ANATOLE LE BRAZ
LA
TERRE DU PASSÉ
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
| AU PAYS DES PARDONS | 1 vol. |
| LA CHANSON DE LA BRETAGNE | 1 — |
| LE GARDIEN DU FEU | 1 — |
| PAQUES D'ISLANDE | 1 — |
| LE SANG DE LA SIRÈNE | 1 — |
| LE THÉATRE CELTIQUE | 1 — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
A
MONSIEUR E. DE NALÈCHE
DIRECTEUR DU Journal des Débats
Monsieur et Cher Directeur,
La plupart de ces «études», sinon toutes, ont paru d'abord sous vos bienveillants auspices. En inscrivant votre nom, je ne fais que m'acquitter d'une dette de reconnaissance envers le Journal des Débats, comme je ne fais que remplir envers vous un devoir d'amitié.
A. L. B.
PAGES LIMINAIRES
LE «TRÔ-BREIZ»
I
Il est, aux alentours des vieilles villes bretonnes, des vestiges, des tronçons d'anciennes routes que l'herbe a depuis longtemps envahies, que les pluies ont défoncées par places, mais qui gardent, jusque dans leur détresse, un je ne sais quoi de noble et de majestueux. Une solitude profonde est sur elles. Le promeneur ne s'y hasarde guère. Elles n'ont à lui exhiber que le spectacle de leur abandon, les ronces pendantes qui s'enchevêtrent au-dessus de leurs douves et les houx au feuillage funèbre qui hérissent leurs talus.
Beaucoup, à l'origine, furent des voies romaines. Elles ont vu les robes blanches des derniers druides s'enfuir et disparaître au plus épais de leurs forêts profanées. Les dalles qui, de-ci, de-là, les jonchent encore, retentirent sous le pas des légionnaires de César. Puis, aux bruits de la conquête et de la colonisation succéda le silence des ruines. Il n'y eut plus à rôder, parmi les pierres descellées, que le pâtre barbare dont parle l'auteur des Martyrs: «Tandis que ses porcs affamés achevaient de renverser l'ouvrage des maîtres du monde, lui, tranquillement assis sur les débris d'une porte décumane, pressait sous son bras une outre gonflée de vent…» Aujourd'hui, les porchers eux-mêmes ont déserté ces routes. Ils répugneraient à y aventurer leurs troupeaux. Ce sont, disent-ils, des parages frappés d'interdiction pour les vivants: il ne sied pas d'en troubler le mystère.
De fait, l'on y peut marcher des heures sans rencontrer personne. C'est tout au plus si, parfois, aux abords d'une bourgade, se montre l'installation d'un cordier, avec son attirail très primitif, la roue criarde qu'un enfant fait mouvoir, les peignes de bois fixés de distance en distance à de grossiers supports. L'homme va et vient, à reculons, toujours battant le même sentier, toujours sifflant le même air monotone, toujours étirant la bourre de chanvre, du même geste éternel. Descendant d'une race méprisée, sorte de paria breton auquel s'attache encore en maint endroit l'épithète de caqueux dont, jadis, furent flétris ses pères, il est demeuré fidèle à leurs habitudes et, quoique l'antique loi d'ostracisme ne pèse plus sur lui, continue d'exercer son industrie à l'écart.
Comme tous les travailleurs solitaires dont la profession n'exige qu'un effort machinal, le cordier est proprement un contemplatif. Dépositaire d'une longue tradition qu'il enrichit sans cesse de ses expériences, de ses observations et de ses songeries personnelles, il a la mémoire pleine de souvenirs et l'imagination fertile en rêves. Les vieilles routes à jamais veuves de passants, où il vit relégué comme dans un ghetto, lui sont une perpétuelle matière à «histoires» dont il s'enchante lui-même, s'il n'a pas d'autre auditeur. Que si la fantaisie vous prend de les entendre, n'ayez crainte: il ne se fera point prier. Il n'est pas silencieux par goût, mais par nécessité. Un visiteur lui est une aubaine. Pour peu que vous le «bonjouriez» d'un air affable, dans sa langue, vous obtiendrez de lui tout ce qu'il vous plaira. Et n'espérez pas épuiser sa verve: elle croît à mesure qu'il conte, comme le câble qu'il va déroulant. Par exemple, vous ne pourrez suivre ses récits qu'à la condition de faire avec lui les cent pas. De ce que ses lèvres se dérouillent, ce n'est pas une raison pour que ses mains chôment. Le cordier n'est point un parleur oisif: il faut que la besogne aille son train. Mais cela même n'est pas banal, cette façon rustique de péripatétiser.
II
Un jour, comme je voyageais dans la montagne bretonne, vers Callac, j'eus l'heur de nouer connaissance avec un des représentants, disons mieux, un des patriarches les plus vénérables de la corporation. Il s'appelait Roparz. Il était aussi vieux que le siècle, étant né, à l'en croire, l'année où les cloches des églises, après être demeurées longtemps muettes, recommencèrent à sonner. L'âge n'avait ni ralenti ses facultés, ni raidi ses membres. Il filait encore bien ses soixante-dix brasses de corde, de la prime aube à la dernière flambée du couchant. L'air salubre de ces hauteurs lui avait conservé sa vigueur intacte. Il n'y avait que sa barbe qui avait blanchi, roussi plutôt. Elle était longue et couleur d'étoupe. Comme elle tombait très bas, elle venait presque se confondre, tandis qu'il vaquait à son métier, avec la liasse de chanvre qu'il portait attachée à la ceinture, si bien qu'on eût dit, par moments, que c'était sa barbe couleur d'étoupe qu'il cordait.
Je n'avais eu d'autre dessein, en l'abordant, que de me renseigner sur quelques-unes des particularités du paysage. Il m'avait répondu le plus obligeamment du monde, et, muni de toutes les indications que je souhaitais, je me disposais à continuer mon chemin quand, sur le point de prendre congé, une dernière question, à laquelle je ne prêtais d'ailleurs aucune importance, me vint aux lèvres.
—Mène-t-elle encore loin, vieux père, la «route verte» où nous voici?
Il eut un petit sourire narquois:
—Dans mon enfance, les anciens prétendaient qu'elle mène au ciel. Seulement, il fallait la suivre jusqu'au bout, à travers les sept Évêchés. Et cela n'est sans doute pas dans vos intentions.
Je le regardai, fort intrigué:
—Que signifie cette histoire? Parlez-vous sérieusement ou par jeu?
Il cessa de rire, et, tournant vers moi ses prunelles de nuance indécise, comme fanées par les ans:
—C'est vrai, fit-il assez mélancoliquement, il n'y a plus que les vieilles gens à savoir les vieilles choses… Apprenez donc, mon filleul, que cette route, aujourd'hui sans issue, était autrefois celle du Trô-Breiz…
Le Trô-Breiz! le «Tour de Bretagne»! Il me souvenait d'en avoir trouvé quelque vague mention dans nos vieux chroniqueurs. Il y était dit que le voyage ou pèlerinage de ce nom était anciennement une dévotion si usitée qu'il avait fallu construire à travers la province «un chemin tout exprès», une sorte de Voie sacrée. Il y était dit pareillement que cette dévotion consistait à rendre visite, dans leurs cathédrales respectives, aux sept apôtres primitifs de l'Église armoricaine, savoir: saint Pol de Léon, saint Tugdual de Tréguier, saint Brieuc, saint Samson de Dol, saint Malo, saint Paterne de Vannes et saint Corentin de Quimper.
Née aux jours les plus sombres du moyen âge, presque au lendemain des incursions normandes, c'est surtout dans la période du XVe et du XVIe siècle qu'elle s'était épanouie, en même temps que jaillissait du sol cette merveilleuse floraison architecturale qui, dans ce pays pauvre et de moyens si précaires, étonne encore par sa richesse et par sa variété. Jamais la foi des humbles n'enfanta des miracles plus charmants. Au creux des vallons les plus reculés et sur les hauteurs les plus sauvages, parmi les ajoncs des landes et jusque dans les dunes des grèves, l'art des tailleurs de pierre prodigua des chefs-d'œuvre. Toute la péninsule se peupla de calvaires, d'ossuaires, de chapelles, d'oratoires élégants et magnifiques, ouvragés comme des bijoux. Le dur granit breton semblait s'attendrir sous le ciseau et tantôt se découpait, comme de lui-même, en guipures d'une légèreté incomparable; tantôt s'effilait en flèches aériennes d'une sveltesse jusqu'alors inconnue.
Le désir de contempler ces merveilles nouvellement écloses, la douceur de prier dans des sanctuaires plus beaux et, par suite, pensait-on, plus féconds en grâces, ne furent pas pour peu dans le développement considérable que prirent, à cette époque, les migrations annuelles du Trô-Breiz. Joignez que la piété bretonne a toujours été d'essence voyageuse. Elle participe, elle aussi, de cet esprit d'aventure qui est, au dire de Renan, un des traits caractéristiques de la race.
Aujourd'hui encore, elle se plaît aux dévotions lointaines. Elle a ses confréries de «pèlerines par procuration» que vous rencontrerez en toutes saisons par les routes, leurs souliers à clous noués sur l'épaule, une fiole dans la poche pour puiser aux fontaines saintes, et, dans les doigts, en guise d'insigne, la verge de saule écorcé. Les pardons eux-mêmes seraient-ils si courus, s'ils n'étaient avant tout des occasions de grands déplacements? Dans la fidélité qu'on leur garde entre pour beaucoup l'allégresse que donnent l'imprévu, l'espace, la fuite des paysages, le changement d'horizons.
Et, toutefois, ces pèlerinages modernes à Saint-Yves ou à Rumengol, à la Palude ou à Sainte-Anne d'Auray, c'est à peine s'ils peuvent nous retracer une faible et mesquine image de ce que durent être, aux siècles de ferveur profonde, les imposantes manifestations du Trô-Breiz. Les érudits locaux nous enseignent qu'elles se produisaient quatre fois l'an, aux époques dites les Quatre Temporaux, qui étaient, pour parler comme les Bretons, Pâques fleuries, Pâques de Pentecôte, la Saint-Michel et la Nativité.
Des foules immenses y prenaient part. Pendant tout un mois,—car telle était la durée de chaque Temporal,—c'était, sur toutes les voies tant de l'aller que du retour, une suite ininterrompue de processions cheminant, clergé en tête, par étapes, et accomplissant, dans les trente jours prescrits, un circuit de près de deux cents lieues. La campagne ne portait, en effet, son fruit que si on la menait tout entière à pied. Et, cette obligation, les ducs de Bretagne s'y astreignaient avec autant de scrupule que leurs plus minces sujets. Nous le savons par l'exemple de Jean V, qui nous a été légué par son historiographe. Atteint de la rougeole à Rennes, en 1419, il promit, s'il se tirait d'affaire, d'entreprendre le voyage des Sept Saints. A l'automne, il était en route, accompagné d'un seul serviteur, son fidèle amiral du Penhoët, et les sept villes épiscopales furent visitées par lui, à tour de rôle, sans autre apparat.
Vers quel temps et pour quelles raisons cette pieuse pratique commença-t-elle de tomber en désuétude, les livres n'en disent rien. Il est probable que les guerres de la Ligue, qui eurent en Bretagne un caractère particulièrement sauvage, lui furent mortelles. L'armée royale était surtout composée de soudards anglais, de lansquenets allemands et d'arquebusiers gascons, tous gens fort peu suspects de tendresse à l'égard des Sept Saints et avec lesquels il était prudent de n'avoir pas maille à partir. On demeura donc chez soi, tant qu'ils tinrent le pays; et, quand ils le vidèrent, on eut assez à faire de réparer les ruines qu'ils y avaient laissées. Il ne fut plus question du Trô-Breiz. Le souvenir s'en effaça peu à peu. Au XVIIIe siècle, l'hagiographe dom Lobineau lui consacre à peine quelques lignes, comme à un rite ancien depuis longtemps démodé. On en pouvait croire le nom même aboli dans la mémoire populaire. Ma surprise, on le conçoit, fut grande de l'entendre sortir, à l'improviste, de la bouche d'un homme sans lettres, comme était Roparz le cordier.
III
—Çà, lui demandai-je, vous en avez donc ouï parler, du Trô-Breiz?
Comment! s'il en avait ouï parler!… Mais ses parents, qui habitaient en ce même lieu—les Roparz ayant toujours été cordiers de père en fils,—hébergeaient périodiquement une pauvresse qui, jusqu'à sa mort, ne manqua pas une année d'accomplir le pèlerinage. Il l'avait connue. Il lui semblait la voir encore, avec son visage mince et ridé sous sa cape de grosse laine, les mèches éparses de ses cheveux gris s'échappant du serre-tête noir qui était toute sa coiffure. Elle était originaire des contrées de la mer, là-bas, devers Lanmeur ou Plestin. Régulièrement, elle commençait son itinéraire par Tréguier, d'où elle s'acheminait sur Saint-Brieuc, mais après avoir fait le crochet de Bulat, parce que c'était la direction suivie par la «route verte», le trajet consacré. C'est ce détour de près d'une quinzaine de lieues qui l'amenait à traverser ces parages de la montagne.
Elle arrivait au cœur de l'hiver, le plus souvent la veille de Noël. Grands et petits s'attendaient à sa venue, chez les Roparz. On la savait ponctuelle, comme la mort, et que nulle intempérie n'était pour la faire hésiter. Quand les premiers sons de l'Angélus tintaient au clocher de Callac, on pouvait dire:
—Nanna Trô-Breiz n'est plus très loin!
On ne l'appelait jamais autrement que par ce sobriquet de Trô-Breiz. Elle aimait, du reste, qu'on la désignât ainsi; et, soit qu'elle en fît mystère, soit, comme il est possible, qu'elle l'eût elle-même oublié, elle laissa constamment ignorer son vrai nom. Elle n'était pas moins discrète sur sa vie. A quelques allusions, cependant, les Roparz crurent comprendre qu'elle avait été autrefois dans une situation plus fortunée. Aussi bien, l'on s'en fût douté, rien qu'à ses façons. Elle avait dans le ton et dans le regard quelque chose qui imposait. Elle inspirait un sentiment assez complexe où il entrait de la déférence, de la commisération et un peu de crainte.
Lorsqu'elle avait pris, dans le logis des Roparz, la place qu'elle affectionnait, au coin de l'âtre, c'étaient eux qui avaient l'air d'être chez elle. On la comblait d'attentions. Elle les recevait sans le moindre embarras, en personne qui a conscience de ce qui lui est dû. La première écuellée de soupe trempée était pour elle et, le repas fini, c'était, parmi les enfants, à qui lui tiendrait le tison pour allumer la minuscule pipe en bois qu'elle portait, attachée par une épinglette, à la devantière de son tablier. L'usage du «pétun» était, en effet, une de ses faiblesses. Elle trouvait plaisir à fumer, en quoi elle ne faisait, d'ailleurs, que suivre une mode très répandue chez les Bretonnes de son temps.
Les genoux au feu, la tête inclinée sous le vacillant reflet de la chandelle de résine, et sa menue pipette aux lèvres, elle se laissait aller volontiers à dévider le fil de ses souvenirs. On lui demandait comment s'était terminé son voyage de l'année précédente, et elle se mettait à conter, de sa voix douce, ses étapes au long des «routes vertes», sous la pluie, sous le vent, sous la neige et toutes les inclémences de la dure saison.
Hélas! elles devenaient de plus en plus malaisées à suivre, ces «routes vertes», au milieu des transformations qui s'opéraient de toutes parts dans la face des choses, principalement en pays gallot. Jadis, c'était un honneur de travailler à leur entretien, et les paroisses dont elles traversaient le territoire veillaient à ce qu'elles fussent aussi ombragées en été, aussi ratissées en hiver, que des avenues de château. Les pèlerins, pareillement, y contribuaient de leurs deniers. Des troncs espacés de distance en distance, et creusés tantôt dans le bois d'un arbre, tantôt dans la pierre d'une fontaine, recueillaient des oboles uniquement destinées à couvrir les frais de ces espèces de prestations sacrées… Quelques-uns de ces troncs subsistaient encore de-ci de-là. Mais, bien avant la Révolution, l'argent avait cessé d'y pleuvoir, et il ne dut guère s'en détacher que de vieilles rouilles, lorsque Chouans et Bleus entreprirent, avec une fureur égale, de les dévaliser. Quant aux municipalités des paroisses, elles avaient maintenant d'autres charges et d'autres intérêts. Que leur importait cette vaste sente herbeuse qui n'était plus hantée que par les vaches en rupture d'entraves ou les chevaux errants? Si, du moins, elles s'étaient contentées de la laisser à son abandon, à son veuvage! Mais non. Voici qu'en beaucoup d'endroits on lui faisait subir le sort des terrains vagues; on allait jusqu'à la mettre à l'encan! Déjà, sur de larges étendues, le parcours traditionnel n'était plus reconnaissable. Nanna s'y retrouvait encore, grâce à son flair de pèlerine, grâce aussi à des points de repère qu'elle notait précieusement dans sa mémoire: une cime d'arbre, la cheminée d'une ferme, le coq d'or d'un clocher…
—Ma route, je la porte là! disait-elle en touchant du doigt son front têtu, labouré d'une double ride profonde qui faisait, en effet, penser aux ornières des vieux chemins.
Elle ne se plaignait donc pas pour elle-même de ces bouleversements. Mais elle s'en indignait, comme d'une profanation. Quoi! livrer au défrichement, à la culture, un sol sanctifié par une dévotion séculaire! Planter le coutre de la charrue là où tant de générations ferventes avaient imprimé la trace de leurs pas! Jamais la bonne vieille n'eût osé concevoir comme possibles de semblables monstruosités. Et ce qui achevait douloureusement de la confondre, c'est que le clergé breton assistait d'un œil indifférent à ces nouveautés impies, si même il ne pactisait pas avec les coupables. Ce devait être le commencement des temps prédits pour le règne de l'Antéchrist.
—Vous verrez qu'on sèmera bientôt du chanvre dans les cimetières et qu'on étendra le linge à sécher jusque sur les croix des tombes…
Elle avait, en prononçant ces paroles, un air quasi farouche de prophétesse. Soudain elle ramenait sur ses genoux une fausse poche en forme de bissac, qui pendait nouée par une corde à sa ceinture, et en tirait une sorte de missel orné de beaux fermoirs d'argent, qu'elle ouvrait avec mille précautions, car les pages en étaient aussi mûres qu'une jonchée de feuilles à l'automne. Ce livre était, pour les Roparz, un objet de curiosité et d'admiration. Il rehaussait encore à leurs yeux le prestige de l'étrange pauvresse et les confirmait dans l'idée qu'elle n'était pas une personne du commun, mais bien quelque ancienne «demoiselle» bourgeoise, peut-être même quelque «noble» déchue. Rares étaient alors, dans les campagnes bretonnes, les paysans qui savaient lire, et l'instruction, chez les femmes surtout, était considérée comme un attribut supérieur qui n'allait pas sans un peu de magie. Il n'était pas jusqu'aux livres eux-mêmes qu'on ne crût doués d'un pouvoir occulte, et comme animés par une force mystérieuse, par un «Esprit».
Dans celui de Nanna Trô-Breiz habitait l'âme collective des Sept Saints. On y voyait leurs images parées de couleurs éclatantes, une représentation des épisodes les plus marquants de leur vie terrestre, des scènes, enfin, empruntées à l'ère la plus florissante de leur culte. Le chemin de pèlerinage était figuré par une ondoyante écharpe verte aux deux bords de laquelle s'alignaient des rangées d'arbres mystiques ployant sous une charge de fruits surnaturels. Des groupes de pèlerins défilaient: noirs, au départ, à cause de l'ombre de leurs péchés qui était sur eux, ils arrivaient au terme tout de blanc vêtus, et des anges leur tendaient des palmes. Nanna commentait avec une ardeur passionnée ces naïves enluminures. On eût dit qu'elle avait vécu en ces âges lointains, qu'elle avait joué son personnage dans ces équipées héroïques et qu'elle avait eu part à tous leurs enivrements. Elle semblait parler, non d'après une tradition immémoriale, mais d'après ses propres souvenirs.
Elle évoquait la fièvre des préparatifs, dans les masures comme dans les manoirs, le rendez-vous sur la place de la bourgade, le deuxième dimanche de décembre, à l'issue de matines, puis le cantique de marche entonné par le chef de troupe et répété en chœur par tous ceux qui partaient. La caravane sainte était depuis longtemps hors de vue qu'on entendait encore trembler les modulations des voix à travers le silence des campagnes, dans la sonorité cristalline du ciel hivernal. Et, à tous les carrefours, par tous les chemins, par toutes les sentes, d'autres processions débouchaient, grossissant d'un flot sans cesse renouvelé l'immense rivière humaine déroulée sur le parcours du Trô-Breiz.
Et dans cette multitude régnait une fraternité vraiment évangélique. Un même frisson d'enthousiasme et de piété rapprochait tous ces pèlerins de la Noël bretonne, comme au temps où, sur la foi d'une étoile, se mirent en route pêle-mêle les Mages avec les bergers. On n'avait qu'un sentiment, qu'une âme. Il n'y avait plus ni riches, ni pauvres, ni seigneurs, ni vilains. Le hoqueton de bure coudoyait le pourpoint de velours et toutes les classes étaient confondues.
Ensemble on rompait le pain, au repas de midi, près des fontaines sacrées. Ces fontaines étaient les habituels lieux de halte. La plupart—comme celle qui se peut voir encore au pied de la colline de Bulat—étaient couronnées de gracieux édicules et divisées en sept bassins surmontés d'autant de niches où trônaient les statuettes en pierre des sept primats bretons. Sur tout le pourtour, de larges bancs de granit sculpté s'offraient aux voyageurs, soit en guise de sièges, soit en guise de tables, et des vieilles du quartier, qui étaient comme les prêtresses de ces sources, se tenaient près de la margelle pour souhaiter la bienvenue à chacun et le faire boire dans une tasse d'argent.
Par intervalles, sur les hauteurs désertes ou dans la solitude des landes, se montrait une maison d'aspect bizarre, une maison sans porte et qui ne recevait de jour que par un soupirail unique ouvrant sur le chemin. Une sébile était posée sur le rebord extérieur de la lucarne. Très vite on y laissait tomber son aumône et l'on passait, tandis que du fond de cette espèce de sépulcre s'exhalait une action de grâces triste comme une plainte:
—Que la pitié des Sept Saints de Bretagne soit sur vous et vous préserve du mauvais mal!
C'était la logette de quelque lépreuse ou de quelque lépreux. Elles étaient placées à dessein le long de la route du Trô-Breiz, afin que les misérables qui y étaient emmurés vivants eussent part aux prières des pèlerins comme à leurs charités.
Il y avait, Dieu merci, des rencontres moins pénibles. L'hiver est la saison où se célèbrent presque tous les mariages en Bretagne. Or, il ne se faisait pas une noce sur les terres traversées par les pèlerins, sans que ceux-ci fussent conviés à la fête. Leur présence était regardée comme une bénédiction. Une table spéciale était dressée pour eux sous la grange ou dans l'aire, et les nouveaux époux veillaient eux-mêmes à ce qu'elle fût constamment garnie de victuailles. Libre à chacun de manger à sa faim et de boire à sa soif. Aux plus besogneux, l'usage était de distribuer par surcroît un viatique. C'est le cœur tout ragaillardi qu'on reprenait le bâton de route.
A l'étape, le soir, le gîte était toujours assuré. Les gens de haut parage, eux, avaient leur chambre prête dans les châtellenies d'alentour. Les autres trouvaient à s'héberger dans les fermes, ou mieux encore dans les «aumôneries» construites exprès à leur intention. Ces aumôneries, comme celle fondée par la reine Anne à Saint-Jean-du-Doigt, étaient souvent de vrais manoirs, d'une architecture très soignée, avec de grands porches à plein cintre et de belles fenêtres à meneaux. Dans la cheminée monumentale de la cuisine qui servait en même temps de réfectoire, brûlaient d'immenses flambées d'ajonc dont la clarté était à elle seule une joie et un réconfort. Les «grâces» récitées en commun, l'on gagnait les pièces affectées au coucher. C'étaient des dortoirs d'une espèce assez particulière. De lits, il n'y en avait point. Une épaisse «paillée» de froment en tenait lieu, à moins que ce ne fût de la fougère sèche ou du varech épave. Ce genre de matelas était peut-être un peu rustique: mais quoi! le Christ naissant n'en avait pas eu d'autre… Et puis, ce n'est pas le coucher qui importe, c'est le sommeil.
Hommes et femmes s'allongeaient sur cette litière, sans se dévêtir, et y dormaient le plus paisiblement du monde, côte à côte, dans une promiscuité toute fraternelle que n'effleurait aucun penser troublant.
Non pas que le Trô-Breiz ne fît parfois éclore de chastes et discrets romans d'amour. Il en était un, de dénouement d'ailleurs fort mélancolique, auquel Nanna touchait volontiers. Le héros était un gentilhomme du Léon; l'héroïne, une jeune «héritière» du Trégor. Tous deux entreprenaient pour la première fois la tournée sainte, et jamais jusqu'alors ils ne s'étaient rencontrés. Pendant plusieurs jours ils cheminèrent l'un près de l'autre sans échanger ni un mot ni un regard, mais, dans les prières et les cantiques, leurs voix se mêlaient, quoi qu'ils en eussent, et, le tiers environ du trajet accompli, comme ils étaient pour entrer dans Aleth, au son des cloches malouines, voici qu'ils s'aperçurent tout à coup qu'à leur insu leurs âmes s'étaient parlé. Ils firent la main dans la main le reste du voyage. A Vannes, devant les reliques de saint Paterne, ils se fiancèrent. Ils n'attendaient que d'être à Saint-Pol pour lier indissolublement leur sort. Déjà ils avaient laissé, loin derrière eux, le pays de saint Corentin et les horizons mouvementés de la Cornouailles; déjà ils avaient franchi la délicieuse vallée de l'Elorn, toute murmurante encore de la plainte enchantée de Tristan; déjà, sur la ligne violâtre de la mer de janvier, ils voyaient se profiler les tours jumelles de la cathédrale léonnaise et monter dans le ciel, comme une fusée de granit rose au soleil levant, la flèche incomparable du Kreiz-Kêr. Ils allaient être heureux… Ils ne le furent pas. Pourquoi? Qu'était-il survenu? La passion du gentilhomme s'était-elle brusquement dissipée avec le charme de leur pieux vagabondage? Ou bien les parents s'étaient-ils mis à la traverse d'une mésalliance? Les Roparz n'en surent jamais rien.
A ce moment de son récit, la conteuse, très émue, s'arrêtait court. Que si l'on avait la maladresse d'insister, de la presser pour qu'elle en dît davantage, elle ne manquait pas de quitter son escabelle et, plantant là ses hôtes, sans même les honorer d'un bonsoir, disparaissait par l'échelle dans la soupente du grenier où elle avait sa couette et où, jusqu'à une heure avancée de la nuit, on l'entendait d'en bas marmonner des De profundis…
IV
—M'est avis, conclut le cordier, que l'histoire était un peu la sienne. Sur les routes abandonnées du Trô-Breiz, peut-être est-ce le spectre de quelque amour défunt qu'elle s'obstinait à poursuivre.
—Et elle, demandai-je, quelle fut sa fin?
Mystérieuse aussi. A partir de 1814, elle ne se présenta plus chez les Roparz. L'hiver de cette année-là avait été d'une rigueur exceptionnelle. Des bandes innombrables de loups que la croyance populaire disait accourus de Russie, à la suite des Alliés, infestèrent les chemins de la montagne, vinrent rôder autour des maisons isolées et jusque dans les rues des villages. Aux abords de Callac, on en massacra jusqu'à vingt-cinq dans une seule battue. Quand, à la Noël d'après, on ne vit point reparaître Nanna, il ne fit doute pour personne qu'elle n'eût péri sous la dent des fauves.
—Et cependant, murmura le chanvreur en hochant la tête, il y a vraiment des choses extraordinaires…
—Quoi donc?
Il hésita une minute, puis précipitamment:
—Eh bien! à toutes les veilles de Noël, sans exception, les sabots de quelqu'un d'invisible résonnent longtemps sur la «route verte», et je veux que cette corde serve à me pendre, si ce ne sont point les sabots de Nanna Trô-Breiz!
I
EN TRÉGOR
AMOUR DE «CLERC»
Vieilles comme la race des hommes dont elles bercèrent la rude et laborieuse enfance, les légendes, pour surannées qu'elles soient, ont encore de temps à autre leur regain d'actualité. J'en veux aujourd'hui conter une que je dédie à l'auteur applaudi de Princesse lointaine. C'est à la musique de ses vers, dits avec un tel charme d'incantation par madame Sarah Bernhardt, qu'elle s'est en quelque sorte levée du milieu de mes souvenirs, tout imprégnée d'une pénétrante tristesse celtique. Je la recueillis, en effet, il y a environ cinq ans, des lèvres d'une fileuse bretonne, sur les bords embrumés de la mer occidentale. On n'y verra point apparaître de remparts sarrasins, ni de chevalier aux armes vertes, ni surtout le délicat symbolisme que vous savez. Elle n'en a pas moins une parenté assez proche avec la «geste» si exquisement ouvragée de M. Rostand; elle en est comme la sœur de lait, d'origine plus humble et d'âme moins raffinée… Au reste, la voici.
I
Le châtelain de la Roche-Jagu, près de Pontrieux, avait deux fils, deux jumeaux. L'aîné avait pris pour lui la force, la fougue, l'esprit d'aventure de ses ancêtres, si bien que le cadet n'eut en partage que ce que l'on appelle en Bretagne «le lot des filles»: un corps élégant, mais frêle, des goûts de rêve, le dédain de l'action, une infinie puissance d'amour. Cette opposition de leurs natures n'empêchait point les deux jeunes hommes d'avoir l'un pour l'autre une tendresse profonde, plus rassise chez l'aîné qu'on avait surnommé le Rouge, à cause de la couleur de ses cheveux, plus exaltée chez le cadet à qui l'on avait accoutumé de donner le titre de «Clerc», parce que sa mère, disait-on, dès le berceau, l'avait voué à la prêtrise.
Le Rouge, un matin, s'étant prosterné à genoux devant ses parents, leur demanda, avec leur bénédiction, la permission d'aller courir les terres et les mers. Ils lui dirent:
—Pars, puisque c'est ta volonté.
Quand il fut pour embrasser son frère, comme celui-ci pleurait à chaudes larmes, il lui promit, pour le consoler, de lui rapporter de son voyage tout ce qu'il voudrait.
—Eh bien! prononça le cadet, jure-moi de me rapporter le Livre magique, ou sinon de ne plus me quitter.
L'aîné jura… Moins d'une année après, il était de retour à la Roche-Jagu, couvert de sang et de gloire, riche d'un énorme butin qu'il étala avec une joie robuste de conquérant dans la salle d'honneur du château.
—Toi, dit-il à son frère, voici le livre que tu as souhaité d'avoir.
De quoi le Clerc fut fort surpris, car, s'il avait demandé ce livre, c'était,—vous l'avez deviné,—avec la certitude qu'il n'existait pas. Il se mit toutefois à le feuilleter, distraitement, d'abord, et bientôt avec un intérêt croissant. A partir de la dixième page, ses yeux ne s'en purent plus détacher.
Ce livre était un missel d'amour, écrit à la louange de la Princesse Vierge dont il célébrait la grâce merveilleuse et l'incomparable beauté. Le cœur du Clerc s'enflamma d'une ardeur sans espoir pour cette princesse inconnue. Il languit, se dessécha, comme une plante habituée à l'ombre, qu'on expose brusquement au grand soleil. Sa mère qui le voyait dépérir de jour en jour eut beau le supplier de s'ouvrir à elle des causes de son mal. Elle ne put tirer de lui une parole.
Le Rouge cependant se disposait à reprendre la mer. La veille du jour fixé pour son départ, le Clerc le pria de lui accorder un moment d'entretien et lui dit:
—Peut-être, dans tes voyages, te sera-t-il donné de rencontrer Celle qu'on nomme la Princesse Vierge… Alors, annonce-lui qu'un Clerc de Bretagne sera mort pour elle de la triste fièvre d'amour.
—N'est-ce donc que cela! s'écria l'aventurier. Je ne sais où loge cette dame, mais viens, monte avec moi sur ma nef, et, quelque part qu'elle se cache, nous la saurons bien découvrir.
II
Le lendemain, ils s'embarquaient ensemble dans une nef neuve dont la marraine du Rouge, une magicienne, avait de ses doigts de fée tissé les voiles… D'après les indications du livre, la Princesse Vierge habitait un palais de diamant, dans une île d'émeraude, par delà les brumes mystérieuses du septentrion. Ils cinglèrent donc vers le Nord, virent sur leur route des merveilles que saint Brandan avait contemplées avant eux et dont il nous a laissé la description dans le récit de son périple, entendirent des musiques célestes, traversèrent tour à tour des mers blondes comme le miel, des mers roses, des mers lactées, et, finalement, jetèrent l'ancre en des eaux d'une limpidité extraordinaire, devant une île verte ou s'élevait un palais de lumière chatoyant de toutes les irisations du ciel. Alentour, des monstres déchaînés hurlaient. Le Clerc, debout à la poupe du vaisseau, aperçut une svelte forme blanche qui peignait, à l'une des fenêtres, ses longs cheveux déroulés. Et, la montrant du geste à son frère:
—C'est Elle, balbutia-t-il, je la reconnais!
—Très bien, fit le Rouge, mais l'accès ne me paraît point facile… Il faut d'abord que nous nous débarrassions de tous ces aboyeurs. Cela me regarde. Aie seulement un peu de patience. Avant la tombée de la nuit, je les aurai fait taire du premier au dernier.
Ces mots à peine achevés, il fendait déjà les flots, brandissant au-dessus de sa tête son épée nue. La lutte fut terrible. De larges coulées de sang rougirent au loin la mer.
La princesse, accoudée à son balcon, suivait des yeux le combat. Le soleil n'était pas encore couché que tous les monstres gisaient sur le rivage, à jamais inoffensifs, et que l'aîné de la Roche-Jagu montait d'un pas sonore les degrés du palais de diamant. Que se passa-t-il ensuite? De tout temps les princesses, même les Princesses Vierges, ont eu du penchant pour les soudards, et le héros le plus impeccable est sujet à faillir…
La nuit était venue; le Clerc, anxieux, attendait. Sans qu'il sût pourquoi, une tristesse immense lui étreignait le cœur. Et voici, soudain, qu'une des chambres du palais s'éclaira d'une lueur étrange. Les cheveux de la Princesse Vierge était ainsi faits qu'ils brillaient dans les ténèbres d'un éclat surnaturel. A leur clarté, le pauvre Clerc vit les lèvres de son frère s'unir à celles de la femme qui lui était si chère et si sacrée. Et il sentit le peu de vie qui lui restait s'arrêter comme une horloge qui cesse de battre. Son âme s'exhala en une parole de malédiction contre le traître; mais, en s'échappant, elle fit un tel soupir, que les deux amants coupables, subitement refroidis, s'interrompirent au milieu de leur baiser.
III
Ils ne le reprirent jamais, et plus on ne les revit. La nef, d'elle-même, s'en retourna vers la Roche-Jagu, emportant le cadavre du jeune homme. C'est elle que l'on voit passer quelquefois, au large des côtes, quand le vent souffle des régions boréales; ses voiles, brodées au chiffre d'une fée, ont la nuance du safran qui est, là-bas, une couleur de deuil; à la cime des mâts brûlent des flammes de cierges funéraires et l'on entend à bord comme un gémissement plaintif d'oraisons…
Ainsi se raconte la légende au pays d'Occident. On la trouvera sans doute pauvre et nue à côté de son opulente sœur du Midi. Et ce sera, si l'on veut, une nouvelle raison d'affirmer la supériorité des littératures méridionales sur celles des peuples moins favorisés du soleil.
AUTOUR DE RENAN
I
Juillet, 1893.
Une petite ville dont les oreilles ont dû tinter ces jours-ci, c'est Tréguier. On a beaucoup parlé d'elle dans les gazettes. Une fois n'est pas coutume. Silencieuse et comme cloîtrée en son étroit horizon de collines, sans autre bruit que le murmure de la mer montante, aux deux berges de sa rivière salée, et les mélancoliques sonneries de cloches de ses monastères, elle est peu faite pour occuper d'elle le vaste monde à qui elle n'est reliée que par une patache et dont tout contribue à l'isoler, ses habitudes d'esprit plus encore que sa situation. Se doute-t-elle seulement de la guerre de plumes qu'elle a déchaînée?
On sait les origines du débat. Lors de sa première réunion, au cours de l'hiver dernier, l'Association amicale des Bretons de Paris, voulant se placer sous le patronage du plus illustre des enfants de la Bretagne, émit le vœu qu'une statue fût élevée à Renan dans sa ville natale. Rien de plus légitime, on en conviendra. M. A. Dayot, l'auteur de la proposition, semblait avoir toutes chances de la mener à bien. Il croyait pouvoir compter sur le concours de la municipalité de Tréguier dont les sentiments de libéralisme lui étaient connus. Son attente fut déçue. A la demande d'adhésion qui lui était adressée le conseil municipal de Tréguier répondit par une fin de non-recevoir. On conçoit sans peine le désappointement attristé de M. Dayot, désappointement que tous les Bretons,—ceux du moins qui ont quelque souci de la dignité de la petite patrie,—ont vivement partagé. Les journaux s'emparèrent de l'incident: les uns, les réactionnaires, pour féliciter la municipalité de Tréguier de l'énergie de son attitude; les autres, les républicains, pour lui faire sur sa couardise des reproches sanglants.
Hélas! le pauvre conseil n'a mérité, je pense, ni les pierres que ceux-ci lui jettent, ni les fleurs dont ceux-là le couvrent. Et sans doute lui était-il difficile d'agir autrement qu'il n'a fait. Le vrai, c'est qu'en obtempérant au vœu des Bretons de Paris, il eût allumé une guerre civile, une guerre religieuse d'où, selon toute apparence, il serait sorti vaincu et d'où la statue de Renan elle-même, m'affirme-t-on, ne serait point sortie intacte. C'eût été une revanche de fanatiques et d'iconoclastes.
Un de mes amis accompagnait un jour M. Renan dans une de ces visites que, sur le tard de sa vie, il avait accoutumé de faire chaque été à sa maison familiale. Ayant poussé la porte d'une chambre dont l'unique fenêtre donnait, par-dessus les toits de la ville, sur une échappée de campagne, le maître dit:
—Voici la pièce où je faisais mes devoirs d'écolier, et voici la petite table où je m'asseyais. Voilà bien aussi le paysage que j'avais devant les yeux. J'en reconnais chaque détail: ce joli lieu est celui qu'on appelle d'un si joli nom, Turzunel, la Tourterelle; là-bas sont les champs de Trédarzec et, plus loin, par delà la rivière, les délicieux bois de Kerhir. Rien n'a changé.
Non, rien n'a changé; et, dans ce milieu charmant, mais fermé, les âmes, comme les choses, sont restées les mêmes. Oh! nullement féroces, certes. De bonnes âmes plutôt, dans toute l'acception du terme, très douces pour l'ordinaire, et d'une fréquentation aimable, mais promptes à s'exalter au moindre froissement et capables alors des pires résolutions. L'influence des femmes, si considérable en Bretagne, est, à Tréguier, prépondérante. Elles y exercent une sorte de dictature sentimentale contre laquelle il n'est pas toujours aisé ni prudent de regimber. Vieilles ou jeunes, celles-ci avec leur fraîcheur sérieuse de roses mystiques, celles-là avec leurs minces figures de cire embéguinées dans le tulle blanc des cornettes, toutes donnent l'impression de personnes d'un autre âge, obstinément confinées en un rêve qu'elles jugent d'autant plus précieux qu'il est plus suranné.
Dans l'anecdote que j'ai rapportée ci-dessus, M. Renan, montrant du doigt, à l'extrême horizon, la silhouette bleuâtre des collines du Goélo, ajoutait:
—Quant à ce pays lointain, tout là-bas, je ne savais de quel nom le nommer. C'était l'inconnu: il me terrifiait. Je n'osais y arrêter les yeux. Il avait fini par représenter pour moi la Russie dont un de mes oncles, vétéran de l'Empire, m'entretenait comme d'une contrée de désolation et de mort.
Pour la plupart des habitants de Tréguier, tout ce qui déborde leur étroite conception de l'univers moral est, de même, une terre hyperborée d'où souffle le vent des idées mauvaises et dont ils se détournent avec effroi. On conçoit dès lors, si on ne l'excuse point, la détermination du conseil. «L'essence de la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui où nous vivons[1].» C'est précisément en songeant à Tréguier que M. Renan a écrit cette phrase.
[1] Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 87.
Il n'eût point été surpris, quant à lui, de l'espèce d'ostracisme dont sa statue vient d'être l'objet de la part de ses compatriotes. Il les aimait, au nom d'un passé qui lui était resté cher, mais il se rendait bien compte que cette sympathie n'était pas, ne pouvait pas être payée de retour. Un abîme le séparait d'eux. Il ne se faisait à cet égard aucune illusion. En une circonstance mémorable, lors du banquet de 1884 que présida, si je ne me trompe, le maire du Tréguier d'alors, quelques observateurs superficiels purent croire à un rapprochement. La population, si elle ne montrait pas beaucoup d'empressement, ne donnait pas non plus de marques d'hostilité. Mais les amis bretons de l'illustre écrivain ne se méprirent point à cette attitude d'un respect plus apparent que réel. Lui-même en fut moins dupe que personne. Il visita le cloître dans l'après-midi, en compagnie de quelques intimes. Ce cloître est une des choses exquises de Tréguier. Enfant, il y avait beaucoup vécu; il se plaisait là, parmi la paisible solitude des «tombes du XVe siècle qui y sont couchées, près de ces chevaliers, de ces nobles dames», dormant d'un sommeil hiératique avec une levrette à leurs pieds et un grand flambeau de pierre à la main. Comme il évoquait ces souvenirs, avec une bonhomie souriante mêlée d'une nuance d'attendrissement, quelqu'un dit:
—C'est bien. Les Trégorrois sauront où dresser votre statue.
A quoi il répartit:
—Un simple abri funéraire. C'est tout ce que je demande. J'aimerais à reposer ici…
Et, avec un mélancolique hochement de tête, il ajouta:
—Mais ils ne voudront jamais!
Jamais, ô maître illustre, c'est trop dire. Nous persistons à croire, malgré le démenti des faits présents, que votre heure viendra. On vous rendra justice un jour, même en votre pays. Que ce soit plus tôt ou plus tard, qu'importe! Vous n'en serez ni diminué, ni grandi. Et Tréguier, quoiqu'elle fasse, reste votre obligée. Par vous, une parcelle d'immortalité lui a été dévolue. Elle ne se lavera jamais de l'honneur d'avoir été la patrie de Renan.
II
Septembre 1896.
Cinq ans à peine se sont écoulés et voici que la ville natale de Renan, à défaut de sa statue, va du moins inaugurer son médaillon. Qui donc accusait la municipalité de Tréguier de manquer de courage? Croyez qu'elle en a montré, et du plus hardi, le jour où elle a enfin décidé qu'une plaque commémorative serait posée sur «la maison de la rue Stanko». Je me suis laissé dire que la séance fut orageuse. Le vieil esprit local poussa les hauts cris, et l'on raconte qu'un des adversaires du projet, à bout d'arguments topiques, s'exclama:
—Qu'est-ce qu'il a fait pour notre port?…
Oui, répondez un peu, monsieur Renan, qu'avez-vous fait pour le port de Tréguier? La question était évidemment embarrassante. Le conseil eut, néanmoins, l'énergie de passer outre et, le soir, comme «ces dames du Tiers-Ordre» sortaient de faire leurs dévotions à la cathédrale, elles apprirent avec épouvante que «la plaque était votée».
J'ai voulu revoir, l'autre jour, la vieille et vénérable maison. Elle se dresse à l'angle de la Grand'Rue et de la ruelle Stanko, dans un des recoins les plus pittoresques du vieux Tréguier, à mi-chemin de la cathédrale et du port. C'est une construction bourgeoise du XVe ou du XVIe siècle, flanquée, au midi, d'un pavillon formant tourelle qui lui donne un peu l'air d'un manoir, d'un petit hôtel seigneurial. On entre par un corridor obscur dont une des portes latérales s'ouvre sur la boutique d'un boulanger. Au fond, à gauche, est une pièce étroite, éclairée par une haute fenêtre et servant aujourd'hui de cuisine: c'est là, paraît-il, que madame Renan avait sa chambre, là aussi qu'elle mit au monde son fils Ernest, par une grise aube de février de l'an 1823. Le jour triste qui baignait la pièce, quand nous y pénétrâmes, me fit songer à cette phrase, j'allais dire à cette strophe des Souvenirs d'enfance: «Dans les premières lueurs de mon être, j'ai senti les froides brumes de la mer, subi la bise du matin, traversé l'âpre et mélancolique insomnie du banc de quart.»
Un large escalier à vis que l'on monte en s'aidant d'une corde en guise de rampe mène à l'étage, occupé par un tailleur, puis aux chambres hautes du pavillon. De la plus élevée, la vue s'étend librement, par-dessus des jardins et des venelles, jusqu'à la berge goémoneuse du Jaudy, en face des quais, et, plus loin, vers les collines gracieusement ondulées du pays de Trédarzec où les chaumes et les landes alternent avec les vergers et les bois. Ce grave et harmonieux horizon resta toujours particulièrement cher au cœur de Renan. Ne fut-il pas la première échappée de nature ouverte devant ses regards, le décor intime de ses premiers rêves?
Et voici, sous les combles, le réduit de quelques pieds carrés où s'écoulèrent les heures enchantées de sa studieuse jeunesse, rythmées par les sonneries de la cathédrale et par le refrain des calfats du port. Ce cabinet de travail que visitèrent si souvent les fées et les muses est présentement le gîte d'un facteur rural. Nous trouvâmes ce digne homme en train d'astiquer sa bicyclette. J'imagine que l'auteur des Dialogues philosophiques aurait pris plaisir à tirer de ce contraste des rapprochements inattendus.
M. Renan eut toutes les bonnes fortunes, même d'inspirer à ses locataires une vénération sans mélange. Dès qu'il était bruit de son retour dans sa ville natale, ils s'empressaient à lui faire fête. Régulièrement, ils le priaient à dîner. Une année, sur la fin de sa vie, il accepta, par crainte de blesser ces braves gens en se dérobant toujours à leurs avances. Ce fut une grande rumeur et une joie vive dans la vieille maison. Le gala eut lieu chez la boulangère du rez-de-chaussée. Quand la volaille fut apportée sur la table, l'excellente femme, dans la sincérité de son émotion et la naïveté de son cœur, s'écria:
—Jugez, monsieur Renan, à quel point nous vous aimons. Voilà six ans que nous avions cette poule, et nous l'avons tuée en votre honneur!
—Vraiment, repartit M. Renan, avec un sourire que l'on devine, j'en suis si navré pour cette pauvre bête que je ne sais si j'aurai le courage de goûter de sa chair.
Force lui fut d'en prendre deux fois, et il se laissa faire par bonté d'âme.
Ce n'est pas sans raison que ses locataires le chérissaient: il était, on peut le dire, le propriétaire idéal. Nul ne fut plus que lui de sa race, de cette «race de rêve», inapte aux négoces d'argent, dont il a si bien connu et analysé les vertus et les faiblesses. Il nous conte, dans les Souvenirs, qu'à la mort de son père, sa mère le conduisit en pèlerinage, sur la rive opposée de l'estuaire trégorrois, à Saint-Yves-de-la-Vérité, et que là, l'ayant fait agenouiller à la porte de l'oratoire, elle le plaça sous la tutelle de l'avocat des veuves et des orphelins, le seul membre du barreau que l'Église ait canonisé. Depuis lors, il s'en remit presque uniquement au bon saint du soin de gérer ses affaires temporelles.
Il eut toutefois, pendant de longues années, une intendante terrestre chargée de percevoir ses modestes revenus et de les garder par devers elle, jusqu'à ce qu'il les réclamât. Dans le pays, on l'appelait, si je ne me trompe, «la vieille Gode». C'était une très honnête femme, mais un peu besoigneuse et n'ayant que de vagues notions d'arithmétique. Trois ou quatre fois il arriva à M. Renan de lui demander des comptes et, chaque fois, se reproduisait la même scène, d'un comique touchant. Le dialogue était à peu près celui-ci:
—Eh bien! insinuait M. Renan, où en sommes-nous, ma vieille Gode?
—Ah! mon doux monsieur, gémissait l'intendante avec de tristes hochements de tête, ces derniers temps ont été durs. Quelques misérables francs, c'est tout ce que j'ai pu faire rentrer. Un tel a tremblé la fièvre de saint Kadô qui, comme vous savez, ne dure jamais moins de soixante jours. Tel autre a eu à fêter la naissance de deux jumeaux…
Suivait toute une kyrielle d'événements heureux ou malheureux à laquelle M. Renan se hâtait de couper court, en disant d'un ton de componction:
—Ne vous désolez pas, vieille Gode; l'année prochaine, il faut l'espérer, les choses marcheront mieux.
Ainsi finissait invariablement ce règlement d'intérêts.
Cet aspect de la physionomie si multiple de Renan est peut-être le moins connu. On n'est pas près d'avoir tout dit sur le penseur ni sur l'écrivain: ces détails, pour menus qu'ils soient, peuvent aider du moins à mieux pénétrer l'homme. Ce prétendu sceptique fut le plus discret et le plus délicat des philanthropes. Il n'y a sans doute personne, à Tréguier, qui soit à même d'énumérer les titres de ses ouvrages. En revanche, parmi les humbles qui l'approchèrent, il n'en est pas un qui ne vous cite mille traits charmants de son inépuisable bonté. Ceux-là ne se plaindront point qu'une première réparation tardive soit enfin offerte à ses mânes. Et leur vœu, comme celui des lettrés, ne sera rempli que le jour où à la plaque de granit succédera le Renan de marbre, assis sous les ormes de la Grand'Place, vis-à-vis la porte du cloître gothique dont, toute sa vie, la nostalgie le hanta.
AU COLLÈGE DE TRÉGUIER
I
Septembre, 1896.
Chaque fois qu'il était amené à parler de l'humble collège ecclésiastique où il fit ses premières études et dont la discipline marqua toute sa vie morale d'une empreinte si profonde, M. Renan avait coutume de dire:
—Je m'étonne qu'entre tant de bons esprits que cette maison a formés il ne s'en soit pas encore trouvé un pour nous tracer d'elle un tableau familier. Ce serait un curieux chapitre de mœurs scolaires. Moi, je n'ai pu qu'y toucher, dans mes Souvenirs, C'est tout un livre qu'il y faudrait, et je le voudrais écrit par un prêtre…
Or, voici que ce livre vient d'être publié; j'ai passé un délicieux après-midi de septembre à le feuilleter, précisément sous les arceaux du vieux cloître où le «petit Ernestic» promena si souvent les rêveries solitaires de son enfance et dans lequel il eût souhaité d'avoir son tombeau. L'auteur a jugé à propos de dérober sa personnalité derrière un pseudonyme; mais il est aisé de deviner son caractère véritable, quelque soin qu'il prenne de le dissimuler. A toutes les pages du volume, on respire je ne sais quelle odeur d'église et comme un parfum sacerdotal. Le vœu de M. Renan est donc rempli, et, si je ne me trompe, par un de ses anciens condisciples, trop tard, malheureusement, pour que l'illustre Breton ait pu s'en réjouir.
Je me le représente lisant cette œuvre et la commentant, un soir de vacances, à l'ombre des grands arbres de Rozmapamon, dans le calme paysage de verdure et d'eau bleue d'où l'on perçoit, quand le vent souffle de terre, la lointaine sonnerie des cloches de Tréguier. Il en eût goûté la bonhomie souriante, la sincérité candide et même, je pense, les inhabiletés. Et, sans doute, eût-il remercié Jean de Kerual,—autrement dit l'abbé France,—d'avoir fait revivre devant ses yeux la fidèle et naïve image d'une époque à laquelle il resta toujours attaché par des liens si chers et qu'il se plaisait lui-même à parer de toutes les séductions.
On se rappelle ces lignes des Souvenirs d'enfance et de jeunesse: «Mes condisciples étaient pour la plupart de jeunes paysans des environs de Tréguier… Presque tous travaillaient pour être prêtres… Le latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C'étaient comme des mastodontes faisant leurs humanités.» Jean de Kerual fut de la génération de ces écoliers quasi préhistoriques.
II
Né dans un manoir du Goélo, d'une famille de laboureurs, il partagea, jusque vers sa quatorzième année, l'existence toute patriarcale des hommes de son clan rustique, l'esprit meublé seulement de quelques oraisons en langue bretonne et des légendes qu'aux veillées d'hiver contaient dans l'âtre les fileuses. Entre temps néanmoins, un de ces magisters nomades, sous-officiers en demi-solde ou tabellions en déconfiture, qui voyageaient alors de ferme en ferme pour offrir leurs services, lui apprit à lire dans un alphabet primitif dont toutes les majuscules étaient ornées d'une croix de Malte et que l'on désignait, pour cette raison, par le nom bizarre de Croix de Dieu. Puis, quand il sut à peu près tenir la plume, le recteur du bourg lui inculqua, non sans de vigoureuses bourrades, les éléments du latin. Au bout d'un an de ce régime, on le jugea suffisamment mûr pour le collège.
Un matin, en s'éveillant, Jean de Kerual, par les volets à jour de son lit clos, vit toute la maison en rumeur; un feu d'enfer illuminait le vaste foyer et les servantes s'empressaient, affairées, autour des marmites fumantes: c'étaient les préparatifs du dîner des adieux. On y avait convié, selon l'usage, les proches parents et les ecclésiastiques de la paroisse. Ils vinrent par grandes charretées, burent et mangèrent jusqu'au soir, et, bien repus, donnèrent au futur clerc, qui une accolade, qui une bénédiction. Lui se sentait triste et troublé. Tréguier lui apparaissait comme une mystérieuse ville de songe dont l'idée, d'avance, le terrifiait. Il fallut cependant se mettre en route.
Jean de Kerual noua ses livres d'une ficelle, aida son père à charger dans la voiture le bagage de literie; et, au petit jour, tous deux partirent. Sur le trajet, on racola trois ou quatre étudiants qui, les vacances finies, regagnaient à pied le collège; leurs propos rassurèrent le pauvre Jean et lui adoucirent les étapes de l'exil.
Bientôt surgit de derrière les collines la haute flèche de la cathédrale, et, après de longs détours aux abords de la cité sainte, nos voyageurs s'engagèrent enfin dans la ruelle étroite, flanquée d'antiques murailles, qui conduit à la porte du séminaire. Le «supérieur» les reçut aimablement; mais, quand il s'agit de caser le nouveau pensionnaire, on ne trouva plus de place où dresser sa couchette. Dortoirs et chambres étaient combles. Il ne restait de libre qu'une cage d'escalier. Le supérieur invita Jean de Kerual à s'en contenter, en lui rappelant que pareille aventure advint à saint Alexis.
Pénibles furent les débuts du jeune paysan dans l'apprentissage de la vie cléricale. Comme la plupart de ses compagnons, la nostalgie des champs et des horizons libres l'obsédait. Durant les récréations, on se réunissait par groupes dans les angles des cours pour se lamenter en commun; ou, si l'on circulait en devisant, il n'était jamais question dans ces entretiens que de labourage, de bétail, de jeux rustiques, de fêtes agricoles. Peu à peu, toutefois, ces cerveaux doux et têtus, à qui le français était presque étranger, parvenaient à puiser quelque divertissement dans l'étude du latin et du grec. Subjugués par l'ascendant de leurs maîtres, ils s'humanisaient, s'appliquaient au travail avec une ardeur résignée de tâcherons.
Leur installation était, au reste, des plus précaires. Ils vivaient entassés dans des salles sombres où ils n'avaient pour les éclairer que d'affreux quinquets dont le contenu s'égouttait en un pleur nauséabond sur leurs vestes de toile bise, sur leurs livres et sur leurs cahiers. C'est d'eux qu'on pouvait dire sans métaphore que leurs élucubrations sentaient l'huile.
Sur les méthodes d'enseignement, Jean de Kerual demeure muet. Voici, en revanche, une silhouette de professeur. Ce «saint prêtre, le Lhomond du collège» était un homme fort instruit, mais d'un caractère extrêmement nerveux et impressionnable. Le moindre bruit l'agaçait; la chute d'une plume ou d'un crayon suffisait à le mettre hors de lui. Il se surveillait, d'ailleurs, tout le premier. Par exemple, ayant l'habitude de se promener en classe, toujours chaussé, comme un paysan, de lourds sabots garnis de paille, il trouvait moyen de marcher avec une telle circonspection qu'on eût dit le pas étouffé d'une ombre. Un jour, il eut une belle colère. C'était dans la saison des fourrages: brusquement, la porte s'ouvrit et on vit paraître sur le seuil une bonne figure béate de campagnard qui demanda,—sans malice aucune, je suppose,—«si l'on avait pas besoin de foin». Les écoliers rirent de tout cœur, mais le régent, furieux, faillit se colleter avec le rustre.
III
Il y avait ainsi dans cette existence studieuse des heures de douce gaieté. Le jeudi, tout le collège s'acheminait, un peu à la débandade, vers le fameux «bois de l'Évêché», sorte de «Pré aux Clercs» trégorrois, inclinant ses gazons épais jusqu'à la berge du Guindy et mirant, à haute mer, dans les eaux brunes du fleuve, ses futaies de hêtres et de chênes vieilles de près de quatre cents ans. Là, ces fils des champs arrachés à la glèbe reprenaient contact avec la terre sacrée. Heureux de pouvoir redonner carrière à la fougue de leurs premiers instincts, ils se livraient, avec une espèce de volupté brutale, aux exercices les plus violents. Leurs cris, leurs éclats de joie bruyante n'étaient pas sans effarer le religieux silence qui plane d'ordinaire sur la ville et que rythment seuls des tintements espacés de messes ou des Angélus de béguines.
On rapportait de ces échappées en plein air une provision de belle humeur dont on ne manquait pas de semer quelques bribes sur le parcours. Il y avait, en effet, dans le voisinage du collège, toute une galerie de types burlesques aux dépens desquels il était de tradition que s'égayât la verve peu difficile des écoliers. Tel, Fanche Coha, le légendaire bedeau de la cathédrale, un Quasimodo bas-breton, célèbre à vingt lieues à la ronde pour sa laideur et qu'on faisait mine de contempler avec des yeux d'extase; tel, Briand, un quémandeur d'aumônes, surnommé Petit sou; tel, Maurice Ygrec, épave ballottée par on ne sait combien de mers et qui n'avait retenu de ses lointains vagabondages qu'une romance italienne, le Piscator d'Alrenda; tels encore, Mouz Quénolé, le pasteur de chèvres, et Héry Doguen, le pasteur de porcs que l'on saluait invariablement d'un: Margaritas ante porcos, parce que les mauvaises langues l'accusaient de diriger volontiers son troupeau vers les parcs d'huîtres; tel surtout, Ewanec Seblen, un Figaro grincheux, qui vous poursuivait le rasoir à la main si vous aviez le malheur de toucher à votre menton imberbe en longeant la devanture de sa boutique. J'en passe, et des plus étonnants. M. Renan lui-même ne pouvait se défendre de rire, quand ses amis de Tréguier lui rappelaient le nom de «Tognès ar C'hok», de l'antique sibylle au nez camard qui, éternellement assise sur une pierre, à l'angle de la rue du Collège, possédait le plus riche vocabulaire d'imprécations dont jamais sorcière ait été douée. Que de fois l'horrible vieille ne l'avait-elle pas agoni d'injures, lui prophétisant, à lui et à son fidèle Guyomar, le pire destin!
Une catégorie de gens dont les clercs trégorrois ne songeaient point à se moquer, c'étaient les «commissionnaires». Ces bons voiturins arrivaient à époques fixes, juchés tout en haut de leurs misérables véhicules aux essieux criards, sur un amoncellement de paquets, de marchandises, de produits de toute nature et de toute forme. Ils venaient, au petit trot de leurs attelages, des cantons les plus éloignés; souvent, ils avaient dû voyager toute la nuit, enveloppés dans leurs grosses limousines. Avant de descendre à l'auberge où ils avaient coutume de remiser leurs bêtes, ils faisaient une station devant la porte du collège, ouverte, pour la circonstance, à deux battants.
On les attendait comme des messies; dès l'aube, on les guettait par les lucarnes du toit, on se bousculait dans les couloirs pour se précipiter à leur rencontre, et ils n'avaient pas posé le pied à terre que les écoliers fondaient sur eux, ainsi qu'une volée de moineaux sur un arbre fruitier. D'aucuns les embrassaient avec effusion, collaient avidement les lèvres à leurs vêtements souillés de boue, comme pour respirer toute fraîche l'odeur du sol natal. C'est proprement une litanie que Jean de Kerual entonne en l'honneur des braves rouliers qui lui apportaient chaque samedi, outre le linge et les vivres de la semaine, des nouvelles de ses parents et de son clocher: «Flaquiel, Péron, Huart, s'écrie-t-il, que vos noms soient bénis!»
IV
Au fond, ni ce Jean de Kerual, ni ses compagnons ne se consolent d'avoir dépouillé la rudesse et la simplicité des mœurs primitives. Théocrite et Virgile n'éveillent dans leur esprit que des enthousiasmes de commande. Ce sont des lettrés malgré eux qui n'aspirent qu'à redevenir des barbares. Du commencement à la fin de leurs études, ils restent au collège des dépaysés. Notre auteur raconte, à cet égard, une anecdote bien caractéristique.
Il avait pour voisin, dans la salle de travail, un compatriote, enfant de la campagne comme lui, qui, profitant de ce que son pupitre occupait l'embrasure d'une fenêtre, imagina, le lendemain de la fête des Morts, de semer dans un pot à fleurs un grain de blé recueilli, l'été précédent, sur l'aire paternelle. Jour à jour, il le soigna, le cultiva, l'exposant, selon qu'il le croyait nécessaire, tantôt au soleil, tantôt à la pluie. Ce grain leva, grandit, reçut un tuteur le long duquel monta lentement la tige, et, avant la clôture de l'année scolaire, le jeune laboureur en chambre eut la joie de voir la plante mûre se couronner d'un épi.
Tels étaient ces clercs, mélange singulier de littérature superficielle et de rusticité foncière. Renan fut toujours un isolé parmi eux: ils le coudoyèrent sans le comprendre, et peut-être en le dédaignant. Lui-même nous a révélé le sobriquet dont ils l'affublèrent: ils l'appelaient Mademoiselle, le sentant de race plus fine et d'âme plus complexe. Entrés dans les Ordres, ces «mastodontes» faisaient, d'ailleurs, d'excellents prêtres, vénérés de leurs ouailles. C'était pour eux une façon de retourner à leurs origines. Ils vivaient, dans leurs presbytères de campagne, de la vie de leur entourage paysan. Leur pensée, peu active, ne se hasardait guère au delà d'un cercle borné. Il en fut ainsi de Jean de Kerual; ce qui ne l'a pas empêché de se raconter à nous dans un livre peut-être un peu gauche de forme, mais d'un sentiment exquis.
L'AGONIE D'UN CULTE
I
C'est à Port-Blanc de Trégor, un samedi soir, veille du 15 Août. Nous sommes, sur l'étroite jetée, une douzaine de personnes qui attendons d'embarquer. A bord du cotre qui doit nous prendre, on fait les derniers préparatifs de départ, sans entrain, avec une sorte de solennité triste.
—Ah! me confie le patron Manchec, il y a quelque trente ans, vous eussiez vu un autre spectacle. Ce n'était point une barque, en ce temps-là, mais dix, mais vingt batelées de monde qui mettaient à la voile vers La Clarté. On retenait sa place un mois à l'avance. Le jour venu, tout ce quai, derrière nous, était noir de passagers. Nous chargions à couler bas, sûrs, du reste, qu'il ne pouvait nous arriver malheur: Notre-Dame ne l'eût pas permis… La cloche de la chapelle sonnait à toute volée au moment de l'appareillage et on hissait la toile au chant des cantiques. Les chœurs alternaient d'une embarcation à l'autre; des marins, retour du service, accompagnaient les voix avec leurs accordéons: ce n'était qu'une musique sur la mer. Et par la terre aussi, le long des sentiers de grève, serpentaient en files interminables des cortèges de pèlerins, des femmes surtout, que la traversée effrayait, ou bien des hommes qui avaient promis de se rendre au sanctuaire nu-pieds… Tenez je me rappelle ceci. Le préfet d'alors imagina de visiter nos parages pour voir si l'on y célébrait avec la pompe prescrite la fête de l'Empereur, qui avait été fixée comme vous savez à cette même date du 15 août. Il n'y trouva que des seuils clos et des bourgades désertes. En vain demanda-t-il à parler aux maires: ils étaient tous au pardon de La Clarté. Force lui fut de s'y faire conduire lui-même pour leur administrer sa semonce.
Et le patron Manchec conclut en son breton sentencieux, avec cette résignation fataliste qui est peut-être le trait le plus profond de la race:
—Tout cela est loin!… Les dévotions changent comme les hommes: il n'y a que Dieu qui soit éternel.
II
Il fait un de ces grands ciels nuageux, extraordinairement vivants et dramatiques, qu'on ne voit guère que sur cette côte. Tout l'espace est en mouvement. C'est une perpétuelle création de formes qui se détruisent, à peine organisées, et glissent d'une fuite insensible dans un prestigieux décor de rêve que la lumière du soir baigne de teintes délicates, d'un éclat un peu pâle, mais d'une infinie douceur.
Nous voguons sur une mer couleur d'améthyste. Il souffle un vent de saison que les pêcheurs de ce quartier appellent «le vent de la Vierge», parce qu'il se lève d'ordinaire en août, aux approches de l'Assomption, en décembre, aux approches de la Nativité; et il entraîne les nuages dans la direction que nous suivons nous-mêmes, de sorte qu'eux aussi, comme le remarque quelqu'un de l'équipage, «pèlerinent vers La Clarté».
Bien que trois lieues marines, ou plus, nous séparent du sanctuaire, on distingue nettement sa fine silhouette, dressée comme un mât de sémaphore au sommet d'un long pays nu qu'on dirait taillé en proue et qui, de la distance où nous sommes, semble couper la mer d'un tranchant brusque, ainsi qu'une gigantesque étrave de granit. Vrai sémaphore des âmes, en effet, c'est à dessein qu'on érigea ce clocher dans cette solitude, pour être aux populations du Trégor ce que la tour du Kreizker est aux populations léonnaises, une vigie sacrée, un signal de reconnaissance, de ralliement et de prière. De tous les points du territoire il est visible; mais c'est pour les marins surtout qu'il a été campé là, comme en vedette. A lui va leur premier salut, à l'arrivée; à lui leur dernier salut, au départ. L'âpre échine de l'armor trégorrois s'est depuis longtemps affaissée derrière eux qu'ils aperçoivent encore, au-dessus de la ligne d'horizon, l'immobile mâture de pierre, dont l'image s'obstine à les accompagner sur les eaux. Et, lorsqu'elle est pour disparaître, rares sont ceux qui ne se signent point, en marmonnant un bout d'oraison.
Un d'eux me disait un jour, avec un naïf jeu de mots:
—Adieu La Clarté, morte la joie!
C'est l'inconnu, désormais, et le dépaysement définitif, et la mélancolie des navigations lointaines.
Au nombre des passagers de la Reine-des-Anges sont trois femmes de pêcheurs, dont une veuve qui, depuis que son homme «s'est péri», n'a plus toute sa raison. Elles se sont accroupies un peu à l'écart, sur l'avant, dans l'ombre de la trinquette. Deux d'entre elles égrènent le chapelet à mi-voix, l'une récitant les Ave, l'autre donnant les Répons; la veuve chantonne une complainte pieuse qu'elle interrompt de temps à autre pour se pencher sur le bordage et tremper ses mains dans le clapotis. Parfois elle ramène une poignée d'algues et se met à rire doucement. Dans son visage maigre, brouillé de hâle, ses yeux clairs et ses lèvres fines sont d'une étrange suavité. Soudain, comme nous venons de franchir la pointe de Tomé, elle étend le bras dans la direction du large, nous montre du geste, au ras des eaux, la frange d'un nuage encore illuminée des dernières pourpres du couchant; et à deux reprises, la figure extasiée, elle s'écrie:
—Itrôn Varia! Itrôn Varia!…
C'est une tradition dans le pays que Notre-Dame de Port-Blanc, cousine de Notre-Dame de La Clarté, ne manque jamais de faire visite à sa parente, la veille de sa fête; elle se rend auprès d'elle par mer, en marchant sur la crête des vagues, comme Jésus faisait autrefois sur les flots des lacs de Judée, et, pour la folle, c'est le resplendissement miraculeux de sa robe qui passe là-bas, en une traînée de lumière, au fond du ciel assombri.
Mais voici les balises du chenal de Perros, la courbe harmonieuse de la Rade et les façades des maisons, d'un blanc de fantôme dans l'obscurité qui tombe des collines d'alentour. La Reine-des-Anges mouille à l'abri du môle et nous nous acheminons à pied, sous les étoiles, vers la hauteur sacrée. Les abords en sont, hélas! devenus méconnaissables.
Naguère, c'était ici un coin sauvage, une terre d'une désolation grandiose, creusée d'anses profondes et secrètes qui donnaient la sensation de l'inexploré. La plainte de la mer y avait je ne sais quoi de plus solennel, de plus religieux, qui élargissait encore le vaste silence; et les cris flûtés des courlis, au crépuscule, y semblaient des appels d'âmes en détresse. Cette austère et mélancolique nature est aujourd'hui envahie par les inventeurs de «petits trous pas cher»: ils l'ont peignée, parée, peuplée de villas et d'hôtels, et très suffisamment enlaidie sous prétexte de l'embellir. On a fauché les fougères, déraciné les ajoncs, labouré à la bêche, pour y semer des fleurs quelconques, les merveilleux tapis de bruyères cendrées. Il n'y a qu'une chose que les bâtisseurs de chalets et de casinos n'ont pu enlever à ces falaises et à ces landes, et, celle-là, ils ne la supprimeront qu'en supprimant tout: sol, mer et ciel, je veux dire la farouche, l'implacable tristesse dont le paysage, même apprivoisé, même humanisé, reste empreint. D'ailleurs, le mal ne s'est pas encore propagé au delà de la combe de Treztraou, et le hautain promontoire qui porte l'église de la Vierge demeure à peu près intact.
III
Le chemin par lequel on y gravit a gardé toute la fraîcheur et tout l'imprévu des antiques sentiers de pèlerinage. Il s'ouvre en entaille béante au pied du coteau, s'engage entre des talus en surplomb, sous des berceaux d'ormes nains qui y entretiennent perpétuellement la «nuit verte» dont parle Loti, puis, après s'être attardé à plaisir, comme pour aiguiser l'impatience des fidèles, il file le long de la crête, d'un trait presque droit, jusqu'à la «maison» de la sainte. Une dizaine de toits d'ardoise, ou de chaume, c'est tout le hameau de La Clarté. Logis proprets et hospitaliers, pour la plupart, dont les rustiques habitants font volontiers bon accueil aux peintres, aux poètes, et où, par exemple, je trouve Vicaire en train de noter le chant des sirènes après avoir décrit en vers si printaniers le Clos des fées.
Quelques tentes, dressées en vue du pardon à l'aide de voiles de rebut, encombrent la route qui forme l'unique rue du village. L'église découpe en noir sa masse puissante sur les lointains gris de la mer: on la dirait construite postérieurement au clocher qui la flanque et dont l'architecture a quelque chose de moins ordonné, de plus barbare; elle est entourée d'un étroit cimetière sans tombes, feutré d'herbe fine exhalant à l'humidité de la nuit d'indéfinissables aromes.
Les pèlerins sont encore peu nombreux: ils n'arrivent guère que vers l'heure de l'ouverture des portes qui n'a lieu qu'après minuit. D'aucuns accomplissent, en attendant, les dévotions extérieures: des femmes à genoux, le front appuyé au bois des battants fermés, prient en silence; d'autres pratiquent leurs ablutions à la fontaine où une vieille aux mèches grisonnantes sur un profil émacié de sibylle leur tend, moyennant une aumône, l'eau de guérison dans une écuelle en buis. Des files d'hommes, la veste sous le bras et les souliers noués sur l'épaule, suivent pieds nus le contour du mur d'enceinte.
Il se fait parfois à Notre-Dame de La Clarté de singuliers vœux. Tel, ce marin qui, sauvé des flots pour avoir invoqué son nom, jura d'aller suspendre à la croix de sa flèche le «suroît» qu'il portait le jour du péril. C'était courir mille morts au prix d'une. Aussi se fit-il accompagner des membres de sa famille et reçut en leur présence les derniers sacrements, avant d'entreprendre sa vertigineuse escalade. Neuf fois, dit-on, il manqua du pied les crampons de fer scellés dans la maçonnerie; il sortit victorieux, néanmoins, de cette épreuve insensée, mais il fallut enfermer dans une auberge voisine sa mère à demi folle d'angoisse et de terreur.
Une séquelle de mendiants grouille sur les marches du calvaire et sous les arcades du porche: ils sont là, tous les professionnels du vagabondage, les mêmes que l'on rencontre à tous les pardons du Trégor, montant autour des sanctuaires leur faction glapissante, exhibant des plaies soigneusement entretenues et prélevant sur le pèlerin qui passe le péage traditionnel. La Clarté fut jadis celui de leurs rendez-vous où ils amassaient les plus sûrs profits. Mais pour eux aussi, paraît-il, les temps sont changés.
C'est, du moins, ce que m'affirme un grand diable de gueux à face patibulaire, étendu de son long sur une couette de paille, avec une chandelle brûlant sur une pierre à son chevet.
—Ce n'est plus un métier que le nôtre, grogne-t-il d'un ton courroucé. Les chemins de fer ont emporté la foi et nous ont apporté, en échange, la race des citadins. Des pharisiens, monsieur, tous ces désœuvrés des villes lointaines! Au lieu de se laisser apitoyer par nos ulcères, ils s'en détournent avec horreur. Un d'eux disait tantôt, ici même, qu'on devrait nous coffrer tous. Coffrer des mendiants! Voilà de leurs blasphèmes. Que Notre-Dame de La Clarté les confonde! Je m'étonne que nos clochers ne se soient pas encore écroulés sur eux…
IV
C'est le matin, maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu, à cette heure, dans l'éveil frissonnant du jour, je conçois sous l'influence de quel ravissement les Bretons ont donné à cette terre son nom de Sklerder, de Clarté. Tout y est lumière, en effet. On a l'impression d'être en haute mer, sur le pont rasé d'un navire immense. Le ciel et les eaux vous enveloppent de leur flamboyant éclat, et il n'est pas jusqu'aux énormes mastodontes de pierre, vautrés dans cette solitude préhistorique, qui ne brillent au moindre rayon de soleil, constellés d'une scintillante poussière de mica. Des îles tremblent sur l'horizon, dans une auréole de vapeur d'or. Et le spectacle est vraiment féerique…
Cependant, la bourgade s'anime peu à peu. De Ploumanac'h, de Trégastel, de tous les petits clans marins épars sur la côte, des groupes accourent à l'appel des cloches, les hommes en tricots noirs ou bleus, les femmes en catioles de dentelles, le buste drapé dans de longs châles de couleurs vives dont les franges leur tombent jusque sur les talons.
La mélopée des mendiants monte plus vibrante, et deux sonneurs nomades, adossés à l'un des contreforts de l'église, font rage sur leurs instruments, puis, soudain, s'interrompent de souffler, l'un dans son biniou, l'autre dans sa bombarde, pour entonner entre deux airs un lamentable couplet de complainte. C'est, du reste, la seule note locale. Le gueux à la paillasse avait raison: c'en est fait, à La Clarté, des grandes panégyries religieuses qui furent l'orgueil de son passé. La fête ne remplit plus son cadre, ni son objet. La ferveur des croyants a cédé la place à l'amusement des badauds. A la sortie de la procession, je remarque que les jeunes filles de blanc vêtues qui font escorte à la statue de la Vierge n'éprouvent aucune gêne, si même elles n'en ressentent un secret plaisir, à voir trente appareils photographiques, instantanés ou non, braqués sur elles: c'est signe, décidément, que l'antique pudeur bretonne achève de s'apprivoiser.
Je suis rentré par le chemin des falaises que fréquentent seuls les douaniers en service, les gardeuses de moutons et les ramasseurs d'épaves. Le monstrueux pays de pierre semblait retombé au silence et aux chaos des primitives nuits du monde. J'ai cherché des yeux au fond de l'espace, du côté du large, la trace lumineuse en qui la folle saluait hier la vivante apparition de Notre-Dame; mais, sur la mer elle-même, sur la mer éteinte et muette, le «crépuscule des dieux» était descendu.
MASSACRES DE SEPTEMBRE
I
«… C'est une chose à voir, m'avait écrit mon ami R.., tu ne peux rien imaginer de plus étrange et de plus saisissant. Tâche seulement d'être ici pour le 15 septembre, qui est la date, en quelque sorte, consacrée…»
Donc, au jour indiqué, je m'acheminai vers la vieille demeure hospitalière de Lézarnou. Elle est située sur la rive droite du Trieu, dans ce grave canton de Goélo où Renan plaçait le berceau de ses ancêtres. C'est un logis très ancien, une espèce de gentilhommière paysanne, semi-ferme, semi-manoir. Vendu en 1794 comme bien d'émigré, il fut acheté, avec ses dépendances, par le capitaine au long cours R…, dont la famille l'occupe encore présentement. Quand je dis la famille, c'est une façon de parler; car, depuis plusieurs années déjà, elle se trouve réduite à deux hommes, deux frères, jadis mes camarades de collège, célibataires endurcis l'un et l'autre, résolus à ne pas faire souche.
Ils vivent là d'une existence retirée et quasi cénobitique, parmi un domestique nombreux de laboureurs et de pâtres. Le régime de la maison est celui d'une Trappe laïque. Le lever, le coucher, le repas, tout y est réglé, rythmé, par les sons argentins d'une cloche suspendue au-dessus de la porte principale et abritée par un auvent d'ardoises. Du plus loin que je parus, une servante la fit tinter pour avertir les maîtres de la venue d'un visiteur; et, presque aussitôt, je vis Alfred R…, le cadet, qui s'avançait à ma rencontre. Les dernières flammes du soir achevaient de s'éteindre entre des fûts empourprés de grands hêtres.
—Tu arrives à point, me dit-il. Le dîner expédié, tu pourras assister à tous les préparatifs du massacre.
II
Moins d'une heure plus tard, nous quittions la salle à manger pour la cuisine. Celle-ci, vaste, profonde, dallée de granit, avec sa haute cheminée féodale, historiée d'un double écusson, offrait le spectacle le plus insolite et le plus animé. Les bancs qui entouraient la table, ceux, en forme de coffres, qui couraient le long des armoires et des lits, étaient garnis de paysans de tous âges, occupés à lier ensemble des branchettes de pin desséchées dont ils façonnaient fort dextrement des manières de torches primitives. Les uns appartenaient à la terre de Lézarnou, à titre de valets ou de journaliers; les autres étaient des petits fermiers du voisinage, entremêlés de quelques artisans, bourreliers, tailleurs et forgerons, qui s'étaient rendus là du bourg le plus proche. L'instituteur communal figurait lui-même dans le nombre. Chacun vaquait à sa besogne sans lever la tête, triant les ramilles déposées en tas à ses pieds et les nouant, qui d'un brin d'osier, qui d'une liane de chèvrefeuille. De rares propos s'échangeaient.
—Attends, nous allons faire causer le vieux Bertram, me chuchota René, l'aîné des deux frères.
Il me désignait du doigt un personnage haillonneux, hirsute et contrefait, l'air d'un Quasimodo de village, qui, pour plus de commodité, s'était accroupi sur la pierre de l'âtre et dont la face d'orang-outan s'encadrait dans un collier de barbe blanche, roide et rude comme un lichen.
—Çà, Bertram, interrogea mon ami en breton, vous qui êtes un homme vénérable, au courant de tous les usages, dites-nous donc depuis quelle époque se pratiquent, dans notre région, ces battues de corbeaux.
Le vieux haussa les épaules et marmonna d'un accent grognon:
—Eh! depuis qu'il y a des corbeaux, je pense.
—Faites excuse, Bertram; ce n'est pas là répondre. Si vous fumiez une «pipée», cela vous donnerait peut-être de la mémoire.
Les yeux du bonhomme s'éclairèrent, et puisant une pincée de tabac à la blague qu'on lui tendait:
—Ce ne sont pas des choses qui s'oublient, fit-il, bien qu'on ne puisse dire au juste quand elles se sont passées. Ce terroir était alors bien différent de ce qu'il est. Sur les pentes où s'étagent aujourd'hui les bois de Plourivo, de Toull-an-C'hwilet, de Lanserf, ce n'étaient que bruyères et que landes où jamais corbeau n'eût imaginé de faire son nid. On ignorait de cette vilaine bête jusqu'à son nom. Et le blé germait en paix dans les cultures fromenteuses, au sommet du plateau. Brusquement, survint une armée d'Anglais: ils avaient remonté le Trieu sur des barques, dans le dessein de mettre le feu aux quatre coins du pays. On les laissa escalader la berge et s'engager dans les brousses. Mais, lorsqu'ils furent empêtrés jusqu'à mi-corps parmi les ajoncs, qui leur déchiraient les mains et leur entravaient les jambes, on se rua sur eux et, à coups de fourche, à coups de faucille, on les tailla en pièces. Pas un ne se sauva. Le tort que l'on eut, ce fut de ne point jeter à la rivière leurs cadavres. Ils restèrent à pourrir sur les lieux où ils étaient tombés, et de cette pourriture naquit peu après une plante singulière, d'une essence inconnue. On trouva d'abord qu'elle ressemblait à l'ajonc dont elle avait la verdure triste et jamais fanée. Mais, en poussant, elle devenait arbre, un arbre grêle et plaintif où le moindre souffle de vent éveillait de grands murmures, pareils à ceux de la mer. Bientôt, il y en eut toute une forêt. On n'y toucha point, parce qu'on en avait peur. On avait remarqué que les oiseaux eux-mêmes fuyaient les ténèbres mystérieuses de ces bois. Une seule espèce y fréquentait, venue on ne savait d'où et terrifiante par sa couleur comme par son cri. Quand on vit pour la première fois ces sinistres bêtes noires déployer leur vol au-dessus des pins, on ne douta pas que les âmes des Anglais se fussent réincarnées en elles, d'autant plus qu'elles montraient les mêmes instincts de pillage, la même fureur de dévastation. Elles déterraient le grain, les jours qui suivaient les semailles, lorsqu'elles ne le happaient pas en l'air, au sortir des mains du semeur. Longtemps on trembla devant ces monstres; mais enfin la menace de la famine eut raison de l'épouvante, et la coutume s'établit de les pourchasser, une fois l'an, au cœur de leurs repaires, avant de confier la moisson future aux nouveaux sillons. Pensez-en ce qu'il vous plaira: je vous conte ce qu'on m'a conté.
A ce moment, tous les regards se tournèrent du côté de la porte. Un pâtre, que j'avais rencontré posté en vigie aux abords de la gentilhommière, venait d'entrer. Il annonça qu'il avait vu les dernières bandes de corbeaux traverser le ciel pour regagner les bois.
—Allons! s'écrièrent les assistants.
III
Déjà ils étaient debout, la torche de résine dans la main gauche, un fort bâton de houx solidement assujetti au poignet droit. Une servante fit circuler du cidre dans une écuelle et, cette libation terminée, l'on se mit en route.
La nuit, très calme, était d'un bleu de saphir et toute constellée. De l'estuaire, des brumes montaient, voilant la côte trégorroise. Nous longeâmes la chapelle de Lanserf qui abrite entre ses murs de pierres frustes la tombe d'un bâtard de Napoléon III. Devant nous se profilaient en noir les âpres hauteurs du Goélo, avec leurs crêtes hérissées de pins dont les panaches immobiles semblaient une ligne ininterrompue de nuages arrêtés à fleur d'horizon. Le chemin, après avoir franchi la zone des labours, ne tarda pas à se transformer en un raidillon abrupt où force nous fut de n'avancer plus qu'à la file, non sans trébucher de temps à autre dans les racines ou dans les cailloux. Nous atteignîmes ainsi la lisière des bois. Là, notre troupe fit halte, à quelques pas d'une chaumière qu'on eût plutôt prise pour une hutte de sauvage, à voir son pignon d'argile étayé par des perches et la claie de genêt tressé qui lui servait de porte. Bertram se dirigea vers l'unique lucarne et y frappa trois coups, en appelant à voix basse:
—Gritta! Gritta!…
La claie de genêt se souleva; par l'entre-bâillement se montra la tête d'une vieille femme.
—C'est la fée de la forêt, me dit René R… Elle y passe ses jours, et quelquefois ses nuits, à ramasser du bois mort ou à cueillir des herbes qu'on croit magiques. Nos gens professent pour elle un respect qui ne va pas sans un mélange de crainte. Ils prétendent qu'elle converse avec les arbres et que ceux-ci, rien que par un léger frémissement de leurs branches, la renseignent sur sa route, dans les ténèbres, lorsqu'il lui arrive de s'être égarée. Le certain, c'est qu'il n'y a pas sous bois un sentier qu'elle ne connaisse: aussi, dans les expéditions de ce genre, ne manque-t-on pas de s'assurer ses lumières, sans compter qu'elle a un flair merveilleux pour vous conduire tout d'un trait aux endroits où les corbeaux nichent en plus grand nombre.
L'instant d'après, Gritta prenait la tête de la colonne. Elle marchait pieds nus, sa cotte troussée jusqu'à ses jarrets. Au lieu de coiffe, elle portait un mouchoir enroulé autour du front comme un turban et qui laissait échapper des mèches de cheveux gris, une crinière d'étoupes mal cardées. Sa première parole,—et la seule,—avait été pour nous recommander le plus absolu silence. Nous nous élançâmes sans bruit sur ses traces. Au-dessus de nous, c'était maintenant la voûte de plus en plus obscure des pins: le sol était feutré de mousses humides qui assourdissaient nos pas et sur lesquelles nous glissions d'une allure quasi impondérable de fantômes. Nous avions l'air de nous rendre, sous la conduite d'une sorcière, vers quelque sabbat. J'évoquais des scènes du moyen âge, ou, plus près de nous, une équipée de chouans. Fréquemment ils cheminaient de la sorte, guidés par une femme, leurs terribles penn-baz noués à leurs poings, comme ceux de nos paysans. Et ce qui prêtait encore à l'illusion, c'était le cri d'oiseau nocturne, le «hou» strident et mélancolique tout ensemble que poussait par intervalles la vieille Gritta pour rallier des retardataires sans donner l'éveil aux corbeaux.
—Chut! murmura-t-elle soudain, nous sommes chez les bêtes.
Elle s'était assise à terre; les hommes imitèrent son exemple et, pendant quelques minutes, ils demeurèrent comme figés en statues, sans un geste, étouffant jusqu'au bruit de leur respiration. On eût pu se croire dans une solitude inviolée, vierge de toute présence humaine. Les hautes ramures versaient une ombre lourde et dense, où frissonnait une horreur sacrée. Le silence était si profond qu'on entendait choir les branchettes mortes. Des aromes balsamiques parfumaient l'haleine de la nuit, mêlés d'une senteur plus âcre, d'une senteur saline qui s'exhalait de la mer. Et, dans leurs nids, les corbeaux dormaient.
—Quand vous voudrez!… prononça la vieille.
Une allumette craqua, puis deux, puis cinq, puis vingt. En un clin d'œil, toutes les torches furent en feu. Les paysans s'étaient redressés d'un bond, au signal de la mégère, et ils allaient, venaient, couraient en tous sens, agitant leurs brandons enflammés, avec des appels, des provocations, des hurlements, des rires et cette clameur éperdue qui dominait tous les autres vacarmes:
—Hû d'ar Vrân!… Hû d'ar Vrân[2]!…
[2] Sus au corbeau!… Sus au corbeau!…
On eût dit une sarabande de sauvages en délire, une danse de guerre dans les forêts du Nouveau Monde. Les pins, éclairés en dessous par la lueur violente des torches, revêtaient les aspects les plus fantastiques. Il semblait que l'on vît leurs troncs se tordre comme de gigantesques salamandres et leurs cimes s'écheveler. Mais le plus effroyable, ce fut quand la trombe des corbeaux s'abattit. Ils se précipitaient, aveuglés, affolés, fascinés; leurs croassements étaient à faire frémir. Adossé à un arbre, je les regardais tournoyer tels que des flocons fuligineux sur la pourpre d'un incendie; et certes, jamais encore je n'avais contemplé pareil spectacle. C'était le carnage des temps barbares dans toute sa férocité. Les bâtons de houx des massacreurs décrivaient au-dessus de leurs têtes de larges moulinets sanglants. Ils frappaient au hasard, avec rage, ivres d'une fureur de tuer. Des plumes volaient, une rosée rouge et tiède pleuvait par gouttes; des corps noirs jonchaient le sol, le bec démesurément ouvert, les ailes fracassées…
IV
Lorsque nous redescendîmes vers le manoir, chaque septembriseur avait un chapelet de bêtes pantelantes passé à son cou.
—Eh bien! me demanda René R…, t'avions-nous menti, et n'est-ce pas, en effet, la chose la plus étrange?
—Sans doute, lui répondis-je; mais, pour quelques grains de blé, c'est, peut-être, trop de sang répandu.
Il eut une moue dédaigneuse:
—Peuh! fit-il… Du sang de corbeau!…
IMPRESSIONS D'AUTOMNE
—FRAGMENT D'UN JOURNAL DE MER—
I
—Ce n'est que la queue d'un grain, disaient les matelots.
Mais cette «queue» s'allonge, démesurée, formidable, fouettant la mer avec un bruit monstrueux. La fumée des embruns vole sur les vagues comme la poussière, l'été, sur un champ de manœuvres où chargent les escadrons. Par instants, on croit entendre le fracas sourd d'un galop multiplié. Ce sont les sabots de fer de la tempête qui sonnent ainsi, derrière nous, dans l'espace. Après conseil tenu dans le poste de l'équipage, il a été décidé que l'on fuirait devant elle et, si possible, qu'on tâcherait d'atterrir aux «Iles».
Ces îles sont au nombre de sept. Elles forment en ce coin de la Manche un groupe de Cyclades brumeuses, vouées à un isolement presque éternel. Comme la Délos des antiques légendes helléniques, elles passent, dans l'imagination des pêcheurs de la côte, pour n'avoir point d'attaches fixes, pour être des terres vagabondes, libres de voyager où il leur plaît. C'est surtout par les très beaux temps qu'elles paraissent s'éloigner. Leur silhouette imprécise, teintée d'un rose délicat, semble se fondre dans la limpidité du ciel. Leur départ est un signe de bonace. On dit: «Les Iles s'en sont allées»; et, dans les petites chaumières du littoral, sur les seuils de pierre grise, les femmes tricotent paisiblement, sûres que la mer leur ramènera leurs maris: les Iles sont si loin!… Si elles se rapprochent, en revanche, si l'on voit, sur le vert assombri des eaux, se dessiner d'un trait violent leurs croupes inégales, d'un noir d'encre, les aiguilles s'arrêtent et les langues s'interrompent de jaser. On dit: «Les Iles sont revenues.» Les esprits s'émeuvent, comme à l'aspect de bêtes mystérieuses et malfaisantes.
Elles doivent avoir, ce soir, pour qui les regarde du continent, une mine particulièrement sinistre. Même du large, elles ont des formes inquiétantes et hostiles. Une d'elles, la plus centrale, est surmontée d'une haute tour que l'on prendrait, à la distance où nous en sommes, pour le repaire de quelque Adamastor breton, de quelque horrible génie de la mer, maître souverain des tempêtes et dieu des flots en courroux. C'est cependant sur cette île que nous faisons cap. Nous marchons d'une vitesse prodigieuse, cinglés par l'averse; le tourmentin, seule voile que nous ayons gardée à l'avant, ronfle comme une peau de tambour. Le patron tient la barre à deux mains. De son dur visage qu'on dirait taillé à coups de couteau dans un vieux buis on n'aperçoit que les touffes de ses sourcils en broussailles, derrière lesquelles veillent activement ses yeux aigus. Soudain, nous l'entendons qui marmonne:
—Voici la chandelle allumée. Le gîte est proche.
Au sommet de la tour lointaine vient, en effet, de poindre une faible clarté. Elle brille là-bas, encore incertaine et falote, comme la lumière de la maison de l'ogre, dans les contes de fées. C'est une amie qui nous montre le port. Mentalement, nous l'invoquons: Salut, étoile rassurante, réconfort des navigateurs!… Peu à peu, son éclat s'avive. Mais le passage le plus redoutable nous reste à franchir. A tribord et à babord aboie une meute de récifs hurleurs. Une lune blafarde oscille sur les nuages comme fait notre barque dans les remous. Le paysage est vraiment diabolique. Les îles semblent, dans la nuit, des pans de murs gigantesques, les vestiges épars d'un continent sombré.
Nous tournons à l'angle d'une de ces ruines et, tout à coup, nous nous sentons pénétrer par une impression de bien-être, la plus délicieuse, je crois bien, que j'aie jamais éprouvée. Nous sommes dans des eaux relativement calmes. Le bateau lui-même reprend haleine; il glisse d'une allure plus souple: sa membrure a cessé de geindre et ses cordages de grincer. Le refuge tant souhaité n'est plus qu'à quelques encablures. Dans le ciel, au-dessus de nos têtes, les réflecteurs du phare promènent en cercle les bras immenses d'une croix de feu, comme pour exorciser l'orage, et, de fait, les puissances démoniaques du vent ne se hasardent point en deçà de la zone enchantée.
II
Nous jetons l'ancre dans une crique à fond de sable abritée entre deux parois de granit. Un sentier en corniche, surplombant l'abîme, serpente aux flancs de la falaise et conduit à une espèce de terre-plein que dominent les remparts encore intacts d'un ancien ouvrage fortifié. Naguère, un détachement de soldats occupait l'île sans autre mission que de fumer mélancoliquement des pipes devant le spectacle de l'infini. On les a relevés une fois pour toutes de cette faction sans objet et les logements qui leur servirent de caserne n'hébergent plus que des rats et des chouettes, à moins que—comme c'est notre cas—des mariniers surpris par le gros temps ne viennent chercher à l'ombre de leurs voûtes une place où dormir en sécurité.
Nous comptons bien nous y étendre tout à l'heure, sur les couchettes de varech qui y sont étalées en permanence, à la disposition du premier venu. Mais, auparavant, nous voulons grimper jusqu'au phare: il doit faire si bon là-haut, dans la chambre close de la lanterne dont les persiennes de cristal dardent sur nous de rouges rayons incandescents! Et nous avons, sous nos cirés ruisselants, des airs si lamentables! Nous sommes si gelés, si morfondus!…
—Montez, nous dit le gardien-chef.
—Et nous montons. A mesure que nous gravissons les marches de l'étroit escalier, la voix de l'ouragan, au dehors, grossit et s'exaspère. Nous nous faisons l'effet de mouches égarées dans un tuyau d'orgue, un jour de messe solennelle. C'est, d'étage en étage, un déchaînement de plus en plus désordonné d'harmonies effrayantes et sublimes. Le phare tout entier vibre comme un mirliton grandiose dans lequel soufflerait ce que Victor Hugo appelle la «bouche d'ombre». Sur le palier supérieur, l'homme pousse une porte.
—Entrez ici, fait-il. C'est la pièce aux machines. Vous jouirez de la chaleur sans être éblouis par la flamme. Avant une demi-heure vous n'aurez plus un fil de mouillé.
Comme nous hésitons un peu au seuil de ce réduit obscur où s'enchevêtre tout un système compliqué d'engrenages, il ajoute:
—Soyez sans crainte. Louarn est là,—mon second, un vieux de la vieille… Et même, s'il vous faut des histoires pour passer le temps, vous pouvez vous fier à lui. Il en connaît et sait les conter.
Tandis que le «chef» redescend souper en famille, dans la cuisine proprette, aux cuivres luisants, son «second», le nommé Louarn, nous convie à nous asseoir à ses côtés sur le banc de quart. Dans l'espace exigu où nous sommes resserrés il règne une moite tiédeur d'étuve. La buée qui s'élève de nos vêtements mêle un fort parfum de saumure à l'odeur d'huile rance qui remplit la pièce.
Par nuit de tempête, dans une chambre de phare, de quoi causer, si ce n'est de naufrages? Louarn a été le témoin de bien des catastrophes, depuis près de vingt ans qu'il habite ces lieux farouches.
—Vingt ans moins quatre mois, oui, monsieur… Ç'a été pénible, dans les débuts, très pénible… Deux choses surtout me manquaient: le son des cloches et la vue des arbres. Je suis natif d'un pays vert. Longtemps j'ai pleuré après les haies d'aubépine et les vergers ombreux… Présentement je n'y songe plus. Je me suis fait à cette terre sauvage; j'y ai pris racine parmi les bruyères, le serpolet et le gazon marin. On m'a souvent proposé des résidences plus avantageuses. Je n'ai pas voulu. Il ne sied pas plus à un gardien de changer de phare qu'à un capitaine de changer de bateau. Et, d'ailleurs, je suis ici aux premières places, comme vous dites, pour assister aux représentations à grand orchestre des drames de la mer. Ah! j'en ai contemplé de toutes les sortes, je vous promets… Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, une goélette s'est perdue sous mes yeux; elle courait vent arrière et s'est empalée sur un récif à fleur d'eau. Pendant une longue heure les hommes se sont appelés les uns les autres désespérément. Une voix d'enfant surtout, la voix du mousse, je pense, s'égosillait à fendre l'âme. Mais, brusquement, une rafale a passé, et tout s'est tû…
Nous écoutons les récits du bon Louarn à travers une demi-somnolence béate qui en atténue singulièrement le caractère, leur donne l'apparence d'histoires d'autrefois, arrivées en des âges très lointains.
Il en est un, néanmoins, que je me reprocherais de n'avoir point noté. Un navire venait de faire côte sur la ligne d'écueils qui défend, comme une espèce d'atoll, les abords de ces parages. C'était au cœur de l'hiver, par une nuit tragique, balayée d'un souffle si glacial que l'embrun se cristallisait dans l'air. L'équipage, aux trois quarts mort de froid, sauta dans une chaloupe et fit rames vers l'île où la lumière du phare brûlait comme une lampe de salut. Appuyé à la balustrade extérieure de la lanterne, Hervé Louarn observait tous les mouvements des naufragés. Comme l'embarcation, surchargée, menaçait de couler à pic, ceux-ci commencèrent par jeter à la mer les objets qu'ils avaient pris avec eux, des armes, des instruments, des caisses de biscuits. La chaloupe ne s'allégeait toujours pas. Louarn vit alors cette chose atroce: une demi-douzaine de matelots gisaient, affalés entre les bancs; c'étaient déjà des corps inertes, mais ce n'étaient pas encore des cadavres; on les souleva par les aisselles et on les envoya rejoindre par-dessus bord les ustensiles et les vivres.
Or, voici le plus singulier de l'affaire. Un de ces malheureux, avant de quitter le navire en détresse, avait eu la précaution de se munir d'une ceinture de sauvetage. Il surnagea. Et entraîné par le remous dans le sillage de la chaloupe, il se mit à la suivre en dansant, le buste dressé hors de l'eau, la tête un peu inclinée sur l'épaule, les bras flottants.
Quand les hommes remarquèrent ce pantin sinistre gesticulant derrière eux à la crête des vagues, ils hésitèrent un moment, saisis d'épouvante et peut-être de remords. Puis comme il venait presque à toucher le bordage, ils craignirent qu'il ne tentât de s'y cramponner. C'eût été leur perte à tous. Ils s'efforcèrent, à l'aide d'une gaffe, de le maintenir à distance, dans l'espoir qu'un paquet d'eau plus lourd, en s'abattant sur lui, achèverait de l'engloutir. Mais la mer semblait s'amuser de l'aventure et ne se pressait point de terminer ce jeu macabre. Et le noyé continuait sa gigue, narguant ses compagnons.
Une fureur s'empara de l'équipage en voyant qu'il se rapprochait d'autant plus qu'on s'appliquait davantage à l'écarter. Il fallait en finir avec ce mort récalcitrant. On entreprit de l'assommer à coups d'aviron. Il s'enfonça, disparut, mais pour reparaître plus loin sous un aspect plus hideux, le crâne fracassé, les membres à moitié détachés du corps…
—Il poursuivit la chaloupe, conclut Louarn, jusque dans la petite anse où vous êtes débarqués. Nous recueillîmes ici les hommes: c'étaient des marins étrangers; toute la nuit ils délirèrent dans leur sommeil. Et, le lendemain, avant de reprendre la mer pour gagner la côte, ils scrutèrent anxieusement du regard tous les abords de l'île. Ce n'est que lorsqu'ils eurent constaté que l'étendue était nette que leur visage se rasséréna. Le matelot à la ceinture de liège avait dû être emporté par le jusant… Me croirez-vous si je vous dis que, le soir d'après, il revint? Il serait probablement revenu bien des fois encore, s'il ne s'était empêtré dans un lit d'algues flottantes. Des pêcheurs, l'ayant rencontré, l'enterrèrent à Rouzic. Ce me fut un vrai soulagement de le savoir au repos pour l'éternité.
III
… Il est près de minuit quand nous descendons du phare. Les meuglements de la tempête ébranlent avec une violence croissante les profondeurs infinies de l'espace. La mer bouillonne. Une vie effrayante anime le chaos. C'est comme un rêve d'Apocalypse. De monstrueuses bêtes blanches courent, se cabrent, s'évanouissent dans l'ombre et de nouveau se ruent vers on ne sait quelles besognes d'épouvante. Le sol de l'île résonne et tremble comme heurté à coups de bélier.
Nous nous orientons tant bien que mal dans la direction du fortin; à notre grande stupéfaction, nous le trouvons éclairé; un énorme fanal, comme on en voit aux charrettes des rouliers, est fixé à l'un des gonds de la porte, veuve de ses battants. A l'intérieur des casemates, des pas vont et viennent. Nous crions:
—Qui va là?
Un paysan de haute taille émerge des ténèbres. Ses yeux gris sont comme délavés; sa barbe rousse, givrée de sel et emperlée de gouttes d'eau, ressemble à un bouquet de goémons. Pieds nus et, dans la main, une fourche en forme de trident, il fait penser au vieux Glaucos.
—Ah! fait-il, vous cherchez un abri. Entrez. C'est ici la maison du gouvernement: chacun y est chez soi, et ce n'est pas la place qui manque.
Ce vieillard est le fermier de l'île. Moyennant une redevance des plus modiques, il est, en ce canton perdu de France, seigneur et roi. Quelques arpents de terre cultivable fournissent à sa subsistance et à celle de sa famille. Il arrive, cependant, que les rats mangent la moitié de sa récolte et les lapins l'autre moitié. Heureusement que la mer est là. C'est une bonne pourvoyeuse, et qui produit toujours sans qu'il soit besoin de l'ensemencer jamais. Dans la salle du corps de garde, où il vient de nous introduire, il nous montre un tas d'épaves.
—Ma moisson de ce soir, nous dit-il, avec un accent goguenard, de sa voix enrouée.
Il y a, parmi ces planches, des débris où se lisent encore des lettres, des chiffres, noms et numéros matricules de barques mortes, suprêmes épitaphes des hommes qui les montaient. Et, dans cet ossuaire hanté d'images lugubres, nous avons dormi.
AU PAYS DES «GARS D'ISLANDE»
I
LE PARDON DES ISLANDAIS
Un des premiers dimanches de février se célèbre, à Paimpol, la bénédiction de la flottille d'Islande ou, comme on dit là-bas, le «Pardon des Islandais».
C'est une imposante cérémonie qui inspire de graves réflexions aux pêcheurs même les plus insouciants et laisse l'âme du simple spectateur toute pénétrée d'une poignante impression de tristesse. La procession s'organise dans l'après-midi, à l'issue des vêpres. Des tribus entières, des clans compacts de marins sont descendus, pour y prendre part, de tous les hameaux environnants perchés sur le dos des promontoires ou abrités dans le creux des anses de Loguivy, de Plouézec, de Plounez, de Perros, de Pors-Even qu'immortalisa Loti. Les hommes en tricot de laine bleue, les femmes en petite coiffe blanche et en châle noir se pressent en une longue houle de têtes et d'épaules qui s'avance par lentes oscillations, au chant des hymnes d'Église, dans un vaste recueillement. On suit une rue étroite, plongeante, que bordent des maisons d'autrefois, aux portes basses et cintrées, bâties par des flibustiers du dernier siècle, dans un temps où l'aventureuse cité bretonne armait pour la «course» en attendant d'armer pour la grande pêche.
Voici les quais, l'ouverture de la rade, la mer d'un bleu dur et froid, d'un bleu d'acier, l'air franchement hostile sous la pâle lumière du soleil d'hiver. Des lambeaux de nuages qui traînent à l'horizon, rasant la ligne des eaux, semblent une apparition des banquises polaires, entrevues comme dans un mirage.
La procession fait halte au pied d'un oratoire improvisé qui dresse vers le ciel ses grêles clochetons de bois peint. La statue de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, patronne des Islandais, se tient debout sur l'autel, la face tournée vers le large. Une voile tendue forme dais au-dessus de sa tête; de chaque côté pendent des filets, en une draperie ténue et flottante; le socle est enguirlandé d'engins de pêche; l'autel lui-même est décoré d'un chapelet d'ancres, et des rames disposées en faisceaux font l'effet de gigantesques candélabres. Du haut des gradins de ce reposoir, le clergé entonne le cantique traditionnel dont l'assistance reprend chaque strophe, en chœur, dans une formidable poussée de voix rauques.
Un prêtre cependant,—quelquefois l'évêque diocésain en personne,—se dirige, suivi d'un seul acolyte, vers le bassin où les goélettes sont rangées à quai, véritable fourré de cordages et de mâts, le beaupré de l'une s'enchevêtrant aux basses vergues de l'autre. Toutes ont mine pimpante et portent beau, lustrées, cirées comme pour une parade. Le prêtre s'arrête un instant devant chacune, l'asperge d'une goutte d'eau bénite et passe. Vingt, trente, cinquante fois il accomplit le même rite: vingt, trente, cinquante fois un pavillon différent monte et s'abaisse en manière de salut. Dans l'espace d'une demi-heure, tous les bateaux de la flottille sont dûment munis du viatique; et déjà, sans doute, s'éveille dans leur membrure le frisson avant-coureur des grands départs. L'officiant, de retour au reposoir, adresse aux pêcheurs une exhortation suprême, puis le cortège regagne l'église en chantant l'Ave Maris Stella…
Et maintenant, comme dit l'autre, les chants ont cessé. La solennité est close. Rien de plus simple, de plus rapide, et aussi de plus émouvant. On ne s'attarde point aux longues et banales manifestations dans ces fêtes de la mer sur qui plane, quoi qu'on fasse pour n'y point penser, l'ombre mystérieuse du destin.
Quelque temps encore, les marins vaguent par la ville, promenant de rue en rue, avec des stations çà et là dans les boutiques ou les cabarets, leurs torses superbes, leurs yeux glauques et leurs nobles barbes frisées. Puis, comme le crépuscule s'assombrit, leurs femmes les emmènent.
Ils se dispersent au hasard des petits chemins, à travers le pays morne planté d'innombrables calvaires. Il leur reste quatre ou cinq nuits à dormir en terre ferme, sous les toits de chaume ou d'ardoise moussue, dans les vieux logis de la lande qui ont vu tant de drames passifs et silencieux de l'absence, de la misère, de la mort. Le départ est fixé à la fin de la semaine. Dans huit jours, ils auront pris la mer.
—Plaise à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, murmurent-ils d'un air détaché, le sourire aux lèvres, avec leur beau fatalisme tranquille, plaise à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle que la mer ne nous prenne pas à son tour!
La chose arrive. Elle n'arrive, hélas! que trop souvent. Qui ne connaît, par les descriptions des romanciers et des touristes, l'humble porche de la chapelle de Perros-Hamon, tout tapissé de tablettes funéraires à la mémoire des «perdus à Islande»? J'ai sous les yeux, tandis que j'écris ces lignes, une liste encore plus tristement éloquente, en son laconisme administratif, la liste des navires sombrés corps et biens dans les parages des lieux de pêche, aux cours de ces derniers vingt ans. Que d'existences sacrifiées! Que de maisonnées d'enfants jetées à toutes les aventures de la faim! Les bonnes campagnes,—et la plus récente est de ce nombre,—sont celles où l'on n'a qu'une trentaine de trépas individuels à déplorer, où tous les équipages rentrent plus ou moins décimés, où la charité publique n'a guère à se répartir que sur quelque deux cents orphelins. Elle fait ce qu'elle peut, cette charité publique, à Paimpol et dans les environs; mais ce qu'elle peut est mince. Les médiocres ressources dont elle dispose sont loin d'être en rapport avec les infortunes qui demandent à être soulagées, je ne dis pas dans les années de grands sinistres, mais même dans les années bénignes où la mer semble faire relâche et se contente de proies isolées au lieu d'engloutissements collectifs…
Vers 1878, un notable progrès s'est accompli: une caisse de secours a été créée, dont les armateurs ont fourni les premiers fonds, et qu'ils continuent d'alimenter au prorata, je pense, de leurs bénéfices. Après avoir végété péniblement jusqu'en 1890, époque où le commissaire de l'inscription maritime, représentant tout désigné des pêcheurs, a été appelé à en présider les opérations et à en exercer le contrôle, elle s'est développée depuis lors au point de se transformer peu à peu en une institution de prévoyance à laquelle on est parvenu, me dit-on, à intéresser les marins eux-mêmes, non sans avoir eu à vaincre de longs entêtements, car le matelot breton, tout imbu de l'individualisme forcené de sa race, est l'être le plus réfractaire qui soit aux idées d'association, d'épargne en commun, de mutualité.
Ainsi l'«Islandais» contribue désormais pour sa part à ménager aux veuves un court répit pour pleurer leurs morts, à sauvegarder de la misère immédiate les aïeules et les enfants. Cet apport, si minime soit-il, augmente d'autant le budget des «disparus». Mais il est encore bien léger, ce pauvre budget, et bien lourdes sont les charges qui le grèvent. Dans son compte rendu pour la campagne de 1894, le trésorier établit un rapprochement significatif entre la prospérité de la caisse de Dunkerque et la situation précaire de celle de Paimpol. C'est que Dunkerque est une ville populeuse, tandis que Paimpol n'a que deux mille habitants. Ce qui nous manque, conclut-il, ce sont «des donateurs capables de nous aider à élargir le cercle de nos secours et à soulager plus efficacement les infortunes pressantes, les besoins urgents, conséquences inéluctables de la rude profession qu'exercent nos pêcheurs sous le rigoureux climat des mers du Nord».
Avis à ceux qui, par les nuits de tempête, se sentent venir au cœur quelque pensée de compassion pour la petite France flottante des fiords arctiques.
II
LETTRE D'ISLANDE
Juillet 1894.
Depuis près d'un mois que l'événement s'est passé, tout a été dit sur la tragique impression produite dans l'univers civilisé par l'assassinat du Président Carnot. Si je me permets d'y revenir à si long intervalle, c'est avec la pensée qu'on ne laisserait pas de trouver quelque intérêt aux «notations» qui vont suivre. Cet intérêt, elles l'empruntent moins au sentiment qui les a dictées,—le cri partout a été le même,—qu'au milieu très spécial et, à vrai dire, unique où elles ont été consignées par écrit. Je les extrais d'une lettre dont on vient de me donner communication et qui arrive, sinon du pôle, du moins de ses alentours immédiats.
Ils sont là-bas, «à Islande», comme parlent les Paimpolais, ils sont de cent cinquante à deux cents navires qui forment dans les eaux de la mer hyperborée une sorte d'archipel flottant, sans autres attaches avec la mère patrie que les rares visites des croiseurs de l'État chargés de la police des lieux de pêche. Une population de trois mille marins environ les monte, Bretons, Picards, Flamands, la fine fleur de nos matelots de la Manche. Les Bretons dominent, et particulièrement les hommes de l'Armor trégorrois, de Perros-Guirec à Paimpol. Ce sont, pour la plupart, des Celtes à la manière antique, avec de grands corps souples et musclés, avec des âmes primitives et incomplètes, à la fois rudes et tendres, capables d'audace et de puérilité, des âmes d'enfants et de héros.
Vers la mi-février, vêtus du gilet de laine bleue que leurs femmes ont passé l'hiver à tricoter, le ciré jeté en travers sur l'épaule, ils descendent aux ports d'embarquement. Les goélettes aux gréements compliqués sont rangées en file, toutes voiles tendues, le long des quais. Le clergé local—je l'ai dit tantôt—s'avance en grande pompe et les bénit; une par une, elles cinglent vers la haute mer: telle une théorie de nefs sacrées. On les suit longtemps des yeux. Sur le rebord des falaises, sur la pointe des caps aigus qui fendent les flots du large de leurs proues immobiles, des mouchoirs s'agitent, saluant jusque par delà les limites extrêmes de l'horizon le départ, quelquefois éternel, des «Islandais».
La lettre que j'ai là sur ma table, c'est un de ces Islandais qui l'a écrite,—un homme de quelque culture néanmoins, un «capitaine», proche parent, d'ailleurs, de ce Guillaume Floury qui, s'il faut en croire les racontars littéraires, a servi de prototype au Yann Gaos de Loti. Représentez-vous un bon géant des légendes, une figure mâle, adoucie d'un je ne sais quoi de féminin qui se remarque souvent, en ce pays, même dans les traits les plus virils, une belle barbe noble et frisée de dieu assyrien, et des yeux clairs, d'un bleu déteint, aux prunelles dilatées et comme infinisées par le spectacle des vastes houles mornes et brumeuses où, chaque année, six mois durant, il est accoutumé de vivre.
Sa lettre est datée du Faxa-Fiord, à cinq milles au large de Reikjavik, dans les parages occidentaux de l'île.
«Mauvais temps et mauvaises nouvelles», écrit-il; «depuis tantôt dix ans que je fais la campagne, je n'ai pas encore vu saison pareille. Nous avons très froid. Les hommes ont les mains coupées par les lignes et grelottent tout le jour, comme s'ils avaient la fièvre, à cause des grands paquets d'eau glacée que le ciel leur vide dessus, presque sans discontinuer. Ajoutez que le poisson mord peu. Quoique sur un fond excellent, nous n'en sommes, à mon bord, qu'à nos dix-huit mille morues, juste la moitié moins que l'an passé. Tout ça n'est pas gai; et pas n'est besoin de vous dire que nous n'avons guère de cœur à chanter, malgré que d'habitude nous ne soyons points des pleurards… Voici, outre cela, que nous apprenons la triste mort de M. Carnot. Les chasseurs[3], qui viennent d'arriver, nous ont apporté les journaux qui en parlent. Ça nous a donné comme une sueur. On nous eût avertis que nous coulions, que nous n'aurions pas eu les sangs plus remués. J'ai dit aux babordais, qui étaient de pêche:
[3] On appelle ainsi les navires chargés du ravitaillement des goélettes de pêche. Ils quittent les ports bretons dans le courant de juin, emportant de nouvelles provisions de sel, et rentrent avec la morue déjà pêchée durant les premiers mois.
»—Amenez vos lignes. Nous allons lire cela dans l'entrepont.
»Les tribordais, réveillés en sursaut, se sont levés de leurs couchettes et j'ai fait la lecture devant tout l'équipage accroupi en cercle autour de moi. Quand j'ai eu fini, nous sommes restés là à rêver tristement, sans courage. Personne ne trouvait rien à dire, mais plus d'un avait des larmes aux yeux, et il y en avait d'autres qui juraient en dedans. Jamais je n'aurais pensé que d'apprendre la mort du Président de la République nous eût fait une peine si profonde. Mes hommes ne le connaissaient guère que par les portraits qu'ils avaient vus de lui, dans les auberges du pays, et même quelques-uns se rappellent si peu son image, qu'ils la confondent avec celle de Mac-Mahon. Ils n'ont pas été pour cela moins navrés. Peut-être même qu'en France vous n'avez pas été aussi secoués que nous par cette nouvelle. Quand on est, comme nous, loin de la patrie, isolés et quasi perdus en des parages où il ne fait, comme au purgatoire, ni jour ni nuit, ballottés sur une mer sinistre qu'on a dénommée à juste titre «le cimetière des navires», on est porté à s'exagérer les choses et, si elles sont pénibles, à en souffrir plus vivement…»
Je saute une page de détails intimes et personnels.
Qui n'a présente à la mémoire la description, d'une poésie si intense et d'un réalisme si précis, qui ouvre Pêcheur d'Islande? On se rappelle, dans ce logis sombre sentant la saumure et la mer, dans ce gîte trop bas s'effilant par un bout «comme l'intérieur d'une grande mouette vidée», on se rappelle la petite Vierge en faïence, fixée sur une planchette contre le panneau du fond, avec la note fraîche de sa robe rouge et bleue «au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois». Comme la plupart de ceux qui vivent dans le péril incessant des eaux, les «Islandais» sont gens pieux, d'une piété intermittente peut-être, mais qui est chez eux chose de tempérament et, aux heures de crises, remonte tout de suite à fleur d'âme. Il en est même qui ne se mettent en pêche qu'après avoir prié. Je me souviens d'avoir entendu dire à l'un d'eux: «J'ai pris plus d'une morue avec un signe de croix.» En règle générale, ils observent le dimanche, et ils célèbrent messe et vêpres à leur façon, en chantant des cantiques. Un des leurs, celui qui a la plus belle voix, remplit, dans la mesure du possible, les fonctions d'officiant. On lui décerne le titre de «sacristain du bord».
«Quand le soleil a été bas sur l'horizon», reprend plus loin l'auteur de la lettre, «le sacristain du bord, s'avançant vers moi, m'a dit:
»—Capitaine, c'est le moment du soir en notre pays. Si vous voulez, nous allons faire comme chez nous, pour une fois, et réciter les grâces en commun.
»Il s'était déjà concerté avec les autres… Nous avons tous écouté la prière, qui assis sur le plat-bord et appuyé au bastingage, qui debout sur le pont, parmi les morues saignantes, empilées en tas. Pour commencer, nous n'avions pas ôté nos suroîts, par crainte de nous geler le crâne au vent de neige qui soufflait devers les montagnes de l'île, mais, lorsque le sacristain, élevant la voix, a prononcé en breton: «—Et maintenant disons un De profundis pour le repos de l'âme de M. Carnot», nous n'avons plus songé à rien d'autre, et nous nous sommes tous découverts d'un seul geste. Je ne crois pas que nous ayons jamais été aussi émus, même quand nous avons eu à étendre sur la planche le cadavre de l'un d'entre nous pour le faire glisser à la mer…»
J'arrête là ces extraits. Peut-être trouvera-t-on, comme moi, que les scènes qu'ils retracent ne manquent pas d'une certaine grandeur. Puisse cet hommage lointain des exilés d'Islande être doux aux mânes du Président Carnot!