UNE SEMAINE
A LA TRAPPE

SAINTE-MARIE DU DÉSERT

PAR
ALFRED MONBRUN

Ponam in deserto viam.

LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR ÉDITEUR

LILLE
rue Charles de Muyssart
PRÈS L’ÉGLISE NOTRE-DAME PARIS
rue des Saints-Pères, 30
J. MOLLIE, LIBRAIRE-GÉRANT

Propriété et droit de traduction réservés

Un Trappiste.

AU
RÉVÉRENDISSIME PÈRE MARIE
ABBÉ DE SAINTE-MARIE DU DÉSERT

HOMMAGE DE PROFOND RESPECT

A. M.

UNE SEMAINE A LA TRAPPE

I
La vie monastique.

De glorieuses choses ont été dites de vous, ô cité de Dieu !

Il existe un nombre considérable de descriptions sur les couvents de Trappistes ; mais grand nombre, suivant moi, sont restées fort au-dessous de la vérité[1]. Je ne crois pas que l’art puisse jamais atteindre à la majesté incomparable d’un tel sujet. La nature, si grande, si féconde dans la sublimité terrible qu’elle a répandue au sein de la solitude, s’y montrera toujours supérieure aux plus nobles aspirations du génie, à ses conceptions les plus hardies, les plus imprévues. L’art demeure muet et stérile, étonné de son impuissance, au sein de ces âpres solitudes où la main du Créateur a semé tant de prodiges, et l’artiste, émerveillé, s’agenouille dans une pieuse et poétique admiration en levant ses yeux vers le ciel, où sa pensée remonte vers le principe éternel de toute harmonie et de toute beauté. Ce sont donc plutôt les étonnements d’un pèlerin au couvent de Sainte-Marie du Désert, que les émotions d’un poëte dont je vais essayer de retracer en quelques mots les imparfaites et fugitives images.

[1] Il est juste de faire exception pour les Annales d’Aiguebelle, par un religieux de l’ordre. 2 vol. in-8o, 12 fr.

Ce ne sera point un jeu de l’esprit ni l’œuvre d’un vain caprice de l’imagination : c’est le simple mais fidèle récit d’une semaine à la Trappe. On ne lira pas sans édification et sans intérêt les détails d’une discipline qui eût étonné par son austérité aux époques les plus ferventes de l’Eglise, et qui doit étonner bien davantage au milieu d’une civilisation où dominent le luxe, la volupté, l’égoïsme et l’indifférence.

« La vie monastique date des premiers jours du christianisme, et le divin Législateur, en jetant les fondements de l’Eglise, jeta aussi ceux de la vie religieuse[2] Væ mundo ! s’était écrié cet Homme-Dieu ; malheur, anathème au monde, à cause de ses maximes de perversité, de ses préjugés funestes et de ses oppositions incessantes à la pureté de son Evangile ! Et en même temps il proclama ces paroles : « Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il vende tous ses biens, qu’il en distribue le prix aux pauvres, qu’il se renonce lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. » Cet appel fut compris et suivi à la lettre par les premiers disciples du Sauveur ; aussi les voyons-nous se défaire de leurs biens, en distribuer le prix aux pauvres, ou bien le remettre aux pieds des apôtres, et vivre ensuite sans sollicitude, s’édifier mutuellement dans une vie de communauté, et ne faire tous ensemble qu’un cœur et qu’une âme. » Cet appel fut aussi compris, avant qu’il fût fait, par saint Jean-Baptiste, et l’exemple de Jésus lui-même contribua puissamment à peupler les déserts. Il y eut alors des religieux solitaires que les peuples regardèrent comme des saints, tant leur piété était vive et profonde, et les écrits des Basile, des Grégoire, des Chrysostôme racontent d’une manière impartiale et digne la vie de ces illustres cénobites, gloire de ces premiers temps.

[2] Pour ne pas multiplier les renvois, j’indique ici les ouvrages où j’ai puisé les renseignements que je n’avais pas :

1o Vie du père Marie Ephrem ou Histoire d’un Moine de nos jours, etc.

2o Les Trappistines de Blagnac ou la Femme à la Trappe.

3o Annales de l’abbaye d’Aiguebelle, par un religieux de ce monastère.

Pendant le IIIe siècle de l’ère chrétienne, un grand nombre d’anachorètes habitèrent les déserts de la Thébaïde et de la Haute-Egypte. Saint Paul et saint Antoine, qui y vinrent les premiers servir Dieu loin du tumulte des cités, furent suivis d’une multitude de fidèles ; en 400, leur nombre devint prodigieux, et au commencement du Ve siècle, quatre-vingt mille moines avaient fait des déserts de l’Egypte des villes saintes peuplées seulement de serviteurs du Christ.

Tandis que saint Antoine jetait en Orient les fondements de l’ordre monastique, saint Benoît accomplissait la même mission en Occident. Peu à peu les solitaires se rapprochèrent des villes, et bientôt ils y vécurent en communauté. Cependant la ferveur ne fut pas toujours la même chez les habitants des cloîtres. Soit en Orient, soit en Occident, elle fut soumise à bien des oscillations ; les règles furent parfois même méconnues, et il y eut bien des réformes et des régénérations jusqu’à saint Bernard, le grand réformateur de la discipline religieuse.

« Toute la vie de ces prédestinés pouvait se résumer en ces mots : prier, méditer, veiller, jeûner, travailler dans le silence et la retraite la plus entière. Une grotte naturelle ou taillée dans le roc, une hutte en bois, couverte de branches et de feuillage, leur servait d’asile ; quelques fruits, quelques racines que produisait le désert suffisaient pour calmer leur faim ; ils ne l’apaisaient jamais entièrement, ils cherchaient moins à prolonger leurs jours que leur pénitence ; l’eau d’une source ou d’un torrent étanchait leur soif. »

Les ennemis de la vie monastique, et ceux-là assurément ne l’ont jamais bien étudiée, ne manquèrent pas, dans tous les temps, de relever avec exagération les désordres et les relâchements qui se glissèrent dans les divers ordres de religieux ; mais il est injuste de juger une règle d’après ses exceptions, et si, sur la grande quantité de religieux des temps antiques, quelques-uns ont dévié de la route sainte qui leur était tracée, on ne doit pas oublier les services immenses que les moines fidèles ont rendus aux arts et aux sciences du fond de leur retraite. En effet, tout en se livrant au défrichement et à la culture de la terre, les moines seuls, pendant les temps de désordre ou de barbarie, s’occupèrent de la conservation ou de l’amélioration des doctrines ; eux seuls pratiquèrent les connaissances antiques, eux seuls firent de nouvelles découvertes et préparèrent les voies à l’extension de la science et de l’art.

Parmi les ordres religieux qui ont plus ou moins vivement préoccupé les opinions, celui de la Trappe est l’un des plus remarquables, autant par la rigidité de ses règles que par ses vicissitudes et sa constante vitalité.

Vers le milieu du XIIe siècle (1140), Rotrou II, comte du Perche, un des plus intrépides soutiens de la cause de l’Eglise dans les croisades, voyageait en Angleterre avec son épouse et quelques gentilshommes. Une tempête épouvantable menaça d’engloutir le vaisseau sur lequel il se trouvait. Dans ce danger imminent, il fit vœu, si le Ciel le conservait lui et ceux qui l’accompagnaient, d’élever, à son retour en France, une église en l’honneur de la Mère de Dieu. Sa foi fut récompensée ; aussi s’empressa-t-il, aussitôt son arrivée dans ses terres, de faire construire une église et de plus un monastère dans un vallon qui depuis bien longtemps portait le nom de Trappe.

Depuis, ce monastère prit le titre de Maison-Dieu, Notre-Dame de la Trappe[3].

[3] Le mot Trappe, dans le patois percheron, signifie degré ; Notre-Dame de la Trappe était donc Notre-Dame des Degrés.

Dix-huit ans après, Rotrou III, fils de Rotrou le fondateur, au moment de partir pour la Palestine, enrichit le monastère de donations considérables ; Robert, archevêque de Rouen, Silvestre, évêque de Séez, et Raoul, évêque d’Evreux, dédièrent l’église sous le nom de la Mère-de-Dieu ; plusieurs souverains pontifes, entre autres Eugène III et Alexandre III, prirent la Trappe sous leur protection : ils accordèrent à cette abbaye, entre autres priviléges, l’exemption des dîmes et lui firent adopter la règle de Cîteaux. La Trappe devint donc une filiation de Clairvaux, et les religieux furent bernardins. Plusieurs écrits racontent la visite de saint Bernard à ce monastère, mais ce fait n’est point confirmé.

Pendant longtemps la ferveur fut grande et les règles furent scrupuleusement suivies. Bien des personnages illustres, parmi lesquels on cite Robert père et fils, les seigneurs de Dreux, Charles de Valois, comte d’Alençon, dotèrent magnifiquement la Trappe, pour acquérir un droit spécial aux prières de ses religieux.

Depuis la fin du XVe siècle jusqu’à la réforme opérée par l’abbé de Rancé, elle resta entre les mains d’abbés commendataires. Vers cette époque, les Anglais, que la guerre amenait dans ces contrées, la ravagèrent indignement. Enfin, le relâchement qui s’était introduit dans un grand nombre de monastères y exerçait aussi sa funeste influence, quand l’abbé Armand de Rancé, qui en était depuis vingt-huit ans commendataire, conçut le hardi projet de la replacer sous l’étroite observance de Cîteaux. Après beaucoup de peines, il y réussit complètement ; la Trappe retrouva toute sa ferveur, toute son austérité, et redevint un modèle de régularité et de ferveur. Bossuet, ami de l’abbé de Rancé, alla souvent le visiter.

L’abbé de Rancé mourut en 1700, âgé de soixante-dix ans, et après avoir été vingt-huit ans abbé commendataire, et ensuite trente-deux ans abbé régulier. Usé par la fatigue, les jeûnes et les infirmités, il s’était démis en faveur de Zozime Ier.

Quand éclata en France la grande tempête révolutionnaire et que toutes les corporations religieuses furent abolies, les Trappistes eurent encore un moment l’espoir d’échapper à l’interdiction générale. L’intérêt qu’ils inspiraient était si puissant que l’Assemblée nationale sembla hésiter avant de les comprendre dans la proscription ; elle envoya parmi eux des agents chargés d’examiner leurs mœurs, et de dresser un procès-verbal de l’état dans lequel ils trouveraient l’abbaye. Tous les rapports qui furent faits à ce sujet furent favorables à la Trappe, et les commissaires eux-mêmes ne purent que rendre hommage à la charité et à la bienfaisance qui faisaient de cette maison l’admiration des environs ; malgré cela, elle ne put échapper à la haine contre la religion, et elle fut supprimée au commencement de 1791. Les religieux furent chassés, leurs couvents pillés et vendus comme biens nationaux.

Mais rien ne devait abattre les Trappistes, ni affaiblir chez eux l’amour de la solitude et de la pénitence. Bientôt l’abbé dom Augustin de Lestranges, qui avait succédé à Pierre Olivier, détermina les frères à s’expatrier, pour aller en liberté, dans une seconde patrie, pratiquer leurs saints exercices et servir Celui dont la main les avait protégés au milieu de tant de désastres. Ce fut la Suisse qu’ils choisirent pour s’y établir, et ils adressèrent une requête au gouvernement de ce pays pour lui demander le droit de s’y réfugier. Cette requête ayant été agréée par le sénat de Fribourg, dom Augustin entreprit son pèlerinage, suivi de vingt-quatre religieux, et se mit en marche le 24 avril 1791.

Dans un vallon solitaire du canton de Fribourg, à une lieue de la Val-Sainte, au milieu de montagnes qui semblent toucher au ciel, dans une chartreuse depuis longtemps vacante, cette pieuse colonie établit la nouvelle abbaye, qui fut le chef-lieu des autres colonies de Trappistes jusqu’en 1815.

Bientôt le bruit de la vertu et de la bienfaisance de ces pieux anachorètes se répandit au loin ; les journaux leur rendirent hommage en propageant les récits de leurs bienfaits ; les étrangers allèrent les visiter en affluence, et bientôt le nombre des postulants s’accrut tellement, qu’en 1794, dom Augustin dut envoyer plusieurs colonies dans diverses contrées, où on les accueillit avec une grande faveur. L’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, le Piémont en demandèrent avec empressement, et les abbayes que fondèrent ces colonies dans chacun de ces pays devinrent toutes florissantes.

Plus tard, les Français s’étant emparés de la Suisse, les Trappistes furent obligés de quitter cette terre hospitalière. Dom Augustin, avec ceux qui voulurent le suivre, parcourut successivement l’Allemagne, la Pologne, la Russie, le Danemark, fondant sur son passage diverses communautés d’hommes et de femmes, et en 1802, il revint à la Val-Sainte, où se réunit une partie de ses enfants.

Napoléon était animé de dispositions favorables à l’égard des Trappistes. Sur la proposition qui lui fut soumise au conseil d’Etat, s’il fallait ou non laisser subsister la Trappe, il répondit « qu’il fallait un asile aux grands malheurs et un refuge aux imaginations exaltées. » Dès 1806, une communauté de l’ordre de la Trappe s’était élevée dans la forêt de Gros-Bois, à six lieues de Paris ; une autre fut établie à la Cervara, près Gênes, puis une autre au Mont-Genève.

Napoléon avait une extrême bienveillance pour les supérieurs de ces établissements, dans lesquels on traitait ses soldats de la manière la plus cordiale quand ils venaient y demander l’hospitalité ; mais en 1811, les Trappistes furent chassés de nouveau. Dom Augustin de Lestranges passa alors en Amérique, où il établit deux communautés, et ne revint qu’en 1815.

Alors il ramena avec lui la plus grande partie de ses enfants, et son premier soin fut de racheter la maison de l’ancienne Trappe, où rentrèrent une partie des frères revenus depuis quelque temps à la Val-Sainte. Les autres religieux furent envoyés, les uns à Aiguebelle, dans le diocèse de Valence, d’autres à Belle-Fontaine dans le diocèse d’Angers, d’autres enfin à Melleraye dans le diocèse de Nantes, etc.

Au retour d’un voyage qu’il fit à Rome pour y voir le Pape, dom Augustin tomba malade à Lyon et y mourut en 1827, à l’âge de soixante-douze ans.

Rentrés en France, les Trappistes s’étaient établis comme ils avaient pu ; mais ils ne formaient pas un corps d’ordre monastique ; aucun lien ne les unissait ensemble. A la sollicitation des supérieurs des maisons principales, le pape Grégoire XVI rendit un décret, en date du 3 octobre 1834, par lequel il constituait définitivement la congrégation des Trappistes en France et lui confirmait tous les priviléges de l’ordre. Conformément au vœu des premiers fondateurs de Cîteaux, et d’après les propres dispositions de leur carte de charité, ce décret établit un président général de tout l’ordre, chargé de confirmer les élections des abbés ; il ordonne la tenue du chapitre général où seront convoqués tous les abbés et prieurs conventuels ; il prescrit la visite annuelle, veut qu’on s’en tienne, pour le rit, au décret du 20 avril 1822, fixe la durée du travail manuel, etc., et statue que tous les monastères des Trappistes, en France, formeront une seule congrégation, sous le nom de Congrégation des religieux cisterciens de Notre-Dame de la Trappe. Mais aujourd’hui, d’après un décret du 25 février 1847, les monastères des Trappistes en France forment deux congrégations distinctes, qui sont appelées, « l’une, de l’ancienne réforme de Notre-Dame de la Trappe, et l’autre, de la nouvelle réforme de Notre-Dame de la Trappe. Elles appartiendront toutes les deux à l’ordre de Cîteaux ; mais l’ancienne observera les constitutions de l’abbé de Rancé, et la nouvelle suivra, non point les constitutions de l’abbé de Lestranges, dont elle s’est écartée depuis l’année 1834, mais la règle de saint Benoît avec les constitutions primitives des Cisterciens approuvées par le Saint-Siége, sauf les prescriptions contenues dans ce décret. »

II
Sainte-Marie du Désert.

Ponam in deserto viam.

« Ce monastère, situé dans le doyenné de Cadours, au diocèse de Toulouse et à vingt kilomètres de cette ville, tire son nom d’une chapelle dédiée à la sainte Vierge, bâtie en ce lieu sous le vocable de Sainte-Marie du Désert. Les villages d’alentour avaient la pieuse coutume d’y venir en pèlerinage offrir à la Reine du ciel l’hommage de leur dévotion. Ce fut à l’occasion de l’une de ces réunions si agréables à la Mère de Dieu, que le R. P. Avignon, zélé missionnaire du Calvaire, conçut le projet d’animer cette solitude par la présence d’une famille religieuse. La fertilité du sol, la salubrité de l’air et, plus encore, le bien-être dont l’âme peut y jouir, le confirmèrent dans sa pensée. Nul doute qu’elle ne vînt du ciel et qu’elle n’eût été inspirée par Marie. Il n’eut qu’à la manifester pour obtenir une approbation générale. On délibéra à l’instant sur le choix des solitaires, et il fut décidé qu’on appellerait les Trappistes. Ceci se passait en 1849.

» Son Eminence le cardinal-archevêque Mgr d’Astros, d’heureuse et sainte mémoire, appuya de son approbation l’œuvre projetée. Mme Guyon, née Dupeysset, riche propriétaire de Garac, donna gratuitement une métairie d’environ vingt hectares, sur lesquels devait s’élever le monastère. Quelques autres bienfaiteurs ont élargi peu à peu les limites de ce monastère, qui est loin d’être construit en entier. Les religieux manquent encore de beaucoup de choses essentielles, et pour se les procurer, comme pour construire les bâtiments les plus indispensables, ils n’ont que les ressources de la divine Providence, qui ne les a pas jusqu’à présent laissé manquer des choses de la première nécessité.

» Le 8 septembre 1850, fête de la Nativité de la sainte Vierge, on a posé la première pierre du monastère. Dom Orsise, alors abbé d’Aiguebelle, avait promis d’envoyer une colonie de religieux aussitôt que des moyens suffisants d’existence leur seraient assurés. Avant qu’il eût pu remplir sa promesse, le vénérable abbé avait cédé le gouvernement de sa maison à dom Bonaventure. Son successeur ne perdit pas de vue la nouvelle fondation. Il envoya cinq religieux sous la conduite du R. P. Bernard. Ils arrivèrent à Sainte-Marie le 21 décembre 1852. Rien n’était fait pour les abriter convenablement. De pauvres cabanes adossées à la chapelle existante leur servirent de refuge. Les premiers religieux de Cîteaux n’étaient pas plus dénués de ressources. Malgré la charité, les soins empressés des gens du pays et les attentions presque miraculeuses de la Providence, cette fondation, faite à la hâte et, comme les précédentes, en dehors des règles établies par les constitutions, eut à essuyer des épreuves dont elle s’est longtemps ressentie et qui viennent à peine de finir. Mais tous les obstacles ne rendirent que plus sensible la protection de Marie. Après six mois de grandes privations, il y eut possibilité d’habiter le premier corps du bâtiment, où l’on s’installa le 43 juillet 1853. Dom Bonaventure envoya alors un renfort de religieux, parmi lesquels se trouvait le R. P. Marcel, qui fut élu prieur titulaire et installé le 21 du mois de juin 1855. A cette époque, dom Bonaventure était déjà passé à une meilleure vie.

» Sous la direction habile et active du nouveau prieur, la communauté, soulagée d’ailleurs par l’arrivée de quelques religieux, surmonta peu à peu les difficultés qui arrêtaient son développement. Mme Guyon augmenta ses libéralités, en récompense desquelles les religieux n’ont point cru trop faire en donnant à leur généreuse bienfaitrice, après sa mort, une place dans leur propre cimetière. Si l’affluence des vocations eût répondu à sa prospérité matérielle, ce prieuré de quelques années aurait été au niveau des anciennes abbayes.

» Le R. P. dom Gabriel, abbé d’Aiguebelle, visiteur et père immédiat de Notre-Dame du Désert, bénissant le Ciel de cet état de choses, proposa, dans une session du chapitre général de 1859, d’ériger cette maison en abbaye, puisque désormais elle pouvait se suffire. La proposition fut accueillie. Les formalités voulues ayant été fidèlement remplies auprès de l’archevêque par dom François-Régis, procureur général de la congrégation, Sa Grandeur obtint de Rome un rescrit favorable, le 19 novembre 1860, et, munie des pouvoirs apostoliques, elle publia, par ses lettres du 15 février 1861, l’acte d’érection en abbaye du prieuré de Notre-Dame du Désert. Deux jours après, le R. P. dom Gabriel le faisait lire en présence de la communauté capitulairement assemblée. Depuis ce moment, on ne cessa d’adresser au Ciel de ferventes prières afin qu’il daignât éclairer les religieux sur le choix de son représentant. Elles furent exaucées, et le 19, jour fixé pour l’élection, le R. P. dom Marie, religieux profès de Notre-Dame du Désert, fut élu à la majorité des suffrages. Confirmé le 2 mars suivant par le révérendissime dom Théobaldo Césari, abbé de Saint-Bernard-aux-Thermes et président général du saint ordre de Cîteaux, installé le 11 avril par dom Gabriel, il a été béni solennellement le 26 mai de la même année par Mgr Florian Desprez, dans l’église paroissiale de Lévignac, dédiée à saint Maur abbé. M. Louis Junca, neveu de la fondatrice et l’ami du monastère, voulut se charger lui-même des frais de la fête et s’associer une fois de plus, en cette circonstance, à la pieuse libéralité de sa tante. » (Annales d’Aiguebelle, t. II, p. 450.)

A quelque distance du monastère, on voit une ancienne chapelle rebâtie après la révolution de 1793, connue sous le vocable de Sainte-Marie du Désert, et cette chapelle a donné son nom à la communauté nouvelle, mais elle n’appartient pas aux religieux, qui ne peuvent pas même y dire la sainte messe[4].

[4] Nous ne connaissons pas les motifs qui empêchent aux pères trappistes de dire l’office dans cette chapelle ; mais cela nous étonne d’autant plus que cette partie de la France a toujours été essentiellement religieuse.

La propriété conventuelle est située dans un bas-fond un peu découvert : c’est un véritable désert, et la vue de ces lieux solitaires suffit seule pour faire oublier le monde à celui qui en a connu toutes les illusions. Mais il n’est pas besoin de chercher le silence et la retraite pour apprendre à ne plus l’aimer ; jusque dans ses pompes les plus brillantes, il laisse toujours au fond du cœur un dégoût inexplicable qui le trahit et qui semble nous dire que tout chez lui est faux et trompeur. On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse au milieu de ses fêtes en apparence les plus joyeuses. Le plaisir nous avertit lui-même qu’il est loin d’être le bonheur, et le monde s’efforce en vain de nous dérober son néant derrière le voile éclatant de ses folies.

A Sainte-Marie du Désert, plus que partout ailleurs, l’âme religieuse est enivrée de délices et de consolations ; elle s’écrie avec le grand apôtre : Superabundo gaudio, je suis comblée de joie au service de mon Dieu. Ses sacrifices que dans les transports de son bonheur elle n’ose les nommer ainsi, elle ne les échangerait pas pour les trésors de l’univers ; l’âme qui renonce à tout ce qui est ici-bas, trouve ce centuple promis par Notre-Seigneur, et, dans le secret de l’ombre et du silence, elle se délecte au souvenir de l’amour de son Dieu. Ceux qui, avides du bonheur de ce monde, le convoitent en vain, peuvent aller à loisir contempler ce calme et ce repos sans fin, dont jouissent les Trappistes dans leur solitude ; leurs plaisirs sont plus purs et bien plus durables.

Peu de personnes sont appelées à quitter le monde pour la solitude et la retraite ; mais celles que Dieu veut bien y conduire trouveront dans cette nouvelle vie de puissants moyens de sanctification, si elles sont attentives à la voix du Seigneur.

Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attirés au désert, de bien discerner si c’est véritablement l’Esprit de Dieu qui vous anime.

Dès que vous aurez, par les lumières et les conseils d’un sage directeur, reconnu que c’est lui qui vous parle au cœur, ne différez point d’exécuter ce qu’il vous inspire. Souvenez-vous de ce que dit saint Ambroise : « La grâce du Saint-Esprit ne connaît point de retardement. » Cette grâce, comme nous l’enseignent les maîtres de la vie spirituelle, a ses temps et ses moments : si on la rejette par endurcissement, ou si on la néglige par indifférence, elle se retire bientôt et nous abandonne à nous-mêmes. Malheur à ceux qui ne répondent point à l’inspiration divine dans un choix de cette importance ! ils doivent craindre de n’être pas trouvés propres au royaume de Dieu. Quel aveuglement de s’exposer ainsi à perdre son éternité ! Ayez donc une grande confiance en Celui qui, après vous avoir appelés, ne manquera pas de vous donner le secours de sa grâce pour soutenir une entreprise qu’il vous aura lui-même suggérée. Dites, avec saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie. » Et encore, avec saint Augustin : « Ne pourrais-je donc pas, avec le secours de la grâce, ce qu’ont pu ceux-ci et ceux-là ? » Pensez que si le chemin de la croix a ses difficultés, il a bien aussi ses douceurs. « Les hommes voient la croix, dit saint Bernard, mais ils n’aperçoivent pas l’onction de la croix. »

III
Arrivée à la Trappe.

Au désert on étudie la vraie sagesse.

Parti de Toulouse à midi, j’arrivai à Cadours vers trois heures ; de là, je m’acheminai seul, à pied, en vrai pèlerin, vers Sainte-Marie du Désert. J’avais quelques heures de chemin à faire pour arriver au couvent ; aussi, après m’être arrêté au sommet d’une colline, pour contempler le paysage, je pressai le pas dans les ravins pour regagner le temps perdu, si je puis appeler ainsi les moments précieux que j’employais à admirer les magnificences de la création.

Plus j’avançais, plus je trouvais l’aspect du pays sévère et en harmonie avec la sainte retraite dont il semble s’enorgueillir.

Parfois, sur le penchant des coteaux, se présentaient quelques habitations rustiques animant un peu les sites sauvages, et se trouvant là, comme une dernière borne, entre un monde bruyant qu’on oublie et une solitude où l’on adore mieux son Créateur.

Le soleil baissait à l’horizon, et je touchais au terme de mon voyage, au but tant désiré.

A l’extrémité de la vallée se détachait, dans la pénombre, une grande masse grise et solitaire : c’était le couvent. Je sentis encore augmenter ce respect religieux, cette douce mélancolie, qui s’étaient emparés de mon âme pendant une marche longue et silencieuse.

La porte du couvent étant fermée, j’agitai la clochette. Un frère convers m’ouvrit sans sortir de sa cellule, qui était auprès, comme une loge de portier ; mais il se présenta à moi, s’inclina profondément pour me donner le salut de l’hospitalité et me fit entrer. Cet accueil simple et religieux fit sur moi une profonde émotion. Quelques paroles de politesse vinrent expirer sur mes lèvres : je sentais trop vivement l’infériorité de notre étiquette banale ; car, je le dis à ma honte, je ne connaissais les Trappistes que par les pamphlets. Pour la première fois je me trouvais en face d’un trappiste. C’était un homme d’environ trente-cinq ans, d’une taille moyenne ; un ample capuchon ombrageait sa tête ; ses traits, quoique fortement prononcés, avaient une expression douce et prévenante : je me rappelais le tableau du Moine ; sa robe, qui, pour la forme et la couleur, ressemblait à celle des Capucins, était assujettie par une large ceinture de cuir. En m’abordant, il tenait dans ses mains un chapelet auquel il travaillait.

Tandis que je considérais avec une curiosité respectueuse ce costume si étrange et si nouveau pour moi, il me demanda d’une voix amie et avec cet air d’intérêt et d’amabilité que peut seule inspirer la charité chrétienne, le motif qui m’amenait dans cette solitude.

« Je viens, lui dis-je, mon frère, visiter votre monastère et passer quelques jours dans la communauté si on veut bien me le permettre. »

Tout en échangeant nos premières paroles, nous traversâmes un jardin, au milieu duquel se trouve une belle statue de l’Immaculée Conception ; de là, nous parcourûmes plusieurs corridors, pour arriver dans la salle d’attente réservée aux étrangers. « En attendant, me dit le frère, veuillez lire la carte manuscrite attachée au mur ; » et, sur-le-champ, il alla, par trois coups de cloche, donner avis de mon arrivée à deux religieux chargés de recevoir ceux qui viennent visiter la maison.

Je lus cette carte, qui contient les avertissements nécessaires pour se conduire dans la maison : — Il faut éviter, y est-il dit, autant que possible, la rencontre des religieux, n’en questionner aucun autre que l’hôtelier. — Celui que vous auriez connu dans le monde, faites en sorte qu’il ne puisse vous reconnaître ; ne troublez point le silence, il est sacré, il est obligatoire comme un serment. — Veuillez bien croire que c’est avec peine qu’on offre aux étrangers une nourriture si simple, mais elle est prescrite par la règle.

Je terminais à peine de lire ces avertissements que deux religieux se présentèrent. Ils avaient la tête entièrement rasée, à l’exception d’une petite couronne de cheveux large d’un doigt ; ils étaient dans la fleur de la jeunesse ; leurs robes blanches, qui retombaient jusqu’à terre, semblaient encore rehausser la simplicité majestueuse de leur maintien. Ils me firent un profond salut ; puis, tombant tout à coup à mes pieds et s’étendant de toute la longueur de leur corps, ils récitèrent une courte prière, la face prosternée contre terre. S’étant relevés, ils me firent signe de les suivre à l’église ; c’est le lieu de la prière qu’on fait visiter d’abord aux étrangers. Je m’agenouillai quelques instants près de la porte, le cœur ému de ce que je voyais.

Je fus conduit de nouveau à la salle d’attente, où l’un des deux religieux me lut plusieurs versets de l’Imitation de Jésus-Christ ; après quoi ils me firent signe de les suivre de nouveau, et me conduisirent au père Elisée (c’est le nom de l’hôtelier), puis ils se retirèrent après avoir prononcé ces saintes paroles de l’Ecriture : Suscepimus, Domine, misericordiam tuam in medio templi tui.

Le père hôtelier m’offrit ses services et m’introduisit dans une chambre qui, sans être élégante, se faisait remarquer par une propreté parfaite. L’ameublement consistait en un petit lit, une table de sapin et une chaise, modeste comme celle des églises ; une petite planche, appuyée au mur, soutenait un vase plein d’eau ; un christ en plâtre bronzé était accolé à la muraille ; au bas se trouvait une image de l’Immaculée Conception.

« C’est ici que vous serez logé, » me dit ce religieux avec beaucoup de bienveillance. Je lui dis qu’étant venu à la Trappe en visiteur, je désirais, si cela était possible, suivre pendant quelques jours tous les exercices de la communauté. Pour toute réponse, et devinant sans doute ma pensée, ce bon religieux me montra attaché au mur un règlement à l’usage des retraitants, au-dessus duquel étaient écrits ces mots, qui font la joie du Trappiste : S’il est dur de vivre ici, il est bien doux d’y mourir. « Veuillez, continua l’hôtelier, disposer de moi pour tout ce que vous pourrez désirer ; c’est à moi de vous pourvoir ; ce sera m’obliger que de me procurer l’avantage de vous rendre quelque service. » Et il s’en alla.

Sur la table je trouvai plusieurs livres de piété : l’Imitation, l’Evangile médité, le Pensez-y bien, etc. Je suis persuadé que plus d’un voyageur, amené seulement par la curiosité, aura été saisi par la grâce en ouvrant ces livres. Je ne veux pas dire qu’à l’instant il se soit fait trappiste ; mais, après sa lecture, et à la vue de ces religieux qui ont l’air de trouver si léger et si doux le joug du Seigneur, à la paix indicible qu’on respire dans cette sainte retraite, il sera devenu meilleur, et il sera rentré dans le monde avec quelques imperfections de moins.

J’étais à peine installé dans ma cellule, que le père Elisée vint me chercher pour me conduire au réfectoire des étrangers, et m’invita à me mettre à table à côté de deux autres voyageurs. L’un était l’abbé V…, curé à A… ; l’autre était un jeune vicaire de Saint-Etienne de Toulouse. Je m’occupai peu, pendant ce premier repas, de mes deux convives, pour lier conversation avec le père hôtelier, dont la physionomie respirait la sérénité et la candeur ; son regard, ses manières prévenaient ; sa parole était douce et engageante. Sa constitution ne paraissait pas affaiblie par les jeûnes et la pénitence. Il était, comme le frère Matthieu (c’est le nom du frère portier), âgé de trente à trente-cinq ans.

On ne sert jamais aux hôtes qu’un repas frugal, mais très-bon, très-copieux et convenablement assaisonné ; le pain y est excellent. La règle défend expressément la viande aux étrangers quels qu’ils soient, à moins cependant que quelque maladie ne l’exige ; alors on en servirait, mais seulement à l’infirmerie, jamais dans le réfectoire des hôtes. Pendant tout le repas, un religieux de chœur fait aux convives une lecture pieuse, dans le but d’éviter les conversations frivoles. A ce premier repas, la lecture n’eut pas lieu, parce que j’étais arrivée, ainsi que les deux autres voyageurs, après l’heure de la réfection.

Comme l’hospitalité qu’on exerce à la Trappe n’a pas d’autre signification que celle qu’elle a toujours, on n’exige jamais rien des étrangers, mais on reçoit humblement les dons offerts par les personnes aisées.

Le repas terminé, le père hôtelier m’engagea à prendre l’air dans le jardin. Comme j’étais harassé de fatigue, je préférai le repos ; je rentrai dans ma chambre, où je fus seul, seul avec les pensées qui vinrent alors en foule assaillir mon esprit.

IV
Les Trappistes.

« Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte, pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain ; concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité ; être ange au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs. »

Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette admirable institution.

En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps et qu’ils ne peuvent jamais trouver ; elle forme un gouvernement accompli : son mode est essentiellement monarchique ; là toutes les volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir absolu sur tous les membres de sa communauté ; mais son pouvoir n’est pas despotique ; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus tendre ; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses devoirs ; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens ; mais depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus, examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente : nous voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son administration envers ses supérieurs majeurs ; c’est durant le chapitre général, en particulier, que se fait cette revue.

De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe. Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé d’Aiguebelle ; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.

Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois ; l’occupation de chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur cette administration ; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.

Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes : les religieux de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le titre de frère convers ; les religieux de chœur ont pour destination spéciale de chanter l’office divin ; ils sont consacrés au Seigneur par les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité ; on leur donne le nom de Pères.

Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux manuels ; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis, à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.

Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque quelquefois à de pénibles travaux ; la noble fierté de l’ancienne Rome ne se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant d’habileté les rênes de l’Etat ; si c’eût été une dégradation, les noms de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la postérité.

Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert ; le Mineur ceint d’une corde, François d’Assise ; le Trinitaire aux trois couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha ; le Carme déchaussé, sainte Thérèse ; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de Baschi ; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé ; le Jésuite, Ignace de Loyola.

L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps, ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine ; cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la tête ; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le nom de coule[5].

[5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc.

Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune, recouverte d’une sorte de grand manteau appelé chape. Les frères convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge grossière.

Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis ! Il n’y a plus rien là des vanités du monde ; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion, etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent passer là toute leur vie sans se connaître.

Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès, des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers.

Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps les exercices de la maison ; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang des novices et prennent l’habit.

Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs.

Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres de la famille. Mais ils ne portent point d’habit ; ils ne sont point soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat.

« Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse ; il va y chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir ; pour cela, il embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les commencements offrent bien quelques difficultés ; mais il ne tarde pas à y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats. »

Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui, une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs demandent de vous ; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les corrections ; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont point propres à la vie de trappiste.

Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit.

« A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis ; on s’y forme aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est toute d’intelligence, toute spirituelle : dans leur monastère, les religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités ; ils tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints chantent continuellement les louanges du Très-Haut ; la première occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en Dieu et ne pensent plus à la terre ; les moines, de même, vivent séparés du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour les créatures. »

Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien extraordinaire ; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de difficultés, ceux qui veulent s’y sauver ; ils observent toute la loi de Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même : ce sont là les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence.

Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe.

V
Silence et solitude.

La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière.

Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger.

Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire. C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire connaître ses avantages.

« La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute céleste est enseignée ; c’est un paradis de délices, tout éclatant de l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté ; en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon paradis. »

C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue ; c’est dans la solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu.

« O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.) »

« Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu ; le second, d’être exempt d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux ; le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu ; le quatrième, d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne à l’âme vide de toute créature ; le cinquième, c’est une certaine assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à laquelle on aspire. »

Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point de l’isolement : on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le monde sans avoir rencontré un ami ; il voit se succéder tous ses jours et reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans les regards que vous rencontrez ! comme vous pouvez compter sur ce religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline humblement devant vous ! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à côté de lui !… Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse politesse : c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui est prêt à s’immoler pour sauver son âme.

« Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa langue ; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe, blesse et tue par la parole ; une arme plus dangereuse cent fois que les ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié. Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils sont plus nombreux ceux que la langue a tués : on a compté les morts sur les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre plus pour éviter les bons mots d’un parleur trop spirituel. La nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint Jacques ; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les animaux ; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui, insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos efforts : Dieu seul pourra la soumettre au silence. »

Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion ; mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.

Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. « Arsène, debout, fuis et tais-toi, » disait une voix mystérieuse. Les solitudes se peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne, les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux étrangers qui arrivaient ; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui auraient été hors de propos.

Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits ; il y avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine, disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du cœur à un chrétien.

Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes, les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant de vivre en ermite dans la communauté : c’est la solitude unie à la vie cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt à la bouche, Macaire lui répondit : « Retirez-vous dans cette cellule et fermez-en la porte à tout jamais. » Oui, le silence procure au cénobite tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les agréments de la communauté : il est seul sans être délaissé ; il a l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis ; il trouve dans son couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.

Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le bonheur du religieux ; « il le met à couvert de beaucoup de maux, dit saint Jean Chrysostôme ; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend invulnérable ; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue, un port tranquille ; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel, le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu. » Le silence, parfois, est plus expressif que la parole : l’éloquence s’en est servie souvent pour arriver au sublime ; le Trappiste l’emploie, ce qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.

« Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui, sans fatigue, sans enrouement : la langue ne sort du repos que pour y rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut, sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du psalmiste royal. »

Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu ; la langue qui sert à la communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument au péché ; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré : c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi monastique.

Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence. Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent l’étroite obligation : « Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres. » (Eccl. XXII, 55). « Le silence est notre gardien et notre force. » (Is. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme pour mieux en faire sentir l’importance.

Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre son inobservance ; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est bien pratiquée ? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le malheur de la société ! Une charité toute cordiale fait les délices des couvents ; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes ses idées ? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps ! puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas !

Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin ; comme ses frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il sent si fort l’abus et les dangers.

De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé. Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des circonstances ; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.

Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y a quelque nécessité de le faire.

Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel l’homme puisse atteindre.

VI
La journée d’un Trappiste.

Les jours se suivent et se ressemblent.

A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur, ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche : elle s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence ; il dure jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie.

La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit et s’entend avec un grand recueillement ; l’officiant, pour se garder des objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel rappelle la pauvreté du berceau de Jésus ; ni l’or, ni l’argent, ni la soie ne le parent ; tout y est en bois et d’une grande simplicité.

Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des coulpes ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix ; le coupable l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui qui l’a accusé.

Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. « Le Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la pratiquant dans toute sa vérité : fils de saint Benoît, qui faisait du travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute : L’oisiveté est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures fixes pour l’étude des saintes lettres. » Personne à la Trappe ne peut être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le religieux est véritablement moine.

Le jour avançant, les travaux commencent : on voit alors tous ces serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns, chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des champs ; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans leurs divers exercices ; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde charrette attelée de chevaux ; plus loin, le frère gardien priant, tête nue, à genoux, au milieu de son troupeau ; tandis que sur la lisière de la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les touffes de verdure.

Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent, lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable soulagement. Telle est l’institution de la Trappe : la prière pour récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, septies in die laudem dixi tibi : sept fois le jour il chante la gloire de son saint nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe et les petites heures.

L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et plus de religion : « J’ai bien dîné, » en rendant grâces à Dieu.

Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres et qui est appuyée au fond de la salle ; un grand crucifix est placé au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur ; les étrangers sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout. Après le Benedicite, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque d’empressement, le signal qui doit leur être donné.

« Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit. » Chaque religieux a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en bois et le couteau.

Le père abbé frappe sur la table : le dîner commence, et l’on n’entend aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux. Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit : c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte, pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau ; alors tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit vers Celui qui leur donnait le pain quotidien ; ils attendaient la répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834. Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel. Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples. Le pain est excellent ; on me donna un plat de plus qu’à la communauté, et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de reconnaître.

La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis, d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais toujours copieuse. « L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut guère savourer des mets insipides ; mais la mortification arrange tout, rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la baguette de Moïse. »

Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci : A l’homme que faut-il ? Un peu d’eau et de pain.

Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont ensuite une heure pour faire la méridienne. Aussitôt après, le père hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se trouve le cimetière. C’est un des lieux réguliers, comme l’église, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et les ateliers divers ; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi, afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence. Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou les frères.

Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de première nécessité ; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin, Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité. Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame.

Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent, aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve partout ; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison, et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux jardins de la communauté.

J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà et là dans la campagne ; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les pratiques du cloître ; je croyais n’y entendre que des cantiques et des prières ; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule leur activité ; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité et d’affection réciproque ; puis, à un signal donné, debout, immobiles, les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le monde avec le souffle du vent ; je me rappelai ces garnisons perdues aux extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus comme pour attirer la patrie…

Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée ; ils se rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur souper.

« Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On peut produire néanmoins sans travailler la terre ; l’étude n’est pas moins utile à la société que le labour ; mais, il faut le dire, la hotte et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel. Saint Bernard avait dit avant eux : « Il y a beaucoup à profiter à l’école de la nature : un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître. » Le Bénédictin étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un que l’autre. »

Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial, travaillent moins que les frères convers ; ils sont quelquefois à l’église que ceux-ci sont aux champs : mais cette différence, qui ne les empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer la charité, de se servir l’un l’autre ; les premiers prient pour les seconds, et les seconds travaillent pour les premiers ; c’est un échange réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur, sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson, des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la durée de six heures, même en été.

A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre ; elle annonce l’heure de la prière et rappelle les errants : errantes revoca. Le père hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers. La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne toujours les retraitants : c’est de voir le père hôtelier épier tous leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais auxquelles ils ont renoncé ; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.

Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la lecture et la méditation, jusqu’à sept heures ; alors on chante complies, le Salve Regina, et ils se rendent au dortoir.

Telle est la journée d’un Trappiste ; et certes le voyageur qui les a suivis dans ces différents exercices ne partage plus ensuite les préjugés que le monde conserve encore sur eux en disant : Les moines sont des gens inutiles.

Les jours se suivent et se ressemblent, pour le religieux qui s’occupe incessamment du salut de son âme et travaille à cette unique affaire. En détaillant la journée d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les mois et les années de sa vie.

Pour compléter la journée d’un Trappiste, nous transcrivons le précis de la vie de ces religieux.

§ 1er

Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures.

Voici comme il se partage à la Trappe.

1o Huit heures pour les besoins du corps, sept heures pour le repos, une heure pour le repas.

2o Présence obligée au chœur : six et huit heures selon le degré des fêtes.

3o Le travail manuel est de cinq heures et demie en été, et de quatre heures et demie en hiver.

Le reste du temps est libre, et peut être consacré à la prière ou à des lectures privées.

§ 2e

1o L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés les malades et les infirmes, qui sont l’objet de la plus grande charité et des soins les plus assidus.

2o En hiver un seul repas (six mois environ) ; deux repas en été. Cette austérité si effrayante pour la nature est plus imaginaire que réelle. Teste experientiâ.

3o La nourriture est saine et abondante ; on peut en juger par les santés, point ou peu de malades.

4o Le travail des mains délasse l’esprit sans trop fatiguer le corps ; on s’y livre avec discrétion ; les forces en sont la mesure.

5o Le silence est continuel : n’est-ce pas assez de parler à Dieu ? On lui parle dans les saints offices et l’oraison ; et lui nous parle dans les saintes lectures.

§ 3e

1o Des forces ordinaires suffisent pour se façonner au régime.

2o Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, les esprits faux, les mauvais caractères ne peuvent être admis.

3o Sont admis au contraire avec bonheur les âmes simples, les hommes au cœur ouvert, à volonté ferme et généreuse ; les hommes, en un mot, qui cherchent sincèrement le bon Dieu.

Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences ; la vie de la Trappe est plus douce que la vie des mondains. Experiri, si labor terret, merces invitet.

VII
Les nuits à la Trappe.

Je dors, mais mon cœur veille.

Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains modernes, habiles dans l’art de séduire, pour amorcer l’attention de leurs lecteurs ; ils s’en sont servis malheureusement pour décrire les mœurs dissolues de la société et donner des scandales au public. Néanmoins, malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons pas craint de l’inscrire en tête de ce chapitre : il pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal qu’il a produit, en faisant connaître des mystères véritablement édifiants, les mystères de la mortification monastique.

J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs lits ; et assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, ni un lit richement sculpté, et encore moins une couche au mol duvet. On ne voit rien dans ce dortoir qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse. Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, à droite et à gauche, ce que les religieux appellent leurs lits ; une lampe y reste allumée toute la nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux planches élevées de terre par quatre supports, sans art, sans menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, laissant trop voir qu’ils ne sont passés ni au tour ni au rabot ; une natte de paille piquée recouverte d’une toile, deux couvertures de laine et un traversin de paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le Trappiste. Chaque couche se trouve séparée par une colonne et une cloison en planches, ce qui forme une espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé est confondu avec ceux de ses frères ; rien ne le distingue. Dans ce dortoir, comme dans le reste de cette maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les noms de famille disparaissent : l’on n’y connaît que ceux que la religion a donnés.

Après les plus rudes travaux, les mortifications et les prières du jour, les Trappistes n’ont à proprement parler qu’une planche pour se reposer. Ce lit ne sourit pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse matinée, mais il suffit au repos du corps : il délasse sans énerver, il procure un sommeil léger, calme et naturel ; on y dort paisiblement, sans suffocations, sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de camp, d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos à recommencer la journée.

« La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le comte de Maistre dans l’une des Soirées de Saint-Pétersbourg ; et sans nous en apercevoir, nous l’aimons tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit est une complice naturelle constamment à l’ordre de tous les vices, et cette complaisance séduisante fait qu’en général nous valons tous moins la nuit que le jour. La lumière intimide le vice ; la nuit lui rend toutes ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne vaut rien pour l’homme…

Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui des salons, quel homme n’a jamais dit : « Viens, j’ai besoin de ton ombre ? » La société, la famille la mieux réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême abus de ce genre. La nuit étant donc de sa nature mauvaise conseillère, de là vient que les fausses religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables, sous le nom de Bonne Déesse. »

Le philosophe chrétien a dit vrai ; et se méfiant de la nuit comme d’un ennemi dangereux dont ils veulent éviter les coups, les Trappistes se retirent à la chute du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14 septembre, et à sept heures du 14 septembre à Pâques). Sur ces couches si dures, le sommeil ne tarde point à descendre et à venir reposer ces hommes qu’aucune inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente : car si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas venus échanger leurs remords contre un saint repentir, et Dieu ne donne-t-il pas la paix à qui se repent ?

Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout habillé, afin d’être prêt au premier signal. « Chaque religieux repose avec ses habits réguliers, sans jamais les quitter, portant toujours la tunique, le scapulaire et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le jour, de drap pendant la nuit et de linceul à la mort. » Le Trappiste, après avoir pris l’habit, ne s’en dépouille plus ; il l’a promis, les vers seuls le déshabilleront.

« La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient rapides sans qu’on puisse les compter, les paupières sont fermées, l’œil dort, et si le cœur veille, comme celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente de quelque sainte communication qui va venir lui montrer ce que l’œil ne peut voir, lui dire ce que l’oreille ne saurait entendre, ces choses mystérieuses qui furent découvertes à tant de saints par des visions. Il y a des songes naturels qui sont l’expression de nos goûts, de nos penchants, de nos inclinations ; des songes diaboliques qui sont la preuve du pouvoir occulte que le démon exerce sur nous ; mais il y a aussi des songes divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de Job, ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous instruit. »

« Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de mauvais conseils, il faut lui rendre justice, elle en donne d’excellents : c’est l’époque des profondes méditations et des sublimes ravissements ; pour mettre à profit ces élans divins et pour contredire aussi son influence funeste, le Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit et l’a consacrée à de saintes cérémonies qu’il anime par le chant de l’office divin. »

Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit pour prier ; ils se rendaient à l’église pour assister à la récitation des nocturnes ; ils allaient mêler leurs voix, en redisant les psaumes, à celle de David, qui suspendait son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à gémir et qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. Aujourd’hui, l’usage s’en est perdu ; l’Eglise est trop bonne mère pour ne pas ménager, autant que possible, les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les chrétiens sanctifient encore par la prière : c’est la nuit de Noël. Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, la règle de saint Benoît n’a pas varié ; au milieu de la nuit, la cloche se fait entendre, appelant les religieux à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et descend à l’église, où il commence par prier Dieu de lui donner son secours, d’ouvrir sa bouche, de délier sa langue, avant d’en chanter les grandeurs sur le ton du psalmiste.

Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence des nuits, sont plaintifs, gémissants et coupés au milieu du verset comme par un sanglot ; ils disent les mêmes paroles que David, sans les accompagner du psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, ces psalmodies nocturnes, pour comprendre tout ce qu’elles ont de triste, d’élégiaque et d’émouvant. Les Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand nous dormons, et gémissent, debout au pied des autels, anges protecteurs de la terre, éloignant par leurs prières ce que la nuit a de mauvais pour nous ; le monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent du Seigneur en conversant avec lui.

L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué l’heure où doit commencer le saint office : « Mediâ nocte, dit-il, surgebam ad confitendum tibi : Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos louanges. » Et les noms de matines et de nocturnes, que porte encore cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il doit se célébrer : c’est du moins littéralement ce qui se pratique chez les Trappistes.

La dureté de la couche m’avait empêché de dormir ; aussi, lorsqu’à une heure après minuit la cloche du monastère sonna pour appeler les religieux au chœur, je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant à la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un descendre lentement ; et dans le plus profond silence, l’escalier qui conduit du dortoir à l’église ; et, dans l’obscurité que la lueur vacillante de la lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue coule blanche, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. J’étais placé de manière à voir arriver tous les religieux et presque à les compter. J’aperçus beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à des hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt robustes et pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. On remarquait, sur presque toutes les figures, plutôt le hâle de l’air brûlant du midi que la pâleur et la trace des austérités ; quelques-uns avaient de la noblesse et de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche.

Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, se prosternait en passant devant l’autel et se rendait ensuite à sa stalle ; à droite et à gauche du chœur, les autres frères de la communauté étaient à genoux, le front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait encore entendre ; un seul bruit frappait l’oreille, dans un si auguste silence : c’était le balancier de l’horloge, dont le retentissement monotone marquait les secondes et la rapidité des heures à ces hommes qui ne pensent qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils me semblaient attendre leur arrêt : l’heure suprême peut sonner, je les crois tout prêts. Les religieux, couverts de leurs capuchons, étaient agenouillés, la tête baissée ; ils priaient au milieu d’un silence solennel, immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur les tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et l’on crut entendre une seule et immense voix monter vers le trône de l’Eternel : nos psaumes, si pleins de poésies et de beautés graves, devenaient encore plus touchants et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que rien ne distrait l’esprit et que les paroles sacrées parviennent mieux au cœur. C’est vraiment un spectacle grave et plein de majesté que ces moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible lueur d’une seule lampe, et chantant d’une voix retentissante les louanges du Seigneur, pendant que tout repose dans le sommeil.

Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur stalle et sont venus séparément se prosterner sur les marches du sanctuaire. Parmi eux, j’ai reconnu le R. P. prieur ; il est venu s’agenouiller et se coucher la face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple de la pénitence et de l’humilité. O vous qui lirez ces lignes, allez entendre et admirer ces hommes voués à Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec la charité sans bornes que commande le premier précepte de la loi divine ; vous serez humiliés de votre relâchement, et vous garderez gravées au fond de vos cœurs les paroles de ce cantique : « A l’heure où la débauche allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges de l’autel ; à l’heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords, où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le pauvre, pour le coupable, pour le méchant ; je prierai pour ceux qui sont morts et pour ceux qui vont mourir ; je prierai pour le malheureux, afin qu’il espère, pour les heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu. »

En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même ; la voix de ces solitaires favorisés du Ciel me paraissait si pure et si fervente ! J’étais comme un criminel qui comprend le bonheur de la vertu et la sévérité du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop longtemps de l’une et qu’il se trouve en face de l’autre.

Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de retours sur moi-même, moments précieux où l’âme s’ouvre à la grâce, où l’esprit triomphe de la matière, où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable des inquiétudes humaines.

L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. Le jour commençait à poindre quand je regagnai ma chambre.

VIII
Le chapitre.

Le soleil venait m’annoncer son lever par quelques rayons qui éclairaient ma chambre d’une douce clarté. Je me levai joyeux de pouvoir passer une nouvelle journée dans le couvent. En me rendant à la chapelle des étrangers, un prêtre vint me prier de lui servir la messe ; je me mis aussitôt à sa disposition.

Nous nous rendons à la sacristie. Un religieux (le père Jean de la Croix, sacristain) y préparait les ornements pour la sainte messe ; il se retourne pour nous saluer, et j’aperçois un jeune homme de dix-neuf à vingt ans, dont les traits et l’expression virginale de la figure rappelaient ces belles têtes que les grands maîtres de l’école italienne donnaient aux premiers chrétiens qui mouraient pour Dieu avec toute leur innocence et toute l’exaltation du jeune âge. Comme les pensées du Trappiste doivent être pures dans une occupation si sainte ! quelle tache pourrait souiller une vie si innocente !

Il est édifiant, sans doute, d’assister au sacrifice d’un homme qui, dégoûté du monde, vient consacrer les forces de l’âge mûr au Dieu qui a dit : Tu quitteras tout pour t’attacher à moi ; mais il me semble bien plus touchant encore de voir celui qui sort de l’adolescence, qui n’a qu’entrevu, qui n’a fait qu’apercevoir les plaisirs et les joies de la vie, qui sent au dedans de lui toute la puissance des passions qui enivrent et qui séduisent… il est bien plus beau, dis-je, de le voir dédaigner les délices que l’imagination et le monde lui présentent, et mépriser les fleurs de la terre pour les fruits du céleste Eden. Ce jeune homme, dont la vie a été toute d’innocence, s’envolera des ennuis de la terre aux délices du ciel ; les jours de son éternité ne seront pas plus purs que ceux qu’il a passés à l’ombre des autels ; sa couronne sera celle des vierges, et il suivra l’Agneau dans les parvis célestes.

Après la messe, le père Elisée me conduisit à la salle où se tient le chapitre des coulpes ou confessions publiques. Je n’y pénétrai point sans quelque saisissement secret, comme s’il se fût agi pour moi d’une espèce d’initiation.

« Le chapitre, a dit le biographe du fondateur de Cîteaux, montre mieux que toute autre partie de la vie monastique, que le couvent n’était rien moins qu’un lieu où vivaient tranquillement des hommes dont l’unique affaire était de se promener en habits d’une forme particulière et de passer leur temps à des œuvres prescrites par une règle, mais bien une école où l’on apprenait à supporter sans murmure l’humiliation, où les dernières racines de l’amour-propre étaient extirpées pour faire place à la charité de l’Evangile. »

L’humilité, dans le langage chrétien, consiste à s’abaisser pour être élevé. Saint Benoît dit que l’humilité est l’âme du cloître. Elle est aussi l’échelle mystérieuse qui apparut en songe au patriarche Jacob, et qui servait aux anges à descendre du ciel et à monter de la terre au ciel ; elle renferme douze degrés, dont le cinquième est de découvrir contre soi-même ses iniquités au Seigneur, pour en recevoir humblement réprimande et pardon. « Cette pratique demande une grande humilité. Lorsqu’un moine aura fait une faute contre la règle, brisé ou perdu quelque objet, en un mot commis un acte répréhensible, quel qu’il soit, il devra immédiatement s’en accuser devant l’abbé ou la communauté. Il faut sans doute imposer un rude sacrifice à l’amour-propre pour aller, de son propre mouvement, faire l’aveu de ses misères les plus cachées à un supérieur qui a autorité sur nous, se charger volontairement de la confusion que cet aveu doit produire, s’exposer à perdre son estime en lui découvrant des faiblesses qui ne sont point des péchés et que Dieu même ne demande pas qu’on porte au tribunal de la confession. Mais si cette démarche est humiliante et pénible, elle renferme une infinité d’avantages, et elle est louée par les anciens comme un moyen des plus sûrs et des plus propres pour se corriger de ses fautes et pour parvenir à la perfection.[6] »

[6] Dom Calmet : Explication de la Règle.

Apprenons donc, de la bouche du moine même, règle vivante de son ordre, les secrets qui se passent dans cette mystérieuse enceinte. Dans chaque couvent, on donne à une salle le nom de Chapitre, parce qu’on y lit toujours, en entrant, un chapitre de la règle.

Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se tient qu’une fois par semaine, le vendredi, en mémoire des humiliations de Jésus-Christ. A la Trappe, il a lieu tous les jours. Après prime, toute la communauté se réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs inscriptions et sentences.

« Une fois la communauté réunie, il se fait un profond silence. On lit le martyrologe, puis un chapitre de la règle ; après quoi le R. P. abbé fait une courte glose sur l’étroite observance de la règle ; et quand, après l’absoute des défunts, le supérieur a dit « Loquamur de ordine nostro : Parlons de notre ordre, » le religieux qui se croit coupable de quelques infractions à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. Après un moment de silence, l’abbé lui dit : Quid dicis ? Le coupable répond : Meâ culpâ. On lui ordonne alors de se lever au nom du Seigneur ; il s’avance au milieu du chapitre, se découvre pour être bien reconnu, confesse sa faute, en reçoit la pénitence, et retourne à sa place quand le supérieur le lui a permis.

Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes dont la pensée est toujours dans le ciel ?

L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir pas assez aidé son frère dans un labeur qu’ils faisaient ensemble, d’avoir choisi le fardeau le plus léger ; l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument de labourage ; d’avoir, dans un moment d’impatience, maltraité un animal domestique ; celui-ci, de n’avoir pas rendu le salut à un voyageur, d’avoir recherché l’ombre pendant la chaleur et le travail ; celui-là, d’avoir rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou d’avoir mangé un fruit tombé de l’arbre.

Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui s’embrassent avec amour : je veux dire l’humilité et la charité. Ce qui est plus pénible que ces aveux publics, c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et intelligible voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu commettre des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit par oubli, soit par distraction, et c’est ce qu’ils appellent proclamation contre un de leurs frères. Le trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide à connaître ses imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment est vrai, au point que, si l’accusation intentée contre lui n’a pas été entendue par le supérieur, le religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable aussitôt de se prosterner à terre, de s’avancer au milieu de la salle, pour entendre la correction et recevoir un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est pas accusé lui-même. C’est encore la recommandation de saint Benoît. On ne peut jamais s’excuser, quand même on serait innocent. Le motif de cet acte rigoureux est d’entretenir dans l’âme une humilité profonde.

Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle et prononce les peines proportionnées aux fautes. Elles consistent ou à se prosterner dans le chœur à la messe de communauté, depuis le Sanctus jusqu’au Pater inclusivement ; à se mettre à genoux, les bras en croix, à la porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage de la communauté ; à baiser, pendant le dîner, les pieds aux religieux ; à demander son dîner par charité à ceux qui sont à table ; à le manger, à genoux, au milieu du réfectoire ; à y réciter, également à genoux, des prières pour ceux par qui on a été proclamé.

Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son aveuglement, s’écrie : « O esclavage de l’homme, ô dégradation de la dignité humaine ! » Pour nous, chrétiens, en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté des enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que l’humilité est compagne de la sagesse ; qu’il est glorieux de marcher à la suite de Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et à embrasser la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend pas ces vérités divines : voilà pourquoi il méprise les saintes austérités du cloître et repousse avec dédain les chaînes sacrées que porte noblement le serviteur de Dieu.

« Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence destinée aux exercices d’humiliation ; il sert de lieu d’assemblée, de rendez-vous à toute convocation ; on y délibère, on y opine, on y vote ; car toute cause majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, d’après les principes de la Carte de Charité, qui à maintenu dans l’ordre le gouvernement libéral, parlementaire et constitutionnel[7]. On s’y occupe des trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la fin d’un tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. Enfin, l’abbé y prêche à ses frères ; mais le sermon, quoique officiel, moins solennel qu’à l’église, tient plus de l’entretien que du discours : c’est une réunion de famille, les conseils intimes du foyer dans la bouche d’un père. »

[7] La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y ont réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé maître souverain, autocrate du couvent : et la Carte de Charité, concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a substitué la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le conseil général de l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a reconnu et admis la vérité de cette explication.

Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de dom Achéry :

« C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny ; le chapitre était réuni sous la présidence du prieur, en l’absence du R. P. abbé, retenu dans sa cellule par l’âge et les infirmités. Le père Hugues était nonagénaire, la faiblesse l’empêchait de marcher ; il ne suivait plus les exercices de la communauté, à son grand regret ; mais, sentant sa fin approcher et voulant consacrer à ses religieux le dernier quart d’heure de sa vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent avec respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, et, d’une voix affaiblie, il conta, en style de vieillard, l’allégorie suivante :

« C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille heure, la nuit de Noël ; il a vu la sainte Vierge, tenant dans ses bras son divin Fils, au milieu d’un cercle d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait à battre des mains, pour exprimer la joie qui était dans son cœur, et se tournant vers elle, il lui dit : « Mère, voyez, la nuit est venue, anniversaire de ma naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère, on va redire les oracles des prophètes, entonner l’hymne des anges et renouveler le souvenir de votre enfantement. Le démon est vaincu, son empire détruit ; il n’est plus le prince du monde, comme avant mon incarnation. Où donc s’est-il enfui ? »

» A ces mots, Satan se présente : « Il est vrai, dit-il, je n’ai plus mon autel dans l’église, mais je connais encore plus d’une porte qui me laissera entrer dans ce couvent. — Va, lui dit le Fils de la Vierge, te mesurer à d’autres ; essaie, je le veux bien, pour voir si tu seras plus heureux qu’avec moi. »

» Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du chapitre ; mais cet esprit enflé d’orgueil la trouva si basse et si étroite, qu’il ne put entrer, malgré ses efforts. Alors il dirige ses pas vers le dortoir, espérant profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur d’un songe, la vertu de ces moines qui vont peut-être devenir victimes d’une illusion ; mais le même obstacle l’arrêta : il ne put s’y glisser, la porte en était scellée. Enfin, plein de confiance, malgré ces deux échecs, il se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit des moines, il compte bien réussir à les prendre par la bouche, en leur servant quelque plat de sa façon ; mais la lecture des saints livres, l’attention soutenue des convives, moins occupés de manger que d’écouter, et la grossièreté des mets qui étaient sur la table, retinrent sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième retranchement, dut prendre la fuite et renoncer à entrer dans cette forteresse inexpugnable.

» Courage donc, mes frères, veillez toujours sur vous, et le rôdeur quotidien ne pourra jamais vous surprendre.

» L’entrée basse et étroite du chapitre représente l’humilité. — Les scellés, qui ferment hermétiquement la porte du dortoir, indiquent la chasteté. — Enfin, cette table, qui n’offre à ses convives que des légumes et du pain noir, signifie la pauvreté. »

On le voit, il serait difficile de donner une forme plus attrayante à l’éloge de la vie monastique, invincible au démon de la triple concupiscence.

IX
La communion.

C’est aujourd’hui la grande fête au couvent : celle de saint Bernard. Il est dix heures ; tous les religieux se rendent à l’église.

Le chœur est fort grand ; il contient deux rangs de salles de chaque côté : les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la solennité que l’on admire dans les métropoles.

J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. L’officiant avait une chasuble de casimir blanc, dont la croix entière était composée de fleurs habilement brodées et nuancées en laine ; de pieuses et nobles mains ont sans doute fait ce présent au père abbé.

Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien qui les unît les uns aux autres ; mais l’instant si beau de la communion m’a prouvé le contraire.

Le prêtre vient de prononcer les paroles du Domine non sum dignus, et aussitôt commence cette cérémonie si parlante de la sainte communion. O vous qui avez eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a pénétré votre cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes ? n’est-il pas vrai qu’encore ce souvenir vous touche délicieusement ? Au moment de la communion du prêtre, le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se lève, baise avec un saint tremblement l’autel sacré où repose la Victime de propitiation, qui va se distribuer pour devenir la nourriture des élus du ciel ; il se penche ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le baiser de paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, voulut embrasser tous ses disciples avant de les admettre à la participation de son corps et de son sang adorable ; ainsi, dans la continuation des mêmes mystères, le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas du Saint des saints, va porter cette paix au sous-diacre et, par lui, à tous ceux qui vont se ranger autour du banquet divin.

Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces amis du Sauveur ! Ils le suivent constamment au chemin de la croix, pour monter avec lui jusqu’au Calvaire, et c’est pour les dédommager et les encourager en même temps, que souvent il daigne les admettre aux délices du Thabor. Aussi, qui dirait les ravissements qui enivrent ces âmes, vides des affections de la terre, dans les moments où elles s’unissent si intimement au Dieu de charité et de toute consolation !

Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés serviteurs de Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec majesté, le front incliné, les mains jointes !

Au moment de la communion, je vis tous les religieux quitter leurs stalles et leurs bancs, sans faire entendre le bruit de leurs pas. C’est un à un que les prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent ; chacun suit son rang, celui d’ancienneté dans la maison ; jamais de confusion, jamais le moindre dérangement. Arrivé à la première marche de l’autel, le premier religieux s’arrête et attend le baiser de paix antique et pieux. Le baiser de paix donné par le célébrant au diacre passe par le sous-diacre au premier frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. Les deux frères se saluent avec respect, puis approchant leurs têtes et étendant les bras, ils se donnent le saint et fraternel baiser.

Quand le diacre récite le Confiteor, tous tombent à genoux, le front presque contre les dalles du sanctuaire. Dans cette humble posture, ils se reconnaissent indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se purifient par un sincère aveu des taches qui pourraient leur demeurer encore ; ils se relèvent. Celui qui doit être le premier s’avance très-lentement ; à peine a-t-il vu l’hostie sainte élevée par les mains du prêtre, qu’il se prosterne de nouveau pour l’adorer ; il approche dans un saint tremblement, la reçoit avec amour et se retire en passant derrière l’autel ; tous les autres le suivent, observant exactement les mêmes cérémonies.

Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se montre à ses bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté pour le suivre, pour s’attacher à lui… Oui, j’en crois la céleste expression de toutes ces figures ; la sainte joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine : c’est un reflet de la gloire du Dieu que ces saints viennent de voir qui brille sur leurs visages, si calmes, si heureux, si recueillis ; la terre n’a point de contentement pareil : c’est celui des anges et des élus !

C’est encore une continuation de ce spectacle frappant d’édification, que cette démarche si grave, si modeste et si recueillie des Trappistes, se retirant de la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles ; on dirait que leurs sens extérieurs sont interdits, pour concentrer toute leur action dans le cœur où se trouve leur Bien-Aimé : ou plutôt, on dirait les sages précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas troubler avant l’heure, donec ipsa velit, le sommeil de l’Epouse qui les tient dans un saint ravissement.

Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit toujours avec la même émotion ; les impies eux-mêmes, qui viennent pour se moquer de la pénitence, répriment tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage de charité.

X
Le Salve Regina.

Le Trappiste a commencé sa journée par une prière à la sainte Vierge ; il la finit par une invocation à Marie, le chant du Salve.

J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus devant les yeux un de ces spectacles trop beaux, trop sublimes pour être fidèlement dépeints. Les religieux viennent de psalmodier les complies de la sainte Vierge. A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer, comme une suite d’ombres, deux colonnes qui entrent gravement. Quand ces deux colonnes se sont rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles s’inclinent devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, avec un ordre parfait, au milieu du chœur : ce sont les frères convers qui viennent réunir leurs voix à celles des religieux, pour le chant du Salve Regina. C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans ce camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la retraite, cette puissante protectrice de leurs combats ; deux flambeaux la laissent voir, dans le fond du sanctuaire, où elle apparaît pleine de majesté.

L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée d’un ton très-solennel et très-élevé par un chœur nombreux, dont les voix fortes et animées semblaient n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on n’y mit pas moins de quinze à vingt minutes ; et l’intérêt qui devait, ce semble, languir de cette lenteur, y fut toujours croissant. Le R. P. abbé donne le signal ; alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent comme un seul cri vers le ciel.

Quelle majesté dans la lenteur des chants ! On dirait que le poids de l’exil retient sur leurs lèvres bénies les soupirs qui s’élèvent vers le ciel. Il y a quelque chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent la parole qu’en face de Dieu, pour chanter ses louanges, et qui se réunissent dans la même pensée, le même sentiment, le même amour, le même langage, et jusque dans la même intonation ; comme si cette masse d’individus n’avait qu’un unique organe et une seule âme ! comme si elle n’avait qu’une seule idée à exprimer ! comme si ces religieux, morts pour eux-mêmes et n’ayant rien à se dire sur la terre, ressuscitaient en présence des saints tabernacles, image de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps immortels, ils entonneront le cantique sans fin !

Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale invoquant là tendresse maternelle ! Ils sont surtout sincères, les vœux de ces exilés enfants d’Eve, qui, morts au monde, gémissent dans cette vallée de larmes ! Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du Salve Regina, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce chant semble ravi à l’harmonie du ciel[8].

[8] Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que l’on croit, l’auteur de la sublime antienne Salve Regina, que l’ordre de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint Bernard, qui l’appelait l’Antienne du Puy, ajouta la touchante invocation adoptée plus tard par l’Eglise universelle : O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria !

On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives de silence et de vibrations pleines et sonores : c’est comme une mélodie tranquille et grave, qui plane lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, s’avance grossissant et grandissant, pour venir mourir sur le sable désert du rivage, qui se découvre peu à peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il soit englouti sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, on ne sait lequel est le plus sublime, ou de cet unisson massif qui s’élève du milieu du silence, ou de ce vaste silence dans lequel s’éteint l’unisson : image symbolique d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne vers le Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe dans l’extase et se relève forte pour succomber encore.

Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant simple et tout à l’unisson ; mais le chrétien y reconnaîtra le cri des enfants d’Eve, exilés et gémissant dans cette vallée de larmes : Exules filii Evæ, gementes et flentes in hac lacrymarum valle.

Lecteurs écoutez plutôt :

« Salve… Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre qui grossit, s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez… il noircit… La mer, encore calme, remue ses flots… Elle gronde sourdement… Le bruit augmente… Ah ! que vois-je au loin ? C’est un petit bateau pêcheur… Il périra…

— Pourquoi donc ?… Parce que ce nuage est nommé par les marins un grain… qui porte dans ses flancs d’horribles tempêtes…

— Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, et la mort ! ! !

— Salve Regina, Mater misericordiæ !

Aussi, prêtez l’oreille !

Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) entonner de leurs fortes voix l’hymne de l’espérance ?

« Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde ! Salut, ô vous qui êtes la vie, la douceur et notre espérance ! Vita, dulcedo, et spes nostra, salve ! »

— Déjà les vents sont déchaînés !… La mer, orageuse et bouleversée, pousse et roule avec colère ses vagues immenses par-dessus les rivages…

— Ecoutez encore ! ! !

— Les cris redoublent. Les matelots tremblent de ne pas arriver au port ; — de ne plus toucher le sol de la patrie ; — de ne plus voir leur père ; — de ne plus embrasser leur mère… Ad te clamamus, exules, filii Evæ !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Oh ! ils sont perdus… Voyez leurs parents sur le rivage… C’est un père… c’est une mère… C’est un frère, une sœur… C’est un ami, un bienfaiteur…

— Ils pleurent, ils sanglotent. Ah ! quels cris déchirants !

— La barque a perdu son gouvernail.

— La voile est brisée par la fureur des vents…

— Oh ! Ils vont périr… Ils nous tendent les bras ou plutôt ils s’adressent à Marie, leur unique espérance, l’étoile de la mer !

Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum valle !

C’en est fait. La barque prend eau ; elle s’enfonce ; — elle disparaît ; — elle va sombrer ; — les forces des marins s’épuisent ; — ils vont faire naufrage.

— Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les sauver…

— Les cris de détresse et d’espérance augmentent et redoublent encore ! !

« Eia ! ergo, Advocata nostra ! Illos tuos misericordes oculos, ad nos converte. »

Eia ! eia ! Au secours ! au secours ! Bonne Vierge Marie !…

....... .......... ...

— Bonheur ! bonheur ! vive Marie ! vive Marie… Ils sont sauvés !

— Ils arrivent au port… au port… au port du ciel, après les tempêtes des passions, des chagrins et des tentations d’une vie d’exilés et de malheureux !…

Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à ceux qui l’ont invoquée et imitée durant cette courte vie !…

— Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis post hoc exilium ostende !

Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, la bonne Mère, nous la louerons, — nous la bénirons, — nous l’aimerons avec les pieux Trappistes, en chantant avec eux !

Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, arrivent à cette triple exclamation qui termine la sublime antienne : O clemens ! o pia ! o dulcis Virgo Maria ! le chœur des Trappistes fait une longue pause, à chacune de ces exclamations. En contemplant ces moines, immobiles, se courber et se redresser, on est saisi de cet étrange sentiment qu’on éprouverait en voyant une statue parler et se mouvoir tout à coup. Pour moi, je crus assister à la résurrection générale et entendre la voix de l’ange du jugement citant les morts au tribunal suprême.

Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme que le monde n’a point desséchée. Je plains du fond du cœur celui qui resterait froid en entendant cette prière ; je n’en voudrais pas pour ami.

Voilà le Salve chanté chez les Trappistes !…

C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut.

« Qui ne connaît le trait de saint Bernard ? Il était agenouillé dans une église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge le Salve Regina, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut, dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire : Salve, Bernarde. La statue existe encore, monument de cette pieuse tradition ; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la Belgique. »

Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs ; mais la voix qui parla à saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil.

Aux sublimes accents du Salve succède le plus profond silence ; il semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.

Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant, peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain : « En sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du chapitre ; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs rangs tout autour de la salle : le vénérable père abbé est à l’une des extrémités.

» Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort ; ils restent ainsi couchés durant la récitation du psaume Miserere ; une faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés tous ; on n’entend pas le moindre bruit ; c’est le calme absolu des tombeaux. »

Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions.

« Le Miserere fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup, semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un, devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le noviciat de la mort. »

C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier : « Qu’est-ce que la vie ? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque aussitôt… La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant s’agite en vain. »

Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai sur l’enseignement que je venais de recevoir.

O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse consumée sur l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous apparues alors, sinon comme une légère vapeur que colore de mille nuances un rayon de soleil et que le plus léger vent dissipe ? La vie mondaine, si au moins elle n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait offrir une perspective attrayante ; mais quand on sait ce qui doit la suivre, il n’y a plus d’illusion possible. Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée uniquement pour se préparer à la mort, se passe entière dans un profond oubli du terme où elle doit aboutir. On vit comme si l’on devait toujours vivre.

D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le bonheur ; de l’autre, l’agitation, la tempête des passions, le vide et le malheur. De quel côté l’homme sensé doit-il porter ses pas ?

Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai au sommeil.

XI
Le noviciat.

L’habit et la tonsure servent peu : c’est le changement de mœurs et la mortification entière des passions qui font le vrai religieux. (IMIT. DE J. C.)

« Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et établi par des lois ecclésiastiques, est ce temps, plus ou moins long, qui précède la profession, pendant lequel on éprouve sa vocation, avant de se lier par des vœux. »

Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui donne, stage, surnumérariat ou apprentissage ; la vie elle-même a son noviciat, les années d’enfance, qui servent à former l’homme en l’instruisant par des leçons, l’encourageant par des récompenses, le corrigeant même par des châtiments.

Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à l’épreuve et d’entrer surtout dans la voie où Dieu nous appelle, religieux ou séculier, sous peine de se jeter dans l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne peut prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont à l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes les influences, longtemps ballotés à droite et à gauche, pour être jetés un jour on ne sait où… Une vocation manquée ne peut promettre à la religion et à la société qu’un fléau destructeur, menaçant comme une comète, un révolutionnaire ou un apostat.

Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires et des religieux infidèles, violateurs de leurs vœux ; mais ces cas sont bien rares aujourd’hui.

On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, comme on le faisait à une autre époque, en enveloppant la main du nouveau Samuël dans le voile de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder des vœux qu’il n’avait pas faits ; mais, l’excès contraire a prévalu : on s’oppose aux vocations naissantes, on cherche même à les tuer dans leur germe ; et, s’il en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne l’exécution, on en arrête la réalisation, au risque de tout compromettre en mettant obstacle aux desseins du Très-Haut.

Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même ; car, après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est vaincu… et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de fête.

Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la Vie du P. Marie Ephrem.

Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit, immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits ; il se fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit jusque vis-à-vis le siége abbatial ; il s’y prosterne de toute la longueur de son corps, son front touche à terre.

Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles :

Quid petis ? Que demandez-vous ?

Il répond, toujours prosterné : Misericordiam Dei et ordinis. La miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté.

Surge, in nomine Domini. Levez-vous ; au nom du Seigneur, lui dit alors le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur lui adresse une courte allocution :

« Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez de faire ? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix ; c’est pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de toute votre vie, si vous la passez parmi nous : porter la croix, embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau insupportable ; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses, et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous sollicitez ; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance, les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se pratique ici ?

Oui, mon révérend père ; répond le postulant, je l’espère avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières.

Eh bien ! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter ; ce mot est celui que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand il leur donnait le saint habit : « Si vous faites tant que de commencer, mettez-vous y tout de bon. Si incipis, perfectè incipe. Dieu couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en prendre de plus grossiers et de plus pauvres ; c’est pour vous apprendre que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui conviennent à des pénitents. »