Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[ I]

AU BORD
DE
LA BIÈVRE

[ II]

Il a été tiré un petit nombre d'exemplaires sur grand papier de fil vergé de format in-8o carré, au prix de 6 fr. Plus six exemplaires sur papier de Chine, à 12 fr.

Paris.—Imp. A. Wittersheim et Ce, 31, quai Voltaire

[ III]

ALFRED DELVAU

AU BORD
DE
LA BIÈVRE


IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

Nouvelle édition
PRÉCÉDÉE D'UNE BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES DE L'AUTEUR

PARIS
CHEZ RENÉ PINCEBOURDE
14, RUE DE BEAUNE (quai Voltaire)


1873

[ IV] [ V]

BIBLIOGRAPHIE
DES
LIVRES ET PUBLICATIONS
d'Alfred Delvau

En nous décidant à réimprimer «Au bord de la Bièvre,» nous avons eu l'idée de dresser la bibliographie des ouvrages d'Alfred Delvau. Ce petit livre, en effet, plein des souvenirs d'enfance de l'auteur, fils d'un maître-tanneur du faubourg Saint-Marceau, a été comme un prélude à la série si recherchée de ses publications parisiennes.

«Les Dessous de Paris,—l'Histoire anecdotique des cafés et des cabarets de Paris,—les Barrières de Paris,—les Cythères parisiennes, les Heures parisiennes,»—entre toutes les productions de Delvau, ont fait sa fortune littéraire et bibliographique; il a trouvé dans ces études la forme et le cadre de son talent; il leur doit ses meilleurs et ses plus durables succès.

Nous n'apprendrons rien à nos lecteurs en disant que les livres d'Alfred Delvau se signalent présentement par les surenchères qu'ils excitent dans les ventes;—ses livres sur Paris, surtout;—mais les autres ont suivi le même mouvement de hausse, de plus en plus sensible.

Notre bibliographie se trouve achevée après d'assez longues recherches; non pas parachevée. Cependant, dans la nomenclature que voici, à peine si nous n'avons pas pu voir deux volumes sur lesquels nous avions d'ailleurs des indications suffisantes.

1848

Grandeur et décadence des grisettes, par Alfred Delvau. Paris, A. Desloges, 1848; imp. d'A. René, petit in-18, 104 p.

Très-rare. Nombreuses vignettes, empruntées aux «Physiologies», moins celle de la couverture, reproduite p. 70, gravée exprès par F. Leblanc, d'après C. Bruno: elle représente une grisette fumant une cigarette à la fenêtre de sa mansarde. C. Bruno est un pseudonyme de Delvau, quelque peu dessinateur, et même graveur à l'eau-forte.

La couverture annonce, sous presse: «Histoire épigrammatique des quarante fauteuils», par Alfred Delvau, 1 vol. in-18. Ces épigrammes n'ont pas paru en volume, mais beaucoup plus tard, dans un petit journal: «Le journal pour rire»(?).

Ledru-Rollin. Sa vie politique. Paris, dans tous les dépôts de journaux, 1848, in-18, 12 p.

Attribution peut-être inexacte des «Supercheries littéraires dévoilées» de Quérard, dernière édition, article «Républicain de la veille» (lisez «la vieille»).

La présidence, s'il vous plaît, par un républicain de la vieille. Prix, 15 centimes. Paris, à la librairie passage du Commerce, 1848; imp. Boulé, in-18, 33 p.

A l'article «Républicain de la veille» (lisez «la vieille») de la dernière édition des «Supercheries littéraires dévoilées» de Quérard, Delvau est désigné comme auteur de ce pamphlet, ce qui est vrai, et comme «se disant fils naturel du fameux Ledru-Rollin,» ce qui est faux, de toute fausseté. Delvau a toujours repoussé avec énergie cette imputation calomnieuse, propagée par les ennemis de l'homme politique qui l'avait pris en affection. Il était fils légitime. M. Ledru-Rollin, dans des circonstances douloureuses, s'était intéressé à sa famille.

La Conspiration des poudres, in-folio.

Dans une lettre du 4 mars 1849, Delvau se reconnaît pour l'auteur de ce pamphlet que nous n'avons pu retrouver.

1850

A bas le suffrage universel! par Alfred Delvau. 10 centimes. Paris, Garnier frères, 1850; imp. Lacour, in-8, 16 p.

Histoire de la Révolution de Février, par Alfred Delvau, secrétaire intime de Ledru-Rollin. I. Paris, Blosse et Garnier frères, 1850; imp. Lacour, in-8, 481 p., plus 6 p. de faux-titre, titre et dédicaces à Ledru-Rollin et au Peuple.

Livre annoncé comme devant avoir deux volumes; il en a eu un seul qui va jusqu'au 15 mai. Comme le succès se faisait attendre, Blosse, l'éditeur réel (MM. Garnier étaient seulement vendeurs) eut l'idée de réduire la publication à un tome, en ajoutant un chapitre sur le 15 mai. Ce chapitre fut composé, et même mis en pages; mais tenant compte de l'indifférence publique, de plus en plus marquée, Blosse y renonça.

Le seul exemplaire connu de ce complément,—51 p. numérotées 481 à 531, avec le mot «fin» à la dernière,—figurait dans notre catalogue d'août 1871.

L'«Histoire de la Révolution de Février» a eu un prospectus. Paris, imp. Lacour, in-8, 4 p.

1851

Les murailles révolutionnaires, collection complète des professions de foi, proclamations, décrets, affiches, Bulletins de la République, fac-simile de signatures, etc., etc. (Paris et les départements), depuis février 1848 jusqu'à ce jour, recueillis et mis en ordre par Alfred Delvau. Paris, Charles Joubert, 1851; imp. Lacour, in-4o de 956 p., publié par livraisons.

Premier titre de cette publication; l'éditeur Bry aîné, entre les mains de qui elle passa, y ajouta «illustrés de portraits des membres du gouvernement provisoire, des principaux chefs de clubs, des rédacteurs et gérants des premiers journaux de la Révolution,» mais ces portraits se réduisirent à quatre. Le nom de Delvau retranché du nouveau titre, se retrouve à la fin de l'avant-propos, daté de janvier 1851.

Une soi-disant seizième, en réalité seconde édition, avec augmentations et améliorations importantes, a paru sous ce titre: «Les murailles révolutionnaires de 1848, collection des décrets, Bulletins de la République, adhésions, affiches, fac-simile de signatures, professions de foi, etc. Précédée d'une préface d'Alfred Delvau. Paris et les départements. Seizième édition, illustrée de portraits, augmentée d'une préface nouvelle, par M. Foucart, de beaucoup de pièces et documents inédits, d'une table alphabétique contenant les noms des signataires des pièces contenues dans l'ouvrage, ainsi que les noms cités dans ces pièces. Paris, Picard, 1868; imp. Jules Bonaventure, 2 vol. in-4o, XXXII-280 et 552 p.

Les divers tirages de la première édition de ce livre, et la seconde, dite seizième, ont eu des exemplaires coloriés, imitant le bariolage des affiches sur les murailles.

Aventures d'un ver luisant. Histoire d'un garçon de bonne foi. Par Johanna et Gottfried Kinkel; traduction d'Alfred Delvau. J. Bry, éd.; imp. Gerdès, grand in-8 à deux colonnes, 48 p., vignette-frontispice de Rouget, d'après C. Mettais, illustrations.

De la série des «Veillées populaires, romans illustrés». Préface datée de décembre 1852. Delvau ignorait l'allemand; il a eu pour cette traduction un collaborateur efficace resté inconnu. Ce fascicule se termine par une nouvelle de lui: «Bagatelle, histoire sérieuse.»

1854

Au bord de la Bièvre. Impressions et souvenirs. Par Alfred Delvau. Prix 1 fr. 25 c. Paris, J. Bry aîné, 1854; imp. Prève, in-18, 107 p.

Tirage à 1,500 ex. (un petit nombre sur papier fort); il n'en restait que 5 chez l'éditeur, en janvier 1856; une lettre de Delvau nous donne ces détails. Sa mise en vente dans une librairie à bon marché, et surtout sa fabrication sur affreux papier, expliquent la grande rareté de ce petit livre. Il a été reproduit sous le titre: «Les bords de la Bièvre,» dans les «Amis du peuple,» journal illustré, publié par Bry aîné; 52 numéros, du 4 mars 1858 au 24 février 1859.

1859

G. Garibaldi. Vie et aventures. 1807-1859. Par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, portrait sur bois de Garibaldi.

De la «Bibliothèque franco-italienne.» Un second tirage, sans changements, dans la «Bibliothèque pour tous,» 1852.

Le petit caporal des Zouaves. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, 48 p., portrait sur bois.

De la «Bibliothèque franco-italienne.»

Les martyrs de l'Italie, sous la domination autrichienne, par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, 48 p., illustrations.

De la «Bibliothèque franco-italienne.»

Histoire populaire de la Campagne d'Italie, par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, 48 p.

De la «Bibliothèque franco-italienne.» La dernière page est consacrée à une gravure sur bois représentant P. Bry aîné, conduisant un convoi de blessés. Une note anonyme de Delvau sur cet éditeur, dans la «Revue anecdotique (2e quinzaine de juin 1862, p. 36), commente agréablement cette estampe.

Mémoires d'un vieux sou, par Alfred Delvau et Pierre Bry. Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, 48 p., figure-en-tête gravée sur bois, par J. Regnier, d'après Mettais.

De la «Bibliothèque populaire, romans, contes et nouvelles;» reproduit sous le titre «Mémoires historiques et anecdotiques d'un vieux sou,» dans «Les amis du peuple,» journal illustré, publié par P. Bry, 1859. La dernière page donne la première rédaction du «Cabaret du père Cense,» avant-dernier chapitre de l'«Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris;» voir année 1862.

Les Chimères, par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, grand in-8 à deux colonnes, 48 p., vignette initiale de C. Mettais.

Livre à clef; de la «Bibliothèque populaire, romans, contes et nouvelles;» à la suite «Les sentiers perdus;» réimprimés dans le volume: «Les amours buissonnières,» en 1863. Delvau, qui a beaucoup dédié, a fait ici sa dédicace-chef-d'œuvre: «A mes anciens amis J. L., sculpteur; G. M., médecin; M. T., philosophe; H. V., banquier, et à quelques autres,—oubli sincère et profond.»

Chansons de Désaugiers, précédées d'une notice, par Alfred Delvau. Édition J. Bry. Paris, J. Bry, 1859; imp. Bry aîné, in-8, X-272 p.

Lettres à Émilie sur la Mythologie, par C.-A. Demoustier, précédées d'une notice par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, in-8, IV-280 p.

Réimprimé sur cliché, en 1868, à l'adresse de Bernardin-Béchet; Lagny, imp. Varigault.

Essais de Montaigne, précédés d'une étude biographique et littéraire, par Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859; imp. Bry aîné, 2 vol. in-8, VII-288 et 286 p.

Bibliothèque bleue, réimpression des romans de chevalerie des XIIe, XIIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles, faite sur les meilleurs textes, par une société de gens de lettres sous la direction d'Alfred Delvau. Paris, Lécrivain et Toubon, 1859-1860; imp. Bry, grand in-8 à deux colonnes.

Cette publication illustrée a eu 29 livraisons à 50 centimes, de 48 p. chacune, parues dans cet ordre: Histoire des quatre fils Aymon,—Huon de Bordeaux,—Pierre de Provence, plus Cléomadès et Claremonde,—Tristan de Léonois,—Gérard de Nevers,—Guérin de Montglave,—Mélusine,—Artus de Bretagne,—Ogier le Danois,—Flores et Blanchefleur, plus Witikind,—1re série des Amadis de Gaule,—2e série,—3e série,—4e série,—5e série,—6e série,—7e série,—La princesse de Trébisonde,—Buzando-le-Nain,—Zirsée l'Enchanteresse,—Lancelot du Lac,—La reine Genièvre,—Berthe aux grands pieds,—Milles et Amys,—Baudouin-le-Diable,—Galien restauré,—Jean de Paris,—L'épervier blanc,—Fier-à-bras.

Le libraire Bachelin-Deflorenne, acquéreur des empreintes de cette bibliothèque, l'a remise en vente en 1869, sous ce titre: «Alfred Delvau. Collection des romans de chevalerie, mis en prose française moderne, avec illustrations;» 4 vol., précédés d'une étude inachevée de Delvau sur les romans de chevalerie et sur les origines de la langue française.

1860

Alfred Delvau. Les dessous de Paris, avec une eau-forte de Flameng. Paris, Poulet-Malassis et De Broise, 1860; imp. Ch. Jouaust, in-18, 288 p.

La plupart des articles de ce livre avaient paru dans «Le Figaro». Le frontispice a eu quelques épreuves d'état avant l'adresse de Delâtre; il manque dans beaucoup d'exemplaires; on le trouve à notre librairie.

1861

Paris inconnu, par A. Privat d'Anglemont, précédé d'une étude sur sa vie, par M. Alfred Delvau. Paris, A. Delahays, 1861; imp. Blot, in-16, 283 p.

De la «Bibliothèque athénienne.»

1862

Lettres de Junius. Paris, Dentu, 1862; imp. Tinterlin, in-18, 258 p., plus la table.

Douze lettres, en collaboration avec Alphonse Duchesne; les onze premières publiées dans «Le Figaro,» pendant le dernier trimestre de l'année 1861. «Ce sont les trois meilleurs mois de ma vie littéraire,» a écrit Delvau, en faisant dans son livre «Les lions du jour,» article «Junius,» l'histoire de sa campagne satirique sous le voile de ce pseudonyme. Voir année 1867.

Il faut joindre au volume: «Le Junius, chronique des deux mondes. Paris, E. Dentu, 1862; imp. Tinterlin, 2 nos (1er mai et 1er juin) in-18, ensemble de 144 p.,» l'un et l'autre signés d'Alphonse Duchesne et d'Alfred Delvau.

Alfred Delvau. Histoire anecdotique des cafés et des cabarets de Paris, avec dessins et eaux-fortes de Gustave Courbet, Léopold Flameng et Félicien Rops. Paris, E. Dentu, 1862; imp. Bonaventure et Ducessois, in-18, XVIII-300 p., table comprise.

Quelques exemplaires sur papier vergé. Sept eaux-fortes: le frontispice, par M. Félicien Rops; les six autres, y compris le cul-de-lampe de la table, par M. Léopold Flameng. Bien que signé de M. Courbet, l'en-tête pour le chapitre «Andler-Keller» est gravé par M. Flameng, d'après un vague dessin du maître d'Ornans[ [1]. Les en-tête des chapitres: «La Californie» et «Le cabaret du Lapin blanc» sont des réductions de planches du livre «Paris qui s'en va.»

[1]On a deux eaux-fortes signées de M. Courbet: celle-ci, et dans la publication des «Aqua-fortistes contemporains» une esquisse des «Demoiselles de village,» planche admirable, mais de M. Bracquemond. Dans l'un et l'autre cas, M. Courbet avait promis, et il fallut tenir sa promesse.

1863

Alfred Delvau. Les Amours buissonnières. Paris, Dentu, sans date; imp. veuve Parent, à Bruxelles, in-18, 324 p.

Roman réaliste, dont nous avons vu la clef; (entr'autres, le romancier-journaliste Charles Bataille y figure sous le nom de Charles Bouronneau)—suivi de la nouvelle: «Les sentiers perdus,» antérieurement parue. Voir l'article «Les Chimères,» année 1859.

1864

Alfred Delvau. Les Cythères parisiennes, histoire anecdotique des bals de Paris, avec vingt-quatre eaux-fortes et un frontispice de Félicien Rops et Émile Thérond. Paris, Dentu, 1864; imp. Poupart-Davyl, in-18, 281 p.

Quelques exemp. papier vergé. Les 6 eaux-fortes de vues extérieures de bals de Paris, sont de M. E. Thérond; les 18 autres, plus le frontispice, de M. Félicien Rops. Ce volume, mis en vente à 3 fr. 50, vaut aujourd'hui trois et quatre fois davantage; ce n'est pas encore le prix où l'éditeur eût dû le coter, si le travail des deux artistes, amis de Delvau, n'avait pas été gratuit.

Dans notre catalogue d'août 1871, nous avons signalé le premier, sur l'exemplaire d'Alfred Delvau, les épreuves d'essai d'une partie des eaux-fortes de M. F. Rops, qui donnent un haut prix au très-petit nombre d'exemplaires qu'elles décorent. Nous répéterons ici la description de ce volume exceptionnel, avec la note qui la commentait.

«Exemplaire de l'auteur dans une bonne reliure pleine en maroquin rouge, poli, filets dorés, tête dorée, tranches ébarbées, couverture conservée, avec un double état du frontispice, et quatre planches pliées d'épreuves d'essai tirées sur chine volant, contenant 18 sujets de M. Félicien Rops.

«Les quatre épreuves pliées ajoutées sont bien d'essai et non d'état.

«Il faut savoir qu'avant d'attaquer la planche définitive de ses eaux-fortes pour «les Cythères parisiennes,» M. Félicien Rops, encore indécis en 1864 sur les procédés de ce genre de gravure, avait esquissé, sur de petits cuivres, les illustrations du livre, pour les reproduire, avec certitude, dans le travail définitif.

«Ces épreuves d'essai, improvisées, en toute liberté, au courant de la pointe, ont été recueillies par Delvau; elles étaient tirées à deux ou trois exemplaires au plus, dans l'atelier du maître, à Namur; elles sont en contre-partie des eaux-fortes du livre; on y remarque même, à l'état d'esquisse vive et arrêtée, un type de calicot et un type de grisette: la Gigolette et le Gigolo, et une tête de jeune mulâtresse tirée à part, qui n'ont pas été reproduits dans les illustrations définitives.

«L'épreuve d'état du frontispice est aussi de toute rareté.»

Nous avions coté ce beau livre au prix de 110 fr. Un second exemp., avec 26 épreuves d'essai ou d'état, papier vélin, demi-rel. mar. bleu, doré en tête, s'est vendu 61 fr. en avril dernier.

La note précédente, rédigée à l'improviste et de mémoire, est à modifier, informations prises auprès de M. F. Rops lui-même. A supposer qu'aucune épreuve ne se soit perdue, peut-être pourrait-on voir paraître encore deux nouveaux exemp. avec 18 figures d'essai, mais en état, pour partie, car il n'y a pas eu plus de 13 figures d'essai. L'artiste a bien voulu nous en dresser la liste, que voici. Les quatre premières sont gravées dans le sens des estampes du livre; huit en contre-partie; les dernières sont deux types qui n'ont pas été utilisés: 1. Composition centrale du frontispice,—2. le Prado,—3. les Barreaux verts,—4. la Belle moissonneuse,—5. le bal Montesquieu,—6. l'Hermitage,—7. la salle Markouski,—8. le bal de la Cave,—9. le casino d'Asnières,—10. le Vieux-Chêne,—11. le Salon de Mars,—12. la Gigolette,—13. le Gigolo.

Dictionnaire érotique moderne, par un professeur de langue verte. Freetown, imp. de la Bibliomaniac-society (Bruxelles, Mertens, pour J. Gay), 1864, in-8 et in-12, X-319 p., front. à l'eau-forte de Félicien Rops.

Tiré à 250 ex. in-12 et 50 petit in-8, les uns et les autres sur papier vergé.

1865

Alfred Delvau. Le fumier d'Ennius, avec une eau-forte de Flameng.—Ne dérangez pas mes petits cochons, s. v. p. —Ma serrure a un rat.—Miss Fourchette.—Miei prigioni.—Les bijoux indiscrets.—Les deux Balagny.—La première maîtresse.—Le cabaret du Pot-au-Lait.—Les cocottes de mon grand-père.—La Forêt noire.—Ce que disent les lèvres et ce que pense le cœur.—Voyage de circumlocomotion à la recherche de feu Arouet de Voltaire.—Miss Fauvette.—Les Gasconnades de l'amour.—Mille e tre...—La monnaie de deux sous en pièces de six francs.—La carpe de Bilboquet.—Mon dernier article. Paris, Achille Faure, 1865; Corbeil, typ. Crété, VII-315 p.

M. Léopold Flameng a gravé deux fois le même frontispice pour ce livre. Le premier, au nom de l'éditeur A. Delahays, à qui «Le fumier d'Ennius» avait d'abord été proposé, est de toute rareté. Le second, qui manque souvent, se trouve à notre librairie.

Mémoires d'une honnête fille, avec le portrait de l'auteur, par G. Staal. Paris, A. Faure, 1865; imp. Poupart-Davyl, in-18, 312 p.

Quelques ex. papier vergé. «La Petite Revue» du 21 octobre 1865 dévoila l'anonyme. Deux portraits ont été gravés pour ce livre; le premier, par M. Ch. Carrey, ne fut pas utilisé, parce que l' «honnête fille» en grande toilette, ressemblait à l'impératrice. On le trouve à notre librairie.

Alfred Delvau. Françoise, chapitre inédit des quatre sergents de La Rochelle. Avec une eau-forte d'Émile Thérond. Paris, Achille Faure, 1865; Corbeil, imp. Crété, in-32, 128 p.

22 ex. numérotés sur papier de Chine et sur papier de Hollande. L'eau-forte a eu des épreuves avant la lettre.

Histoire anecdotique des Barrières de Paris, par Alfred Delvau, avec dix eaux-fortes de Émile Thérond. Paris, E. Dentu, 1865; imp. Poupart-Davyl, in-18, 301 p.

Quelques exemplaires papier vergé.

La comtesse de Ponthieu, roman de chevalerie inédit, publié avec introduction et traduction par Alfred Delvau. (Tiré d'un manuscrit du XIIIe siècle, appartenant à la Bibliothèque impériale.) Paris, Bachelin-Deflorenne, 1865; imp. Bonaventure, Ducessois et Ce, in-8, XIV-48 p. Papier vergé; imprimé à 150 ex.

Alfred Delvau. Gérard de Nerval, sa vie et ses œuvres. Eau-forte de Staal. Paris, Mme Bachelin-Deflorenne, 1865; imp. Bonaventure, Ducessois et Ce, in-32, 147 p., papier vergé. Un ex. sur peau de vélin.

De la «Collection des Bibliophiles français.»

Le portrait, bien que gravé d'après une photographie d'Adrien Tournachon, ce qui n'est pas indiqué, manque de ressemblance.

Aucassin et Nicolette, roman de chevalerie provençal-picard, publié avec introduction, par Alfred Delvau. (Tiré d'un manuscrit du XIIIe siècle, appartenant à la Bibliothèque impériale.) Paris, Bachelin-Deflorenne, 1866, in-8, XXII-100 p., papier vergé; imprimé à 150 ex.

Alfred Delvau. Henry Murger et la Bohême. Eau-forte de G. Staal. Paris, Me Bachelin-Deflorenne, 1866; imp. Bonaventure, Ducessois et Ce, in-32, 136 p., papier vergé. Un ex. sur peau de vélin.

De la «Collection des Bibliophiles français.»

1866

Alfred Delvau. Les Heures parisiennes. 25 eaux-fortes d'Émile Bénassit. Paris, Librairie centrale, 1866; imp. Jouaust, in-18, 210 p.

Deux cents exemp. papier de Hollande, avec figures sur chine, avant la lettre.

A ce livre se rattache la brochure suivante: «Un épisode de la censure occulte de l'Empire. Histoire du livre d'Alfred Delvau intitulé Heures parisiennes. Récit anecdotique des persécutions et des taquineries administratives dont cet ouvrage fut l'objet, appuyé et confirmé par trois énergiques lettres de Delvau; suivi de la réimpression des sept cartons de textes supprimés par un censeur occulte, placés en regard des textes substitués, et accompagné d'un portrait de Delvau dessiné et gravé à l'eau-forte par H. Valentin.» Paris, librairie centrale, 1872; imp. Gauthier-Villars, in-18, XLV p.; 100 ex. papier de Hollande.

M. Julien Lemer, éditeur des «Heures parisiennes,» établit dans ce remarquable pamphlet que le bureau de visa des estampes de l'Empire exigea sept cartons dans le texte, et la modification de la planche «Minuit,» pour laisser paraître les vingt-cinq eaux-fortes de M. Bénassit.

Delvau fait remonter ces avanies policières à un homme de lettres exerçant une censure occulte, sur le front de qui il s'était permis de s'égayer.

Quoi qu'il en soit, pour mieux manifester encore son bon plaisir dans cette affaire, l'administration, après avoir fait mettre les pouces au pauvre Delvau, autorisa la mise en vente, sans substitution de textes ni modification d'estampe, des 200 ex. sur papier de Hollande. Ce sont les meilleurs, de toute façon.

Alfred Delvau. Du pont des Arts au pont de Kehl (Reisebilder d'un Parisien), avec un frontispice par Émile Bénassit. Paris, Achille Faure, 1866; imp. Poupart-Davyl, in-18, 344 p.

Publié sans le frontispice annoncé sur le titre, qui se faisait attendre; il a paru depuis et se trouve à notre librairie.

On a imprimé que la scène en tête de cette eau-forte représente Alfred Delvau et son camarade de voyage, M. Alphonse Daudet, entre deux gendarmes, mais à tort: elle se rapporte à une histoire de désertion en Belgique, à laquelle Delvau se trouva mêlé; voir p. 58 et suiv.

Alfred Delvau. Dictionnaire de la langue verte. Argots parisiens comparés. Paris, E. Dentu, 1866; imp. Jouaust, in-18, XVI-406 p.

Tirage à 600 ex., dont 100 papier de Hollande, numérotés.

M. Lorédan Larchey, auteur des «Excentricités de langage», accusa Delvau de plagiat, et en même temps l'éditeur Dentu de fausse déclaration du nombre de tirage. Un débat des plus vifs entre les deux hommes de lettres, l'éditeur et l'imprimeur, suivit cette double inculpation. «La Petite Revue» de 1866 en a donné toutes les pièces. Il se termina par un arbitrage de la Société des gens de lettres.

Delvau avait eu le tort de dissimuler ses emprunts au travail de M. Larchey. Celui-ci, troublé à l'improviste dans sa possession déjà ancienne de lexicographe de nos divers argots, pour avoir défini le premier un certain nombre de vocables, s'exagérait sa gloire et sa propriété. Le «Dictionnaire» avait une nomenclature d'environ 7,000 mots; les «Excentricités,» à leur quatrième édition, et sur le chantier depuis 1858, en donnaient à peine 2,000. Ce rapprochement suffisait pour écarter l'idée de plagiat.

Une seconde édition du «Dictionnaire de la langue verte, entièrement revue et considérablement augmentée,» avec une nouvelle préface, a paru chez Dentu en 1867; imp. Jouaust, in-18, XXXV-514 p., sans indication du nombre de tirage; elle a eu 100 exemp. sur papier vergé.

Alfred Delvau. Le grand et le petit trottoir. Paris, A. Faure, 1866; imp. Poupart-Davyl, in-18, 243 p.

Quelques exemp. papier vergé. Le livre devait paraître avec une eau-forte de M. Félicien Rops qui tarda trop, au gré de l'auteur impatient de publicité. Cette planche, très-soignée, représente un essaim d'amours faisant le siége irrégulier d'une alcôve. Il en a été tiré quelques épreuves; nous n'avons pu la cataloguer qu'une fois.

1867

Alfred Delvau. A la porte du Paradis.—Ma première leçon de boxe.—Je me tuerai demain.—Feu André-André.—L'héritier du mandarin, etc. Paris, A. Faure, 1867; Vichy, imp. A. Wallon, in-18, 324 p., y compris un catalogue des «Ouvrages de M. Alfred Delvau,» dressé avec soin.

Les Plaisirs de Paris, guide pratique et illustré, par Alfred Delvau. Paris, A. Faure, 1867; imp. Poupart-Davyl, in-16, 299 p., faux-titre-frontispice de A. Collette.

Alfred Delvau. Les lions du jour, physionomies parisiennes. Paris, Dentu, 1867; imp. Charles Noblet, in-18, 330 p.

59 études, quelques-unes curieuses; le volume n'a pas de table. Sa couverture verte offre dans un médaillon rond, non reproduit sur le titre, une ménagerie de lions et de lionnes en tête desquels se carre M. de Villemessant, à qui le livre est dédié.

Alfred Delvau. Les sonneurs de sonnets. 1540-1866. Paris, Bachelin-Deflorenne, 1867; imp. Jouaust, in-32, 187 p., papier vergé.

Dernière publication de Delvau, mort le 3 mai 1867, rue Houdon, 15. Il était né à Paris en 1825.

INDICATIONS DIVERSES

Sur le catalogue de MM. Lécrivain et Toubon, et depuis sur celui de MM. Penaud, Jolly, on a attribué faussement à Delvau un roman intitulé: «Le Petit Homme rouge.»

Delvau a fait deux tentatives au théâtre: «Le roué innocent», comédie en un acte et en vers, joué à l'Odéon en 1850, non imprimée; 2. «Rien comme personne», en collaboration avec Montjoye, qui parut seul sur l'affiche; ceci résulte d'une attestation autographe, signée de cet auteur dramatique, laquelle a figuré sur un de nos catalogues.

Nous avons aussi catalogué deux nouvelles de Delvau, en tirage à part ou en épreuves (?): 1. «Un mari au XVIIe siècle. S. l. n. d., s. n. d'imp.; in-8, 21 p.—2. Alice. S. l. n. d., s. n. d'imp.; in-8, 40 p.»

Nous n'avons pas à donner ici la liste, très-considérable, des journaux et des revues auxquels Delvau a collaboré, non plus que celle des publications auxquelles il a participé. Il a laissé en manuscrits un certain nombre de travaux en préparation qui ont figuré pour la plupart sur nos catalogues mensuels à prix marqués, d'août 1871 à juillet 1872, auxquels les curieux peuvent se reporter.

Dans le premier de ces catalogues, nous avons décrit cinq pièces gravées par lui; il faut y ajouter deux eaux-fortes d'après van Ostade.

FIN

[ XXXII]

COURTE PRÉFACE

«Une préface est la bénédiction qu'un auteur donne à son livre.»

C'est Rabener, un Allemand, qui a dit cela. Ces braves Teutons n'en font jamais d'autres. Ils trouvent toujours moyen,—à travers les épigrammes dont on ne se fait pas faute à leur endroit, et en courant ainsi à travers choux, c'est-à-dire à travers la métaphysique;—ils trouvent moyen, dis-je, d'être pleins de bon sens, d'humour et de finesse.

Va donc pour la bénédiction! Pain bénit et livre béni n'en sont pas meilleurs pour cela assurément; mais les fidèles et les lecteurs le mangent et le lisent avec plus d'appétit.

Sois donc béni, ô mon livre, enfant conçu dans les heures de désœuvrement d'une existence besogneuse et tourmentée, et venu au monde un peu par les bras et par les pieds, comme la mère de Caligula.

Tu vas tomber entre les mains d'inconnus et d'inconnues, les uns bourrus, les autres nerveuses, qui te jetteront souvent par-dessus leur tête sur l'angle d'un meuble ou dans les cendres de l'âtre. Tu seras brûlé ou lacéré comme un livre illustre; ou tu seras tout bonnement laissé là, dédaigneusement, parce qu'on t'aura trouvé mal léché, mal peigné, mal brossé, pauvrement vêtu, et le visage trop fade, Habent sua fata libelli... Oh! mon Dieu oui... c'est comme j'ai l'honneur de le dire,—en langue morte.

Va donc à travers le monde littéraire, et ne t'étonne pas, ne te scandalise pas des rudoiements, des sarcasmes, des quolibets et des sifflets. Je te bénis,—selon l'usage antique et solennel,—je te bénis, mais voilà tout. Je ne m'occuperai pas plus de toi, désormais, qu'on ne s'occupe des vieilles lunes et des neiges de l'an passé.

Bonne chance, cher enfant, et bon voyage.

[ XXXVI]

AU BORD
DE
LA BIÈVRE

I

... Je ferai un jour, moi aussi, ma petite théorie des milieux.

On ne sait pas assez, on ne se dit pas assez quelle influence ont,—sur la conduite des pensées, sur les opérations de l'esprit et les évolutions du cœur,—les objets extérieurs avec lesquels vous êtes en contact familier chaque jour. C'est une influence d'autant plus funeste ou salutaire,—selon ces objets,—qu'elle est lente et continue. Les moindres clous, les moindres angles de la boîte dans laquelle se meut votre individu physique, s'enfoncent chaque jour plus avant dans les profondeurs de votre individu moral. C'est un peu l'histoire des habitudes, de l'accoutumance volontaire ou involontaire à des choses ou à des êtres qui accomplissent les mêmes évolutions que vous. C'est la communion intime et efficace de votre moi avec les mille riens dont se compose votre existence quotidienne; communion charmante, après tout, et à laquelle, malgré tout, on veut rester fidèle.

Il y a des gens qui vivent pendant trente ans dans la même chambre qui est malsaine et triste, et avec la même maîtresse qui est maigre, jaune et acariâtre. Pourquoi?

Je n'ai jamais été, pour ma part, indifférent aux localités dans lesquelles les ballottements de ma vie m'ont jeté. Il y a des séjours dans lesquels j'aurais voulu pouvoir vivre tout mon soûl, jusqu'aux confins extrêmes de l'existence humaine. Il y en a d'autres qu'on ne m'eût pas imposés impunément. Une cellule de prison,—malgré tout l'odieux des désavantages y attachés,—une cellule serait presque acceptée par moi sans trop de répugnance, mais à la condition qu'elle aurait son jour sur un horizon de forêts et qu'on me permettrait de la meubler de meubles à mon goût et d'amis de mon choix. Je n'ai pas une nature contemplative et songeuse pour rien; il faut bien se garder de lui refuser les aliments qu'elle réclame impérieusement, sous peine de voir cette rêverie empêchée, cette contemplation contrariée se changer en mélancolie. Et de la mélancolie à la tristesse il n'y a qu'un pas; il y en a deux de la tristesse au suicide.

Jusqu'ici j'ai été aussi peu prisonnier que possible, et, bien loin d'en être fâché,—comme le seraient certaines barbes longues à idées courtes, de ma connaissance, qui s'imaginent qu'on sert une cause en se faisant mettre dans l'impossibilité de la servir,—bien loin d'en être fâché, je m'en suis, au contraire, toujours applaudi et estimé. Il est plus spirituel et plus facile d'être libre que d'être prisonnier.

Aussi, dans mes prières,—quand j'en adresse à l'Être suprême, régisseur général des biens terrestres et des consciences humaines,—je n'oublie jamais ce morceau:

«—Mon Dieu! Préservez-moi des verroux, des méchants et des niais! Ne mettez ni mon corps, ni mon cœur, ni mon esprit dans des prisons odieuses. Être prisonnier d'un imbécile est plus douloureux que d'être prisonnier chez des anthropophages. Les anthropophages vous tuent avant de vous manger; les sots vous mangent avant de vous tuer... Délivrez-moi donc des verroux, des méchants, des niais et des menteurs.—Amen!...»

Je suis depuis quelques mois dans un logement qui ne plairait pas à tout le monde, mais dont je suis enchanté d'avoir fait la connaissance. J'y vis depuis un mois d'une vie cénobitique et en même temps familiale, pleine de joies austères. J'éprouve,—dans ce milieu nouveau où des circonstances quelconques m'ont transplanté violemment,—un bonheur calme, égal et profond qui ne ressemble, certes, à aucun des autres bonheurs desquels j'ai tâté jusqu'ici, mais c'est du bonheur.

Pour en arriver là, il a fallu la rupture d'une affection envahissante et spoliatrice des autres affections. Il y a donc des douleurs bienfaisantes et des désastres salutaires? Il faut le croire...

Pour moi, à mesure que je sens se décrocher de mon cœur toutes les pampilles amoureuses, toutes les fanfreluches de la passion, toutes les passementeries des désirs, et que je m'enfonce davantage dans l'ombre et dans la paix de la vie familiale, je m'applaudis d'un accident,—si triste en soi,—dont j'ai déploré la venue et dont je bénéficie à cette heure.

Je m'applaudis surtout de faire ce que je fais comme si c'était le résultat naturel d'une vie simple, candide, unie,—tandis que c'est, au contraire, l'aboutissement d'une existence peuplée de chimères et sillonnée de folies.

Je rentre dans le sentier obscur, mais non pénible, de la vie intime, duquel je m'étais un peu écarté et égaré, et j'y rentre avec un attendrissement sincère; je m'y sauve de moi-même, ou plutôt je m'y reconquiers.

Je n'y entre pas trop brisé, trop dépouillé, trop appauvri. Je n'étais pas assez fort pour les luttes du genre de celles qu'il m'a fallu soutenir pour vivre de la vie dont j'ai vécu, et cela m'a un peu fatigué, un peu cassé les bras et le cœur. Mais je ne suis pas encore, Dieu merci! à ranger parmi les invalides du sentiment. J'ai gaspillé une partie de mes trésors, j'ai semé une bonne part de ma cervelle et de mon cœur sur les sentiers perdus de la folie et de l'enamourement... mais je suis encore assez riche pour être heureux, je le sens bien; et toutes ces rêvasseries et toutes ces flambes de jeunesse ne m'ont pas tellement affolé que je ne puisse encore prouver la santé de ma cervelle et de mon cœur.

Je reviens à mon point de départ; à quelques pas de l'endroit où je suis né et où je ne mourrai pas, sans doute. J'y reviens avec la joie calme, mais grande et sans pareille, du voyageur qui retrouve enfin l'humble clocher de l'humble village qu'il avait quitté un jour pour aller par delà les monts et les mers à la recherche des pays étranges et inconnus...

On revient de plus loin que les bornes des mondes;

De plus loin que l'enfer,—de plus loin que la mort;

De plus loin que le fond des mers les plus profondes:

On revient de l'amour!...—et l'on revient plus fort!

On revient de l'amour,—cette blonde chimère,

Nageant dans un azur splendide, éblouissant,

Que, le front chaud encor des baisers d'une mère,

On poursuit enivré, fasciné, frémissant!

Voyage extravagant, plein de périls sans nombre,

Qu'on entreprend à deux,—mais d'où l'on revient seul!

Où l'on a la moitié du cœur prise dans l'ombre

Et la moitié du corps prise dans un linceul!

O pays de Tempé! tout peuplé de bergères

Qui mènent des troupeaux de cœurs paître l'amour;

Eldorados, Edens, demeures des chimères,

On vous attend vingt ans,—on vous possède un jour!

Pays charmeurs et doux, j'ai franchi vos murailles,

J'ai, dans vos sentiers verts, effeuillé mes printemps;

J'ai dormi dans vos bras, chimères sans entrailles,

Et vous m'avez versé vos filtres irritants...

Et cætera, pantoufle! Quand on rime sa douleur on ne souffre plus! Quand on raconte ses amours on n'aime plus. J'en suis là. Il s'est fait un apaisement subit dans mon cœur et dans mon esprit. J'ai repris possession de moi-même,—je m'appartiens! Qui que ce soit qui ait fait cela, préparé cela, amené cela, je l'en remercie et je m'en applaudis. Le résultat est si bon, si plein de santé, si prometteur de joies véritables, que je ne sais vraiment pas si j'ai fait quelque chose pour mériter qu'il soit.

J'oublie mes années d'oubli. Je me redresse assoupli, retrempé, rajeuni, sur le seuil de cette vie familiale, si pleine de calme et de recueillement.

J'ai à faire amende honorable et je la fais gaiement. J'ai été fou, vaniteux, puéril, fanfaron. C'est bien. Je dépose ma vieille défroque de jeune homme, sans cris de colère, sans lamentation, sans reproches et sans regrets. J'ai trop gagné à la transformation qui s'est opérée en moi pour être tenté de regarder avec la moindre amertume ce qui a précédé ce moment. D'ailleurs, les regrets et les reproches m'ont toujours semblé chose parfaitement absurde, parce que parfaitement inutile.

Adieu paniers! vendanges sont faites! J'ai mordu aux grappes de l'amour; j'ai rougi mes lèvres de son sang divin; je me suis grisé avec toutes les liqueurs fortes des passions et des chimères. Je me garderai bien, aujourd'hui que je suis dégrisé, de bafouer et d'anathématiser mes ivresses d'autrefois, de rougir de moi-même, de me montrer au doigt, de me faire une morale ridicule,—que je n'écouterais pas. Je suis plus respectueux devant mes ivresses que Cham devant Noé,—je passe devant elles sans les réveiller, de peur de les attrister...

Le logement que j'habite est situé dans un quartier pour lequel j'ai une prédilection particulière. Je suis peut-être le seul qui ait pour lui cette prédilection: c'est le faubourg Saint-Marceau!

Peu de gens,—de ceux qui sont partis d'où je suis parti,—de la cuve d'un tanneur,—et qui ont traversé dans leurs pérégrinations diverses les couches les plus élevées de la vie matérielle et morale,—consentiraient à revenir vers ces humbles sentiers tout empuantis, où se sont essayés leurs premiers pas; ou, s'ils le faisaient, ils s'y feraient voiturer dans une baignoire pleine d'eau de Cologne,—de peur des asphyxies.

Moi, loin de redouter les inconvénients attachés à mon faubourg Saint-Marceau, je les aime et je les recherche. On aime toujours son nid, nid de torchis, de mousse, de sable ou de duvet.

Je ne suis pas né pour rien en plein faubourg Saint-Marceau, entre la rue Mouffetard et le marché aux chevaux, sur les bords de cette peu poétique rivière de Bièvre, dont les naïades sont des blanchisseuses et les tritons des mégissiers. Mon enfance ne s'est pas passée pour rien sur la berge de ce ruisseau noir, à écouter les bruits discordants et tapageurs des battoirs et des marteaux; sur les montagnes de tannée élevées dans la cour de la maison paternelle, à contempler les motteux piétinant sur leurs petits cercles noirs, et travaillant pour les chaufferettes des portières et les cheminées des pauvres ménages.

Si la Bièvre puait un peu,—maintenant que je la sens à distance, je dirais presque qu'elle ne puait pas du tout,—les montagnes de tan sentaient bon, très-bon même. Que de dépouilles de chênes,—revêtus encore de leur aubier,—j'ai vu jeter dans ces grandes fosses humides où j'avais si peur de me laisser choir! Pauvres chênes! Et quelle cruelle chose que l'industrie qui écorche vifs des bœufs et des arbres pour chausser les pieds des générations humaines! Vous ne pouvez donc pas marcher pieds nus, tas de pieds plats! La nature ne vous a pas fait ces pieds-là pour les emprisonner dans des bottes... Des bottes! mon premier désir de jeune homme, comme la culotte avait été ma première aspiration d'enfant; je n'ai pas le droit d'en médire.

Oui, j'aime ce quartier que fuient comme peste les gens du bel air, qui ne savent pas ce qui est bon et sain, et qui préfèrent les odeurs douteuses de leurs quartiers commerçants aux parfums gaulois de ce quartier travailleur.

J'aime ce quartier dont je connais chaque rue, chaque carrefour, chaque cul-de-sac, chaque maison, chaque borne, presque chaque pavé. J'ai vagué, petit polisson morveux, loque au derrière, cheveux blonds au vent, le visage purpuriné, dans tous les chemins qui aboutissaient à la maison paternelle, méconnaissable, hélas! aujourd'hui! Ces souvenirs d'enfance sont un peu les mêmes partout et chez tous; il n'est pas un enfant duquel on ne puisse dire ce que Rabelais dit de Gargantua: «Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffouroyt le visaige, acculoyt ses soliers, baisloyt souuent aux mousches... pissoyt sur ses soliers... se mouschoyt à ses manches... Il pissoyt contre le soleil, battoyt à froid, songeoyt creux,... se gratoyt où ne lui demangeoyt point,... se chatouilloyt pour se faire rire,... battoyt les buissons sans prendre les osillons, et croyoit que vessies feussent lanternes...»

Mais à côté de ces détails communs à tous, il y en a d'autres particuliers à chacun; il y a des souvenirs simples, petits et calmes, qui n'ont de saveur et de poésie que pour celui qui les a.

Ces souvenirs-là ne disparaissent qu'avec vous. Et certes, bien que je n'aie pas encore atteint l'âge où l'on récapitule sa vie comme on récapitule les dépenses faites, lorsqu'on a à solder son compte définitif, j'ai cependant un copieux bagage de souvenirs...

Eh! bien, parmi ceux-là qui, touffus et obscurs, obstruent les avenues de ma cervelle et les sentiers de mon cœur, il en est quelques-uns, drageons noueux et vivaces qui s'écartent du tronc principal et s'épandent le plus sur ma vie pensée de tous les jours. Ceux-là me sont précieux, et quoiqu'affaiblissants et énervants comme tout ce qui porte à l'attendrissement, je ne les repousse pas, je ne les arrache pas lorsqu'ils font saillie sur mes autres pensées plus viriles et plus sérieuses. Ce sont les xéranthèmes du cœur.

Je ne les arrache pas, au contraire, je les arrose. C'est un défaut que je condamne chez les autres et auquel je rebrousse fortement le nez lorsque je le vois poindre dans les discours ou dans la conduite des gens que j'aime; mais je me laisse volontiers envahir par cette mélancolie,—bien inoffensive après tout,—des choses disparues. Je raille brutalement, dans la vie vulgaire, les rêveurs et les poëtes dont je trouve tout haut l'influence désastreuse, pernicieuse, immorale, en ce qu'ils provoquent au suicide moral sans cesse entrepris et jamais réussi,—ce qui fait qu'on passe son temps à mourir. Mais tout bas je les lis et je les remercie des heures noires qu'ils suppriment sur le cadran de mon existence quotidienne.

Je suis un grand faiseur de romans. Je dépense un temps absurde à édifier des châteaux de cartes et à procréer des chimères. Mais ces romans me permettent quelquefois d'ignorer l'histoire, de l'oublier pendant quelque temps; mais ces chimères amusent les appétifs maladifs de mon esprit, et, quoique viande creuse, lui servent de pâture suffisante; mais ces châteaux de cartes abritent dans les jours de brouillards et de pluie les susceptibilités frileuses et les délicatesses peureuses de mon individu.

L'homme est double, il n'a pas besoin d'être gris pour se dédoubler. C'est un bonheur qui n'est pas donné à tout le monde, c'est une faculté que ne possèdent pas tous les hommes; mais ceux qui ne la possèdent pas, ceux qui ne jouissent pas de ce bonheur là,—parce qu'ils ont mis, dès leur naissance, leur intelligence en fourrière, et qu'ils ne se servent, comme les polypes, que de leurs bras pour vivre,—ceux-là ont d'autres bonheurs auxquels nous ne participerons probablement jamais. Qu'importe!...

II

J'ai voulu revoir, il y a quelques années, la maison paternelle. La cour n'existait plus, on avait bâti des ateliers dessus. Le splendide peuplier,—planté au milieu de cette cour le jour de ma naissance,—coupé, déraciné et transformé en bûches! Un voisin a réchauffé ses vieux tibias avec mon acte de naissance! Le petit appentis de gauche, à deux compartiments,—le bureau de mon père et la petite salle où je recevais le premier baiser de ma mère en revenant du collége,—changé aussi, et en quoi, mon Dieu! en loge de portier... Là où il y avait des bruits sérieux et des jasements d'enfants, il y a maintenant des bruits de marmite et des parfums de savate! Ubi troja fuit!... Voilà où fut mon enfance! Voilà où se trouva mon bonheur!

Si la maison paternelle,—le nid où nous fûmes couvés cinq et d'où nous prîmes notre vol, dispersés par les orages vulgaires de l'existence, les plumes à peine poussées,—si cette chère maison n'est plus, chère patrie de nos premiers jours et cher témoin de nos premières joies comme de nos premières douleurs, il me reste au moins son souvenir où je puis me réfugier de temps en temps, quand il fait froid et noir dans ma vie de tous les jours. Aux secousses et aux gros temps de l'heure présente, j'ai à opposer le calme et le ciel bleu des premières heures de ma vie. Dante a eu tort de dire «qu'il n'est pas de douleur plus vive que celle de se rappeler dans les malheurs les jours de la félicité,»—et surtout de mettre ces paroles amères dans la bouche de Francesca di Rimini et dans le chant V; car l'aurore égaie le crépuscule de ses reflets, le printemps réchauffe l'automne de ses tièdes et doux rayons. Bonne et ravissante chose, au contraire, que ces souvenirs-là. Ils vous font millionnaire au milieu de la misère!...

Je n'ai point encore terminé ce speech auquel je pourrais donner le même titre que celui donné à sa harangue par Cicéron, bourgeois d'Arpinum, panégyriste de Marius, puis de Sylla, avocat bavard, roturier infidèle à son origine. C'est, en effet, un discours pro domo meâ!

Pour ma maison! pour ma pauvre et chère rivière de Bièvre,—qui baignait son escalier!

Ah! cette rivière roule une eau fangeuse, noire, rouge, impossible, je le sais. Ses bords sont garnis de détritus et de débris d'animaux, c'est un égoût découvert, je le sais toujours! Mais ce que je sais aussi c'est que, pour moi, cette petite rivière a toute la poésie et le charme d'un ruisselet à l'onde cristalline, se jouant sous le soleil à travers les roseaux. C'est que, pour moi, qui l'aime, elle vaut la Voulzie qu'aimait tant Hégésippe Moreau.

Mme de Staël ne préférait-elle pas son ruisseau de la rue du Bac au splendide lac de Genève?...

Je me souviens qu'enfant je passais des heures entières, assis les jambes pendantes, sur la berge, à écouter le fracas des marteaux et des fouloirs et à regarder les rats nombreux sortir de leurs trous, traverser l'eau et se livrer, sur l'un et l'autre bord, des combats très-intéressants. Je n'avais pas lu encore la Batrachomyomachie du vieil Homère, et je devinais qu'il y avait à faire un poëme burlesque, plein d'attrait, avec un combat de rats et de grenouilles.

Je me souviens aussi que tous les ans, aux vacances, je construisais une petite galiote en carton, je la bourrais de friandises et de fleurs et je la livrais tout joyeux et tout haletant aux caprices de l'eau de la Bièvre. Pourquoi? Je n'en sais rien. Les habitants des îles Maldives lancent tous les ans un petit vaisseau chargé de parfums, de gomme et de fleurs, comme une offrande à la mer. Je faisais peut-être mon offrande à la Bièvre. Les enfants sont aussi superstitieux que les sauvages.

Je me souviens encore que,—toujours sur les bords de cette affreuse rivière que j'aime tant,—il y avait un grand chantier qui aboutissait là d'un côté et de l'autre à la rue Fer-à-Moulin, à deux pas du cimetière Sainte-Catherine, qui est aujourd'hui l'amphithéâtre de Clamart.

Ce grand chantier était, à l'époque dont je parle,—complétement abandonné, chose rare dans une ville où il n'y a pas un pouce de terrain inoccupé, où l'on plante des maisons lorsqu'on devrait planter des arbres, et surtout dans un quartier industriel où l'usine et les métiers ont besoin de toutes les places disponibles, et même de celles qui ne le sont pas.

Quoi qu'il en soit, à cette époque, ce vaste chantier était complétement abandonné. L'herbe y croissait, épaisse et drue en beaucoup d'endroits, rare et pelée en beaucoup d'autres où broutaient deux ou trois chèvres. Parmi ces herbes, tapis charmants pour les ébats printaniers, plancher facile aux rondes enfantines,—croissaient en abondance toutes ces plantes parasites qui poussent n'importe où et entre n'importe quoi, la folle avoine, la bardane, les chardons et la laitue que les anciens appelaient la viande des morts, parce qu'elle croît en effet très-volontiers dans les cimetières.

L'été, c'était un endroit charmant, à peine clos, où,—pendant le jour,—venaient s'ébattre, comme des moineaux-francs, des nuées de gamins tapageurs, et où l'on voyait

«Bien des couples rêveurs qui le soir, à la brune,

Se baisaient sur la bouche en regardant la lune...»

Il y a peut-être des gens qui s'imaginent qu'on ne sait pas aimer, pas être jeune, pas être beau dans ce plébéien quartier Saint-Marceau. L'ubi amor, la patrie des cœurs, est partout, sous toutes les zônes, sous toutes les latitudes, sous tous les costumes. Le pays où l'on s'aime—pour recueillir des enfants,—ce pays adoré est tout coin de terre où il y a un brin de soleil, un brin de verdure, un brin de jeunesse et un brin de beauté.

La chanson de Mignon est d'une mélancolie et d'une poésie touchantes:

«Connais-tu la terre où les citronniers fleurissent—Kennst du das Land wo die citronen bluhen?—où, dans leur sombre feuillage, mûrissent les oranges dorées?...»

Eh bien! cette chanson de Mignon se chante en français, en parisien, avec un accent faubourien même, sur les bords de la Bièvre! Seulement il n'y est plus question de citronniers ni d'oranges... Les amoureux qui la chantent parlent du pays empourpré, radieux, plein de promesses, où ils veulent aller, et ils y vont... Il est donc naturel qu'une fois de retour de ce pays des rêves—et des réalités,—ils le regrettent, comme Mignon; et y aspirent de nouveau, comme elle...

Je te raconterai tout à l'heure mes premières amours avec une petite ouvrière de la filature des Cent-Filles,—amours chastes, innocentes et éphémères qui n'ont laissé dans mon cœur d'autre trace que celle laissée par certains parfums précieux au fond du vase qui les a contenus, même durant l'espace d'un éclair. On peut briser mon cœur en mille morceaux,—c'est aux trois quarts fait, puisqu'il est fêlé,—chacun de ses morceaux sentira encore l'amour, liqueur divine, que le ciel y a versée il y a seize ans!...

Je n'en ai pas encore fini avec les puérilités de ce qu'on est convenu d'appeler le golden age,—un âge dont je voudrais bien avoir la monnaie aujourd'hui. Je n'en ai pas encore fini avec lui, et je ne m'en plains pas. Ces souvenirs-là, ridicules et ennuyeux pour les autres, me refont une jeunesse de quelques heures, me repeuplent la bouche de ses dents blanches, la tête de ses cheveux blonds, l'esprit de ses papillons, le cœur de ses niaiseries adorables. Que veux-tu? je m'arrête avec complaisance et tendresse sur ce temps où je n'étais encore qu'un petit bambin aux cheveux ébouriffés, où je faisais des ronds dans les puits, où je dénichais des oiseaux, où je faisais des accrocs à tous les endroits défendus de ma culotte, où je me faisais un nez postiche avec des gousses de tilleul, où je faisais des cocottes, où je jouais aux barres, au cheval fondu, à saute-mouton, à la bloquette, à la marelle...

Ah! la marelle! T'en souviens-tu? Moi, je m'en souviens beaucoup.

Toutes les fois que je jouais à la marelle,—dans ce vaste chantier si hospitalier à tous nos ébats, je ne sais plus trop comment je m'y prenais, mais je ramenais toujours mon palet dans l'espace réservé à l'enfer. Le moins qu'il pouvait m'arriver était d'entrer dans le purgatoire. Jamais je ne suis entré dans le paradis...

Je l'ai bien gagné pourtant.

[ 26]

III

Une histoire intéressante et triste à écrire, ce serait l'histoire de certaines phrases, la Genèse de certaines pensées qu'on rencontre dans certains livres.

Souvent un mot est une larme cristallisée, une phrase est un sanglot figé. Un récit n'est souvent qu'un rideau derrière lequel se joue un drame,—le drame de la vie et des passions du poëte... On se demande rarement,—quand on lit,—pourquoi telle pensée vous a remué, pourquoi elle vous remue encore de temps en temps quand elle traverse votre souvenir. On ne sait pas quels chemins ont dû prendre le cœur et l'esprit d'un écrivain pour arriver à certaines conclusions. On ne le sait pas, on ne tient pas même à le savoir, parce qu'il faudrait lui en tenir compte. Et de fait le poëte, qui se respecte un peu, ne doit pas mettre ainsi les indifférents dans les secrets de sa vie,—ouvrir ainsi aux simples passants l'alcôve de ses sentiments.

Souvent, au milieu d'une raillerie,—masque grimaçant qui cache un visage en larmes,—il y a un mot de jeté qui vient révéler l'immensité de cette douleur, comme une pierre jetée dans un abîme en révèle la profondeur.

Lorsque le poëte vous dit: «—Triste comme un sourire d'adieu!»—«Menteur comme une promesse de retour!» c'est qu'il a éprouvé les navrantes douleurs d'une séparation et les amères déceptions d'une promesse qui n'a pas été tenue.

Lorsqu'il vous parle des âcres voluptés qu'on éprouve à battre les pavés de la ville, ou à courir dans les chemins inondés de pluie, battus par l'orage,—c'est que lui-même,—un jour que la misère de son cœur et les tortures de son esprit l'avaient poussé hors de son logis,—il avait ressenti une sorte de joie sauvage à errer ainsi au hasard, à se jeter ainsi au milieu d'un ouragan furieux,—il avait éprouvé une volupté amère à sentir la pluie souffleter ses joues, tremper ses vêtements, glacer ses os, et ses larmes s'étaient mêlées à celles du ciel, et il avait jeté des cris et des blasphèmes qui s'étaient perdus dans les clameurs furieuses de l'ouragan!...

On ne sait pas ces choses. On n'a pas besoin de les connaître. Pourquoi les connaîtrait-on? Le métier de poëte est un apostolat. Qu'importent la vie et les douleurs de l'apôtre si le résultat de sa mission a été obtenu? Qu'importe son cri suprême de désespoir,—son Lamma sabactani,—ses roidissements, ses convulsions, son agonie,—si tout cela a servi à rendre son œuvre éloquente, émouvante, humaine!...

Rude métier, lamentable histoire, pénible labeur! Être le propre charpentier de son échafaud,—se traîner, de gaieté de cœur, à son Golgotha,—se présenter à soi-même l'éponge pleine de fiel et le calice d'absinthe,—retourner dans les sentiers empierrés où l'on a laissé des lambeaux de sa vie,—refaire les stations douloureuses de son douloureux Calvaire,—tout cela pour intéresser le premier venu et émouvoir la dernière venue!

Pauvres hommes de génie! Pourquoi et pour qui donc écrivez-vous? Quelles séductions ont donc pour vous des applaudissements que l'on vous marchande et des sarcasmes que l'on ne vous épargne pas? Quelle attraction vertigineuse a donc pour vous cette grande impudique qu'on appelle la gloire? Avec quels yeux éblouis entrevoyez-vous donc cette froide justicière qui se nomme la postérité?

La gloire! la postérité! En quoi les avez-vous méritées? A quoi avez-vous été utiles?

Ces réflexions me venaient l'autre jour en voyant ouvert sur ma table un roman de M. de Senancour,—Obermann;—ce livre si peu lu sur lequel George Sand a écrit d'admirables lignes qui le résument autant que peut être résumée cette œuvre qui ne conclue pas, où il y a une telle lassitude de la vie, où il y a un tel mépris du bonheur, que l'esprit s'arrête troublé, remué, épouvanté... Le cri, le blasphème d'Obermann, c'est,—avec une intonation différente,—le cri poussé par tous les rêveurs, par tous les chercheurs, par tous les Prométhées de ce monde. C'est le doute de l'Académie d'Athènes, le non liquet des Romains, le peut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le qui en sabe de Camoëns, le chi lo sa de Dante, le wie weet de Bilderdyk, le wer weisz de Klopstock, le who knows de Milton...

J'ai lu ce livre à différentes époques de ma vie. La première fois que je le lus, j'étais jeune, très-jeune et amoureux, très-amoureux. Je ne compris pas le superbe dédain, le sublime oubli d'Obermann à l'endroit de la femme;—et je jetai le livre,—scandalisé.

Je viens de le relire. Je comprends un peu mieux.

Il arrive un moment où l'amour ne compte plus dans l'existence de l'homme, où il le rejette comme un manteau trop lourd, pour marcher plus vite et plus sûrement à son but, pour n'avoir point à le rejeter plus tard comme la robe brûlante et empoisonnée du Centaure.

L'heure où s'accomplit ce sacrifice est solennelle dans la vie d'un homme. Il sent en lui,—à ce moment,—des tressaillements et des déchirements inéprouvés jusque-là. Les parfums des coupes brisées et des roses effeuillées lui montent au cœur et l'enivrent encore. Les chansons de fête et les bruits de baisers résonnent à son oreille, mais pour la dernière fois... Ces parfums et ces bruits vont s'évanouir et s'éteindre. On ne les sent presque plus, on les entend à peine; tout à l'heure tout sera dit. La métamorphose sera complète. Les rubans roses de l'amour ne peuvent plus cacher les cheveux blancs qui viennent d'apparaître au milieu de vos cheveux noirs comme des prophètes de désastres et de ruines au milieu d'une fête joyeuse... Votre démission de jeune homme, s'il vous plaît, monsieur?

Avant de la donner, je veux rester quelques instants encore à écouter les grelots d'argent du souvenir, et noyer mon regard dans une image flottante à l'horizon du rêve.

Je ne fais pas impunément ce voyage sur les bords de la Bièvre, d'où chacun de mes pas fait partir des nichées de souvenirs. Je ne m'arrête pas impunément dans ce grand chantier où broutaient les chèvres attachées à un piquet,—où séchaient quelques linges attachés à une longue corde,—où poussaient les chardons, les giroflées de murailles, les pariétaires, les mousses, les saxifrages,—où couraient les beaux lézards et les orvets aux yeux d'or le loug des vieilles pierres,—où nous nous réunissions pour jouer à la marelle et aussi pour montrer et voir la comédie pour une épingle.

La comédie pour une épingle! aucun drame, aucun opéra-comique, aucun vaudeville, aucune tragédie, ne m'a donné les émotions que me donnait la comédie pour une épingle! Il faut avoir été jeune pour savoir ce qu'il y avait de joyeuses attentes et de manifestations de bonheur dans cette simple comédie pour une épingle! Trois morceaux de cartons fermés par un rideau de papier bleu, avec des rainures où l'on passait des bonshommes en papier chargés de représenter et de dire quelque chose!... Voilà le théâtre, voilà les acteurs, voilà les pièces!... Quand je songe qu'un jour je pleurai toutes les larmes de ma tête parce qu'il m'était impossible de payer mon entrée!

Je n'avais ni une épingle, ni un clou, ni quoi que ce soit. Je n'avais rien. J'avais tout donné à Louisette pour qu'elle pût voir,—et je croyais que cela ne m'empêcherait pas de voir, moi aussi. Mais le contrôleur fut impitoyable, mes larmes furent impuissantes, et Louisette ne se dérangea même pas de toute la représentation pour venir me consoler.

Elle ne me consola que longtemps après.

Ah! Louisette! Louisette!...

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IV

Les élégants, les lions, les gentilshommes,—toute la gentry, en un mot tous les gens de little et high life,—ne se doutent guère que la plupart des adorables maîtresses dont ils ornent leur côté comme d'un bouquet de lilas ou de violettes, sortent du faubourg Marceau—qui est la grande fabrique de l'espèce féminine.

Toutes ces filles, pâles ou roses, blondes, brunes ou dorées, nonchalantes ou alertes, dédaigneuses ou sans façon,—mais presque toutes charmantes,—qui ont loge à l'Opéra, coupé au mois, boudoirs splendides, toilettes inouïes,—qui se noient dans des flots de dentelles et dans des rivières de diamants,—on sait où ces rivières prennent leur source;—toutes ces filles, qui font profession de savoir l'amour, viennent en effet de là.

Cela a été constaté par les statistiques des Parent-Duchâtelet, des Béraud et des Frogier; mais, à défaut de ces graves bouquins, on peut arriver à cette constatation avec certaines précautions et une certaine persistance.

Pour l'observateur attentif et soigneux, qui ne laisse traîner aucun détail, qui ramasse les mots sans importance tombés çà et là et destinés à être oubliés par les autres, il y a de ces détails de costume et de langage qui trahissent et accusent fortement l'origine plébéienne de ces vierges folles.

D'ailleurs, quelques-unes d'entre elles l'avouent parfois, cette origine, dans un moment de franchise brutale, en vue d'humilier l'homme qui les paye. Elles l'avouent, parce qu'elles sont sûres qu'il ne les croira pas.

Cela est, pourtant. Ces aristocratiques personnes qui, de leurs blanches menottes, fripent et déchirent si négligemment tant d'étoffes précieuses,—qui, de leurs non moins blanches quenottes, rongent si nonchalamment des héritages fabuleux,—ces aristocratiques Laïs, ces Phrynés élégantes, ces Aspasies de bon goût et de bon ton qui ressemblent à la première duchesse venue, ont eu pour commencements les filatures et les fabriques du faubourg souffrant.

Leur premier amant,—leur homme, lorsqu'elles n'avaient pas encore quinze ans,—celui qui les battait et qu'elles regrettent souvent,—n'en déplaise à leurs amants d'aujourd'hui et à ceux de demain,—leur premier amant a été un camarade d'atelier, un compagnon de leurs travaux et de leurs jeux, un blousier, un voyou quelconque. C'est fâcheux, sans doute, mais c'est ainsi. Ces messieurs du faubourg ont le dessus du panier des amours, et comme ils ont l'appétit des vingt ans, ils mordent aux grappes amoureuses lorsqu'elles sont dans toute leur fraîcheur, dans tout leur éclat, dans toute leur saveur, dans tout leur parfum,—et ils n'en laissent que ce qu'ils ne peuvent pas manger. Heureusement qu'ils en laissent beaucoup.

Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse!

n'est-ce pas, gentle reader?

Qu'importent les commencements? Le fier palmier commence bien dans un grossier vase d'argile...

Louisette était née en plein faubourg Saint-Marceau, et elle était très-belle,—ce qui est très-commun chez les gens communs, beaucoup plus commun que chez les gens distingués—qui remplacent la beauté par la distinction.

Elle travaillait à la filature des Cent filles, rue Censier, où il y avait, pêle-mêle, confondus, de cent cinquante à deux cents ouvriers des deux sexes et de tous les âges.

Louisette avait dix ans quand je la rencontrai, un jour qu'elle sortait avec son pain bis pour aller déjeuner sur l'herbe du grand chantier voisin, et que j'étais sorti, moi aussi, pour aller faire le lézard au soleil, dans ce chantier.

Je la vois encore dans ses haillons couverts de flocons de laine, grignottant du bout des dents ce vilain pain bis très-dur qu'elle partageait avec un régiment de moineaux, marchant pieds nus sur les pavés du roi et sur l'herbe du bon Dieu, et secouant de temps en temps sa brune chevelure si sauvagement emmêlée et de laquelle pendaient des tordions, croisés de laine blanche, qui faisaient un effet étrange.

Avec cet accoutrement une autre eût trouvé moyen d'être laide et repoussante. Elle, au contraire, avait trouvé moyen d'être charmante.

Cette petite fille du peuple si bizarrement vêtue, avait un visage d'une candeur et d'une beauté remarquables. Je ne la poétise pas, je raconte tout simplement et tout sincèrement.

Sa bouche rose,—«nid de baisers prêts à s'envoler,»—souriait rarement, mais quand elle souriait, c'était pour verser le baume de ce sourire sur la mauvaise humeur et la méchanceté des autres. Le charme mélancolique de ce sourire lui venait d'une dent cassée,—chère perle,—par un soufflet de sa mère. Il y a des mères qui battent leurs filles dans le faubourg Marceau; il y a là des maris qui battent leurs femmes, là, comme ailleurs,—un peu plus qu'ailleurs, toutefois...

Ses yeux étaient bruns et doux, malgré cette couleur sombre. Ils étaient ourlés de noir et l'on voyait encore pendre,—en guise de cils, les bouts de soie dont la nature s'était servie pour les faire. Ces yeux-là étaient bien les frères de la bouche; ils s'ouvraient en même temps qu'elle, souriaient comme elle, et, comme elle, guérissaient.

Toutes les fois que je rencontre une gravure de Lawrence, je songe à Louisette.

Comme presque toutes les natures rêveuses et impressionnables, cette humble fille du peuple,—grossière de costume, délicate d'instincts,—était très-religieuse. Personne ne lui avait appris, dans sa famille, le chemin de l'église,—elle y allait régulièrement.

Malgré le peu d'envie que j'en eusse, j'y allais avec elle. Mais je dois l'avouer, la créature m'occupait plus que le Créateur. D'ailleurs elle priait pour nous deux,—cette jeune vierge plébéienne, pleine de gaucherie, de timidité et de grâce.

O saint Médard,—saint des quarante jours de pluie,—que ton obscure église nous a vus de fois, elle et moi, agenouillés sur tes dalles froides, elle égrenant son rosaire et murmurant ses oremus, moi, tourmentant ma casquette et murmurant contre ses prières!... L'amour est un dieu jaloux des autres dieux...

Quant à elle, elle associait très-bien mon image profane à l'image divine, mais très-chastement. Je ne sais pas comment elle s'y prenait pour cela, mais elle le faisait. Je dois le croire, puisqu'elle me le disait.

Je me souviens qu'un dimanche de la Pentecôte, le curé de St-Médard était en chaire; il lisait à ses ouailles la prose latine de ce jour-là: Dulcis hospes animæ..... (Seigneur, doux hôte de l'âme, etc.) Je regardais Louisette. Tout à coup je vis ses yeux se noyer de larmes. Elle ne comprenait pas, cependant, ou elle ne devait pas comprendre. Mais il y avait dans la voix du prêtre une telle onction, une telle ferveur, une telle tendresse, que la traduction du texte latin lui arrivait au cœur par des voies inconnues et sympathiques. Elle était chrétienne—sans avoir été baptisée, et je me souviens qu'elle s'écria: «Je voudrais être au Seigneur... et à toi!...»

Hélas! elle ne fut ni au Seigneur ni à moi!...

Nos amours ne durèrent pas longtemps. Deux ans à peine. Elles finirent bien tristement.

Un jour de vacances, je m'étais échappé, j'avais traversé la Bièvre sur une planche et j'étais entré dans le grand chantier par l'échancrure faite à son mur de ce côté-là.

Il était deux heures. Le soleil éclairait ce grand espace à ce moment désert.

Un cheval paissait,—grave et comme ennuyé, le licol traînant, la tête perdue sous les flots secoués de sa longue crinière.

Je le reconnus vite pour un vieil ami que je n'avais pas vu depuis quatre mois, pas plus que Louisette. C'était un vieux cheval de charrette qui avait eu des jours glorieux et qui traînait maintenant des mottes à brûler dans tous les quartiers de Paris. Une bête rustique, mais vaillante, qui avait perdu ses forces mais qui avait conservé sa mâle encolure et surtout son grand œil intelligent. On l'appelait l'Ami,—et jamais bête ne fut mieux appelée.

Je bondis vers lui, il leva la tête et accourut vers moi.

J'allais lui demander des nouvelles de Louisette,—et il allait m'en donner,—lorsque je la vis apparaître elle-même à l'extrémité du chantier.

Nous courûmes l'un vers l'autre, et pendant quelques instants nous restâmes embrassés et comme suffoqués par notre joie.

Louisette avait quatre mois de beauté de plus.

J'avais quatre mois d'amour de plus.

Nous n'étions—ni elle, ni moi—dans l'âge où l'amour est jugé dangereux par les grands et petits parents. Nous aurions pu aller tous deux au bois,

«Cueillir la violette,
Giroflée! girofla!...»

nous ne serions pas revenus trois.

Et pourtant c'est à cet âge-là que la passion est la plus dangereuse, en ce qu'elle pousse vigoureusement ses racines dans les cœurs bien disposés à la recevoir.

Mais les parents,—grands et petits,—ne savent pas cela, et ils laissent ensemble de longues heures, de longs mois, de courtes années, des enfants qui ne sont pas destinés à vivre ensemble et qui se souviendront toujours, quoi qu'on fasse, qu'ils avaient résolu de ne jamais se séparer...

Nos caresses enfantines données et reçues, rendues et reprises, on improvisa une promenade à cheval sur l'Ami.

L'animal me comprit et il s'avança vers nous avec un petit hennissement de satisfaction.

Je l'avais souvent monté à crû et, grâce à son allure pacifique et solennelle, je n'avais jamais fait de chutes. Cela m'encouragea à lui confier Louisette,—après avoir, au préalable, recouvert sa vieille échine de mon vieil habit de collégien, les boutons en dessous, bien entendu.