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LA FEMME DU MORT

PAR
ALEXIS BOUVIER
TOME II

QUARANTE—CINQUIEME ÉDITION

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON

TROISIÈME PARTIE

I

LA VEUVE D'UN VIVANT

Un soir, las, épuisé d'une longue trotte, Simon, faisant la moue, maussade, les yeux gonflés d'avoir pleuré, était assis devant la haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de l'horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une chaise, la lampe fumeuse s'était éteinte, et la grande salle n'était éclairée que par la flamme du foyer.

Simon mâchait sa praline en grognant; le nègre avait voulu parler, disant:

—Simon est triste ce soir.

Et le matelot avait grogné

—C'est à cause que t'es foncé que tu vois tout en noir.

Et tout était redevenu silencieux

Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il s'avança vers lui et dit affectueusement:

—Qu'as-tu, mon vieux fidèle?

Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace et se mit à pleurer comme un enfant.

—Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet.

—J'ai… j'ai… j'ai… je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne peux plus y tenir!

Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.

—V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors en disant: Simon, faut être sobre… J'étais gai, quoi! À la porte, je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.

—Commandez! que j'y dis.

—Où que tu vas? qu'elle me dit.

—À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!… espère!… je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y montre ci… j'y montre ça… Elle ne veut rien et elle me tire. Je me dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques; je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces…; il disait des bêtises… Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je regarde mademoiselle… elle pleure… et elle me tire, et elle me tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette petite-là? C'était trop bête!

J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous montre des joujoux, t'en veux pas… des sucres de couleurs, t'en veux pas, des comédies… t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux, mademoiselle?… V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire… Mais où donc qu'elle veut aller? que je me dis.

—Viens donc, qu'elle me dit.

—Mais où? que je dis.

—Viens où vont les petites filles de l'école… Tu sais bien, les petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous.

—Comment que je fais, au cimetière?…

—Oui! qu'elle me dit…

Et puis elle me dit toute suppliante:

—Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman.

—Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant; qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans cœur, et elle est remontée près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais.

Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes.

Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup:

—La situation n'est pas tenable, il faut en finir.

Et Simon, hochant la tête, dit:

—Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons.

Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre, ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux, essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait en même temps le mal qu'il venait de faire.

Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama:

—Qu'est-ce que tu fais là, toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère! Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas attendu la fin de la phrase pour décamper.

Le matelot maussade sortit à son tour.

—C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute, à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en finir… Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi? C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde… Et peut-être bien qu'on pourrait…, si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce côté-là et lui dire:

—Tiens…, ma bellotte…, regarde un peu voir, là-bas, celle qui passe… Eh bien, envoie-lui un baiser…

Il n'y a pas de bon sens aussi,… puisque le coquin est puni. D'abord, il n'y a que lui que je haïssais… et si l'autre est restée une honnête femme… Espère! espère! elle a fini son temps…

Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant, accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son matelot.

C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa condamnation ne permettait pas le pardon… On avait été sans pitié, il serait sans pitié… Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de cœur? Non!… peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il était défendu de parler d'Elle.

Il vivait avec sa haine… Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais défendue… Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.

À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et honnête, et sa vie entière était vouée au mal!… à la vengeance! la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne, elle aussi, avait les yeux rouges… Ennuyé, il s'était retiré, et Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas:

—Je suis encore tout émue… Jeanne qui vient de me demander… où est enterrée sa mère!

Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre, il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un fauteuil. Le livre avait pour titre: Les Pauvres; il l'ouvrit au hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se dressa, une page l'avait intéressé, il lut: Les petits enfants.

Voici l'histoire:

«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes indifférents disaient:

—Tiens! c'est la Jeanne!

Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et parfumée.

Elle,—la Jeanne, comme ils disaient,—elle avait bien vingt ans; elle était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce jour-là courbait sa tête.

Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés, se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.

Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce village vivant et de cette nature gaie…

Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du village… L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les petits terreux, et l'on joua ensemble.

La Jeanne avait heurté la porte… Un vieillard était venu et, reculant devant elle, il avait dit:

—Qu'est-ce que tu veux ici?

Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber…

—Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici, mendiante, salis pas ma maison!

—Père! avait supplié Jeanne.

—Va-t'en!… va-t'en…

Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer.

—Père? moi?… Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?… Ma fille!… J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait… C'était une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie… Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à nous donner de quoi en faire une dame… Sitôt qu'en nous privant nous avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a coûté, ni force ni santé…

Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions. Nous touchions le but… et quand, avec la vieille, nous rentrions, le soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et digne de nous. Et, la… la gueuse…, un jour elle est partie avec un vaurien… Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués pour elle!…

Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors.

À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la route pour voir si sa fille revenait, la vieille… a toussé, puis elle s'est couchée… et nous l'avons conduite au cimetière… et elle a voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait fait pour la première communion de sa fille…

—Père…, père…, grâce!

—Pendant ce temps-là… elle, la honte! quelle vie!… Les Parisiens qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois hier…»

—J'ai pas de fille!

—Mais si, père Coutaud…, votre petite Jeanne!… On la nomme Jeanne la Limande.

—Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma bêche… Alors, j'ai plus osé sortir d'ici… Il me semble qu'on rit quand je passe… J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne… Ma fille! allons donc, est-ce que j'ai une fille, moi?… Hors d'ici, mendiante; oh!… et plus vite ça…

—Père, grâce! grâce!

—Veux-tu t'en aller?…

Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la fille se cramponna aux meubles…

—Pitié!… père!… pitié!

—Veux-tu t'en aller!…

Et la lutte continuait.

Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra dans la chambre aux cris de sa mère… De ses petites mains il écarta sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard:

—Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon grand-père?

Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia; des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et l'enfant et la mère!»

Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre, voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à ses yeux, son imagination se frappait.

La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?… Le coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la misère, sa faute… C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le châtiment de la mère coupable.

S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire? Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve, veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là, peut-être, était l'atténuation.

S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot, prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre, surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour lequel il vivait?

Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire… et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie impossible…

—Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle vivante seulement?… S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où elle s'engageait… Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent maintenant lui porter?… Qu'est-elle devenue enfin?

Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans cesse… Aussi ennuyé, nerveux, il dit:

—Il faut que je sache ce qu'elle est devenue.

Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir.

—Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela…

Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette agaçante idée… Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme, dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient, elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire:

—Petite mère aimée…

Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux; il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais ce fut en vain.

Le jour le retrouva, pleurant et gémissant.

—Mais que vais-je faire alors,… malheureux que je suis?

Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il disait:

—Espère! espère!… je vas me mener à l'air…

Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la maison à ces absences.

Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le lui envoyât immédiatement…

Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant:

—Je vas faire un coup de ma tête… Ça ne peut nuire à personne!
Espère! espère!

Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne.

Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la rue, une vieille connaissance à lui.

C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la mort de son maître, il répondit sans sourciller:

—Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!…

Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais, assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son histoire et qu'on lui demanda:

—Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait?

—Peut-être bien que oui… peut-être bien que non. Ça va dépendre, je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon ancienne maîtresse…

—Ah! oui, la veuve!

—Sait-on ce qu'elle est devenue?

—Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant sa porte, le soir de l'enterrement…

—Ah!

—Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on l'a transportée dans une maison de santé… Elle était tout à fait malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est folle…, car jamais on ne l'a revue.

Il passa un frisson dans le corps du matelot… Morte ou folle! il n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était devenue son enfant… ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!… Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel.

Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant:

—Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?… savoir si elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait, grognant, jurant et ne trouvait rien.

Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à marcher avec rage… Il était remonté vers les boulevards, avait pris la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments funéraires… Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait au-dessous, et remarqua cette phrase: Entretien de tombes à l'année.

—Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée…

Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise.

L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen de les avoir.

Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré là, mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau, expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme. Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans l'intérieur du monument… Les couronnes étaient neuves, des vases étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches…

—Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà!…

Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du matelot, il alla vers lui:

—Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau?

Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la curiosité et singulier le personnage.

—Pourquoi me demandez-vous ça?

Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à-dire pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles… Il s'empressa de répondre:

—Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper… C'est Simon Rivet qui vous parle, le matelot de… celui qui est là… du lieutenant Pierre Davenne… Je reviens de faire le tour du monde (il y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre maître.

Le gardien changea aussitôt de ton et il dit:

—Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en deuil.

—Une femme! De quel âge?

—Environ vingt-cinq ans.

—Merci bien, je tâcherai de la voir ici.

Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria:

—Espère! espère! je m'amarre ici… et quand je devrais y venir tous les jours… faudra bien que je la voie… Vingt-cinq ans… c'est elle! Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!… Ah! c'est bien, ça!… c'est bien!

Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.

—Je me vas embosser là, à l'ombre!…—Et il se plaçait derrière le monument, de façon à ne pas être vu,—et j'espère… Ainsi, cette pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!… Et elle vient là comme une sainte… Elle vient s'abîmer à force de pleurer… Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a fait… Ça me fait quelque chose d'être ici.

Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde…, lorsqu'il vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut, c'était elle! Geneviève Davenne…, la veuve du vivant. Elle avança lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.

Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune femme qui disait:

—Pierre…, mon Pierre…, je suis bien punie maintenant. Pierre, grâce!… grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!

L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses larmes sur ses joues tannées.

—Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus…

Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa demeure.

II

À L'ŒUVRE, SIMON!

Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était imposée.

Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui l'entourait.

—Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?… Il ne me manque qu'un pavillon… A mon âge!… Vieux serin, va, tu ne peux donc pas te déguiser comme tout le monde…;—car c'était le fond de la pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était déguisé.—Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais pas pour une fois retirer tes bijoux… Ous qu'elle est? bon Dieu! exclamait-il.

Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard
Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.

C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et les dernières modes sur nos boulevards.

Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie différente. C'était comme la fabrique de tous les produits dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui indiquait les ateliers avides de jour.

Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers près de la fenêtre en disant:

—Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la brune, le lit prendra l'air…

Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux fenêtres,—et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour avec cinq escaliers.—Aux étages plus haut, les coudières étant trop étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient des croisées toutes chargées de loques multicolores…; si bien que lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et qu'il leva les yeux en l'air, il exclama…

—C'est une fête…; ils ont hissé les pavillons!…

Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison… De tout le rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des tons d'or, qui lui montait au cerveau…, et ses oreilles se secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et l'estampeur…, et les cris et les chants… Il restait abruti.

Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne, qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs, qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et l'amour de son mari, il dit malgré lui:

—Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme!

Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau…; l'eau jetée à la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama:

—Ah! çà, tu veux donc me neyer, eh! marsouin? Espère! espère! Et il retroussait ses manches.

L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria:

—T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin alors?

III

CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.

C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les deux jours à la tombe de son mari… C'était bien la femme coupable et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle résidait depuis presque une année.

Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la jeune veuve.

On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.

Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, mais la raison était envolée… Le délire lui faisait crier des phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son enfant et de son mari.

Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.

Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa première pensée fut pour son enfant… On juge de son désespoir, lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles… Elle pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa petite Jeanne…

Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort… Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant, et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de veiller sur elle.

En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le châtiment était temporaire.

Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa mère… Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.

Les premières recherches furent vaines en même temps que se présentait la première et la plus grave des difficultés… Geneviève n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.

Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à toucher.

Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice naturelle, puisque l'enfant était disparue… et que le séquestre intervenu sauvegardait ses droits.

C'était la misère! la misère absolue… sans gîte, presque sans vêtements, sans rien… et ne sachant que faire…

La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré Geneviève… L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien… Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux outragé…, et elle baissa la tête… C'était le châtiment.

Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un millier de francs,—lui fut remise… C'était toujours l'abri et la vie jusqu'au jour du travail… ou de la mort; car Geneviève, à cette heure, pensa à mourir… Mais la pensée de Jeanne lui donna du courage… Elle voulait vivre pour retrouver son enfant… Et pas une minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et s'armait de courage pour le subir.

Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien modeste, bien sage…»

Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place dans le deuil.

La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui répondit,—c'était la vérité,—qu'au Havre où elle habitait avec son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:

—Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire l'article bon marché…, n'allez donc chez personne; achetez un peu de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres…, ne fût-ce que d'un sou par coiffure…, vous m'en vendrez tant que vous voudrez… Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous…; pas de morte-saison… Ça va toujours…

Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit à l'œuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à manger et une cuisine… Le métier dans le noir seyait à l'état de son âme.

Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: Au troisième, Modes et coiffures pour deuil. C'était l'enseigne de la petite maison de la veuve Davenne.

Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.

Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle n'aurait jamais parlé de son mari…

En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant…

Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était placée.

Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.

Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le matelot n'avait remis les pieds au pays… et toujours elle espérait qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot… Le hasard avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.

Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses… Elle ne pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à lui…; non seulement elle avait du remords…, elle avait honte… et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort seule en atténuerait la flétrissure.

Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle avait pleuré, gémi; elle avait prié…, elle s'était traînée à genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!

Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie, celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses clientes, prenant les commissions pour le lendemain… On frappa à la porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une lettre à la main.

—Mme veuve Davenne?

—C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.

Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:

—Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.

Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre recommandée, elle dit haut:

-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne… Que voulez-vous?

—Madame, c'est une lettre.

—Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse m'adresser des lettres.

Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée; elles échangeaient des regards en souriant.

Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:

—Qui vous envoie?…

—Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la remettre qu'après vous avoir fait une question.

—Une question? fit Geneviève étonnée.

—Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, veuve du lieutenant Pierre Davenne?

Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle cherchait, elle dit:

—Oui, monsieur, oui! c'est moi!

—Je dois vous demander, madame…, avant de vous remettre la lettre, où vous demeuriez avec votre mari.

—Rue Payenne!…

—C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main. Geneviève le remarqua,—le commissionnaire dit:

—Madame, il y a une réponse.

Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance… A peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.

Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu l'avait frappée… La lettre disait:

«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer un jour et une heure pour vous voir…, où vous voudrez… Il vous dira où est votre enfant… Il veut vous voir seule.

Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre sous enveloppe.

UN AMI.»

Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot à dire… A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la soutenir. Il était temps!… ils la firent asseoir sur une chaise et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient:

—Madame, qu'avez-vous?… C'est un malheur?

—C'est donc bien terrible… Madame, du courage!…

—Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage.

Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur disant:

—Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus habituée.

Et toutes la regardaient étonnées…

—Merci, mesdemoiselles… Laissez-moi… Ce n'est rien…, vous voyez…

Et en disant ces mots elle se levait… Chacune des demoiselles retourna à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire, dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour être sûr qu'il ferait ce qui était convenu.

—Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui restait dans la main.

—Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire.

—Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite dessus?

—Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.

Geneviève la prit et lut désappointée:

C. L., poste restante. 132. Paris.

—Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et faisait rougir.

—Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa chambre et écrivit:

«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant… Dieu le bénira pour le bien qu'il va faire.

VEUVE DAVENNE.»

IV

LE RENDEZ-VOUS.

Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient, Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir, elle s'écriait:

—Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin!

On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève: ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais vainement… Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne.

Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes amener l'enfant… La lettre était précise: on offrait sans condition; il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule; on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait simplement satisfaire l'enfant.

Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne… la retrouver! Oh! quelle singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord, cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses nuits: c'est que sa fille vivait!…

Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère? Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?… Un seul homme au monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle, et elle avait à se reprocher sa mort… C'était pour sa conscience un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la victime… Elle n'avait donc pas de mystification à redouter.

Si c'était Simon?… Mais Simon était le chien fidèle de son mari, le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu aussitôt… Ce n'était point cela…

Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure… Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où elle était… et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de ses mains, elle s'abandonnait à son imagination:

Elle entendait sonner neuf heures… On frappait à la porte, elle courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile…

Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait, l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.

Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent, et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.

Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à un salon… Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour… Ah! si elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme… Mais non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui venaient chez elle.

Enfin neuf heures sonnèrent… Au dernier coup, elle fut presque obligée de dominer son émotion, disant:

—C'est ridicule… On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir.

Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité du rendez-vous, elle attendit… Neuf heures un quart! personne! Avec la même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir… C'était une mystification… On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel!

A neuf heures et demie on frappa… Elle fut presque une minute à dominer son émotion… Elle se leva et alla ouvrir…

Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément, tant elle ressemblait à une voix de femme:

—Madame veuve Davenne?

—C'est moi, monsieur.

—Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous trouverait seule…

—Bien, monsieur, veuillez entrer.

Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre.

Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage, elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi…

—Vous, vous ici!…

—Eh! oui! moi… Je ne suis pas un oublieux…

—Sortez!… Sortez!…

Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la porte, elle répétait:

—Sortez…

Mais l'homme,—nos lecteurs ont deviné Fernand,—dit tranquillement et prêt à obéir.

—Ne crie pas… Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire:
Veux-tu savoir où est Jeanne?…

Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son corps.

Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille… Jamais elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle situation… Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de ses peines!

—Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si désagréable impression…

L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève.

—Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé… Et malgré le désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être… aurais-je refusé ce rendez-vous.

—Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons… Il vaudrait mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu, sans s'arrêter à des enfantillages… Tu veux retrouver ton enfant, je sais où il est…

—C'est tout ce que je désire savoir…

—Si je comprends bien… tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il est… et va-t'en…

Geneviève ne répondit pas… Fernand avait fort clairement exprimé sa pensée.

—Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion… Ainsi de l'amour d'autrefois il ne reste rien!

-Il me reste le remords et la honte…

—Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve…, tu es libre… Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir.

La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur, elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de cet homme…

—Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari… qui vous a obligé tant qu'il l'a pu faire…

Fernand eut un méchant rire en répondant:

—Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué.

Geneviève, ne comprenant pas, continua:

—Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une vie de sacrifice le passé qui l'a tué… Aujourd'hui, je n'ai qu'un but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle devait l'être…

Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait
Geneviève; il dit d'un ton calme:

—Ainsi le passé est oublié… Tu acceptes la condamnation, et, au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es plongée,… tu vénères sa mémoire…

—Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me rendre digne du pardon.

—Du pardon de qui…

—De tous… de lui?