LE
WHIP-POOR-WILL
OU LES
PIONNIERS DE L'ORÉGON
Par M. AMÉDÉE BOUIS
(AMÉRICAIN)
PARIS.
AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
—COMON ET Cie—
15, quai Malaquais.
1847
Paris.—Imprim. de Lacour, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
PRÉFACE.
Notre ami, M. Bouis, fraîchement en cette ville, arrive de l'Amérique, en trois quaraques et un brigantin, tout exprès pour nous parler… plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le «Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains…» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement (toujours comme son compatriote le Huron… quand ils ne font pas trop de questions…) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui fatigue le moins leur attention… Le livre de M. Bouis est un hommage rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte, jeta un coup d'œil sur les Pyramides… et retourna à Londres très satisfait; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!… Il y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que cela;… au fait, après les derniers scandales… mais chut!… on m'entend!… (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui donner… quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que «donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le sens commun[5].»
[ [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.
[ [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'Ingénu, roman de Voltaire.
[ [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, Vie de César.
[ [4] Voyez la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).
[ [5] Voy. l'Ingénu, par Voltaire.
Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que la forme, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et devient doctime et pesant. Les Anglais (et les Américains par conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche, si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes, qu'on la manie comme l'on veut… Mais nous autres Français, nous avons deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée… L'ouvrage de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:
«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes admirablement organisés, race active, infatigable, amie de l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de l'Ouest… Passez, peuples sauvages!… car elle passa aussi la puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!… elle se vit dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire! les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le flambeau de la vie!… Elle passa aussi la puissance de ce despote «pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de grandeur[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!… Passez, vous qui n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des malheureux!… Passez, peuples sauvages!… telle est votre destinée!… les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent s'accomplir les paroles du prophète: «Nous mourrons tous, et nous nous écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus[7].»
[ [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.
[ [7] Bible, les Rois.
Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis… En un mot, Percy parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine; soyons vieux le plus tard possible… Mais enfin M. Amédée Bouis a dû peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont leurs mœurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous les peuples…» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse… l'annexion.» Le mot fera fortune en Amérique…
Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le voyageur doit être constamment sur le qui-vive. «Il me semble toujours entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: eschlah! eschlah! (dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de corvette, qui fait partie de l'expédition…). Les pionniers aperçoivent des squelettes qui blanchissent au grand air, ce qui les rassure peu; Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de leurs critiques anticipées.
Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a charmé un oiseau, qui, à son tour, est peu charmé de l'honneur que lui fait le reptile en le croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,
«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan, accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce sycomore; les petits oiseaux piaillent à ses côtés; mais il est magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut châtier, l'insolent!… Le puissant oiseau quitte sa retraite et poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et l'arrête; mais le milan plonge et l'évite; l'aigle fond sur lui et le frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»
Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat, décrit avec une égale rapidité de style:
«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»
Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.
Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en manière de dire, la dureté de leurs mœurs par le vin, ne plus ne moins que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»
[ [8] Plutarque, Banquet des sept Sages, traduction d'Amyot.
Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la France; il est, par conséquent, bien loin de son original français. Le capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous les jours… En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a dernièrement trouvé sept… que des chiens se disputaient entre eux[10].
[ [9] Chef sauvage.
[ [10] Voyez le Siècle, du 6 septembre 1847 pour des détails plus horribles encore.
«Et que faire contre les persécutions?—s'écrie Patrick—le proverbe dit: Si la cruche donne contre la pierre, tant pis pour la cruche; si la pierre donne contre la cruche, tant pis pour la cruche!… J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres fermiers en sont indignement chassés!… Qu'importe aux lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent d'exactions!… A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits que Dieu vomit dans sa colère!… Nous la cultivons, cette terre d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn… en méditant la vengeance!… Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!… Crois-tu assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?… Tu ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus profondément dans nos cœurs la haine que nous te portons! Notre courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de protester!… Ces aristocrates!… eux dont les pères ont manié la carde et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne nous mettons pas la face dans la boue!… Irlande, ma pauvre patrie, tu appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!…[11].
[ [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»
(Exode, Chap. 1er, § 10.)
—«Allons, allons, calmez-vous,—dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait de grosses larmes;—l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de larmes! Où sera donc le terme de vos misères?… Dans votre anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?… Faut-il égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait nous nourrir?… Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!… Oui, pour vous, la misère est un frein, mais ce frein dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils subjugaient!… Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs seigneurs: «Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends garde Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans amis… Non… Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes rivages… l'Amérique est libre!…»
Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se fait entendre.
—Was ist das? (qu'est-ce cela)—s'écria un Alsacien s'éveillant en sursaut;—Capetan Bonvouloir, haben sie gehört? (Capitaine Bonvouloir avez-vous entendu?)
«—Ia, mein Herr,—répondit le marin;—vous ne dormez donc pas? quant à moi, je pique les heures; il y a des brisants devant nous; on ne pouvait plus mal s'embosser; pas de pendus glacés, partant, pas moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!… c'est une panthère aux yeux de feu!… diavolo! la combattre à pareille heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,… voilà tout; j'ai été chef de gamelle; j'ai eu pendant longtemps, la direction de la poste aux choux; par un caprice de Neptune, j'ai souvent barbotté dans le pot au noir; j'ai touché plus d'une banquise (réunion de glaçons); j'ai vu des mers calmes, houleuses, tourmentées et belles; je reçus huit blessures à Waterloo et l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon élément;… mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!… nous sommes ancrés dans un vilain parage, la côte n'est pas saine; peut-être faudra-t-il rester longtemps à la cape à sec de toile; encore, si Neptune nous envoyait une brise carabinée, il y aurait moyen de transfiler les hamacs, en silence[12], car ce n'est pas chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans l'os.»
[ [12] Toutes ces expressions seront expliquées.
Nous aimons assez ce «je tuais, et l'on me tuait…» Le lecteur se rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une avalanche; il dit lui-même «qu'il mourut, mais sans s'en apercevoir,» comme Montaigne raconte qu'il s'était trépassé pendant les guerres civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.
Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez, Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des ténèbres.
Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux dépens des peuples sauvages, en général; écoutons:
«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir créé l'homme blanc, perfectionna son œuvre en créant l'indien.» Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me mêle point des affaires du ménage…» Ma foi, ces gens-là ont raison; diabolique industrie!… Maudite rage de travailler, au lieu de chômer les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous respirons… mais nous ne vivons pas; le sauvage seul jouit de la vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien était l'ataraxie? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on ne demande congé à personne, ce me semble… Ici, la doctrine d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie philosophie…»
Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous respirons… mais nous ne vivons pas; le sauvage seul jouit de la vie…» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien ridicules… En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil, en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y a des pays… où les cruches seules tiennent conseil…); M. Bouis nous dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!! C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?… Ce n'est pas précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous faisons cette réflexion…
Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner… Il est encore jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent, le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en, dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous…»
M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses classes; il commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote, Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu; Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot, et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi familiers que la Bible… Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre, quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites… de petits vols… à l'américaine…
M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.
«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il dire à un de ses héros), je m'occuperais spécialement de rassembler tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien…» Il est vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains; ont-ils tort d'être vigilants?… Dernièrement le consul américain, en Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de certificats constatant leur honorabilité; c'étaient des Gentlemen, en un mot.»
Charles D***.
Paris, ce 10 septembre 1847.
A M. Charles D***.
Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: le WHIP-POOR-WILL, ou les Pionniers de l'Oregon; tu le sais «je ne suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains,» et si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à ses dépens.—Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?… pourquoi tant citer?—Quelle nécessité! bon Dieu!… impitoyable censeur! j'ai entendu dire «qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir écrit, au moins un livre.» Quant aux citations, chacun, dans la machine ronde, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, (il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le Public sache qu'ils ont lu les livres de haute graisse comme les qualifie Rabelais… Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme s'est pénétrée! s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes… Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du stoïcien Zénon, se purgea… l'estomac… avec de l'ellébore blanc, de peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de l'esprit: superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et constantiam vigoremque mentis labefaceret… D'ailleurs je suis nouveau venu dans la République… des lettres, et, comme Ésope, je demande à être traité doucement… je me chargerais volontiers du panier aux provisions… Oui… mais Voltaire dit «que la condition de l'homme de lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa volonté… et il faut que le pauvre animal porte tout.»
Adieu, ton ami,
Amédée BOUIS.
Paris, ce 4 juillet 1847.
LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.
Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose, puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux.
(Voltaire.)
Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue en avançant dans la vie.
(M. de Chateaubriand.)
A chanter l'exilé rend sa peine légère;
Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!…
Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!…
Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant?
(M. Alfred Mercier, Américain.)
Il chante… la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un oiseau!
La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous l'eau.
(Les Meschacébéennes, poésies par M. Dominique Rouquette, Américain.)
Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur, écoutez mes plaintes.
(Don Quichotte.)
CHAPITRE PREMIER.
Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls maîtres des solitudes que nous allons parcourir!… où les fleuves de la vaste Amérique ne coulaient que pour eux!… assis aux rochers paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les vicissitudes avec fermeté… Encore quelques années et il n'existera d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!… Nous n'entrerons point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles; l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?… La vie précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile, sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de civilisation établis?… Nous pensons que cette instabilité de fortune, ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité est attachée à la destinée de la partie civilisée… Les habitants de l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié leurs anciennes mœurs, leur férocité, leur courage: ils languissent sous la tutelle des peuples d'Occident.
Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale?… Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains, les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest, et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.
Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes admirablement organisés, race active, infatigable, amie de l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!… elle se vit dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!… les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau de la vie!… Elle passa aussi la puissance de ce despote «pour qui le monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de grandeur[13]!…» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!… Passez, vous qui n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des malheureux!… Passez, peuples sauvages!… Telle est votre destinée! Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent s'accomplir les paroles du prophète: «Nous mourrons tous, et nous nous écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus[14]!»
[ [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.
[ [14] Bible: Les Rois.
Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements, entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est comme ce vase de la mythologie galloise «où bouillait et débordait sans cesse la vie.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!… comme il lutte contre des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire: on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos, les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils, reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi) absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires pour arriver avec plus de dignité à l'Océan… Autrefois, de hardis Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de nos forêts; les Américains, se jouant de l'impossible[15], marchent sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la vieille Europe nous crie de nous arrêter!… le pouvons-nous?… une main nous pousse!… une voix nous répète sans cesse ces paroles de l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!… Je vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez; je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»
[ [15] To Trample on impossibilities: expression de lord Chatam.
[ [16] Bible: La Genèse.
C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme, chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la mèche chevaleresque (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé, suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le sentier de guerre. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau whip-poor-will[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même totem sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de changer de totem, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement obligés de se questionner à cet égard[18].
[ [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.
(Note de l'Auteur.)
[ [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont exprimé dans le Niebelungen, quand Markgraf Rüdiger attaque les Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui dit:
Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde,
Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!
Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:
Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!
Je te donnerais volontiers mon bouclier
Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:
N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras:
Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.
Der Niebelungen.
La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur conversation un moment interrompue…
[ [19] Pirogue, canot indien.
(N. de l'Aut.)
—D'accord, Whip-Poor-Will;—dit le vieillard qui connaissait le penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances importantes.—Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres nous apprennent que le premier homme et la première squaw (femme) avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la squaw en mangea, et en fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du jardin…
—Il fit bien, Daniel;—dit le Natchez.
—Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.
Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne couraient aucun danger; il alluma ensuite son opwâgun (pipe) le présenta au vieillard, et lui dit:
—Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon opwâgun pendant que je te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet opwâgun est celui d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.
Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de wampum; il se fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la tête appuyée dans ses mains… Disons quelques mots du wampum: ce sont des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.
—Daniel, je te donne encore un grain de wampum afin que tu m'entendes mieux—dit le jeune sauvage en rompant le silence,—Ecoute-moi, Daniel; ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;—le Natchez se leva, prit l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées par les sachems.[20]—Dans les premiers temps, dit-il, nos pères n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs squaws[21] et leurs papouses[22] mouraient de faim. Un jour, deux de nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal; au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une récompense, leur dit-elle; revenez ici après treize lunes[24], et vous y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous nourrir, vous, vos squaws et vos papouses, jusqu'aux dernières générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent, après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes sortes de légumes…
[ [20] Vieillards.
[ [21] Femmes.
[ [22] Enfants.
[ [23] Venaison. Chair de bêtes fauves.
(N. de l'Aut.)
[ [24] Treize jours.
—Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,—observa le vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande attention.
—Puisque les Peaux-rouges[25] croient tout ce que vous leur dites, pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs disaient la vérité alors, mais les Visages-pâles[26] leur firent boire de l'eau-de-feu[27], et ils devinrent trompeurs…
[ [25] Les sauvages.
[ [26] Les blancs.
[ [27] Eaux-de-vie.
—Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will; mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation des Peaux-rouges, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la clarté du soleil… Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?
[ [28] Mandanes, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.
—Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver le riz et le tabac. On leur en donna… Plus tard, ils nous en demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes… Nous consentîmes à faire un échange avec eux…
[ [29] Guillaume Penn.
—Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes usées, et l'eau-de-feu consommée…
—Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils brisèrent le calumet de paix, et déterrèrent le tomahawck[39] pour combattre leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des Natchez?… Les bois y sont, mais il n'y a plus de wigwhams[40]; le feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent plus les voir!… Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos pères dans une terre fertile!… Daniel, on ne peut dire le jour où je serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le sable que le vent balaie devant lui!… Daniel, ne vois-tu pas comme les visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?… La terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?… sans soleil, peut-être, sans lune, sans gibier?… Les prairies du Point du Jour[41] ne nourrissent donc pas de daims?… Le Grand-Esprit les en a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils abandonné leurs wigwhams et les ossements de leurs pères?… Ils quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont…
[ [39] Le Calumet est une pipe indienne longue de quatre pieds: en temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes; l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de guerre.
Le Tomahawck est une petite hache, dont la contre-partie est un morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des ennemis qu'ils ont tués… Briser le calumet de paix, et déterrer le tomahawck équivalent chez ces peuples à une déclaration de guerre.
[ [40] Huttes, cabanes.
[ [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.
(Note de l'Aut.)
—Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du nord-ouest l'apporte?… Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire… Quand le vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui amena les hommes blancs?…
—Oui, Daniel,—répondit le Natchez,—et nous devons leur faire place, car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme des branches… Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous tiré nos couteaux;… tu connais mes malheurs…
—Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une squaw (femme)… elle est partie pour l'ouest[42]; il faut en prendre une autre…
[ [42] Partir pour l'Ouest: mourir.
—Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta jeunesse où ton cœur était gros et ton haleine brûlante!… Tout vient, tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?…[43] Tu me parles d'une autre squaw!… ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon wigwham[45] je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes squaws, je n'en trouve point qui veuille souffler sur mon tison[46], ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard, sur ma peau d'ours?… que ferais-je?… où irais-je? Les sachems du village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des Natchez…
[ [43] L'approche de la mort.
[ [44] Un an.
[ [45] Hutte, cabane.
[ [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)
(N. de l'Aut.)
Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette partie du fleuve était hérissée… Tout à coup, il pencha sa tête sur l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra…
—Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une Peau-rouge[47]…
[ [47] Un sauvage; un ennemi.
L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes… Dans un pressant danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc, reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le chevreuil fut victime de sa curiosité.
—Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et continue la chasse jusqu'au coucher du soleil…
Les deux amis se séparèrent.
A quelque distance de là, un bateau à quille en usage, à cette époque, sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient pas encore troublé le silence des forêts vierges… Un grand nombre de voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux, on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures dégagées annonçaient un marin français… il y avait longtemps qu'il avait manié le goudron pour la première fois. L'autre était un jeune homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne…
—Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule, docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.—Il est possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons…
Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire brilla dans ses yeux.
—Mes bons amis, du courage,—dit le jeune pionnier,—dans quelques jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte. L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui veuille bien nous guider dans ces solitudes… Du reste, nous sommes en nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des maraudeurs…
—Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur Wilhem,—dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français); à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques…
Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là, on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations, théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques cabanes de backwoodsmen[48].
[ [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.
—Un homme à l'étrave!—s'écria le marin français d'une voix de stentor—c'est, sans doute, quelque vieux coureur des bois[49]; allons à sa rencontre…
[ [49] Coureurs des bois: on nommait ainsi les premiers Français canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.
—Un instant, un instant,—dit un Alsacien,—nous sommes en nombre, il est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un endroit…
—Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant des prairies,—observa le jeune antiquaire allemand, Wilhem;—interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction qu'ont prise nos amis…
Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune Natchez…
—Avancez, avancez,—dit-il aux voyageurs, qui semblaient hésiter;—est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?…
—Nous sommes des pionniers,—répondit le docteur Wilhem;—nous désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses… Un retard de quelques jours nous fit manquer au rendez-vous…
—Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être utile,—dit le vieillard;—je ferai en sorte que mon accueil vous en console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des étrangers…
—Nous nous dirigeons vers l'Orégon;—répondit le capitaine Bonvouloir.
—Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous avez faits jusqu'à présent?…
—Nous braverons tout,—dit le docteur Wilhem…
—Dans quel but voyagez-vous?… Si vous êtes des antiquaires, que ne dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de l'Europe et de l'Asie.
—Je suis jeune,—s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;—avant de visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois… D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts majestueuses et imposantes par leur étendue…
—Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la vôtre;—dit le vieux chasseur;—il annonce une espérance de longévité qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas; mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et d'interprètes.
Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.
—Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines immenses,—continua le vieux chasseur;—nous livrerons plus d'un combat aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!… Qu'importe, après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du bouleau, ou sous les lambris,—ajouta le chasseur en réprimant un mouvement d'enthousiasme;—pourvu que nous occupions la place qu'elle nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont remplis!…
Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.
Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent d'attraits.
La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin du jour, surtout dans les bois, lorsque l'œil devient plus avide de distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.
—Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur Wilhem au vieillard.
—Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane solitaire d'un chef sauvage… Il me reçut en frère… J'étais bien malheureux!… et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]…
[ [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.
—Daniel Boon!—s'écria un jeune Américain,—seriez-vous Daniel Boon?
—Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,—répondit le vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;—je suis fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien cruelle!… mais à quoi bon se plaindre!… tout passe ici-bas!… la gloire de Daniel passera aussi!…
—Ne reverrez-vous plus le Kentucky?—demanda le capitaine Bonvouloir?
—Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon cœur autant de plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement dans ce sauvage lieu;—répondit le solitaire;—mais les délices de cette existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que j'avais fondée, et dont je m'éloignais… certainement pour toujours!—Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses cheveux blancs.—Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky; mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec mes quatre-vingts ans… J'ai choisi ce pays à cause de sa tristesse,—ajouta le chasseur après un moment de silence;—avide de repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs, pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente… Messieurs, ma cabane est désormais la vôtre…, Soyez les bien venus…
Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les conduisit à un wigwham de belle apparence, et meublé d'après toutes les prescriptions de Lycurgue.
—Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec moi,—dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.—Il ne tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.
Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son regard d'aigle et son maintien fier… Il raconta qu'ayant fait partir un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit sur la rive…
—Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,—dit Daniel Boon au capitaine Bonvouloir;—ayant quitté la France depuis bien longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les pays d'en haut[51]. Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir je vous présenterai au docteur Hiersac.
[ [51] Le Haut-Missoury.
Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent, et se découvrirent à son arrivée.
—Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;—nous sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous ce que nous pourrons vous offrir… Il y avait bien longtemps que je n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,—ajouta-t-il en serrant la main du capitaine Bonvouloir;—vous voyez en moi le dernier de ces coureurs des bois Français-Canadiens qui osèrent, les premiers, explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par la foudre… Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon cœur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!… Je me rappelle le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des instruments les plus parfaits… Ces oiseaux se disputent le prix du chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?… Aujourd'hui, descendu des hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais je ne reverrai le soleil du printemps!… Jamais ma tête, courbée comme les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe; l'herbe se sèche et la fleur tombe… Ma démarche, naguère rapide et fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente et tortueuse du limaçon!… car je suis vieux… bien vieux!…
[ [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.
Labruyère, de l'homme.
La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au visage.
L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans le langage.
(Larochefoucaud)
(N. de l'Auteur.)
[ [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste latin, Pline.
[ [54] Weeping-willow.
(N. de l'Auteur.)
Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.
—Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,—dit Boon;—songeons à faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample connaissance…
Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est, aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées; un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis, s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve…
LE CAMP D'AARON.
(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)
On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.
(M. de Lamartine, Discours du 4 mai 1846.)
Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds, jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure ordinaire.
(Les Rois. Liv. II. §14.)
CHAPITRE II.
Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues! quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle… Partout où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit, les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie; il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes: le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se redresse que mieux devant l'ennemi, dit Mirabeau. Mais quelles ressources dans nos territoires!… une heureuse variété dans les productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos mœurs, un esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre caractère national.
Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de waggons s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain, (dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses; d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue, l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement… Autour d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits irrésistibles[55].»
[ [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T. Poussin.
Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace… Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe, connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets et dissipateurs.
Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie… Estimés dans leurs comtés, ils s'expatrient!… ils se soumettent à toutes les rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane d'écorce!… mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est subjuguée… L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin; enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de créateur.
Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un petit troupeau de bœufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane; de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de bouviers, et veillaient sur le bétail.
Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le silence:
—Position magnifique, M. Percy,—dit le jeune Américain en indiquant du doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de l'endroit où ils se trouvaient.
—C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!—observa Percy;—traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les maraudeurs?… arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?…
—Rassurez-vous, M. Percy,—dit Frémont-Hotspur,—votre sagesse nous préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront. Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts…
—Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent, embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit Percy;—car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel établissement… Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur; vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses, avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans un combat avec les sauvages Pawnies[56]…
[ [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.
—Ma vie… ma vie… je voudrais avoir autre chose à défendre,—dit Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.
—Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur—observa Percy dans le plus grand étonnement;—regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?… Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?… Vous craignez, peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?
Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon qui lui répondit avec un admirable sang-froid.
—M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier perpétuellement ses jouissances… donc…
[ [57] Montesquieu, Esprit des Lois.
—Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?
—M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour quelqu'un… c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son chemin. Je suis pauvre,—continua Frémont-Hotspur:—je n'ai pour tout bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde… non…
Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.
—Vous savez, M. Percy,—continua Frémont-Hotspur,—que deux maladies travaillent nos compatriotes… celle des manufactures… et celle des émigrations à l'Ouest… Voici donc ce que je demande au ciel…
—Ah!… vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient de l'inquiétude… Allons… courage…
—Je demande au ciel un cottage[58] dans la fertile contrée où nous allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis… Mais il manque quelque chose à ce tableau…
[ [58] Maison de campagne.
—Un moulin, sans doute;—dit vivement Percy.
—Fi! M. Percy… je voulais parler d'une femme…
—Une femme!…—s'écria Aaron stupéfait—et c'est dans l'Orégon que vous allez chercher une partner?…
—Eh! M. Percy… qui vous dit… qu'elle… n'est pas déjà trouvée?…
—Ah!… vous avez déjà fait un choix!… Vous avez raison, M. Frémont-Hotspur, il faut vous marier,—continua le vieux pionnier comme quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa jeunesse;—oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes mes actions… Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari, le repentir suivra de près… M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos vœux!…
Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il résolut d'en finir…
—M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui, chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de cultivateurs?… Le docteur Franklin dit que «trois déménagements équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de l'Écosse… premier déménagement; et comme on n'échappe jamais d'un écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les côtes de France… deuxième déménagement; je ne sais ce qui m'attend dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été…
—D'accord,—dit Percy.
—Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que je ne connais pas… vu que je n'y ai jamais fait naufrage…
—C'est logique…
—Le docteur Franklin dit encore,—continua Frémont-Hotspur;—que si vous voulez que vos affaires se fassent, allez y vous-même; si vous ne voulez pas qu'elles se fassent… envoyez-y…; or, mes affaires ne sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas marié… j'embrasserai la vie sauvage…
Aaron Percy comprit enfin.
—M. Frémont-Hotspur,—dit-il au jeune Américain,—vous êtes un homme laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous nommer mon gendre…
—Vous comblez tous mes vœux,—dit Frémont-Hotspur avec joie.
—Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute, cependant, qu'elle se refuse à… l'annexion…
Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche; les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme, elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne, leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes desséchées, et l'œil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc; les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent alors des flèches avec leur adresse sans égale.
—Halte!—s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon, qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il se tenait avec son jeune lieutenant.—M. Frémont-Hotspur, examinons les voitures.
Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection. La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu de la file, la bégayante couvée était en émoi; l'apparence lugubre de la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils avaient quittés;… aussi pleuraient-ils à chaudes larmes…
—Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!—s'écria Percy avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si douce,—que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un établissement? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?… et nous avons tout cela, nous!!… Cessez donc de verser des larmes; nous avons un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre existence même!…
—Nous aurons tous du courage,—dit mistress Suzanna Percy avec calme;—prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles sera toujours près de vous;—ajouta la courageuse Américaine.
Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux, leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de leur souvenir…
Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement… Si l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme, c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations, jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans distractions et plus concentrées.
—Écoutez, enfants,—reprit Aaron Percy;—écoutez les instructions de vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur complaire et de les aider selon votre âge et vos forces… Ecoutez, enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel établissement; nos peines seront légères si vous êtes tous industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes sages et laborieuses, car une femme querelleuse, dit le roi Salomon, est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une femme sage… Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie… Vous rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?… on représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la morale de cette histoire, Albert?—demanda Aaron à un petit garçon de douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.
—Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre diable avait amassé à la sueur de son front…
—Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,—reprit le bon père;—mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y construirez un mill (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les douze secondes; vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?…
—Oui «Pa»[59].
[ [59] Pa, pour papa.
—Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements… car il faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?…
—Oui, «Pa.»
—Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la force motrice de l'eau qu'on possède… Cependant en présence des découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez vous-même, n'est-ce pas, Albert?… la tendance directe du progrès étant de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels, les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;—les yeux du petit garçon brillaient—ce n'est point que je fasse peu de cas de votre opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut perfectionner, or, ce mot équivaut à ceci «qu'il faut renoncer à l'ancienne routine.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci… car, après tout, j'ai de l'expérience;—et pour donner plus de poids à son argument, le vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs: l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.—Je disais donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les dimensions et le défaut de rayonnage réclament une grande puissance d'action… vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un chômage fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?
—Oui «Pa».
—Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un essieu soutenu par deux pivots; à la partie de l'essieu qui donne dans le moulin est attaché un rouet à la circonférence duquel sont implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la lanterne, laquelle est composée de deux plateaux qui la terminent en haut et en bas, et de neuf fuseaux qui forment son contour… avez-vous une observation à faire, Albert?
—Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la lanterne est traversée par un axe de fer, qui d'un bout porte sur le palier…
—Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le palier est une pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de l'autre bout, supporte à son extrémité la meule supérieure, laquelle est mise en mouvement par la lanterne, qui, elle-même, est mue par le rouet. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?
—Non, «Pa.»
—Je continue donc; les meules sont renfermées dans un cintre de bois de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un cône dont le relief depuis les bords jusqu'à la pointe, est de neuf lignes perpendiculaires; la meule tournante ou supérieure en forme un autre en creux, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je bien compris, Albert?
—Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose très importante, quel que soit le moulin…
—C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du système anglais, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée à un mètre par seconde… Mais nous reprendrons cette discussion, Albert; vous me permettrez de développer mon système… Quant à vous, Arthur—un petit garçon de sept ans—vous entretenez l'esprit de rébellion dans la caravane!… Je m'aperçois que vous vous abandonnez aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!… Vous serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier… Et vous ma Jenny—(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près de sa mère)—aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au spleen (mélancolie) comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps…
—Cependant «Pa»,—observa la petite fille—ma tante Molly me disait qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air, ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage… Ma tante Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit…
—Tout cela est vrai, ma Jenny:—dit Aaron—votre tante Molly est une excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et de sucre d'érable…
La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains, inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie, leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez philosophiquement, et se consolent en pensant que les harnais qu'ils humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, jusqu'à la bride. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites; leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille leur présente à pleine main… Un chevreau, qui voyageait en voiture avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes, grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles…
Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont consignées dans la Bible:
Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger.
La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.
La folie est liée au cœur des enfants, et la verge de la discipline l'en chassera.
N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous délivrerez son âme de l'enfer.
Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de votre âme[60].
[ [60] Voy. la Bible. Proverbes de Salomon.
Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il faut aussi les aimer»… Nous sommes de l'avis de Luther…
Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents, les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin… suivant la circonstance…
Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des voitures. Le waggon qu'habitait mistress Suzanna Percy et ses enfants avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature… Sa jeunesse, sa douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.
A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua: mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.
—M. Frémont-Hotspur,—dit Percy,—les roues du waggon des dames se fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer… Du reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis…
—Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,—dit Frémont-Hotspur,—renouvelé pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même…
Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline, s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte avaient franchi les Alpes… Aaron se disposa donc à gagner le terrible sommet… ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes précautions… On conduit les chariots les uns après les autres; huit chevaux traînent péniblement le premier… Il touche presque au but, mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule rapidement jusqu'au pied de la colline… Aaron la suit des yeux; vingt fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route… enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde ascension… Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras: chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son cœur; enfin le véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté, et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'œil cent bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le camp contre toute surprise nocturne.
L'ENFANT DU NANTUCKET.
Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard onocrotale… J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse… Quod vidimus, testamur.
(Rabelais. Gargantua.)
Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un sillon droit avec la charrue?
(George Sand. André.)
CHAPITRE III.
L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation… Le soleil descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps, mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands, s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.
Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de bœuf fumé, un excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient autour d'une jeune fille; elle tenait un pain bis dont elle distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté!!… toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur souper.
[ [61] Goethe. Werther.
—Mistress Percy—dit-il à sa femme—il me semble que les vaches sont bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et Goliath, ne donnent pas signe de vie.—Au même instant on entendit des beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que ramenait un des chiens.—Enfin les voilà… quoi! Goliath est seul avec cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?…
Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que certainement les loups avaient mangé Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.
Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir faire la conversation après le souper, en compagnie de quelques autres pionniers, allemands et américains; on devait manger un pudding. Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de maison se pique de faire de merveilleuses tartes, des puddings tremblants et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes ladies lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement ailleurs.
Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes ayant, pour saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde, les écoutaient, le sourire sur les lèvres.
—M. Hotspur—dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du thé—pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi pacifiquement.
—La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer l'approche des sauvages,—répondit Frémont-Hotspur,—et quelques-uns de nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table, sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre: leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de leurs terreurs.
On servit le pudding; miss Julia était la majordome, et faisait les honneurs.
—Qui nommerons-nous pour speaker[62] ce soir?—demanda Aaron Percy.
[ [62] Orateur, conteur.
Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à l'unanimité.
—Les dames,—dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,—me permettront de les consulter sur le choix d'un sujet.
—Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,—observa miss Julia;—vous serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?… vous avez dû faire la pêche de la baleine?…
—Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,—répondit Frémont-Hotspur;—on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage, dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de rameurs, de pilotes et de harponneurs; la pêche forme donc une pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une grande ostentation dans les récits de mes hauts faits… pour en relever l'importance:
[ [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la pêche.
Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père, qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions, ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût précoce pour le même genre de vie.
Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les œufs… mais on vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi, à qui le calme faisait peur!… Il me fallait des obstacles, des fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter; il me fallait des naufrages enfin!… avez-vous vu la mer en courroux?—continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,—il faut la voir quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!… l'écume vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur émerveillé!… C'est alors que les flots présentent le plus splendide spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!… Avez-vous vu périr un bâtiment?… que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir sauver des frères!… A l'école, on crut remarquer en moi de grandes dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je débutai; ne forçons point notre talent; on nous l'a dit en bon français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair; définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé, d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident. M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage; évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un bœuf, promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les écueils… Non loin de là, est l'île de Sein; c'était jadis la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages; elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore apparaît le ciel fendille; entre le Nord et le couchant on découvre un arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une voûte d'or de rubis et de saphirs… Mais parlons un peu des moyens de navigation… Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé, inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.; c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin, pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui… il inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des bateaux nommés camares; ces bateaux étroits, renflés de la coque, étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient, ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des ais qui s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la facilité qu'ils avaient de changer le coup de rame, leur permettaient d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment trankis, dont les planches ne sont pas clouées, mais liées, et comme cousues ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait entre deux nœuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques éthiopiennes; pliantes et légères, les bateliers les chargeaient facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67]. Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; tout voyageur est un menteur), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit, qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois, et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent. Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1o ils perdent beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de changer souvent de direction; 2o ils vont plus lentement, parce que n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles que les autres[69]…» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté naturelle, parce que se sentant capables d'insulter partout, ils croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan… Parlons aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un crochet et d'une chaîne qu'on attache au chien de volée. Le conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds, à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse aisément si le conducteur perd l'équilibre… Alors, les chiens, qui se sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus… heureux si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte… S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied; pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à la voiture, et conduire les autres en laisse; impatients de regagner la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige… Dès le commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres, ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois une semaine. Les chiens sont d'abord très sages, plus sages qu'on n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens) insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un profond sommeil, et se réveillent frais et dispos! Un sybaryte ne pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais entièrement ce défaut; mais on les dresse au traînage. Ils s'emportent souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent, et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt. On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils leur cassent successivement les pattes… afin que la douleur les empêche d'engraisser… Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles, que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez… à grands coups de poing… Parlons maintenant du principal sujet de ce récit… On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple, celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long; le disko, qui se trouve dans les mers du Groënland; le right-whale, ou baleine de sept pieds d'os; elle a soixante pieds de long; le spermacetty; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le hunch-back ou bossu; la fine-back ou baleine américaine; sulphur-bottom ou ventre soufré; et le grampus… L'huile de baleine est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes, les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont vidées avec profusion; les convives accueillent ce nectar comme nous recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place… il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces repas… La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence; elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance; elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne administration… Les navires les plus propres à la pêche de la baleine sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les hourques, les bailles à brai, les bouées ou les sabots[70]… L'équipage de chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi vous décrire la nacelle; les whale-boats (nacelles baleinières) sont d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle peut contenir six personnes, savoir: quatre rameurs, le harponneur et le timonnier[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une entreprise aussi hasardeuse… Un des matelots du navire est toujours en vedette, pour observer le soufflement des baleines pendant que le reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont. Lorsque la sentinelle découvre une gamme[72] il crie: «awaïte pauana!» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une seconde fois «pauana!» (une baleine)! et il descend immédiatement du mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de tous les ustensiles nécessaires… Quand elles sont arrivées à une distance convenable, l'une d'elles s'arrête sur ses rames; elle est destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer… A la proue de la nacelle assaillante, se tient le harponneur; c'est de son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans; ses cheveux sont arrêtés à la canadienne, au moyen d'un mouchoir fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument, meurtrier, le harpon, fait du meilleur acier, et marqué du nom du vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à la quille de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du harponneur; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux rameurs d'arrêter sur leurs avirons; et, réunissant dans ce moment critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa queue…
[ [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa.
(Tacite. Hist., lib. III.)
[ [65] Donec in modum tecti claudantur.
(Idem.)