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LA MAISON DE L'OGRE
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALPHONSE KARR
Format grand in-18
| A BAS LES MASQUES! | 1 | vol. |
| A L'ENCRE VERTE | 1 | — |
| AGATHE ET CÉCILE | 1 | — |
| L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX | 1 | — |
| AU SOLEIL | 1 | — |
| LES BÊTES A BON DIEU | 1 | — |
| BOURDONNEMENTS | 1 | — |
| LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET | 1 | — |
| LE CHEMIN LE PLUS COURT | 1 | — |
| CLOTILDE | 1 | — |
| CLOVIS GOSSELIN | 1 | — |
| CONTES ET NOUVELLES | 1 | — |
| LE CREDO DU JARDINIER | 1 | — |
| DANS LA LUNE | 1 | — |
| LES DENTS DU DRAGON | 1 | — |
| DE LOIN ET DE PRÈS | 1 | — |
| DIEU ET DIABLE | 1 | — |
| ENCORE LES FEMMES | 1 | — |
| EN FUMANT | 1 | — |
| L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR | 1 | — |
| FA DIÈZE | 1 | — |
| LA FAMILLE ALLAIN | 1 | — |
| LES FEMMES | 1 | — |
| FEU BRESSIER | 1 | — |
| LES FLEURS | 1 | — |
| LES GAIETÉS ROMAINES | 1 | — |
| GENEVIÈVE | 1 | — |
| GRAINS DE BON SENS | 1 | — |
| LES GUÊPES | 6 | — |
| HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN | 1 | — |
| HORTENSE | 1 | — |
| LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN | 1 | — |
| LE LIVRE DE BORD | 1 | — |
| LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS | 1 | — |
| LA MAISON CLOSE | 1 | — |
| MENUS PROPOS | 1 | — |
| MIDI A QUATORZE HEURES | 1 | — |
| NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER | 1 | — |
| ON DEMANDE UN TYRAN | 1 | — |
| LA PÊCHE EN EAU DOUCE | 1 | — |
| ET EN EAU SALÉE | 1 | — |
| PENDANT LA PLUIE | 1 | — |
| LA PÉNÊLOPE NORMANDE | 1 | — |
| PLUS ÇA CHANGE | 1 | — |
| .. PLUS C'EST LA MÊME CHOSE | 1 | — |
| LES POINTS SUR LES I | 1 | — |
| LE POT AUX ROSES | 1 | — |
| POUR NE PAS ÊTRE TREIZE | 1 | — |
| PROMENADES AU BORD DE LA MER | 1 | — |
| PROMENADES HORS DE MON JARDIN | 1 | — |
| LA PROMENADE DES ANGLAIS | 1 | — |
| LA QUEUE D'OR | 1 | — |
| RAOUL | 1 | — |
| ROSES ET CHARDONS | 1 | — |
| ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES | 1 | — |
| LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE | 1 | — |
| LA SOUPE AU CAILLOU | 1 | — |
| SOUS LES ORANGERS | 1 | — |
| SOUS LES POMMIERS | 1 | — |
| SOUS LES TILLEULS | 1 | — |
| SUR LA PLAGE | 1 | — |
| TROIS CENTS PAGES | 1 | — |
| UNE HEURE TROP TARD | 1 | — |
| UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS | 1 | — |
| VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN | 1 | — |
Tours.—Imp. E. Mazereau.
LA
MAISON DE L'OGRE
PAR
ALPHONSE KARR
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1890
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LA MAISON DE L'OGRE
Tout à fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que j'ai plantés il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres, se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de chaume, par des branches de notre grande bruyère blanche si parfumée; elle est ouverte du côté qui fait face à la mer, et comme fortifiée de ce côté par des yuccas et des agaves sous lesquels s'étend une pelouse de cette grande ficoïde dont les fleurs, semblables à la reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la variété, ou d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendré. Lorsque le vent vient du large, on y est fort exposé au poudrin, et même quelque lame vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos bateaux, le plus souvent, sont mouillés dans un petit abri de rochers ou tirés plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou menaçante.
J'étais blotti dans cette cabane un des jours où la flotte cuirassée et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de Saint-Raphaël.
Ces vaisseaux cuirassés, qui semblent des monstres énormes, sont loin d'avoir le charme et la grâce des bateaux de pêche qui seuls d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ridée par une douce brise—semblables avec leurs voiles blanches à de grands cygnes glissant sur l'eau.—Les gigantesques vaisseaux cuirassés rompent les dimensions et l'harmonie; notre baie paraît plus étroite, les collines et les montagnes qui la bornent à l'ouest et au nord-ouest semblent moins élevées, et nos deux îlots de porphyre rouge ne paraissent plus que comme deux gros cailloux.
Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux jeunes hommes étaient couchés et devisaient ensemble:—l'un que je connais de vue était un jeune professeur aspirant aux hauts grades universitaires, l'autre était un marin qui était venu en congé de convalescence se «refaire» dans sa famille à Saint-Raphaël.
—Que c'est donc beau! disait le marin,—en désignant les vaisseaux à son compagnon,—voici l'Indomptable,—voici la Dévastation,—voici le Courbet et voici le mien, le Richelieu, sur lequel, après demain, j'irai remonter à Toulon. Est-ce assez beau, assez chic ces grands cuirassés!
—Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.
—Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles d'acier;—mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à voiles.
—Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla au-devant d'Antoine!—Ah! si tu lisais Plutarque!
—Plutarque? je ne connais pas.—J'ai quitté l'école où nous étions ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet—et je dois l'avoir un peu oublié.
—Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle reine d'Égypte et de son navire:
«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;—ses femmes et ses demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.»
—Eh bien,—reprit le marin,—tout ça, c'est des bêtises;—on ne me fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais, moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons déjeuner.—Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins.
Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif.
D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,—et je retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une observation intelligente sur l'influence des femmes.
«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent, elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur de leur entendement.»
Certes, je ne dirai pas de mal de la virginité qui permet à l'amant d'avoir à soi seul la vie tout entière de la femme aimée et la possession avare et exclusive de sa beauté et des mystères de son beau corps;—mais, quant à l'esprit, au cœur et à l'âme, il est des richesses qui ne s'épanouissent que plus tard, et j'ai toujours préféré une femme de vingt-cinq à trente ans à une jeune fille, cependant avec un désir de temps en temps de l'étrangler pour avoir été à un autre et ne pas m'avoir attendu.
Puis je revins aux dernières paroles du marin: «le Progrès.»
Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le mot progrès dans le sens absolu de perfectionnement.
Étymologiquement «progrès» veut dire: marche en avant.
De même qu'on dit progrès dans le bien, dans la vertu, on dit progrès dans le mal et dans le vice;—on dit: les progrès de la maladie, les progrès de l'incendie, les progrès de l'inondation.
«Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrès étonnants.»
Il est une école de philosophie qui professe que Dieu n'a fait qu'ébaucher le monde et qu'il l'a donné à l'homme à perfectionner; l'humanité, dit cette école, est perfectible, et va incessamment du moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation.
C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a placé l'âge d'or dans le passé; il est dans l'avenir. Cette théorie est toujours soutenue par certains inventeurs de religions, certains fauteurs de révolutions qui offrent de nous conduire à ce but en s'en faisant les prêtres ou les guides—plus ou moins rétribués.
D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est l'homme qui l'a gâté et détérioré. Les sociétés humaines sont-elles en marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur?
—Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;—mais est-il bien certain que nous marchions—quand nous marchons—que nous fassions nos pas, c'est-à-dire nos progrès précisément dans la direction qui mène au perfectionnement et au bonheur?
Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frères dans la forêt, s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mangé le pain qu'il avait émietté et semé sur le chemin pour le reconnaître; lorsque, après avoir hésité, il s'engage dans un sentier qu'il pense être le bon, il s'est trompé, tourne le dos au but, chaque pas, chaque «progrès» l'en éloigne davantage; il voit une lumière, il se dirige sur la lumière et arrive... à
LA MAISON DE L'OGRE!
Il me revient, en ce moment, à l'esprit, Louis Blanc, dont la taille était exiguë jusqu'à l'invraisemblance. Un jour, du temps des Guêpes, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne (à Paris); il était accompagné de ce farceur de Caussidière, qui était un géant. Ce charmant Gérard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes fenêtres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air arabe,—s'écria en les voyant tous deux traverser la cour: «Tiens! l'Ogre et le Petit Poucet!»
En 1848,—Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du Gouvernement provisoire, avait été élu secrétaire avec Albert «ouvrier»; il avait tout doucement, sur les affiches, supprimé le trait, le filet—qui séparait les secrétaires des autres membres; puis, ce trait effacé, avait diminué, puis supprimé l'intervalle, et lui et Albert «ouvrier» s'étaient trouvés membres du Gouvernement comme les autres.
Comme il était fort effacé par l'éloquence et la bravoure de Lamartine, autant que par la taille du poète, par la faconde et la popularité de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place à part:—il proposa à ses collègues d'instituer un
Ministère—du «progrès»,
dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'étant pas acceptée, il se donna à lui-même des fonctions équivalentes: il ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il présidait:—c'étaient des conférences sur le «progrès.»
Il se fit facilement un auditoire très nombreux de quinze cents ou deux mille ouvriers,—leur parla de leurs misères, de leurs droits,—nullement de leurs défauts et de leurs devoirs.—Beaucoup de droits étaient de son invention, entre autres, celui de l'égalité des salaires entre tous les ouvriers,—les ouvriers laborieux et habiles formant, au détriment des fainéants et des malhabiles, une aristocratie qui devait disparaître avec les autres.
Toujours au nom du progrès, il parla de «l'infâme capital»,—des bourgeois,—et, un jour qu'il sortait de la conférence et qu'il montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait confisquée à son usage,—il fut un peu embarrassé de voir qu'un certain nombre de ses auditeurs l'attendaient à la porte pour lui faire honneur et l'acclamer.—Cette voiture, ces chevaux, ces laquais, ne sentaient guère l'égalité; mais il reprit vite son aplomb—et s'écria: «Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien, dans la voie du progrès où nous marchons aujourd'hui, il viendra un jour où vous en aurez tous de semblables.»
Vous rappelez-vous où on arriva en marchant dans cette voie du «progrès?»
«A la maison de l'ogre»,
aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme du second Empire.
Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;—et on ne s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de l'humanité?
Moins bêtes étaient les bœufs de Memphis employés à faire tourner le manège d'une noria, machine hydraulique très commune en Italie et en Provence.—On ne leur faisait faire que cent tours;—ils ne manquaient pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième.
J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.—Les puits d'où on tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables; quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et on laisse l'eau revenir dans le puits.—Tous les animaux, chevaux, ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent d'eux-mêmes.—Ce mulet annonçait la chose par le cri—moitié hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;—on allait donc, à ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si promptement à sec.—Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos.
C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple attelé à une noria, les yeux couverts d'une œillère comme les chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que tourner,—en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il se laisse si sottement atteler.
J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le Levant, vers 1715,—une anecdote qui me semble venir à propos pour représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la marche du prétendu «progrès».
Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que, lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont Ararat.—En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il se mit en route.—Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,—dormit, et, le lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.—Mais, le lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au point d'où il était parti la veille.
Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour, s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut dans la nuit:
—Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage; l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de l'Ararat et ne verrait l'arche.—Cependant, tes austérités et tes prières t'ont mérité une récompense.—Voici un morceau de l'arche que je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le culte qui lui sont dus.
C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine, à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront de se faire les serviteurs dévoués.
Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre jeune marin est si fier.
Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à seize millions;—mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis, partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est plus.
Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq à six mille francs de charbon par jour.
Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons—de cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs,—tandis que, bien près de nous, en 1856,—le canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents francs.—Quel progrès!
Ce n'est pas encore tout:—les canons ne sont pas des monstres moins voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent soixante-quinze francs,—tandis qu'en 1856,—quels rapides progrès!—on satisfaisait un canon avec quatorze francs,—et ce n'est qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.»
Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce temps-ci:—j'y suis, pour ainsi dire, étranger;—je suis moins loin des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les anciens;—ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux que ce qu'ils avaient de meilleur:—leurs livres—et c'est une bonne, saine et agréable société.
Je copie Florus:
«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se trouva sur les ancres;—on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé les arbres en navires.—Près des îles de Lipari, cette flotte improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.»
Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on eut donné le premier coup de cognée.
Que coûtaient ces navires?—Rien; les soldats les construisaient eux-mêmes.—Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la locomotion.
—Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis sabots! des canots de sauvages!
Canots de sauvages et sabots,—je le veux bien, mais il n'en est pas moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,—de même qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés pareils aux vôtres.
Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans l'électricité,—science tout à fait nouvelle,—mais nul progrès, tant s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les seuls dont il soit juste et sage de se féliciter.
Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage et on se battait corps à corps (cominus), comme sur terre. Or, dans ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (eminus), même avec les engins les plus perfectionnés.
Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs bouchers.
Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre eux,—quelques personnes très compétentes semblent regretter les navires légers et rapides.
Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en faveur:
«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous n'avions pas coulés.»
Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,—où Marc-Antoine fut vaincu par Octave,—voici comment il parle des gros vaisseaux:
«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis n'en avaient pas plus de deux cents;—mais la grandeur de ces vaisseaux compensait l'infériorité du nombre.
»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir.
»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes manœuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et les accablaient de traits et de feux lancés de près.»
Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des vaisseaux cuirassés.
Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.
Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien pour les peuples».
«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.—Le roi auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.—On a dit: «Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche, les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.—De deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et désireux de la faire cesser.
Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape et le roi d'Italie—et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.
Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France, à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne dois rien;»—l'Italie—qui croit se grandir en se faisant vassale de l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.—Elle lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la critique des officiers prussiens—et a montré sa flotte—avec orgueil.
L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue—ici à moi le latin, selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir et que je ne traduirai pas, soient des mots autorisés, comme on dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et Cicéron, les aient écrits—et Victor Hugo a dit bien pis;—l'Italie qui s'évertue à crepitare altius quam habet clunes—a voulu avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui existe;—mais—dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et a fait un fiasco complet.
Il en est de même de la guerre sur terre.—Pompée «le Grand», qui n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes. Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des soldats de son armée tués sous son commandement.
Vous me direz que Napoléon—non moins «le Grand», a fait tuer cinq millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols, d'Égyptiens, etc.
Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres «grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre—épées, haches, lances, javelots, etc.
De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,—et c'est surtout contre la furia francese et la charge à la baïonnette qu'on s'est efforcé de combattre de loin.
Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde qu'autrefois;—mais les conditions de la bravoure militaire sont changées.
La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus brave.
Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas la même bravoure qu'autrefois.—On tue des hommes si éloignés qu'on ne les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux.
La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout de suite:—car la nation française est la gent porte-épée;—Nullum bellum sine milite gallo, disait César; mais vrai,—il n'y a plus de plaisir à être héros.—A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le regard terrible, la voix formidable,—les armes brillantes?
Ecoutez Homère:
«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de lui».
Et Virgile:
«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des éclairs.—Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.»
Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi serviraient aujourd'hui la Durandale, la fameuse épée de Roland,—la Joyeuse, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main mille Sarrasins dans une seule bataille,—la Flamberge de Brodisart,—la Balisarde de Renaud,—la Courtène d'Ogier, l'Escalibor d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un écuyer, pour que personne ne la possédât après lui?
Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse dernièrement,—lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les autres à Ville-d'Avray,—les autres à Paris,—on a dit qu'il était allé pour rechercher l'Escalibor du roi Artus.—Mais ce n'était pas vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au «progrès», ne pourrait plus servir à rien.
Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon, épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,—épée avec laquelle d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,—de la tête au bas des reins, un Sarrazin comme une pomme.
Et les écus, et les armoiries, et les devises?—A quoi bon aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu—à fond d'azur, une épée dont la poignée était d'or—avec ces mots: Je pare, je brille, je frappe.
Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur fond de sable (noir), un coq d'argent, et sa devise était: Plumes et ongles!
Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et ces mots: Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!
Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.
J'ai publié, il y a longtemps, un Dialogue des morts qui m'avait été révélé en songe—il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,—mais la place me manque.
Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.—Tous refusent en haussant les épaules et en ricanant.
Où est le temps où Homère disait:
«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait affaire.
»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!»
«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je ne verrais pas, de passer par-dessus.»
«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges autrichiennes—en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques des ennemis—les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.»
«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy—Messieurs les Anglais à tirer les premiers?—Aujourd'hui, notre voix se perdrait dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont des Anglais.»
«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et conduire une armée de plus de 30,000 hommes.—Cependant, en ce temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.»
Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art militaire,—ce sont des invasions de sauterelles.
«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul mot—Hostis—pour dire ennemis et étrangers.»
Il faut en revenir là.—Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,—un peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un brigand.
Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage qu'autrefois;—il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup plus bête.—Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage. Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des dépouilles—et s'en retourner chez soi.—Or, le vainqueur n'a pas fait ses frais.—Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au delà.
Il faut donc avouer que, si les canons Krupp, les fusils Gras, les poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,—ce ne sont point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de l'humanité.
C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais, de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.
Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique, des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale—grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le bœuf;—ce qu'on appelle par habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins impérieux.—En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les mœurs plus relâchées.
«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les débris des chaumières.»
Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout à des amusements plus ou moins malsains.—Les garçons, ouvriers ou domestiques, les filles servantes en attendant pis.—Par suite de quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;—et l'on va bêtement et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de production.
C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.—«Il ne faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»—Depuis soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins, l'autre moitié avocats.—Comme il y en avait beaucoup plus que la société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé ces difficultés,—ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.—De là des intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques, malheureuses, désabusées trop tard;—de là cette foule de déclassés qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.—Une nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;—mais comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.
Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant femmes.»—On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la lèvre supérieure.—Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.
En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.
Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille trois cent cinquante brevets supérieurs;—un peu plus de soixante-dix-sept mille institutrices.
Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place, il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent ailleurs leurs ambitions.»
Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,—les postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,—les écoles militaires et maritimes;—tout est encombré.
De là tant de désappointements, de désespoirs, d'ouvriers sans ouvrage de toutes les classes;—de là aussi les tribuns de brasserie, les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;—de là, comme je le disais dernièrement,—les trottoirs devenus trop étroits pour les filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les garçons.
Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes.
Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe—et lui dirent qu'il les avait offensées;—étonné de les voir vêtues du costume des courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui dirent-elles en courroux:—tu nous a arrachées avec violence de l'asile que s'était ménagé notre pudeur.»
Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris: «Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.»
Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au commerce, à l'industrie, etc.
Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus:
«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»
S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,—doivent devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est encouragé et soutenu dans son travail.»
Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la Méditerranée—vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa droite, l'Italie à sa gauche,—quelle situation si la France savait en profiter!—un sol presque partout excellent et fertile.
Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion, devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples—le commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de bénéfices—ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.
«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?—Cultivez les terres incultes.»
Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des terres excellentes, reste en friche.
La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission réelle et de paix.
«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre De re rustica, des travaux de la terre,—lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui donnaient le titre de bon agriculteur;—cette expression était pour eux la dernière limite de la louange.
«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux.—Ceux qui se vouent à l'agriculture n'ourdissent point de mauvais projets (Minime sunt mali cogitantes).»
Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;—mais donne-t-il plus de bonheur?—Ce «progrès» est-il un pas en avant vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité?
J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel passe un chemin de fer seulement depuis quelques années.
Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?—Pas plus riches et moins heureux.—Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.—C'est pour quelques mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;—il se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,—ça se vend cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au dehors;—nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.
Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens riches, on leur fait tout payer plus cher,—et ces prix, une fois établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.—De plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens dépensent leur argent et leur santé.—Nos femmes et nos filles ne veulent plus ramender, raccommoder nos filets;—les plus modestes se font couturières, beaucoup se font institutrices;—beaucoup profitent des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande ville;—aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,—elles se déguisent en dames et en demoiselles.
Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.
Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa ville;—parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au temps des lilas;—à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.
On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.
On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et d'école;—on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même quartier.—On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans apparat.—Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,—on régalait ses amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.
On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis l'enfance,—dont on savait toute la vie,—le caractère, la famille.
Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;—on a des connaissances, des relations;—on ment sur sa fortune, sur sa famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,—en quelques heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un nom au moins compromis;—on va aux bains de mer, aux stations d'hiver, où on est comte ou pour le moins baron.
Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent pas—et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la connaissance tardive se fait.
Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le sens que j'y attache et qui seul est désirable?
On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance en laissant à vos enfants—l'établissement ou le métier que vous avez fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre réputation, vos relations, votre clientèle.
Non, aujourd'hui,—il faut être riche tout de suite; on fait des coups—ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les autres.
Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les affaires aléatoires, hardies, douteuses.—«Les affaires, a-t-on dit, c'est l'argent des autres.»—On a tant de besoins qu'on ne peut plus se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant le dîner des autres.
Rien n'est plus que jeu;—la police, naïvement, découvre et saisit de temps en temps quelque pauvre tripot,—mais elle ne va ni chez le président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.—Tout ce monde-là joue;—les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.
En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de Paris—Paris lui-même s'élargit tous les jours.—Paris, que Pierre le Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement et de la discipline.—Paris que la royauté de nos anciens rois s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;—un autre édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;—mais la cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont identiques,—je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile et expose à des vols de jour et de nuit;—une des raisons est la difficulté de se débarrasser des immondices.
Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux, qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt empereur,—est devenue un égout infect;—les poissons y meurent empoisonnés.—Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;—quant aux immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques environs de la ville.
Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement frapper les villes induites à s'élargir—au nom du «progrès».
Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce «progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité.
La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des bornes,—on ajoute même de vieilles bottes,—a remplacé le beurre. Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de suite, détruisent les estomacs,—provoquent des maladies autrefois inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.
Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?
Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la force sans justice et la justice sans force».
Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre «épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des complaisants.
Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société?
Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories absurdes—par suite desquelles la peine de mort est réservée aux innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour les assassins un jeu de hasard.
Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire qui est arrivé.
Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu.
Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner joyeusement avec leur femme et leurs enfants.—Aujourd'hui, ils vont encore à Belleville,—mais seuls, la femme et les enfants restent à la maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;—car les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles.
La presse:—Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du pharmacien.
Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires. Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire? Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste, comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire.
Autre «progrès»: le suffrage universel—la plus grosse, la plus formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus mortel des mensonges.
Par le suffrage universel—«deux cailloux valent mieux qu'un diamant, deux crottins valent mieux qu'une rose».
Cicéron (De la République) dit: Servius Tullius eut grand soin—ce qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de ne pas laisser la puissance au nombre.—Ne plurimum valeant plurimi.
Finira-t-on par s'en apercevoir—ce qu'on appelle aujourd'hui «le progrès». Chaque pas—et les pas sont grands—nous approche de «la maison de l'ogre»—et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères, ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses bottes de sept lieues.
Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science!
«Progrès»—la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y aurait que des choux.
«Progrès»—des vers richement et puérilement rimés—bouts-rimés remplis au hasard—semblables à des habits couverts de paillettes et de clinquant,—tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un fripier, loueur de costumes pour le carnaval.
Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la machine à coudre.
Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.—En 1830 ou 1831, il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui, m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des arts industriels;—maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues Gambetta,—les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!—j'aimerais mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris.
Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un monstre.
Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime plus horrible encore que celui qu'il avoue!—Voici ce que raconte Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son amour;—désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de mourir ensemble.—D'une main ferme, il avait fracassé la tête de madame Grille;—puis il s'était fait à lui-même deux légères blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui, parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de l'ordre des avocats.—Et la défense va consister à s'efforcer de flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je dirais aux jurés:
Cet homme est un lâche assassin!—si vous admettez, par impossible, le récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant.
Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;—mais l'aimer! il se vante. S'il l'eût aimée—il n'eût pas laissé son corps nu à découvert après la mort.
A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.—Il est académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.
Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.
Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique «physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.—Je n'ai jamais eu l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.
Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en 1887.—Soixante ans de souvenirs—et qui auraient lu par hasard celui que j'avais publié quelques années auparavant—le Livre du bord—auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps du collège pour entrer dans la vie.
On pourrait se représenter—au moment où la porte du collège s'ouvrait pour tous les deux—l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément où il allait, mais décidé à monter.
Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se plaint pas de celle qui lui était destinée.
Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un don plus précieux que la lance d'Argail—et que les trois œufs donnés à la princesse de l'Oiseau bleu.
Il était né poète—et vrai poète.
Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et chercheur de consonances,—quoiqu'il eût fait passablement de vers aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,—ignorant alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute pensée.
J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins exercés,—grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et des ivresses inconnus aux autres humains;—presque semblable à cet homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.—Il jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait jamais consenti à appeler avec les savants cratægus oxyacantha, qu'il en aimait même les épines.—Il avait tout d'abord deviné ou senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.—Il se sentait appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la nature;—il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise, qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et grand,—ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques douzaines d'hommes de bon sens, de grand cœur, de grand esprit, qu'il lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,—si bien qu'on n'a que peu de chance de les rencontrer,—au milieu des esprits faux ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,—et à ceux-là il ne se résignait pas.—S'il mettait au nombre des grands et vrais plaisirs une conversation intelligente à cœur ouvert, à esprit déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises par cœur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages. Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de tous les temps et de tous les pays,—toujours prêts à lui tenir bonne et saine compagnie.—Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle envie surtout de paraître riche,—ce qui est déjà presque une fortune; au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux peut-être, avoir de quoi donner.
Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon en en faisant tomber un autre;—il s'était tapi seul, isolé en son coin;—il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même pas gendelettre.—Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses deux cachets: Αυτοτατος [Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et «Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les aimant beaucoup et sincèrement;—heureux d'aimer ses enfants et ses petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de retour;—considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,—et ne leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour quelque chose dans ce bonheur,—comme un cerisier, qui semble si satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.
Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.
Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici, chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de rosiers, de jasmins et de passiflores,—je te montrerais mes chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes les couleurs:—blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange, lilas et panaché de ces diverses couleurs,—et exhalant cette odeur particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais honteux de lire dans votre Dictionnaire, dont tu es solidaire et responsable pour ta part:
Je copie:
«Chrysanthème.—Substantif masculin, plante que l'on cultive dans les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»
C'est l'étymologie qui vous a égarés— χρυσος [chrysos] et ανθος [anthos]—fleur d'or;—mais alors comment ce respect de l'étymologie vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif masculin?
Quand vous dites:
Un chrysanthème,
Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:
Un fleur d'or.
Pendant que nous sommes au jardin,—permets-moi une autre observation, toujours à propos de votre Dictionnaire.
Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,—car c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.
... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,
Les filles vont chercher au sein des blés jaunis.
Pourquoi les appelez-vous bluets? tout en disant:
«Sorte de centaurée qu'on appelle bluet à cause de sa couleur bleue.»
Le bleuet—la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors d'appeler la rose roé? le rouge-gorge, ruge ou roge-gorge?
N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir des bluettes, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler bleuettes.
Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de votre Dictionnaire?
Pourquoi appelez-vous charcutier le marchand de chair cuite? Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation populaire?
Pourquoi ne pas dire simplement chaircuitier? ou alors pourquoi ne dirait-on pas bucher au lieu de boucher, épcier au lieu d'épicier, chabonier au lieu de charbonnier, frutier au lieu de fruitier? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.
Je n'ai aucune objection à faire contre le mot myrte—comme vous l'écrivez,—et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert, et sur son écu, de la même couleur, on lisait:
«Le verd est la couleur du myrthe et du laurier.»
Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on écrivait autrefois avec un d final, s'est écrit depuis et s'écrit aujourd'hui par un t; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés verdure et verdoyant.
Pourquoi a-t-on cessé d'écrire primtemps (premier temps) pour écrire printemps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent printems.
Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot enfant, d'ajouter un s comme signe du pluriel;—quel avantage trouve-t-on à supprimer le t et à écrire enfans?
Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un retranchement semblable, des abricos—des almanas,—et le pluriel de soleil serait soleis.
Au mot un, dans votre Dictionnaire, vous indiquez, avec raison, qu'on ajoute l'article devant un quand on l'oppose à l'autre—l'un et l'autre;—mais vous ne dites pas que c'est seulement dans ce cas—et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend aujourd'hui—surtout dans les journaux—cet article précédant un comme s'il était simplement euphonique;—on dit: «De trois voleurs, l'un s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne devrait dire l'un que s'il y avait seulement deux voleurs;—l'un ne devrait se dire que par opposition à l'autre. C'est l'alter des Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.
Et si on peut dire les uns et les autres, c'est lorsque vous désignez une quantité quelconque,—mais divisée en deux parties dont chacune devient une unité,—ce que vous négligez de dire.
Etc., etc., etc...
Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,—c'est que je m'inquiète de voir notre belle langue française menacée.
Saint François de Sales,—que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas longtemps.»
De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous autres les académiciens,—vestales chargées d'entretenir et de défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.
Longtemps—et peut-être encore un peu—la langue française a été la seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde patrie;—la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt une patrie, même pour nous.
Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une tasse,—vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon, qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si dangereusement pour eux par le blocus continental:
«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»
La danger qui menace la langue française—se compose de plusieurs dangers:—la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du palais;—les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en donnent à cœur joie les Démosthènes du ruisseau,—des ouvriers qui ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres orateurs récitent à leur tour;—à la Chambre des députés, chaque incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits barbarismes—les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés—ce qui est leur moindre défaut.
Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner—«d'épater», comme on dit aujourd'hui,—la critique hostile ou complaisante ou payée, engouement ou dénigrement;—les lecteurs dupes des réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.
Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage, tous les exercices,—mais encore pour les jeux et pour «le monde» une assemblée, etc., select—high life—lunch—five o'clock.
Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV—et du dix-huitième siècle.
Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec autorité contre le mauvais goût et la décadence.
Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les craintes à leur proportion réelle.
La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui, n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les photographes, de la phalange romantique de 1830.
Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de talent—dont huit ou dix sont restés et resteront—le reste a disparu.
Où sont Petrus Borel, le licanthrope, et Bouchardy, au cœur de salpêtre?
Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires, naturalistes, etc.,—dont trois, disons quatre pour être gracieux, survivront à la mode.
Avec cette différence cependant que—vu le grossissement—la foule, la tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à la suite des documentaires se compose d'enragés.
Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout à l'heure.
Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns joignent à un véritable talent—la manière de s'en servir, de le mettre en valeur.—Quelquefois même ce don complète ou remplace même le talent à un certain degré.
Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la «postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;—pour une armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.
Saint-simonisme—romantisme, naturalisme, etc.,—il en est de même pour la politique, démocratie, intransigeance, irréconciliabilité—possibilisme, anarchie, etc.
Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin d'aides pour s'élever,—ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la nacelle,—d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui faites tout!—encore un peu de courage et nous allons monter pour le moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;—tous se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup, l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie: Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!
On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les mains.
Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la société?—Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque—et qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains volumes, qu'il n'y en a à les lire.—Encore un souvenir du collège; te rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,—l'enflure devient à la mode, inflata oratio viget;—il y a un vieux proverbe grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, talis oratio qualis vita.—L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage, il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage corrompu, soyez certain que les mœurs y suivent une mauvaise pente—a recto descivisse.» Ainsi parle Sénèque.
Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la littérature contemporaine; le ministère public,—autre avocat, en vue peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser, extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature, du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».
Ah! oui,—Balzac! parlons-en de Balzac.
On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le contestait, on le niait, on le vilipendait.
Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de trouver un soulier d'enfant dans la soupe.
Balzac,—les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,—mais «ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.
Balzac!
J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:
«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer.»
Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts différents.
Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;—il était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses diamants;—il le niait avec une invincible obstination, beaucoup d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,—malgré beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de l'accusation.—Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort—faute d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.
Si je le crois coupable,—ce n'est pas sur les preuves avancées par l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur—peut-être l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances atténuantes.—Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.
—Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son plaidoyer—qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort prononcée par la loi et la société.
L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.
Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet—et qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la ceinture. Non seulement il avouait le crime,—mais il s'en vantait comme d'une action admirable, sublime.—Il a fait venir de Paris le bâtonnier de l'ordre des avocats,—chargé de déshonorer sa victime, et qui s'en est acquitté de son mieux.
Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.
Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M. Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.
Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!—espérant que ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant d'autres.
Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire—dont ce lâche, que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»—se donne bien de garde d'appeler et se trouve satisfait!—comment l'avocat général n'a-t-il pas dit:
«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.—Soyez heureux que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté par tous les moyens de lui escroquer.»
Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant aucune pitié.
Cet autre avocat,—également ministère public, demandant et obtenant la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la société ait le droit de tuer—me font voir—une fois de plus—qu'il est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut tuer plusieurs fois.
Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;—mais je commencerai par dire:
A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,—parce qu'elle a un air généreux, libéral, humain.
Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.
Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat, etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de glorifier la Terreur, la guillotine permanente, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.
Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que voici:
1o «L'échafaud est inutile;—l'échafaud n'effraye pas les assassins.»
Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant l'idée de la guillotine.»
Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat, vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins? Vous leur infligez les travaux forcés.—Mais, si la crainte de la plus forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine moindre serait plus puissante?
Non; alors supprimons les travaux forcés.
De même pour l'emprisonnement—et nous descendrons toujours jusqu'à ce que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.