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COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
UN ENTRETIEN PAR MOIS
PAR
M. A. DE LAMARTINE
TOME ONZIÈME
PARIS
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
1861
L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.
COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
REVUE MENSUELLE.
XI
Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.
LXIe ENTRETIEN.
Premier de la sixième année.
SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.
I
«La nature, qui prédestinait l'Angleterre à cette importance, lui avait donné un caractère qui a ses défauts sans doute, mais qui a la prédestination des grandeurs. Ils portent en eux, ces Bretons, les conditions du gouvernement d'eux-mêmes et des autres: ils sont réfléchis, ils sont audacieux et ils sont persévérants. Leur génie est naturellement hiérarchique. Ils ont un orgueil individuel quelquefois humiliant pour ce qui n'est pas eux; mais cet orgueil ou ce sentiment égoïste de leur supériorité leur donne un orgueil collectif et national qui fait une partie de leur force comme peuple. Je m'estime quand je me compare, c'est le mot des Anglais.
Ils ont le sentiment de la liberté, par suite de cet orgueil; mais ils ont le sentiment de l'aristocratie, par raison. Ils veulent que leur civilisation dure comme un monument: ils savent que rien ne dure dans les mobiles démocraties, gouvernements des passions et des caprices du peuple; la hiérarchie est en tout la forme de l'ordre et la condition de la durée. Ils sont glorieux de ce qui est au-dessus d'eux comme au-dessous; ils respectent leur aristocratie, et ils respectent leurs classes subalternes.
Une monarchie, pour personnifier seulement leur majesté nationale; une aristocratie, pour perpétuer leur civilisation; un peuple libre, pour justifier leur orgueil civique: voilà leur trinité nationale. Liberté à la base, aristocratie au milieu, monarchie au sommet, ordre partout; mais ordre raisonné plutôt qu'imposé. Quelle république, quelle noblesse, quelle royauté dans un même peuple! Celui qui ne l'admire pas n'est pas digne de parler des sociétés civiles.
De ces trois vertus gouvernementales dans la race anglo-saxonne est résulté le phénomène que nous voyons: une richesse incommensurable chez eux, une légitime influence sur les continents, une monarchie véritablement universelle sur les mers ou sur toutes les contrées desservies par les Océans.
II
Or la France peut-elle espérer un allié fidèle, solide, permanent, dans ce grand peuple anglais? Je le dis avec regret, mais je le dis avec courage: non! L'égalité de grandeur, quoique de grandeur diverse dans les deux peuples, s'y oppose; il faudrait pour cela que l'Angleterre renonçât à la terre ou que la France renonçât à la mer, et que chacun de ces deux peuples se contentât de l'empire d'un seul des deux éléments. Voyez le blocus continental de Napoléon provoquant le blocus maritime de l'Angleterre! L'orgueil légitime de l'Angleterre n'abdiquera jamais (et nous ne l'en blâmons pas) une grande part d'influence et d'action sur le continent européen.
L'ambition, légitime aussi, de la France n'abdiquera jamais une part de prétention navale considérable sur les mers. Son commerce n'en aurait pas besoin; ses colonies pourraient s'anéantir sans ruiner la mère patrie, décoration plutôt qu'élément vital de sa puissance: mais son aptitude à la marine militaire, mais ses grandes gloires et la défense de ses côtes, ne lui permettent pas cette abdication. Entre la France et l'Angleterre, il y aura donc toujours, et organiquement, trois grandes choses: la mer d'abord, l'influence continentale ensuite, enfin la passion, troisième élément plus indomptable encore que les deux autres; la passion de la rivalité, qu'une grande nécessité peut faire taire un moment, mais qui ne mourra jamais entre ces deux jumeaux, qui se combattent dans le sein de leur mère, l'Europe.
III
La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise, ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du parti opposé à l'avis de la France; et il en est de même de la France, quoique avec moins d'animosité systématique.
Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique en paix officielle avec Londres.
L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des soldats.
Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la légitimité des insurrections des armées et des insurrections antimonarchiques des peuples.
La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à la France.
La France veut refréner les Barbaresques sur la côte d'Afrique: l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie.
En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de toute son éloquence dans ses tribunes.
La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans l'anarchie du continent.
La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête, quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet britannique.
Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un point du globe, l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il y a un intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là pour le combattre. Comment chercher une alliance politique organique dans une si vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la France et à la civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est la paix, la paix difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la paix utile au monde, mais la paix l'œil ouvert et la main armée.
En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!
IV
Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature, que voyez-vous? la Russie.
La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale dans la main après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie jusqu'à Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre dans un mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et pourquoi? Vous allez le comprendre.
Les alliances se fondent sur un intérêt commun.
Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et vers le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie, vers le fond de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras ainsi étendus, étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de Pierre le Grand. Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée, même quand elle ne pense pas: la force des choses pense sans elle.
V
Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le contraire de ces intérêts russes.
Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne, comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates, serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.
Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares, politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes. Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies, auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait crié anathème contre le patriarche grec.
La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes et des Français.
L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas; mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais qu'un sujet de conversation entre des diplomates français étourdis et impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme une menace, mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou imaginé l'impossible.
VI
Et en Orient, quels sont les intérêts de la France? Sont-ils, comme on le dit, de doubler l'omnipotence de la Russie en lui livrant pour dépouille la moitié la plus fertile, la plus opulente, la plus maritime du monde méditerranéen, dont la France est la plus tributaire par ses ports sur cette mer de tous les commerces?
Ces intérêts sont-ils d'étendre cet empire russe, déjà si débordant, de Varsovie à Babylone, de la Laponie à l'extrême Arabie, de la mer du Nord à la mer de l'Inde?
Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul sceptre?
Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières maritimes de la Russie?
Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans, la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets, dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à Naples plutôt qu'à Turin?
VII
Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance, très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie britannique et avec l'ambition moscovite.
Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre le prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin qui n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, dans ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence, n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de décomposer pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui représente l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au cœur de l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde contre nous en deçà du Rhin, qui représente enfin l'unité allemande en espérance dans l'Allemagne du Nord? L'unité allemande, la perspective la plus antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de l'absurde, génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groupés en une seule puissance active contre trente-six millions de Français! unité destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la France que le rêve antifrançais de l'unité de l'Italie à laquelle nous sommes assez aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce autre chose que la coalition en permanence contre la France?
Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat que l'unité allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un illuminé peut la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.
VIII
Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour l'extension illimitée de la Russie.
Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.
J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous récrier, étudions.
Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie, improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons en Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche? C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le versant oriental de la mer ottomane. Nous disons seul, parce que du côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique; livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les dépouilles.
Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France? L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie, huit cent mille hommes que nous n'avons ni à lever ni à payer pour défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui les contractent pour le salut commun.
Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous? La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité allemande, exactement les mêmes intérêts que la France? L'alliance, de ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas écrite par la communauté des intérêts de la France et de la maison d'Autriche? Favoriser de ses vœux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche, n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la France? Aussi voyez avec quel instinct révélateur de haine contre la France l'Angleterre, depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultivé à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstinée de l'Angleterre avec le cabinet de Berlin doit éclairer le cabinet des Tuileries: l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance française.
Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer, vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et ses amours cachent toujours un mal-vouloir contre la France. Votre boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le danger!—témoin l'unité italienne et l'unité allemande, ces deux écueils où l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.
IX
Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit, que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne fasse le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il en serait de la France à son réveil!—Partisans dénaturés de ces unités antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? L'unité russe!—Voilà ce qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les fédérations et contre les équilibres, qui font son salut!
X
Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore? Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et qu'ils n'ont pas encore réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est ensuite parce que le vieil écho des casernes impériales du premier empire n'a pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre à l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout, devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et l'Autriche de se reconnaître et de s'allier.
XI
Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers diplomatiques.
Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.
On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose, détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman. Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les remplira qui pourra!
Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.
Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?
Qu'arriverait-il de l'Europe?
On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées, possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont les intéressés bercent les multitudes.
Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme, proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à toutes les religions.
La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs paroles le culte mahométan. On partagea les temples entre les religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.
Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit, comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population, exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prospérité dans tout l'empire?
Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme, que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit chrétienne?
Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure, jusqu'aux pieds du Taurus, les villages chrétiens soient mêlés aux villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse, dans toutes ces parties de l'empire?
Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent, possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la différence.
Ils administrent mal, voilà tout leur crime aux yeux des Européens. Ce vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on peut même dire qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il tient aux lieux, aux climats, à la configuration des terres, aux montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles profondeurs de plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle être autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et indirecte? Comment des peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain à cent lieues, suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver dans les steppes, toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se prêter au genre d'administration directe, uniforme et sédentaire de l'Europe? La tente et la maison établissent des modes d'administration et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des systèmes représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des tribunes à des peuples qui parlent des langues différentes; donnez la liberté de la presse aux sauvages Kurdes des frontières de Perse; donnez des préfets et des receveurs généraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes de l'Éthiopie ou de la Mecque!
Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables, est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de leurs chevaux la liberté illimitée du désert!
L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen, vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau; en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte, des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.
XII
Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer, en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs; mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des Éthiopiens, des Cophtes, des Abyssins, des Égyptiens, des Arabes, des Bédouins, des Kurdes, des Syriens natifs, des Syriens grecs, des Juifs de Jérusalem et des Juifs de Samarie, des Mutualis, des Druses, des Maronites, des Insulaires, des Candiotes, des Cypriotes, des Arméniens, des Tartares, des Caucasiens, des Hymirètes, des Bulgares, des Serbes, des Albanais, des Grecs surtout en nombre considérable; en tout, je crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de mœurs, de sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.
Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman, si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent, de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui interceptent les communications entre elles et qui leur sont antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus se conglomérer en masse imposante.
Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes, persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.
XIII
Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population héritière des Turcs.»
Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres, disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races vivent, et que, si l'on mettait aux voix à qui l'empire, il n'y a pas une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt qu'aux Grecs; aux Turcs plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs plutôt qu'aux Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races faibles et tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire turc que le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales qui nous haïssent.»
La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie stupide de ces sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.
XIV
Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par les puissances européennes elles-mêmes?
Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu, à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force.
Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée, la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.
Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ de bataille de l'Europe.
Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié? Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements? Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre, et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter ou leur livrer une telle proie.
XV
L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à la fois.
Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un grand concordat politique avec le chef nominal, et en ce moment très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du Grand-Seigneur par le gouvernement, et tributaires de l'Europe par l'origine, les mœurs, les religions; c'est ce grand concordat entre la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée dominante de la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura fait ainsi plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en Turquie, au lieu du désordre européen.
XVI
L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé à temps, menace de consumer toute l'Europe.
Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de la paix en Europe.
La diplomatie n'était autrefois que nationale; depuis la révolution, la diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne traitait qu'avec les cours; on traite maintenant, dans une certaine proportion, avec l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force morale, s'est mêlé aux autres éléments de force matérielle que les négociations et les traités avaient pour objet de concilier et d'asseoir.
Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue aujourd'hui en Italie.
XVII
L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe. Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en haut que les peuples pensent, c'est par le cœur que les peuples sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.
Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne, était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas, mais les armées manquaient aux tribuns.
Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont, race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des monarchies, va grandir en un moment, non pas comme une puissance régulière et par un accroissement progressif, mais à la manière des explosions révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions d'âmes, d'un trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une armée de cinq ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. Monarque d'une si riche péninsule, chef courageux d'une si imposante armée, présent par l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, maître de mille lieues de côtes couvertes de ports militaires sur la Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les fermer aux escadres ou aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids à placer ou à déplacer dans la balance du continent que trente millions d'âmes, cinq cent mille hommes, l'alliance nécessaire de l'Angleterre et un drapeau qui sera, à mon gré, selon les circonstances, celui de la monarchie absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»
Que dites-vous de l'ambition d'un si grand cœur dans un si petit prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans doute; mais la France aussi n'est plus la France!
En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de soldats sur nos Alpes;
En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;
En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une armada britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot: Il n'y a plus de Pyrénées!
Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie. L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une position si redoutable contre la France.
XVIII
La France, cependant, qui devait se borner à empêcher les envahissements autrichiens contre le Piémont, à prévenir les interventions étrangères dans les États italiens, à favoriser, sans y intervenir de la main, le système fédératif entre les nationalités italiennes, la France a prêté deux cent mille hommes, des millions et deux victoires à la pensée antifrançaise du Piémont. Nous ignorons ses motifs, à plus longue vue que les nôtres, sans doute; les cabinets à une seule tête sont les plus sûrs des secrets d'État.
Mais nous voyons se développer jusqu'ici une diplomatie anglo-piémontaise de nature à donner un jour de grands motifs d'inquiétude à la France sur sa sécurité en cas de guerre avec le continent ou en cas de guerre avec la Grande-Bretagne. Car ne nous faisons pas d'illusion sur l'éternelle reconnaissance et sur l'indissoluble alliance entre la France et la monarchie piémontaise de l'Italie une: les rois hommes d'honneur, les ministres qui se respectent, peuvent être reconnaissants par honneur, par pudeur, par intérêt momentané; mais les rois meurent, les ministres passent, les cabinets restent avec l'esprit de leur situation géographique en Europe. Or l'allié nécessaire de l'Angleterre sur le trône unique de l'Italie, trop voisin de la France, ne sera jamais un allié de la France contre la volonté de l'Angleterre.
Si nous voulons des alliés sûrs au delà des Alpes, et nous avons le droit de les vouloir, ne permettons pas à une seule maison royale d'affecter la monarchie universelle de l'Italie, et de retourner contre nous, à la merci de l'Angleterre, cette monarchie universelle que nous aurions nous-mêmes fondée contre nous-mêmes. Où serait l'équilibre? où serait la paix?
XIX
Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie?
Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie, destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes au midi de l'Europe.
Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris?
Des vœux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que ces diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la Péninsule se développent en institutions propres, favorables à leur liberté, et se groupent en confédérations indépendantes pour se protéger mutuellement contre l'Autriche ou contre toute autre puissance armée, anglaise, russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou de les conquérir ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui devons une force française, toujours prête à garantir cette confédération italienne.
Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous impose le Piémont, encouragé dans son ambition à outrance par l'Angleterre, est-ce bien cela?
Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous devons avoir l'œil, si nous n'y avons pas la main?
Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure, la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie?
Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle le droit public, le droit des gens: le respect des traités, la sainteté des limites, la légitimité des possessions traditionnelles, l'inviolabilité des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui devons-nous le droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces neutres et dans toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte, au nom d'une prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la foulant aux pieds chez les autres?
Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa convenance dans l'Italie septentrionale?
Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold, le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?
Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais, dans ces États du pape avec lesquels le Piémont n'était pas en guerre, et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, semblaient devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des territoires? Le drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle irrévérence, je ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés intimes à qui nous venions de rendre des services aussi éclatants que Magenta et Solferino?
Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et d'alliance?
Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime par la maison de Savoie?
Devions-nous au roi de Piémont le droit impuni d'aller, à la tête d'une armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son dernier asile, à Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son père, n'avait pas même permis de commettre des fautes qui motivent l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des enfants, des jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la même famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui veut universaliser la monarchie?
Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que, pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau prétexte de la liberté à porter aux peuples.
La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée; la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte, n'est qu'une ignominieuse servitude.
Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se donner la liberté chez eux, de détruire ou de constituer le gouvernement national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le nom de liberté et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de Savoie.
Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand hors la loi, ex lege, du droit des nations.
Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour défendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mêmes envahissements qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.
La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national créé contre la sécurité de la nation française.
C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu de droit public!
XX
La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux alliés de Turin, et à ses adversaires naturels de Londres.
Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en permanence à l'Angleterre, nous prépare?
Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:
Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance.
L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des nations.
Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice par des puissances étrangères à l'Italie.
XXI
Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au secours de l'indépendance du Piémont.
Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri par les institutions de Léopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.
XXII
Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la nation romaine par des institutions représentatives et par des administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient Pétrarque, Rienzi, Dante, les souvenirs de sa république avec le séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux est le droit commun: le droit des peuples, le droit des républiques, le droit des théocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas la main entre la Providence et son œuvre. L'œuvre que vous voudrez faire sera précaire; l'œuvre qu'elle accomplira elle-même par la main des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera durable. Qui a donné au Piémont le droit de juger ou de préjuger de la volonté des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de préjuger de la volonté vraie de ces peuples à son profit? Le jugement des intéressés exprimé par des armées et rédigé par des conquêtes est suspect à tout le monde.
XXIII
Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle les ramasse;
Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres incapables ou perfides;
Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se joindre à ses ennemis;
Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir; qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères, ses jeunes sœurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre, avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion, écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles audaces contre le droit des peuples?—Aussi voyez comme l'orgueil national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile commence à protester par son soulèvement de cœur contre une annexion aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!
Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume, ces millions d'hommes de cœur, regardant disposer d'eux comme d'un troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le roi de Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs pareils de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils faire augurer au monde politique pour une unité monarchique de l'Italie, dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente pour tête que des gueules de canon?
XXIV
Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie de Turin, à Naples, à Palerme, à Rome, à Florence, à Milan, présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain avenir?
Examinons, et récapitulons:
Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps.
Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont, rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.
Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais, tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche?
Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes français et italiens, complices à leur insu de cette pensée antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première insurrection fomentée par vous en Hongrie refait la sainte alliance.
«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments, pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui pourraient remuer aussi la Pologne.—Avais-je tort? Demandez-le au congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire à travers les murailles.»
La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et reconquérir.
XXV
Qu'en résultera-t-il pour nous, France?
Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en Italie?
Serons-nous alliés de l'Autriche?
Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre nature et contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une situation prépondérante en Italie.
Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.
Qu'arrivera-t-il?
Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous, qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que toute chose au monde.
Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'unité de l'Allemagne sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six millions de Français seuls dans le monde.
Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et sur l'Italie. Le monde sera, quand la Russie voudra, moscovite. Il n'y aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien la France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité des puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après Azincourt, sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui est en elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son sang.
Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie! Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie.
XXVI
Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la France?
Cette conduite nous est tracée par les considérations très-irréfutables que nous venons de dérouler devant vous.
Ces considérations, je les récapitule en finissant:
L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France. Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à mort de l'Angleterre.
L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le cœur de la France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles, la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité allemande, unité que nous devons craindre comme la mort.
L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature, ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France, par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent.
Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent ainsi à la sincérité d'une alliance anglo-française.
Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui; l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours contre-poids.
XXVII
L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas, l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et de légitime grandeur de la France.
La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande par l'anéantissement de l'Autriche;
La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;
La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours convoitante.
Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.
De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et sur le Danube ottoman. L'Autriche est le nec plus ultra, la colonne d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard découvrirait la France.
L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie. Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires l'une à l'autre.
Le seul obstacle de l'alliance entre la France et l'Autriche, c'était l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne de France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions autrichiennes au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique.
Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi.
Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver d'immenses hasards.
L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci:
La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse, toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne. L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.
XXVIII
Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes, soldats de la paix.
Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la venger!
L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche.
La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et l'indépendance?
Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie?
Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie piémontaise un gouvernement propre?
Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce à la France à la lui rapporter?
Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni un intérêt italien, ni un intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde.
L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix.
Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie; depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie, rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu! négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.
XXIX
Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel, transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre. Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée ou résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830, l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et de la grandeur des deux peuples.
Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition, l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base, antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!...
La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir. Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place à l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif, républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les États-Unis italiens. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire de la maison de Savoie?
Les États-Unis italiens seront défendus par tout le monde, même par l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes, au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne son caractère, sa noblesse et sa dignité.
L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité. Choisissez!
XXX
Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès!
Les États-Unis italiens, voilà le mot de la situation, voilà la politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.
Lamartine.
LXIIe ENTRETIEN
CICÉRON
I
Cicéron est le plus grand homme littéraire qui ait jamais existé parmi les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous en exceptons peut-être Confucius. Les uns ont été plus poëtes, les autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel, aussi complet que Cicéron. C'est le nom culminant de toute littérature antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le monde romain. Celui qui connaîtrait bien les œuvres de Cicéron connaîtrait à peu près tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de plus juste et de plus parfait sur ce globe, avant l'Évangile.
Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de l'homme de lettres.
Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie privée.
II
Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de facultés diverses et puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe, citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte, orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même!
III
On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire, ne sont pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de son temps.
La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité, qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de Dieu.
Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la république romaine, à la corruption des mœurs, à la lâcheté du peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république contre César, il lui fallait un point d'appui dans la république: il n'y en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le point d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.
IV
Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur, celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait l'Anti-Caton, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie.
Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, mais un ensemble.
V
Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez, aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues. Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole.
Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait quand il traversait la place pour monter aux rostres. Il tenait à la main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes, ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice, toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la fréquentation du forum, à juger ses orateurs en artiste, appréciait dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa majesté.
VI
Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome, nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, dit la rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet enfant répandaient dans le cœur de sa mère et de sa nourrice on ne sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.
Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome, cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi dans la famille poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, et surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'œuvre dans les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans une seule âme les vertus des âmes de cent générations.
VII
Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le cœur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et romaines l'enfant, qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa maison.
La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées.
La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire, dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie.
Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes roi des écoliers; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison, comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi les hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine!
VIII
La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois dans sa vie!
IX
Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud: partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes d'être chantées et perpétuées par des vers.
En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps. Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.
Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté morale et civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce trésor pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et un des prix de la vertu.
Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux et les séances du forum, ce tribunal des délibérations politiques devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres et sur les destinées de Marius, son grand compatriote.
X
Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature. C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire, mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome.
La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de l'univers.
XI
Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des triomphateurs, des candidats à la tyrannie.
XII
Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes aussi, étaient devenues nécessaires.
De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la liberté et au pouvoir tout moral des lois.
Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles.
Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux.
Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient destinées à subjuguer le monde.
Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà, sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats. Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions, où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.
Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de magistrat sur la scène du temps.
XIII
Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie.
Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, subjugués, ensanglantés par lui.
Une guerre qu'on appelait la guerre sociale, guerre des auxiliaires de la république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la dictature d'un tyran.
Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux proscriptions, aux égorgements de Rome.
Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla.
Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, qui décelaient la profondeur et l'universalité de ses études.
Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection, inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées. Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements, harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de l'esprit, pathétique du cœur, grâce et insinuation des exordes, force et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au sommet de l'art et de la renommée.
Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain.
XIV
Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.
XV
Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie, d'intonation, de geste.
La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.
«Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête?—En suivant toujours tes propres inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.
Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.
XVI
Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.
On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme grécisé, philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.
Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner en silence par le seul amour du beau et du bien.
Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses, qu'on nomme le beau.
XVII
Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie, entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»
Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la questure la même année où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles Hortensius et Cotta, sollicitèrent le consulat, première magistrature de Rome, qui durait un an.
Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant tous les trois.
La questure était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome.
Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron.
Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un affranchi, qu'on appelait le nomenclateur, et qui suivait toujours les candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix basse, le nom des citoyens.