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GENEVIÈVE

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TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
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GENEVIÈVE

PAR
ALPHONSE KARR
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NOUVELLE ÉDITION
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PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
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1857
Droit de traduction réservé

A
LÉON GATAYES

[PREMIÈRE PARTIE.] [DEUXIÈME PARTIE.]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX, ] [XXI, ] [XXII, ] [XXIII, ] [XXIV, ] [XXV, ] [XXVI, ] [XXVII, ] [XXVIII, ] [XXIX, ] [XXX, ] [XXXI, ] [XXXII, ] [XXXIII, ] [XXXIV, ] [XXXV, ] [XXXVI, ] [XXXVII, ] [XXXVIII, ] [XXXIX, ] [XL, ] [XLI, ] [XLII, ] [XLIII, ] [XLIV, ] [XLV, ] [XLVI, ] [XLVII] [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX, ] [XXI, ] [XXII, ] [XXIII, ] [XXIV, ] [XXV, ] [XXVI, ] [XXVII, ] [XXVIII, ] [XXIX, ] [XXX, ] [XXXI, ] [XXXII, ] [XXXIII, ] [XXXIV, ] [XXXV, ] [XXXVI, ] [XXXVII, ] [XXXVIII, ] [XXXIX]

GENEVIÈVE.

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PREMIÈRE PARTIE.

I

Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue; le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.

A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près, était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui n'avait pas cessé de tomber.

II

Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.

Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier, demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis venu, j'ai vu, j'ai été vaincu.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à Châlons, la maison de son mari.

Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de s'en parer.

M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.

Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame, qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.

Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût trouvé que juste et raisonnable que tous les cœurs de l'univers fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.

Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les cœurs qui sont au monde.

De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas l'éprouver soi-même.

Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.

C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.

C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville; Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était restée parfaitement innocente; les cœurs s'étaient toujours rendus sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce, que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en semblaient mettre à eux-mêmes.

M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en rentrant au domicile conjugal:

«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions. N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»

A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.

Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:

«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels elle ne peut manquer de coucher.»

A quoi M. Lauter ne répondit rien.

«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?

—Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M. Lauter.

—Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme Reiss à tour de rôle.»

III

M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter, et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint habituellement à la maison.

IV

Une femme fidèle.

Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur. Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela d'ordinaire conduit par degrés à l'infidélité; mais pour la femme qui pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner jusque-, le reste n'avait pas la plus petite importance.

C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se touchent par un certain point qui produit une commotion dans la poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on lui a donnés.

Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette, mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»

Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on les eût laissés ensemble pendant huit ans.

Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là, elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.

Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.

Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières. M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.

M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la maison.

Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.

Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,» qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que l'on n'arrive quelquefois à dire le mot que lorsqu'on ne sent plus la chose et que le mot est devenu un mensonge.

M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans cesse aux oreilles.

«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»

Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout, pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle resterait toujours fidèle à ses devoirs, comme elle l'avait toujours été.

M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses mœurs et à sa sagesse, mais que les devoirs d'une jeune femme consistent dans bien d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines tracasseries.

Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.

Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M. Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce langage:

«Il est un secret qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cœur, qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la force de vous dérober; et, en ce moment où il faut que je parle, où je suis décidé à vous ouvrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute votre étonnement et votre indignation. Je vous aime.

—Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni dissimulée. Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la nuit; mais n'espérez pas que jamais j'oublie mes devoirs un seul instant.»

Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler cher ange; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le sang se mêle.

Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia pas ses devoirs et se conserva à son mari.

Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un habitué des assemblées dit assez grossièrement:

«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son mari?»

Mme Reiss répliqua charitablement:

«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»

V

Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse; à se dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle, attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.

Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....

Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers, imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des palets de rubis et de topazes.

VI

A C*** S***.

Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où les femmes se mettent nues, sous prétexte de s'habiller; où des maris crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.

Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson; au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu des actrices, celle que l'on dit grande, est toujours la catin qui sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets, le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir pour rien.

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.

Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs, semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges nénufars, des grenouilles en chœur les longs concerts criards.

Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les vertes demoiselles, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou plutôt vivantes émeraudes.

Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans espérance.

Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.

Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre, c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure, et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.

Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend.... et c'est ainsi que finissent les jours.

Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du cœur et s'en retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.

Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!

Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été même effleurée par de lointains soupirs!

Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie, tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la vie!

Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités, invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras, n'ont gardé que la vie.

Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'œil au miroir sitôt que quelqu'un sonne.

Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces jeux innocents, source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'œil certain. C'est encore une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur mon sein.

J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens; de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale, de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents; j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte, gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.

VII

Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M. Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus. Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.

VIII

Un époux malheureux.

Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien; elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas, qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.

De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs. Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M. Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine, Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.

La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque chose de chaud, etc., etc.

Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir blanc, un signe d'adieu et d'affection.

La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil, lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet, l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?

—Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé jusqu'aux os.»

Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que M. Lauter put rentrer chez lui.

«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que moi.»

Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.

—C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et que votre aspect n'avait rien de bien égayant.

—Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?

—Quelles pantoufles? demanda la servante.

—Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de hauts quartiers.

—Je ne sais pas.»

Rosalie tremblait de tous ses membres.

«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait causé votre retour aussi inattendu?

—Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes pantoufles?

—Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»

Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'œil destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable; puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva précipitamment.

«Où vas-tu? demanda M. Lauter.

—Je descends.

—Pourquoi? il ne fait pas encore jour.

—Je n'ai plus sommeil.

—Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès de moi, nous causerons.

—Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je veille à leur exécution.

—Je t'en prie.

—C'est impossible.»

Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe, un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»

IX

Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez tout mon bonheur

Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.

Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.

X

Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de Fontainebleau.

Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.

On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée, et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M. Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et quelquefois Honoré Rolland, époux de Modeste, militaire de son état, y venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse, formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.

On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des barreaux de bois, peints en couleur de fer.

C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M. Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison; elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction extrêmement élémentaire:

L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux questions: Oui, madame, ou: Oui, monsieur, et non pas oui tout sec, comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.

Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient Mme Rolland. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.

Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.

En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait; l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.

Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et, contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur; depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché, des œufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.

«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.

—Je ne crois pas, Modeste.

—Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que monsieur n'a mis le pied hors de la maison.

—Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»

A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un mendiant qui implorait des secours.

«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.

—Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.

—Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de faire un grand bien à la cause des nègres.

—Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.

—Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui gonfle les nôtres?

—Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le mendiant.

—Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne sont-ils pas aussi nos frères?

—Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.

—La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et les injustices du sort.

—Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant les mains.

—Aussi, dit M. Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces malheureux noirs.

—Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.

—Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.

Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.

—Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.

—Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?

—Mais, dit le mendiant....

—Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai plainte contre vous.»

Le mendiant s'en alla sans rien répondre.

M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est voisine et facile à soulager.

Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur ordinaire.

M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.

«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.

—Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?

—Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.

—Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et qu'il y manque un bouton.

—Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera attention à moi.

—Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la sorte?»

Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta triomphante....

A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose s'amuser dans le jardin.

«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.

—Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous amuser; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»

La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:

XI

Mon cher frère,

Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi, n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure. Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.

Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects, et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma petite nièce, Albert et Rose.

ROSALIE LAUTER.

XII

A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se sentit domestique; mais bientôt il lui parut tellement impossible que ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M. Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne reverrait pas sa sœur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la coucha.

Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit «Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment quel qu'il soit?

—Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.

—Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?

—Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien! Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un serment, abandonner la cause des malheureux noirs.

—Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?

—Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment de haine et de méchanceté.»

Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour, elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.

Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus, qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les sentiments de la haine la plus profonde.

Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans, et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter, qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa sœur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, cela mène à tout, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait placé son argent, sans lui dire les conditions.

Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour qu'elle l'appela Modeste, celle-ci lui répondit que monsieur l'appelait ainsi, mais que toutes les autres personnes l'appelaient Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la mauvaise humeur de maman Modeste, comme elle l'avait appelée jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison un embarras qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et sœurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une personne de l'autre sexe.

D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.

Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse à peu près présentable.

Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.

C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.

Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se chargèrent du reste.

Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.

Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue sur le serment, de jurejurando, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y apportait.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit: «Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui de vous pourrait supporter une semblable séparation?»

La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun historien; c'est que je puis dire, comme Énée:

. . . . . . Quæque ipse . . . vidi
Et quorum pars magna fui.

Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première force à la toupie et de seconde aux barres.

Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit lui-même: aussi elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.

Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait atteint.

Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur; mais ce n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.

Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.

Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.

Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.

En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, soit son corps.

Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et d'une autre couleur, en pensant qu'elle a changé de vêtement, vous vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de l'étoffe et ses ondulations.

Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.

Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de nos cheveux.

Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps qu'elles n'ont ni formes ni sens.

Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal de la jeune fille.

La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait la défense;

Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle a monté à cheval, elle a les cuisses rompues;» et combien de mères savent se priver de semblables mentions!

Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes jambes

Ou: «Ma mère m'a fait présent de chemises de batiste;»

Ou: «Je me suis donné un coup au genou et j'ai le genou tout bleu;»

Ou: «J'ai acheté des jarretières

Ou: «J'ai pris un bain ce matin;»

Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout différent.

XIII

Léon à Rose et à Geneviève.

Mes chères sœurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et revint toute joyeuse.

Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui dis-je.—Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner la liberté.»

Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait.

«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa cage.»

Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui montrait qu'il n'était pas conséquent.

Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi souvent.

LÉON.

XIV

C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.

M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de travailler, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.

XV

Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit plus, quand la figure l'exigeait, que poser sa main sur celle du cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il n'osa pas recommencer.

Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il lui empruntait.

Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:

«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, mon bon ami! Octavie m'aime!

—Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.

—Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais fait un grand pas. Quoique ma déclaration eût été mal reçue, elle était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.

—C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais peut-être les romans nous ont-ils trompés.»

Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques jours de plus à Paris.

Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le soir, en rentrant, se dire: Ce n'est pas ma faute.

Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, Albert n'en savait rien.

Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de Rodolphe.»

Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de toute la soirée.

Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: Répondez vite; c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.

XVI

Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cœurs et dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la clef; son œil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son cœur.

Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre, parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une partie de son cœur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante causerie; elle comprend cette malveillance qu'elle se sent parfois lui témoigner.

Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et les grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur tout le jour de ce que cette petite fille n'avait pas été le matin suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent elle lui disait:

«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»

Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon lui dit:

«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»

Le lendemain, Rose lui dit gravement:

«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»

Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:

«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»

Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:

«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas sortir seules, Geneviève et moi.

—Il faut que je sorte, dit Léon.

—Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le redevenir quelquefois.

Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit qu'il devrait oublier les belles dames de Paris auprès de sa sœur et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève: «Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes si bien.»

Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.

«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:

.....Bonheur de se revoir.
On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.

Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle venait de découvrir dans son cœur. La mère se fâcha un peu, s'étendit beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si touchante quand elle dit:

Quels accents! quels regards!

que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer. Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, et lui demanda presque pardon. Rose, l'œil brillant de larmes, dit en riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»

Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.

XVII

Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier, il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.

XVIII

M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux jeunes filles: il se mirait, comme on dit, dans ses deux anciens élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.

Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez M. Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort poliment, et il était entré à l'auberge.

«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?

—Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....

—Et comment est ce jeune homme? dit Albert.

—Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....

—Son cheval doit être alezan brûlé?

—Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le maréchal du palais....

—Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...

—Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.

—Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.

«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait 300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»

A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.

«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que longtemps après.

—Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.

—Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé ce jeune homme.

—Quel jeune homme?»