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COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

PAR
M. A. DE LAMARTINE

PARIS
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.

1856

L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE.

Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.

Raunheim d'après Adam Salomon.

Imp. Lemercier, Paris

Ier ENTRETIEN.

«Toutes les choses sont en germe dans les paroles.»
(Poète et philosophe indien.)

I

Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne comprend bien que ce qu'on a senti.

Cicéron, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile, sur les utilités et les délices des lettres. Cette belle phrase est depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui enseignent leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous la répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne laisserait qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de mots dans votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en images et en sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la fassent pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt, l'imagination et le cœur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature, comment cette impression y est devenue passion dans un âge et consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme parvenu à la perfection de sa nature.

Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec vous, ni d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces sentiers ramènent indirectement mais agréablement à la route.

II

La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre, s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la rive du fleuve.

De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de vignes basses, enclos de buis ou de pierres sèches, font ressembler, trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages d'Espagne, de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, sous un ciel cru, fait fumer à l'œil comme des gueules de four où le paysan a allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de ses enfants.

La maison de mon père était cachée à l'œil par le clocher et par les maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien qui la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village pour donner leur lait aux mères.

III

Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le bleu du firmament.

Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot; puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en liant la phrase à la phrase, finissent par produire, ô prodige de transformation! la pensée. Comment s'opère cette transformation d'un trait de plume matérielle, sur un morceau de matière blanche, appelée papier, en une substance immatérielle et tout intellectuelle, appelée pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même, étrangère aux sens et jaillissant des sens comme l'étincelle du caillou pour illuminer la nuit? Il faut le demander à celui qui a créé la matière et l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est réservé le mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à cette pensée et à cette matière l'apparence d'une même substance, en leur donnant l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les secrets de Dieu: aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les garder. La jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la transformation apparente des sens en intelligence, et de l'intelligence en matière, est le plus étonnant, et sans doute le plus saint de ses secrets. Il faut admettre le phénomène, car il est évident; il ne faut pas l'expliquer, car il est surhumain. On devrait décrire sur le frontispice de toutes les sciences physiques ou métaphysiques, à la borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là; vous êtes au bord de l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez pas! Vous touchez là au grand secret! On n'escalade pas la pensée de Dieu! Le vers du Dante devrait être inscrit sur la nature physique comme sur la nature morale: Vous qui touchez à ces limites, laissez toute espérance de les dépasser.

IV

Quoi qu'il en soit, je commençais à penser et à comprendre que d'autres autour de moi pensaient plus que moi; je commençais même à comprendre non la nature, mais le fait de cette transformation en pensée des caractères matériel qu'on me faisait tracer ou lire, et la transformation de cette pensée en caractères, c'est-à-dire en livres. Mes premiers respects pour le livre, milieu surhumain où s'opère ce phénomène, me vinrent d'où vient toute révélation aux enfants, de leur mère.

La mienne avait la piété d'un ange dans le cœur et l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble, comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en intelligence. C'est ce qu'on appelle physionomie, chose que l'on définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours mystère: l'âme dans les traits et les traits dans l'âme. L'homme peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit.

V

Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du matin, dans le loisir de sa chambre éclairée du plein soleil, soit les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait déposé l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de son lit, un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme la lueur d'une lampe quand on la couvre de la main contre le vent, pour l'empêcher de vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais cette expression, j'y devinais je ne sais quelle conversation muette avec un autre que moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un signe, je rentrais dans le silence et je respectais sa lecture.

Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement; mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel, la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre ou que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, mais bien intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à nos jeux et si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas interrompre l'entretien silencieux!

VI

Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes.

VII

Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.

Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère, plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.

Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot de ces langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un sentiment pastoral de Virgile, une strophe gracieuse d'Horace ou d'Anacréon, un discours de Thucydide, une mâle réflexion de Tacite, une période intarissable et sonore de Cicéron, me ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes qui me parlaient ainsi à travers les siècles.

VIII

De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous imposait pour l'acquérir.

Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec, en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images, réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du professeur et l'enthousiasme de l'école.

On nous avait donné pour texte libre et vague une description du printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait le printemps que par les livres. Leur composition un peu banale était pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des troupeaux, des oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de fleurs sur lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces printemps étaient italiens ou grecs; ils se ressemblaient les uns les autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents.

J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant parmi les citises jaunes et les lauriers roses.

À moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me refusaient.

Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le printemps dans les impressions, dans le cœur et dans les travaux des villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés, toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle m'inspira.

J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du secrétaire en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient adressée pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer. J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'œuvre.

IX

«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau de cuivre, que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du fond du rocher jusqu'à leurs mains.

«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les respirer tout le jour en travaillant.

«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, comme si ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, avaient peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre haute.

«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les dégourdir.

«Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du clocher, dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; la cloche, ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits enfants au signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et les moineaux de tous les toits.

«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.

«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de plus en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère de famille descend précipitamment l'escalier raboteux de la chaumière; on entend résonner ses sabots de hêtre ou de noyer sur les marches. Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes pour sortir les premiers de leur prison; elle les donne à conduire aux enfants.

«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.

«Pendant que les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme des fagots allumés par les femmes pour tremper la soupe du matin à leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mangée sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, on voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en causant entre elles des printemps d'autrefois.

«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans lequel dort son nourrisson en équilibre sur sa tête; elle le soutient d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui commence à marcher et qui trébuche sur les pierres.

«On les suit de l'œil dans les vignes des coteaux voisins. Ils déposent le berceau de l'enfant endormi dans une charrière (petit sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles larges, étagées de nœuds en nœuds, sur les sarments nouveaux de l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme (haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau, entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné sa sueur à la vigne.

«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci, entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route, échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le printemps fait à la vendange.

«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie. Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.

«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de buis.»

La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui réjouit le cœur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.

Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de charme que pour les mères.

X

Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.

Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (aura) n'ont point refroidi en moi la mémoire, le Père Béquet et le Père Varlet, professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de cœur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui, je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.

XI

Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses intellectuelles.

Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans doute par dérivation de son ancien nom latin, mons arduus, la montagne de Monsard. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds, quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.

Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une forteresse démantelée.

Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les unes des autres comme des stalles dans un chœur d'église, forment une façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles préservées du vent.

La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.

Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de l'Adriatique.

On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées que les hauts lieux inspirent.

XII

Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées des jours d'été; il m'y conduisait souvent avec lui, quand, vers l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.

Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des paniers pour mes sœurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.

XIII

Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.

C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la famille des Bruys. On apercevait la maison de cette famille patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la montagne de Monsard, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.

Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie. L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale dans nos contrées. Les sœurs n'y étaient pas moins distinguées de caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces sœurs vit encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a rien perdu de sa grâce de cœur et de son sourire d'esprit! Elle a usé le temps qui ne l'use pas; elle est comme un jalon vivant du passé, laissé dans le domaine et sur les tombeaux de ses frères et de ses sœurs. Tout le pays aime à la retrouver, le matin, où il l'a laissée le soir.

XIV

M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses pères.

Il y vivait en philosophe, auprès de ses sœurs, suspendu par ses opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien suffisant pour supporter le désœuvrement, ce supplice des âmes vides.

De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes de la maison de ses sœurs; il s'y consolait avec ces consolateurs muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.

XV

La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»

Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à longues poches; ses souliers étaient noués sur le cou-de-pied par des agrafes d'argent; il portait un jonc à longue pomme d'or à la main.

XVI

À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment, la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme intellectuel et le cœur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux chiens courants, au poil fauve, qui me connaissaient, venaient se coucher auprès de moi sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, pour que le tintement de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la lecture ou la conversation des trois amis.

XVII

Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la montagne, parmi les vignes et les chenevières.

Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui avait fermé le palais épiscopal et qui le condamnait à la vie obscure d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et nobles dans une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle du gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre et de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa perte au fond de mon cœur comme une lie de regrets qu'on ne remue jamais en vain.

XVIII

Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour ces trois amis.

Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.

La politique était toujours le premier texte de l'entretien: l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même étouffée en lui et autour de lui.

XIX

Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là, entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M. de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils étudiaient alors.

Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J. Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le Contrat social, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.

Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français, tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.

Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman, journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge; mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici, après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une profonde cavité.

XX

Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière page du Phédon, et où les premières étoiles scintillèrent dans le ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de Socrate.

Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu, assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du Pnyx et les pentes dénudées du Pentélique, je reconnus une ressemblance parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et les collines ruisselantes de pierres de mon pays.

On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout l'été, jusqu'aux froids de l'automne.

XXI

L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et à me la faire considérer comme une sorte de puissance surnaturelle donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en eux, même le bonheur.

Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières, groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage. J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval, pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.

Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village; il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches; à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à jeter un regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger, toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.

La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier, présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.

On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide, et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse. Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles sœurs et le solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou jetaient les coquilles des œufs de leurs poules sur la galerie.

Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, étaient entièrement effacées par les orties et par les mauves parasites, promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne distinguait ces allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non plus, qui s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des raves à peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la vigne, au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait çà et là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient pleurer la main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de bonne heure le soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu sinistre à cette demeure.

XXII

C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on appelait M. de Valmont; les deux sœurs chez lesquelles il habitait depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute fortune cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs de vigne hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.

Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite. Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou un salut avec les habitants.

Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non les deux sœurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa maison à tous les hommes distingués de la province.

XXIII

M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.

Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la candeur de ma figure et de mon âge.

Les deux sœurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.

XXIV

M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses, politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.

Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme.

On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret. Il dort dans le mystère comme il a vécu.

XXV

«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand mystère de cet enclos, sur lequel on chuchote tant de fables dans le village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du même dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre jamais par vous même!»

Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait accidentellement ma présence dans le jardin.

«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous vous retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, continua-t-il en me prenant par la main, et venez voir par vous-même combien il faut peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour être heureux.»

XXVI

En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la galerie d'où les deux sœurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par inadvertance dans le jardin du harem. Je n'avais eu que le temps d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.

Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.

Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux sœurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.

XXVII

Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y entrer à la suite de mon guide.

XXVIII

Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont; des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à son réveil, en s'étendant au hasard, à droite ou à gauche, ne pouvait tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel couché sur ses œuvres: une litière de pensées humaines sous l'animal pensant!

XXIX

Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et la table de travail du philosophe.

«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans l'amitié de ces deux sœurs aussi sauvages que moi, une société pour mon cœur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.

«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée? Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il n'y en a dessus!»

XXX

Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants, jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis, me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que vous avez vu!»

Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination. J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont. L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.

XXXI

Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes, s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières amours de l'imagination ou du cœur qui empruntent tous la voix de la poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de deux cœurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.

Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse, jetés depuis aux flammes pour en purifier les pages, j'écrivis ces poésies contemplatives qui furent accueillies comme les pressentiments bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout devint littéraire à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, avec ses impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses douleurs, dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; l'univers en notes diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, je ne vivais qu'un livre à la main.

XXXII

L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par le génie des littérateurs.

L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.

L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas; il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour dignifier leur œuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit ne mérite pas d'être fait.

C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'œil que, tant qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle: dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il n'existe plus.

XXXIII

La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi les grands événements de mon pays.

La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle, non dans l'ignoble langage de la taverne ou de la borne, mais dans la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que vous voudrez!

Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons comment elle console le cœur dans les disgrâces.

XXXIV

Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur la vie de l'homme public et sur le cœur de l'homme privé.

Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses pudeurs de convention. Si le Laocoon se torturant dans le marbre sous les nœuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses tortures?... Quand le cœur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?

Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon cœur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!

XXXV

Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!

Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi, et ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le Dante. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient que sous mes démolitions.

XXXVI

Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?

Les enfants des Samiens insultaient Homère parce que, disaient-ils, Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte du ciel pour Homère.

Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les Samiens. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le Ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des hommes! La vie ne m'est plus rien.

La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.

XXXVII

Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux les hommes qui meurent à l'œuvre, frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous pour rien?...

XXXVIII

Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.

Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai gloire!

D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.

Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort cruel; voilà le vrai.

XXXIX

C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la lance qui a bu le sang!...

J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.

XL

D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme seul!

Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper aussi mon nom?

Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible? Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu franchement et exclusivement homme de lettres; c'est que je vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!

Nota. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64 pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet, mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.

IIe ENTRETIEN.

I

Le mot littérature vient du mot littera, qui signifie lettre. On a pris ainsi la partie pour le tout.

Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, forment des mots.

Les mots contiennent des idées.

Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus complets.

Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle.

C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la pensée d'un seul dans l'esprit de tous.

Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que l'homme pût se communiquer à l'homme.

Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il n'y aurait point eu d'humanité.

C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde pensant.

L'homme est un être expressif.

II

Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la pensée?

Par les langues.

Que sont les langues?

Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.

Qu'est-ce que la parole?

Le corps de l'esprit, pour ainsi dire.

La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots contradictoires pour en donner seulement l'idée: Le corps de l'esprit.

III

On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe du Créateur à sa créature; les autres en attribuent l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre.

Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou plutôt sur ce mystère:

«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui lui avait donné la pensée, ou le verbe intérieur et extérieur; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors d'elle.

«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue innée, est née aussi la première littérature du genre humain, autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler et se perpétuer l'esprit humain.»

L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé.

IV

Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple; l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et où le sourd devait entendre le muet!

Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de l'inventeur de la parole.

V

Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.

«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle; échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»

L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires éternelles.

L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!

VI

Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à l'infini.

Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit J'adore, mot sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.

Sa grandeur, c'est de s'exprimer.

La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression mémorable, c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.

VII

Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature ou cette expression mémorable de l'esprit humain a dû se multiplier dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature universelle.

Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une certaine durée de mort.

Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.

Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont confié?

VIII

Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'œuvre littéraires des époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que ces chefs-d'œuvre ou ces fragments de chefs-d'œuvre que nous croyons des commencements, n'étaient que des continuations ou des renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque certitude.

Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi éloquente que celle de Job nous apparaît tout à coup avec le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que quand un poëte comme Homère apparaît tout à coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce monument est le chef-d'œuvre, mais non le commencement.

IX

Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit humain par ses œuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit nombre de chefs-d'œuvre en toute langue qui ne dépassent pas les forces de l'attention.

C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de chefs-d'œuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.

X

Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit humain.

Nous prendrons en main tour à tour une de ces œuvres, nous en traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme intellectuel au temps où nous vivons.

Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces œuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute idée de l'homme par ses œuvres, afin de vous soutenir, en morale comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de vous-même.

DIGRESSION.

I

Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre siècle, de parler des œuvres remarquables qui s'y produisent, des écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, elle a du cœur; et quand le cœur a fait une partie du talent d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de mener son deuil.

L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.

II

Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire en nous par les chefs-d'œuvre de sa création.

Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans cesse.

III

Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale de Terni, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie de l'écume du Vellino.

IV

On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de Terni. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre improvisatrice de la France.

Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis appeler le courrier, qui préférait le vin de Montefiascone à toutes les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie d'une fiasque et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me dit que ses voyageuses s'appelaient madame Gay et mademoiselle Delphine Gay, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du Vellino.

On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.

Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la sombre vallée de Narni, où elles se rassemblent sous les arches brisées du pont d'Auguste.

V

Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.

On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis Horace et Claude Lorrain, jusqu'à lord Byron. Terni est le pèlerinage du génie; le poëte y laisse en ex-voto des vers sublimes, et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit avant d'avoir aperçu le précipice.

VI

La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond, qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était le Vellino.

On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux penchés sur son cours.

Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée, jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément élevé sur l'Océan.

VII

À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.

Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas, le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le cœur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de lord Byron à la même place.)

VIII

Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour, cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher, cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant, qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses qui manquent toujours aux cascades des Alpes et même du Niagara; si l'on considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres ténébreux de précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la scène se passe en plein espace, en pleine lumière, en face d'un horizon sans bornes, d'un firmament limpide d'où le Créateur semble assister, derrière le cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en fureur, on n'aura plus seulement la sensation d'une catastrophe des eaux, mais celle d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à l'homme d'assister en l'adorant.

IX

Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.

Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus conforme à sa grandiose beauté.

Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.

Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune fille de Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!

X

Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des Abruzzes; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure, qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la douleur sont pâles.

XI

Elle se leva enfin au bruit de mes pas.

Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.

La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus de la cascade de Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la chute de Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée que cette jeune fille.
…………………………

XII

Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!

Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut regarder d'en haut ce qu'on aime.

Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure très-méconnue.

Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de Paris. Elles furent le nœud entre la liberté épurée de sang et la gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais ravissant, de la France entre deux larmes.

XIII

Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne, tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses amis jusque sous la hache, cœur d'honnête homme dans la poitrine d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était Romaine plus que Française.

Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; dans les éruptions de son cœur elle brisait tout, elle faisait scène, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer en elle jusqu'à ses défauts.

XIV

Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit sans l'avoir pleinement savourée.

Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité.

Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère a trouvé dans le berceau de son propre enfant?

Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du cœur maternel; les Benjamins sont une vieille histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.

De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout cela comme je l'ai lu moi-même dans le cœur de cette excellente mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.

XV

Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.

Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.

XVI

La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de Louis XIV aux Bourbons.

Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.

La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'Aurore du Guide, par toutes les grâces du jour.

Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie sur le bonheur d'être belle.

XVII

Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'essais poétiques. Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. L'esprit, ce génie trop familier des salons, y corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son cœur, et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.