COLLECTION MICHEL LÉVY ŒUVRES COMPLÈTES


ŒUVRES COMPLÈTES
D’ALPHONSE KARR

PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
AGATHE ET CÉCILE1 vol
LE CHEMIN LE PLUS COURT1—
CLOTILDE1—
CLOVIS GOSSELIN1—
CONTES ET NOUVELLES1—
DEVANT LES TISONS1—
LES FEMMES1—
ENCORE LES FEMMES1—
LA FAMILLE ALAIN1—
FEU BRESSIER1—
LES FLEURS1—
GENEVIÈVE1—
LES GUÊPES6—
HORTENSE1—
MENUS PROPOS1—
MIDI A QUATORZE HEURES1—
LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE1—
LA PÉNÉLOPE NORMANDE1—
UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS1—
PROMENADES HORS DE MON JARDIN1—
RAOUL1—
ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES1—
LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE1—
SOUS LES ORANGERS1—
SOUS LES TILLEULS1—
TROIS CENTS PAGES1—
VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN1—

Beaugency —Imp de F. Renon.

MIDI
A
QUATORZE HEURES

HISTOIRE D’UN VOISIN—VOYAGE DANS PARIS
UNE VISITE A L’ARSENAL—UN HOMME ET UNE FEMME
PAR
ALPHONSE KARR
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1865

Tous droits réservés

[TABLE]

MIDI A QUATORZE HEURES

I

Honfleur est une jolie ville en face du Havre de Grâce et bâtie en amphithéâtre au pied d’une colline très-élevée; les arbres qui en couronnent le sommet se découpent en noir sur le ciel. Au pied, parmi les maisons couvertes de tuiles rouges, on remarque les restes de la lieutenance, vieux bâtiment ruiné, aux murailles grises, des fentes desquelles s’échappent quelques giroflées sauvages, dont le feuillage vigoureux se couvre presque toute l’année de ces étoiles jaunes si odorantes.

Lorsque, par un chemin sinueux et revenant plusieurs fois sur lui-même pour adoucir la pente, on est arrivé au sommet de la côte de Grâce, on découvre une immense étendue de mer, et l’œil, au loin, à l’horizon, se perd dans la brume, que semble par moments déchirer quelque navire aux voiles blanches, glissant sur l’onde comme un grand cygne; la plate-forme de la côte est tapissée d’une épaisse pelouse verte et toute couverte de grands arbres sous lesquels est la chapelle de Grâce. Au plus haut point de la colline est un grand Christ sur la croix, que l’on aperçoit de très-loin en mer.

A moitié de la côte était une petite maison, semblable à toutes les maisons; seulement, derrière, un mur assez élevé renfermait un espace d’un demi-arpent, à peu près; quelques cimes d’arbres presque entièrement dépouillées dépassaient la muraille; quoiqu’il ne fît aucun vent, à chaque instant cependant quelques feuilles tombaient. Un sorbier seul gardait ses larges ombelles de baies semblables à des grains de corail; au dedans du jardin, on eût pu voir la vigne qui couvrait les murs conserver la dernière son tardif feuillage et étaler avec orgueil ses pampres richement colorés de jaune et de pourpre. Le ciel était gris, bas et tout d’un seul nuage immobile. Les oiseaux ébouriffaient leurs plumes aux premières atteintes du froid. Quoique la mer fût calme et unie, elle n’en paraissait pas moins menaçante; des tas d’algues et de varechs, arrachés à ses profondeurs et jetés sur la plage au delà des limites ordinaires de l’Océan, racontaient une récente colère. Les grandes mouettes blanches aux ailes noires rasaient l’eau en longues files.

Comme le jour commençait à baisser, un homme vêtu en chasseur sonna à la porte de la petite maison; une fille mise à la mode du pays vint lui ouvrir. Elle avait une jupe rayée blanc et rouge et un corsage noir dont la ceinture s’attachait presque sous les bras; elle était coiffée d’un bonnet de coton bien blanc; à ses mains, passablement violettes, elle portait deux ou trois bagues d’argent.

Le chasseur regarda si son fusil était désarmé, le remit à son introductrice, et jeta sur une table son carnier vide. Puis il passa dans une chambre où il changea d’habit.

Cette chambre offrait au premier abord une remarquable confusion: l’œil était frappé d’un mélange incohérent de palettes, de chevalets, de toiles commencées et abandonnées pour d’autres qu’on avait quittées à leur tour; une guitare, un cor, un piano, occupaient le reste de la place avec quelques ustensiles de chasse appendus aux murailles. Les seules choses, peut-être, qu’on n’eût pu trouver dans cette chambre, où tout semblait rassemblé, eussent été un encrier et des plumes; de sorte que si, au premier aspect, on se rappelait involontairement cet axiome mythologique, que les Muses sont sœurs, on ne tardait pas à remarquer qu’il y en avait une que le maître de ces lieux proscrivait comme bâtarde et étrangère.

Pour lui, c’était un homme d’assez haute taille; sa figure maigre portait l’empreinte de l’ennui et d’un insoucieux dédain; son teint était fortement hâlé par l’air de la mer; ses cheveux étaient bruns. Malgré la simplicité de ses vêtements, il avait un air de distinction qui frappait dès le premier instant, et que l’examen rendait plus évident encore. Il avait les mains et les doigts effilés; quand sa veste de grosse laine brune s’entr’ouvrait, on voyait une chemise de fine toile plissée avec soin.

Il ne tarda pas à passer dans la chambre de madame. A l’époque de ces premiers refroidissements de l’atmosphère, c’était la seule pièce où il y eût du feu régulièrement.

Cette pièce était tendue de bleu clair; le lit, les rideaux, un divan, étaient de la même couleur; un tapis blanc à rosaces bleues et noires couvrait le parquet. Un grand feu éclairait seul la chambre, lorsque la servante qui précédait Roger apporta deux bougies. Roger, en entrant, baisa la main de sa femme.

Elle était nonchalamment étendue dans une bergère, et, longtemps encore après l’arrivée de son mari, on eût pu voir, au voile qui couvrait son front, à l’incertitude distraite de son regard, qu’elle s’était livrée complètement à la rêveuse influence qu’exerce la fin du jour, alors que les formes des objets s’effaçant peu à peu, l’imagination n’a plus rien à quoi elle puisse s’attacher et se cramponner sur la terre, et que, rompant ses entraves, elle s’élance au ciel et erre vagabonde dans les espaces imaginaires.

Madame Roger était petite, svelte, blonde; ses yeux d’un bleu sombre étaient d’une grande beauté; mais ils avaient, ce soir-là, une vague et indéfinissable expression d’inquiétude et d’étonnement.

—Vous avez bien fait d’arriver, Roger, dit-elle; l’ennui et la tristesse me gagnaient visiblement.

On servit le dîner.

—Je ne suppose pas, dit madame Roger, que ces côtelettes de mouton proviennent de votre chasse d’aujourd’hui; cependant je ne m’aperçois pas qu’on nous serve rien qui approche davantage du gibier.

—Je n’ai rien tué, reprit Roger; ce vieil Anglais, notre voisin, qui depuis si longtemps me persécute pour m’emmener chasser avec lui, m’a fait passer la plus ennuyeuse journée. Il a deux chiens qu’il a dressés lui-même et dont il vante incessamment le mérite. Les deux maudites bêtes forcent l’arrêt d’une manière fabuleuse et font lever les perdreaux à une demi-portée de canon; vingt gardes ne conserveraient pas le gibier aussi bien que ces molosses mal élevés; le maître des chiens tirait imperturbablement des pièces invisibles à l’œil nu. Pour moi, je me suis contenté tout le jour de me promener, l’arme à volonté, en sifflant tous les airs que je sais, et aussi quelques-uns que je ne sais pas.

Madame Roger parut peu sensible aux désappointements du chasseur; peut-être même ne comprenait-elle pas bien ce que c’était que de forcer un arrêt; quoi qu’il en soit, les deux époux ne tardèrent pas à s’isoler parfaitement l’un de l’autre, tout en restant chacun à un des coins de la même cheminée.

Au bout d’une heure, Roger se leva, il trouva un bon feu dans sa chambre, alluma une pipe et fuma; puis il marcha, puis il ouvrit la fenêtre, puis il la referma. Tout à coup, il parut illuminé d’une idée subite. Il sortit de la chambre et s’occupa de rassembler une plume, du papier et de l’encre. Bérénice vint dire que madame écrivait elle-même, qu’elle disposerait volontiers de plumes et de papier pour monsieur, mais que, n’ayant qu’un encrier, elle le gardait et envoyait une bouteille d’encre dans laquelle il serait à monsieur tout loisible de puiser à discrétion; à quoi Bérénice ajouta de son propre mouvement:

—Pourquoi monsieur n’a-t-il pas un encrier comme tout le monde?

Bérénice ici ne nous paraît pas manquer tout à fait de jugement, et plus d’un de nos lecteurs doit se dire: «Pourquoi Roger n’a-t-il pas dans sa chambre un encrier comme tout le monde?»

C’est ce que nous nous réservons d’expliquer avant la fin de cette histoire.

Roger se mit à écrire et ne se coucha qu’assez avant dans la nuit; avant de se mettre au lit, il ferma sa porte doucement pour ne pas réveiller sa femme. Au même moment, madame Roger fermait la sienne non moins doucement pour ne pas réveiller son mari, car elle avait aussi veillé en écrivant et en lisant. C’était le lendemain du jour où l’on faisait les comptes des fournisseurs et des ouvriers.

Roger à Léon Moreau, médecin à Paris.

«Honfleur, 30 octobre 18..

«Te voilà de retour à Paris, et j’en rends grâces au ciel, mon cher Léon; quoique cinquante lieues nous séparent, tu es ma seule société dans la retraite que je me suis choisie. Non que l’ennui m’y vienne assaillir, non que j’y éprouve jamais le moindre regret de ce que j’ai volontairement quitté; mais, quand j’ai passé une journée à cultiver mon jardin, à flâner sur le bord de la mer, à voir partir ou arriver le passager du Havre, à causer de choses et d’autres avec les marins et les pêcheurs, j’aime à me renfermer le soir avec toi, c’est-à-dire avec tes lettres et avec mes souvenirs, que toi seul partages avec moi, puisque toi seul aujourd’hui connais la première moitié de ma vie, et ce nom dont je voulais faire un nom glorieux et que j’ai quitté en quittant mes rêves de gloire, et ces premières couronnes de fleurs dont les épines ont si cruellement blessé mon front.

«Je me rappelle encore cette soirée de rage et d’humiliation où mon nom, jeté par un histrion à un public auquel j’avais consacré tant de veilles, fut reçu avec des huées et des sifflets d’autant plus cruels, que ce même public m’avait, en d’autres circonstances, traité bien différemment.

«Quinze cents hommes m’insultant parce que mon drame, qu’ils n’écoutaient pas, ne les amusait pas ce jour-là, m’insultant à la fois comme aucun d’eux n’eût osé m’insulter si j’eusse été un voleur, un faussaire, un lâche!

«Oh! oui, j’ai bien fait, cher Léon, j’ai bien fait de me mettre à jamais à l’abri d’une semblable émotion; vingt fois j’ai voulu entrer dans la salle, les provoquer, les insulter à mon tour, pour tâcher d’en trouver un seul qui voulût prendre la responsabilité de l’insulte de tous.

«Que dis-je, un seul!... Je me serais précipité sur eux tous, un couteau à la main; et toutes ces femmes qui riaient, et les acteurs eux-mêmes, si humbles la veille, et, ce soir-là, si insolents!

«Oh! maintenant, je ne suis plus leur esclave; je ne leur donne plus le droit, en mendiant leurs applaudissements, de huer mon nom.

«Il y a assez d’autres fous qui usent leur vie pour ce public, pour cette réunion de quinze cents imbéciles qui, rassemblés, s’érigent en juges infaillibles de l’esprit, du talent, du génie, dont aucun n’a la moindre parcelle, et sont acceptés comme tels par des aveugles qui se vantent de l’indépendance et de la dignité de l’homme de lettres.

«J’ai repris mon nom, celui de mon père, un nom qu’on n’a jamais applaudi, mais qu’on n’a jamais sifflé; un nom qui n’a pas été prostitué aux caprices de la foule, un nom sous lequel j’ai joui des vrais plaisirs, des seuls bonheurs qui n’ont pas laissé après eux une longue amertume.

«Il n’y a rien de changé dans mes rapports avec ma femme; jamais elle ne me donne le moindre sujet de me plaindre; elle est douce, calme, s’occupe de sa maison avec la sollicitude d’une excellente ménagère. Je suis également pour elle le plus attentionné qu’il est possible, et je ne lui refuse rien de ce qui peut lui plaire.

«Notre union est paisible, et, quand je vois d’autres ménages discors, haineux, tracassiers, je me réjouis des maux que nous n’avons pas. Mais, quand je regarde au dedans de moi, quand je me laisse aller à écouter la douce et harmonieuse voix de cette poésie toujours vivante en moi et plus puissante peut-être depuis qu’elle ne s’évapore plus sous ma plume, je comprends alors combien il y a de bonheurs qui me manquent.

«Je n’aime pas Marthe et elle ne m’aime pas. Sa présence me plaît, mais je ne redoute pas son absence; je puis rester plusieurs heures à la chasse au delà du temps que j’ai fixé pour mon retour, sans qu’elle en soit ni inquiète ni troublée. Nos existences ne sont pas liées intimement: elles semblent deux fleuves renfermés entre les mêmes rives sans mêler ni confondre leurs eaux; il y a dans ma vie une partie rêveuse dans laquelle Marthe n’est pour rien, et, sans aucun doute, il en est de même pour elle. Une espèce d’instinct m’avertit qu’il y a entre nous sous certains rapports, un tel espace, que je ne songe jamais à le franchir. Souvent nous nous ennuyons tous les deux, nous tombons dans une langueur morne et silencieuse, et aucun ne cherche auprès de l’autre le remède à son mal.

«Tous deux nous avons dans l’âme un amour sans objet, un besoin plutôt qu’un sentiment. Chez Marthe, ces accès sont plus rares et surtout de plus courte durée; elle ignore la cause et secoue par tous les moyens possibles ces songes qui l’inquiètent et la fatiguent. Moi, je m’y laisse entraîner sans opposer de résistance; souvent même je me complais dans cette mélancolie qui m’enveloppe d’une atmosphère qui me sépare du reste de la vie.

«Rien de ce qui m’entoure ne peut me distraire; je ne vois de femmes que des paysannes ou des pêcheuses qui me font penser que la nature, pour l’homme comme pour les autres animaux, n’a créé que des femelles, et que c’est l’homme qui a créé la femme. Je chasse, je marche, je me fatigue, car c’est le seul moyen de me distraire de la rêverie et d’échapper à ce grand délabrement de cœur.

«Adieu. «ROGER.»

II
Pourquoi Roger n’avait pas d’encre, et pourquoi Bérénice s’appelait Bérénice.

La lettre que vous venez de lire, ou peut-être de ne pas lire, a déjà dû vous donner quelques lumières sur la situation réelle de Roger; néanmoins, il me prend fantaisie de raconter en peu de mots son histoire, à peu près de la manière dont se contaient les contes de fées, au temps heureux où il y avait des gens assez spirituels pour ne pas prétendre sans cesse au sublime et écrire parfois des contes de fées.

Il était une fois un homme qui s’était livré à la littérature avec quelque succès; il avait réussi à entourer de quelque gloire le pseudonyme sous lequel il avait d’abord caché son obscurité. Pendant quelques années, il avait fait deux ou trois romans et cinq ou six pièces de théâtre. Il avait du cœur et de l’esprit; ses ouvrages avaient eu un succès fort honorable. Mais, un jour, le public avait voulu fustiger son enfant gâté; peut-être aussi l’écrivain s’était-il trompé: toujours est-il que la pièce avait été sifflée et n’avait pu aller jusqu’au dénoûment, qui était peut-être magnifique.

Le poëte, qui, jusque-là, avait appelé la voix du peuple la voix de Dieu, tant que le peuple avait dit bravo, changea subitement d’avis sur le public, et s’écria avec Horace: «Je hais le vulgaire ignoble, et je le repousse loin de moi.» Peut-être n’était-il pas absolument impossible à notre poëte de repousser le public, le vulgaire du théâtre pour lequel il travaillait: il aima mieux s’enfuir; il mit dès lors à rester ignoré et à ne rien faire la même ardeur et la même persévérance qu’il avait mises, jusque-là, à travailler et à se faire connaître. Il y a une chose qui chatouille agréablement l’orgueil, c’est de disparaître en laissant derrière soi une traînée lumineuse comme les étoiles qui filent; on espère briller encore par son absence. Pour Roger, il était de bonne foi; il eut assez de fierté dans le cœur pour se rappeler que Dieu avait été maître d’école; mais il eut en même temps assez d’esprit pour se monter la tête avec ce bel exemple, sans cependant l’imiter jusqu’au bout.

Il reprit le nom de son père, abandonna à la critique, à l’envie, aux sifflets, son nom d’emprunt, et partit pour l’Amérique.

Je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui ne soit pas au moins une fois parti pour l’Amérique. Il se disait, comme on se dit toujours en pareil cas:

—Je suis fort, je suis jeune, je suis intelligent, je travaillerai.

Il eut le bonheur de se fouler un pied au Havre, où il voulait s’embarquer.

Ce n’est pas pour rien qu’on se foule le pied dans un roman, direz-vous. Cela va sans dire, et cela s’explique par cela que, si cet incident n’avait pas amené quelque chose, je ne vous en aurais pas dit un mot.

Cet accident prolongea son séjour au Havre, et la prolongation de son séjour lui fit connaître une fille qu’il épousa. Les théories des bras forts, de la jeunesse et du travail ne sont séduisantes que jusqu’au moment de l’application. La fille avait un peu de bien. Roger acheta une petite maison à Honfleur, décidé à y renfermer le reste de sa vie. Il se fit chasseur, pêcheur, musicien, peintre, ne lut plus, n’écrivit plus, ne confia à personne sa vie passée; seulement, rien ne pouvait alimenter la partie de l’homme à laquelle ne suffit pas un bonheur matériel. La musique l’intéressa et l’occupa six mois, la chasse quinze jours, la peinture et la pêche six autres mois; puis il retombait dans l’ennui.

Fidèle à son vœu, il n’avait dans sa chambre ni encre, ni papier, ni livres, et il y avait peut-être six mois qu’il n’avait écrit une lettre quand il se décida à écrire à son ami Moreau.

Passons à notre seconde explication. Bérénice est un nom qui peut paraître assez prétentieux, surtout appliqué, comme nous l’avons dit, à une fille à grosses mains violettes. Nous ne nous laisserons pas condamner pour une chose qui, vue en son véritable jour, doit, au contraire, inspirer au lecteur une profonde vénération pour notre sévérité comme historien, et notre amour de la vérité locale comme romancier. Les paysans des côtes de la Normandie se parent assez volontiers des noms les plus distingués qu’ils peuvent trouver sur le calendrier, semblables en cela aux peuples sauvages, qui mettent dans leurs cheveux des plumes rouges, des boutons de cuivre, du verre cassé et tout ce qu’ils peuvent trouver de luisant, leur fallût-il donner en échange leurs enfants, leurs femmes et même leur tomahawk.

Notre ami Léon Gatayes, qui est encore, par le temps qu’il fait, au milieu de nos autres amis les pêcheurs d’Étretat, dans les repas de fête appelés caaudraies, a autour de lui, si nous avons bonne mémoire, deux ou trois Onésime, un Césaire, deux Bérénice, une Cléopâtre.

Si notredit ami Léon Gatayes lit par hasard ces lignes, nous n’avons pas besoin de lui recommander de porter notre santé avec nos amis d’Étretat; nous lui rappelons seulement qu’il doit nous rapporter des ajoncs que nous voulons naturaliser dans notre jardin, et que, s’il avait oublié la commission, il s’est engagé d’avance à retourner s’en acquitter.

III

Tout à coup le temps redevint beau, le ciel reprit ces teintes d’un bleu sombre qui appartiennent à la fin de l’automne; de gros flocons de nuages entourèrent l’horizon comme d’une ceinture d’argent. On se serait cru dans l’été, sans l’odeur du safran qu’exhalaient les bois, sans l’aspect triste des arbres presque entièrement dépouillés, sans le calme de l’air qui fait de chaque journée d’automne une soirée d’été de douze heures. Il n’y avait plus dans les arbres que des pinsons et des mésanges à tête bleue; les quelques fleurs qui avaient résisté aux premières gelées étaient petites, décolorées, et aucun insecte ne venait bourdonner autour d’elles, ni s’enfoncer et se rouler dans leur calice.

L’espérance et le souvenir ont le même prisme: l’éloignement. Devant ou derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de notre portée, ce que nous n’avons pas encore ou ce que nous n’avons plus. C’est ce qui donne tant de prix aux choses que l’on craint de perdre. Le coucher du soleil, les derniers beaux jours de l’automne inspirent une mélancolie heureuse et inquiète à la fois, semblable à celle que l’on éprouve près d’un ami qui va partir pour un long voyage. Marthe et Roger sentaient tous deux cette irrésistible influence; mais, ne trouvant pas l’un dans l’autre de quoi calmer cette turbulence et cette agitation de l’âme, ils se gênaient mutuellement et s’évitaient autant qu’il était possible.

Il n’y a que les imbéciles qui ont de l’esprit pour leur domestique ou pour leur coiffeur. Il n’y a que les sots, les gens qui ne se sentent pas, qui peuvent se consoler de laisser voir les secrets mouvements de leur cœur à des gens indifférents ou incapables de les comprendre.

Les deux époux étaient bien persuadés, chacun pour sa part, que l’autre ne comprendrait pas ce qui se passait en lui, et jamais leur conversation n’avait été si décousue ni portant aussi exclusivement sur des futilités.

Roger alors jeta les yeux autour de lui et se trouva misérablement isolé: Marthe, qui tenait la place de tant de bonheur qu’elle ne donnait pas; Léon Moreau, qui, au milieu des habitudes et des plaisirs de Paris, oubliait l’exilé et ne prenait pas le temps de lui répondre; tous ces étrangers avec lesquels il n’avait rien de commun. Il ne tarda pas à se trouver dans cette situation d’esprit où l’on ne désire rien, où la terre ni le ciel ne peuvent plus rien pour nous: la cervelle devient de plomb, on ne peut plus ni désirer ni se souvenir; les idées sont vagues, inertes, à demi effacées.

IV

C’est dans ces moments que le moindre incident qui vient tirer de cette torpeur léthargique est reçu avec reconnaissance. Roger se crut sauvé quand on lui apporta une énorme lettre de Paris. Il la pesa dans la main et se réjouit en pensant qu’il y avait pour plus d’un quart d’heure de lecture; il se prépara à jouir en gourmet de cette distraction; il remit du bois au feu et ouvrit le paquet.

Léon Moreau à Roger.

«Je t’envoie, mon cher Roger, une lettre que j’ai reçue à l’adresse de ton nom de guerre, de ton nom poétique. Depuis ton départ, j’ai constamment ouvert les autres, qui me semblaient des lettres d’affaires; mais celle-ci, à en juger par l’écriture fine et les lignes serrées, a quelque chose de plus intime qui me détermine à te la faire passer. D’ailleurs, les blessures de ton cœur doivent être aujourd’hui cicatrisées, et tu ne seras peut-être pas fâché de faire une épreuve sur toi-même et de voir quelle impression produira sur toi un regard en arrière. J’espère aller cet hiver avec toi. Vous devez avoir des bécassines. Tu me donneras tes commissions pour Paris, etc.»

MMM. à Vilhem.

«Monsieur, je vous écris, et peut-être j’aimerais mieux ne pas vous écrire; peut-être déchirerai-je cette lettre aussitôt qu’elle sera terminée.

«J’ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m’a semblé qu’il m’était donné d’y voir bien des choses que tout le monde n’y voit pas; il m’a semblé que certaines pages, qui exprimaient si bien des idées et des douleurs confuses qui m’ont si souvent traversé le cœur, avaient été écrites exprès pour moi. Il m’a semblé que ces livres, destinés à tous, n’étaient réellement à leur adresse que dans mes mains. Je les sais presque par cœur; je les relis à chaque instant; quand je suis triste, je sais où trouver les passages où il y a une tristesse semblable à la mienne, je les relis, je pleure avec vous, et je me sens consolée; ma tristesse même me devient chère, et j’en aime presque les causes. Quand je suis heureuse, je relis ces descriptions avec tant d’amour, et je place mon bonheur dans les endroits où vivent vos héros. Il y a surtout dans un de vos livres une petite romance d’une simplicité, d’une suavité qui me charme au delà de toute expression; j’ai essayé sur ces paroles, pour les chanter, tous les airs de mon répertoire; eh bien, aucun ne me satisfait entièrement. Sans doute, monsieur, vous avez fait ces paroles sur un air; pourriez-vous m’en donner la musique? J’y attache quelque chose de presque sacré. Je ne les chante que quand je suis seule.

«Mais que penserez-vous de moi, monsieur, de moi qui vous écris ainsi sans être connue de vous et sans vous connaître autrement que par vos livres? Je ne sais trop comment excuser à vos yeux cette démarche inconsidérée; je ne sais comment l’excuser à mes propres yeux..........

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je viens de passer un quart d’heure tenant ma lettre dans les mains, prête à la déchirer, et je ne l’ai pas fait. Il me semble, monsieur, qu’on peut agir différemment avec vous autres, poëtes, qu’avec le commun des hommes. D’ailleurs, j’ai trouvé pour moi-même les raisons qui justifient ma démarche.

«Je ne vous ai jamais vu, et probablement je ne vous verrai jamais; tout nous sépare, les positions, les distances. Certes, je n’oserais vous écrire s’il y avait la moindre possibilité que je pusse vous voir quelque jour. Tenez, monsieur, cette idée me donne du courage, je vais être franche. Je désire beaucoup savoir cet air; mais ce qui me fait surtout vous écrire, c’est le désir de vous apprendre que j’existe, de vous faire savoir que, dans un coin du monde que vous ignorez, il y a une âme qui comprend la vôtre, une amie inconnue qui vous aime de l’affection la plus désintéressée. Quand vous écrirez de ces lignes si poignantes de vérité, quand vous dévoilerez ces trésors de l’âme que la foule regarde sans la voir, vous saurez qu’il y a un cœur pour les recevoir et les comprendre.

«Tout cela, monsieur, n’est pas une correspondance que je veux avoir avec vous. Je ne le peux ni ne le dois. Vous me répondrez une fois, une seule fois, pour me dire que vous avez reçu ma lettre; souvent, en lisant vos livres, j’ai regretté qu’ils ne fussent pas écrits de votre main; les caractères de l’imprimerie me disaient trop qu’ils n’étaient pas pour moi seule, et j’en étais un peu jalouse. J’aurai quelques lignes écrites pour moi, écrites à moi, quelques lignes que personne ne verra, que je cacherai, comme on doit cacher tout bonheur.

«Voici qu’il faut fermer ma lettre et j’ai encore envie de la brûler. Cependant le sort en est jeté. Si cela vous ennuie, vous la brûlerez vous-même. Mais quelque chose me dit que vous me répondrez.

«Mon Dieu, si vous pouviez me croire légère, imprudente! Oh! monsieur, ne me jugez pas mal. Je suis une femme sage, modeste et retirée. L’amitié que j’ai pour vous est noble et pure. Je vous aime comme j’aime la verdure des bois, comme j’aime les sombres harmonies du vent. Si je trouvais dans mon cœur la moindre pensée condamnable, je ne vous écrirais pas; j’ai pour vous de la reconnaissance et une sainte amitié; je n’oserais pas vous aimer, si mon affection n’était pas une affection de sœur, et puis il y a longtemps que je vous connais; j’ai tant lu vos ouvrages, où il y a tant de votre âme!

«Je ne relis pas ma lettre, je ne l’enverrais pas. Si vous me répondez, adressez votre lettre à MMM., poste restante, au Havre.»

V

Après la lecture de cette lettre, Roger se leva; il avait la tête brûlante. Il marcha dans sa chambre, puis dit:

—Au Havre, c’est tout près de moi, c’est là; on y va en trois quarts d’heure.

Il s’assit de nouveau et réfléchit à cette bizarre missive.

—Est-elle réellement ce qu’elle craint tant de paraître? est-ce une coquette à moitié adroite? n’est-ce qu’un lieu commun d’aventure? Cependant il y a dans cette lettre comme un parfum d’innocence et de pudeur.

Toutes ces pensées remplissaient son cœur d’une indescriptible émotion; il se sentait oppressé, et, d’ailleurs, il était gêné pour penser par le voisinage des gens qui l’entouraient. Il n’aurait voulu pour rien au monde leur laisser deviner le sujet de sa préoccupation; il ne voulait même pas qu’on vît qu’il était préoccupé. Cela lui eût semblé déjà une profanation, tant il prenait involontairement d’intérêt à ce qui lui arrivait.

Il prit son fusil et son carnier, et sortit, affectant le plus possible l’air d’un chasseur déterminé; il se dirigea vers le bord de la mer et marcha sans s’arrêter jusqu’au moment où il ne vit plus ni hommes ni maisons. Là, il s’assit sur une roche et relut la lettre. Le vent lui rafraîchissait délicieusement la tête; cet homme, qui depuis longtemps renfermait tant de poésie dans son cœur, la laissait s’échapper en pensées d’amour et d’espérance.

Cette nonchalance de l’âme venait de cesser tout à coup; il sentait renaître en lui le désir de l’énergie. Il eût voulu se jeter aux genoux de cette femme qui venait ainsi réveiller sa vie et lui dire: «Je t’aime.» Il avait envie de partir, d’aller la chercher. Puis il se rappelait ses livres, il tâchait de se souvenir des passages qui avaient pu la frapper.

—Elle ne me parle pas de mes drames. Peut-être elle ne les connaît pas; il y en a cependant où j’ai parlé de l’amour avec feu et noblesse, un où j’ai jeté mon âme tout entière... Et cependant si, au lieu d’écrire au public, j’avais écrit à elle pour elle, si j’avais su que, dans un point du monde, il y avait une âme qui m’écoutait!

La nuit le surprit dans cette fièvre poétique, il regagna sa demeure à pas lents; quand il entendit le peu de bruit de la ville, quand il vit les premières maisons, tout son enthousiasme tomba; il sourit amèrement et se dit:

—Je suis fou.

Bérénice lui demanda d’un rire goguenard s’il avait fait bonne chasse. Il se crut deviné, et, pour la cacher davantage, il renfonça sa préoccupation dans son cœur, où elle se cramponna. Il répondit que non, qu’il avait été maladroit.

—Et de plus, dit Bérénice, monsieur, n’avait ni poudre ni plomb.

Et elle lui montra la poire à poudre et le sac à plomb oubliés sur la table.

A dîner, il trouva Marthe maussade et ennuyeuse. La pauvre Marthe était tout simplement comme à son ordinaire. Mais il n’était pas fâché d’avoir un prétexte de ne pas dire un mot. Il prit une plume, du papier, puis il fut longtemps sans écrire. Il se leva et arrangea ses cheveux devant un miroir, involontairement; il sentait le besoin d’être beau, même loin d’elle. Puis il se remit à sa place.

—Que vais-je lui dire? Si je me laisse aller à l’influence sous laquelle je suis en ce moment, elle me prendra pour un fou, ou elle s’alarmera de cette amitié subite et passionnée. L’affection qu’elle me témoigne est fondée; elle me connaît, elle. Mais, moi, ne pourra-t-elle pas croire, avec raison, que je serais pour tout autre ce que je suis pour elle? Et, d’ailleurs, sais-je ce qu’elle est? Il faut pourtant répondre. J’aimerais mieux ne pas avoir reçu cette lettre; je n’ai plus dans la tête que confusion et incertitude.

Cependant, après s’être tenu quelque temps à la fenêtre et à l’air, il revint à sa place et écrivit. D’abord il imagina de lui raconter toute sa vie, puis il déchira la page.

—Il faut garder l’auréole poétique qui me couronne à ses yeux. Elle ne comprendrait pas comment je me suis résigné à tout le prosaïsme de la vie que je mène.

Vilhem à MMM.

«Votre lettre, madame, m’arrive dans un moment de découragement et d’abattement profond. Fatigué des amitiés qui m’entourent et qui ont surtout ce défaut de n’être pas des amitiés, je saisis avec empressement l’occasion de dépayser mon cœur. Je vous aimerai de loin, cela me réussira peut-être.

«Je ne sais comment vous écrire. Dans une correspondance ordinaire, vous me parleriez de moi, et je vous parlerais de vous. Mais vous me connaissez, et je ne vous connais pas. Vous me parlez de moi, et il faut répondre de moi. J’aimerais cependant bien pouvoir vous parler de vous.

«Souvent, quand j’écrivais, je m’isolais de la foule, du public, et je me figurais que je racontais mes livres à une femme pour laquelle seule je rêvais de la gloire, pour laquelle seule je voulais mettre en dehors ce qu’il y avait de beau et de noble en moi.

«Cette femme, je ne l’ai pas trouvée; voulez-vous l’être? Je n’écris plus; du moins, je n’écris plus pour le public. J’écrirai pour vous.

«Peut-être vais-je vous paraître me donner beaucoup au hasard; peut-être ne méritez-vous pas ce qu’il y a de bonne affection pour vous dans mon cœur. Mais un instinct secret me pousse vers vous. Je joue mes dernières chances de bonheur avec d’autant plus de confiance que je les croyais perdues, et que, si je me trompe, je serai comme j’étais hier. Aimons-nous donc de loin. Je vous donnerai de ma vie tout ce que j’en pourrai dérober aux ennuis qui m’entourent. Je regarderai comme une précieuse conquête tout ce que j’en pourrai réserver pour vous.

»Répondez-moi, parlez-moi de vous.

»Toujours à la même adresse.»

—Oui, se dit Roger, toujours à la même adresse. Je ne l’aimerais plus, si on soupçonnait le moins du monde notre correspondance. J’aime mieux, d’ailleurs, le mystère dont je suis entouré même à ses yeux. Pourquoi moi-même me livrerais-je plus vite qu’elle? Et puis je suis si près d’elle! si elle est telle qu’elle le dit, cela l’inquiéterait. D’ailleurs, il faudrait lui parler de ma vie actuelle, et peut-être aussi de ma femme, ce que je ferai le moins et le plus tard possible.

Puis il sortit et alla porter sa lettre à la poste, quoiqu’elle ne dût partir que le lendemain et que cette précipitation n’avançât pas son départ d’une minute. Mais il lui semblait que cela le rapprochait d’elle.

Nous n’avons nullement l’intention de discuter les caprices et les fantaisies des amoureux, surtout de ceux qui ne connaissent pas leur maîtresse et sont les plus amoureux de tous.

VI

MMM. à Vilhem.

«Mon ami, que vous êtes bon! Comme votre confiance m’honore et me rend heureuse! J’ai d’abord hésité à envoyer chercher ma lettre; à mesure que le moment approchait où votre réponse pouvait arriver, je l’espérais moins. Je ne demeure pas au Havre, laissez-moi ce mystère qui me protége et qui me donne le courage de vous aimer; ne me demandez pas où je suis, soyez seulement sûr que je pense à vous. Quand on est revenu, je n’osais pas demander si l’on avait une lettre; on me l’a remise, je l’ai prise et je me suis enfermée; je ne pouvais croire, c’est tout au plus si je comprends encore mon bonheur, maintenant que j’ai lu et relu la lettre un million de fois. Je ne m’étais pas trompée sur vous; et cependant, j’étais si fâchée de vous avoir écrit! j’aurais donné tout au monde pour que ma lettre ne vous parvînt pas.

»Oui, c’est avec un indicible bonheur que j’accepte votre amitié; vous verrez comme une femme aime et console. Je suis donc votre sœur, votre amie, je réunirai sur vous seul toutes les tendresses d’une sœur, d’une mère. Laissez-moi vous aimer, acceptez tout ce qu’il y a de dévouement dans mon cœur; après cela, quand vous me connaîtrez mieux, aimez-moi un peu si vous pouvez.

»Mais surtout, je vous le répète, ne cherchez à savoir ni où je suis, ni qui je suis; j’aurais peur de vous et je ne vous aimerais plus. Ma vie était si ennuyée, si triste, si inerte! Rien ne me plaisait ni ne m’intéressait; c’est que je vous avais deviné, mon ami; c’est que je vous attendais, et que tout ce qui n’était pas vous ne pouvait me satisfaire.

»Je vous appelle aujourd’hui mon ami; il y a longtemps que je vous appelle ainsi dans mon cœur; ce nom n’a rien de nouveau ni d’étrange pour moi; mais ne me trouvez-vous pas bien imprudente, et ne fais-je pas mal en agissant comme je fais? Cette terreur qui me glace à la seule pensée qu’on pourrait savoir que je vous écris, vient-elle d’un instinct de retenue et de devoir, ou de la peur qu’on ne me prenne mon bonheur? Mon ami, si j’ai tort, dites-le-moi. Guidez-moi, conseillez-moi, soyez bon, ne me punissez jamais de n’être qu’une pauvre femme ignorante qui n’a peut-être pas assez réfléchi avant de vous écrire.

»Vous voulez que je vous parle de moi; que puis-je vous en dire? Je ne l’ose pas encore: il me semble que ça serait un peu manquer à ma résolution de vous rester inconnue. Cependant, si vous alliez vous faire de moi un portrait qui ne me ressemblât pas, et que vous vous missiez à aimer ce portrait... Je suis jeune, j’ai les cheveux blonds, je passe pour assez jolie... Voilà tout ce que vous saurez.

»Mais vous, mon ami, faites-moi donc un peu votre portrait. Du reste, je suis sûre que je vous ai deviné; vous êtes grand, élancé, vous avez vingt-huit ans, votre chevelure est noire. Je gage que je ne me trompe pas.

»La mer est bien belle au moment où je vous écris. Vous, Parisien, vous ne savez pas que la nature nous donne des fêtes plus splendides que les vôtres. Je vous envoie quelques violettes sèches que j’ai trouvées cachées sous les feuilles dans mon jardin. Ce sont probablement les dernières de l’année.

»Adieu.»

Le soir, Roger remarqua avec mauvaise humeur que sa femme était blonde: il lui semblait qu’elle n’en avait pas le droit; rien n’est choquant comme les ressemblances que se permettent d’avoir les gens qu’on n’aime pas avec les gens qu’on aime. Dans la situation de Roger surtout, cette similitude était tout à fait désagréable et incommode; il ne connaissait pas le visage de sa correspondante, et, quand il voulait se le figurer en esprit, l’idée des cheveux blonds amenait naturellement une ressemblance entre la figure que cherchait à créer sa fantaisie et celle de sa femme. C’était, sans contredit, le plus mauvais tour que le hasard pût lui jouer.

Pour Marthe, elle annonça à Bérénice qu’il fallait, le lendemain, se lever de bonne heure, attendu qu’il y avait à s’occuper de la confection des confitures de coing. Roger fit une moue fort méprisante; ce qui ne veut pas dire qu’il méprisât en elles-mêmes les confitures de coing, lesquelles sont incontestablement les plus spirituelles d’entre les confitures.

VII

MMM. à Vilhem.

«Je vous l’ai dit, cher monsieur Vilhem, je ne serai jamais pour vous rien autre chose qu’une affection; et j’ai regret au mouvement de coquetterie jalouse qui m’a fait vous dire la couleur de mes cheveux. Je veux être pour vous comme les anges du ciel, dont on ne sait pas le sexe, que l’on croit si beaux, sans savoir en quoi consiste leur beauté.

»Mais vous, je veux vous connaître, je veux vous voir et vous suivre en esprit; dites-moi si je me suis trompée dans l’idée que je me suis faite de votre aspect et de votre visage. Dites-moi tout ce qui peut vous rendre plus présent à ma pensée. Racontez-moi vos habitudes, les heures auxquelles vous travaillez. Faites-moi la description de votre cabinet de travail. Je veux savoir les couleurs et les fleurs que vous aimez; travaillez-vous le jour ou la nuit? quelques-uns des personnages que vous mettez en scène dans vos ouvrages sont-ils des portraits ou des fantaisies de votre imagination? Si vous ne me répondez pas bien clairement à toutes ces questions, je me fâche contre vous, et je ne vous aime plus. Il y a surtout une question que j’ai gardée pour la dernière, en forme de post-scriptum, pour deux raisons: d’abord, parce que je n’ose guère la faire; ensuite, parce que c’est peut-être celle dont la solution pique le plus vivement ma curiosité. Parlez-moi de la femme que vous aimez. Je ne comprends pas un poëte sans amour, et vous qui possédez à un si haut degré toutes les facultés du poëte, vous n’aurez pas négligé précisément ce point.

»Il faut encore que vous vous soumettiez à un caprice. Vous recevrez avec cette lettre des plumes que j’ai taillées pour vous. Il faut vous en servir; j’aurai un double plaisir à lire votre ouvrage. Mais, à propos, paresseux, votre dernier porte une date déjà vieille de trois ans. Que faites-vous donc? Vous êtes-vous laissé prendre au tourbillon du monde? Avez-vous oublié ce que vous dites dans un de vos livres: «Le poëte est comme l’aigle, qui ne descend dans la vallée que pour y saisir sa proie, et s’envole avec elle plus près du soleil et du ciel, sur les pics inaccessibles où il a placé son aire.»

Lorsque Roger reçut cette lettre, sa maison était tout entière en proie à la fabrication des confitures de coing; chaque cheminée avait un chaudron, chaque table était couverte de pots, et Marthe vint le prier de découper les ronds de papier destinés à les couvrir. La première pensée de Roger fut de rejeter bien loin cette occupation qui cadrait médiocrement avec l’exaltation actuelle de son esprit. Cependant il réfléchit qu’étendu dans un fauteuil et se livrant aux plus doux rêves en songeant à sa correspondance, il devait, aux yeux de Marthe, paraître le plus désœuvré des hommes, et que son refus aurait tout l’air d’une mauvaise humeur qu’il eût été fort embarrassé d’expliquer. Il se résigna donc, prit les ciseaux, le papier, et laissa agir ses mains selon les instructions reçues, tandis que son esprit franchissait l’espace qui sépare Honfleur du Havre de Grâce.

Quand il eut découpé un certain nombre de ronds, il pensa qu’il avait le temps d’écrire avant qu’ils fussent tous employés, et il répondit à MMM.

VIII

Vilhem à MMM.

«Hélas! hélas! hélas! cher ange, puisque vous voulez bien être le mien, hélas! hélas! hélas! il y a dans la vie humaine une certaine quantité de prosaïsme, alliage dans l’or, qu’il faut nécessairement subir et auquel rien ne peut nous faire échapper. Le poëte trouve quelquefois moyen de dépenser son or pur; mais il lui faut tôt ou tard se servir de l’alliage pur à son tour; je me suis longtemps désespéré de cela; aujourd’hui, mon désespoir est devenu un rire sardonique. A quoi pensez-vous que votre lettre me trouve occupé? A des travaux de ménage!

»Oui, vous êtes mon ange, mon ange consolateur, mon ange sauveur. Depuis que je vous ai trouvée, ma vie a un but. Je sais pourquoi je me réveille le matin: pour songer à vous, pour attendre votre lettre. Quand je vois, le soir, ces beaux couchers du soleil, ces splendides reflets dont se pare le ciel, j’ai maintenant un ange, un dieu à placer dans ce ciel, sur ce trône de pourpre et de feu, si tristement vide pour moi jusqu’ici. Maintenant, je me réjouis de ce que le ciel m’a donné d’esprit, de force, de courage; semblable aux saints de la mythologie hébraïque, «je me réjouis de la belle moisson que je puis offrir à mon Dieu.»

»Non, je ne travaille pas, et, pour cela, je n’ai pas abandonné ma douce solitude dans laquelle, sans vous connaître, je vous ai toujours gardé une place à côté de moi. Je ne travaille plus pour la foule, dont, par une bizarrerie que je ne m’explique pas, les suffrages me laissent froid et le blâme me blesse profondément. Je vous écrirai, j’écrirai pour vous seule tout ce que vous voudrez.

»Cependant je me prends parfois à caresser dans mon cœur un amer regret. Je me rappelle ces quelques soirées de triomphe où, après la représentation de mon œuvre, mon nom jeté à la foule était répété par elle avec des cris d’enthousiasme presque furieux. Oh! que n’étiez-vous là! c’est si j’avais dû en parer votre front, que ces couronnes auraient eu du prix pour moi. Souvent, parmi toutes ces femmes parées, je cherchais vainement s’il y en avait une qui fût heureuse de mon triomphe, et mon orgueil, un moment satisfait, rentrait douloureusement en moi et retombait sur mon cœur.

»Vous voulez me connaître? J’attends un ami qui peint un peu; je ferai faire une sorte de portrait que je vous enverrai. J’espère que, plus tard, vous changerez d’idée sur le mystère qui vous dérobe à moi. Les anges ne se cachaient que pour le vulgaire et se manifestaient aux hommes vertueux qu’ils aimaient. Je suis, à ce prix, capable d’accaparer toutes les vertus.

»Tenez, je vous le disais bien, il faut expier tout bonheur: on m’arrache d’auprès de vous; mais, cher ange, je me promets bien d’être à l’avenir complétement nul et bête pour tout le monde; je serai si heureux de n’avoir de l’esprit et du cœur que pour vous, et de vous garder tout ce que j’en ai!»

IX

MMM. à Vilhem.

«Mon cher ami, pourquoi ne me disiez-vous pas que vous étiez Marié? Croyiez-vous que cela me chagrinerait? Mais cela m’enchante, au contraire. Vous avez disposé de la partie de vous dont je ne veux pas et dont je n’ai que faire. Ce que je vous demande, ce que je veux, ne fait tort à personne, et je le garde sans scrupule. Vous verrez, cher Vilhem, combien mon affection pour vous sera pour l’avenir plus tendre et moins craintive. J’avais encore peur de vous, quoique je fisse bien la brave et la résolue. J’avais peur que vous ne vous crussiez obligé de m’aimer d’amour. Disons tout: j’avais peur de finir par descendre de ce ciel d’où je vous aime saintement pour vous aimer comme une simple mortelle; je vous disais: «Oubliez que je suis femme;» et moi, je ne pouvais l’oublier, je le sentais par mes craintes et par ma réserve involontaire. Mais, aujourd’hui que j’apprends à quel point nous sommes séparés, quels invincibles et éternels obstacles s’élèvent entre nous, je vous puis aimer à mon aise, sans terreur, sans remords. Je ne redoute plus d’être sur une pente roide et glissante. Votre situation me marque des limites que, moi qui me connais, je suis certaine de ne pas franchir. Je ne passerai plus des demi-heures à relire mes lettres, à atténuer les expressions trop vraies de ma tendresse pour vous, maintenant que je suis sûre qu’elle ne peut m’entraîner. Nous ne parlerons jamais de votre femme. Vous ne me demanderez pas si je suis mariée. Voici encore une violette. Cette fois, ce sera la dernière. Je l’ai trouvée seule ce matin, sous les feuilles couvertes de givre et ridées par le froid; elle renferme le dernier rayon du soleil qui a à peine eu la force de l’épanouir et de la colorer.

»Il m’est venu une idée, une idée à laquelle je tiens beaucoup; mais, avant tout, écoutez-moi bien, mon ami: la révélation de votre mariage, tout en me tranquillisant par les bornes placées entre nous, me rendrait inflexible sur tout ce qui tiendrait le moins du monde à me les faire franchir. Vous serez obéissant, cher Vilhem; je n’exigerai de vous que ce qui servira à nous conserver le bonheur que nous nous sommes fait.

»Mon idée, du reste, n’a rien de tyrannique ni de répressif: je vous envoie des graines de fleurs qui ont embaumé mon jardin tout cet été. Vous les sèmerez dans votre jardin, si vous en avez un, ou sur votre terrasse; ensemble, au beau temps, par les belles soirées, au même instant, nous respirerons les mêmes parfums. Je suis sûre que votre femme ne serait pas jalouse de cela. Mais il est convenu que nous ne parlerons jamais d’elle.

»Je ne veux pas de votre portrait, cela lui appartient à elle. Je ne veux pas non plus que vous cherchiez jamais à vous rapprocher de moi.»

X

Nous avons ici le plaisir d’annoncer à nos lecteurs que deux lettres de notre collection ont été heureusement perdues. Nous disons heureusement, parce qu’elles ne contenaient que très-peu de choses en un certain nombre de pages: Roger s’étonnait de la découverte de son ange; il la remerciait de son idée de lui envoyer des graines et lui apprenait qu’il était possesseur d’un jardin. Il disait passablement de mal de sa femme.

L’ange le rappelait à l’ordre sur ce dernier sujet. Elle n’avait fait que soupçonner le mariage de Vilhem d’après une phrase de sa dernière lettre; il avait pris lui-même la peine de transformer ce soupçon en certitude. Elle lui demandait des graines en échange de celles qu’elle lui avait envoyées.

XI

Roger partit un matin avec un fusil sur l’épaule, gravit jusqu’au sommet de la côte; puis, ayant regardé si personne ne le voyait, il redescendit par un autre chemin, et, comme on entendait tinter la cloche du passager, dernier signal qui annonce le départ du bateau qui va de Honfleur au Havre, il se prit à doubler le pas et arriva au moment où le patron donnait ordre de retirer l’échelle.

Il y a des gens qui ont, relativement à la mer, des idées dont ils ne peuvent se départir en aucun cas; il est juste de dire que ces gens, d’ordinaire, ne sont pas plus progressifs sur d’autres sujets. Nous avons vu d’honnêtes Parisiens se sentir pris du mal de mer juste au moment où, en passant la barre de Quille-bœuf, on leur disait que l’on sortait de la Seine pour entrer dans l’Océan. Pour la plus tranquille et la plus courte traversée, on croit devoir avoir le mal de mer, comme on croit devoir manger du pâté à Chartres; préoccupation qui a empêché bien des gens de visiter la magnifique cathédrale et les beaux vitraux que l’on y trouve également.

Arrivé au Havre, il déjeuna, puis il se dirigea vers la poste pour y mettre lui-même une nouvelle lettre. Il se sentait un invincible besoin de se rapprocher d’elle; chaque femme que, sur son chemin, il vit marcher dans la direction de la poste aux lettres lui fit éprouver un indicible serrement de cœur.

MMM. semblait parler sérieusement dans les conditions qu’elle mettait à la correspondance; il aurait craint de lui inspirer de la défiance en lui avouant qu’il était beaucoup moins loin d’elle qu’elle ne le supposait. Aussi avait-il eu soin dans sa lettre de lui expliquer qu’elle verrait souvent sur ses lettres le timbre du Havre, parce qu’il les envoyait à une connaissance qui les mettait à la poste. Comme il allait sortir du bureau, une domestique y entra qui demanda au buraliste:

—Avez-vous une lettre?

Et elle joignit à cette question un ton et un air d’intelligence qui semblait témoigner qu’elle était connue et qu’on savait ce qu’elle demandait.

—Une lettre aux trois MMM? reprit le receveur avec un sourire niais. La voici.

La domestique sortit avec la lettre.

Roger resta quelques instants stupéfait; puis il se précipita sur ses traces; il ne tarda pas à la rejoindre, et la suivit jusqu’au moment où elle entra, sur la hauteur d’Ingouville, dans une petite maison de laquelle on devait avoir une admirable vue de la mer.

Il s’arrêta à quelques pas de la porte: son cœur battait violemment. Cette femme, l’objet de tous ses rêves, le sujet de toutes ses pensées, elle était là; il pouvait la voir; l’épaisseur d’une porte les séparait. Un moment il eut envie d’entrer brusquement, de se jeter à ses genoux, etc.

Entre un semblable plan et l’exécution, il y a quelque peu de chemin.

—Et si elle n’est pas seule, et si, dans le premier effroi, elle crie, elle appelle, et si elle ne veut plus me voir pour avoir manqué à nos conventions!

Il s’approcha timidement, et, à travers une grille de bois peinte en vert, il plongea des regards avides dans le jardin qui entourait la maison; quelques plates-bandes avaient des bordures de violettes; il se rappela celles qu’il avait reçues; il se représenta l’inconnue, écartant de ses petites mains effilées, devenues roses par le froid, ces feuilles glacées et d’un vert morne. Le moindre détail extérieur de cette petite maison l’intéressait à un point que nous ne saurions dire. Il cherchait à deviner, par le nombre des fenêtres, où devait être sa chambre; et, quand il croyait voir remuer un des rideaux, il ne pouvait plus respirer.

Évidemment ces rideaux bleus appartiennent à sa chambre; mais voici une autre pièce avec des rideaux jaunes: il n’est pas probable que ce soit un salon; qui habite cette pièce? Il sentit à cette pensée froid au cœur.

Le temps passait vite au milieu des émotions; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était au moins temps de retourner au bateau, s’il voulait profiter de la marée. Il descendit la côte, regardant à chaque instant derrière lui: quand il fut arrivé à un endroit où un pas de plus ne lui permettrait plus de voir la maison, il s’arrêta quelques instants, puis il se hâta de gagner le port; mais le passager était parti. Ce contre-temps était fâcheux; il n’avait pas averti qu’il ne rentrerait pas, et cependant il n’y avait plus moyen de partir avant le milieu de la nuit. Il s’y résigna cependant d’autant mieux que cela lui permettait de retourner à Ingouville; il dîna et retourna à son poste par beaucoup de détours: il n’était pas curieux de rencontrer les parents de sa femme.

La chambre bleue seule était éclairée. Il suivait avec anxiété la moindre oscillation qu’éprouvait la lumière; une ombre passa sur le rideau, mais cette ombre était immense et difforme, et ne pouvait rien faire discerner. Il y eut un moment où il aperçut deux ombres, puis les cordes d’une harpe se firent entendre; les cordes vibraient délicieusement dans le silence de la nuit et résonnaient au plus profond de son cœur; il resta longtemps plongé dans un ravissant enchantement. Puis les accords cessèrent, il se fit du mouvement dans la chambre; la lumière changea de place et s’éteignit.

Il frissonna; le mouvement d’aucune lumière n’avait indiqué que la seconde ombre passât dans une autre pièce.

A moins cependant qu’il n’y eût un passage au fond de la chambre. Il fit le tour de la maison et s’aperçut qu’elle était double en profondeur; cela le tranquillisa à moitié. Il resta encore quelque temps; malgré son manteau, il était roide de froid; il redescendit, en proie à des impressions diverses. Son amour avait changé de nature depuis que son ange était devenu sinon visible, du moins possible à voir; depuis que l’âme aimée avait pris un corps.

Il rentra chez lui vers trois heures du matin; Bérénice le reçut fort mal; pour Marthe, elle dit fort doucement qu’elle avait été inquiète. Roger fut de mauvaise humeur de cette douceur qu’il fallait bien aimer un peu: tout ce qu’il enlevait à MMM. lui coûtait prodigieusement; et, surtout depuis sa découverte, elle s’était emparée, du moins par la pensée de Roger, de tout ce qu’elle avait laissé à Marthe jusque-là.

XII

Depuis ce jour, chaque matin Roger partait de Honfleur, allait passer quelques instants devant la maison d’Ingouville, et revenait le soir, toujours sous le prétexte d’une chasse lointaine. Marthe s’y était habituée et n’y faisait pas la moindre attention; pour Bérénice, elle ne pouvait trouver naturel que monsieur passât à la chasse une centaine d’heures par semaine et ne rapportât jamais rien; un soir, Marthe en fit elle-même l’observation. La correspondance ne s’arrêtait pas néanmoins, et l’inconnue se laissait aller de jour en jour à une tendresse plus expansive.

Les excursions de Roger duraient depuis plus d’une semaine, lorsqu’il s’avisa de deux choses: la première était qu’il fallait s’informer du nom des propriétaires d’Ingouville, se faire donner pour eux une lettre de recommandation, et s’introduire dans la maison, sans se faire connaître de MMM.; la seconde, qu’il fallait, de temps à autre, rapporter un peu de gibier.

Il écrivit donc à Léon qu’il eût à lui envoyer, dans le plus bref délai possible, une lettre de n’importe qui pour M. Aimé Deslandes, à Ingouville.

En attendant la lettre, il va errer autour de la maison, sans jamais voir personne autre que quelques domestiques qui commençaient à remarquer ses assiduités. Il vit avec chagrin que le jardin n’était pas cultivé, que l’herbe poussait dans les allées, et qu’on aurait pu facilement lui appliquer cette naïveté d’une femme qui croyait que l’horticulture n’était autre chose que la culture des orties.

Il en tira la conséquence que l’ange se parait d’un peu plus d’amour de la nature et des fleurs qu’elle n’en ressentait réellement. Il en fut indisposé contre elle: l’affectation des bonnes qualités et des beaux sentiments est tellement odieuse, que, faute d’autre moyen de la détruire, on se sent quelquefois porté à désirer l’anéantissement de l’original pour anéantir en même temps les insupportables copies que l’on en fait.

Ce jour-là, la mauvaise humeur qu’il ressentait contre l’ange lui inspira naturellement l’idée qu’il ne fallait pas s’aliéner sa femme entièrement, et qu’il devait ne négliger aucune précaution pour ne pas lui laisser soupçonner l’infidélité tous les jours moins platonique dont il se rendait coupable envers elle. Aussi, à son retour à Honfleur, s’adressa-t-il à un braconnier qu’il connaissait un peu, et le pria-t-il de lui vendre une pièce de gibier quelconque. Le braconnier, un moment embarrassé, ne tarda pas à lui apporter un magnifique canard sauvage, que Roger paya sans marchander, et qu’il jeta sur la table avec un air d’indifférence étudié, quand Bérénice vint lui ouvrir la porte.

Le lendemain matin, il reçut de Léon la lettre pour M. Aimé Deslandes d’Ingouville; on ne l’annonçait que sous son nom de Roger. Il sauta de joie à la réception de cette lettre: il pourrait étudier l’ange sans qu’elle s’observât devant lui; il la verrait, lui parlerait, entendrait sa voix, sa voix qui manquait tant aux douces paroles qu’elle lui écrivait. Il était trop tard pour aller au Havre ce jour-là; il se mit à attendre que la journée passât, pressant chacun des actes qui la remplissaient et dont il n’avait ordinairement nul souci. Il demanda à dîner de bonne heure, parce qu’après dîner il n’y avait plus rien à faire qu’à se coucher et dormir jusqu’au lendemain.

Je ne sais quel air moqueur avait Bérénice en servant sur la table le produit de la chasse de son maître; toujours est-il qu’elle resta dans la salle à manger plus longtemps que son service ne l’exigeait, pour jouir de l’effet que devait produire nécessairement le plat qu’elle venait d’apporter.

Le canard sauvage était accommodé aux navets, ni plus ni moins que le dernier d’entre les canards de basse-cour. Marthe, en bonne ménagère, ne manqua pas de s’en apercevoir et d’en faire l’observation.

—Madame, reprit Bérénice, il faut que monsieur ait été à la chasse dans une ferme et ait tué ce canard en lui tordant le cou; car, outre qu’il n’a pas un grain de plomb dans tout le corps, c’est le canard le moins sauvage que l’on puisse voir, et je parierais mes gages d’un an qu’il barbotait encore avant-hier dans la mare de quelque ferme.

Marthe sourit, et, voyant l’embarras de Roger, elle dit:

—Bérénice, vous ne savez pas ce que vous dites.

—Si fait bien, madame, repartit Bérénice ne voyant pas ou feignant de ne pas voir les signes que sa maîtresse lui faisait pour lui ordonner de se taire; j’en ai accommodé par centaines, des sauvages et des privés; celui-ci est un peu trop gros pour un sauvage: un canard sauvage qui connaît son état a le cou plus grêle, la patte plus menue, les ongles plus noirs, et surtout la membrane des pieds un peu plus mince et douce que celle des pieds de ce pays. A un vrai canard sauvage, les palmes sont comme un satin.

Roger prit le parti d’avouer en souriant qu’il avait acheté le canard et que le braconnier s’était moqué de lui. Marthe sourit d’abord; puis quelque chose de contraint se mêla à son sourire; puis un mouvement imperceptible de sa physionomie sembla dire:

—Au fait, j’en ai pris mon parti.

Un quart d’heure après, elle ne pensait plus aux chasses sans résultat de son mari, ni à tout ce qu’elle aurait eu le droit d’en conclure.

Pour Roger, il avait perdu de vue ses griefs contre MMM. Il sentait à chaque instant un frisson lui parcourir le corps; puis il s’inquiétait de l’effet qu’il produirait sur elle. Il se releva au milieu de la nuit pour voir s’il avait un gilet convenable; il craignait d’être gauche, embarrassé; il préparait ce qu’il avait à dire.

—Après tout, se disait-il, elle ne saura pas que c’est moi.

Dès le point du jour, il était sur la jetée de Honfleur, attendant qu’il plût à la mer de monter assez haut pour qu’on pût mettre le passager à flot.

Arrivé au Havre, il se fit friser, raser; il acheta des gants de la première fraîcheur; puis, comme il avait un peu plu le matin, et que les chemins étaient fangeux, il s’occupa de trouver une voiture qui pût le conduire à Ingouville. Arrivé près de la porte, il sentit qu’il pouvait à peine respirer, et que le premier mot qu’il prononcerait s’arrêterait dans sa gorge et l’étoufferait inévitablement; il passa la main dans ses cheveux, rehaussa sa cravate, s’assura si sa lettre était dans sa poche et sonna. On fut quelque temps sans répondre, puis des pas lourds et traînants s’approchèrent, et un vieux domestique ouvrit la porte.

—M. Aimé Deslandes?

—Il vient de partir pour Rouen.

Roger reprit haleine, et dit:

—Et madame?

—Madame est avec lui; ils seront absents pendant quinze jours; monsieur veut-il laisser son nom?

—Je reviendrai.

Et il remonta en voiture: peut-être lui eût-il été fort difficile de dire s’il était bien fâché de la mésaventure.

Le soir, Marthe lui dit:

—Mon cher Roger, vous rentrez depuis quelque temps bien tard; pour ne pas vous gêner ni moi non plus, car souvent je ne puis retrouver un sommeil interrompu, j’ai fait mettre un matelas de plus au lit qui est dans votre chambre, et vous pourrez y coucher habituellement.

Roger regarda fixement sa femme. La physionomie de celle-ci était calme et naturelle et ne peignait ni colère ni mauvaise humeur; peut-être, au premier moment, eût-il demandé ce changement; mais, venant de sa femme, cette idée le troubla et lui parut suspecte. Pour se tranquilliser, il relut toutes les lettres de l’inconnue qui était si près de ne l’être plus; et, quand il s’endormit, il avait complétement oublié tout ce qui n’était pas elle.

XIII

La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.

Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.

Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels on aime la vie pour elle-même.

Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.

C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.

Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un; il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.

Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.

Vilhem à MMM.

«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.

»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.

»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la femme remplit la maison de trouble et de désordre.

»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous! chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je vous cherche à côté de moi.»

MMM. à Vilhem.

«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.

»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.

»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et à se parer des vices que l’on n’a pas.

»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction au milieu de ces excellents sentiments.

»Adieu.»

XIV

Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.

L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc., etc.

Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu, ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.

Si vous racontez à une femme, votre amie, les rêves de votre âme, cet amour vague, semblable à l’oiseau craintif qui, à l’heure où la première étoile scintille, voltige au-dessus des vieux tilleuls, hésitant et cherchant sur quelle branche s’abattre; si vous lui dites: «La femme que j’aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris, tantôt vert, qui donne au regard tant d’expression;» et, si en la regardant, vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous parliez... qu’arrivera-t-il?

Un ami fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez.

Votre amie fera-t-elle moins pour vous si c’est elle-même que vous aimez?

Si votre ami était une femme, il serait votre maîtresse.

XV

MMM. à Vilhem.

«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas de partage.

«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas m’en parler du tout.

«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je m’explique.

«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de l’intérieur de la maison.

«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés, qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de faire.

«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient vertueuses, parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice, au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»

XVI

MMM. à Vilhem.

«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements; j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.

«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous faire un aveu.

«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme. Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus d’influence et de pouvoir.

«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe, amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.

«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que je ne vous voie jamais.

«Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme: c’est votre funeste confidence qui m’a ainsi éclairée sur moi-même, et qui me force à vous avouer aujourd’hui ce qu’à moi-même je ne m’étais pas encore avoué. Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon cœur depuis quelques jours; j’ai senti une joie cruelle des torts que votre femme avait peut-être envers vous; j’ai été heureuse de penser qu’elle ne vous aimait pas, que j’étais seule à vous aimer; et, en même temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien rempli ma vie, à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter, quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie, comme je la haïssais!

«Savez-vous, Vilhem, pourquoi je vous dis tout cela? C’est parce que ces pensées ne se glissaient dans mon cœur qu’à la faveur des ténèbres dont elles s’enveloppaient; je penserai tout haut avec vous, et mes mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines herbes de marais se dessèchent au soleil.»

XVII

Vilhem à MMM.

«Tu m’aimes donc enfin, cher ange, tu m’aimes! et mon âme est remplie d’une joie que je n’ai jamais sentie, que je n’ai jamais soupçonnée. Que ce mot doit être doux, quand ta voix le prononce! Tu m’aimes, et moi aussi, je t’aime, moi aussi, je ne vis que par toi et pour toi. Mais quel est donc cet amour qui te laisse ainsi maîtresse de ta volonté et ne dépasse pas les limites que tu lui prescris! Quoi! c’est au moment où, par ce charmant aveu, tu me donnes de te voir, d’être auprès de toi, un désir qui me dévore, c’est à ce moment que tu prononces ce terrible arrêt: Nous ne nous verrons jamais!

»Comme tout m’est indifférent maintenant! comme le monde entier conjuré contre moi me trouverait dédaigneux et invulnérable! Tu m’aimes! Ah! comment as-tu si longtemps gardé dans ton cœur ce mot qui devait me rendre si heureux?

»Je suis maintenant à l’abri de tout. Que m’importent cette femme et ses actions? Je suis tout à toi; elle n’aura plus même le pouvoir de m’impatienter, je t’appartiens; je vis dans l’atmosphère dont m’entoure ton amour. Oh! que je voudrais retrancher de ma vie toutes ces inutiles années, tous ces jours perdus, que j’ai passés sans t’aimer, sans être aimé de toi! Mon Dieu! que la vie me semble courte, pour renfermer tant de félicité!

»Cher ange, votre volonté seule peut m’empêcher de tout quitter pour voler auprès de vous, là où est mon âme. Ni préjugés, ni convenances, ni sentiments, ni devoirs, rien ne m’arrêterait. Votre amour est mon seul bien, ma seule ambition. Oh! pourquoi me refusez-vous de vous voir, d’entendre une seule fois le son de votre voix? Et j’irai ensuite vous aimer au fond du désert le plus sauvage, j’emporterai du bonheur pour toute ma vie; vous ne savez pas quel supplice c’est de ne pouvoir jamais me représenter vos traits...

«Aimez-moi, ne m’abandonnez jamais. Je pouvais vivre sans vous, je m’ennuyais seulement, parce que mon cœur restait vide de toute la place qui vous appartenait; mais, maintenant, sans votre amour, je sens que je ne pourrais vivre; car votre amour est devenu ma vie tout entière.»

XVIII

Roger n’exagérait pas l’émotion à laquelle il était en proie; il ne pensait qu’à son inconnue, il ne pouvait plus voir personne sans une visible mauvaise humeur; il restait chez lui moins que jamais et ne trouvait nulle part de grève assez sauvage, de plage assez solitaire pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait par moments la résolution de celle dont dépendait désormais son existence.

Les quinze jours que devait durer l’absence des habitants de la maison d’Ingouville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d’une émotion dont l’œil le moins clairvoyant se fût aperçu.

—Je la verrai, se disait-il, je l’entendrai; mais je commanderai à mes transports; elle ne me connaîtra pas.

Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation: il fut anéanti. Que faire de cette longue journée? On ne pouvait repartir que le soir. Léandre eût traversé à la nage.

Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants qu’aujourd’hui; peut-être aussi n’y avait-il pas, à l’endroit que traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l’on rencontre du Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui aurait la maladresse de s’y laisser prendre.

Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d’Ingouville; certes, il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.

Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque grand bouleversement dans la nature; cependant ce bruit n’eut d’autre effet que d’attirer le même domestique qu’il avait déjà vu.

—M. Aimé Deslandes!

—Il est sorti.

Roger sentit un frisson mortel.

—Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus. Et madame?

—Madame est chez elle.

—Annoncez-moi.

—Donnez-vous la peine d’entrer.

Et l’on introduisit Roger dans la pièce dont il n’avait vu du dehors que les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel; un parfum était répandu dans la chambre, parfum vague que l’on ne pourrait désigner par aucun nom, parfum qui semble s’exhaler d’une belle bouche. C’était, comme il l’avait soupçonné, une chambre à coucher.

—Monsieur veut-il attendre un instant?

Et on le laissa seul.

Il s’approcha d’une glace et répara quelque désordre survenu à sa cravate et à ses cheveux. Puis il examina avec avidité tous les détails de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il s’en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu’il avait envoyé la veille. On l’avait parfaitement soigné; il baignait dans une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit une fleur et la cacha.

Tout était d’une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup d’objets parussent d’une époque bien antérieure à l’âge que peut avouer une femme; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle on avait laissé une broderie commencée; il n’y avait que quelques instants qu’elle avait quitté cette place: il s’y assit. Il croyait rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion, comment ne pas lui dire: «C’est moi... c’est Vilhem?» Il lui semblait qu’elle devait le reconnaître, comme lui la reconnaîtrait dans une foule.

Une porte s’ouvrit, la portière en drap bleu qui la couvrait se dérangea, et une femme entra.

Sa robe était d’une de ces couleurs indéterminées que l’on a assez désignées en les appelant couleurs foncées; elle était longue et presque traînante.

XIX

—Ah! parbleu! monsieur, a le droit de dire ici le lecteur, vous abusez de la description et vous vous livrez ici à la plus ridicule et la plus déplacée que j’aie jamais eu le malheur de rencontrer.

—Hélas! monsieur, c’est que la femme qui était dans cette robe était un vieillard de cinquante-cinq ans, avec un tour de cheveux en soie et du rouge végétal sur les joues.

Roger resta quelques instants étourdi. Tant que la porte ne fut pas refermée sur la personne qui entrait, il s’attendait à la voir suivie d’une autre. Puis il chercha sur ce vieux visage des traces de la beauté qu’il s’était figurée. Cependant il fallait parler: il demanda M. Deslandes.

—Il est absent.

—Alors, madame, je suis désespéré de vous avoir dérangée.

Il salua et se retira après avoir jeté encore un coup d’œil sur madame Deslandes.

Il sortit de la maison sans savoir où aller; il n’avait plus d’intérêt à rien, il n’avait aucune raison d’être dans un lieu plutôt que dans un autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il n’entendait pas ce qu’on lui disait ou répondait à peine; ce n’était plus de la distraction, c’était de l’abattement; il avait l’air si malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s’il était malade; sur sa réponse négative, elle lui demanda s’il était affligé. Cette sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d’abord un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce qu’il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et, quand, lui donnant une bougie, elle lui dit: «Bonsoir,» il hésita un moment; mais un refus l’eût tellement blessé, qu’il n’osa pas s’y exposer.

Le lendemain, il ne sortit pas; il s’occupa de quelques travaux dans le jardin; il changea la disposition des meubles de la chambre; il s’enquit si sa robe de chambre était en bon état; en un mot, il était facile de voir que ses pensées ne l’entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu’il avait vu à Ingouville pour un rêve; sa mémoire lui retraçait bien le vieux visage; mais il lui semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de son inconnue, fraîche et souriante.

XX

MMM. à Vilhem.

«Qu’êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois plus de vos lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères? Êtes-vous malade ou m’avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne l’eussiez pas fait; c’est la seule infidélité que je ne vous pardonnerais pas. J’espère, du reste, que quelque chasse lointaine, quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier, j’ai relu quelque chose de vous; une phrase m’a frappée: «Une vie sans amour, c’est une prairie sans fleur, c’est une fleur sans éclat et sans parfum.»

»Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c’était que mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse; votre amour me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre en pitié tout ce qui m’entoure; cela me rend bonne et indulgente pour tout le monde; j’ai tant de bonheur à moi toute seule, que je crois en avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour ne pas exciter l’envie.

»Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez la mienne! Que vous m’aimeriez, si vous étiez aussi heureux que moi! Certes, vous n’auriez pas été si longtemps sans m’écrire. Votre silence m’inquiète et trouble le bonheur calme que vous m’avez donné. Je n’ose m’entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité pourrait irriter le sort et le faire m’infliger de tristes expiations.»

XXI

MMM. à Vilhem.

«Encore quatre jours écoulés sans une lettre de vous. Au nom du ciel, Vilhem, ne jouez pas ainsi avec le sentiment le plus vrai. Depuis quatre jours, je paye mon bonheur si fugitif par d’horribles inquiétudes et d’intolérables angoisses. Depuis quatre jours, je meurs de douleur et de regret. Hélas! je m’arrête dans mes reproches; qui sait quelles tristes circonstances peut-être nous séparent? Il est une idée qui me vient à chaque instant et qui me donne un frisson glacial, une idée que je n’ose admettre, que je repousse tout le jour, une idée qui me revient en rêve pendant mon sommeil... Oh! non, on ne meurt pas quand on est tant aimé.

«Et, d’ailleurs, quel accident imprévu aurait pu vous frapper? Vous êtes jeune, bien portant; non, c’est impossible. Mais alors vous m’avez donc oubliée?... Oh! moi, avant de vous oublier, de vous laisser sans nouvelles, je serais morte. Mais alors mon âme serait auprès de vous.»

XXII

Vilhem à MMM.

«Il n’y a donc pas de sympathie, et tout ce qu’on en dit n’est qu’une misérable invention des faiseurs de romans! Vous ne m’avez donc pas reconnu? Madame, je suis resté dix minutes dans la même chambre que vous, et, parce que je ne vous ai pas dit mon nom, vous n’avez pas su que c’était moi.»

XXIII

MMM. à Vilhem.

«Vous n’êtes donc pas mort! Maintenant seulement, j’ose envisager cette épouvantable pensée, et elle m’effraye moins que je ne l’aurais cru, tant je sens bien que je serais morte de votre mort. Mes terreurs, mes nuits sans sommeil, n’ont donc servi qu’à me faire sentir plus profondément à quel point je vous aime. Mais que me dites-vous donc dans cette lettre dont je n’ai vu la froideur qu’après m’être réjouie en la recevant, en reconnaissant votre écriture? que me dites-vous? Je ne vous ai pas reconnu; vous avez passé dix minutes avec moi, etc.