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ANATOLE FRANCE
LA VIE LITTÉRAIRE
QUATRIÈME SÉRIE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
PRÉFACE
En publiant ce quatrième volume de la Vie littéraire, je me fais un devoir très doux de remercier le public lettré de la bienveillance avec laquelle il a reçu les trois premiers. Je ne mérite point cette faveur; mais si j'en étais digne de quelque manière ce serait pour avoir donné beaucoup au sentiment et rien à l'esprit de système. Je ne sais comment il faudrait appeler exactement ces causeries, et sans doute elles ont trop peu de forme pour avoir un nom. À coup sûr, le terme le plus impropre dont on puisse les désigner est celui d'articles critiques. Je ne suis point du tout un critique. Je ne saurais pas manoeuvrer les machines à battre dans lesquelles d'habiles gens mettent la moisson littéraire pour en séparer le grain de la balle. Il y a des contes de fées. S'il y a aussi des contes de lettres, c'en sont là plutôt.
Tout y est senti. J'y ai été sincère jusqu'à la candeur. Dire ce qu'on pense est un plaisir coûteux mais trop vif pour que j'y renonce jamais. Quant à faire des théories, c'est une vanité qui ne me tente point.
Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontre par le raisonnement. Zénon d'Élée a démontré que la flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire, ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. M. Maurice Barrès a été bien avisé de dire dans un opuscule exquis[1]: «Ce qui distingue un raisonnement d'un jeu de mots, c'est que celui-ci ne saurait être traduit.» Il faut bien que les hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de leurs mauvais penchants, et de leurs méchantes actions, ce qui est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sont généralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les opinions ont été soutenues, et, si plusieurs semblent s'accorder, c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par la solitude, ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite, qui, jugeant la création mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physiques et morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement à l'imitation de Caïn et de Judas. Elle raisonnait bien. Pourtant, sa morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve au fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sûr que le raisonnement et qu'il faut écouter le coeur quand il parle.
En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre: l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion, le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils seront beaux, et il s'en trouve d'admirables. Tu n'en croiras pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit à les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal!
L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air. On veut l'appuyer sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions d'années, on pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un rouge sombre et fuligineux, à demi-couverte de scories opaques, et les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les glaces éternelles.
Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouvé d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés.—Où ces militaires, demandait-on, étaient-ils allés chercher des phrases si baroques et si ridicules?—Ils les avaient prises pourtant dans un très beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus beau temps. MM. les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de cette éclatante description de la France par laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des morceaux les plus estimés. «En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc.» J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être loué aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait, par exemple, sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des «raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains. Les rhapsodies d'un Vrain-Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian, quand on le croyait ancien, semblait l'égal d'Homère. On le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.
Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un même livre ils approuvent des choses contraires, qui ne peuvent s'y trouver ensemble.
Ce serait un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, Hamlet, la Divine Comédie ou l'Iliade. L'Iliade nous charme aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y découvrons de bonne foi. Au XVIIe siècle, on louait Homère d'avoir observé les règles de l'épopée.
«Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que ce mot est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flûte?
Ce volume fut envoyé à l'imprimerie par mon éditeur, par mon ami très écouté et très vénéré, M. Calmann Lévy, que nous avons eu le malheur de perdre au mois de juin dernier. M. Ernest Renan et M. Ludovic Halévy ont dit de cet homme de bien, dans un langage parfait, tout ce qu'il fallait dire, et je me tairais après eux si mon devoir n'était de porter témoignage à mon tour.
M. Calmann-Lévy succéda, en 1875, dans la direction de la maison de librairie à son frère Michel dont il était l'associé depuis l'année 1844.
Cette maison demeura prospère et s'accrut encore entre ses mains. Aujourd'hui elle édite ou réimprime chaque année plus de deux millions de volumes ou de pièces de théâtre.
M. Calmann Lévy fut en relations avec presque tous les écrivains célèbres de ce temps. Il vécut en commerce intime avec Guizot, Victor Hugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, Ampère, Octave Feuillet, Sandeau, Murger, Nisard, le duc d'Aumale, le duc de Broglie, le comte d'Haussonville, Prévost-Paradol, Alexandre Dumas fils, Ludovic Halévy, et tant d'autres dont le dénombrement remplirait plusieurs pages de ce livre. Je dois du moins indiquer les relations particulièrement cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest Renan. C'était un legs de Michel Lévy. M. Renan a raconté dans ses Souvenirs, non sans charme, sa première rencontre avec l'éditeur auquel il est resté fidèle. Ces rapports excellents se continuèrent plus cordialement encore avec M. Calmann, devenu, par la mort de son frère aîné, le chef unique de la maison.
M. Calmann Lévy était l'homme le plus sympathique. Il portait en toutes choses une extrême vivacité alliée à une bonté exquise. Je crois bien qu'il était aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il avait l'esprit des grandes affaires, et son attention infatigable ne négligeait pas les plus petites choses. Nous aimions son bon rire, sa gaieté, sa franchise et jusqu'à sa brusquerie. Car dans sa brusquerie même il gardait toute la délicatesse de son coeur. Il était sûr, fidèle, obligeant. Il aimait à faire plaisir. Et, tout engagé qu'il était dans de vastes entreprises, il s'intéressait aux moindres affaires de ses amis. Un grand éditeur est une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit avoir les qualités d'un homme d'État. M. Calmann Lévy possédait ces qualités. Il était toujours bien informé. Il connaissait admirablement, à son point de vue, toute la littérature contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un tact parfait dans ses relations avec les hommes de lettres. Avec une entière bonhomie il saisissait les nuances les plus fines. Il était admirable pour contenter les grands et pour encourager les petits. En vérité, c'était un bon ministre des lettres.
Mais ce qui donnait un charme singulier à son mérite, c'était la modestie avec laquelle il le portait. Cette modestie était profonde et naturelle. On ne vit jamais au monde un homme plus simple, moins ébloui de sa fortune. Il avait gardé la candeur des enfants dans la société desquels il se plaisait aux heures de repos.
Nulle affectation chez cet homme excellent, et s'il s'arrêtait avec complaisance sur quelque endroit honorable de sa vie, cet endroit était celui des débuts laborieux où il avait, par son zèle, secondé son frère Michel. Le seul orgueil qu'il montrât parfois était celui de ses obscurs commencements.
Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa famille, où il déploya les plus belles vertus domestiques. Il ne m'appartient pas de le montrer, comme un patriarche, à sa table couronnée d'enfants et de petits-enfants. Les regrets qu'il y laisse ne s'effaceront jamais. Mais il me sera peut-être permis de dire ce qu'il fut pour moi. Il me sera permis de payer ma dette à sa mémoire. Calmann Lévy m'accueillit dans mon obscurité, me soutint, tenta mille fois, avec des gronderies charmantes, de secouer ma paresse et ma timidité. Il souriait à mes humbles succès. Il était plus un ami qu'un éditeur. Bien d'autres lui rendront un semblable témoignage. Pour moi, c'est du plus profond de mon coeur que je m'associe à la douleur incomparable de sa veuve et de ses fils, ainsi qu'aux regrets profond de tous ses collaborateurs.
Le lendemain même de la mort de M. Calmann Lévy, M. Ludovic Halévy écrivait ces lignes que je veux citer:
«Calmann Lévy est un des hommes les meilleurs, les plus intelligents, les plus droits que j'aie jamais connus.
Resté jeune jusqu'à la dernière heure de sa vie, il possédait cette grande vertu sans laquelle la vie n'a véritablement aucun sens: la passion du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles. Sa famille de coeur, d'abord: sa femme, ses fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si tendrement aimés par lui… Et comme cette tendresse lui était rendue! Puis ce que j'appellerai sa famille de travail, ses collaborateurs de la rue Auber. Il y avait plaisir à le voir, allant et venant, dans cet immense magasin de librairie, parmi ces montagnes de livres, au milieu de ses employés; il était vraiment pour eux le patron, dans le vieux sens, dans le bon sens du mot. D'ailleurs, il en était des employés comme des auteurs; ils quittaient bien rarement la maison. J'ai vu arriver, il y a une trentaine d'années, dans la librairie de la rue Vivienne, des enfants qui rangeaient des livres et faisaient des paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber, grisonnants et devenus, dans des situations importantes, des hommes tout à fait distingués. Et cela grâce à celui qu'ils continuaient à appeler le patron.
Plus heureux que son frère Michel qui n'avait pas d'enfants, Calmann Lévy a eu la joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois fils, que son oeuvre serait dignement continuée par ceux qui portent son nom. Il ne pouvait être en de meilleures mains, cet héritage d'un demi-siècle de travail et d'honneur.»
C'est de tout coeur que je m'associe aux sentiments si bien exprimés par M. Ludovic Halévy. Je le fais avec quelque autorité et quelque connaissance, étant déjà ancien dans la «copie» et dans les livres. Du vivant de M. Calmann Lévy, j'ai vu ses trois fils le seconder en son vaste et délicat travail d'éditeur. J'ai vu M. Paul Calmann, formé dès l'enfance par l'oncle Michel, et depuis longtemps rompu aux affaires, suppléer, avec ses deux jeunes frères, le vieux chef que nous regrettons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais, par expérience, combien MM. Paul, Georges et Gaston Calmann Lévy sont d'un commerce agréable et sûr. Certes l'héritage de travail et d'honneur laissé par leur père ne saurait être mieux placé qu'en leurs mains.
A. F.
Mai 1892.
MADAME ACKERMANN.
J'ai eu l'honneur de connaître madame Ackermann, qui vient de mourir. Je la voyais à ses échappées de Nice, l'été, dans sa petite chambre de la rue des Feuillantines qu'emplissaient l'ombre et le reflet pâle des grands arbres. C'était une vieille dame d'humble apparence. Le grossier tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs, dernière parure, qu'elle dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les autres. Sa personne, sa mise, son attitude annonçaient un mépris immémorial des voluptés terrestres et l'on sentait, dès l'abord, que cette dame avait été brouillée de tout temps avec la nature.
—Quoi! s'écria M. Paul Desjardins, quand un jour on la lui montra qui passait dans la rue, c'est là madame Ackermann? elle ressemble à une loueuse de chaises.
Et il est vrai qu'elle ressemblait à une loueuse de chaises. Mais elle pensait fortement et son âme audacieuse s'était affranchie des vaines terreurs qui dominent le commun des hommes.
Louise Choquet fut élevée à la campagne. Ses meilleurs moments—elle nous l'a dit—étaient ceux qu'elle passait, assise dans un coin du jardin, à regarder les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes. Comme beaucoup d'enfants intelligents, elle eut grand'peine à apprendre à lire. Le catéchisme la rendit à moitié folle d'épouvante. Quand elle fut un peu grande, un bon prêtre se donna beaucoup de peine pour lui expliquer la doctrine chrétienne; elle suivit cet enseignement avec une extrême attention. Quand il fut terminé, elle avait cessé de croire tout à fait et pour jamais. Orpheline de bonne heure, elle alla vivre à Berlin, chez des hôtes excellents, où elle connut Alexandre de Humboldt, Varnhagen, Jean Müller, Boekh, des savants, des philosophes. Son esprit était déjà formé et son intelligence armée. Il y avait déjà en elle ce pessimisme profond qui a éclaté depuis.
Là, elle fut aimée d'un doux savant, nommé Ackermann, qui faisait des dictionnaires et rêvait le bonheur de l'humanité. Elle consentit à l'épouser après s'être assurée qu'il pensait comme elle que la vie est mauvaise et que c'est un crime de la donner. Après deux ans d'une union tranquille, Ackermann mourut sur ses livres, et sa veuve se retira à Nice, dans un ancien couvent de dominicains, encore divisé en cellules. Elle y fit bâtir une tour d'où elle découvrait le golfe bleu et les cimes blanches des montagnes du Piémont. C'est là qu'elle est morte après quarante-quatre ans de solitude. Chaque matin, comme le vieux Rollin dans sa maison de Saint-Étienne-du-Mont, elle allait voir, en se levant, comment ses arbres fruitiers avaient passé la nuit. De temps en temps, dans la paix de ses jours monotones, elle écrivait ces vers désespérés qui lui survivent. Pas de vie plus unie que la sienne. Cette audacieuse mena l'existence la plus régulière.
«Je puis être hardie dans mes spéculations philosophiques, disait-elle; mais, en revanche, j'ai toujours été extrêmement circonspecte dans ma conduite. Cela se comprend d'ailleurs. On ne commet guère d'imprudences que du côté de ses passions; or, je n'ai jamais connu que celles de l'esprit.» Tout son bonheur au monde et son unique sensualité furent de voir fleurir ses amandiers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.
Sans demander aucune aide au ciel, elle exerça les vertus de ces saintes femmes, de ces veuves voilées que célèbre l'Église. Naturellement, elle était d'une pudeur farouche.
L'idée seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur, et elle s'éloignait avec dégoût des personnes qu'elle soupçonnait d'être trop attachées aux choses de la chair. Quand elle avait dit d'une femme «elle est instinctive», c'était un congé définitif. Elle avait même, à cet endroit, des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller avec une amie d'enfance, parce que la pauvre dame, âgée alors de plus de soixante ans, avait un jour, assise au coin du feu, passé les pincettes à un très vieux monsieur d'une manière trop sensuelle. J'étais là quand la chose advint. Il me souvient qu'on parlait de Kant et de l'impératif catégorique. Pour ma part, je ne vis rien que d'innocent dans les deux vieillards et dans les pincettes. La dame du coin du feu n'en fut pas moins chassée sans retour. Madame Ackermann l'avait jugée instinctive. Elle n'en démordit point.
Madame Ackermann était capable d'une sorte d'amitié droite et simple. Elle s'était fait pour ses vacances parisiennes une famille d'esprit. Comme toutes les belles âmes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi et M. Joseph Reinach n'ont pas oublié le temps où elle les appelait ses enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes amis se mariait, elle était désespérée. Pour elle, bien qu'elle y eût passé jadis assez doucement, mais sous conditions, le mariage était le mal et le pire mal, car sa candeur n'en soupçonnait pas d'autre. Elle était philosophe: l'innocence des philosophes est insondable. À son sens, un homme marié était un homme perdu. Songez donc! Les femmes, même les plus honnêtes, sont tellement «instinctives»! Elle frissonnait à cette seule pensée. Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce que c'est qu'une puritaine athée. Et pourtant, ô replis profonds du coeur, ô contradictions secrètes de l'âme! je crois qu'au fond d'elle-même et bien à son insu, cette dame avait quelque préférence pour les mauvais sujets. En poésie du moins. Elle était folle de Musset. Enfin cette obstinée contemptrice de l'amour, un jour, à l'ombre de ses orangers, a écrit cette pensée dans le petit cahier où elle mettait les secrets de son âme: «Amour, on a beau t'accuser et te maudire, c'est toujours à toi qu'il faut aller demander la force et la flamme!»
Comme tous les solitaires, elle était pleine d'elle-même. Elle ne savait qu'elle et se récitait sans cesse. Elle allait portant dans sa poche une petite autobiographie manuscrite qu'elle lisait à tout venant et qu'elle finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insérés dans la Revue moderne, avaient passé inaperçus. C'est un article de M. Caro qui les fit connaître tout d'un coup. Elle eut depuis lors un groupe d'admirateurs fervents.
J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa poésie me donnait plus d'étonnement que de charme, et je ne sus pas la louer au delà de mon sentiment. Elle était sensible à cet égard et, comme elle avait le coeur droit et l'esprit direct, elle me dit un jour:
—Que trouvez-vous donc qui manque à mes vers, pour que vous ne les aimiez pas?
Je lui avouai que, tout beaux qu'ils étaient, ils m'effrayaient un peu, dans leur grandeur aride. Je m'en excusai sur ma frivolité naturelle.
—Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images, et vous les dédaignez. C'est sans doute avec raison que vous n'en avez pas.
Elle demeura un moment stupéfaite. Puis, dans l'excès de l'étonnement, elle s'écria:
—Pas d'images! que dites-vous là? Je n'ai pas d'images! mais j'ai «l'esquif». «L'esquif», n'est-ce pas une image? Et celle-là ne suffit-elle pas à tout? L'esquif sur une mer orageuse, l'esquif sur un lac tranquille!… Que voulez-vous de plus?
Oui certes elle avait «l'esquif», cette bonne madame Ackermann. Elle avait aussi l'écueil et les autans, le vallon, le bosquet, l'aigle et la colombe, et le sein des airs, et le sein des bois, et le sein de la nature. Sa langue poétique était composée de toutes les vieilleries de son enfance.
Et pourtant ces vers aux formes usées, aux couleurs pâlies, s'imprimèrent fortement dans les esprits d'élite; cette poésie retentit dans les âmes pensantes, cette muse sans parure et presque sans beauté s'assit en préférée au foyer des hommes de réflexion et d'étude. Pourquoi? Certes, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann apportait une chose si rare en poésie qu'on la crut unique: le sérieux, la conviction forte. Cette femme exprima dans sa solitude, avec une sincérité entière, son idée du monde et de la vie. À cet égard je ne vois que M. Sully-Prudhomme qui puisse lui être comparé. Elle fut comme lui, avec moins d'étendue dans l'esprit, mais plus de force, un véritable poète philosophe. Elle eut la passion des idées. C'est par là qu'elle est grande. Soit qu'elle nous montre au jugement dernier les morts refusant de se lever à l'appel de l'ange et repoussant même le bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal, qui le leur apporte, soit qu'elle dise à ce dieu: «Tu m'as pris celui que j'aimais; comment le reconnaîtrai-je quand tu en auras fait un bienheureux? Garde-le; j'aime mieux ne le revoir jamais.» Soit qu'elle crie à la nature: «En vain tu poursuis ton obscur idéal à travers tes créations infinies: tu n'enfanteras jamais que le mal et la mort», elle fait entendre l'accent d'une méditation passionnée, elle est poète par l'audace réfléchie du blasphème; tous les plis mal faits du discours tombent; l'on ne voit plus que la robuste nudité et le geste sublime de la pensée.
On admire, on est ému, on ressent une effrayante sympathie et l'on murmure cette parole du poète Alfred de Vigny: «Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.»
Rappelez-vous le choeur des Malheureux, qui ne veulent pas renaître, même pour goûter la béatitude éternelle, mais tardive.
Près de nous la jeunesse a passé les mains vides,
Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
Les sources de l'amour sur nos lèvres avides,
Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte,
Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
Parfois s'offrait à nous sur la route déserte,
Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
Tout devenait roseau quand nos coeurs s'y posaient.
Au gouffre que pour nous creusait la Destinée,
Une invisible main nous poussait acharnée:
Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,
À nos côtés marchait le Malheur inflexible.
Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,
Et l'aveugle Hasard savait où nous frapper.
Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices;
Non! ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices;
Si nous avons failli, nous avons tant souffert!
Eh bien! nous renonçons même à cette espérance
D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs;
Seigneur nous refusons jusqu'à ta récompense,
Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.
Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd;
Tu peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles
Les élever à toi dans la grâce et l'amour;
Tu peux, parmi les choeurs qui chantent tes louanges,
À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
Nous faire couronner par la main de tes anges,
Nous revêtir de gloire en nous transfigurant,
Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
Nous rendre le désir que nous avions perdu…
Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
Attachée à nos coeurs, l'en arracheras-tu?
………………………………………
Rappelez-vous les imprécations de l'homme à la nature:
Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
Dans ton dédain superbe, implacable Nature,
Brise à jamais le moule humain!
De ces tristes débris, quand tu verrais, ravie,
D'autres créations éclore à grands essaims,
Ton Idée éclater en des formes de vie
Plus dociles à tes desseins.
Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,
Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister?
Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère;
À l'oeuvre! il s'agit d'enfanter.
Change en réalité ton attente sublime.
Mais quoi! pour les franchir malgré tous tes élans,
La distance est trop grande et trop profond l'abîme
Entre ta pensée et tes flancs.
La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
Il te sera donné d'atteindre et de cueillir;
Toujours nouveau débris, toujours des créatures
Que tu devras ensevelir!
Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède
Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
L'idéal qui te fuit, l'idéal qui t'obsède
À l'infini pour reculer.
* * * * *
Et l'on s'étonne que d'une existence tout unie et tranquille soit sortie cette oeuvre de désespoir. Dans sa cellule aussi froide, aussi chaste, aussi paisible qu'au temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a gémi comme une sainte de l'athéisme, sur les misères qu'elle n'éprouvait pas, sur les souffrances de l'humanité tout entière. Elle a fait doucement le songe de la vie; mais elle savait que ce n'était qu'un songe. Peut-être vaut-il mieux croire à la réalité de l'être et à la bonté divine, puisque, si c'est là une illusion, c'est une illusion que la mort indulgente ne dissipera point. Quoi qu'il soit de nous, ceux qui croient à l'immortalité de la personne humaine n'ont pas à craindre d'être détrompés après leur mort. Si, comme il est infiniment probable, ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils ne le sauront jamais.
NOTRE COEUR[2]
Oui, sans doute, M. de Maupassant a raison: les moeurs, les idées, les croyances, les sentiments, tout change. Chaque génération apporte des modes et des passions nouvelles. Ce perpétuel écoulement de toutes les formes et de toutes les pensées est le grand amusement et aussi la grande tristesse de la vie. M. de Maupassant a raison: ce qui fut n'est plus et ne sera jamais plus. De là le charme puissant du passé. M. de Maupassant a raison: Tous les vingt-cinq ans les hommes et les femmes trouvent à la vie et à l'amour un goût qui n'avait point encore été senti. Nos grand'mères étaient romantiques. Leur imagination aspirait aux passions tragiques. C'était le temps où les femmes portaient des boucles à l'anglaise et des manches à gigot: on les aimait ainsi. Les hommes étaient coiffés en coup de vent. Il leur suffisait pour cela de se brosser les cheveux, chaque matin, d'une certaine manière. Mais, par cet artifice, ils avaient l'air de voyageurs errant sur la pointe d'un cap ou sur la cime d'une montagne, et ils semblaient perpétuellement exposés, comme M. de Chateaubriand, aux orages des passions et aux tempêtes qui emportent les empires. La dignité humaine en était beaucoup relevée. Sous Napoléon III, les allures devinrent plus libres et les physionomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline, les femmes, entraînées dans un tourbillon de plaisirs, allaient de bal en bal et de souper en souper, vivant vite, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne restant jamais chez elles. Puis, quand la fête fut finie, la morphine en consola plus d'une des tristesses du déclin. Et peu d'entre elles eurent l'art, l'art exquis de bien vieillir, d'achever de vivre à la façon des dames du temps jadis qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient pieusement sous la dentelle, les débris de leur beauté, les restes de leur grâce, et de loin souriaient doucement à la jeunesse, dans laquelle elles cherchaient les figures de leurs souvenirs. Vingt ans sont passés sur les beaux jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se sont formés dans une chair nouvelle. La génération actuelle a sans doute sa manière à elle de sentir et de comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a sa figure propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de reconnaître.
Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct pour saisir le caractère de l'époque dans laquelle on vit et pour démêler au milieu de l'infinie complexité des choses actuelles les traits essentiels, les formes typiques. M. de Maupassant y doit réussir autant et mieux que personne, car il a l'oeil juste et l'intuition sûre. Il est perspicace avec simplicité. Son nouveau roman veut nous montrer un homme et une femme en 1890, nous peindre l'amour, l'antique amour, le premier né des dieux, sous sa figure présente et dans sa dernière métamorphose. Si la peinture est fidèle, si l'artiste a bien vu et bien copié ses modèles, il faut convenir qu'une Parisienne de nos jours est peu capable d'une passion forte, d'un sentiment vrai.
Michèle de Burne, si jolie dans son éclat doré, avec son nez fin et souriant et son regard de fleur passée, est une mondaine accomplie. Elle a ce goût léger des arts qui donne de la grâce au luxe et communique à la beauté un charme qui la rend toute-puissante sur les esprits raffinés. De plus, sous des airs de gamin et avec un mauvais ton tout à fait moderne et du dernier bateau, elle a cet instinct de sauvage, cette ruse de Peau-Rouge par laquelle les femmes sont si redoutables, j'entends les vraies femmes, celles qui savent armer leur beauté. Au reste d'esprit médiocre, ne sentant point ce qui est vraiment grand, affairée, frivole, vide et s'ennuyant toujours.
Elle est veuve. Son père l'aide à donner des dîners et des soirées dont on parle dans les journaux. Ce père est aussi très moderne. Il ne prétend pas aux respects exagérés de sa fille, qu'il aime en connaisseur, avec une petite pointe de sensualisme et de jalousie. Très galant homme sans doute, mais poussant assez loin le dilettantisme de la paternité.
Madame de Burne reçoit dans son pavillon de la rue du Général-Foy des musiciens, des romanciers, des peintres, des diplomates, des gens riches, enfin le personnel ordinaire d'un salon à la mode. On sait qu'aujourd'hui les hommes de talent sont fort bien accueillis dans le monde quand ils sont célèbres. À mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. Le monde se croit assez hardi quand il soutient les réputations établies. Madame de Burne a un romancier naturaliste dont les livres se tirent à plusieurs mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un opéra d'abord à Bruxelles, puis à Paris. Il y a cent ans, elle aurait eu un perroquet et un philosophe.
Son salon est très distingué, select, diraient les journaux: madame de Burne qui adore être adorée, a tourné la tête à tous ses intimes. Tous ont eu leur crise. Elle les a tous gardés, sans doute parce qu'elle n'en a préféré aucun. Mais un nouveau venu, M. André Mariolle qui l'aime à son tour, et le lui dit, parvient à lui inspirer l'idée qu'il est peut-être bon d'aimer. Elle se donne à lui sans marchander, généreusement. Elle a de la crânerie, cette petite femme; mais elle n'est pas faite pour aimer. M. André Mariolle s'aperçoit bien vite qu'elle y met une distraction impardonnable. Il en souffre, car il aime profondément, lui, et il la veut toute. Après un an d'essais, fatigué, irrité, désespéré de la trouver toujours près de lui absente ou fuyante, il rompt, s'échappe et va se cacher. Mais pas très loin, à Fontainebleau seulement où il trouve une petite servante d'auberge qui lui prouve tout de suite que les femmes n'ont pas toutes, en amour, l'élégante indifférence de madame de Burne. Voilà le roman. Il est cruel et ce n'est point de ma faute. Quelques-uns de mes lecteurs, et non pas ceux dont la sympathie m'est la moins chère, se plaignent parfois, je le sais, avec une douceur qui me touche, que je ne les édifie point assez et que je ne dis plus rien pour la consolation des affligés, l'édification des fidèles et le salut des pécheurs.
Qu'ils ne s'en prennent pas trop à moi de tout ce que je suis obligé de leur montrer d'amer et de pénible. Il y a dans la pensée contemporaine une étrange âcreté. Notre littérature ne croit plus à la bonté des choses. Écoutons un rêveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgety un sensualiste comme Maupassant, et, nous entendrons, sur des tons différents, les mêmes paroles de désenchantement. On ne nous montre plus de Mandane ni de Clélie triomphant par la vertu des faiblesses de l'âme et des sens. L'art du XVIIIe siècle croyait à la vertu, du moins avant Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et le plus vrai des naturalistes, et peut-être, à certains égards le moins moral. L'art du XVIIIe siècle croyait à la raison. L'art du XIXe siècle croyait d'abord à la passion, avec Chateaubriand, George Sand et les romantiques. Maintenant, avec les naturalistes, il ne croit plus qu'à l'instinct.
C'est sur les fatalités de nature, sur le déterminisme universel que nos romanciers les plus puissants fondent leur morale et déroulent leurs drames. Je ne vois guère que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble admettre parfois une sorte de providence universelle, un impératif catégorique et ce que son ami Gambetta appelait, un peu radicalement, la justice immanente des choses. Les autres sont des sensualistes purs, infiniment tristes, de cette profonde tristesse épicurienne auprès de laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie. Cela est un fait, et il faut bien que je le dise, comme le moine Raoul Glaber notait dans sa chronique les pestes et les famines de son siècle effrayant.
M. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais flattés. Il ne s'est jamais fait scrupule de brutaliser notre optimisme, de meurtrir notre rêve d'idéal. Et il s'y est toujours pris avec tant de franchise, de droiture, et d'un coeur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop gardé rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil ni taquin. Enfin, il a un talent si puissant, une telle sûreté de main, une si belle audace; qu'il faut bien le laisser dire et le laisser faire. Volontairement ou non, il s'est peint dans un des personnages de son dernier roman. Car il est impossible de ne pas reconnaître l'auteur de Bel Ami en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit «doué de deux sens très simples; une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous». Et le portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas trait pour trait, le portrait de M. de Maupassant?
Gaston de Lamarthe, c'était avant tout un homme de lettres, un impitoyable et terrible homme de lettres. Armé d'un oeil qui cueillait les images, les attitudes, les gestes, avec une rapidité et une précision d'appareil photographique, et doué d'une pénétration, d'un sens de romancier naturel comme un flair de chien de chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseignements professionnels.
Mais, avec tout cela Michèle de Burne est-elle tout ce qu'il voulait qu'elle fût, est-elle le type de la femme d'aujourd'hui? J'avoue que je serais curieux de le savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses bibelots et ses toilettes et par la petite horloge de son coupé, encore que l'héroïne du roman parallèle de M. Paul Bourget ait pris soin de faire venir la sienne d'Angleterre. Je vois bien qu'elle s'habille chez D…, comme les actrices du Gymnase et les femmes de la haute finance, et je n'oserais pas la chicaner sur cette ceinture d'oeillets, cette guirlande de myosotis et de muguets, et ces trois orchidées sortant de la gorge qui, entre nous, me semblent le rêve d'une perruche de l'Amérique du Sud plutôt que l'industrie d'une femme née sur le bord de la Seine, «au vrai pays de gloire». Mais ce sont là des sujets infiniment délicats et beaucoup plus difficiles pour moi que la couleur et le tissu du style. Je vois—et c'est un grand point—que par ces robes emplumées «dont elle était prisonnière, ces robes gardiennes jalouses, barrières coquettes et précieuses», qu'elle porte jusque dans le petit pavillon des rendez-vous, madame de Burne rappelle la Paulette de Gyp et cette madame d'Houbly dont la robe était fermée par soixante olives sous lesquelles passaient autant de ganses, sans compter les agrafes et une rangée de boutons. Et je me persuade que madame de Burne est très moderne et tout à fait éloignée de la nature. Elle est moderne, ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure un je ne sais quoi, un rien qui est tout.
Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne comme elles sont toutes et disons-le—comme il y en a bien peu. Elle est la femme moderne, telle que les loisirs, l'oisiveté, la satiété l'ont faite. Et celle-là est si rare qu'on peut dire que numériquement elle ne compte pas, bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille à la surface de la société comme une écume argentée et légère. Elle est la frange étincelante au bord de la profonde vague humaine. Sa fonction futile et nécessaire est de paraître. C'est pour elle que s'exercent des industries innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du travail humain. C'est pour orner sa beauté délicate que des milliers d'ouvriers lissent des étoffes précieuses, cisellent l'or et taillent les pierreries. Elle sert la société sans le vouloir, sans le savoir, par l'effet de cette merveilleuse solidarité qui unit tous les êtres. Elle est une oeuvre d'art, et par là elle mérite le respect ému de tous ceux qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à part; ses moeurs lui sont particulières et n'ont rien de commun avec les moeurs plus simples et plus stables de cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et rude de gagner le pain de chaque jour. C'est là, c'est dans cette masse laborieuse que sont les vraies moeurs, les véritables vertus et les véritables vices d'un peuple.
Quant à madame de Burne, dont la fonction est d'être élégante, elle accomplit sa tâche sociale en mettant de belles robes. Ne lui en demandons pas davantage. M. de Mariolle fut bien imprudent en l'aimant de tout son coeur et en exigeant qu'une personne qui se devait à sa propre beauté renonçât à elle-même pour être tout à lui. Il en souffrit cruellement. Et la petite bonne de Fontainebleau ne le consola pas. S'il veut être consolé, je lui conseille de lire l'Imitation. C'est un livre secourable. M. Cherbuliez (il me l'a dit un jour) croit qu'il a été écrit par un homme qui avait connu le monde, et qui y avait aimé. Je le crois aussi. On ne s'expliquerait pas sans cela des pensées qui, comme celles-ci, donnent le frisson: «Je voudrais souvent m'être tu, et ne m'être pas trouvé parmi les hommes.» M. de Mariolle ne s'y trompera pas: il sentira tout de suite que ce livre est encore un livre d'amour. Qu'il ouvre, ce bréviaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce précepte:
«Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs.»
UN COEUR DE FEMME[3]
C'est un petit volume, un petit volume à couverture jaune, comme on en voit tant aux étalages des libraires, mais qui va courir, celui-là, sur toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux où sont dispersées, par cet été frais et pâle, ces quelques milliers d'âmes subtiles, inquiètes et vaines qui composent la société parisienne; et parmi lesquelles il en est une centaine, revêtues d'une forme féminine; souriantes et bien chiffonnées, de qui dépend la fortune des romanciers. Ce petit livre porte sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il s'appelle un Coeur de femme. C'est pourquoi il ira aux sources célèbres de la montagne, où sont les belles buveuses d'eau; c'est pourquoi il aura sur les grèves de «la mer élégante.» «La mer élégante», le mot est de M. Paul Bourget lui-même.
Un des gentilshommes des comédies de Shakespeare, qui est bibliophile et galant comme il sied à un seigneur de la cour de la reine Élisabeth, dit en parlant des livres qui doivent entrer dans sa bibliothèque: «Je veux qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour.» Aussi bien, il était de mode alors en Angleterre et en France de revêtir les livres d'une enveloppe magnifique. On faisait encore ces reliures à compartiments chargées de fleurons et de devises dans le goût de la Renaissance, qui protégeaient le livre en l'honorant, comme une cassette de cuir doré.
Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comédie, nous voulons que nos livres favoris, nos romans, parlent d'amour. Et c'est assurément le grand point pour les femmes. Mais personne ne se soucie qu'ils soient bien reliés, ni même qu'ils soient reliés d'aucune façon.
La couverture jaune se fane et s'écorne, le dos se fend, le livre se disloque sans qu'on en prenne le moindre soin. Et pourquoi s'en inquiéterait-on le moins du monde? On ne relit pas; on ne songe pas à relire. C'est une des misères de la littérature contemporaine. Rien ne reste. Les livres,—je dis les plus aimables—ne durent point. Les lecteurs mondains et qui se croient lettrés n'ont pas de bibliothèque. Il leur suffit que les «nouveautés» passent chez eux. «Nouveautés», c'est le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a plus que les bibliophiles qui aient des bibliothèques, et l'on sait que cette espèce d'hommes ne lit jamais. Un livre de Maupassant ou de Loti est un déjeuner de printemps ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs. Je sais bien qu'il en reste çà et là quelque chose; il ne faut pas prendre tout à fait à la lettre ce que je dis. Mais il n'est que trop vrai que le public des romans devient de plus en plus impatient, frivole et oublieux. C'est qu'il est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos romanciers à la mode ont infiniment plus de lectrices que de lecteurs.
Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du roman contemporain, car il est vrai de dire qu'une littérature est l'oeuvre du public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent tout seuls, et c'est une espèce de monomanie que d'écrire tout seul; je veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes. Aussi est-il tout naturel que nos romanciers aient cherché presque tous sans le vouloir et parfois sans le savoir «ce qui plaît aux dames». M. de Maupassant l'a trouvé avec un peu d'effort, peut-être, mais avec un plein bonheur. Ses derniers ouvrages, Plus fort que la mort et Notre coeur, ont eu des succès de salons.
Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le maître a gardé toute sa franchise et même toute sa rudesse. Mais le thème était agréable. Ce secret précieux de trouver les coeurs féminins, M. Paul Bourget l'avait deviné tout de suite et comme naturellement. Dès le début il s'était exercé à ces analyses du sentiment, à cette métaphysique de l'amour, qui est le grand attrait, le charme invincible. On n'en peut guère sortir sans risquer que les plus beaux yeux du monde se détournent avec ennui de la page commencée. Les femmes ne cherchent jamais dans un roman que leur propre secret et celui de leurs rivales. Un salon est toujours une sorte de cour d'amour; il y a des décamérons et des heptamérons sur toutes les plages élégantes, et dans toutes les villes d'eaux. Nos Parisiennes cultivées se plaisent comme madame Pampinée, que nous montre Boccace, aux dissertations sur les exemples singuliers des sentiments tendres. Quand je dis cours d'amour et décamérons, quand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre cela dans le sens le plus familier. L'esprit mondain a pris un tour facile et brusque, et la dissertation de madame Pampinée tourne vite au «potinage». Mais le fond est le même; aujourd'hui comme autrefois, les femmes aiment à parler autour de leur secret. Le conteur, quand il est M. Paul Bourget ou M. Guy de Maupassant, leur rend un grand service en leur donnant lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession est un impérieux besoin des âmes. Le père Monsabré l'a dit avec raison dans une de ses conférences de Notre-Dame. Comme M. Bourget est bien inspiré quand il imagine une madame de Moraine ou une madame de Tillières dont toutes les femmes auront l'air de parler, tandis qu'en réalité, sous ces noms de Moraine ou de Tillières, elles parleront d'elles-mêmes et de leurs amies. Quelle rumeur de voix claires et charmantes, que d'aveux involontaires et d'allusions malignes soulève à l'heure du thé et sous les fleurs des dîners, chaque roman nouveau de M. Paul Bourget? Assurément, cette fois, avec l'héroïne d'un Coeur de femme, avec madame de Tillières, elles ont beau jeu pour faire des confidences voilées et des allusions secrètes. Le cas doit sembler admirable aux belles théologiennes de la passion, aux savantes casuistes de l'amour. Songez donc que cette douce madame de Tillières, cette mince et pâle et fine Juliette, cette délicate et fière et pure créature, presque une sainte, a deux amants à la fois, l'un depuis dix ans, l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il? Je me saurais trop vous le dire. Il faut un subtil docteur comme M. Paul Bourget pour résoudre de telles difficultés morales et physiologiques. Non, en vérité, je ne saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillières a mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est égarée. Elle était plus romanesque qu'amoureuse, plus tendre que passionnée. C'est la pitié qui l'a perdue. Que les prêtres catholiques, qui sont parvenus à une si sûre connaissance du coeur humain, ont raison de dire que la pitié est un dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole, qui pourtant était un bon homme, que la pitié est la source de la concupiscence. Voilà une bien grande vérité exprimée en un bien vilain langage! Madame de Tillières s'est donnée une première fois par pitié, sans amour. C'est la faute d'Eloa, noble faute, sans doute, mais à jamais inexpiable. Vous savez qu'Eloa était une ange, une belle ange, car il y a des anges féminins, du moins les poètes le disent. Eloa eut pitié du diable; elle descendit dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus beau des êtres et qui en est le plus malheureux, Satan; et elle fut à jamais perdue pour le ciel. Encore pense-t-on qu'il y avait de l'amour inconscient dans la pitié de la céleste Eloa. L'erreur de madame de Tillières fut plus profonde, car elle se donna par pitié pure et sans véritable amour. C'est le crime de la douceur et de la bonté; ce n'en est pas moins un crime. Elle en fut justement punie: elle aima, n'étant plus libre, et elle ne sut pas se défendre contre cet amour, et ainsi une noble faute la conduisit à une fauté avilissante. Du moins, elle ne se pardonna pas à elle-même. Que Dieu la juge après M. Paul Bourget. Mais je crois qu'en vérité c'était une belle créature.
Voilà, n'est-ce pas? une véritable histoire d'amour et sur laquelle on peut longuement disserter.
Le peu que je viens d'écrire n'est qu'une note en marge du roman de M. Paul Bourget. Je ne vous ai même pas dit le nom des deux fautes de Juliette. La première se nomme Poyanne, la seconde Casal. Poyanne eut des malheurs domestiques; il a l'âme grande et un beau génie. C'est à lui que madame de Tillières se donne par pitié. Casal est un libertin, et c'est lui qu'on aime vraiment. Et à ce sujet M. Paul Bourget se demande d'où vient ce pouvoir de séduction qu'exercent sur les honnêtes femmes les libertins professionnels, et pourquoi Elvire est attirée par don Juan.
«Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant féminin de cette folie masculine qu'un misanthrope humoriste a nommé le rédemptorisme, le désir de racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y diagnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer par un libertin, une honnête femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur d'innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus haïssables? Peut-être tiendrons-nous le mot de cette énigme, en admettant qu'il existe comme une loi de saturation du coeur. Nous n'avons qu'une capacité limitée de recevoir des impressions d'un certain ordre. Cette capacité une fois comblée, c'est en nous une impuissance d'admettre des impressions identiques et un irrésistible besoin d'impressions contraires.»
Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la femme est sensible à toutes les renommées. Et puis les spécialistes ont de grands avantages sur le vulgaire, et puis que sait-on?… M. Paul Bourget qui est un philosophe, et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la nature humaine. J'ai noté au passage cette fine remarque sur l'amitié des femmes entre elles:
«Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche pas de s'aimer tendrement.»
L'excellent analyste, qui déjà avait si bien défini la jalousie, nous livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et profondes.
Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été faite si licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais manqué, certes, à la vieille humanité:
«Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais, pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné.»
En lisant ces romans d'amour mondain, Flirt, de M. Paul Hervieu, Notre Coeur, de M. de Maupassant, un Coeur de femme, quelques autres encore, on se prend à songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis, avec la civilisation, la régularité d'un jeu dont les gens du monde observent les règles. C'est un jeu plein de complications et de difficultés; un jeu très élégant. Mais c'est toujours la nature, l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.
LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]
Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions avidement au collège son Histoire des ducs de Bourgogne, et je regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré. C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie de tous.
On pensait en le voyant au vers du poète:
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.
Quant à l'Histoire des ducs de Bourgogne, je ne l'ai pas relue. Mais j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien, sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage. Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des Ducs de Bourgogne, pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se peint lui-même, ce recueil de Souvenirs, dont M. Claude de Barante, son petit-fils, vient de publier le premier volume.
Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'Europe sous le Consulat, l'Empire et la Restauration, par Capefigue. On s'étonnera peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume, qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et suivie.
On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées. Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout, pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement, dans ses Souvenirs, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora au Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle, que l'auteur publia un peu plus tard. Les Souvenirs ne nous fournissent sur ce point aucun éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le Mahomet, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire. On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de Phèdre, où madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas nommée une seule fois dans les Souvenirs de M. de Barante. Pourtant, après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si joliment la Madone de la conversation.
Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en 1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»
Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère. Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus éclairée et plus sévère.»
C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les Pensées de Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit. Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas, s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des Provinciales.
Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il était dans sa voie:
Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.
Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout l'empereur.
Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.
C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du gouvernement.
Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne. Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».
Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin botanique.
—Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y calculer combien de lit on y installerait.
M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître qui passe.
Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle catégorie il fut rangé par M. de Cessac.
M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure, habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux. Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire. C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste. Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer devant lui la chute prochaine.
Un soir, il répondit:
—Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils amèneront une nouvelle révolution.
C'était prévoir de loin les trois journées de Juillet.
En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses Mémoires; elle lut à M. de Barante ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage de la Loire, et lui proposa «d'achever et même de rédiger avec plus de style les premiers chapitres».
Il se mit aussitôt à l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le livre, publié en 1815, est admirable de vie et de vérité. M. Claude de Barante insiste dans une longue note pour en faire honneur à son grand-père.
S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en déposséder la veuve de M. de Lescure. L'édition de 1889 établit qu'il lui appartient en propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances, des périls, des misères de cette femme de coeur. Ce livre c'est elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M. de Barante l'a retouché, rédigé, si l'on veut, comme disent d'anciennes éditions, et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Cela n'est ni contesté ni contestable.
Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections ne sont pas heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré que dans plus d'un endroit M. de Barante avait gâté le texte original.
Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un débat qu'on croyait clos. Il me semble bien que la question a été jugée en faveur de madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des savants des départements de l'Ouest formés en comité sous la présidence de M. Pie, évêque de Poitiers.
À vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de la Vendée. Il montra dans ces nouvelles fonctions le même esprit de bienveillance et la bonne grâce qu'il avait déployés à Bressuire, mais il croyait de moins en moins à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au mariage de l'empereur:
Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était plus magnifique que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant, pour se rendre au grand salon carré du Louvre disposé en chapelle, la galerie du musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme.
Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent passés, M. Mounier dit à l'oreille de M. de Barante:
—Tout cela ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en
Bessarabie.
M. Mounier savait à qui il parlait.
Ce premier volume nous montre en M. de Barante un homme de beaucoup de tact, de sens et finesse, un homme de second plan, mais qui a bien son originalité: c'est un janséniste aimable.
MYSTICISME ET SCIENCE
Dic nobis Maria…
Je ne suis, qu'un rêveur et sans doute je ne perçois les choses humaines que dans le demi-sommeil de la méditation, mais il me semble que la saison où nous sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire entendre des paroles d'espérance et d'amitié. Et ce qui me fait croire cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pâques qui, datant d'un âge immémorial et remontant sans doute aux civilisations primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les peuples chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des sociétés, montre aussi que bien des choses peuvent être conciliées, qui semblaient inconciliables.
Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment de l'année que nous avons dépassé de quelques jours, les mystères de la nature et les mystères de la religion se confondent en féeries magnifiques; l'esprit et la matière célèbrent à l'envi l'éternelle résurrection; les sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'Église chante: «Dic nobis, Maria… Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?—J'ai vu le suaire et les vêtements, les témoins angéliques, et j'ai vu la gloire du Ressuscité.» Et ces paroles charmantes expriment avec la même puissance le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans une image de passion et de gloire l'éternel Adonis et le Dieu des temps nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles joyeuses: «Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?» les oiseaux qui font leur nid dans le vieux clocher répondent par leur chant: «Marie, Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mêler à la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en amour quand elle pénètre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de bâtir des nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur féconde se métamorphose en désir. Ce qui est une grande preuve de l'unité de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste, commence à soupçonner ces choses, que les vieux alchimistes avaient devinées avant lui. Mais comment, de cette unité, sortit la diversité? C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.
Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du Ressuscité, qui meurt et qui renaît tous les ans. Il renaîtra longtemps encore après que nous ne serons qu'un peu de cendre légère; mais il ne renaîtra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle. Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne soit qu'illusion et vanité; ces deux idées sont également philosophiques. Mais les oiseaux croient que les oiseaux sont nécessaires et ils agissent en conséquence.»
Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en passant devant une église de village, le matin de Pâques. Il m'a paru très religieux.
Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice du printemps a mêlé ainsi, dans une solennité joyeuse, les espérances du mystique à l'allégresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dégagé, dans ses féeries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.
M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays natal, les paysans célèbrent encore le renouveau, comme au temps de Jeanne d'Arc, en associant aux cérémonies du culte catholique des rites plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide. Et partout la rencontre de Marie avec le mystérieux jardinier devient le symbole des joies de la terre en même temps que des espérances célestes. «Dic nobis, Maria… Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?…» Je la retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de littérature et d'art, au début d'un de ces articles de critique morale qui trahissent le mysticisme de la génération nouvelle. «Marie, qu'as-tu vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul Desjardins, ce jour de Pâques, en commençant d'écrire sur un des maîtres en qui la jeunesse a mis de grandes espérances[5].
Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux, témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le Dic nobis, Maria y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de l'esprit nouveau.
Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut, puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.
Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître, qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même, sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et sur l'expérience.
La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien que nous sachions pourquoi on la repousse.
On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent. Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes, ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une seule vérité morale?
Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en tirer seraient immoraux.
Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans l'univers.
En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité, tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois plus petite que Sirius.
Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat, vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches; bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.
L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant, on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées de l'humanité.
Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil. Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins une consolation que la science ne nous enlève pas.
Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans un même individu.
La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare déchue du droit de gouverner l'humanité.
Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce que nous avons le devoir de rechercher.
CÉSAR BORGIA[6]
Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle. Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie. Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout: c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias, je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de s'accroître et de jouir.
Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux, sensuel, féroce.
Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie, dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente, moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond, l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.
César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait, pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, sposa del Christo. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre: «C'est le cardinal della Gonella, le cardinal du cotillon». Le Romain riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie. Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire, il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du Vatican et gouverneur de Spolète.
À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche, les quelques mots que voici:
«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté. À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la parole.
En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, molto solitario e segreto. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était d'une beauté éclatante.
Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et charmant, biondo e bello, songeait à rejeter la pourpre qui l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée de capitaine général des milices pontificales devant laquelle s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.
À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza, leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère et s'engagea dans une ruelle.
Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve. On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête. Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière prononçait tout bas.
«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son siège. Eo deosculato, descendit de solio. En posant ses lèvres sur le front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.
Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes des cavernes.
En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait, entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.
Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre, selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied, simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la muleta et, dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux cris d'une foule en délire.
Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis il se montra à pied au milieu du cuadrilla de dix Espagnols.
Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer à cheval ou une corde neuve.
Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les rustres.
Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret, fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M. Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.
On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans, prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la vérité effective de choses.
«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos, ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»
Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son temps.
Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples, attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour se montrer juste et humain quand il le fallait.
Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence. Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes suivent le texte de très près.
Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M. Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de César Borgia, très étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en 1498 avec cette devise: Cum Numine Cesaris Omen.
JAMES DARMESTETER[7]
J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de vaincre la vieillesse.
Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste. Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique, afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix, l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur zèle sous leur sourire.
Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII, ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»
Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles, cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide, sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt—ô magie!—des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.
Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la liberté de vous conduire aujourd'hui—par la rue Saint-Jacques—à la vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M. James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James, Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux considérables sur la langue française. Il était excellent par la méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la Vie des mots est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère, sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre, son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités. Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève, imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués, qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans son impétueuse imagination.
James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs. Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il s'exprime dans ses Essais orientaux:
«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, en tant qu'ils s'inspirent d'elle, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles. L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre; elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice, sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente siècles en arrière.»
En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre. Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent, sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris, ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.
Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de la Légende divine. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience humaine.
Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée profonde, portent cette dédicace: Mariæ sacrum. Il est permis de reconnaître sur cette inscription votive le nom de la compagne du poète et du savant, car ce nom appartient à la poésie et à l'art.
Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un poète anglais d'une exquise délicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent plus.
Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a dit: «Les sirènes aiment la mer et moi j'aime le passé». Elle aime le passé et elle écrit en ce moment une histoire des républiques italiennes.
C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit que M. James Darmesteter poursuit ses travaux, prépare ses cours et publie les monuments et les souvenirs qu'il a rapportés de l'Inde.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES[8]
JEAN-FRANÇOIS BLADÉ
I
Je ne pensais pas retourner sitôt, même en esprit dans cette aimable ville d'Agen, où, le mois dernier, grâce aux félibres, je reçus un si bon accueil, et que je crois voir encore couchée au pied de sa colline, sans magnificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine, ses rues à arcades, son fleuve aux grandes eaux argentées et ses filles du peuple, qui, coiffées d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beauté comme un héritage antique.
J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et si fine, un adieu que je croyais long pour ne pas dire éternel. Et voici que déjà elle me fait signe et me rappelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit: «Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et les poésies de Gascogne recueillis par Jean-François Bladé. Ne t'y trompe pas: Bladé est un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laissé traîner un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.»
Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé. M. Bladé a recueilli les contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa part une oeuvre d'érudit; il y a mis avec de la méthode et du savoir, quelque chose d'infiniment précieux: l'amour et cette grâce, cette vénusté qui place son livre sous le vocable de la petite déesse que nous admirions tant, Paul Arène et moi, parmi les pierres gallo-romaines du musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le faire sentir. J'en veux parler sans hâte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont les plus douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le calme des soirées grandissantes.
Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme les croix de Jeannette, les pannières, les boîtes à sel, les armoires normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupières d'étain où l'on mettait la rôtie de la mariée, la vaisselle à fleurs et les plats sur lesquels étaient peints un saint patron en habit d'évêque ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte Dorothée, portant la couronne et les attributs de leur mort bienheureuse. Ce sont là les reliques des humbles aïeux de qui nous sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout gâter. En vieilles chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la vanité. Mais dans toutes choses il faut considérer le vrai.
M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les contes et les chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient bercé son enfance. Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqué dans deux préfaces charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les vieillards qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple, à qui l'on doit un recueil des Chansons populaires de l'Ain, a patiemment interrogé les paysans de la Bresse.
Le métier n'est pas facile: «Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire, s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut avoir su l'apprivoiser de longue date. Et même alors que de déceptions! Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés-concerts! Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, où il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez l'explication de quelque mot abracadabrant: «C'est ainsi, vous répondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage». Puis le chanteur, pour être en possession de tous ses moyens, a besoin de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il est désormais impossible d'en rien tirer.»
Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous ces obstacles, M.
Bladé les a connus, et il en a triomphé.
Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un curé, et veuve Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient autant de contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Cazaux de Lectoure, pareillement, était un conteur excellent. Mais sa défiance était extrême. Il est mort plein d'années, Dieu ait son âme! «Je tiens pour certain, dit M. Bladé, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il est mort sans me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait.» M. Bladé nota les «dits» de ces savants de village. Il fut, selon sa propre expression, «le scribe intègre et pieux». Ce n'était pas trop de sa prudence, de son expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de recueillir ou des inepties imaginées à son service par l'illettré qu'il consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettré qui s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.
On sait que les vaux-de-vire, attribués à Olivier Basselin, sont de l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien Travers. Quant à ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la chanson, nous n'en «orrons» plus de nouvelles. La chanson de M. de Charrette,
Prends ton fusil, Grégoire,
qui était très goûtée dans les châteaux après 1848, avait été composée vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul Féval. Elle n'était pas mal tournée, et, hors une vierge d'ivoire assez étrangement placée dans le sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.
Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que comporte la mythologie comparée. C'en est une branche.
M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intéressait déjà aux chansons de village alors qu'on n'y pensait guère, sait mieux que personne qu'en cette matière, comme en toute autre, le faux se mêle au vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: Très ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite un couplet facétieux de sa connaissance. «Ce couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi, il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès dans les ateliers d'artistes.»
Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène. On sait que ce parfait conteur, ce poète véritable, fut en 1870 capitaine de francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes chantaient en marchant:
Le Midi bouge,
Tout est rouge.
Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit même, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrère M. Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul Arène que comme torero. Quoi qu'il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée chez une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le père et qui avait été recueillie chez des bergers.
Paul Arène se rendit à l'invitation. On chanta
Le Midi bouge,
Tout est rouge.
Et quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir.
Il n'y avait point à s'y tromper. C'était bien la poésie naturelle née de l'amour et formée sans étude; sa beauté le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces héros paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom. L'art se trahit toujours par quelque chose de froid ou d'emphatique, de bizarre ou de convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton si juste, ces accents si vrais de colère et de bonne haine? Non, certes, ce n'était pas un artiste, un poète de métier qui avait conçu le Midi rouge!
M. Paul Arène écoutait ces propos de l'air que nous lui connaissons, et de ce visage immobile, qui semble avoir été taillé dans le buis d'un bois sacré par un chevrier aimé des dieux, au temps des faunes et des dryades. Il écouta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait plu à rassembler sur soi les louanges égarées. Il eût troublé les enthousiasmes. M. Arène aima mieux en jouir. Et il y trouva un plaisir plus délicat. Il approuva d'un signe de tête. Peut-être même se donnait-il la joie de partager l'illusion générale et de considérer pour un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et après tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n'était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se battre pour la patrie. Sa chanson était devenue une chanson populaire. Elle courait les routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. Il en est de celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un pour les faire et le poète n'était pas toujours berger: c'était, j'imagine, quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas, d'aventure, aussi bien qu'un paysan, des couplets de guerre ou d'amour?
II
M. Bladé a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans les soirs d'automne, après souper, sur l'aire des métairies, en dépouillant le maïs. Nous avons peine à croire, nous qui vivons dans les villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lèvres, scellées par la solitude, la prudence et la méditation du gain, sortent, à certaines heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant il y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des vieillards pour dérouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal, les contes qu'ils ont appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux dit un jour à M. Bladé: «J'ai ouï-dire que vous parliez le français aussi bien que les avocats d'Auch et même d'Agen. Pourtant, vous n'êtes pas un francimant, et il n'y a pas de métayer qui sache le patois mieux que vous.»
C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît, me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M. Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le plus.
Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris d'y retrouver Peau d'Âne, la Belle et la Bête et Barbe-Bleue. La mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum; elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est pourquoi elles nous sont chères.
On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif, c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.
Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls, rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense; d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups, qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup, poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement, révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés, comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe. Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil unique au milieu du front.
Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des métairies et derrière les meules de paille.
La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse. Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière. Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.
C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre Cadillac et Langoiran.
Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait sécher un voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte, dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je payerai ce qu'il faudra.»
Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis, le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel, suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche. Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour argent, chanté la messe de saint Sécaire.
Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée. À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:
—Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma charrette. Ayez pitié de moi!
—Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas pitié de ce pauvre homme?
—Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mérite pas d'être aidé.
«Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre charrette de foin versée. Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et criait: «À l'ouvrage, f…! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'étaient les noms de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!
—Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un païen; il ne mérite aucune pitié.»
»Mais le bon Dieu lui répondit:
—Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mérite d'être aidé.
»Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras.»
M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de Traditions gréco-latines, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans les mythes des deux antiquités. Il n'a peut-être pas eu beaucoup raison de faire cette réunion, car il semble indiquer de la sorte que ces contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouvé ni probable.
Le premier de ces récits est une des nombreuses variantes de la fable de Psyché. Comme l'épouse d'Éros, la reine du conte laisse tomber une goutte de cire brûlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour avoir voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux symboles que l'imagination humaine ait jamais créés. Un autre conte nous montre le sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'était une vierge) guettant les voyageurs dans un défilé des Pyrénées. Le goût des devinettes est très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne, et la sphinx pyrénéenne trouva bientôt son Oedipe: c'était un jeune villageois. L'évêque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la tuer. Monseigneur a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était une bête cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, «parce que, dit le conte, les bêtes n'ont pas d'âme». Est-il possible que ce soit un de ces contes où les bêtes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de cette série gréco-latine est intitulé le Retour du seigneur. Pendant que le seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des taureaux, se sont faits maîtres chez lui sans que sa femme et son fils aient trouvé un parent, un ami pour les défendre. C'est l'histoire d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.
Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il délivre sa femme des prétendants. En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:
—Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en payement?
—Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.
—Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.
—Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.
—Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et je vous saigne aussi, vous et votre enfant.
—À la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.
—Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et cet enfant est mon fils.
—Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu as dit vrai.
—Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coupé le contrat en deux au moment du départ.).
—C'est vrai. Vous êtes mon mari.
Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit.
Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la reconnaissance finale, c'est le fond même de l'Odyssée, et c'est en même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous fait remarquer qu'au surplus l'Odyssée «n'est qu'un assemblage de contes populaires artistement traités et façonnés en un tout symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique. «L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de publier les Études traditionnistes, précédées d'une excellente préface de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en passant sa dissertation intéressante et rapide sur les Contes populaires dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de sa proche parenté.
Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte de la Reine châtiée, dans lequel on retrouve le thème de cette histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé. Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M. Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.
On l'enterra le lendemain.
Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:
—Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.
—Roi, vous serez obéi.
Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.
Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du doigt une fiole à moitié pleine:
—Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice!
À cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle son meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses amis de dire à sa fiancée qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une montagne, où il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages. Là, son père lui apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième fois, le somme de le venger.
—Père, vous serez obéi.
Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.
—Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.
—Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.
—Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. À table! J'ai faim.
Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:
—Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. Demain, vous l'aurez ici.
Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée d'avoir une bru à qui elle cédera son pouvoir est depuis longtemps intolérable à la méchante reine.
La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après.
—Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.
Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
—Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père, vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps de dire un Pater et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma pauvre mère.
La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle était verte comme l'herbe.
—Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
—Non.
La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la nuit noire.
On ne l'a revu jamais, jamais.
Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.
Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il est dit de ce prince dans le conte des Deux Présents: «Henri IV était un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré. Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des Sept Belles Demoiselles. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont emmené prisonnier dans une île de la mer… La paix est faite. À Paris, le roi de France est retourné dans son Louvre.»
Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement chez ses parents.
Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le marché, des droits d'étalage.
Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas oubliés!
III
Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sont les fées! On s'arrête à tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en finit plus. La nôtre aura duré trois semaines. N'en faisons point de plainte. Où peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt chantante des traditions populaires? Je vous ai donné quelque idée des contes des veillées de Gascogne. Le «scribe pieux» a recueilli aussi les poésies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce miel sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant le parfum en semble pénétrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de village, c'est le bon style et cette pureté de forme qui se devine dans la traduction littérale. La Garonne marque la frontière de ces bouviers antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Théocrite et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai jamais. Mais je suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé est d'un style pur comme le diamant. Et cette poésie est vivante, associée à la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des champs, dans les repas funèbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne, les «noces tristes»; elle chante dans toutes les féeries joyeuses ou lugubres de l'Église qui n'ont remplacé lentement, insensiblement les cérémonies des païens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien culte, aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est dans le recueil de M. Bladé que j'ai trouvé les noëls les plus charmants. Ils ont la grâce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec les noëls de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur l'enfant Jésus à Bethléem?
Il est dans la crèche,
Couché tout du long.
Dans le ciel les anges
Jouent du violon.
Le boeuf et la mule
Lui respirent dessus.
Voilà le réchauffement
Du divin Jésus.
Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de l'Anthologie, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné, n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette poésie instinctive le «petit Pater» que récitent les femmes d'Agen, pour gagner le ciel:
Notre Seigneur s'est levé,
Par neuf chambres il est passé,
Neuf Maries il a trouvé.
—Neuf Maries, que faites-vous?
—Nous baptisons le fils de Dieu.
—Neuf Maries, que portez-vous?
—De l'huile, du chrême et le saint rosier.
Sous cet arbre, les fleurettes
N'ont ni ombre
Ni couleurs
Sombres.
Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
Pleuré sur terre des morts et des vivants.
Un angelot de Dieu.
Ce petit Pater a été condamné par l'Église comme entaché de superstition et d'idolâtrie. Il ne m'appartient pas de le défendre au point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce poésie, le candide mystère et, si j'ose dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un mysticisme hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'auteur des Lis noirs, M. Albert Jhouney.
Je ne puis me défendre de suivre un moment encore cette veine mystique, et il faut que je cite une Complainte de Marie-Madeleine, la perle de ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les pierres, comme un bon joaillier.
—Marie-Madeleine,
Pécheresse de Dieu,
Pourquoi avez-vous péché?
—Jésus, mon Dieu Jésus,
Je ne me connais aucun péché.
—Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous irez demeurer…
Au bout de sept années,
Elle se retira.
Marie-Madeleine
S'en va dans les montagnes.
Sept ans elle y a demeuré.
Au bout de sept années,
Proche d'un ruisseau elle s'en va.
Marie-Madeleine,
Les mains au courant de l'eau,
Les mains s'en va se laver.
Quand elle se les a lavées,
Elle les admire.
—Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous reviendrez demeurer.
—Jésus, mon Dieu Jésus.
Tant que vous voudrez.
Marie-Madeleine,
Au bout de sept années,
Jésus l'alla trouver:
—Marie-Madeleine,
Au ciel il faut aller.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui lave ses mains blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois en ce moment même un savant et élégant travail de M. George Doncieux sur le cycle de Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre d'un ouvrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier. Il faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et nous confier à un nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend à l'autre bout de la France, dans les sombres Ardennes.