HYACINTHE

LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

L'AVENTURIER, 2 VOL 6 fr.
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HYACINTHE

PAR

ALFRED ASSOLLANT

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

3, PLACE DE VALOIS (Palais-Royal)

I

ENTRE NOTAIRES

Alors, c'est-à-dire le 22 mai 1877, mon patron, maître Bouchardy, notaire, homme excellent, justement renommé pour sa finesse, sa gaieté, sa bonne humeur, dans la célèbre ville de Creux-de-Pile et à cinq lieues tout autour, regarda l'heure à sa montre et dit à son confrère:

—Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures trois quarts. Le dîner est pour cinq heures. Mihiète est furieuse du moindre retard. Les sauces rousses seront brûlées. Les sauces blanches auront tourné. La dinde truffée sera calcinée, ou sera rôtie en deux fois, c'est-à-dire desséchée. Voulez-vous en finir?

Maître Saumonet fit signe de la tête qu'il le voulait, mais ne prononça pas une parole.

—Récapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous avez une fille à marier...

—Une jolie fille, Bouchardy! une très jolie fille, une fille qui n'a pas sa pareille dans tout le voisinage, une fille que nous appelons Hyacinthe, ami Bouchardy, parce qu'elle est née comme une fleur de la plus poétique des mères, madame Rosine Forestier, notre cliente, et du moins poétique des pères, M. Forestier, notre client aussi,—et depuis six ans député de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...

—Ne vous échauffez pas, Saumonet!... Dans cette saison, par cette chaleur épouvantable, on attrape aisément une pleurésie. Si vous avez une jolie fille à mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garçon, qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange, comme Hyacinthe est un nom de fleur, et qui est né du légitime mariage de M. Louis Bernard, médecin de la Faculté de Paris, avec madame Reine Bernard, aujourd'hui veuve et propriétaire—en y comprenant tous les biens meubles et immeubles de la succession conjugale,—de quatre cent cinquante mille francs au plus bas mot; et nous ne sommes pas veuve à lâcher un centime de nos droits, entendez-vous cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais attaché, nous n'attacherons jamais nos chiens avec des saucisses et si par malheur notre fils Michel, parce qu'il est amoureux comme un fou de votre jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait subir les conditions d'un contrat inégal...

Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait sa langue en arrêt comme un bon cavalier tient sa lance. Enfin, il se tourna vers moi et dit:

—Trapoiseau!...

(C'est mon nom.)

.... Dans ton âme de premier clerc, tu as quelquefois autant de bon sens et de connaissance des lois que beaucoup de notaires; tu vas écouter avec soin notre conversation; tu marqueras les concessions que nous ferons de part et d'autre; tu changeras ce qu'il faut changer dans le projet de contrat et tu nous l'apporteras, à la fin du dîner, c'est-à-dire ce soir, vers huit heures... Tu m'entends?

Je répondis modestement:

—Oui, monsieur.

Et je me réjouis au fond de mon âme d'avoir une si belle occasion de contempler dans toute sa magnificence le plus beau salon de Creux-de-Pile, celui où l'esprit coule à pleins bords (suivant le mot de M. le receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy, faisant face à son confrère, reprit son discours en ces termes:

—Oui, Saumonet, si notre bien-aimé fils et unique héritier Michel Bernard subissait un contrat inégal, inique et désastreux, si la future épouse nous apportait en dot moins de 200.000 francs, espèces sonnantes et trébuchantes...

L'autre notaire se leva et dit:

Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre consentement, peut-être?

—Précisément.

Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus que majeur. Votre fils est amoureux, votre fils a une fortune indépendante qui lui vient de son père et qu'on ne peut pas lui ôter, votre fils est avocat depuis trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre; il aime, on l'aime et il fera pour épouser notre belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il faudra faire.

M. Bouchardy, d'un geste noble, interrompit son confrère:

—Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel ne vous fera jamais d'actes respectueux. Il sait trop ce qu'il nous doit...

—Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce que vous lui devez? A-t il demandé des comptes de tutelle?

—Jamais!

—Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous la mère et tutrice, plus de 80.000 fr., et que cet argent n'est pas perdu, que vous ne l'avez pas prêté aux Turcs ni aux Egyptiens, mais placé en bonnes rentes françaises, qui ne périront pas, car la France entière leur sert d'hypothèque?...

—Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites un crime de notre prudence? Si par une sage administration nous avons augmenté la fortune dont Michel héritera un jour..., après notre mort..., le plus tard possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer de respect et de braver notre volonté maternelle? Faut-il nous dépouiller du fruit de notre économie?... Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop dures, si vous comptez sur la folle passion d'un fils dénaturé, si vous croyez qu'il osera nous envoyer des actes respectueux, allez faites; nous aurons le plaisir de voir M. Forestier, député de Creux-de-Pile, essayer d'introduire de force sa fille unique dans une famille honorable, nous verrons si cette fille elle-même y consentira, nous verrons surtout si sa mère, madame Rosine Forestier...

M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant et pouvait parler plusieurs minutes sans reprendre haleine, ce qui est, dit-on le signe distinctif des grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit, car il était sec et piquant autant que l'autre était verbeux et majestueux.

—Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons franchement, et que chacun lâche son dernier mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des pleins pouvoirs pour traiter?

—J'en ai, répondit M. Bouchardy, subjugué par cette impétuosité.

—Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficultés pour ce contrat? ce n'est pas le jeune homme, je pense?

—Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu'à conclure, n'importe à quel prix, et qu'à emporter la jeune Hyacinthe au pays où fleurit l'oranger.

—Alors, c'est madame Bernard? Je comprends ça... Elle avait l'argent de son fils et les clefs. Il faut les rendre. C'est dur. Le père en mourant avait laissé la jouissance de la moitié de sa fortune à sa femme, mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se marie, il faut y renoncer. C'est 6.000 francs par an, au moins. Demander une dot de 200.000 francs à M. Forestier, père de la future, c'est rompre le mariage, en feignant de soutenir avec trop de zèle les intérêts de Michel. Voilà pourquoi, Bouchardy, vous mettez des bâtons dans les roues. C'est l'ordre de la vieille dame que vous suivez?

M. Bouchardy se mit à rire et répliqua:

—Vous l'avez deviné Saumonet. Madame Bernard ne veut pas remettre à une bru le gouvernement de la maison; elle veut encore moins lâcher la jouissance de 6.000 francs de rente que lui assure le testament de son mari, jusqu'au mariage de son fils, et si elle était forcée de laisser Michel se marier, elle veut lui vendre son consentement le plus cher possible.

—Michel le sait-il?

—Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint de ne rien deviner de tous ces calculs. En revanche, il m'a chargé, lui aussi, de ses pleins pouvoirs, et s'il ne tient qu'à lui, tout sera bientôt terminé... A votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser vos clients, comme vous avez confessé les miens.

—Faites, répliqua l'autre notaire.

—Qu'est-ce que le père Forestier donne pour dot à sa fille? 100.000 francs. Pas davantage.

—Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde à peine autant pour lui-même.

—Et la fortune de sa femme, qui est de plus de 400.000 francs?

—Madame Forestier fait bourse à part. Elle administre elle-même ses revenus et n'en rend compte à personne. En revanche, elle se fait expliquer jusqu'au moindre centime l'emploi de l'argent de son mari. Elle le tient même si serré que le pauvre homme est obligé, de temps en temps, d'emprunter cinq ou six francs qu'il rembourse comme il peut, en faisant croire à la dame que ce sont des dépenses électorales.

—Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner et le mari ne pouvant pas donner plus de cent mille francs, le mariage est rompu?

—Je le crains.

M. Bouchardy se mit à siffler en regardant le jardin, l'horizon bleu, d'un air de réflexion profonde:

—Au diable, les femmes poétiques! s'écria-t-il enfin.

—Êtes-vous sûr, répliqua l'autre, que les femmes prosaïques vaillent mieux?

—Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut, comme disait saint Augustin.

Cette pensée du plus éloquent et du plus inspiré des Pères de l'Église ramena une douce gaieté sur le visage des deux notaires.

—Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier mot, n'est-ce pas?

—Le dernier des derniers, cher confrère.

—Eh bien, que votre volonté soit faite et non la mienne. Je consens à la ruine de mon client.

Saumonet se récria:

—J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par son ordre. Michel qui a tout prévu, car c'est un homme de bon sens dans tout le reste, et qui, par respect pour la mémoire de son père ne veut pas plaider contre sa mère, m'a chargé d'acheter son consentement. Il lui en coûtera 6.000 francs de rente, jusqu'à la mort de la brave dame, mais, à ce prix, je m'en suis assuré, toutes les difficultés seront levées, elle ne figurera au contrat que pour approuver et signer, et elle serrera mademoiselle Hyacinthe sur son cœur comme une fille bien-aimée!...

—J'en suis touché jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.

—Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?

—Pas la moindre! Madame Forestier qui est une femme poétique, un sylphe, un gros sylphe à la vérité, un sylphe de quatre-vingt-dix kilogrammes, a déclaré que les jeunes filles devaient se marier sans dot ou ne jamais se marier; que demander une dot à mademoiselle Hyacinthe, c'était lui faire une offense impardonnable; que si M. Forestier son mari, voulait doter sa fille, il le pouvait, mais à ses frais, et qu'elle ne donnerait pas un centime: qu'il était libre de se ruiner, lui, mais à ses risques et périls (Mange ça tien, tu ne mangeras pas ça mien), comme disent toutes les saintes femmes du pays: qu'elle n'était pas folle, elle, et qu'elle avait de la prévoyance pour toute la famille; qu'elle avait résolu de garder toujours sa fortune intacte et de la réserver pour ses enfants ou mieux encore pour ses petits-enfants, et surtout pour ses arrière-petits-enfants (qu'elle adore par avance, les pauvres chérubins); que c'était pour elle un devoir de conscience et ne transigerait jamais... J'ai voulu hasarder quelques observations; mais la grosse dame plus poétique et plus tragique que vous ne l'avez jamais vue, s'est écriée:

»Ma fille, ma chère fille, ma douce et tendre Hyacinthe, cette gracieuse hirondelle que j'ai réchauffée dans mon sein, sait bien qu'elle peut compter sur moi!... Quelles que soient les déceptions de la vie, quelque chagrin que dans l'avenir puisse lui donner son futur mari, (et il lui en donnera des multitudes, j'en vois déjà trop les signes précurseurs!) mon cœur de mère et mes bras lui seront toujours ouverts.

»Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais pour son mari, non! Il n'aura pas un centime de moi! Pas un centime!»

Vrai, mon ami, c'était si touchant que j'avais peine à retenir mes larmes.

—Comme ça, répliqua l'autre notaire, elle garde tout?

—Parfaitement. Et madame Bernard?

—Presque tout, répondit Saumonet.

—Deux vrais cœurs de belles-mères, conclut M. Bouchardy qui était philosophe.

Puis se tournant vers moi:

—Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger de ton mieux les termes du contrat. Tu nous rejoindras à huit heures, chez M. Forestier... Nous, Saumonet, allons dîner, et dépêchons-nous, car il est cinq heures cinq... La forte Mihiète doit grogner sur ses fourneaux.

Et tous deux s'en allèrent bras dessus, bras dessous, en chantant le joyeux refrain:

Gloria tibi, Domine,

Que tout chantre

Boive à plein ventre

II

ANGÉLINE

Enfin la porte du jardin se referma sur les deux notaires,—Bouchardy, surnommé le Gros, à cause de son épaisseur, et Saumonet, surnommé l'Aiguille, à cause de sa longueur et de sa maigreur extraordinaires.

Alors, resté seul en face de Dieu, de la Nature et du papier timbré que je devais noircir d'encre, je pris mon menton de la main gauche, j'appuyai le coude du même côté sur la table et mon esprit vagabond s'enfonça lentement dans mes pensées, comme un promeneur qui marche au travers de la forêt.

Ce n'est pas une petite affaire de rédiger un contrat de mariage! Ah! non, certes! et, comme dit la poétique Mme Forestier, quand elle ordonne à sa cuisinière de peler douze pommes de terre, je dirigerais plus aisément les quarante principales maisons de commerce de Paris; mais enfin il faut rédiger et je rédigerai; il le faut! il le faut! Michel m'en a prié, Mlle Hyacinthe compte sur moi (Elle a de bien beaux yeux, Mlle Hyacinthe) quelquefois en traversant la rue elle me regarde d'un air aimable, caressant et presque malin, comme si elle devinait de moi quelque chose que je ne veux pas dire, et comme si elle s'intéressait à moi, à cause d'une autre personne pour qui elle aurait une amitié particulière... Je croirais volontiers que cette personne qui n'a pas de barbe au menton (et n'en aura jamais) lui parle de moi de temps en temps et qu'il y a des confidences échangées... Ah! si j'en étais sûr, mais, c'est un rêve... Jamais Angéline n'a pensé à moi, excepté pour descendre dans l'étude, quand maître Bouchardy, son père, va faire au cercle sa partie de billard; et alors, elle me dit:

«Monsieur Trapoiseau, vous qui savez tout, dites-moi donc où mon père a caché le Voyage en Orient de Lamartine et la traduction du poëme d'Antar qui est à la suite...»

Et alors je suis bien forcé de chercher le Voyage en Orient. Puis, comme la bibliothèque a quinze pieds de haut, il faut tenir l'échelle. C'est moi qui monte et c'est elle qui la tient... Je regarde en haut et en bas, à droite et à gauche, je fourrage au hasard parmi les livres; je prends par mégarde un traité de médecine sur «le plus doux des lénitifs», et je descends avec empressement pour l'offrir à Mlle Angéline. Elle le regarde et me le jette au nez en riant et se moquant de ma bêtise, mais si gaiement, si délicatement, si... je ne sais comment, que j'en ai le cœur tout troublé et rempli d'une joie infinie.

Au fond, est-elle jolie? Qui peut savoir? Supposons cependant que je sois pour un moment photographe ou gendarme et chargé de donner un signalement. Qu'est-ce que je devrais dire pour ne pas tromper le public?

(Tais-toi, mon cœur, et ne cherche pas à m'influencer!)

Eh bien, voici ou à peu près son signalement:

Cheveux: blond-cendré (c'est une jolie couleur).

Nez: un peu trop gros du bout, mais joliment relevé. Plein d'esprit, ce nez-là, mais pas grec du tout, gaulois plutôt; car j'en ai vu beaucoup de cette forme en Auvergne. C'est un nez qui n'a pas de réputation chez les peintres et chez les sculpteurs, mais des milliers de mères de famille en ont un tout pareil et s'en font honneur. Pourquoi donc Angéline serait-elle plus modeste?

Bouche: un peu grande. Oui, un peu grande, il faut l'avouer..., mais tout est relatif. Elle est grande certainement, si vous la comparez à celle de Mlle Hyacinthe Forestier qui est une petite cerise rouge entr'ouverte,—ça, c'est l'idéal! En revanche, elle est de médiocre dimension en comparaison de celle de Mme Tâtempot qui fut dessinée par la nature sur le modèle d'un four de boulanger.

Quant aux dents, rien à dire que de flatteur. Elles sont grandes, c'est vrai, mais elles sont blanches, bien rangées et toutes présentes à l'appel, comme on peut s'en assurer, car Angéline, sous prétexte de rire, les montre à chaque instant.

Menton rond et marqué d'une fossette. Signe de bonne humeur et de bonne volonté ferme... Eh! eh! la bonne humeur est une excellente chose. La volonté ferme en est une autre très appréciée des connaisseurs. Mais cela ressemble fort à une bonne épée, bien trempée. Celui qui en tient la poignée est en sûreté; mais l'autre, son associé, sur qui la pointe est dirigée, n'a-t-il rien à craindre?

Quand au reste, Mlle Angéline est grande et forte comme son père. L'autre jour, une vieille dame disait devant moi: «Elle est grassouillette!» La vérité, c'est qu'elle est admirablement proportionnée dans le sens de la rondeur, qu'elle a une santé superbe, un teint assorti,—c'est-à-dire plus rouge que blanc;—et des yeux, oh! des yeux d'une douceur divine (quand elle veut, bien entendu).

Me croirez-vous? Je n'ai jamais pu voir la couleur de ces yeux-là! Sont-ils noirs, bleus, verts, gris, châtains? C'est ce que j'ignorerai toujours. Et après tout, à quoi me servirait de le savoir? Mon oncle le curé me le disait hier encore:

—Félix, Félix, mademoiselle Angéline Bouchardy n'est pas faite pour ton nez!

Et comme je me défendais d'y penser:

—Souviens-toi que si je suis curé de Creux-de-Pile et le personnage le plus respecté de tout le pays, parce que je suis inamovible et parce que je donne ma bénédiction aux autres qui ne peuvent me le rendre, tu n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu, fils de ma sœur, que l'héritier du nom et de la considération de l'huissier Trapoiseau, ton père, ce qui est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre à ceux qui m'obéissent les portes du paradis et à ceux qui se révoltent les portes de l'enfer; mais ton père, lui, n'ouvrait que celles de la salle d'audience, et il y a la même différence entre son métier et le mien qu'entre ceux de nos maîtres respectifs: je veux dire: le président du tribunal et Dieu le père. Comprends-tu bien, Félix?

Hélas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas illusion. Angéline aura cent mille écus après la mort de son père, et moi,—je m'en félicite d'ailleurs,—je verrais mourir toute la terre sans recueillir un centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait pas de faire. Un seul homme pourrait me léguer quelque chose, car il est riche,—c'est mon oncle le curé,—mais personne ne connaît au juste sa fortune, et je crois qu'il l'a promise à l'évêque pour une fondation pieuse. D'ailleurs, comme il dit souvent: «Après la mort de Trapoiseau, ton père, je t'ai envoyé au petit séminaire de S***, j'ai payé ta pension (deux cent cinquante francs par an), je t'ai expédié pendant trois ans dans la capitale, où tu m'as mangé cinquante francs par mois à étudier la chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix francs par trimestre, pour que tu te perfectionnes ici dans l'art de plumer tes concitoyens, comme huissier, avoué ou notaire; mais mon cher enfant, ne m'en demande pas davantage!»

Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je prenais le papier timbré en patience, j'attendais qu'un huissier vînt à mourir pour prendre sa place, ou même un avoué.

Un huissier? Je pouvais l'espérer. Un avoué? Je pouvais le désirer. Mais un notaire! Oh! c'est un rêve! Et cependant... Angéline, je le sais, n'épousera pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle est fière, elle a le cœur haut, elle est fille de notaire, elle ne voudra pas descendre jusqu'à un avoué!...

Comme j'en étais là de mes réflexions, car, au lieu de rédiger le contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe Forestier, je pensais à mademoiselle Angéline Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout à coup un pas léger le long de l'escalier et un frôlement de robe de grenadine qui ne m'était pas inconnu.

Je regardai si la seconde porte de l'étude, celle qui séparait le second et le troisième clerc de moi, leur chef et de maître Bouchardy, leur patron, était bien fermée, et j'attendis avec une douce anxiété ce qui allait suivre.

Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'espérais. Une main adroite et légère tourna le pène de la serrure, ouvrit la porte; Mlle Angéline parut et s'écria d'un air étonné:

—Ah!

Son étonnement ne m'étonna pas, comme vous pensez bien, car j'y étais habitué; et je me levai avec empressement pour montrer mon zèle.

Elle me regarda en riant et dit:

—Je croyais que mon père était ici.

Si elle le croyait, Dieu seul peut le savoir. Quant à moi, je répliquai:

—Mademoiselle, il vient de sortir tout à l'heure avec M. Saumonet.

Elle reprit, en fronçant légèrement les sourcils:

—J'en suis bien fâchée... Je voulais le consulter. C'est très désagréable... Il faut se décider tout de suite.

Je la regardais. Elle regardait ses bottines d'un air souriant et embarrassé. A la fin elle me dit:

—Mon père est allé dîner chez M. Forestier, à l'occasion du contrat, n'est-ce pas?

—Oui, mademoiselle.

—Eh bien! il me laisse dans un embarras terrible. Je suis invitée, moi, à prendre le thé; il y aura sans doute beaucoup de monde; quelle robe dois-je mettre?

Et comme j'hésitais, elle reprit impétueusement:

—Voyons, ne me dissimulez rien, monsieur Trapoiseau. Une robe de soie, une robe d'organdi, une robe de satin, une robe de brocart brodée d'or?... Répondez: mais répondez donc, puisque mon père n'est pas là pour répondre!

Je baissai la tête, en étendant les bras, pour indiquer mon embarras:

—Mademoiselle je suis perplexe; je suis vraiment perplexe... Je suis au fond de la plus profonde perplexité.

—Alors vous ne savez pas si je dois être en blanc, en rose, en bleu, en gris ou en noir?

—Comment pourrais-je le savoir, mademoiselle?

—En étudiant la question dans les bons auteurs, monsieur Trapoiseau!

Elle fit quelques tours dans l'étude comme un chardonneret dans sa cage, en ayant l'air de regarder les livres de la bibliothèque et de faire un choix; puis, elle s'arrêta, appuya sur mon bureau ses deux belles mains, un peu grandes et même un peu rouges, mais bien faites et demanda:

—Vous serez des nôtres, ce soir, chez madame Forestier?

Je répondis modestement:

—Oui, mademoiselle;... c'est-à-dire que je suis invité à porter le papier timbré, le contrat, l'encrier et les plumes...

Elle répliqua d'un air de douce autorité:

—Vous êtes invité; je le sais. Hyacinthe me l'a dit. On dansera. Vous me ferez vis-à-vis...

—Ah! mademoiselle!... Mais personne ne m'a dit que je fusse invité...

—Eh bien! je vous le dis, moi... Vous me ferez donc vis-à-vis, à moins...

Ici elle hésita, ou fit semblant.

Je demandai, le cœur palpitant:

—A moins?...

—A moins que vous ne préfériez me demander vous-même la première contredanse.

O joie! ô bonheur! J'avais une terrible envie de tomber aux pieds d'Angéline et de les baiser avec la piété qu'on doit aux anges du Seigneur; mais elle s'en aperçut et s'écria tout à coup:

—Qu'est-ce que vous faisiez là, quand je suis entrée?

—Mademoiselle, je rédigeais ou plutôt je me préparais à rédiger le contrat...

—D'Hyacinthe?

—Oui, mademoiselle.

Elle se pencha anxieusement, et, ne voyant rien qu'un papier timbré privé de toute souillure, me dit:

—C'est ça le contrat?

—Oui, mademoiselle.

—Et vous n'avez rien fait?

—J'allais commencer.

—Alors, je me sauve.

En effet, elle ouvrit la porte et me dit à demi-voix:

—N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants... Hyacinthe compte sur vous..., toutes ces dames aussi.

Elle fit une pause et ajouta:

—Moi surtout... A ce soir, monsieur Félix!

—A ce soir, mademoiselle!

La porte se referma, et je restai seul avec mon contrat à rédiger.

Eh bien, me croira qui voudra, cet «à ce soir, monsieur Félix?» m'avait rendu le plus heureux des hommes. C'est la première fois qu'elle m'appelait de mon nom de baptême. Jusque-là j'avais été Trapoiseau, premier clerc de maître Bouchardy. Du coup je venais de passer «Félix». Sentez-vous la différence?

III

MA MÈRE

Je perdis bien encore quelques minutes à bercer dans mes rêveries cette douce pensée que deux jeunes demoiselles,—les plus belles à mon avis, et les plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,—m'avaient mis souvent en tiers dans leurs conversations, et que l'une d'elles parlait dans l'intimité de «Félix», tandis que l'autre répondait en parlant de «Michel».

Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!

Enfin, il fallut prendre la plume et commencer gravement:

«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»

Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider jusqu'à la fin, tant j'étais rempli, pénétré, saturé des clauses du contrat.

Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper et prendre un habit noir et une cravate blanche.

Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on se doute bien que la veuve de l'huissier Trapoiseau n'était pas une grande dame et n'habitait pas un palais, on imaginera difficilement la vérité.

Ma mère occupait au second étage et de plain-pied avec la rue, la maison étant adossée au rocher (notez cette coïncidence), une grande chambre et un petit cabinet qui dominaient tous les deux la rivière de plus de cent pieds de haut. Le pavé de la chambre était fait de terre battue, comme celui des granges. Le cabinet, plus heureux, avait un plancher de bois. Mais la chambre servait à tout.

D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait sa cuisine (maigre, très maigre cuisine!) composée le matin d'une soupe à l'oignon, à midi d'un ragoût de mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. Le quatrième jour, on le remplaçait par une omelette mêlée de pommes de terre. A dire vrai, les pommes de terre étaient le légume favori de ma mère et sa nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard dans toutes les sauces, et telle est la douce influence d'un bon appétit que j'avalais avec plus de plaisir une omelette aux pommes de terre qu'un banquier n'avale une dinde aux truffes.

Le souper, régulièrement servi à sept heures du soir, se composait, en hiver: le lundi, d'une soupe aux choux; le mardi d'une soupe aux raves; le mercredi, d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe aux raves; le vendredi d'une soupe aux choux; le samedi d'une soupe aux raves; et le dimanche,—jour de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité, d'une soupe aux choux mêlés de raves et de pommes de terre.

Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée à la fontaine voisine, au pied du rocher sur lequel la maison était bâtie. Quant au vin, il était né dans le pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile à digérer qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000 francs d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais goûté; pour moi, j'en buvais avec une extrême modération. Un litre tous les dix jours que ma mère allait chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. Cinq sous en gros et six sous au détail.

Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du grand air et de beaucoup d'exercice, vaut mieux que celui des Parisiens. Mon grand-père Trapoiseau qui n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu quatre-vingt-quinze ans.

Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le mien. Quant à ma mère elle-même, figurez-vous une coiffe de paysanne, une figure taillée à coups de serpe dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux et un air dur et gai tout ensemble,—dur pour elle-même et quelquefois pour le prochain, mais toujours gai pour moi,—c'est elle.

La maison que nous habitions était à nous; mais par quart seulement. Ma mère avait acheté le second étage et le grenier. Le propriétaire du premier,—un aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux descendaient chez lui par un sentier étroit garni d'un parapet ou garde-fou de deux pieds de haut qui les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur de tomber dans la rivière...

Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire qui serrait là son foin et son avoine. Je veux dire qu'on les serrait pour lui; car ce pauvre Aristide était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait jamais su rien faire de ses dix doigts.

En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre pattes, l'âne de ma mère et après moi ce qu'elle avait de plus précieux au monde. Aristide était son gagne-pain, son compagnon de voyage; il aurait été le confident de ses peines si elle avait eu des peines: mais elle avait trop de courage et de bon sens pour s'inquiéter ou s'affliger de rien.

C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère avait une voiture, comme une duchesse, et la conduisait elle-même à la foire. Ce n'était pas un carrosse, oh! non; ni une calèche découverte, ni un four-in-hand, ni un huit ressorts; c'était une bonne carriole bien solide où ma mère qui faisait tous les commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton jusqu'aux clous et aux fers à cheval, avait l'habitude d'entasser sa marchandise.

La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait à côté d'Aristide dans la montée et tricotait en disant de bonnes paroles pour l'encourager. Vers le haut de la côte, elle tirait de sa poche un morceau de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait pas d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans déjà, faisait un dernier effort, surmontait le dernier obstacle et tirait voluptueusement la langue où ma mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant une minute pour mieux savourer son bonheur.......

Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les descentes, ma mère s'asseyait sur le derrière de la carriole pour faire contre-poids.

Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et que le philosophe avait raison, qui dit que l'âne est un «frère inférieur» de l'homme! Si j'osais, je dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus doux et souvent plus courageux. Que lui manque-t-il donc?... L'intelligence?... Qui sait? Il n'entend pas le latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on décore du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent pas lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?... En sont-ils plus malheureux?...

Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit aimer ses amis, cogner ses ennemis (comme il fit le jour où le petit Carbeyrou, ayant attaché un fagot d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, c'est-à-dire se ranger sur le passage de la diligence, de peur d'être accroché; braire galamment à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à leur beauté; traîner une carriole pesamment chargée; faire enfin tout ce qui concernait son état, et par ce moyen avoir du foin, de l'avoine et des chardons en abondance.

En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?

Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à sept heures chez ma mère qui m'attendait, exacte et ponctuelle comme toujours, la soupe sur la table, la cuiller en arrêt.

Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis précipitamment:

—Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon habit noir, mon gilet noir, ma cravate blanche et mes gants gris-perle,—tu sais bien, ceux que j'ai achetés, il y a six mois.

Elle me regarda, très étonnée:

—Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?

—Précisément.

Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées énormes.

Alors, en cherchant et brossant mes vêtements, elle demanda:

—Quelle noce?

—Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle Hyacinthe.

Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute personnelle et très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.

Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion, si ce n'est:

—Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner deux familles... Et ça ne manquera pas, crois-moi!

Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par mot tous les détails, parut en tirer une conclusion mentale qu'elle garda pour elle-même et finit par demander assez négligemment pendant qu'elle rangeait mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:

—Comment la trouves-tu?

—Qui? maman.

—Mademoiselle Angéline.

Je répondis en riant:

—Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille du patron; et si je la trouvais laide, je ne le dirais pas... Ça, c'est élémentaire.

Ma mère reprit:

—Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce une bête nouvelle de la nature? Je te demande si elle te plaît ou si elle ne te plaît pas. Réponds-moi entre quatre-z-yeux?

Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne me pressais pas de répondre, car il y a des choses qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère, elle ajouta:

—L'aimes-tu, enfin?

Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:

—A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne serai jamais son mari?

—Qu'en sais-tu?

Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc! Je pouvais..., j'avais l'espoir de... Mais non, ma mère se trompait... L'amour maternel lui donnait une illusion que je ne pouvais pas partager.

Comme j'allais lui demander des explications, un petit gâte-sauce entra chez nous précipitamment et me dit:

—Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé, pressé, pressé!... On a besoin de vous.

—Chez qui?

—Chez M. Forestier.

—Qui t'envoie?

—M. Bouchardy, le notaire.

—Mais je ne suis pas habillé.

—Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est arrivé un grand malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, lève les bras en l'air et crie comme un sourd... On les entend tous les deux de la cuisine.

—Le dîner est fini?

—Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce n'est pas malheureux, seigneur Jésus! Ils sont à prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous qu'ils n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses et des os de gigot. Encore Forestier est venue à la cuisine et voulait me donner les morceaux de pain à demi mangés,—on y voyait encore la marque des dents,—mais Mihiète a bien su dire: «Madame, si ces rogatons sont bons, gardez-les pour vous, et s'ils ne le sont pas, donnez-les aux chiens?» Alors madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule qu'une «dame» comme elle ne se commettait pas avec des «torchons»; mais nous avons tellement ri et nous avons tellement fait tous: «Hou! hou! hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle n'avait jamais souffert, qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui manquât de respect.

Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai à la hâte. Dès qu'il fut parti, je me regardai dans la glace de trente centimètres de haut et quinze centimètres de large qui était le seul meuble de luxe de la maison. Il s'agissait de résoudre un problème ardu, et de faire le nœud de ma cravate.

Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse ne pouvaient me servir de rien. Elle vit mon embarras et me dit:

—Tu ne sais pas t'en tirer?

—Non, maman.

—Eh bien, laisse-moi faire.

Elle me fit un nœud à la Colin, et comme je regardais avec inquiétude ce nœud dans la glace, elle ajouta:

—Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle Angéline, c'est qu'elle ne s'y connaît pas. C'est avec un nœud fait comme ça que ton père m'a persuadée de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère ne vaut pas mademoiselle Bouchardy?

La question était sans réplique; aussi je brossai mon chapeau avec soin et je partis.

IV

A LA CUISINE

Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire où je demeure à la maison de M. Forestier, honorable député de Creux-de-Pile. Cent pas, tout au plus. Tous les «principaux de la ville,» comme dit le secrétaire de la sous-préfecture, habitaient cet heureux quartier, le seul où chaque maison eût son jardin et, au bas du jardin, la rivière.

Je ne tardai donc pas à toucher le but de la course, c'est-à-dire le marteau en forme de poignée qui avertissait l'honorable député de l'approche d'un de ses électeurs. Mais avant d'agiter ce marteau, je prêtai l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons, de casseroles, de verres choqués les uns contre les autres, d'éclats de rire et de cris de joie sortait de la cuisine et annonçait à tout le pays le présent contrat et la noce future.

Le chef de cuisine, renommé à plus de dix lieues à la ronde, et emprunté pour ce jour-là au fameux hôtel du Dauphin, où descendent tous les conseillers généraux et où dînent tous les notaires du département, présidait naturellement le festin. Je reconnus sa forte voix bien timbrée qui proposait un toast; et en regardant à travers la fenêtre ouverte, j'aperçus sa haute et magnifique encolure. En face de lui était la grosse Mihiète, faite au tour, je veux dire comme une barrique montée sur deux courtes pattes, et majestueuse aussi, mais à sa manière, c'est-à-dire en largeur et en profondeur plutôt qu'en hauteur. Son teint était rouge de brique, ses joues s'élevaient comme deux poires énormes ou plutôt comme deux collines arrondies au fond desquelles on apercevait un vallon étroit et court. C'était son nez. Son menton supérieur, le vrai, reposait mollement sur deux autres qu'on aurait pu prendre pour des coussins. Sa voix en revanche, était grêle, mais perçante, et, sans retentir, se faisait entendre au loin, comme le son de la plus haute note du violon.

Autour de ces deux personnages considérables étaient assis et groupés, chacun suivant son importance, sept ou huit autres personnes, servantes ou domestiques mâles appelés à prendre leur part de la fête, à condition de servir à table les invités de M. Forestier, ou de faire dans la cuisine de Mihiète, pour ce jour-là et sous ses ordres, les travaux d'ordre inférieur.

Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit son verre et celui de tous les assistants d'un vin que je reconnus à la forme des bouteilles n'être pas «vin du pays», mais bien «bordeaux» le plus pur, mit une main dans son gilet, comme il avait entendu dire que faisait le grand Napoléon, et dit:

—Mesdames et messieurs, je bois à la santé des dames ici présentes...

—Bravo! crièrent tous les convives qui avaient de la barbe au menton ou qui nourrissaient l'espérance d'en avoir un jour.

(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante du petit gâte-sauce qui était venu me relancer chez moi.)

Toutes les dames se levèrent et tendirent leurs verres du côté de l'orateur.

Il reprit:

—Je bois à la santé des dames ici présentes...

Le gâte-sauce interrompit:

—Et des demoiselles.

L'orateur irrité s'écria:

—Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais dire...

—Oui, mais il ne l'avait pas dit! répliqua le gâte-sauce, fier de son succès, car toutes les «dames» lui avaient souri. Elles étaient toutes «demoiselles», hélas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu devant M. le maire, ce qui est l'essentiel.

Le chef de cuisine continua:

—Je bois encore et en premier lieu à la santé de mademoiselle Mihiète, ici présente, et qui nous fait l'honneur de nous recevoir dans sa maison...

Mihiète s'inclina d'un air de protection bienveillante.

—... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous offrir quelques bouteilles de ses meilleurs crus, parmi lesquels je remarque avec plaisir du Château-Margaux, messieurs, du Château-Yquem, mesdames...

—Et, dit Mihiète en montrant quelques bouteilles cachées derrière sa robe, nous avons aussi du Chambertin et du Corton, sans compter les vins de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de prendre pendant que madame Forestier faisait des grâces avec les dames et les messieurs de là-bas... Sans ça, je la connais, elle aurait tout mis sous clef, ou, si elle avait oublié, les messieurs auraient tout sifflé.

—Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai qu'ils sifflent dur, quand ils s'y mettent. L'autre jour, à Saint-Perry, après la foire, le patron, le président et le procureur de la République,—deux autres de son espèce,—ont fait apporter dix bouteilles,—dix, vous m'entendez bien,—et n'ont pas laissé au fond de quoi donner à boire à un merle.

Il y eut un cri d'indignation autour de la table.

—Ils ne t'ont rien donné? demanda Mihiète.

—Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donné l'ordre que voici:

«—Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu boiras un verre de vin gris à ma santé.»

—Oh! dit Mihiète, je le reconnais bien là. Tout pour lui. Rien pour les autres.

—Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment menés dans la calèche, tout le long de la route. Je suis parti au galop, j'ai passé dans toutes les ornières, j'ai traversé tous les tas de pierres, je les faisais rouler l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade dans le panier. M. Forestier a voulu descendre un instant; j'ai fait semblant d'arrêter; il a mis un pied par terre, j'ai lancé mon cheval, sans en avoir l'air, il est tombé les quatre fers en l'air. Ça lui apprendra à m'offrir un verre de vin gris quand il se remplit, lui, comme une tonne.

—Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce qu'il a dit en se relevant?

—Il a dit comme vous auriez dit, à sa place:

«—Sacré nom de Dieu!»

A cette réponse, tous les convives se mirent à rire, et surtout les «demoiselles».

Pierre continua:

—Il aurait bien voulu se fâcher, mais j'ai crié plus fort que lui. J'ai dit aussi: «Sacré nom de Dieu!» mais en parlant à mon cheval. J'ai juré contre le bourrelier, contre le carrossier, contre la calèche, contre les saints, contre tous les diables d'enfer, contre l'agent-voyer qui a fait la route, contre les ouvriers qui l'ont cailloutée, contre la pluie, contre le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron, je l'essuyais, je le brossais, car il était tout couvert de boue, je le plaignais, je lui disais tout bas que c'était bien malheureux pour lui, qu'on croirait qu'il s'était grisé à la foire et qu'il n'avait pas pu se tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier lui ferait une scène au retour, mais que je serais témoin, moi, qu'il n'avait pas bu plus que les autres...

Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler «fichu animal» et «sacrée rosse», comme au commencement, il a fini par me remercier comme si je lui avais rendu service... Et voilà!... Oh? les maîtres, voyez-vous, c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas bride en main, on n'en ferait rien de bon.

—Et les maîtresses donc? dit Mihiète. En voilà qui sont bassinantes! Il faut se lever à cinq heures du matin, se coucher à minuit, leur porter le chocolat au lit avec du pain grillé et beurré, revenir à dix heures, au coup de sonnette de madame, recevoir les ordres pour le déjeuner, pour le dîner, pour le lunch (une invention de ces chiens d'Anglais qui ne savent quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!), balayer par-ci, balayer par-là, faire les lits, lacer madame qui est faite comme une tour et qui veut paraître mince comme une guêpe (l'autre jour j'ai cassé deux lacets, à force de tirer; elle criait comme une brûlée, et moi je serrais toujours plus fort, ça m'amuse, quand elle crie); ensuite il faut faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire à madame qui ne saurait pas seulement mettre un rognon de veau à la broche: «Mihiète, vous ne comprenez donc rien? Vous jetez le sel à poignées; vous poivrez tout que c'est une bénédiction; vous mettez trois livres de beurre dans le macaroni, comme si le beurre ne coûtait rien, ou comme si on le ramassait sur les grands chemins; il faut faire attention, ma fille, ou je vous mettrai à la porte!...»

En parlant, Mihiète imitait de son mieux le ton et la colère de sa maîtresse, et les autres domestiques riaient aux éclats.

A la fin, le chef de cuisine lui dit:

—Est-ce que vous ne lui répondez rien?

Mihiète se redressa fièrement:

—Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire la gracieuse et de me laisser dans ma cuisine, où je veux être maîtresse de mes fourneaux. Je ne veux pas que personne vienne goûter mes sauces avant qu'elles soient sur la table. Alors elle m'appelle de tous les noms et crie qu'une «dame de député comme elle» ne peut pas se disputer avec un «torchon» comme moi. Mais moi je lui réplique qu'il y a des torchons qui valent mieux que des dames de députés, que les torchons savent faire le dîner et que les dames de députés ne savent que le manger; que si j'avais de quoi, je saurais bien me coucher à moitié sur mon canapé pour recevoir les messieurs et lever les yeux en l'air pour en montrer le blanc, comme font les tanches dans la poêle à frire. L'autre jour, elle s'est avancée vers moi, la main levée pour me donner un soufflet, en m'appelant «carogne»...

—Qu'as-tu fait? demanda Pierre.

—Rien que de bon. C'était un quart d'heure avant dîner. J'ai plongé ma grande cuiller dans le pot-au-feu; je l'ai retirée pleine de bouillon et j'ai dit «Madame, les «carognes» sont faites comme vous, et si vous me touchez, mon bouillon est brûlant, je vous en marquerai pour la vie.» Et voilà!

Elle était en toilette; elle allait faire des grimaces devant ses invités; elle a eu peur et s'est sauvée.

Le chef de cuisine demanda:

—Elle ne vous a pas renvoyée?

Mihiète répliqua d'un air profond:

—Renvoyée! Elle s'en garderait bien. J'en sais bien trop long sur son compte!

Les assistants essayèrent vainement de la faire parler.

—Non, non, répondit Mihiète; voilà vingt ans que je suis dans la maison. J'y suis entrée huit jours après la naissance d'Hyacinthe. Ce n'est pas à moi de dire des choses qui ne sont pas à dire et qui feraient du tort.

—A qui? demanda une curieuse.

—A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce n'est pas elle qui me renverra jamais! Ah! quand elle était jeune! Ce pauvre M. Forestier n'était pas toujours content...

Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir excité la curiosité publique, heureuse aussi de ne pas la satisfaire, ce qui lui donnait une réputation de discrétion et faisait soupçonner bien des mystères.

—Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle ne vous renvoie pas, est-ce que vous ne la quitterez jamais?

—Moi! répliqua Mihiète d'un air capable, ça dépend... Quand nous aurons marié notre Hyacinthe, on verra.

—Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi, c'est tout ce qu'il y a de plus joli à Creux-de-Pile et aux environs.

—Et dans tout le département! s'écria Mihiète avec transport. C'est moi qui l'ai élevée, cette enfant, et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui m'appellerait «carogne», comme sa mère a fait l'autre jour, ni qui me menacerait d'un soufflet! Ah! la pauvre chérie! Elle est bonne comme le bon pain. Elle ne ferait pas de mal à une mouche, et elle est gaie comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce qu'elle me disait hier:—«Écoute, ma bonne Mihiète, tu ne peux pas t'accorder avec maman, veux-tu venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec Michel...—Ah! oui, un joli garçon, ai-je répondu.—N'est-ce pas, Mihiète? Et que j'aime comme il m'aime... Eh bien, tu feras notre ménage. Veux-tu?»

J'ai dit:

«—Mais ton père va se fâcher, lui qui ne trouve de bon que mes sauces...

«—Eh bien! papa viendra dîner souvent chez nous. Ça le changera!»

Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours je vais quitter la cambuse. Je rendrai mon tablier à madame et je dirai:

«—Madame Forestier, au plaisir de ne jamais vous revoir!»

Le discours de Mihiète étant fini, je frappai à la porte et l'on ouvrit.

V

UN ARTICLE DU CONTRAT

C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis arriver à pas précipités mon respectable patron, M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux, mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait à travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un air inquiet.

Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux parties avait trop tendu le câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et leur offrait à boire avec des grâces incomparables.

—Comment trouvez-vous ce café, chère belle?

—Excellent, chère madame, excellent, tout à fait excellent! répondait une dame au nez rouge. Où donc l'achetez-vous?