indiquons le chapitre sur les Tombeaux chrétiens[372], le morceau sur les sépultures de Saint-Denis[373], tout le livre des Missions[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur les Missions du Paraguay[375], enfin cette belle page sur le Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:
«Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la tempête, ou bien est-ce le glas de la mort, que son imagination effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent maintenant de le porter… Un autre bruit se fait entendre; un chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de joie: un solitaire le suit.
»Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent aux échos les miracles de notre religion[376].»