Monseigneur CHABOT
Prélat de Sa Sainteté
CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)
NOËL
DANS
LES PAYS ÉTRANGERS
[Note du transcripteur: Tout le matériel hors propos de l'édition qui a servi à la production de ce document est reporté à la fin du document pour ceux que ce matériel pourrait intéresser.]
NOËL
DANS
LES PAYS DU NORD
SUÈDE ET NORWÈGE
ANGLETERRE—ALLEMAGNE
Les fêtes de Noël, dans les pays du Nord, ont un double caractère religieux et familial. Les offices diffèrent peu des nôtres, si ce n'est que les chants d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. Nous ne citerons que l'adaptation de l'Adeste fidèles: Oh! come all ye faithful! (Oh! venez tous, fidèles) si populaire en Angleterre, et le Cantique des Anges (Engelenzang) que des chanteurs éminents font entendre, chaque année, dans l'église protestante de Moïse et Aaron, à Amsterdam.
Noël est vraiment la fête de famille par excellence, dans les contrées septentrionales de l'Europe.
PAYS SCANDINAVES
Huit jours avant la solennité de Noël, les places de Stockholm sont couvertes de sapins que les paysans coupent dans les forêts voisines et viennent vendre en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la grande veillée son arbre de Noël orné de lumières et garni de jouets et friandises de toutes sortes.—Les pauvres ne sont pas oubliés: on organise pour eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et d'abondantes aumônes en argent.
En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de certains privilèges. Ainsi les poursuites de la justice étaient suspendues pendant plusieurs jours, le plus généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de procès variait suivant les lois locales; parfois sa durée s'étendait jusqu'à vingt jours.
Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se prépare discrètement et dans le mystère, afin que les cadeaux offerts ce jour là apportent à la fois surprise et contentement.
En secret, les petites filles mettent la dernière main à leur travail; l'une a brodé une paire de pantoufles pour son père, l'autre un coussin de canapé pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans un fin papier blanc une bourse de soie faite au crochet et entourée d'une faveur rose, ou encore confectionnent de belles et riches dentelles qu'elles offriront comme nappes d'autel à leur église.
Dans quelques pays, la distribution des cadeaux est des plus originales. Le présent, dissimulé soigneusement dans une gerbe de fleurs, une botte de foin ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, de feuillage ou de papier, porte en grosses lettres le nom de la personne à laquelle il est destiné. Le messager chargé de le remettre frappe fortement à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement le Juleklap (c'est le nom suédois du présent) dans la chambre où la famille se trouve réunie. Alors commence une scène fort distrayante. Le destinataire se met à explorer minutieusement, au milieu des cris de joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, feuillage ou papier, afin d'arriver à l'objet convoité. Tantôt il trouve une épingle d'or, tantôt un vase précieux, quelquefois une élégante et gracieuse statuette, quelquefois aussi, après avoir déroulé les enveloppes mystérieuses, il ne trouve... rien. Une explosion de rire accueille la déconvenue du patient, victime de cette innocente supercherie.
Le Juleklap a quelquefois un caractère moral et satirique. La dame trop élégante reçoit une poupée bizarrement attifée; le châtelain qui, dans son salon, ménage trop la lumière ou laisse son antichambre dans l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. A un bavard on adresse un oreiller ou un éteignoir, à un fat, un col d'acier.
Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, que les enfants ont bien cherché dans les papiers éparpillés sur le plancher, pour voir si l'on n'aurait rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où l'attend un souper composé exclusivement de mets nationaux.
«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue des autres par le caractère traditionnel des plats qui y figurent. Pas de souper de Noël sans jambon, accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; puis du Vortbrod, sorte de pain fait avec de la farine de froment délayée dans de la bière non fermentée; enfin l'indigeste lustsfisk. Qu'on s'imagine une merluche ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, et farcie ensuite avec du poivre, de la moutarde et du raifort: voilà le lustsfisk» [1]. Les vins d'Espagne fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un si plantureux repas.
Note 1:[ (retour) ] M. Bitard, Noël.
Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, dans les hameaux, tout le monde monte en traîneau et se rend à l'office. Mille étoiles scintillent dans le silence de la nuit, troublée seulement par les grelots des chevaux qui font craquer la neige sous leurs pieds. Ordinairement, auprès de l'église du village un vaste hangar offre un abri: des bancs pour les paysans et des râteliers pour leurs chevaux. Aussitôt l'office terminé, chacun regagne son logis au plus vite.
«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une scène des plus divertissantes. Une vieille croyance promet la meilleure récolte de l'année à celui qui rentrera le premier dans sa maison, après l'office de Noël. C'est alors toute une conspiration contre les équipages. Les jeunes garçons sortent furtivement de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, lient les traîneaux les uns avec les autres, changent les colliers, embrouillent les harnais, etc. On conçoit le désordre qui s'en suit, des cris, parfois des coups; la place de l'église se change en véritable champ de bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun répare son attelage et part au galop: le combat finit par une course au clocher»[2].
Note 2:[ (retour) ] Desclées, Noël.
Dans la plupart des campagnes, les ménagères veillent à ce que, pendant les fêtes de Noël, l'ordre et la propreté règnent dans toute leur demeure. Il est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce qui donne à la chambre de famille l'aspect d'une grange où l'on a étendu les gerbes avant le battage. Est-ce en souvenir de la paille et de la pauvreté de la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu merveilleuse: les animaux qui en mangent sont préservés de toute maladie pendant l'année.
En Suède, les paysans veulent que tous les animaux prennent part à la solennité de Noël: «Ce jour-là, dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la liberté aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un fourrage d'élite»[3].
Note 3:[ (retour) ] La fête de Noël en Suède et en Finlande.
C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, d'offrir, le jour de Noël, un repas aux oiseaux. La dernière gerbe de la moisson est soigneusement conservée, chez les pauvres comme chez les riches, jusqu'à la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq Décembre, au matin, on la fixe au bout d'une perche et on en décore le pignon de la maison. C'est un charmant et étourdissant concert que celui de la gent granivore faisant tapage autour de ce mât pour picorer les épis de blé. Tous les petits habitants de l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et rendent grâces à la Providence qui, dans un jour si heureux, a voulu les combler d'allégresse. Cette ravissante coutume suédoise nous rappelle ces deux vers si connus:
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture
Et sa bonté s'étend sur toute la nature[4].
Note 4:[ (retour) ] Racine, Athalie, acte II, scène VII.
Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté ce Réveillon des petits oiseaux:
Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?...
Eux que l'hiver cruel décime tous les jours,
Eux que le froid transit, que la famine guette
Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours!
Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée
Où des milliers d'épis se courbent sous le grain,
On l'étend sur la neige: «—Accourez gent ailée,
«Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!»
Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette,
Le menu roitelet voleter à l'appel.....
Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête,
Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel![5]
Note 5:[ (retour) ] Comtesse O'Mahony.
ANGLETERRE
Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël avec une telle joie, une telle unanimité et de telles dépenses qu'on peut regarder le Christmas[6] comme sa fête nationale.
Note 6:[ (retour) ] La vieille désinence, mas signifie fête; Christmas, fête du Christ.
Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête carnavalesque. Des carols (chansons) anglaises nous font connaître les personnages mis en scène dans ces mascarades: le roi de la Bombance, la reine de la Folie, la princesse Déraison y paraissent au milieu d'un bruyant cortège.
A la Cour, chez les princes, un officier était chargé de présider aux réjouissances. Il s'appelait Lord of Misrule (le Seigneur du Désordre). En Écosse, on le nommait Abbot of Unreason (l'Abbé de la Déraison). Ces fonctions ont été abolies par «act of Parliament» en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois s'interposer contre les frivolités de ces amusements.
Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que conduisaient, pendant les fêtes de Noël, le Roi de la Déraison et la Princesse de la Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis du voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Noël à la Reine de la fête et demander largesse de joie, de gaieté, de rire, aumônes de plaisirs. Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où Henri II servait à table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des trompettes, comme plat d'honneur, une tête de sanglier qui, couronnée de laurier et de romarin, enterrait ses formidables défenses dans la pomme fleurie ou l'orange dorée! Et comme il est passé le temps où cent trente des citoyens les plus puissants de Londres, revêtus de costumes et de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie, cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares, couraient à Kensington, à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous réunis dans une même joie, chantant Noël.
La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, éteint toutes ces lumières et faussé toutes ces trompettes [7].
Note 7:[ (retour) ] Oscar Havard, Les Fêtes de nos Pères.
L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres regardaient déjà Noël, comme la fête familiale par excellence:
England was merry England, when
Old Christmas brought his sports again;
Twas Christmas broached the mightiest ale,
Twas Christmas told the merriest tale,
A Christmas gambol oft would cheer
The poor man's heart, through half the year.
L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand
Le vieux Noël ramenait ses jouissances;
C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte,
C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux,
Les ébats de Noël souvent réjouissaient
Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année.
D'immenses préparatifs sont faits en vue du Christmas.
De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux lignes de steamboats, de Dieppe à Newhaven et du Havre à Southampton, suffisent à peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la Touraine envoient également à John Bull leurs dindes pansues. En 1901, une petite province du Centre, la Sologne, a expédié à Londres, par chemin de fer, plus de soixante mille dindons.
Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent à Granville et sur toutes les côtes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles d'or. On le dépose dans de grandes caisses à claire-voie, connues sous le nom de harasses, et on le transporte sur le pont des navires.
«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au Christmas, dit M. Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; les grands boeufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les bateaux par de lugubres beuglements.»
A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans la grande salle d'Islington, connue sous le nom d'Agricultural Hall, une exposition des animaux que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se disputent les premiers prix; les mieux cotés vont ensuite orner de leurs chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achetés au poids de l'or.
«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres est illuminé. Les boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumières; on y voit des boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, avec des becs de gaz dans le mufle.» On lit assez souvent au-dessus d'eux ces mots-réclame: brought up by Her Majesty (élevé par Sa Majesté la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des troupeaux à Windsor, à Hampton-Court et même à Kensington-Gardens, le bois de Boulogne de Londres.
Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, l'agitation devient extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et surtout dans Whitechapel. Les cochers (cabmen), juchés derrière leur voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le All right (tout va bien) retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris. Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donné le tableau le plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais tracé du Christmas londonien. «Quels énormes quartiers de viande! Quelles montagnes de chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par myriades qu'on vous compte, orgueilleusement étalés, ô selles de moutons, têtes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies, poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute espèce et de toute grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit.
Au Constitutional Club, l'un des cercles les plus importants de Londres, on fait rôtir, chaque année, pour le Christmas, un énorme morceau de boeuf, de trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est ce qu'on appelle le Baron of beef. Les membres les plus distingués du club ne manquent pas, au cours de la nuit de Noël, de rendre visite au Baron of beef. On voit alors, devant l'immense cheminée, les habits noirs des plus élégants fashionables se mêler aux vestes blanches et aux tabliers des cuisiniers.
Pour le Christmas, le home (l'intérieur de la maison) reçoit une décoration spéciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes, égayées par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus modestes, aussi bien que le château seigneurial. «Les baies rouges, disent les vieilles chansons, couronnent agréablement la tête du sombre hiver». Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais c'est le gui surtout, mistletoe—destiné, dit-on, à mettre en fuite les sorciers—qui joue le plus grand rôle dans la décoration du Christmas. Qui n'a pas admiré les branches entrecroisées de la plante druidique[8], son feuillage d'un vert pâle, semé de graines blanches et transparentes comme des perles de corail?
Note 8:[ (retour) ] Les Druides regardaient le gui, à cause de sa verdure perpétuelle, comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait la sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette nuit, appelée la nuit-mère, commençait l'année gauloise. Un Druide, en robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.
Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices de piété accoutumés, on allumait des cierges et, avec une grande solennité, le chef de la famille mettait dans l'âtre une bûche appelée Yule-Log[9] ou Christmas Block. Elle était allumée avec un tison provenant de la bûche de l'année précédente. Tant qu'elle durait, il y avait force rasades, chants et narrés d'histoires. Cet usage existe encore, particulièrement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné de certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre avant la fin de la nuit, ou si, pendant qu'elle brûle, survient une personne qui louche ou soit pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais Augure.
Note 9:[ (retour) ] Yule, en anglo-saxon Geol, la fête. Décembre s'appelait se oerra geola, avant la fête (de Noël). Janvier, se aeftera geola, après la fête (de Noël).
Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de Christmas carols[10] (chants de Noël) vont se faire entendre à la porte des maisons; on les désigne sous le nom de Waits.
Note 10:[ (retour) ] Les Christmas carols sont nos Noëls.
Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou des membres de leur famille.
Washington Irving, dans son excellent ouvrage The Sketch Book (le livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: «Me trouvant chez un ami, le matin de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt un choeur de voix enfantines entonna ce vieux chant de Noël:
Rejoice, our Saviour he was born
On Christmas day, in the morning.
Réjouissez vous, notre Sauveur est né
Le jour de Noël, au matin.
«Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai un des plus jolis groupes de fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se composait d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus âgée n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à trois séraphins. Ils faisaient le tour de la maison et chantaient à toutes les portes.»
D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mêmes, les quelques pence (sous) que la générosité des veilleurs veut bien leur donner.
Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants se réunissent pour aller de cottage en cottage, chanter des Glees (chansons à refrain). L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces paroles:
The merry merry time
The merry merry time
Bless the merry merry Christmas time!
Le joyeux joyeux temps
Le joyeux joyeux temps
Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël!
Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, comme le prouve une carol anglo-normande que nous avons découverte, et dont nous citons le premier couplet:
Seignors, ore entendez à nus,
De loin sommes venus à vus
Pour quere Noël;
Car l'em nus dit que en cest hostel
Soleil tenir sa feste annuel
Ahi! c'est jur
Deu doint à tuz icels joie d'amors
Qui a danz Noël ferunt honors.
Seigneurs, à présent, écoutez-nous!
De loin, nous sommes venus à vous,
Pour demander Noël;
Car l'on nous dit qu'en cet hôtel.
De coutume on célèbre sa fête annuelle,
Ah! Ah! c'est le jour,
Dieu donne ici joie d'amour
A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël[11].
Note 11:[ (retour) ] Lai de Marie de France.
Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, dit, dans son livre intitulé John Bull et son Ile: «Noël, c'est la grande fête de famille en Angleterre.»
En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on célèbre le Christmas par un repas où les mets sont servis en abondance. Le morceau de choix est d'abord Sir Loin «le Seigneur Aloyau» que Charles II, dans un jour de belle humeur, avait nommé chevalier (Knight). L'oie rôtie, roast goose, est ensuite le plat préféré, quand la dinde rôtie, roast turkey, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux plum-pudding. «Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].»
Note 12:[ (retour) ] La confection du pudding de Noël est des plus solennelles; chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui doit devenir le gâteau.—Quelquefois celui-ci prend des proportions pantagruéliques. Certaines corporations ont fait confectionner des puddings qui absorbaient des centaines de livres de farine et de raisins de Corinthe.
«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, nous organisions nos fêtes suivant les coutumes anglaise et française, anglaise pour le côté profane et française pour le côté religieux. Ah! le fameux pudding qu'un frère irlandais excellait à préparer! Ce nous était une joie sans pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs dorés, et quand, dans une dernière course affolée, les jolies petites flammes s'évanouissaient, le pudding était débité en tranches succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frère gémissait sur le pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent culinaire.»
Enfin apparaissent les minced pies, pâtés feuilletés qui enrobent des hachis de viandes, d'épices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le tout de flots de sherry (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au dessert. Le Port-wine, le vin de gingembre pour les abstainers[14], le whisky, voir même le gin, jouent un assez grand rôle dans le monde où l'on boit.
Note 13:[ (retour) ] C'est ce que nous appelons un pâté à l'émincé.
Note 14:[ (retour) ] Personnes qui s'abstiennent de liqueurs enivrantes.
Dans les Universités, notamment à Oxford et à Cambridge, il est de tradition de manger, à Noël, une hure de sanglier: on l'entoure de romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs.
A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de passer tous les ans les fêtes de Noël, on a servi, cette année, comme rôti de Christmas, un jeune cygne.
Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître des cygnes de la Cour», fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge consiste à surveiller l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent les parcs et les jardins des propriétés royales.
Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets recherché des gourmets et figurait à Noël sur les grandes tables. Edouard VII a repris cette tradition et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser une douzaine de ses «élèves» dont il a fait cadeau, à l'occasion de Noël, à des familles princières, à quelques hauts fonctionnaires de la Cour et aux juges du tribunal supérieur[15].
Note 15:[ (retour) ] Le Gaulois, 26 Décembre 1904.
Le riche anglais veut que son frère pauvre se réjouisse à Noël. Les journaux sont remplis d'appels adressés au public par les sociétés charitables de toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de cette fête nationale.—L'Hôpital français, situé à Shaftesbury-Avenue, et desservi par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, reçoit, chaque année, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les malades, convalescents et infirmes. Ce détail nous a été donné, à Londres même, par la Supérieure de l'établissement.
Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la distribution annuelle de la Christmas Parcel Fund (Société des paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire pour faire un bon pudding de Noël—et en plus un ticket pour cent livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman Pearce[16].
Note 16:[ (retour) ] The Daily Telegraph, 23 Décembre 1904.
Dans quelques Work-houses (asiles des pauvres), les dames de charité offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière, quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière par le thé. Dans ces Work-houses, on prépare même quelquefois, chose toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse à minuit «Watch service», tout comme les catholiques ont la messe de minuit.
Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que, d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même époque aux hôpitaux de Londres.
Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en citerons que deux.
C'est d'abord le Snap Dragon. Sur une large coupe, on place des raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler, raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent longtemps contre toute atteinte[17].
Note 17:[ (retour) ] Nicolay. Histoire des Croyances. Tome II, p. 81.
The Hide and Seek (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de psalmodier la Légende du Beau-Lowe: c'est une Christmas carol qui date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans toute sa simplicité:
«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue avec ses compagnes. Elle joue à cache-cache. Quel délice! Elle se cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours, les semaines, les mois, les années passent.—Vingt ans après, comme on avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée du beau Lord Lowe!»
Le Christmas britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël, Christmas Eve, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans lesquels Father Christmas (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront réellement leur père et leur mère.
Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans les saturnales antiques, c'est le monde renversé.—Douce tyrannie de quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:
Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres.
Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres,
Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas,
Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.
Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la table. Granny (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le pudding, on éteint le gaz et le plus jeune des babies allume l'eau-de-vie dont la flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau et le pudding est gravement entamé. On fait d'abord la part des absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la Nouvelle-Zélande, aux Sheep farmers[18] d'Australie, aux garnisons de l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié.
Note 18:[ (retour) ] Éleveurs de moutons.
L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est vraiment le jour de l'an et qui sert de transition d'une année à l'autre. Aussi un grand nombre de Christmas Cards (cartes de Noël) partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde anglicisé, colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique, empire sur lequel
The Sun never sets,
Le soleil ne se couche jamais.
Nous avons sous les yeux une collection très complète de Christmas Cards: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent se résumer dans ceux-ci:
With Sincere Wishes for
A Very Happy Christmas and
A Bright and Prosperous New Year,
from
X***.
Avec sincères voeux pour
Un très heureux Noël et
Une brillante et prospère nouvelle année,
de la part de
X***.
Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: il y en a depuis dix centimes jusqu'à cinquante francs. La poste de Londres en expédie plus de soixante millions, à l'occasion du Christmas. On y joint quelquefois une minuscule boîte contenant quelques grains du pudding de Noël.
Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion de Noël, des nouvelles des absents, en éprouve un profond chagrin, et s'il s'agit de proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.
Le lendemain de Noël s'appelle Boxing-day, à cause des boxes (boîtes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous souhaiter «un joyeux Noël et une bonne année», souhaits auxquels vous ne pouvez mieux répondre qu'en donnant des étrennes. Ce jour-là, la populace profite des trains à bon marché (cheap trains), envahit les endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à fait que Noël est une fête religieuse.
L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Noël. Dans ses colonies les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glacées du Nord, il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une famille. Tous ensemble ils célèbrent le Christmas: debout, le verre à la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan.
Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises furent émues de compassion pour leurs frères malheureux qui, devant Sébastopol, au milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des navires chargés de volailles, de puddings et de liqueurs partaient pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, les soldats anglais célébraient joyeusement leur Christmas et buvaient au triomphe et à la prospérité de la vieille Angleterre.
Un journal de Londres représentait naguères le Christmas dans un corps de garde anglais: la scène est des plus pittoresques: elle se passe au Transvaal. «Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande de verdure court à travers les canons, une chandelle allumée brûle au bout de chaque baïonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour de cet arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle à tous les joies de la Patrie absente.»[19].
Note 19:[ (retour) ] Desclées, Noël, page 67.
N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou la hutte grossière de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires, l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, ne manque jamais de donner au vieux Christmas la bienvenue de joie et d'espérance à laquelle il a droit.
Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse de Noël la plus grande solennité: il faut aller dans la belle et riche église de l'Oratoire, à Londres, pour y entendre la magistrale musique de Palestrina.
En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de maisons sortent les familles catholiques, chacun tenant à la main une torche de résine allumée. C'est un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des flots de lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes ces pieuses communautés se réunissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux immobiles.
Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte une Messe de minuit en exil:
«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli château, à Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les mauvais jours, avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de France.
«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, on avait mis des bouquets de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant à des perles de corail.
«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les flambeaux étaient en bois d'acajou poli, avec des ornements dorés, un épais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit sanctuaire; la neige, le froid étaient au dehors, et dans cet intérieur béni, tout était propre, chaud et confortable.
«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées étaient entourées d'un rideau de soie cramoisie; derrière ce voile était le piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses nièces, formaient ce choeur de famille.
«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête de Noël, j'ai compté bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des années, bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le merry Christmas time (ce gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes en musique de Mozart et de Rossini, et toutes ces années, toutes ces fortunes diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la Messe de Noël chantée dans l'exil.»
Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un certain point de s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on célèbre encore dans leurs églises des cérémonies qui remontent à huit siècles et ont survécu à tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise anglicane.
Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans, le jour de l'Épiphanie, à l'instar des Rois Mages.
Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. Pendant plus de huit cents ans, les souverains anglais venaient présenter leur offrande en personne, et cet usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. Depuis ce temps, le souverain est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre.
La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et voici comment on y procède. On commence par réciter la prière du matin; après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du sous-doyen de la chapelle royale, célèbre le service de communion. Après la récitation du symbole de Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, dans leur pittoresque costume écarlate avec des collerettes blanches, entonnent l'antienne: «J'ai prié pour obtenir de vous la sagesse.» Alors les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'épée au côté, précédés d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers l'autel.
L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur présente un plat en vermeil sur lequel ils déposent les offrandes de la Reine. Celles-ci sont renfermées dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent en trois paquets en papier blanc scellés avec de la cire rouge. Les deux premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le troisième sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, qui sont distribués à des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis 1859 que des pièces de monnaie ont été substituées aux feuilles d'or battu qui formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, les gentilshommes de la Chambre se retirent avec le même cérémonial observé pour leur arrivée et l'office s'achève avec la plus grande solennité.
ALLEMAGNE
La fête de Noël en Allemagne Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus religieux.
Note 20:[ (retour) ] Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans quelques cas très rares.
Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et toujours y figure le Knecht-Ruprecht, terreur des enfants méchants et joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.
Dans quelques campagnes, on joue encore les Mystères de Noël avec une naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est célébrée en grande pompe.
Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés aux chants de:
O du fröliche. O du selige
Gnadenbringende Weihnachtszeit!
O joyeuse, ô bienheureuse
Nuit de Noël, si féconde en grâces!
retentissant dans l'air calme du matin.
Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité.
Après la Messe a lieu le Mettenwurst (réveillon): tous les membres de la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée.
Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on ajoute des saucisses et des choux-verts.
Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers. Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la conscience.
Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X 5 centimètres.
Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié. Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers chargés de cette agréable mission.
La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à Vienne[21], de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait revêtu le costume des jours de fête.
Note 21:[ (retour) ] Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.
La Noël des enfants a une telle importance qu'on la prépare longtemps à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants. Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchés: poupées de toutes sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb, canons, fusils, sabres et tambours.—Plus loin se tient la pâtissière hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats, moutons.—Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël.
Note 22:[ (retour) ] Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de coucous.
Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires, ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est l'arbre de Noël (Weihnachtsbaum)[23]. Nulle part, il ne se présente sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés.
Note 23:[ (retour) ] Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre de Noël est souvent remplacé par des pyramides faites avec un assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la difficulté de se procurer des sapins.
Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que le Bonhomme Noël (der Weihnachtsmann) passe le reste de l'année au sein de la montagne, entouré de toute une Cour de nains. Chaque nuit, l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt Noël. Alors, le Weihnachtsmann et sa Cour sortent de leur repos. Ils vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent les sapins[24] destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain; là, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin tout couvert de présents et l'apporte à la maison[25].
Note 24:[ (retour) ] Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent surtout des montagnes du Harz.—La Forêt Noire en fournit aussi en grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs fraîches et vivifiantes.
Note 25:[ (retour) ] D'après Bernard Zornemann.
Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle, une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!
Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment.
Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu. Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence! Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à côté. Des boules de verre colorié[26], des guirlandes multicolores, des étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds cheveux et ses ailes pleines de lumière.
Note 26:[ (retour) ] Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou 300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. 25).
Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb, des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!—Tiens, tiens! mon cheval a une vraie crinière!»
Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et chantent le vieux cantique si populaire: Stille Nacht, heilige Nacht, que nous traduisons, littéralement:
I
Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Tout dort: seul veille encore
Le couple tendre et très saint[27];
Bel enfant aux cheveux bouclés,
Dors dans ton calme céleste. (Bis.)
Note 27:[ (retour) ] Marie et Joseph.
II
Nuit silencieuse, ô sainte nuit
Annoncée d'abord aux bergers
Par l'Alleluia des Anges,
La nouvelle se répand à l'entour:
Le Christ, le Sauveur est là. (bis.)
III
Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Fils de Dieu, comme l'amour
Rit sur ta bouche divine.
Quand sonne pour nous l'heure du salut.
Christ, par ta naissance! (bis.)
Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements sans fin, la joie brille dans tous les regards, les plus secrets désirs ont été devinés.... Noël est le plus beau jour de l'année.
Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une étable et qui fut mis dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire qu'ils connaissent déjà et qui chaque année cependant leur paraît plus belle.
Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un arbre chargé de petits cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on ouvre à l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants le plaisir de la surprise. Goëthe, dans son roman célèbre de Werther, fait allusion à cette coutume. Entourée de ses petits frères et de ses petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son inquiétude sous un agréable sourire: «Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et quelque chose avec.»
Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution des présents se montre le valet Rupert[28] (Knecht Ruprecht) ou Nicolas le Velu.
Note 28:[ (retour) ] Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font peur et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.
Dans la croyance populaire, ce Knecht Ruprecht est le même que saint Nicolas (ou le Santa Claus des Anglais). Il est bien connu dans toute l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit de fourrure et une barbe très épaisse couvre sa figure, un large bonnet à longs poils orne sa tête. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission consiste à châtier les enfants méchants. Il est maintenant le messager du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine à des coutumes païennes.
Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont les messagers de l'Enfant Jésus. Saint Martin est le fameux évêque de Tours et Saint Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en Lycie. Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël[29] et c'est probablement la raison pour laquelle leurs noms sont mêlés aux réjouissances de cette fête. En Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin et les protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre séparés de l'Enfant Jésus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons matériels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veillée, mais l'Enfant Jésus qui vient plus tard avec ses grâces divines. Dans les demeures où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre avec un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant le coeur renouvelé qu'il apporte à tous ceux qui l'attendent. De leur côté, les enfants tiennent un verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une botte de foin pour l'âne sur lequel Il est monté. Quand Il apparaît, ils chantent un Noël enfantin des plus charmants:
Christkindele, Christkindele,
Komm doch zu uns herein!
Wir haben ein Heubündele
Und auch ein Gläsele Wein.
Das Bündele fürs Esele,
Für's Kindele das Gläsele,
Und beten können wir auch.
Cher petit Enfant Jésus.
Descends donc chez nous!
Nous avons une botte de foin
Et aussi un verre de vin.
La botte est pour l'âne
Pour l'Enfant le verre.
Et nous savons aussi prier.
Note 29:[ (retour) ] La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de Saint-Nicolas le six Décembre.
Le Knecht Ruprecht est souvent représenté par quelque ami de la maison qui, pour n'être pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bâton. Cet usage est ainsi raconté dans le Journal des Voyages:
«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une chambre bien éclairée, est disposé l'arbre de Noël orné d'objets et de friandises; les enfants sont partagés entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup on entend une clochette, la porte s'ouvre et Christkinde30[1] paraît: c'est une jeune femme vêtue de blanc et coiffée d'une perruque de chanvre[31]. Sa figure est enfarinée pour la rendre méconnaissable, et elle porte sur la tête une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se fait entendre et bientôt apparaît Nicolas le Velu, le corps couvert d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadrée d'une grande barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants méchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le démon est chassé du logis; et bientôt l'on n'entend plus que des rires sonores et des applaudissements enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de toutes les convoitises.
Note 30:[ (retour) ] Kindel petit enfant, Christkindel petit Enfant Jésus.
Note 31:[ (retour) ] Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds clairs et les yeux bleus.
Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets d'étonnement pour les paysans français envahis, que de voir Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés de lumières et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.—De nombreux soldats bavarois, logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La Chapelle-Saint-Mesmin, demandèrent une des salles d'étude et y élevèrent leur arbre de Noël. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en l'honneur de l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement une allocution très éloquente de leur aumônier militaire.
A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands accordent des congés aux soldats placés sous leurs ordres. Mais il faut compter avec les exigences du service: tout le monde ne peut pas être envoyé «en permission». Après le départ des privilégiés qui passent la fête de Noël dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats «au quartier».
Or, en vertu du principe qui déclare que le régiment est une «seconde famille», les chefs cherchent à les récréer en cette fête solennelle.
L'avant-veille de Noël, chaque Hauptmann (capitaine) reçoit de la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent vingt-cinq francs), destinée à l'achat d'un arbre de Noël.
Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe un beau sapin tout hérissé de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affecté à la compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre et tendues de nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares, enveloppés de chauds tricots de laine, des Pfefferkuchen (pains d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrémités et servant d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, etc.
Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche majestueusement sur un chevalet improvisé.
La nuit est venue. Déjà, depuis un instant, le capitaine est arrivé avec ses officiers et attend dans la chambre du chef.
La commission des sous-officiers et soldats chargés de préparer la fête fait son entrée. Le sergent-major s'avance et dit:
—Mon capitaine, tout est prêt.
—Très bien. Et le tonnelet de bière?
—Il est en place, mon capitaine.
—Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.»
Cinq minutes après, toute la compagnie est là. Un profond recueillement plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et aussitôt les soldats entonnent le choral:
O du fröhliche, o du selige,
Gnadenbringende Weihnachiszeit
Welt ging cerloren: Christ ist geboren
Freue dich, freue dich, du Christenheit.
O joyeux, ô radieux.
O salutaire Noël,
La Terre était perdue, le Christ est né,
Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté!
Le chant terminé, le sergent-major dépose dans un casque un nombre de numéros égal à celui des hommes présents. Chaque troupier, à son tour, vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant.
L'opération du tirage au sort est achevée. Le tonneau est mis en perce. Le capitaine, verre en main, se porte au centre; après un petit speech de circonstance, il termine par ces mots:
—Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch allen ein frohes Fest.
(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous souhaite à tous de passer joyeusement la fête.)
Au bout de quelques minutes, après avoir causé amicalement avec les soldats, le Hauptmann se retire pour donner aux sous-officiers ses étrennes personnelles.
Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand[32], nous permet de compléter tout ce que nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays d'Outre-Rhin.
Note 32:[ (retour) ] C'est la Fraukfurter Zeitung, la Gazette de Francfort, qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle religieux.
C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit était glaciale et des milliers d'étoiles perlaient au firmament. Français et Allemands étaient si rapprochés que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement retentir les appels et résonner les armes sur le sol durci par une gelée des plus intenses.
Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat français, après avoir demandé la permission à son capitaine, gravit le fossé et s'avance de quelques pas vers l'ennemi. Là, il s'arrête, salue militairement, et d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il entonne:
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle
Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous...
Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, cette voix vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beauté que tous—raconte le capitaine de mobiles témoin du fait[33]—parisiens sceptiques et railleurs, nous étions suspendus aux lèvres du chanteur.—Et du côté des Allemands, l'impression devait être la même, car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole.
Note 33:[ (retour) ] Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a raconté lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands théâtres de la capitale.
Quand les derniers mots du cantique d'Adam:
Peuple, debout! Chante la délivrance!
Noël! Noël! Voici le Rédempteur!
eurent retenti au milieu du silence général, comme un coup de clairon «qui sonne la victoire», le soldat rentra au poste où il fut acclamé par tous ses camarades.
Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un soldat apparaissait à son tour: c'était un superbe artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme le français, de quelques pas et salua militairement avec la raideur propre aux soldats de son pays. Là, entre ces deux armées d'hommes qui jusqu'alors ne songeaient qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de reconnaissance et de foi à Jésus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux hommes l'amour de leurs frères.
Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté des Français ne vint troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une émotion toujours croissante, il eut redit les dernières paroles du refrain:
Weihnachtszeit! Weihnachtszeit[34].
le poste allemand tout entier le reprit en choeur.
Note 34:[ (retour) ] Temps de Noël! Temps de Noël!
Et dans nos retranchements, le poste français répondit d'une seule voix: Noël! Noël! Vive Noël!
Un instant, les deux armées ennemies furent ainsi confondues dans une pensée commune de cordialité et de paix. L'idée de Noël, avec le souvenir de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, avait ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de la plus fraternelle charité[35].
Note 35:[ (retour) ] On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait passé à la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.
NOËL
DANS
LES PAYS DU MIDI
ITALIE—NAPLES—SICILE—ESPAGNE
«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie un écrivain étranger; est-il un peuple dans le monde chrétien chez lequel le retour de cette fête ne soit célébré par des usages, des jeux, des chants et des traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant les teintes du caractère national, gais ou sombres, tristes ou folâtres, suivant qu'ils ont été créés par une imagination vive ou mélancolique et plus ou moins amie du mystère?»
En effet, les conditions du milieu ont une action prépondérante sur les réjouissances populaires. Dans les pays du Midi où le soleil brille de tous ses feux sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient ternir l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des vents de mer à la tiède et caressante haleine, la vie est pour ainsi dire tout entière au dehors, tandis que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la neige, la glace et la bise mordante, les habitants se renferment des mois entiers dans leur demeure et se groupent autour de l'âtre où flamboie et pétille la grosse bûche de la forêt.