ANATOLE LE BRAZ

LE
GARDIEN DU FEU

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

AU PAYS DES PARDONS 1 vol.
LA CHANSON DE LA BRETAGNE 1 —
PAQUES D’ISLANDE 1 —
LA TERRE DU PASSÉ 1 —
LE THÉATRE CELTIQUE 1 —
LE SANG DE LA SIRÈNE 1 —
AMES D’OCCIDENT 1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Russie.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

A LUCIEN HERR

En mémoire des jours de Plogoff.

LE GARDIEN DU FEU

— Voici le dossier de cette étrange affaire, me dit l’ingénieur.

Il étala devant moi, sur la table du bureau où nous étions assis, une chemise verte contenant divers papiers et portant, en grosses lettres rondes, cette suscription : « Phare de Gorlébella, 1876. »

— Vous connaissez le phare, n’est-ce pas ?

Je l’avais visité l’année précédente, au cours d’une excursion à l’île de Sein, et je n’avais pas à faire grand effort pour revoir, par le souvenir, sa haute silhouette de pierre dressée en plein Raz, dans une solitude éternelle, au milieu d’une mer farouche agitée d’incessants remous et dont les sourires même, les jours de calme, ont quelque chose d’énigmatique et d’inquiétant. L’ingénieur poursuivit :

— Il vous suffira, quant au reste, de savoir ceci. En 1876, tout comme à présent, le personnel de Gorlébella se composait de trois hommes. Mais, de ces trois hommes, il n’y en avait que deux qui fussent de service en même temps. Le règlement porte, en effet, que chaque gardien, après avoir demeuré un mois au phare, a droit à un congé de quinze jours. Tous les seconds samedis, à moins que l’état de la mer n’y mette obstacle, le bateau ravitailleur accoste au récif, débarque les provisions et prend à son bord, pour le ramener à terre, l’exilé dont c’est le tour d’être rapatrié. Au sommet de la Pointe du Raz s’élève ou plutôt se tapit, si vous vous souvenez, une sorte de hameau administratif, formé des bâtiments désaffectés de l’ancien phare. C’est un groupe de maisonnettes basses, raccordées bout à bout et ceintes d’un vaste enclos où dans l’abri des murs, poussent chétivement quelques légumes. A l’entour s’étend le sinistre paysage que vous savez, un dos de promontoire nu et comme rongé de lèpre, troué çà et là par des roches coupantes, de monstrueuses vertèbres de granit. Nulle autre végétation que des brousses à ras de sol, des ajoncs rampants, une herbe éphémère, tout de suite brûlée par les acides marins. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué l’air de stupeur muette et résignée qu’ont toutes choses en ces parages, les plantes comme les bêtes, et les habitations aussi bien que les gens. Voilà pourtant l’oasis de bon repos après laquelle aspirent de tous leurs vœux les factionnaires de Gorlébella. Du moins ne s’y sentent-ils plus les emmurés des eaux. Si peu récréatifs que soient ces horizons, encore délassent-ils leurs yeux de la perpétuelle et obsédante agitation des vagues. Et puis, ils ont là leur « chez eux » ; ils y retrouvent la femme, les enfants, la figure chère des êtres et des objets familiers, rentrent enfin dans la vie normale, savourent la joie, irraisonnée mais profonde, d’appartenir de nouveau à la grande communauté humaine… J’ai dit ; maintenant, feuilletez.

La première pièce était un télégramme sur papier jaune adressé par le conducteur des Ponts et Chaussées d’Audierne à l’ingénieur ordinaire chargé du service des phares, en résidence à Quimper. Elle était datée du 2 mai et conçue en ces termes : « Feu de Gorlébella, resté allumé toute la journée d’hier, éteint cette nuit. Rumeurs bizarres circulent. Prière donner instructions, si ne pouvez venir vous-même. »

Suivait une lettre de l’ingénieur ordinaire à l’ingénieur en chef : « J’ai l’honneur de vous transmettre les pages ci-jointes, trouvées sur le banc de quart, dans la chambre de la lanterne. Goulven Dénès, avant de disparaître, a pris soin d’y consigner tout le détail des événements. Nous n’avons pas encore pu pénétrer dans la pièce où sont enfermés les deux cadavres. Il faudra sans doute briser la porte à coups de hache. A bientôt un rapport qui vous fournira les renseignements complémentaires… »

Je sautai vite à la liasse de vieux papiers qui accompagnaient cette note.

Ce n’étaient, à première vue, que de banals imprimés, des « tableaux » divisés en colonnes, avec des rubriques sans intérêt et des chiffres indiquant soit le nombre des heures de veille durant le mois, soit la quantité d’huile consommée pour l’éclairage. Mais, au verso des feuilles, s’étageaient les sillons réguliers d’une solide écriture paysanne. Une âme sombre et douloureuse y contait, en manière d’« Observations sur les circonstances du service », le drame peut-être le plus atroce dont les tragiques annales du Raz aient conservé le souvenir. Je laisse la parole à Goulven Dénès, « chef gardien — ainsi qu’il se qualifie lui-même — du phare de Gorlébella ».

I

Que mon ingénieur me pardonne. Je me suis rendu coupable, ces derniers temps, des manquements les plus graves à mes fonctions, et, dans quelques jours, je vais déserter mon poste. Il s’en étonnera, je pense, lui qui m’a souvent cité comme un employé modèle. Je n’aurais pas cessé de l’être, s’il n’avait dépendu que de moi ; mais il y a une fatalité plus forte que la volonté de l’homme. Je dois à mon ingénieur, je me dois à moi-même de lui exposer pourquoi et comment j’ai failli. Si ce n’avait été à cause de cela je n’aurais pas pris la peine d’écrire ces lignes.

La date portée au calendrier est celle du 20 avril, et le chronomètre marque dix heures du soir. Le mois d’avril est mon mois. Je l’ai tenu longtemps pour un mois heureux ; je croyais à son influence bienfaisante sur ma destinée. Je sais maintenant qu’il n’y a que de faux bonheurs.

J’étais, du reste, à présent que j’y songe, l’homme le plus enclin à être dupe. Je suis né de cette race austère des laboureurs du Léon, dont la religion est le souci suprême. Mon enfance fut sérieuse et un peu triste. Là-bas, point de chansons, ni de danses, ni de ces jeux qui égayent la vie. Je ne me rappelle de ce passé que des bruits de prières et des sonneries de cloches tintant des offices. Une famille s’y considérerait comme maudite, si elle ne comptait parmi ses membres un prêtre. Je fus élevé en vue du sacerdoce ; à douze ans, j’entrais au petit séminaire de Saint-Pol.

Nul écolier ne se montra plus docile ni plus appliqué. Mais la lenteur de mes progrès dans les études latines me nuisit dans l’esprit de mes maîtres, et, sur la fin de ma seconde, ils conseillèrent à mes parents de me garder auprès d’eux. Ce fut une grande déception pour ma mère qui voyait déjà, dans ses rêves, l’église dont je serais le desservant, et le presbytère, fleuri de clématite, où se reposeraient ses vieux jours. Je ne pus supporter le spectacle de ses larmes. Les travaux de la moisson terminés, je m’engageai dans la Flotte.

Non que la mer me dît beaucoup : le Léon n’est pas une pépinière de marins. J’étais moins fait que personne pour goûter cette existence vagabonde. Tout me déplaisait en elle, ses joies plus encore que ses dangers. Une répugnance invincible m’empêchait de m’amuser comme les camarades, aux escales dans les ports lointains. Je les accompagnais dans leurs orgies, mais j’en sortais intact. A cause de ma réserve et parce que j’avais étudié pour la prêtrise, ils m’avaient surnommé Pater-Noster. « Tu n’auras jamais l’âme d’un matelot », me disaient-ils. Et c’était vrai. Je n’en remplissais pas moins consciencieusement mes devoirs. Il n’y a pas une seule punition sur mon livret. Mais, dans la tranquillité des quarts nocturnes, libre de me laisser aller à mes songeries, sous les étoiles, je me représentais, sur une des collines de mon pays, une maison de pierre grise dans un courtil, un filet de fumée paisible au-dessus du toit, et, dans l’ombre du logis, une jeune femme, lumineuse comme une clarté.

Par exemple, je ne me figurais pas bien ses traits, à cette jeune femme. Il ne m’était pas encore arrivé d’en regarder aucune, sauf peut-être, avant mon entrée au collège, des petites amies de catéchisme, pâles images anciennes, confuses et décolorées.

Explique cela qui pourra : un jour, brusquement, je la vis paraître et, comme par une révélation intérieure, je la reconnus. J’avais alors vingt-six ans. Après une croisière aux Indes, où j’avais étrenné mes galons de quartier-maître, je venais d’être désigné pour servir à bord de l’Alcyon, un garde-pêche minuscule, presque un yacht de plaisance, avec Tréguier pour port d’attache.

Or, ce dimanche-là — un dimanche d’avril — , nous étions rangés à quai, nos hautes vergues plongeant parmi les branches des vieux ormes reverdis. L’équipage, désœuvré, jouait aux cartes sur le pont. Moi, debout à l’arrière, j’échangeais de vagues propos avec le douanier de planton sous les arbres. C’était à l’issue de vêpres. Des groupes d’artisanes descendaient la Grand’Rue, leurs psautiers dans les mains. Machinalement je tournai la tête de leur côté. Si pourtant je ne l’avais pas fait, ce geste quelconque, je ne monterais pas, à cette heure, cette sinistre faction de vengeance et d’agonie au phare de Gorlébella.

— Quelle est donc celle qui marche un peu en avant des autres ? demandai-je au gabelou, en déguisant de mon mieux la subite émotion qui m’avait saisi.

J’entends encore sa réponse.

— Ça, c’est la plus jolie fille de Tréguier, Adèle Lézurec. Son père, un retraité de la marine, tient l’auberge des Trois-Rois… Vous savez bien, rue Colvestre ?

Elle, cependant, avait passé, de son allure élégante de citadine, sans daigner s’apercevoir qu’il y avait là deux hommes qui parlaient d’elle, sans se douter surtout que son charme venait d’ensorceler la pensée de l’un d’eux, de l’ensorceler toute, et pour jamais. Je suivis des yeux, jusqu’à ce qu’elles se fussent effacées dans l’éloignement du mail, la blancheur claire de sa cornette à deux pointes et la nuance gris perle de son grand châle à franges, qui tombait de ses épaules à ses talons comme les ailes repliées d’un goéland. Et, le reste de l’après-midi, retiré dans le poste, où j’étais sûr de n’être point troublé, je ne fis que murmurer sur un ton de litanie ces mots à qui je prêtais je ne sais quelles significations magiques : « Rue Colvestre… les Trois-Rois… Adèle Lézurec !… »


C’était dans la haute ville, cette rue Colvestre, presque à l’orée de la campagne, en des parages silencieux, peu fréquentés des matelots. On préférait les tavernes du port, plus animées, plus engageantes, et dans lesquelles on pouvait s’attarder davantage, sans compter que les servantes, familiarisées avec les habitudes des hommes de mer, y étaient accortes et faciles. Le soir venu, ma permission de minuit en poche, je m’acheminai pour la première fois vers les faubourgs.

L’air était doux ; les vergers des monastères embaumaient. Les sentiments les plus contradictoires s’agitaient en moi : c’était un mélange singulier d’incertitude et d’audace. En passant au pied de la cathédrale, je vis que l’intérieur en était illuminé. Je franchis le seuil du porche et m’agenouillai derrière une confrérie laïque de vieilles femmes qui récitaient le rosaire dans la chapelle de la Vierge. L’encens des vêpres se respirait encore sous les voûtes et l’odeur des cires pascales emplissait la nef. Je priai de toute ma ferveur de Léonard. Quand je sortis, ma fièvre était tombée, ma résolution ne tremblait plus, et ce fut d’une main délibérée que je soulevai le loquet des Trois-Rois.

Je me trouvai dans une salle basse, aux boiseries peintes de vert et de blanc, comme une cabine de navire. De-ci, de-là, étaient accrochées des vues de mer ou de paysages lointains, une « Éruption du Vésuve », un « Combat de Trafalgar », et, à la place d’honneur, au-dessus de la cheminée, un diplôme, sous verre, de second maître de timonerie. Pour ameublement, quelques tables, garnies de leurs tabourets, sur un parquet de briques aspergé de son ; dans les étagères d’angle, des bouteilles de boissons diverses qui attendaient encore, pour la plupart, qu’on brisât leur cachet. Tout cela un peu fané, un peu pauvre, mais d’une pauvreté décente et quasi coquette.

Mon ingénieur m’excusera de me complaire de la sorte en d’aussi menus détails. Je suis comme le naufragé qui va mourir, et je baise une à une les reliques chères, les tristes reliques de mon passé défunt…


Il n’y avait dans l’auberge, quand j’entrai, qu’un homme d’un âge respectable, à mine usée, avec ce teint de bistre que donnent les soleils de la mer aux gens qui ont longtemps « bourlingué ». Il semblait plongé dans la lecture d’un journal dont j’ai retenu le titre — vous saurez tout à l’heure pourquoi, — le Moniteur des Sémaphores et des Phares. En réalité, je crois bien qu’il sommeillait, car il me dévisagea d’abord de l’air ahuri d’un dormeur qu’on dérange. Il ne me témoigna, du reste, aucun empressement ; sans même m’inviter à m’asseoir, il se contenta de crier :

— Adèle !

Une porte vitrée s’ouvrit au fond de la pièce ; la jeune fille parut.

Elle avait quitté sa toilette des dimanches, mais n’en était que plus gracieuse dans sa robe d’étamine noire, qui dégageait toute la souplesse de sa taille, son buste svelte sur des hanches un peu larges, finement arrondies. Un « mouchoir » de soie des Indes, souvenir, sans doute, des voyages paternels, était noué sur sa poitrine ; sa coiffe mince, épinglée au-dessus du front, laissait à découvert les épais bandeaux de ses cheveux, d’un noir bleuâtre, qu’elle portait en bourrelets sur les tempes, à la manière des Trégorroises. Ses yeux, de nuances changeantes, étaient vifs et doux. Les couleurs de son visage étaient légèrement pâlies, comme d’une plante qui a poussé à l’ombre.

Je la regardais en extase, immobile et muet au milieu de la salle. Mais, au dedans de moi, s’était mis à galoper furieusement le vieux sang barbare qui est, dit-on, dans les veines léonardes et que je tiens de mes ancêtres. Cette femme dont, la veille encore, j’ignorais l’existence, j’aurais voulu la saisir d’un bond, l’étreindre, l’entraîner comme une proie.

Elle, cependant, soulevée sur la pointe de ses pieds fins, à demi sortis de leurs babouches, avait haussé la mèche d’une petite lampe de porcelaine, suspendue aux solives, qui était tout l’éclairage de l’humble logis.

— On verra du moins la moitié de sa misère ! — dit-elle avec gaieté, d’une voix chantante, au timbre grave et pur.

Et j’eus l’impression que je l’avais déjà entendue, cette voix, dans les songes de mes traversées, durant les quarts solitaires, sous les nuits calmes, alors que des musiques invisibles semblent courir le long du bordage, parmi les phosphorescences de la mer… Elle reprit, en se tournant vers moi :

— Asseyez-vous donc, matelot ! Que faut-il vous servir ?

— Si tu l’appelais quartier-maître, hein ! fit à ce moment, d’un ton assez bourru, le vieux qui n’avait pas encore desserré les lèvres, pas même pour me donner le bonsoir.

Et, s’adressant à moi, maintenant, il continua :

— Elle devrait pourtant savoir reconnaître un gradé d’avec un simple mathurin, puisqu’elle est ma fille. Car j’ai navigué, moi aussi. Le brevet que voilà, c’est le mien.

Il me montrait le diplôme qui était sur la cheminée, dans un cadre.

— Oh bien ! déclarai-je, nous allons donc trinquer ensemble. Vous ne me refuserez pas cela, mon ancien ?

Nous trinquâmes une fois, deux fois… Il me contait ses campagnes, tout heureux d’évoquer, devant un cadet, les croisières belliqueuses du temps de l’Empire, les mouillages dans les eaux de Sébastopol, les débarquements dans les arroyos du Cambodge et sur les plages du Mexique. Je feignais de l’écouter religieusement, mais mon attention était ailleurs : elle suivait chacun des mouvements d’Adèle, son geste harmonieux pour remplir nos verres, et, quand elle s’était rassise à l’écart, dans la lumière de la lampe qui la baignait toute, le tremblement délicat que faisait l’ombre de ses grands cils bruns sur ses pommettes de frais ivoire. Ce m’était une douceur inexprimable de la sentir là, tout près. Les tumultes de mon sang, s’étaient apaisés. Je goûtais un bien-être intime, une joie silencieuse et profonde, l’oubli complet de tout ce qui n’était pas cette belle fille, cette fleur de jeunesse et de grâce, cette rose d’enchantement. Les cloches des moûtiers voisins tintaient les heures dans la nuit. Puis une lourde sonnerie s’ébranla, roula par grandes ondes solennelles sur la ville.

— Le couvre-feu, dit Adèle.

Le vieux repartit :

— Un dernier coup, camarade, à la santé des gars de la Flotte !… Il n’y a que la mer, voyez-vous, il n’y a que la mer. Moi, je la pleure comme un paradis perdu.

Il avait abattu son poing sur la table, faisant voler à terre la gazette qui l’absorbait si fort, sur le tantôt, quand j’étais entré. Adèle se pencha pour la ramasser et, jetant les yeux sur le titre, articula d’une voix ferme.

— Lorsqu’on la contemple en toute sécurité de la chambre d’un phare ou de la maisonnette blanche d’un sémaphore, comme cela, oui, je comprends la mer. Autrement non ! Paradis des hommes, mais enfer des femmes !…

C’était ma destinée et la sienne dont elle venait de prononcer l’arrêt.

II

21 avril.

Rien à signaler, mon ingénieur, du moins pour ce qui est du service. Le baromètre est sur « variable » ; il souffle grande brise de noroît. Ce matin, après l’extinction du feu, j’ai monté mon matelas dans la lanterne, ainsi que des provisions de bouche pour plusieurs jours. Car, d’ici quelque temps, je ne me soucie pas de redescendre. Comme je passais sur le palier du deuxième étage, devant la porte de leur chambre — de leur tombe, — je l’ai entendue, elle, qui disait à l’autre :

— Je savais bien qu’il avait trop de religion pour vouloir cela !

Puis, mon pas s’éloignant, elle a poussé une clameur folle, un cri d’angoisse désespérée :

— Au nom de Dieu et de saint Yves ! Goulven !… Goulven Dénès !…

J’ai continué de gravir les marches, j’ai mangé un biscuit trempé d’eau et je me suis étendu sur le matelas, les bras en croix sous ma tête. J’ai dormi du sommeil de mes nuits anciennes, du temps que l’image de la femme ne me hantait point, — d’un sommeil sans pensée et sans rêves. Le soleil se couchait derrière l’Ar-Mèn, dans les lointains de la mer, quand j’ai rouvert les yeux. Je suis reposé : j’ai les idées d’une lucidité qui tient du prodige, comme si l’éblouissante flamme du phare projetait son éclat jusqu’au fond de mon esprit.

Saint Yves ! Elle a osé invoquer saint Yves !… Ce fut la veille de son pardon que nous nous fiançâmes. Je revenais de Smyrne, libéré ; à Toulon, j’avais trouvé ma nomination de gardien de troisième classe au phare de Bodic. Sans même prendre le temps d’aller embrasser mes parents, en Léon, j’avais escaladé la diligence de Tréguier, bondée de voyageurs. Je fis mon entrée dans la vieille ville des évêques, juché sur un monceau de malles ; mais, au tournant de la rue de l’Hospice, je me laissai couler à terre. Adèle Lézurec était là qui m’attendait. Par espièglerie, elle s’était couvert tout le visage du capuchon de sa mante.

— C’était pour savoir si votre cœur m’aurait devinée, me dit-elle.

Je lui répondis :

— Là-bas, en Orient, je sentais, à un parfum d’herbe mouillée, tout à coup répandu dans l’air, qu’il y avait dans le courrier de France une lettre de vous.

Depuis un an que je ne l’avais revue, elle avait encore embelli. Elle était dans tout l’épanouissement de ses formes, exhalait une odeur de sève chaude, comme les jeunes écorces en travail des printemps. Toute trace d’étiolement avait disparu. Ses yeux avaient tour à tour des lassitudes et des ardeurs étranges. Un sortilège émanait d’elle. Je me souviens que j’en fus parfois troublé jusqu’à en éprouver une sorte d’effroi. Je me remémorais ce dicton de la sagesse léonarde : « Tu reconnaîtras la jeune fille digne d’être épousée à ce qu’elle ne t’inspirera que des pensées chastes. » J’en avais d’autres auprès d’Adèle Lézurec. Ce n’était point là, je m’en rendais compte, l’amour probe et calme, exempt de toute fièvre, qui aurait été mon lot si j’eusse aimé chez nous, au grave pays de Léon. Un mot de ma mère aussi me revenait par moments ; lorsque je lui avais fait part de ma détermination, elle m’avait écrit : « Tu prends femme hors de ta race ; puisses-tu n’avoir pas à t’en repentir !… »

Mais un regard d’Adèle dissipait tous ces nuages.

Les reflets de ses yeux produisaient sur moi un effet de vertige qui m’étourdissait l’âme, comme de fixer longtemps le scintillement du soleil sur la mer. Je ne m’appartenais plus, j’étais sa chose. Je pus, à notre messe de mariage, mesurer à quel point elle me possédait. Vainement, je m’efforçai de prier : je ne savais plus ; j’étais comme ces ivrognes qui recommencent toujours leur chanson au même vers et n’arrivent pas plus à en sortir la trentième fois que la première. Il fallait vraiment que je fusse bien changé ! Autre détail non moins significatif. Mes parents, alléguant l’état de leur santé, avaient envoyé leur consentement sur timbre. Or, ma mère, ma propre mère m’était à cet instant devenue si indifférente que son absence n’attrista point mon bonheur.

Sur le soir, pourtant, je fus saisi d’une douloureuse impression de mélancolie. Adèle, conformément à l’usage trégorrois, avait décidé qu’un bal suivrait le repas de noces et elle avait loué, à cette intention, la salle du Rocher de Cancale, sur le quai, plus spacieuse que le petit café de la rue Colvestre. Quelques jours auparavant, elle avait essayé de m’apprendre les pas les plus simples. Mais j’y apportais une maladresse native qui la fit rire d’abord, puis la découragea.

— Vous dansez comme un ours des foires, me dit-elle, non sans dépit… Ma foi, tant pis ! Vous ferez comme les vieux, vous assisterez aux ébats des autres.

Toute la soirée, effectivement, je demeurai sur ma chaise, regardant passer les couples et Adèle tournoyer aux bras des jeunes hommes. Elle glissait, onduleuse, à demi pâmée ; un frémissement voluptueux gonflait sa gorge, entrouvrait ses lèvres, agitait son corps. Je me rappelai des bayadères que j’avais vues se trémousser, avec des gestes pareils, dans un mauvais lieu, à Singapore. Pour secouer l’obsession de cette image pénible, je sortis.

C’était, dehors, une nuit d’avril, comme à présent, une nuit pâle et tiède, parsemée d’étoiles. Au pied des quais bruissait doucement le clapotis de la mer montante. Une détresse infinie me serra le cœur ; je me sentais seul, loin de tout, détaché de la vie même… A ce moment, une forme s’approcha : je reconnus le douanier qui m’avait donné, l’année précédente, le nom et l’adresse de celle qui était aujourd’hui ma femme.

— Un peu d’air fait du bien, n’est-ce pas ? me dit-il.

— Oui, en vérité, répondis-je.

Et, feignant d’être tout heureux de la rencontre, je l’emmenai prendre un verre au Rocher de Cancale.

Vers les deux heures du matin, les gens de la noce vinrent, aux sons d’une musette et d’un accordéon, nous reconduire dans la haute ville, et je dus boire encore avec eux, avant de rejoindre Adèle dans sa chambre. Lorsque j’y pénétrai, elle était au miroir, qui défaisait sa coiffure. La cornette ôtée, ses lourds cheveux s’épandirent, l’enveloppèrent toute d’un flot sombre où des clartés frissonnaient çà et là, comme des lueurs d’astres sur un étang nocturne. J’en rassemblai par derrière deux pleines poignées et, y plongeant mes lèvres, mes yeux, tout mon visage, sans que j’eusse su dire si c’était d’amour ou de désespoir, je fondis en sanglots.


Les jours, les ans qui suivirent n’ont pas d’histoire. En me retournant vers ce passé, je vois des pays gais, riches en moissons, des estuaires d’eau profonde entre des collines boisées, des nappes de mer aussi délicatement nuancées que le plumage des mouettes, et les bourgs, des villages, — les jolis villages de là-bas, avec leurs toits d’ardoises claires qui semblent dire au voyageur : « Arrête-toi. Qu’irais-tu chercher plus loin ? Le bonheur est ici ! »

Nous habitâmes tour à tour les postes de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar. Tous, des phares terriens, situés sur les hauteurs verdoyantes ou à l’embouchure des rivières salées du Trégor. Il eût été difficile de rêver à notre félicité des nids plus charmants. Nous y vivions, Adèle et moi, côte à côte, jamais séparés. Les nuits même, lorsque j’étais de quart, elle les passait avec moi dans la lanterne. Ces veillées aériennes dans la grande lumière éclatante, lui étaient un prétexte à mille imaginations délicieuses ou folâtres. Élevée, toute petite, sur les genoux des conteuses trégorroises, adonnée plus tard, dans le désœuvrement de ses après-midi solitaires, aux lectures les plus romanesques, elle avait à un degré surprenant l’esprit fécond et la verve ingénieuse de sa race… Sa fantaisie, tout naturellement, créait des merveilles.

Elle disait, par exemple : « Nous sommes des châtelains de l’ancien temps ; c’est fête, ce soir, dans notre donjon. Des seigneurs chamarrés d’or, des dames en robes de brocart montent l’escalier. Des ménestrels aussi vont venir. Écoute ! Ce que tu prends pour le souffle du vent dans les ramures ou le fracas lointain de la mer parmi les galets, c’est le son de leurs violes qu’ils accordent. Ils s’apprêtent à célébrer tes exploits et la beauté de ta noble épouse. Tendons l’oreille, mon doux sire !… » Ou bien elle disait encore : « J’étais une princesse captive. Une magicienne perverse m’avait enchaînée dans cette prison. La tour où je languissais jetait dans la nuit des lueurs si effrayantes que les chevaliers les plus courageux n’en osaient approcher. Mais, un jour que je me peignais sur mon balcon, tu me vis, tu m’aimas, et tu fis le serment de me délivrer, de rompre le mauvais sort qui pesait sur mon destin. Rappelle-toi ! Un ermite te remit une lance dont la pointe avait été trempée dans le sang du Christ. Armé de cette lance, tu éventras les dragons, vomisseurs de feu. Mais, quand tu voulus atteindre jusqu’à moi, les échelles que tu appliquais au mur cassèrent l’une après l’autre. Alors, ayant tressé mes cheveux en deux longues nattes, je les laissai pendre et tu les saisis. Et maintenant nous voici mari et femme, et, pour que tout s’achève comme dans les contes, nous allons avoir beaucoup d’enfants… »

Des enfants !… Cela seul manquait à nos vœux… Il ne nous en est pas né, Dieu merci !

Ces fictions d’Adèle enchantaient mes nuits de garde. Je l’écoutais avec ravissement. Elle m’apparaissait comme un être d’une essence supérieure. Je l’admirais.

— Vous autres, filles du Trégor, lui disais-je, vous avez eu des fées pour aïeules ; elles vous ont légué des secrets magiques. Les femmes de chez nous ne savent que prier les saints et filer de la laine. Toi et tes pareilles, vous êtes des tisseuses de beaux rêves. Tu dois me trouver bien stupide, en comparaison des jeunes hommes de ton pays qui t’ont désirée avant que tu sois devenu mienne. Je suis, en effet, le fils d’une race lourde et grossière, enfermée dans un cercle étroit. Tu aurais tort de me mépriser, toutefois. Nous avons aussi nos qualités, en Léon. Aucune légèreté d’esprit, il est vrai, mais par contre, une constance à toute épreuve. Quand nous nous sommes donnés, nous sommes incapables de nous reprendre. Nous aimons d’un amour fort comme la mort.

Elle ripostait en riant :

— C’est pourtant vrai que tu n’es pas comme tout le monde. On voit bien que tu as été élevé pour la prêtrise, dans une contrée où les jeunes filles se croiraient damnées, si elles chantaient ailleurs qu’à la messe. Tu parles de tout, et même de l’amour, sur un ton prêcheur. Au fond, tu n’es peut-être pas très sûr que le mariage ne soit pas un péché. Avoue que tu me considères presque comme une créature de perdition…

Je lui fermais la bouche avec des baisers. Les siens avaient une saveur subtile, pénétrante, et qui enivrait… Mais non ! non ! pas de ces souvenirs ! Leur poison m’énerverait. Ouvrons plutôt au vent de la nuit, à l’air vierge, à l’air irrespiré des grandes solitudes atlantiques.


Je viens de passer quelques minutes sur la galerie. La brise est tombée avec le jusant. Le ciel est à la brume. Le feu des Pierres-Noires, tout à l’heure très distinct, se recule et s’efface. La Pointe du Raz elle-même n’est plus qu’une haute silhouette sombre, vers l’orient : elle a son aspect des mauvais jours, le profil indécis et menaçant d’une terre-fantôme. Ainsi nous apparut-elle, lorsque nous y arrivâmes d’Audierne, Adèle et moi, dans une charrette de roulier que nous avions frétée à Quimper pour le transport de nos meubles et de nos personnes.

Ma nomination de gardien-chef au phare de Gorlébella m’était parvenue dans la semaine, à Lantouar, mon troisième poste. C’était un avancement inespéré : je comptais à peine cinq ans de services. Il m’avait causé néanmoins plus de déplaisir que de joie. Adieu la vie parfaite, le repos et le travail en commun, les chères veillées à deux dans la lanterne ! Je ne serais plus sous le toit de ma femme qu’un hôte intermittent. Pour quinze jours de présence, un mois de séparation ! Les deux tiers de l’année à me dessécher loin d’elle, captif des eaux, l’esprit perpétuellement obsédé de son image ! Et elle, la fine et frêle fleur du Trégor, comment supporterait-elle sans dépérir cette transplantation soudaine au dur pays des Capistes ? Comment, surtout, cet isolement dans l’exil ?… Je voulais refuser. Ce fut Adèle qui s’y opposa :

— Partons ! dit-elle délibérément.

Dans le train, elle me confessa qu’elle n’était pas fâchée de connaître d’autres horizons, une autre Bretagne, un autre peuple.

— Je suis la fille de mon père, vois-tu. Par lui, un peu de l’humeur inquiète des marins et de leur goût d’aventures a passé dans mes veines. C’est pourquoi j’ai constamment repoussé les bourgeois de Tréguier qui se disputaient ma main : c’étaient des boutiquiers, des gens établis. Changer de comptoir ? Ma foi, non ! Je n’avais que trop moisi dans notre vieille salle de la rue Colvestre. J’étais comme une giroflée des murs qui cherche l’air ; j’avais soif de mouvement, de nouveauté… Je n’aurais pas non plus épousé un matelot. Les matelots, cela voyage, mais leurs femmes piétinent sur place à les attendre. Si tu n’étais pas entré dans les phares, tu ne m’aurais pas eue.

— Prends garde, répondis-je, ce que l’on va quérir ne vaut pas toujours ce que l’on quitte.

Elle haussa les épaules, me traita de « Léonard », de « planteur de choux », ce qui était sa grande injure, quand, avec la maladresse qui m’était habituelle, je froissais involontairement ses rêves.

Jusqu’à Audierne, la fuite et la diversité des paysages la tinrent en gaieté. Elle s’amusait de la démarche alourdie des Cornouaillaises, de leurs coiffes étranges, comme on n’en voit plus que dans les miniatures des livres anciens, de leur breton aussi, qui lui semblait une autre langue, tant la prononciation locale la déconcertait.

Mais, lorsque nous nous fûmes engagés dans la route du Cap, ses yeux s’assombrirent devant ces vastes étendues dénudées, à peine hérissées çà et là d’un bouquet d’ormes rachitiques, et dont la mélancolie du soir d’octobre accentuait encore la tristesse et la sauvagerie. Des vols de corbeaux se levaient des labours, regagnant leurs gîtes dans les pinèdes lointaines, vers Beuzec et Douarnenez. De distance en distance, se profilait un manoir isolé, d’aspect tragique et sur qui semblait planer le souvenir d’un crime. La mer demeurait invisible, mais on entendait son grondement sourd et, par intervalles des coups de ressac si puissants qu’ils ébranlaient le sol, faisaient trembler la terre dans ses profondeurs. A partir de Plogoff, Adèle ne parla plus. Moi-même je me taisais, écoutant sonner les sabots de l’attelage sur les dalles de granit brut dont le chemin était comme pavé. Une brume, d’heure en heure plus épaisse, flottait maintenant sur les choses, ainsi qu’une poussière salée ou quelque mystérieuse fumée d’océan. Dans cette brume, une sorte de cime s’estompa. Notre conducteur, nous la désignant du manche de son fouet, dit :

— C’est la Pointe !

Des deux gardiens que j’allais avoir sous mes ordres, il n’y en avait qu’un de marié. Nous trouvâmes sa femme qui nous attendait dans l’enclos de la caserne. C’était une Ilienne de Sein, toute vêtue de noir, à mine sévère et d’humeur concentrée. Après qu’elle nous eut fait visiter notre logis, Adèle lui demanda de nous montrer au large le feu de Gorlébella.

— Suivez-moi, répondit la femme, mais assujettissez bien chacun de vos pas, car les sentiers sont glissants.

Nous nous enfonçâmes derrière elle dans la nuit. Tout en marchant, elle nous renseignait d’un ton bref :

— Ce bruit, sur notre gauche, c’est l’Enfer du Raz… Cette grève, au pied de la falaise, c’est la Baie des Trépassés…

L’Enfer ! Les Trépassés ! ces mots nous glaçaient, et il n’était pas jusqu’à cette femme en noir, dans tout le noir, tout l’inconnu de ces lieux sinistres, qui ne nous inspirât je ne sais quelle angoisse mêlée d’épouvante.

— Gorlébella ! dit l’Ilienne.

Une pâle lumière verdâtre trouait au loin les ténèbres de l’abîme. Et notre guide continuait :

— Cet autre feu, là-bas, c’est le phare de Sein. Cet autre, tout là-bas, c’est l’Ar-Mèn.

Nous ne regardions que Gorlébella. Adèle, pressée contre moi, frissonnait ; d’un geste brusque, elle se cacha le visage dans ma poitrine et se mit à pleurer en silence. A ce moment, un de ces oiseaux de mer qu’on appelle des fous nous frôla presque de ses ailes, décrivit au-dessus de nos têtes deux ou trois cercles, puis plongea, comme une flèche, dans l’obscurité béante. Et j’eus le pressentiment très net que ce pays farouche, voué jadis à d’horribles holocaustes, nous serait fatal.

III

De toute la nuit dernière, il m’a été impossible d’écrire une ligne. J’avais eu dans la journée une si chaude alerte que, douze heures après, je n’en étais pas encore remis. Voici la chose, mon ingénieur. Elle est de celles qui se doivent consigner sur les feuilles de service.

Je venais, le feu éteint, de terminer le nettoyage de l’appareil et j’allais être libre de m’allonger sur ma couchette pour prendre un peu de repos. Mais il me restait à m’assurer d’abord — vous devinez sans doute à quelle fin — qu’aucune des barques du continent ou de l’île, en se rendant sur les lieux de pêche, ne louvoyait à portée du phare. C’est une précaution à laquelle je n’aurai garde de faillir, tant que tout ne sera point consommé. Je passai donc sur la galerie extérieure. La brume de la veille s’était dissipée ; le ciel, toutefois, demeurait chargé, dans l’ouest, et la houle se cassait en une infinité de lames courtes, comme il arrive quand le Raz couve de méchants desseins. La mer, à perte de vue, était vide. Les bateaux homardiers, les seuls qui fréquentent assidûment ces parages, avaient sans doute flairé le gros temps, et pas une voile n’était sortie.

Je me félicitais déjà de cette constatation, lorsqu’en me tournant vers le nord, j’aperçus une fumée légère qui se déroulait à fleur d’horizon, dans les lointains du chenal du Four. Un vapeur de Brest, évidemment. J’observai sa marche : il gagnait le suroît. Une idée soudaine me traversa l’esprit :

— Si c’était le Baliseur !

J’ai le regard perçant des hommes de ma profession : je ne tardai pas à être fixé. C’était lui, en effet, c’était bien le steamer des Ponts et Chaussées, reconnaissable à la couleur saumon de sa carène, que barrait par le milieu un liséré d’un rouge vif. Il faisait cap sur l’Ar-Mèn. Peut-être allait-il simplement ravitailler ce phare, quoique ce ne fût pas encore l’époque réglementaire. J’avais vu le cas se produire. Mais il se pouvait aussi qu’il eût à son bord quelque chef en tournée d’inspection générale, et alors… alors, c’étaient mes patientes combinaisons déjouées et les affres de l’expiation abrégées pour les deux coupables !… Serais-je donc contraint de renoncer à mon œuvre vengeresse, en les libérant par une mort prompte, qu’ils recevraient comme un bienfait ! Tout mon être se révoltait à cette pensée.

L’événement faillit justifier mes craintes. Sur les trois heures de l’après-midi, le Baliseur, sa visite faite à l’Ar-Mèn, obliquait vers l’île de Sein. Embusqué derrière le vitrage de la lanterne, je suivais d’un œil anxieux chacun de ses mouvements. Je le vis stopper dans le petit port insulaire, puis, presque aussitôt, reprendre sa marche, en continuant de gouverner à l’est. L’incertitude ne m’était plus permise. Il s’acheminait sur Gorlébella. Le vent était pour lui, mais il avait à lutter contre une mer fatigante. Ce furent des moments tragiques et qui me parurent des siècles. A toute éventualité, j’avais armé mon revolver et je me tenais prêt à descendre. En bas, dans la chambre du premier étage, ils devaient être aux aguets, comme moi-même, car j’entendis qu’on s’efforçait, une fois de plus, de briser à coups de poings le verre épais qui forme hublot du côté du large. Le vapeur approchait, approchait toujours ; malgré le grand bruit des eaux, on percevait le halètement saccadé de la machine. Une encablure à peine le séparait du phare. Dans la chambre scellée, au-dessous de moi, c’étaient, maintenant, des appels, des cris sourds, le glapissement aigu de la femme mêlé à la rauque vocifération de l’homme. Ils se croyaient probablement sauvés, les misérables !

— Sauvés, oui ! murmurai-je, sauvés des jours que vous étiez encore condamnés à vivre !

J’avais le pied dans l’escalier, pour les faire taire à jamais, quand brusquement le steamer vira de bord. Un personnage, debout à l’arrière, venait d’emboucher le porte-voix :

— Ohé du phare !… Goulven Dénès !

Je ne fis qu’un saut jusqu’à la plate forme. Le conducteur, — car ce n’était que lui, — reprit :

— Rien de nouveau chez vous ?

Je hurlai de toute la force de mes poumons :

— Rien !

Et le Baliseur s’éloigna, rebroussant chemin devant la tempête dont la grande ombre livide achevait de noyer l’horizon, du côté de l’occident… Deux heures plus tard, elle se ruait sur Gorlébella.

Elle dure depuis, déchaînée par trombes énormes qui font sonner la mer comme sous un galop de bêtes invisibles. Parfois, il me semble ouïr des bruits de cloches, une sorte de tocsin sauvage, jailli des profondeurs de l’abîme. Le phare ronfle, ainsi qu’un immense tuyau d’orgue. Une vie monstrueuse anime les nuages : ils se heurtent, s’étreignent, se bousculent, s’entre-déchirent, se livrent une formidable et silencieuse bataille de spectres dans les champs bouleversés de l’espace. Le fanal, cependant, à l’abri derrière ses étincelantes persiennes de cristal, promène sur ce carnage des choses sa belle flamme tranquille, la puissante lumière rouge et verte de son double secteur. Moi aussi, j’ai retrouvé le calme. La colère des éléments a comme détendu mes nerfs. Ma main ne tremble plus, ma tête est redevenue libre… Je me remets à mon récit.


J’étais désigné pour prendre le service en mer à la date du 1er novembre, jour de la Toussaint. Dans la matinée, nous nous rendîmes, Adèle et moi, au bourg de Plogoff, pour entendre la messe de paroisse. L’air était pur et froid. Une bise d’hiver hâtif balayait le morne plateau, piquait nos joues, nous soufflait à la face le gravier de la route. Lorsque nous arrivâmes à l’église, la nef, le porche même, tout était comble ; le flot des fidèles débordait jusque dans le cimetière, parmi les tombeaux. Nous n’eûmes d’autre ressource que de nous agenouiller sur les marches du calvaire. Les Capistes, aux fronts durs et broussailleux comme leurs landes, nous dévisageaient avec une curiosité narquoise, Adèle surtout, dont la joliesse, le teint finement rosé sous les dentelles de la coiffe, faisaient paraître encore plus déplaisants les traits âpres et comme barbouillés de rouille des femmes de la Pointe, accroupies autour de nous sur leurs galoches, dans l’herbe, raidie par le givre, de l’enclos sacré.

— Ça ne va pas être gai, de vivre avec ces brutes, me dit Adèle, tandis que nous regagnions la caserne… — As-tu remarqué le ricanement des hommes ?… Et les femmes ? C’était à se boucher les narines ! Elles avaient encore sur elles l’odeur des bouses de vaches qu’elles ont coutume de pétrir avec leurs mains pour en fabriquer des mottes à feu… Ah ! non, mon pauvre Goulven, nous ne sommes plus en Trégor.

— Et c’est cela qui t’attriste le plus ? lui demandai-je.

Moi, ma tristesse me venait d’une autre cause ; elle me venait de l’affreuse pensée, amèrement remâchée depuis des jours et des jours, que j’allais quitter ma femme, languir loin d’elle, là-bas, dans cette lugubre tour de pierre dont la mince silhouette, d’une blancheur de sépulcre, s’effilait ainsi qu’une colonne funéraire hors de l’immense désert des eaux. Adèle suivit la direction de mon regard, vit le phare dressé sur l’occident clair et murmura d’une voix dolente :

— Oui, par-dessus le marché, tu vas me laisser seule !

« Par-dessus le marché ! » Elle avait souvent de ces paisibles cruautés inconscientes qui me poignaient le cœur, qui me faisaient, comme on dit, saigner en dedans. D’ordinaire, je me contentais d’en souffrir en silence. Je fus pourtant sur le point de relever celle-ci ; mais déjà la petite âme changeante de la Trégorroise s’épanchait en jolis rêves, me versait le baume de ses mirages, de ces délicieuses imaginations qui n’étaient qu’à elle :

— Durant ton absence, voilà, je serai une veuve. Les gens ne me rencontreront qu’en vêtements noirs. Même chez nous, dans notre logis, je porterai ton deuil. Ainsi, toute idée de joie me sera défendue. Ne m’as-tu pas dit que c’était de la terrasse de Saint-Theï, sur la Pointe du Van, qu’on apercevait le mieux les fenêtres de Gorlébella ? Je m’y rendrai les jours de ciel serein, aux heures du soir, alors que la lumière déclinante agrandit les formes des choses. Aidé de ta longue-vue, tu me reconnaîtras sans peine et pourras distinguer jusqu’à mes gestes. J’agiterai mon mouchoir, je t’enverrai des baisers. Quand tu seras pour revenir, je me ferai belle, je mettrai mes atours comme pour une fête, et j’irai au-devant de toi, en chantant la chanson que tu aimes, celle, tu sais, qui commence par ces vers si doux :

Sur le bord de la mer profonde,

J’ai bâti ma maison, ma maison de tendresse,

Pour saluer de plus loin la voile

Qui me ramènera mon ami !…

Et le reste du temps, eh bien, je broderai. Peut-être réussirai-je à la terminer enfin, cette courtepointe en dentelle que je destinais à notre lit de noces et à laquelle je n’ai pas ajouté cinq fleurs en cinq ans !…

Elle avait retrouvé son sourire et la mobile, la déconcertante clarté de ses yeux.

Dans l’après-midi, quoique un peu lasse, elle tint à m’accompagner jusqu’au havre de Beztré. Vous connaissez cette anse, mon ingénieur, la menue crique de sable, sculptée par les eaux dans une faille du promontoire, et où il faut descendre presque à pic comme au creux d’un puits. Le Ravitailleur m’y attendait, prêt à larguer son amarre. Je pris congé d’Adèle sur la côte surplombante de la falaise, et je dévalai seul dans le précipice. A chaque tournant de l’escalier en zigzag, taillé dans le roc vif, je levais la tête pour la contempler encore tout là-haut, découpée sur le fond du ciel et comme dorée par les flammes du couchant. Peu à peu, je la vis diminuer, décroître, et, à mesure, c’était une sorte de nuit qui se faisait en moi. Bientôt son Kénavo même, son adieu de plus en plus affaibli, cessa de retentir à mes oreilles et, à ce moment-là, je me rappelle, il me sembla tout à coup qu’elle se détachait de moi, que je ne comptais plus dans sa vie, qu’entre nous deux un mur venait de surgir, un grand mur d’ombre, pareil aux gigantesques maçonneries primitives de cette terre du Cap, le long desquelles m’emportait le Ravitailleur… Devers Plogoff, les cloches tintaient pour la Vêprée des Morts.


Trois heures plus tard, j’inaugurais ma première veille solitaire, à la place où me voici, dans la lanterne de Gorlébella.

J’avais été jusqu’alors un fonctionnaire attentif, ponctuel, étant fils d’une race façonnée depuis des siècles à l’obéissance et qui a, d’instinct, le culte de la règle, le goût des besognes scrupuleusement accomplies. Toute violation de l’ordre m’est apparue, dès l’enfance, comme une monstruosité. A Gorlébella, ce ne fut plus du zèle que je montrai, mais une ardeur inquiète, fébrile, quasi maniaque. J’eus l’œil partout, la main à tout. Non content de faire mon propre service, je fis encore celui de mon compagnon de garde. Les nuits même où il était de quart et où il pouvait me croire plongé dans le sommeil, je venais à l’improviste m’asseoir à son côté, comme si j’eusse cherché à le prendre en faute, ou bien je me promenais sur la galerie, scrutant l’horizon, comme s’il s’y fût passé des choses mystérieuses, visibles pour moi seul. Ces manières n’étaient pas sans agacer mes deux subalternes. Ils me prêtaient, j’en suis convaincu, des ambitions furieuses, une idée fixe d’avancement.

Une nuit que j’étais resté jusqu’à l’aube accoudé à la balustrade extérieure, malgré le froid, Thomas Chevanton, le mari de l’Ilienne, ne put s’empêcher de me dire d’un ton vexé :

— On jurerait, ma parole, que vous êtes chargé aussi de veiller sur les feux des étoiles.


Ce qui indignait ces hommes me valait votre approbation à vous, mon ingénieur. Et, toutefois, je ne la méritais guère plus que leur ressentiment. J’ai là vos notes si flatteuses : « Serviteur exemplaire… Vigilance infatigable… Le phare assurément le mieux tenu… Rapports circonstanciés, nourris d’observations, témoignant d’une intelligence précise, et rédigés dans une forme peu commune… » Ah ! si vous aviez su le vrai des choses, mon ingénieur !… Vigilant ? Il m’eût été difficile de ne l’être point : la solitude de ma couchette me faisait horreur ! Dès que j’essayais de fermer l’œil, mille souvenirs brûlants me hantaient. J’étais possédé par l’image d’Adèle. Je croyais sentir la tiédeur juvénile de son corps, la soie caressante de ses cheveux. Des visions m’assaillaient, dont j’avais honte. Pour les fuir, je m’en allais à travers le phare. Je trouvais, dans ces rondes nocturnes, un dérivatif à ma fièvre, et les longues stations à l’air glacé du dehors apaisaient mes nerfs affolés. Le jour, c’étaient des langueurs étranges, un accablement infini. Je demeurais immobile, des heures et des heures, à regarder, dans la direction de la Pointe du Van, si je ne verrais pas se profiler, sur la ligne des falaises, la silhouette exiguë, à peine perceptible, de celle qui m’était tout. Lorsqu’elle ne se montrait pas, j’étais pris comme d’une soif de mourir. Mais, aussi vite, cette perspective d’une mort possible, loin d’elle, m’emplissait d’une épouvante qui m’arrachait à ma torpeur. Mon cœur se remettait à battre avec violence : des énergies inconnues me soulevaient hors de moi-même.

— Il faut vivre, me disais-je, il faut durer à tout le moins jusqu’au retour du Ravitailleur.

Et je me ruais au travail. Je démontais, je remontais les rouages de la machine, je vernissais les boiseries, j’astiquais les cuivres ; j’aurais poli, je crois, les pierres même de la muraille. Ce n’était pas de la conscience, mais de la rage. Il ne me suffisait pas de suivre de point en point toutes les prescriptions du règlement ; je m’absorbais, de propos délibéré, en des minuties, en des vétilles ; ou bien je m’imposais des besognes stupides, comme d’apprendre par cœur la Notice relative au service météorologique des phares.

Vous avez loué mes rapports. Ils étaient ma principale distraction : je m’y appliquais avec une lenteur méthodique, comme jadis, au petit séminaire de Saint-Pol, à mes thèmes, à mes versions d’écolier. J’en faisais des « devoirs de style », soigneusement calligraphiés. Qu’est-ce que je n’y mentionnais pas ! Vingt fois le jour, j’interrogeais le baromètre, le thermomètre, le pluviomètre. Une saute de vent, le passage d’un navire, l’apparition d’un vol d’oiseaux migrateurs, la moindre variation dans l’éclat du feu, une tache de buée sur les vitres, tout me devenait matière à développements. Au besoin, j’aurais compté les astres ou dénombré les flots. Il n’y avait pas pour moi de détail insignifiant. Le gardien idéal, certes, je l’ai été… Je l’ai été pour me masquer à moi-même le vide obsédant d’une existence d’où était exclu le seul être qui la pût remplir.

Soyons juste : ma rigide probité native, si elle ne fut pour presque rien dans ma façon d’entendre mes fonctions et de les pratiquer, me préserva du moins de certaines tentations auxquelles il m’eût été aussi facile qu’agréable de me laisser glisser. Adèle, durant mes premiers séjours à terre, me demandait souvent :

— Puisque d’être privé de moi te fait tant souffrir, pourquoi ne veux-tu pas que j’aille te rejoindre, de temps à autre ? Personne ne le saurait, hormis l’homme qui serait de garde avec toi, et de celui-là qu’aurions-nous à craindre ? Ce n’est pas lui, j’imagine, qui s’aviserait de dénoncer son chef. Par mesure de prudence, je m’embarquerais à Audierne, un samedi soir, sur un des bateaux qui y viennent de l’île pour le marché. Je m’arrangerais avec le patron pour qu’il me reprenne à son prochain voyage. Ils font d’ordinaire jusqu’à trois et quatre traversées par semaine, à ce que m’a dit la femme Chevanton… Pense donc, tu m’aurais à toi, quand tu t’y attendrais le moins !… Moi, cela me ravirait, cette escapade ! Ce serait une aventure d’amour, comme dans les romans. J’arriverais à nuit close, toute trempée par l’embrun du Raz, et je heurterais à la poterne de la tour, en criant : « Ouvre ! C’est moi, Goulven ! » Tu me recevrais dans tes bras et, vite, tu m’emporterais pour me sécher, là-haut, dans la chambre ardente. Et après… après, je t’aimerais à la barbe de l’administration, passionnément, non sans frissonner un peu, à cause de la grande rumeur des vagues dans les ténèbres. Endormie, j’aurais des rêves singuliers, comme d’habiter les eaux profondes et d’être l’épouse immortelle de quelque génie sous-marin, de quelque Morgan, maître de la mer… Je t’en prie, Goulven ! C’est la chose du monde la plus simple, et ce serait si délicieux !

Elle parlait ainsi, de sa voix de sirène, avec des insinuations qui me troublaient jusqu’aux moelles. Je n’avais la force que de lui répondre :

— Tais-toi, au nom de Dieu, tais-toi !

Par peur de céder, je faisais celui qui ne veut pas entendre. Et à cela, oui, mon ingénieur, j’ai vraiment eu quelque mérite. Il y a quatre jours, Adèle Lézurec n’avait pas encore mis le pied sur la roche de Gorlébella. Si elle s’y trouve à cette heure, ce n’est, vous pouvez m’en croire, ni pour son plaisir, ni pour le mien.

IV

24 avril.

Nettoyé par la tempête, le ciel est d’une profondeur sans limites, et la nuit d’une transparence quasi surnaturelle. Il semble que, derrière l’atmosphère normale, se révèlent des éthers inconnus, de vagues paradis, superposés en voûtes et perdus à des distances vertigineuses. Les courants du Raz, apaisés, roulent avec une silencieuse majesté de fleuves. Une brise légère évente les eaux endormies. Leur respiration s’entend à peine. Les récifs même de la Chaussée de Sein n’exhalent plus qu’en sourdine leurs abois de sphinx hurleurs.

Il se dégage des champs d’ondes, au pied du phare, une odeur discrète, pénétrante, cette fine odeur de violette qui étonne les terriens quand ils traversent les marais salants. Car la mer aussi a ses printemps qui embaument. Jamais leur influence ne m’avait autant ému que ce soir. Je me sens faible et lâche. Si je m’écoutais, j’en finirais tout de suite. Je vois se balancer sous mes yeux des creux de houles calmes où il serait doux de s’étendre, comme font, dans les douves des prairies léonardes, les faucheurs d’herbes, leur journée close. Mais non, les temps ne sont pas encore venus : ma journée à moi n’est point close, et c’est le plus pénible de ma tâche qu’il me reste à remplir.


Je vous ai dit, mon ingénieur, sous l’oppression de quelles angoisses, de quels cauchemars, se traînait ma vie à Gorlébella. Chez un autre, à la longue, l’habitude aurait émoussé la souffrance. Mais j’ai toujours été l’homme d’un sentiment unique. Le mal de l’absence, loin de décroître, me rongeait l’âme chaque fois plus avant, à la manière d’un cancer. Les retours auprès d’Adèle ne me procuraient point la guérison — ni même la trêve — que j’en espérais. Je ne l’avais pas plus tôt retrouvée que la pensée qu’il faudrait la quitter encore passait sur ma joie comme l’ombre d’un nuage de grêle sur une moisson d’épis mûrissants. Et, de même qu’au phare je supputais mes semaines, mes siècles d’isolement, de même, dans notre logis de la Pointe, je me gâtais, à les compter une à une, les brèves minutes de notre bonheur.

J’essayais de dissimuler à ma femme les mouvements qui m’agitaient et de feindre devant elle la gaieté que je n’avais pas. Mais je n’ai jamais été très habile à ces sortes de déguisements. Il m’arrivait à tout instant de m’oublier en des attitudes de prostration auxquelles il n’était guère possible qu’Adèle se méprît.

— Qu’as-tu, me disait-elle, à me regarder avec ces yeux tristes ? Tu as l’air morne des béliers noirs de ton pays, quand on les mène au boucher.

Je me secouais, je me forçais à rire. Elle, dépitée, continuait :

— Ton rire sonne faux, mon pauvre Goulven !… Je ne t’ai jamais connu bien folâtre ; ce n’est pas dans ta nature, à ce qu’il paraît. Mais, en vérité, depuis que nous sommes exilés en cette contrée de malédiction, tu deviens comme un enterrement. Est-ce là ta façon de me récréer ? Ce n’est donc pas assez, crois-tu, de la tristesse de cette caserne, de ces landes stériles, de ce ciel venteux ? Il faut encore que tu y ajoutes la tienne !…

Et, avec une insistance presque amère :

— Un mois à me dessécher d’ennui, pas un être avec qui causer à cœur ouvert, voilà mon lot, quand tu es au phare. Tu reviens : c’est pour m’achever avec tes mines de résignation, ta figure de pénitence. Qui me distraira, si tu ne le fais point ? Invente quelque chose, parle !… A moins qu’il ne soit vrai, comme on raconte, que les hommes des phares, à force de vivre en tête à tête, finissent par désapprendre la parole.

Ces reproches augmentaient encore mon embarras et ma gaucherie. J’aurais voulu lui crier :

— Épargne-moi ! C’est parce que je t’aime trop, c’est parce que ton amour est en moi comme une flamme insatiable et que cette flamme a tout dévoré !…

Mais, au lieu de sons humains, il ne fût sorti de ma poitrine que des sanglots.

D’autres fois, au contraire, le sentiment — dont j’étais torturé sans cesse — de la rapidité des jours heureux, exaspéré peut-être par les longues continences du large, allumait dans mon sang la fougue barbare de mes ancêtres, les antiques écumeurs de plages. J’étreignais Adèle avec une violence qui la terrifiait, la faisait se sauver de moi, toute meurtrie, comme si j’eusse été quelque ravisseur. L’accès passé, j’étais le premier à en rougir. Je m’humiliais, je demandais pardon. Adèle, d’une voix tremblante de peur et de courroux, murmurait :

— C’est bien ce qu’on m’avait dit !… Pas de milieu chez ces Léonards !… Tantôt des moutons et tantôt des brutes !

Après, j’étais des heures sans oser l’approcher. Je me suis même vu me lever, la nuit, tandis qu’elle reposait, et m’en aller courir au dehors, par les sentiers de ténèbres, sous la rafale, — cela pour lui marquer mon repentir et la laisser revenir à moi, spontanément. Elle ne m’en savait, du reste, aucun gré. De mois en mois, je crus m’apercevoir qu’elle s’écartait, se retirait davantage, devenait plus absente, plus lointaine. Plus elle m’échappait, plus je me cramponnais à elle. Mais, il s’était décidément mis entre nos âmes, le grand mur d’ombre, aussi résistant que les falaises du Cap, et les efforts que je tentais pour le démolir n’aboutissaient qu’à le consolider. N’importe ! Je ne me décourageais pas.

— Adèle est aigrie, me disais-je : le changement d’habitudes a été trop brusque et trop profond. Dès le premier soir, ce pays lui est apparu comme une terre hostile. Elle est ici comme une fleur de jardin livrée à toute l’âpreté des vents atlantiques, et qui regrette les tièdes abris des moûtiers trégorrois. Comment pourrait-elle n’en pas souffrir ?… Là-bas, elle était entourée, choyée. Tout, autour d’elle, respirait une douceur paisible. Les choses revêtaient les aspects les plus variés ; les gens étaient d’un commerce aimable. Ici, personne avec qui s’entretenir. Quel secours attendre de ces femmes de la Pointe, uniquement occupées à garder des vaches, à pétrir des bouses nauséabondes ou à gratter des champs pierreux ? Et quoi d’étonnant si la solitude lui est aussi mauvaise qu’à moi-même ?… »


J’avais espéré, dans les débuts, qu’elle aurait en la femme Chevanton, sinon une amie du moins une compagne. Mais celle-ci, outre qu’elle avait à décrotter toute une nichée de marmaille, ne montra, dès l’abord, qu’un empressement médiocre à répondre aux avances d’Adèle. C’était — je l’ai dit — une Ilienne. Elle attirait peu. Sous sa cape noire, elle avait le front étroit, et comme barré de fanatisme, de la plupart de ses compatriotes. Le temps que lui laissaient libre son ménage et la culture de quelques arpents d’oignons ou de patates, elle le consacrait à réciter son chapelet. Pour rien au monde, elle n’eût manqué une messe ; mais, les lendemains de tourmentes, elle errait, la nuit, le long des grèves, en quête d’épaves qu’elle vendait à un marchand de Plogoff, et, l’argent que lui rapportait ce trafic clandestin, elle le dépensait, le dimanche, avec des commères, à boire des micamos, des tasses de café noir qu’on noyait d’eau-de-vie.

Elle affectait vis-à-vis d’Adèle, qu’elle nommait la « cheffesse », une sorte d’obséquiosité sournoise, lui faisant, quand elle la rencontrait, des révérences pleines de componction, à la manière des nonnes, mais détournant obstinément la tête pour passer devant le corps de logis que nous habitions, et, si ma femme venait à l’interpeller, rompant tout de suite l’entretien ou n’y répondant que par des monosyllabes.

Au fond, avec le tempérament exclusif et inhospitalier des gens de son île, elle considérait Adèle comme une intruse. C’était assez pour qu’elle la détestât… Mais de plus, je pense, elle la jalousait, parce qu’elle était jolie, fraîche, distinguée, parce qu’elle avait un air de dame, des mains blanches, et que, même sur semaine elle s’habillait de vêtements coquets. Peut-être aussi la méprisait-elle un peu, tout en la jalousant. Robuste fille de Sein, façonnée dès l’enfance aux dures besognes de la terre, elle devait avoir en mince estime la Trégorroise nonchalante qui recourait à une mercenaire, ne fût-ce que pour laver son linge, et ne faisait œuvre de ses dix doigts que de feuilleter des livres ou de broder. Broder ! La ménagère d’un gardien de phare ! Et, quant aux livres, comment pouvait-on se permettre d’en lire d’autres que le livre de messe, à moins d’être une créature vicieuse, une femme de péché !… Ainsi raisonnait l’Ilienne : et elle ne raisonnait déjà pas si mal. L’événement l’a prouvé.

— Je renonce à l’apprivoiser, m’avait, un jour, déclaré Adèle… J’ai essayé de la prendre par ses enfants : ils sont encore plus ombrageux que la mère. Lorsque je leur tends des sucreries, ils se sauvent à toutes jambes, ni plus ni moins que si j’étais la peste.

Et, avec un haussement d’épaules, elle avait ajouté :

— Après tout, pour ce que j’y perds !…

Il ne fut plus question entre nous de cette femme. Elle était, du reste, aussi peu gênante que possible, ne faisait pas plus de bruit, ne tenait pas plus de place qu’un fantôme… Comment nous fussions-nous doutés qu’avec son air de n’être nulle part elle était partout et rôdait furtivement autour de notre vie, les yeux aux aguets sous sa cape de bure sombre, comme la figure, muette et voilée de noir, de la Fatalité ?


Cependant, l’impuissance où j’étais de distraire Adèle me navrait le cœur. Tout d’abord, nous risquâmes bien quelques promenades aux environs de la Pointe. Mais la saison n’y était guère propice. Le plus souvent, les averses, les torrentielles et cinglantes ondées du Raz, nous forçaient à rebrousser chemin ou à chercher un abri, qu’on ne nous accordait pas toujours de bonne grâce, dans les chaumières enfumées et sordides des pêcheurs de la région. Au bout d’une demi-douzaine d’expériences de ce genre, ma femme en eut assez. Même par temps de soleil, ce fut vainement que je tâchai de l’entraîner au dehors.

— Pour voir quoi ? soupirait-elle… Des ajoncs et des pierres, des pierres et des ajoncs ?… J’en ai autant à contempler de ma fenêtre. A quoi bon me déranger ?

J’imaginai alors des excursions plus lointaines, vers Audierne, vers Pont-Croix et, tout au Nord, jusqu’à Douarnenez.

Nous partions de grand matin, dans un char-à-bancs de louage. A mesure que les cimes du Cap s’effaçaient derrière nous, dans la brume occidentale, et qu’à la clarté du jour levant se déroulait une nature plus riche, plus heureuse, sur le visage d’Adèle aussi une lumière montait, la jolie lumière rose de son sang jeune, soudain ravivé. Elle souriait aux arbres, aux maisons, aux passants. Et des chansons s’envolaient de ses lèvres, des refrains de sônes trégorroises sautillants et vifs comme des trilles de rouges-gorges ou de pinsons. On descendait à l’auberge la plus avenante et l’on y mangeait à table d’hôte, parmi des marchands forains, des clercs de notaire, des commis des contributions indirectes. Adèle jouissait d’être regardée, ayant sorti pour la circonstance des toilettes que, là-bas, à la Pointe elle n’avait aucun plaisir à porter. Puis, on flânait le long des rues, on s’arrêtait aux boutiques, on visitait l’église, le cimetière, et c’était un délice, jusqu’au soir. J’avais l’illusion d’avoir ressaisi, d’avoir reconquis ma femme. Que n’eussé-je pas donné pour que toutes les journées s’écoulassent de la sorte !… Mais, hélas ! j’avais à compter avec mon maigre budget de gardien de phare… Et d’ailleurs, à ces voyages si gais succédaient des retours si tristes !

— Allons ! en route, les damnés de l’Enfer du Raz, disait Adèle en se hissant à mes côtés, dans la voiture.

Rentré à la caserne, une demi-heure, une heure après elle, à cause de la carriole et du cheval qu’il fallait ramener chez leur propriétaire, je la surprenais à genoux devant le tiroir entrouvert de la commode où elle venait de serrer son tablier de moire et son châle-tapis ; et si j’attirais à l’improviste contre mon sein sa tête décoiffée, mes lèvres, sous l’emmêlement des cheveux, ne pressaient qu’une bouche sans baisers et des yeux embrumés de larmes.

Je ne me sentais pas le cœur de lui en vouloir. Aussi bien, dans ma pensée, la coupable, ce n’était pas elle, mais cette maudite contrée du Raz et l’existence qui nous y était faite. Je ne rêvais plus que d’un changement de poste.

Peut-être avez-vous gardé mémoire, mon ingénieur, d’une lettre que je vous adressai par voie hiérarchique, à la date du 7 février 1875. C’était pendant la durée d’un de mes congés. J’avais poussé, dans l’après-midi, jusqu’au bourg de Plogoff, pour des emplettes. Comme je passais, en revenant, devant la porte du brigadier des douanes, celui-ci me héla :

— Je vais dans vos parages, monsieur Dénès.

Chemin faisant, il m’apprit que son beau-frère, Joachim Méléart, maître de phare à Kermorvan, demandait sa mise à la retraite. J’eus un éblouissement subit, comme si, jaillissant des ombres du soir, la projection d’une flamme électrique eût rayé le ciel. Le brigadier continua de parler, mais je ne l’écoutais plus. Je le quittai même, je crois, assez impoliment, pour m’engager dans un sentier de traverse, tant j’avais hâte d’être auprès de ma femme et de lui annoncer la nouvelle.

Kermorvan, si j’obtenais la place, c’était la douce vie ancienne retrouvée, notre vie de Bodic, de Port-Béni, de Lantouar, la vie à terre, la vie en commun ! Plus de séparation, plus d’exils au large. C’en serait fini de mes longs martyres de Gorlébella.

— Et toi, mon Adèle, ma fleur unique, tu ne sécheras plus d’isolement et d’ennui !…

Le timide, le taciturne Léonard avait disparu ; je m’exaltais. Elle m’interrompit :

— Et où est-ce ça, Kermorvan ?

Je lui peignis de mon mieux cette côte d’entre Océan et Manche ; la tiédeur du rivage, que touche un courant venu des Tropiques ; la baie des Sablons, d’une étincelante blancheur, pareille à un merveilleux parvis de marbre ; le phare, sur sa presqu’île de granit bleu veiné de porphyre, et, dans le fond de la passe qu’il éclaire, le Conquet, la perle des ports bretons, véritable ruche marine, toute bourdonnante, en effet, comme une conque, avec ses quais étagés en terrasses, les quatre cents voiles de sa flottille de pêche, ses maisons quasi seigneuriales, bâties aux âges opulents de la flibuste, sa population, enfin, bruyante et bigarrée, mélange de tous les types et de tous les sangs de la Bretagne.

— Attends donc, fit Adèle, n’est-ce pas au Conquet ?… Mais si ! je me rappelle maintenant… Mon père m’a raconté cela. Des pêcheurs paimpolais s’y rendirent avec leurs familles, voici une vingtaine d’années. Leur intention était de n’y rester que durant la saison du homard. Mais ils se plurent dans le pays et y demeurèrent. Il y avait des gens de ma parenté parmi eux, les Goastêr, les Évenou, d’autres encore.

Il fut décidé, séance tenante, que je solliciterais le poste de Kermorvan.

J’étais plein de confiance dans l’issue de ma démarche. Quant à ma femme, elle ébauchait déjà des projets, se brodait un avenir de féeries, tout en travaillant à la dentelle de sa courtepointe. Lorsqu’elle sut que Brest n’était qu’à trois heures de voiture du Conquet, je dus lui jurer par saint Goulven, mon patron, que je la mènerais au théâtre, au café-concert, et aussi que je lui ferais visiter l’escadre, principalement le Jemmapes, à bord duquel je servais, l’année de nos fiançailles. Elle était redevenue expansive, caressante, presque passionnée. Que serait-ce donc une fois installés là-bas !… Plus de doute : Adèle m’était rendue, tout était sauvé !

Le 15 février arriva votre réponse, mon ingénieur, et tout fut perdu. Elle contenait simplement ceci, cette réponse : « L’administration n’a pas statué encore sur la demande du gardien Méléart, mais, vu les nécessités budgétaires, il ne pourra y être donné satisfaction avant un délai d’au moins quinze mois. Il est, du reste, pris bonne note de la candidature du gardien Dénès. »

C’est Adèle qui, la première, avait décacheté le pli. Elle n’y eut pas plutôt jeté les yeux, qu’elle pâlit de désappointement et de colère, et, me lançant le papier au visage, comme pour m’en souffleter :

— Tiens ! dit-elle, ton Kermorvan, mon bel ami, c’est pour l’an quarante !

Il y avait dans l’intonation de sa voix comme dans l’expression de sa physionomie quelque chose de si dur, de si méprisant, que j’en fus abasourdi au point d’oublier ma propre déception. Elle ajouta :

— D’ailleurs, j’aurais dû m’y attendre… Tu es de ceux à qui rien ne réussit ! Avec la mine que tu as, on effarouche la chance au lieu de l’amadouer. Ah ! mon pauvre homme ! mon pauvre homme !…

Je l’écoutais, en quelque sorte, sans l’entendre. Je ne comprenais plus. Je voyais au loin, tout au loin, comme en songe, une Trégorroise aux traits harmonieux descendre posément la Grand’Rue, son psautier de vêpres dans ses mains gantées ; je la voyais, dans la salle basse de la rue Colvestre, incliner sous la lampe son profil de vierge, d’un charme indiciblement pur ; je la voyais surtout, en ces nuits de quart dont la vertu de ses sortilèges faisait d’exquises veillées d’amour, je la voyais s’avancer vers moi, dans le rayonnement de la flamme du phare, si lumineuse elle-même que toute la clarté qui se mouvait là-haut, dans la nuit, au-dessus de nos têtes, semblait émaner d’elle comme un nimbe. Et, comparant avec cette image la créature qui m’accablait à cette heure de son insultante commisération, je me demandais : « Qu’y a-t-il de commun entre celle-ci et l’autre, et comment une âme aussi diabolique a-t-elle pu se loger dans le corps d’Adèle Lézurec ? »

Elle me tournait le dos maintenant et, rencoignée dans l’étroite embrasure de la fenêtre, elle se tenait là comme une forme de crépuscule, noyée d’ombre par la nuit qui tombait. Je m’approchai d’elle, avec des paroles d’apaisement et presque d’exorcisme :

— Adèle, lui dis-je, rentre en toi-même, au nom du Christ ! Que t’ai-je fait pour que tu sois mauvaise envers moi ? Est-il juste que tu m’en veuilles, et, ce projet avorté, est-ce que je n’en souffre pas, moi aussi, et doublement, à cause de ta souffrance qui m’est plus douloureuse que la mienne ?

Elle répondit d’une voix sombre, sans se retourner :

— Je t’en veux d’être venu me chercher en Trégor, voilà tout !… Je n’aurais pas quitté l’auberge des Trois-Rois, et tu aurais épousé quelque Léonarde. Cela eût mieux valu… La preuve que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre…

Je ne lui permis pas d’achever.

— Malheureuse ! m’écriai-je, tu ne proféreras point ce blasphème !

Je l’avais saisie violemment sous l’aisselle et j’allais lui appliquer mon autre main sur la bouche comme un bâillon. Alors, elle, croyant ou feignant de croire que, si je levais ainsi le bras, c’était pour la frapper, elle pencha la tête et dit avec un calme dédaigneux :

— A ton aise !… Donne-moi le coup de grâce et que tout soit fini !

Oh ! à la seule idée qu’elle pût me supposer capable d’une telle infamie, je fus sur le point de la broyer, de la piétiner, en effet. Durant l’espace d’une seconde, je me vis, sans horreur aucune, l’emportant, roidie, jusqu’à l’extrémité de la Pointe et, après un dernier baiser sur ses lèvres mortes, sautant avec son cadavre dans l’abîme. Il y avait peut-être là quelque avertissement du destin. Quel dommage, pour elle comme pour moi, que je n’y aie point obéi !… Au lieu de cela, fou de désespoir et de honte, je gagnai d’un bond le seuil de la chambre et je me précipitai, tête baissée, dans la nuit.

Tout le ciel était tendu comme d’une funèbre draperie de nuages que le vent remuait sans parvenir à les écarter. Les lampes des phares, au loin, brûlaient sans éclat, telles que des braises éparses qui agonisent dans le noir d’un four éteint. Les bruits du ressac se confondaient pour moi avec le bourdonnement de mes oreilles et de mes tempes. J’allais où me conduisaient mes pas. Des souches d’ajoncs, des arêtes de roches, à tout instant, me faisaient trébucher. Deux ou trois fois, des embruns d’eau salée m’enveloppèrent, me soufflant à la face la soudaine fraîcheur du vide. Je souhaitais ardemment mourir, mais, par scrupule religieux, je tenais à ce que la mort me cueillît d’elle-même… Tout à coup, une voix dit, presque à me frôler :

— Gare aux lames sourdes, monsieur Dénès ! Vous êtes ici dans leurs parages.

Je ne distinguais personne, mais l’Ilienne, avec ses prunelles phosphorescentes de rôdeuse de nuit, m’avait reconnu. Je lui contai je ne sais plus trop quelle histoire, et, pour achever de lui donner le change, je m’en revins en sa compagnie vers la caserne.

Je trouvai Adèle étendue sur le lit, tout habillée ; elle avait dû s’endormir d’émotion et de fatigue, laissant la chandelle grésiller sur la table. Je demeurai debout au milieu de la pièce à la considérer et, brusquement, la profonde altération de ses traits m’épouvanta. Un cerne jaunâtre se creusait au-dessous de ses paupières ; le rose même de ses pommettes s’était évanoui ; ses mains au repos s’allongeaient diaphanes et décolorées.

A cette vue, mon cœur s’amollit : je ne sentis plus en moi qu’une pitié immense pour cet être de beauté qui dépérissait. Tout de suite, ma résolution fut prise, quoi qu’il m’en pût coûter, et, l’esprit en paix, je me couchai par terre, sur un paillasson, pour attendre son réveil.

— Adèle, lui dis-je quand elle ouvrit les yeux, pardonne-moi la peine involontaire que je t’ai causée. Je te dois une compensation : tu vas partir pour Tréguier aujourd’hui même.

Elle s’était mise sur son séant et me regardait fixement, comme à travers les brumes d’un rêve, sans comprendre.

— Pour Tréguier !…

— Parfaitement. D’ailleurs, ne serait-ce que dans l’intérêt de ta santé, il faut que tu partes. Cela te changera les idées et te rendra des forces. Je m’en serais avisé plus tôt, si je n’étais un lourdaud stupide… Par exemple, tu n’as que le temps de faire tes préparatifs.

Elle s’était jetée à bas du lit ; ses yeux étaient pleins de larmes où la joie riait comme du soleil dans des fontaines. Puis, avec une hésitation :

— Mais toi, Goulven ?

— Moi ! Est-ce que je n’aurais pas été obligé de te quitter demain, n’importe comment ? Tu sais bien que je m’embarque, au jusant du soir, pour Gorlébella.

V

25 avril.

Je me suis aperçu, cette après-midi, que j’avais omis de prendre avec moi ses lettres. Force m’a donc été de descendre quérir, dans ma cellule du premier étage, le coffret en laque de Chine où elles étaient enfermées. Comme je passais devant la porte maudite, il m’a semblé entendre qu’on fredonnait. En remontant, j’ai prêté l’oreille. Rien ne bougeait à l’intérieur. Nul autre bruit vivant que le murmure de cette voix qui flottait, indécise et comme assoupie, dans le silence. C’était la voix de la Trégorroise, mais à peine reconnaissable ; tant les inflexions, naguère encore si pures, en étaient vieillies, cassées, chevrotantes ; le chant disait :

J’ai bâti ma maison sur le bord de la grève…

Je me suis sauvé ; mais, toute la soirée, ce chant m’a poursuivi — ce chant et aussi le ton lamentable, le ton morne et saccadé tout ensemble de la voix qui chantait… Pour faire diversion, j’ai vidé sur mes genoux le contenu du coffret aux reliques.

A manier cette petite boîte légère, à respirer la pénétrante odeur de choses exotiques qui s’en exhale, je me suis rappelé une nuit d’il y a dix ans, à Saïgon, là-bas, sur l’autre bord du monde. C’était au cours de ma première campagne, un 15 août. A cause de la fête de l’empereur, on nous avait donné campos.

— Viens-tu, Pater-Noster ? m’avaient dit les camarades.

Et, par crainte du ridicule, j’étais allé.

La maison, toute en bois, avait de grands stores flottants qui laissaient entrer la fraîcheur du fleuve. Sur des nattes de joncs multicolores, des femmes peintes, vêtues d’étoffes à ramages, mimaient je ne sais quelle légende asiatique, aux sons d’une musique assourdie. Tout autour, une assistance composite faisait cercle : des marins de l’État et du commerce ; des Chinois, fumeurs d’opium ; des pirates aux moustaches en parenthèses, descendus des hautes terres dans leurs sampans.

Soudain, une espèce de vieux petit magot à figure ratatinée poussa la porte. Il disparaissait sous une charge d’objets de toutes formes et de toutes dimensions, et me fit penser aux tamisiers nomades qui parcourent le Léon, chaque été, avec des sacs à farine empilés sur leur dos… D’une voix obséquieuse, et en multipliant de tous côtés les salutations, il se mit à offrir sa marchandise. Il ne pouvait tomber plus mal, le pauvre diable ! Des cris, des vociférations l’accueillirent.

— Jim, dehors ! A l’eau, Jim !

Lui, effaré, se confondait de plus en plus en révérences, en grimaces, qui voulaient être des sourires. Une brute quelconque l’empoigna, le pétrit comme une boulette et l’envoya rouler tout sanglant à mes pieds.

Seul, peut-être, parmi les gens qui étaient là, je n’étais pas ivre. J’eus pitié de cette misérable loque humaine et la couvris de ma protection. Jim sortit du bouge sur mes épaules, sinon intact, du moins vivant. Sa pacotille, en revanche, était fort avariée, sauf quelques coffrets en laque — dont celui-ci qu’aussitôt hors de péril il s’empressa de me tendre, avec des gestes suppliants et mille simagrées.

— Joli, beaucoup joli souvenir pour bonne amie, bredouillait-il en son charabia.

Je crus à un témoignage de gratitude, à un cadeau. Je ne connaissais pas encore le prodigieux esprit de mercantilisme de ces peuples. Jim eut vite fait de me détromper.

— Toi donner petit argent, moi laisser pas cher.

Il s’était cramponné à ma vareuse ; je ne me débarrassai de lui qu’en lui jetant à la figure une pièce de cinq francs.


Dans les premiers temps de notre mariage, Adèle prenait un malin plaisir, chaque fois que nous étions en compagnie, à me faire raconter « l’histoire du coffre à Jim ». Jamais il ne m’a quitté, ce meuble minuscule. Il fut de tous mes voyages, et ici, à Gorlébella, il m’a tenu société, durant mes longues solitudes. C’était une de mes distractions favorites, les nuits si fréquentes où je ne dormais pas, d’ouvrir l’un après l’autre ses tiroirs à secret et d’inventorier, d’un doigt pieux, les humbles archives de ma vie confiées à sa garde. Je viens de les étaler auprès de moi, sur mon banc de veille. Voici mon certificat de baptême, délivré par M. Abgrall, recteur de Plounéventèr ; puis mon diplôme de membre de la congrégation de Saint-Joseph, au collège de Saint-Pol. Cette image représentant un calice d’or devant lequel sont agenouillés deux anges, dans les nues, me fut donnée, le jour de ma première communion, par la vieille béguine qui, aux soirs d’hiver, nous faisait repasser notre catéchisme. Et voici le sou de dix-huit deniers, percé d’un trou et marqué d’une croix, que ma mère me remit à la dérobée, comme un talisman, le matin de mon départ pour le service.

— Il avertit des mauvais sorts, me dit-elle tout bas, et brillera dans l’obscurité si quelque malheur te menace, toi ou l’un des tiens.

De ma mère aussi, cette médaille d’argent, à l’effigie de Notre-Dame de Lochrist. Les cheveux dont fut tressée cette bague, pâles et soyeux comme du lin cardé, je les reçus en commémoration de la prise de voile de ma sœur Anne-Marie, religieuse au couvent des Augustines de Carhaix… Mon livret, mes papiers de matelot, maintenant ; mon brevet de quartier-maître ; ma nomination de gardien de phare. Enfin, les lettres.

Il y en a onze en tout : trois sont de mes parents, huit sont signées d’Adèle. Celles-ci portent, la plupart, le timbre des Messageries du Levant. De leurs enveloppes fanées se dégage encore le parfum de nos fiançailles… Deux, d’une encre qui n’a pas eu le temps de jaunir, sont adressées à « Monsieur Goulven Dénès, en Plogoff ». Dans l’une, ma femme m’annonçait son heureuse arrivée à Tréguier, son réveil dans sa chambre de jeune fille et la joie enfantine qu’elle avait eue, en s’habillant à sa fenêtre, à entendre claquer dans la rue les socques des Sœurs du Tiers-Ordre se rendant aux messes d’aube, et les martinets chers à saint Yves piailler dans les meurtrières de la Tour d’Hastings, au-dessus de la cathédrale.

Dans l’autre, la plus récente, elle me prévenait que les noces prochaines d’une sienne cousine l’obligeraient sans doute à retarder d’une semaine son retour. Au bas de cette lettre, mon ingénieur, se lisaient les lignes suivantes, que je vous demande la permission de transcrire :

« Suis-je assez tête folle ! J’allais oublier une démarche dont on m’a chargée auprès de toi. Il s’agit du frère de mon futur cousin par alliance, un garçon très bien, paraît-il, que je dois avoir pour cavalier. Son congé fini dans l’infanterie de marine, il a fait comme toi, s’est présenté à l’examen des phares. Il vient d’être nommé gardien de troisième classe au cap Fréhel. Mais cela ne lui dit pas, de s’en aller en pays gallot. Puis il préférerait un poste en mer : il prétend qu’on avance plus vite. Gorlébella, d’après ce qu’il m’a fait savoir, lui plairait beaucoup. N’y aurait-il pas moyen qu’il permute avec un de tes hommes ? Chevanton, c’est sûr, ne voudra pas : sa diablesse d’Ilienne se noierait dans le Raz plutôt que de consentir à perdre de vue son île… Mais Hamon, le célibataire, voudra peut-être, lui qui n’est jamais bien que là où il n’est pas. Tâche de le décider. Ma cousine, qui t’envoie ses amitiés, t’en sera reconnaissante ; et moi-même, je t’avoue, je ne serais pas fâchée que tu aies un compagnon d’esprit ouvert et d’humeur agréable comme est, de l’avis public, le jeune homme dont je te parle. T’ai-je dit qu’il a nom Hervé Louarn, des Louarn de Kerglaz, proche notre ancienne résidence de Bodic ? »

Cela était griffonné d’une plume hâtive et comme négligemment jeté en post-scriptum. Précaution d’ailleurs bien superflue. J’avais en ma femme une confiance aveugle. Je l’aimais d’un amour si fort et si compact que la dent du soupçon se fût brisée à vouloir y mordre.

Je me sentis seulement un peu triste à l’idée qu’il me faudrait vivre à terre huit jours sans elle. Car je quittais Gorlébella par le bateau qui m’avait apporté sa lettre ; et c’est Hamon, précisément, qui se trouvait être mon remplaçant. Je l’entretins tout de suite, tandis que le Ravitailleur débarquait les provisions, de l’offre de permutation qui lui était faite. Docile aux recommandations d’Adèle, j’insistai pour qu’il acceptât et lui présentai sous les couleurs les plus riantes la situation qui l’attendait au cap Fréhel. C’était un esprit inquiet, destiné à être partout malheureux, mais toujours avide de changer de misère. Il me demanda quarante-huit heures pour réfléchir.

— Après-demain, sur le coup de midi, je vous donnerai ma réponse, me dit-il.

Nous convînmes qu’il arborerait au mât du phare la flamme rouge, signal du beau fixe, si c’était oui ; le drapeau noir, présage de tempête, si c’était non.

Deux jours plus tard, l’angélus de midi sonnant à Plogoff, je vis, de la roche où je me tenais en observation, tout à l’extrémité de la Pointe, la flamme rouge s’éployer au-dessus de Gorlébella.

— Allons ! pensai-je, Adèle sera contente.

Je lui écrivis le soir même, de façon à ce qu’elle eût ma lettre avant la noce. « Voici, lui disais-je, de quoi donner du cœur et des jambes à ton cavalier. Mais, quand tu auras assez dansé, reviens-moi vite. »


Elle m’arriva plus tôt que je ne l’espérais, la semaine n’étant pas encore écoulée… On était sur la fin de mars. Un soleil plus tiède chauffait nos vitres et les marches de notre seuil ; les violiers qui formaient touffes de chaque côté de la porte s’apprêtaient à fleurir. J’avais entrepris de refaire la toilette de notre maison, afin qu’Adèle la trouvât toute neuve, toute reluisante à son retour. De l’aube à la nuit pleine, je peignais, je vernissais, je frottais. Déjà la blancheur des boiseries, rehaussée de filets verts, avait eu le temps de sécher. Ce qui me ravissait surtout, c’était d’avoir pu rendre à nos meubles leur premier éclat, cette fraîcheur, cette pureté si engageantes des choses qui n’ont pas servi. Il ne me restait plus qu’à fourbir le plancher, et c’est à quoi je m’étais attelé, ce vendredi-là, dès le matin.

Comme autrefois, quand j’étais de corvée pour le lavage du pont, sur le Jemmapes ou la Melpomène, je m’étais mis à nu, ne gardant pour tout vêtement qu’un caleçon de toile bise, noué aux reins d’une ficelle. Ces grandes lessives en tenue de nègres, comme nous disions, étaient parmi nos meilleurs souvenirs du bord. Voici qu’il me semblait entendre, du fond de ma jeunesse, les rires, les lazzi de mes camarades, et cette évocation, jointe à la douceur de songer que l’absence d’Adèle allait prendre fin, m’emplit l’âme d’une telle allégresse juvénile que, tout en faisant mousser le savon sous le crin de ma brosse, moi, le moins mélodieux des hommes, je m’oubliai jusqu’à chanter. Il n’était guère varié, mon répertoire. Vieux chants de matelots, improvisés sur le tillac ou dans les hautes vergues, et qui se lèguent d’un équipage à l’autre, depuis des siècles. J’en avais retenu, de-ci, de-là, des couplets épars qui, maintenant, me remontaient aux lèvres, comme renvoyés par les échos de toutes les mers où mes navigations anciennes avaient passé.

Je les fredonnais comme ils me venaient, vaille que vaille, et cela n’avait aucun sens, hormis que le soleil était clair, qu’Adèle pourrait se mirer dans sa demeure, et que l’attente du bonheur est aussi capiteuse que le bonheur même.

J’avais entonné, il me souvient, la ritournelle malouine :

C’est les filles de Cancale

Qui ont fait un armement,

Qui ont fait un armement…

Les bass’ voiles en dentelles,

Les avirons en argent.

et je lançais à tue-tête le refrain :

Ma brunette, allons ! gai ! gai !…

quand une ravissante voix féminine, au dehors, termina :

Ma mie, allons, gaiement !

Le ciel se fût ouvert, laissant échapper toutes ses harmonies, que je n’eusse point éprouvé, je crois, un saisissement plus fort. J’étais à quatre pattes sur le parquet ruisselant et dans l’accoutrement que vous savez. Paralysé par l’émotion, c’est à peine si je réussis à me relever sur les genoux.

— Toi ? m’écriai-je, c’est toi ?

J’avais croisé les mains dans un geste d’adoration, ainsi qu’on voit faire dans les tableaux d’église aux saints à qui la Vierge vient d’apparaître tout à coup. Elle, debout dans le cadre de la porte, souriait ; puis, ramenant ses jupes, par crainte de les salir, elle s’avança vers moi sur la pointe des pieds. Et vraiment, sa démarche avait quelque chose de si léger, de si aérien, que je tremblai de la voir s’évanouir en un clin d’œil, comme une figure de rêve, en effet, comme une apparition. Sa parole seule me rassura.

— Attends, dit-elle, que je t’éponge.

Je voulus protester, mais déjà elle s’était emparée d’un linge et m’en frictionnait. Oh ! la subtile et fluide caresse de ses doigts délicats ! Jamais encore elle n’avait eu pour moi de ces menues attentions. Jamais non plus, à son contact, je n’avais frémi d’un pareil trouble… Tout en étanchant l’eau qui s’égouttait de mes membres, mêlée à la sueur, elle poursuivit, en phrases brèves, haletantes, où vibrait une ardeur inaccoutumée :

— Tu me manquais trop à la fin. J’ai précipité mon départ. Je comptais d’abord t’envoyer une dépêche ; mais j’ai préféré te surprendre. N’est-ce pas que j’ai bien fait ?… A Quimper, j’ai gagé le voiturin qui nous transporta l’hiver dernier, nous et nos meubles. Seulement, cette fois, ce pays du Cap, ce pays si triste, tu te rappelles, j’y suis rentrée comme en un jardin terrestre. N’étais-tu pas au bout de la route !… Comme il fait bon ici !… Et quelle arrivée joyeuse au bruit des chansons !…

Je l’écoutais avidement, et mes yeux la buvaient toute, à longs traits, comme un filtre de magie, un puissant élixir de vie, d’amour et de volupté. Elle me revenait parée de je ne sais quelle séduction plus chaude, avec une lumière, dans le regard, qui avait quelque chose tout ensemble d’orageux et de languissant. On eût dit de ces flammes lourdes, énervantes, qui traversent parfois, en haleines de feu, nos ciels de juillet…

— … A propos, lui demandai-je dans la soirée, et ce Trégorrois, cet Hervé Louarn ?

— Ah ! oui, fit-elle, je ne t’ai pas encore remercié pour lui.

Elle me tendit ses lèvres ; et ses prunelles élargies se voilèrent comme d’une brume de songe sous les paupières qui battaient.

VI

26 avril.

Le destin a vraiment des rencontres singulières, mon ingénieur. C’était aussi un 26 avril, il y a juste un an, jour pour jour… J’avais quitté le service vers les cinq heures et j’étais débarqué à Beztré par une jolie fin d’après-midi, sous un ciel de fête, un couchant merveilleux, tout lambrissé de pourpre et d’or. Adèle avait eu la gentillesse — dont elle m’avait depuis longtemps sevré — de sortir au-devant de moi. Elle était gaie, d’une gaieté de lutin, et coquettement attifée, comme pour un voyage à la ville. Je lui en fis la remarque.

— C’est en l’honneur de la saison neuve, me dit-elle.

Puis, me prenant la main :

— Passons, si tu veux bien, par l’aire de Kercaradec ; il y a là des buissons d’aubépines en fleur.

Nous revînmes à la caserne avec des brassées de branchettes odorantes. Et, tout de suite, elle en orna la cheminée, le chevet du lit, les étagères du dressoir. Nous soupâmes l’un en face de l’autre, dans le cercle de lumière de la lampe, parmi cette senteur de printemps qui me semblait l’arôme de la maison, des meubles et de ma femme même. J’éprouvais une impression, qui m’était peu coutumière, de félicité parfaite, d’absolue sécurité. Le visage d’Adèle aussi respirait un contentement délicieux ; et elle avait, par moments, des façons longues de me regarder qui m’étaient comme une caresse d’une inexprimable douceur.

— Sais-tu, proposa-t-elle, le repas terminé, si tu n’étais point trop las, nous irions jusqu’à la croix de Pénerf, histoire de nous en retourner après, à la lune, comme des amoureux.

Je n’avais rien à lui refuser. Elle jeta sur ses épaules une frileuse et nous nous engageâmes, côte à côte, dans la grand-route qui mène à Plogoff. La croix de Pénerf est à mi-chemin, au sommet d’une éminence d’où l’on domine au loin les terres du Cap. Un piédestal de quelques degrés supporte un lourd calvaire monolithe, grossièrement équarri. Adèle eut la fantaisie d’y grimper, et s’assit sur la marche la plus haute.

L’air était tiède encore de la chaleur du jour et, dans le firmament, au-dessus de nos têtes, agonisait un reste de clarté. Des chaumières basses bossuaient la campagne, çà et là, pareilles à d’énormes ouvrages de taupes. Le silence était profond. Pas un bruit humain, pas même un fugitif frisson d’insecte dans le paysage démesurément amplifié. La monotone rumeur des eaux du Raz animait seule cet immense désert nocturne. Le disque de la lune parut derrière un bouquet d’arbres noirs, dans la direction de Goulien.

— Si tu veux rentrer à la lune, observai-je, voici l’instant.

Elle leva un doigt, me fit signe de prêter l’oreille. On percevait un roulement de voiture, devers Plogoff.

— Attendons qu’elle ait passé, dit-elle, et que la route soit à nous seuls.

Non, mon ingénieur, il n’y a pas de justice, il n’y a pas de Dieu !… Je la vois encore, la misérable créature ! Pour saluer de plus loin son amant, elle s’était mise debout, un de ses bras enlaçant le fût de la croix. Et le Christ ne la repoussa point, et la pierre sacrée ne s’abattit pas sur elle !…

— Pouvez-vous me dire si je ne trouverai pas la grille fermée à la caserne des gardiens de phare, s’il vous plaît ?