Histoire contemporaine
Monsieur Bergeret à Paris
par
ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)
MONSIEUR BERGERET A PARIS
I
M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple, la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.
--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant le plat sur la table.
--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes, et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.
--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux messieurs à découper la volaille.
--Je ne sais pas découper.
--Monsieur devrait savoir.
Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître. Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.
--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est tendre.
--Angélique, veuillez découper cette volaille.
Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de Riquet.
Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons, il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel, pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M. Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.
--Si monsieur veut se servir?...
Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère, une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait pas,
--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose excellente.
Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté, d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la bienfaisance. Il lui avait dit:
--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je suis le bon riche.
Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait. Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.
Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:
--Maître, pourquoi me tentes-tu?
Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière, contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.
Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet, après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours de ses pensées.
C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger. Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas, Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts. Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.
M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.
Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé de sa chaise.
Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique, montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que «ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.
Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille, mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.
--Bonjour, mon papa!
La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.
--Comme tu es grande, ma fille!
Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent une entreprise incertaine et difficile.
Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.
--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.
Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence, mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis en reculant.
--Tu as un chien, papa? fit Pauline.
--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.
--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.
--Oui, dit M. Bergeret.
--Non, l'autre.
--Je n'en ai reçu qu'une.
--On ne s'entend pas ici.
Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de son gosier.
--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?
Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table. Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec ironie:
--Est-ce que tu veux me manger, toi?
Et Riquet s'enfuit, épouvanté.
--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?
--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.
--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.
--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables les unes aux autres.
--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.
M. Bergeret dit a Pauline:
--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.
Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour rétablir l'ordre et chasser les intrus.
--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.
--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et diverses autres choses.
--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?
--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?
--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si j'avais un jardin.
Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:
--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.
--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.
II
Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.
Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus, injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que, dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.
Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi. Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu. Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité. Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié, il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait, retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr que le premier.
Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit, qui était le plus affecté.
Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats, sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que, semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés, quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il retombait bientôt dans la tristesse.
Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet, viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et, par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et, comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre, laissant Riquet dans la malle.
Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées. Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir, l'appela:
--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le libraire.... Viens! Où es-tu?...
La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient éperdument la paroi d'osier.
--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait portant une pile de linge.
--Papa, il est dans la malle.
--Pourquoi est-il dans la malle?
--Parce que je l'y ai mis, papa.
M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:
--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.
Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la puissance l'avait plongé dans une malle profonde.
M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous ses dimanches.
M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de l'Histoire générale des voyages. Le livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette fois encore il lut ces lignes insipides:
«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent malheureusement pas.»
Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.
Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un exemple et un reproche, sur cette cité stérile.
Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son regard disait:
--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?
--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.
--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire, dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir eux-mêmes la vérité voilée.
III
M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.
C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant. La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres, qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la trame de sa vie.
Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis. Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine, où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais, comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans quelque force d'âme:
--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne moins pénible et moins dure.
Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive illustre, et il se disait encore:
--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie et de paix.
Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à tomber, par distraction, dans un trou.
Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M. Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.
Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches. Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de la vie.
--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin, où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques mètres de cretonne à fleurs.
--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de ma chambre. D'ailleurs...
Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son frère.
--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à la raison.
--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.
Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée encore et qui vit dans une sorte d'attente.
--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me trouver absurde.
--Oh! non, papa.
--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent, quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.
--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était bien décidée à s'établir dans une maison neuve.
--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.
--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations, pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas facilement à Paris.
IV
--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est trop grand. Et puis....
--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur.
Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres.
Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais. C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans, une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent.
Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une femme cousait.
--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?
--Oui. Vous voulez le voir?
--Nous désirons le voir.
La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.
--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.
D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus étrangers à ces choses jadis familières....
--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger... par ici le salon....
Une voix cria de la cour:
--Mame Falempin?...
La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis, s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant.
Et le frère et la soeur se rappelèrent.
Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance commencèrent à leur apparaître.
--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur.
--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du 2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux.
--Voilà le poêle de faïence dans sa niche.
--On a changé le tuyau.
--Tu crois?
--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius. C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.
--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un diadème et portant une barbe en pointe?
--Non.
--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente aux formes des choses. Tu ne regardes rien.
--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en es pas aperçu.... Sans moi....
Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.
--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un samedi.
--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»
Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret. Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de sa vie.
--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement les paroles de mademoiselle Verpie:
--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....
--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue, se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne extrêmement pudique.
--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce qu'on faisait de reprises à la maison!...
--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour, une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de candeur et de simplicité.
--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette robe a fait le malheur de mon enfance.
--Tu n'as jamais été coquette, toi.
--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!
Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.
--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.
--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le figurais plus grand.
--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé cette gravure, Lucien?
--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres, et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes, d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste salle.
--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son cabinet.
--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père! C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.
--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu mourir.
M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:
--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.
Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat, dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des citadelles.
--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il, Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je pris Damiette.
»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables, malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte, Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me suis pas fait de mal.»
»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des broderies.
--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu à Marie-Antoinette.
--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M. Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille prononciation. Elle disait: un segret; un fi, une do. Par elle j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant par prudence que par pauvreté.
Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens, M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et dit:
--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.
Mademoiselle Bergeret secoua la tête.
--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite. Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.
--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun, cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.
--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.
--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M. Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le plus chez un fou.
--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.
--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.
--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.
--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui. Le mot était guimauve. Nous excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils voulaient toujours parler.
--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes papiers.
--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.
--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle Bergeret, et une verve intarissable.
--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli garçon.
--On le disait.
--Il me semble qu'il t'aimait bien.
--Je ne crois pas.
--Il s'occupait de toi.
--C'est autre chose.
--Et puis tout d'un coup il a disparu.
--Oui.
--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
--Non.... Allons-nous-en, Lucien.
--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.
Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.
V
M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un service.
Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y faisait effort:
--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....
--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré par la modestie.
--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.
--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, ecclésiastique et militaire.
--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé sa voie.
--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret avec douceur.
--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La Barge, riche et honoré.
--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous fait espérer en l'avenir.
M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique; mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:
--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée, pour insensés ceux qui oseraient y toucher.
--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est aujourd'hui.
--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme de celle-là.
Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait plus franc.
--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine. N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions, les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé ses pères et qui va s'écrouler sur lui.
N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret avec un charmant sourire.
M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix qui s'enflait:
--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent, l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie, ses chefs en sont atteints.
--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le professeur de droit de l'Europe et du monde?
--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais, cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de goût pour la littérature.
--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce. Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le brevet.
--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.
--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.
--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.
--Le tamoul, vous croyez?
--Ou le malgache.
--Le malgache, peut-être.
--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de s'en informer.
Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.
VI
Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à connaître Paris.
--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.
--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue cinq petits étages.
--Tu crois? répondit Lucien flatté.
Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en passant devant une église.
Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation des pauvres.
--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas faire des récits en montant les escaliers.
--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses, il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de belles pensées.
--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de travail.
En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.
--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.
Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:
--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.
--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à coucher.
--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement. Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.
--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras davantage à celle de Pauline.
--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à fleurs.
Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fenêtre.
--Regarde, Lucien.
Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très aimable. Viens que je t'embrasse.
Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
--Tu es bonne, Zoé.
Et mademoiselle Zoé répondit:
--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.
M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:
--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.
Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:
--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert. Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique, croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice et de la tyrannie.
»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?
--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur, ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu es content de ton appartement?
--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie chambre.
--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.
--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.
--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.
--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.
VII
M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles substantielles.
Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.
Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître, Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la maison, il en concevait une heureuse fierté.
Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé, qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné vers son maître, semblait lui dire:
--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui. J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.
Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.
Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.
--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si l'ouvrage est bien dressé.
--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en queue-d'aronde?
--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.
Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et montra ses dents blanches, et il parut jeune.
--Je vous connais, monsieur Bergeret.
--Vraiment?
--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas que je vous le dise?
--Nullement.
--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les défenseurs du sabre et du goupillon.
--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?
--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier. On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire. Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.
--Et que disent vos amis?
--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les juifs.»
»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens, il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et le temps file.»
Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et dit sans se retourner:
--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus.
Et il s'en alla déjeuner.
Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.
Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de douceur, ces paroles attristées:
--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des préjugés cruels, le mépris des malheureux.
Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M. Bergeret reprit avec plus de douceur encore: