ŒUVRES
DE
ANDRÉ GIDE
II
L’IMMORALISTE
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXVIII
IL A ÉTÉ TIRÉ :
89 exemplaires sur vergé d’Arches numérotés à la presse de 1 à 89.
550 exemplaires sur vergé pur fil Lafuma numérotés de 90 à 639.
Tous droits réservés.
L’IMMORALISTE
Je te loue, ô mon Dieu ! de ce que tu m’as fait créature si admirable.
Psaumes, CXXXIX, 14.
PRÉFACE
Je donne ce livre pour ce qu’il vaut. C’est un fruit plein de cendre amère ; il est pareil aux coloquintes du désert qui croissent aux endroits calcinés et ne présentent à la soif qu’une plus atroce brûlure, mais sur le sable d’or ne sont pas sans beauté.
Que si j’avais donné mon héros pour exemple, il faut convenir que j’aurais bien mal réussi[1] ; les quelques rares qui voulurent bien s’intéresser à l’aventure de Michel, ce fut pour le honnir de toute la force de leur bonté. Je n’avais pas en vain orné de tant de vertus Marceline ; on ne pardonnait pas à Michel de ne pas la préférer à soi.
[1] Il a paru en juin 1902 une édition petit in-8o de ce livre, tirée à 300 exemplaires sur vergé d’Arches.
Que si j’avais donné ce livre pour un acte d’accusation contre Michel, je n’aurais guère réussi davantage, car nul ne me sut gré de l’indignation qu’il ressentait contre mon héros ; cette indignation, il semblait qu’on la ressentît malgré moi ; de Michel elle débordait sur moi-même ; pour un peu, l’on voulait me confondre avec lui.
Mais je n’ai voulu faire en ce livre non plus acte d’accusation qu’apologie, et me suis gardé de juger. Le public ne pardonne plus, aujourd’hui, que l’auteur, après l’action qu’il peint, ne se déclare pas pour ou contre ; bien plus, au cours même du drame on voudrait qu’il prît parti, qu’il se prononçât nettement soit pour Alceste, soit pour Philinte, pour Hamlet ou pour Ophélie, pour Faust ou pour Marguerite, pour Adam ou pour Jéhovah. Je ne prétends pas, certes, que la neutralité (j’allais dire : l’indécision) soit signe sûr d’un grand esprit ; mais je crois que maints grands esprits ont beaucoup répugné à… conclure — et que bien poser un problème n’est pas le supposer d’avance résolu.
C’est à contre-cœur que j’emploie ici le mot « problème ». A vrai dire, en art, il n’y a pas de problèmes — dont l’œuvre d’art ne soit la suffisante solution.
Si par « problème » on entend « drame », dirai-je que celui que ce livre raconte, pour se jouer en l’âme même de mon héros, n’en est pas moins trop général pour rester circonscrit dans sa singulière aventure. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé ce « problème » ; il existait avant mon livre ; que Michel triomphe ou succombe, le « problème » continue d’être, et l’auteur ne propose comme acquis ni le triomphe, ni la défaite.
Que si quelques esprits distingués n’ont consenti de voir en ce drame que l’exposé d’un cas bizarre, et en son héros qu’un malade ; s’ils ont méconnu que quelques idées très pressantes et d’intérêt très général peuvent cependant l’habiter — la faute n’en est pas à ces idées ou à ce drame, mais à l’auteur, et j’entends : à sa maladresse — encore qu’il ait mis dans ce livre toute sa passion, toutes ses larmes et tout son soin. Mais l’intérêt réel d’une œuvre et celui que le public d’un jour y porte, ce sont deux choses très différentes. On peut sans trop de fatuité, je crois, préférer risquer de n’intéresser point le premier jour, avec des choses intéressantes — que passionner sans lendemain un public friand de fadaises.
Au demeurant, je n’ai cherché de rien prouver, mais de bien peindre et d’éclairer bien ma peinture.
A HENRI GHÉON
son franc camarade
A. G.
(A Monsieur D. R., président du conseil.)
Sidi b. M. 30 juillet 189.
Oui, tu le pensais bien : Michel nous a parlé, mon cher frère. Le récit qu’il nous fit, le voici. Tu l’avais demandé ; je te l’avais promis ; mais à l’instant de l’envoyer, j’hésite encore, et plus je le relis et plus il me paraît affreux. Ah ! que vas-tu penser de notre ami ? D’ailleurs qu’en pensé-je moi-même ? Le réprouverons-nous simplement, niant qu’on puisse tourner à bien des facultés qui se manifestent cruelles ? — Mais il en est plus d’un aujourd’hui, je le crains, qui oserait en ce récit se reconnaître. Saura-t-on inventer l’emploi de tant d’intelligence et de force — ou refuser à tout cela droit de cité ?
En quoi Michel peut-il servir l’État ? J’avoue que je l’ignore… Il lui faut une occupation. La haute position que t’ont value tes grands mérites, le pouvoir que tu tiens, permettront-ils de la trouver ? — Hâte-toi. Michel est dévoué : il l’est encore ; il ne le sera bientôt plus qu’à lui-même.
Je t’écris sous un azur parfait ; depuis les douze jours que Denis, Daniel et moi sommes ici, pas un nuage, pas une diminution de soleil. Michel dit que le ciel est pur depuis deux mois.
Je ne suis ni triste, ni gai ; l’air d’ici vous emplit d’une exaltation très vague et vous fait connaître un état qui paraît aussi loin de la gaîté que de la peine ; peut-être que c’est le bonheur.
Nous restons auprès de Michel ; nous ne voulons pas le quitter ; tu comprendras pourquoi, si tu veux bien lire ces pages ; c’est donc ici, dans sa demeure, que nous attendons ta réponse ; ne tarde pas.
Tu sais quelle amitié de collège, forte déjà, mais chaque année grandie, liait Michel à Denis, à Daniel, à moi. Entre nous quatre une sorte de pacte fut conclu : au moindre appel de l’un devaient répondre les trois autres. Quand donc je reçus de Michel ce mystérieux cri d’alarme, je prévins aussitôt Daniel et Denis, et tous trois, quittant tout, nous partîmes.
Nous n’avions pas revu Michel depuis trois ans. Il s’était marié, avait emmené sa femme en voyage, et, lors de son dernier passage à Paris, Denis était en Grèce, Daniel en Russie, moi retenu, tu le sais, auprès de notre père malade. Nous n’étions pourtant pas restés sans nouvelles ; mais celles que Silas et Will, qui l’avaient revu, nous donnèrent, n’avaient pu que nous étonner. Un changement se produisait en lui, que nous n’expliquions pas encore. Ce n’était plus le puritain très docte de naguère, aux gestes maladroits à force d’être convaincus, aux regards si clairs que devant eux souvent nos trop libres propos s’arrêtèrent. C’était… mais pourquoi t’indiquer déjà ce que son récit va te dire ?
Je t’adresse donc ce récit, tel que Denis, Daniel et moi l’entendîmes. Michel le fit sur sa terrasse où près de lui nous étions étendus dans l’ombre et dans la clarté des étoiles. A la fin du récit, nous avons vu le jour se lever sur la plaine. La maison de Michel la domine, ainsi que le village dont elle n’est distante que peu. Par la chaleur, et toutes les moissons fauchées, cette plaine ressemble au désert.
La maison de Michel, bien que pauvre et bizarre, est charmante. L’hiver, on souffrirait du froid, car pas de vitres aux fenêtres ; ou plutôt pas de fenêtres du tout, mais de vastes trous dans les murs. Il fait si beau que nous couchons dehors sur des nattes.
Que je te dise encore que nous avions fait bon voyage. Nous sommes arrivés ici le soir, exténués de chaleur, ivres de nouveauté, nous étant arrêtés à peine à Alger, puis à Constantine. De Constantine un nouveau train nous emmenait jusqu’à Sidi b. M. où une carriole attendait. La route cesse loin du village. Celui-ci perche au haut d’un roc comme certains bourgs de l’Ombrie. Nous montâmes à pied ; deux mulets avaient pris nos valises. Quand on y vient par ce chemin, la maison de Michel est la première du village. Un jardin fermé de murs bas, ou plutôt un enclos l’entoure, où croissent trois grenadiers déjetés et un superbe laurier-rose. Un enfant kabyle était là, qui s’est enfui dès notre approche, escaladant le mur sans façon.
Michel nous a reçus sans témoigner de joie ; très simple, il semblait craindre toute manifestation de tendresse ; mais sur le seuil, d’abord, il embrassa chacun de nous trois gravement.
Jusqu’à la nuit nous n’échangeâmes pas dix paroles. Un dîner presque tout frugal était prêt dans un salon dont les somptueuses décorations nous étonnèrent, mais que t’expliquera le récit de Michel. Puis il nous servit le café qu’il prit soin de faire lui-même. Puis nous montâmes sur la terrasse d’où la vue à l’infini s’étendait, et, tous trois, pareils aux trois amis de Job, nous attendîmes, admirant sur la plaine en feu le déclin brusque de la journée.
Quand ce fut la nuit, Michel dit :
PREMIÈRE PARTIE
I
Mes chers amis, je vous savais fidèles. A mon appel vous êtes accourus, tout comme j’eusse fait au vôtre. Pourtant voici trois ans que vous ne m’aviez vu. Puisse votre amitié, qui résiste si bien à l’absence, résister aussi bien au récit que je veux vous faire. Car si je vous appelai brusquement, et vous fis voyager jusqu’à ma demeure lointaine, c’est pour vous voir, uniquement, et pour que vous puissiez m’entendre. Je ne veux pas d’autre secours que celui-là : vous parler. Car je suis à tel point de ma vie que je ne peux plus dépasser. Pourtant ce n’est pas lassitude. Mais je ne comprends plus. J’ai besoin… J’ai besoin de parler, vous dis-je. Savoir se libérer n’est rien ; l’ardu, c’est savoir être libre. — Souffrez que je parle de moi ; je vais vous raconter ma vie, simplement, sans modestie et sans orgueil, plus simplement que si je parlais à moi-même. Écoutez-moi :
La dernière fois que nous nous vîmes, c’était, il m’en souvient, aux environs d’Angers, dans la petite église de campagne où mon mariage se célébrait. Le public était peu nombreux, et l’excellence des amis faisait de cette cérémonie banale une cérémonie touchante. Il me semblait que l’on était ému, et cela m’émouvait moi-même. Dans la maison de celle qui devenait ma femme, un court repas vous réunit à nous au sortir de l’église ; puis la voiture commandée nous emmena, selon l’usage qui joint en nos esprits, à l’idée d’un mariage, la vision d’un quai de départ.
Je connaissais très peu ma femme et pensais, sans en trop souffrir, qu’elle ne me connaissait pas davantage. Je l’avais épousée sans amour, beaucoup pour complaire à mon père, qui, mourant, s’inquiétait de me laisser seul. J’aimais mon père tendrement ; occupé par son agonie, je ne songeai, en ces tristes moments, qu’à lui rendre sa fin plus douce ; et ainsi j’engageai ma vie sans savoir ce que pouvait être la vie. Nos fiançailles au chevet du mourant furent sans rires, mais non sans grave joie, tant la paix qu’en obtint mon père fut grande. Si je n’aimais pas, dis-je, ma fiancée, du moins n’avais-je jamais aimé d’autre femme. Cela suffisait à mes yeux pour assurer notre bonheur ; et, m’ignorant encore moi-même, je crus me donner tout à elle. Elle était orpheline, elle aussi, et vivait avec ses deux frères. Marceline avait à peine vingt ans ; j’en avais quatre de plus qu’elle.
J’ai dit que je ne l’aimais point ; du moins n’éprouvais-je pour elle rien de ce qu’on appelle amour, mais je l’aimais, si l’on veut entendre par là de la tendresse, une sorte de pitié, enfin une estime assez grande. Elle était catholique et je suis protestant… mais je croyais l’être si peu ! Le prêtre m’accepta ; moi j’acceptai le prêtre ; cela se joua sans impair.
Mon père était, comme l’on dit, « athée » ; du moins je le suppose, n’ayant, par une sorte d’invincible pudeur que je crois bien qu’il partageait, jamais pu causer avec lui de ses croyances. Le grave enseignement huguenot de ma mère s’était, avec sa belle image, lentement effacé en mon cœur ; vous savez que je la perdis jeune. Je ne soupçonnais pas encore combien cette première morale d’enfant nous maîtrise, ni quels plis elle laisse à l’esprit. Cette sorte d’austérité dont ma mère m’avait laissé le goût en m’en inculquant les principes, je la reportai toute à l’étude. J’avais quinze ans quand je perdis ma mère ; mon père s’occupa de moi, m’entoura et mit sa passion à m’instruire. Je savais déjà bien le latin et le grec ; avec lui j’appris vite l’hébreu, le sanscrit, et enfin le persan et, l’arabe. Vers vingt ans, j’étais si chauffé qu’il osait m’associer à ses travaux. Il s’amusait à me prétendre son égal et voulut m’en donner la preuve. L’Essai sur les cultes phrygiens, qui parut sous son nom, fut mon œuvre ; à peine l’avait-il revu ; rien jamais ne lui valut tant d’éloges. Il fut ravi. Pour moi, j’étais confus de voir cette supercherie réussir. Mais désormais je fus lancé. Les savants les plus érudits me traitaient comme leur collègue. Je souris maintenant de tous les honneurs qu’on me fit… Ainsi j’atteignis vingt-cinq ans, n’ayant presque rien regardé que des ruines ou des livres, et ne connaissant rien de la vie ; j’usais dans le travail une ferveur singulière. J’aimais quelques amis (vous en fûtes), mais plutôt l’amitié qu’eux-mêmes ; mon dévouement pour eux était grand, mais c’était besoin de noblesse ; je chérissais en moi chaque beau sentiment. Au demeurant, j’ignorais mes amis, comme je m’ignorais moi-même. Pas un instant ne me survint l’idée que j’eusse pu mener une existence différente ni qu’on pût vivre différemment.
A mon père et à moi des choses simples suffisaient ; nous dépensions si peu tous deux, que j’atteignis mes vingt-cinq ans sans savoir que nous étions riches. J’imaginais, sans y songer souvent, que nous avions seulement de quoi vivre ; et j’avais pris, près de mon père, des habitudes d’économie telles que je fus presque gêné quand je compris que nous possédions beaucoup plus. J’étais à ce point distrait de ces choses, que ce ne fut même pas après le décès de mon père, dont j’étais unique héritier, que je pris conscience un peu plus nette de ma fortune, mais seulement lors du contrat de mon mariage, et pour m’apercevoir du même coup que Marceline ne m’apportait presque rien.
Une autre chose que j’ignorais, plus importante encore peut-être, c’est que j’étais d’une santé très délicate. Comment l’eussé-je su, ne l’ayant pas mise à l’épreuve ? J’avais des rhumes de temps à autre, et les soignais négligemment. La vie trop calme que je menais m’affaiblissait et me préservait à la fois. Marceline, au contraire, semblait robuste ; et qu’elle le fût plus que moi, c’est ce que nous devions bientôt apprendre.
Le soir même de nos noces, nous couchions dans mon appartement de Paris, où l’on nous avait préparé deux chambres. Nous ne restâmes à Paris que le temps qu’il fallut pour d’indispensables emplettes, puis gagnâmes Marseille, d’où nous nous embarquâmes aussitôt pour Tunis.
Les soins urgents, l’étourdissement des derniers événements trop rapides, l’indispensable émotion des noces venant sitôt après celle plus réelle de mon deuil, tout cela m’avait épuisé. Ce ne fut que sur le bateau que je pus sentir ma fatigue. Jusqu’alors chaque occupation, en l’accroissant, m’en distrayait. Le loisir obligé du bord me permettait enfin de réfléchir. C’était, me semblait-il, pour la première fois.
Pour la première fois aussi, je consentais d’être privé longtemps de mon travail. Je ne m’étais accordé jusqu’alors que de courtes vacances. Un voyage en Espagne avec mon père, peu de temps après la mort de ma mère, avait, il est vrai, duré plus d’un mois ; un autre, en Allemagne, six semaines ; d’autres encore ; mais toujours des voyages d’études ; mon père ne s’y distrayait point de ses recherches très précises ; moi, sitôt que je ne l’y suivais plus, je lisais. Et pourtant, à peine avions-nous quitté Marseille, divers souvenirs de Grenade et de Séville se ravivèrent, de ciel plus pur, d’ombres plus franches, de fêtes, de rires et de chants. Voilà ce que nous allons retrouver, pensai-je. Je montai sur le pont du navire et regardai Marseille s’écarter.
Puis, brusquement, je songeai que je délaissais un peu Marceline.
Elle était assise à l’avant ; je m’approchai, et, pour la première fois vraiment, la regardai.
Marceline était très jolie. Vous le savez ; vous l’avez vue. Je me reprochai de ne m’en être pas d’abord aperçu. Je la connaissais trop pour la voir avec nouveauté ; nos familles de tout temps étaient liées ; je l’avais vue grandir ; j’étais habitué à sa grâce… Pour la première fois je m’étonnai, tant cette grâce me parut grande.
Sur un simple chapeau de paille noire elle laissait flotter un grand voile. Elle était blonde, mais ne paraissait pas délicate. Sa jupe et son corsage pareils étaient faits d’un châle écossais que nous avions choisi ensemble. Je n’avais pas voulu qu’elle s’assombrît de mon deuil.
Elle sentit que je la regardais, se retourna vers moi… Jusqu’alors je n’avais eu près d’elle qu’un empressement de commande ; je remplaçais, tant bien que mal, l’amour par une sorte de galanterie froide qui, je le voyais bien, l’importunait un peu ; Marceline sentit-elle à cet instant que je la regardais pour la première fois d’une manière différente ? A son tour, elle me regarda fixement ; puis, très tendrement, me sourit. Sans parler, je m’assis près d’elle. J’avais vécu pour moi ou du moins selon moi jusqu’alors ; je m’étais marié sans imaginer en ma femme autre chose qu’un camarade, sans songer bien précisément que, de notre union, ma vie pourrait être changée. Je venais de comprendre enfin que là cessait le monologue.
Nous étions tous deux seuls sur le pont. Elle tendit son front vers moi ; je la pressai doucement contre moi ; elle leva les yeux ; je l’embrassai sur les paupières, et sentis brusquement, à la faveur de mon baiser, une sorte de pitié nouvelle ; elle m’emplit si violemment, que je ne pus retenir mes larmes.
— Qu’as-tu donc ? me dit Marceline.
Nous commençâmes à parler. Ses propos charmants me ravirent. Je m’étais fait, comme j’avais pu, quelques idées sur la sottise des femmes. Près d’elle, ce soir-là, ce fut moi qui me parus gauche et stupide.
Ainsi donc, celle à qui j’attachais ma vie avait sa vie propre et réelle ! L’importance de cette pensée m’éveilla plusieurs fois cette nuit ; plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir, sur l’autre couchette plus bas, Marceline, ma femme, dormir.
Le lendemain, le ciel était splendide ; la mer calme à peu près. Quelques conversations point pressées diminuèrent encore notre gêne. Le mariage vraiment commençait. Au matin du dernier jour d’octobre, nous débarquâmes à Tunis.
Mon intention était de n’y rester que peu de jours. Je vous confesserai ma sottise : rien dans ce pays neuf ne m’attirait que Carthage et quelques ruines romaines : Timgat, dont Octave m’avait parlé, les mosaïques de Sousse et surtout l’amphithéâtre d’El Djem, où je me proposais de courir sans tarder. Il fallait d’abord gagner Sousse, puis de Sousse prendre la voiture des postes ; je voulais que rien d’ici là ne fût digne de m’occuper.
Pourtant Tunis me surprit fort. Au toucher de nouvelles sensations s’émouvaient telles parties de moi, des facultés endormies qui, n’ayant pas encore servi, avaient gardé toute leur mystérieuse jeunesse. J’étais plus étonné, ahuri, qu’amusé, et ce qui me plaisait surtout, c’était la joie de Marceline.
Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande ; mais j’eusse trouvé honteux d’y céder. Je toussais et sentais au haut de la poitrine un trouble étrange. Nous allons vers le sud, pensai-je ; la chaleur me remettra.
La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures ; elle traverse El Djem à une heure du matin. Nous avions retenu les places du coupé. Je m’attendais à trouver une guimbarde inconfortable ; nous étions au contraire assez commodément installés. Mais le froid !… Par quelle puérile confiance en la douceur d’air du Midi, légèrement vêtus tous deux, n’avions-nous emporté qu’un châle ? Sitôt sortis de Sousse et de l’abri de ses collines, le vent commença de souffler. Il faisait de grands bonds sur la plaine, hurlait, sifflait, entrait par chaque fente des portières ; rien ne pouvait en préserver. Nous arrivâmes tout transis, moi, de plus, exténué par les cahots de la voiture, et par une horrible toux qui me secouait encore plus. Quelle nuit ! — Arrivés à El Djem, pas d’auberge ; un affreux bordj en tenait lieu : que faire ? La diligence repartait. Le village était endormi ; dans la nuit qui paraissait immense, on entrevoyait vaguement la masse informe des ruines ; des chiens hurlaient. Nous rentrâmes dans une salle terreuse où deux lits misérables étaient dressés. Marceline tremblait de froid, mais là du moins le vent ne nous atteignait plus.
Le lendemain fut un jour morne. Nous fûmes surpris, en sortant, de voir un ciel uniformément gris. Le vent soufflait toujours, mais moins impétueusement que la veille. La diligence ne devait repasser que le soir… Ce fut, vous dis-je, un jour lugubre. L’amphithéâtre, en quelques instants parcouru, me déçut ; même il me parut laid, sous ce ciel terne. Peut-être ma fatigue aidait-elle, augmentait-elle mon ennui. Vers le milieu du jour, par désœuvrement, j’y revins, cherchant en vain quelques inscriptions sur les pierres. Marceline, à l’abri du vent, lisait un livre anglais qu’elle avait par bonheur emporté. Je revins m’asseoir auprès d’elle.
— Quel triste jour ! Tu ne t’ennuies pas trop ? lui dis-je.
— Non, tu vois : je lis.
— Que sommes-nous venus faire ici ? Tu n’as pas froid, au moins.
— Pas trop. Et toi ? C’est vrai ! tu es tout pâle.
— Non…
La nuit, le vent reprit sa force… Enfin la diligence arriva. Nous repartîmes.
Dès les premiers cahots je me sentis brisé. Marceline, très fatiguée, s’endormit vite sur mon épaule. Mais ma toux va la réveiller, pensai-je, et doucement, doucement, me dégageant, je l’inclinai vers la paroi de la voiture. Cependant je ne toussais plus, non : je crachais ; c’était nouveau ; j’amenais cela sans effort ; cela venait par petits coups, à intervalles réguliers ; c’était une sensation si bizarre que d’abord je m’en amusai presque, mais je fus bien vite écœuré par le goût inconnu que cela me laissait dans la bouche. Mon mouchoir fut vite hors d’usage. Déjà j’en avais plein les doigts. Vais-je réveiller Marceline ?… Heureusement je me souvins d’un grand foulard qu’elle passait à sa ceinture. Je m’en emparai doucement. Les crachats que je ne retins plus vinrent avec plus d’abondance. J’en étais extraordinairement soulagé. C’est la fin du rhume, pensai-je. Soudain je me sentis très faible ; tout se mit à tourner et je crus que j’allais me trouver mal. Vais-je la réveiller ?… ah ! fi !… (J’ai gardé, je crois, de mon enfance puritaine la haine de tout abandon par faiblesse ; je le nomme aussitôt lâcheté.) Je me repris, me cramponnai, finis par maîtriser mon vertige… Je me crus sur mer de nouveau, et le bruit des roues devenait le bruit de la lame… Mais j’avais cessé de cracher.
Puis, je roulai dans une sorte de sommeil.
Quand j’en sortis, le ciel était déjà plein d’aube ; Marceline dormait encore. Nous approchions. Le foulard que je tenais à la main était sombre, de sorte qu’il n’y paraissait rien d’abord ; mais, quand je ressortis mon mouchoir, je vis avec stupeur qu’il était plein de sang.
Ma première pensée fut de cacher ce sang à Marceline. Mais comment ? — J’en étais tout taché ; j’en voyais partout, à présent ; mes doigts surtout… — J’aurai saigné du nez… C’est cela ; si elle interroge, je lui dirai que j’ai saigné du nez.
Marceline dormait toujours. On arriva. Elle dut descendre d’abord et ne vit rien. On nous avait gardé deux chambres. Je pus m’élancer dans la mienne, laver, faire disparaître le sang. Marceline n’avait rien vu.
Pourtant je me sentais très faible et fis monter du thé pour nous deux. Et tandis qu’elle l’apprêtait, très calme, un peu pâle elle-même, souriante, une sorte d’irritation me vint de ce qu’elle n’eût rien su voir. Je me sentais injuste, il est vrai, me disais : si elle n’a rien vu, c’est que je cachais bien ; n’importe ; rien n’y fit ; cela grandit en moi comme un instinct, m’envahit… à la fin cela fut trop fort ; je n’y tins plus : comme distraitement, je lui dis :
— J’ai craché le sang, cette nuit.
Elle n’eut pas un cri ; simplement elle devint beaucoup plus pâle, chancela, voulut se retenir, et tomba lourdement sur le plancher.
Je m’élançai vers elle avec une sorte de rage : Marceline ! Marceline ! — Allons bon ! qu’ai-je fait ! Ne suffisait-il pas que moi je sois malade ? — Mais j’étais, je l’ai dit, très faible ; peu s’en fallut que je ne me trouvasse mal à mon tour. J’ouvris la porte ; j’appelai ; on accourut.
Dans ma valise se trouvait, je m’en souvins, une lettre d’introduction auprès d’un officier de la ville ; je m’autorisai de ce mot pour envoyer chercher le major.
Marceline cependant s’était remise ; à présent elle était au chevet de mon lit, dans lequel je tremblais de fièvre. Le major arriva, nous examina tous les deux : Marceline n’avait rien, affirma-t-il, et ne se ressentait pas de sa chute ; moi j’étais atteint gravement ; même il ne voulut pas se prononcer et promit de revenir avant le soir.
Il revint, me sourit, me parla et me donna divers remèdes. Je compris qu’il me condamnait. — Vous l’avouerai-je ? Je n’eus pas un sursaut. J’étais las. Je m’abandonnai, simplement. — « Après tout, que m’offrait la vie ? J’avais bien travaillé jusqu’au bout, fait résolument et passionnément mon devoir. Le reste… ah ! que m’importe ? » pensai-je, en trouvant suffisamment beau mon stoïcisme. Mais ce dont je souffrais, c’était de la laideur du lieu. « Cette chambre d’hôtel est affreuse » — et je la regardai. Brusquement, je songeai qu’à côté, dans une chambre pareille, était ma femme, Marceline ; et je l’entendis qui parlait. Le docteur n’était pas parti ; il s’entretenait avec elle ; il s’efforçait de parler bas. Un peu de temps passa : je dus dormir…
Quand je me réveillai, Marceline était là. Je compris qu’elle avait pleuré. Je n’aimais pas assez la vie pour avoir pitié de moi-même ; mais la laideur de ce lieu me gênait ; presque avec volupté mes yeux se reposaient sur elle.
A présent, près de moi, elle écrivait. Elle me paraissait jolie. Je la vis fermer plusieurs lettres. Puis elle se leva, s’approcha de mon lit, tendrement prit ma main :
— Comment te sens-tu maintenant ? me dit-elle. Je souris, lui dis tristement :
— Guérirai-je ? Mais, aussitôt, elle me répondit : — Tu guériras ! — avec une conviction si passionnée que, presque convaincu moi-même, j’eus comme un confus sentiment de tout ce que la vie pouvait être, de son amour à elle, la vague vision de si pathétiques beautés, que les larmes jaillirent de mes yeux et que je pleurai longuement sans pouvoir ni vouloir m’en défendre.
Par quelle violence d’amour elle put me faire quitter Sousse ; entouré de quels soins charmants, protégé, secouru, veillé… de Sousse à Tunis, puis de Tunis à Constantine, Marceline fut admirable. C’est à Biskra que je devais guérir. Sa confiance était parfaite ; son zèle ne retomba pas un instant. Elle préparait tout, dirigeait les départs et s’assurait des logements. Elle ne pouvait faire, hélas ! que ce voyage fût moins atroce. Je crus plusieurs fois devoir m’arrêter et finir. Je suais comme un moribond, j’étouffais, par moments perdais connaissance. A la fin du troisième jour, j’arrivai à Biskra comme mort.
II
Pourquoi parler des premiers jours ? Qu’en reste-t-il ? Leur affreux souvenir est sans voix. Je ne savais plus ni qui, ni où j’étais. Je revois seulement, au-dessus de mon lit d’agonie, Marceline, ma femme, ma vie, se pencher. Je sais que ses soins passionnés, que son amour seul, me sauvèrent. Un jour enfin, comme un marin perdu qui aperçoit la terre, je sentis qu’une lueur de vie se réveillait ; je pus sourire à Marceline. Pourquoi raconter tout cela ? L’important, c’était que la mort m’eût touché, comme l’on dit, de son aile. L’important, c’est qu’il devînt pour moi très étonnant que je vécusse, c’est que le jour devînt pour moi d’une lumière inespérée. Avant, pensais-je, je ne comprenais pas que je vivais. Je devais faire de la vie la palpitante découverte.
Le jour vint où je pus me lever. Je fus complètement séduit par notre home. Ce n’était presque qu’une terrasse. Quelle terrasse ! Ma chambre et celle de Marceline y donnaient ; elle se prolongeait sur des toits. L’on voyait, lorsqu’on en avait atteint la partie la plus haute, par-dessus les maisons, des palmiers ; par-dessus les palmiers, le désert. L’autre côté de la terrasse touchait aux jardins de la ville ; les branches des derniers mimosas l’ombrageaient ; enfin elle longeait la cour, une petite cour régulière, plantée de six palmiers réguliers, et finissait à l’escalier qui la reliait à la cour. Ma chambre était vaste, aérée ; murs blanchis à la chaux, rien aux murs ; une petite porte menait à la chambre de Marceline ; une grande porte vitrée ouvrait sur la terrasse.
Là coulèrent des jours sans heures. Que de fois, dans ma solitude, j’ai revu ces lentes journées !… Marceline est auprès de moi. Elle lit ; elle coud ; elle écrit. Je ne fais rien. Je la regarde. O Marceline ! Marceline !… Je regarde. Je vois le soleil ; je vois l’ombre ; je vois la ligne de l’ombre se déplacer ; j’ai si peu à penser, que je l’observe. Je suis encore très faible ; je respire très mal ; tout me fatigue, même lire ; d’ailleurs que lire ? Être m’occupe assez.
Un matin, Marceline entre en riant :
— Je t’amène un ami, dit-elle ; et je vois entrer derrière elle un petit Arabe au teint brun. Il s’appelle Bachir, a de grands yeux silencieux qui me regardent. Je suis plutôt un peu gêné, et cette gêne déjà me fatigue ; je ne dis rien, parais fâché. L’enfant, devant la froideur de mon accueil, se déconcerte, se retourne vers Marceline, et, avec un mouvement de grâce animale et câline, se blottit contre elle, lui prend la main, l’embrasse avec un geste qui découvre ses bras nus. Je remarque qu’il est tout nu sous sa mince gandoura blanche et sous son burnous rapiécé.
— Allons ! assieds-toi là, dit Marceline qui voit ma gêne. Amuse-toi tranquillement.
Le petit s’assied par terre, sort un couteau du capuchon de son burnous, un morceau de djerid, et commence à le travailler. C’est un sifflet, je crois, qu’il veut faire.
Au bout d’un peu de temps, je ne suis plus gêné par sa présence. Je le regarde ; il semble avoir oublié qu’il est là. Ses pieds sont nus ; ses chevilles sont charmantes, et les attaches de ses poignets. Il manie son mauvais couteau avec une amusante adresse. Vraiment, vais-je m’intéresser à cela ? Ses cheveux sont rasés à la manière arabe ; il porte une pauvre chéchia qui n’a qu’un trou à la place du gland. La gandoura, un peu tombée, découvre sa mignonne épaule. J’ai besoin de la toucher. Je me penche ; il se retourne et me sourit. Je fais signe qu’il doit me passer son sifflet, le prends et feins de l’admirer beaucoup. A présent il veut partir. Marceline lui donne un gâteau, moi deux sous.
Le lendemain, pour la première fois, je m’ennuie ; j’attends ; j’attends quoi ? je me sens désœuvré, inquiet. Enfin je n’y tiens plus :
— Bachir ne vient donc pas, ce matin, Marceline ?
— Si tu veux, je vais le chercher.
Elle me laisse, descend ; au bout d’un instant rentre seule. Qu’a fait de moi la maladie ? Je suis triste à pleurer de la voir revenir sans Bachir.
— Il était trop tard, me dit-elle ; les enfants ont quitté l’école et se sont dispersés partout. Il y en a de charmants, sais-tu. Je crois que maintenant tous me connaissent.
— Au moins, tâche qu’il soit là demain.
Le lendemain, Bachir revint. Il s’assit comme l’avant-veille, sortit son couteau, voulut tailler un bois trop dur, et fit si bien qu’il s’enfonça la lame dans le pouce. J’eus un frisson d’horreur ; il en rit, montra la coupure brillante et s’amusa de voir couler son sang. Quand il riait, il découvrait des dents très blanches ; il lécha plaisamment sa blessure ; sa langue était rose comme celle d’un chat. Ah ! qu’il se portait bien ! C’était là ce dont je m’éprenais en lui : la santé. La santé de ce petit corps était belle.
Le jour suivant, il apporta des billes. Il voulut me faire jouer. Marceline n’était pas là ; elle m’eût retenu. J’hésitai, regardai Bachir ; le petit me saisit le bras, me mit les billes dans la main, me força. Je m’essoufflais beaucoup à me baisser, mais j’essayai de jouer quand même. Le plaisir de Bachir me charmait. Enfin je n’en pus plus. J’étais en nage. Je rejetai les billes et me laissai tomber dans un fauteuil. Bachir, un peu troublé, me regardait.
— Malade ? dit-il gentiment ; le timbre de sa voix était exquis. Marceline rentra.
— Emmène-le, lui dis-je ; je suis fatigué, ce matin.
Quelques heures après, j’eus un crachement de sang. C’était comme je marchais péniblement sur la terrasse ; Marceline était occupée dans sa chambre ; heureusement elle n’en put rien voir. J’avais fait, par essoufflement, une aspiration plus profonde, et tout à coup c’était venu. Cela m’avait empli la bouche… mais ce n’était plus du sang clair, comme lors des premiers crachements ; c’était un gros affreux caillot que je crachai par terre avec dégoût.
Je fis quelques pas, chancelant. J’étais horriblement ému. Je tremblais. J’avais peur ; j’étais en colère. Car jusqu’alors j’avais pensé que, pas à pas, la guérison allait venir et qu’il ne restait qu’à l’attendre. Cet accident brutal venait de me rejeter en arrière. Chose étrange, les premiers crachements ne m’avaient pas fait tant d’effet ; je me souvenais à présent qu’ils m’avaient laissé presque calme. D’où venait donc ma peur, mon horreur, à présent ? C’est que je commençais, hélas ! d’aimer la vie.
Je revins en arrière, me courbai, retrouvai mon crachat, pris une paille et, soulevant le caillot, le déposai sur mon mouchoir. Je regardai. C’était un vilain sang presque noir, quelque chose de gluant, d’épouvantable. Je songeai au beau sang rutilant de Bachir. Et soudain me prit un désir, une envie, quelque chose de plus furieux, de plus impérieux que tout ce que j’avais ressenti jusqu’alors : vivre ! je veux vivre. Je veux vivre. Je serrai les dents, les poings, me concentrai tout entier éperdument, désolément, dans cet effort vers l’existence.
J’avais reçu la veille une lettre de T*** ; en réponse à d’anxieuses questions de Marceline, elle était pleine de conseils médicaux ; T*** avait même joint à sa lettre quelques brochures de vulgarisation médicale et un livre plus spécial, qui pour cela me parut plus sérieux. J’avais lu négligemment la lettre et point du tout les imprimés ; d’abord parce que la ressemblance de ces brochures avec les petits traités moraux dont on avait gavé mon enfance, ne me disposait pas en leur faveur ; parce qu’aussi tous les conseils m’importunaient ; puis, je ne pensais pas que ces « Conseils aux tuberculeux », « Cure pratique de la tuberculose », pussent s’appliquer à mon cas. Je ne me croyais pas tuberculeux. Volontiers j’attribuais ma première hémoptysie à une cause différente ; ou plutôt, à vrai dire, je ne l’attribuais à rien, évitais d’y penser, n’y pensais guère, et me jugeais, sinon guéri, du moins près de l’être… Je lus la lettre ; je dévorai le livre, les traités. Brusquement, avec une évidence effarante, il m’apparut que je ne m’étais pas soigné comme il fallait. Jusqu’alors je m’étais laissé vivre, me fiant au plus vague espoir ; brusquement ma vie m’apparut attaquée, attaquée atrocement à son centre. Un ennemi nombreux, actif, vivait en moi. Je l’écoutai : je l’épiai ; je le sentis. Je ne le vaincrais pas sans lutte… et j’ajoutais à demi-voix, comme pour mieux m’en convaincre moi-même : c’est une affaire de volonté.
Je me mis en état d’hostilité.
Le soir tombait : j’organisai ma stratégie. Pour un temps, seule ma guérison devait devenir mon étude ; mon devoir, c’était ma santé ; il fallait juger bon, nommer Bien, tout ce qui m’était salutaire, oublier, repousser tout ce qui ne guérissait pas. Avant le repas du soir, pour la respiration, l’exercice, la nourriture, j’avais pris des résolutions.
Nous prenions nos repas dans une sorte de petit kiosque que la terrasse enveloppait de toutes parts. Seuls, tranquilles, loin de tout, l’intimité de nos repas était charmante. D’un hôtel voisin, un vieux nègre nous apportait une passable nourriture. Marceline surveillait les menus, commandait un plat, en repoussait tel autre… N’ayant pas très grand’faim d’ordinaire, je ne souffrais pas trop des plats manqués, ni des menus insuffisants. Marceline, habituée elle-même à ne pas beaucoup se nourrir, ne savait pas, ne se rendait pas compte que je ne mangeais pas assez. Manger beaucoup était, de toutes mes résolutions, la première. Je prétendais la mettre à exécution dès ce soir. Je ne pus. Nous avions je ne sais quel potage immangeable, puis un rôti ridiculement trop cuit.
Mon irritation fut si vive que, la reportant sur Marceline, je me répandis devant elle en paroles immodérées. Je l’accusai ; il semblait, à m’entendre, qu’elle eût dû se sentir responsable de la mauvaise qualité de ces mets. Ce petit retard au régime que j’avais résolu d’adopter devenait de la plus grave importance ; j’oubliais les jours précédents ; ce repas manqué gâtait tout. Je m’entêtai. Marceline dut descendre en ville chercher une conserve, un pâté de n’importe quoi.
Elle revint bientôt avec une petite terrine que je dévorai presque entière, comme pour nous prouver à tous deux combien j’avais besoin de manger plus.
Ce même soir nous arrêtâmes ceci. Les repas seraient beaucoup meilleurs : plus nombreux aussi, un toutes les trois heures ; le premier dès 6 h. 30. Une abondante provision de conserves de toutes sortes suppléerait les médiocres plats de l’hôtel…
Je ne pus dormir cette nuit, tant le pressentiment de mes nouvelles vertus me grisait. J’avais, je pense, un peu de fièvre ; une bouteille d’eau minérale était là ; j’en bus un verre, deux verres ; à la troisième fois, buvant à même, j’achevai toute la bouteille d’un coup. Je repassais ma volonté comme une leçon qu’on repasse ; j’apprenais mon hostilité, la dirigeais sur toutes choses ; je devais lutter contre tout : mon salut dépendait de moi seul.
Enfin, je vis la nuit pâlir ; le jour parut.
Ç’avait été ma veillée d’armes.
Le lendemain, c’était dimanche. Je ne m’étais jusqu’alors pas inquiété, l’avouerai-je, des croyances de Marceline ; par indifférence ou pudeur, il me semblait que cela ne me regardait pas ; puis je n’y attachais pas d’importance… Ce jour-là, Marceline se rendit à la messe. J’appris au retour qu’elle avait prié pour moi. Je la regardai fixement, puis, avec le plus de douceur que je pus :
— Il ne faut pas prier pour moi, Marceline.
— Pourquoi ? dit-elle, un peu troublée.
— Je n’aime pas les protections.
— Tu repousses l’aide de Dieu ?
— Après, il aurait droit à ma reconnaissance. Cela crée des obligations ; je n’en veux pas.
Nous avions l’air de plaisanter, mais ne nous méprenions nullement sur l’importance de nos paroles.
— Tu ne guériras pas tout seul, pauvre ami, soupira-t-elle.
— Alors, tant pis… Puis, voyant sa tristesse, j’ajoutai moins brutalement : Tu m’aideras.
III
Je vais parler longuement de mon corps. Je vais en parler tant, qu’il vous semblera tout d’abord que j’oublie la part de l’esprit. Ma négligence, en ce récit, est volontaire : elle était réelle là-bas. Je n’avais pas de force assez pour entretenir double vie ; l’esprit et le reste, pensais-je, j’y songerai plus tard, quand j’irai mieux.
J’étais encore loin d’aller bien. Pour un rien j’étais en sueur et pour un rien je prenais froid ; j’avais, comme disait Rousseau, « la courte haleine » ; parfois un peu de fièvre ; souvent, dès le matin, un sentiment d’affreuse lassitude, et je restais, alors, prostré dans un fauteuil, indifférent à tout, égoïste, m’occupant très uniquement à tâcher de bien respirer. Je respirais péniblement, avec méthode, soigneusement ; mes expirations se faisaient avec deux saccades, que ma volonté surtendue ne pouvait complètement retenir ; longtemps après encore, je ne les évitais qu’à force d’attention.
Mais ce dont j’eus le plus à souffrir, ce fut de ma sensibilité maladive à tout changement de température. Je pense, quand j’y réfléchis aujourd’hui, qu’un trouble nerveux général s’ajoutait à la maladie ; je ne puis expliquer autrement une série de phénomènes, irréductibles, me semble-t-il, au simple état tuberculeux. J’avais toujours ou trop chaud ou trop froid ; me couvrais aussitôt avec une exagération ridicule, ne cessais de frissonner que pour suer, me découvrais un peu, et frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. Des parties de mon corps se glaçaient, devenaient, malgré leur sueur, froides au toucher comme un marbre ; rien ne les pouvait plus réchauffer. J’étais sensible au froid à ce point qu’un peu d’eau tombée sur mon pied, lorsque je faisais ma toilette, m’enrhumait ; sensible au chaud de même. Je gardai cette sensibilité, la garde encore, mais, aujourd’hui, c’est pour voluptueusement en jouir. Toute sensibilité très vive peut, suivant que l’organisme est robuste ou débile, devenir, je le crois, cause de délice ou de gêne. Tout ce qui me troublait naguère m’est devenu délicieux.
Je ne sais comment j’avais fait jusqu’alors pour dormir avec les vitres closes ; sur les conseils de T*** j’essayai donc de les ouvrir la nuit ; un peu, d’abord ; bientôt je les poussai toutes grandes ; bientôt ce fut une habitude, un besoin tel que, dès que la fenêtre était refermée, j’étouffais. Avec quelles délices plus tard sentirai-je entrer vers moi le vent des nuits, le clair de lune !…
Il me tarde enfin d’en finir avec ces premiers bégaiements de santé. Grâce à des soins constants en effet, à l’air pur, à la meilleure nourriture, je ne tardai pas d’aller mieux. Jusqu’alors, craignant l’essoufflement de l’escalier, je n’avais pas osé quitter la terrasse ; dans les derniers jours de janvier, enfin, je descendis, m’aventurai dans le jardin.
Marceline m’accompagnait, portant un châle. Il était trois heures du soir. Le vent, souvent violent dans ce pays, et qui m’avait beaucoup gêné depuis trois jours, était tombé. La douceur d’air était charmante.
Jardin public. Une très large allée le coupait, ombragée par deux rangs de cette espèce de mimosas très hauts qu’on appelle des cassies. Des bancs, à l’ombre de ces arbres. Une rivière canalisée, je veux dire plus profonde que large, à peu près droite, longeant l’allée ; puis d’autres canaux plus petits, divisant l’eau de la rivière, la menant à travers le jardin, vers les plantes ; l’eau lourde est couleur de la terre, couleur d’argile rose ou grise. Presque pas d’étrangers, quelques Arabes ; ils circulent, et, dès qu’ils ont quitté le soleil, leur manteau blanc prend la couleur de l’ombre.
Un singulier frisson me saisit quand j’entrai dans cette ombre étrange ; je m’enveloppai de mon châle ; pourtant aucun malaise ; au contraire… Nous nous assîmes sur un banc. Marceline se taisait. Des Arabes passèrent ; puis survint une troupe d’enfants. Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe ; ils s’approchèrent. Elle me dit des noms ; il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits jeux. Tout cela m’agaçait quelque peu et de nouveau revint mon malaise ; je me sentis las et suant. Mais ce qui me gênait, l’avouerai-je, ce n’était pas les enfants, c’était elle. Oui, si peu que ce fût, je fus gêné par sa présence. Si je m’étais levé, elle m’aurait suivi ; si j’avais enlevé mon châle, elle aurait voulu le porter ; si je l’avais remis ensuite, elle aurait dit : « Tu n’as pas froid ? » Et puis, parler aux enfants, je ne l’osais pas devant elle : je voyais qu’elle avait ses protégés ; malgré moi, mais par parti pris, moi je m’intéressais aux autres.
— Rentrons, lui dis-je ; et je résolus à part moi de retourner seul au jardin.
Le lendemain elle avait à sortir vers dix heures : j’en profitai. Le petit Bachir, qui manquait rarement de venir le matin, prit mon châle ; je me sentais alerte, le cœur léger. Nous étions presque seuls dans l’allée ; je marchais lentement, m’asseyais un instant, repartais. Bachir suivait, bavard ; fidèle et souple comme un chien. Je parvins à l’endroit du canal où viennent laver les laveuses ; au milieu du courant, une pierre plate est posée ; dessus, une fillette couchée et le visage penché vers l’eau, la main dans le courant, y jetait ou y rattrapait des brindilles. Ses pieds nus avaient plongé dans l’eau ; ils gardaient de ce bain la trace humide, et là sa peau paraissait plus foncée. Bachir s’approcha d’elle et lui parla ; elle se retourna, me sourit, répondit à Bachir en arabe.
— C’est ma sœur, me dit-il ; puis il m’expliqua que sa mère allait venir laver du linge, et que sa petite sœur l’attendait. Elle s’appelait Rhadra, ce qui voulait dire Verte, en arabe. Il disait tout cela d’une voix charmante, claire, enfantine, autant que l’émotion que j’en avais.
— Elle demande que tu lui donnes deux sous, ajouta-t-il.
Je lui en donnai dix et m’apprêtais à repartir, lorsque arriva la mère, la laveuse. C’était une femme admirable, pesante, au grand front tatoué de bleu, qui portait un panier de linge sur la tête, pareille aux canéphores antiques, et comme elles voilée simplement d’une large étoffe bleu sombre qui se relève à la ceinture et retombe d’un coup jusqu’aux pieds. Dès qu’elle vit Bachir, elle l’apostropha rudement. Il répondit avec violence ; la petite fille s’en mêla ; entre eux trois s’engagea une discussion des plus vives. Enfin Bachir, comme vaincu, me fit comprendre que sa mère avait besoin de lui ce matin ; il me tendit mon châle tristement et je dus repartir tout seul.
Je n’eus pas fait vingt pas que mon châle me parut d’un poids insupportable ; tout en sueur, je m’assis au premier banc que je trouvai. J’espérais qu’un enfant surviendrait qui me déchargerait de ce faix. Celui qui vint bientôt, ce fut un grand garçon de quatorze ans, noir comme un Soudanais, pas timide du tout, qui s’offrit de lui-même. Il se nommait Ashour. Il m’aurait paru beau s’il n’avait été borgne. Il aimait à causer, m’apprit d’où venait la rivière, et qu’après le jardin public elle fuyait dans l’oasis et la traversait en entier. Je l’écoutais, oubliant ma fatigue. Quelque exquis que me parût Bachir, je le connaissais trop à présent, et j’étais heureux de changer. Même, je me promis, un autre jour, de descendre tout seul au jardin et d’attendre, assis sur un banc, le hasard d’une rencontre heureuse.
Après m’être arrêté quelques instants encore, nous arrivâmes, Ashour et moi, devant ma porte. Je désirais l’inviter à monter, mais n’osai point, ne sachant ce qu’en aurait dit Marceline.
Je la trouvai dans la salle à manger, occupée près d’un enfant très jeune, si malingre et d’aspect si chétif, que j’eus pour lui d’abord plus de dégoût que de pitié. Un peu craintivement, Marceline me dit :
— Le pauvre petit est malade.
— Ce n’est pas contagieux, au moins ? Qu’est-ce qu’il a ?
— Je ne sais pas encore au juste. Il se plaint de partout un peu. Il parle assez mal le français ; quand Bachir sera là demain, il lui servira d’interprète. Je lui fais prendre un peu de thé.
Puis, comme pour s’excuser, et parce que je restais là, moi, sans rien dire :
— Voilà longtemps, ajouta-t-elle, que je le connais ; je n’avais pas encore osé le faire venir ; je craignais de te fatiguer, ou peut-être de te déplaire.
— Pourquoi donc ? m’écriai-je, amène ici tous les enfants que tu veux, si ça t’amuse ! Et je songeai, m’irritant un peu de ne l’avoir point fait, que j’aurais fort bien pu faire monter Ashour.
Je regardais ma femme cependant ; elle était maternelle et caressante. Sa tendresse était si touchante que le petit partit bientôt tout réchauffé. Je parlai de ma promenade et fis comprendre sans rudesse à Marceline pourquoi je préférais sortir seul.
Mes nuits à l’ordinaire étaient encore coupées de sursauts qui m’éveillaient glacé ou trempé de sueur. Cette nuit fut très bonne et presque sans réveils. Le lendemain matin, j’étais prêt à sortir dès neuf heures. Il faisait beau ; je me sentais bien reposé, point faible, joyeux, ou plutôt amusé. L’air était calme et tiède, mais je pris mon châle pourtant, comme prétexte à lier connaissance avec celui qui me le porterait. J’ai dit que le jardin touchait notre terrasse ; j’y fus donc aussitôt. J’entrai avec ravissement dans son ombre. L’air était lumineux. Les cassies, dont les fleurs viennent très tôt avant les feuilles, embaumaient ; à moins que ne vînt de partout cette sorte d’odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens et m’exaltait. Je respirais plus aisément d’ailleurs ; ma marche en était plus légère ; pourtant au premier banc je m’assis, mais plus grisé, plus étourdi que las. Je regardai. L’ombre était mobile et légère ; elle ne tombait pas sur le sol, et semblait à peine y poser. O lumière ! — J’écoutai. Qu’entendis-je ? Rien ; tout ; je m’amusais de chaque bruit. — Je me souviens d’un arbuste, dont l’écorce, de loin, me parut de consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Je la touchai comme on caresse ; j’y trouvais un ravissement. Je me souviens… Était-ce enfin ce matin-là que j’allais naître ?
J’avais oublié que j’étais seul, n’attendais rien, oubliais l’heure. Il me semblait avoir jusqu’à ce jour si peu senti pour tant penser, que je m’étonnais à la fin de ceci : ma sensation devenait aussi forte qu’une pensée.
Je dis : il me semblait ; car du fond du passé de ma première enfance se réveillaient enfin mille lueurs, de mille sensations égarées. La conscience que je prenais à nouveau de mes sens m’en permettait l’inquiète reconnaissance. Oui, mes sens, réveillés désormais, se retrouvaient toute une histoire, se recomposaient un passé. Ils vivaient ! n’avaient jamais cessé de vivre, se découvraient, même à travers mes ans d’étude, une vie latente et rusée.
Je ne fis aucune rencontre ce jour-là, et j’en fus aise ; je sortis de ma poche un petit Homère que je n’avais pas rouvert depuis mon départ de Marseille, relus trois phrases de l’Odyssée, les appris, puis, trouvant un aliment suffisant dans leur rythme et m’en délectant à loisir, fermai le livre et demeurai, tremblant, plus vivant que je n’aurais cru qu’on pût être, et l’esprit engourdi de bonheur.
IV
Marceline, cependant, qui voyait, avec joie ma santé enfin revenir, commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de l’oasis. Elle aimait le grand air et la marche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait éblouie ; jusqu’alors elle n’en parlait guère, n’osant m’inciter à l’y suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je n’aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j’allais mieux, elle comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m’y portait. Et dès le lendemain nous sortîmes ensemble.
Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je n’en vis jamais de pareil. Entre deux assez hauts murs de terre, il circule comme indolemment ; les formes des jardins que ces hauts murs limitent, l’inclinent à loisir ; il se courbe ou brise sa ligne ; dès l’entrée, un détour nous perd ; on ne sait plus ni d’où l’on vient, ni où l’on va. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs ; les murs sont faits avec la terre même de la route, celle de l’oasis entière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l’eau rend un peu plus foncée, que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur, mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les pieds nus restent inscrits. Par-dessus les murs, des palmiers. A notre approche, des tourterelles y volèrent. Marceline me regardait.
J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Je marchais dans une sorte d’extase, d’allégresse silencieuse, d’exaltation des sens et de la chair. A ce moment, des souffles légers s’élevèrent ; toutes les palmes s’agitèrent et nous vîmes les palmiers les plus hauts s’incliner ; puis l’air entier redevint calme, et j’entendis distinctement, derrière le mur, un chant de flûte. Une brèche au mur ; nous entrâmes.
C’était un lieu plein d’ombre et de lumière ; tranquille, et qui semblait comme à l’abri du temps ; plein de silences et de frémissements, bruit léger de l’eau qui s’écoule, abreuve les palmiers, et d’arbre en arbre fuit, appel discret des tourterelles, chant de flûte dont un enfant jouait. Il gardait un troupeau de chèvres ; il était assis, presque nu, sur le tronc d’un palmier abattu ; il ne se troubla pas à notre approche, ne s’enfuit pas, ne cessa qu’un instant de jouer.
Je m’aperçus, durant ce court silence, qu’une autre flûte au loin répondait. Nous avançâmes encore un peu, puis :
— Inutile d’aller plus loin, dit Marceline ; ces vergers se ressemblent tous ; à peine, au bout de l’oasis deviennent-ils un peu plus vastes… Elle étendit le châle à terre :
— Repose-toi.
Combien de temps nous y restâmes ? je ne sais plus ; qu’importait l’heure ? Marceline était près de moi ; je m’étendis, posai sur ses genoux ma tête. Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait ; le bruit de l’eau… Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux ; je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline ; je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes ; je ne pensais à rien ; qu’importait la pensée ? je sentais extraordinairement.
Et par instants, un bruit nouveau ; j’ouvrais les yeux ; c’était le vent léger dans les palmes ; il ne descendait pas jusqu’à nous, n’agitait que les palmes hautes…
Le lendemain matin, dans ce même jardin, je revins avec Marceline ; le soir du même jour, j’y allai seul. Le chevrier qui jouait de la flûte était là. Je m’approchai de lui, lui parlai. Il se nommait Lossif, n’avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, me dit que les canaux s’appellent séghias ; toutes ne coulent pas tous les jours, m’apprit-il ; l’eau, sagement et parcimonieusement répartie, satisfait à la soif des plantes, puis leur est aussitôt retirée. Au pied de chacun des palmiers, un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour abreuver l’arbre ; un ingénieux système d’écluses que l’enfant, en les faisant jouer, m’expliqua, maîtrise l’eau, l’amène où la soif est trop grande.
Le jour suivant, je vis un frère de Lossif : il était un peu plus âgé, moins beau ; il se nommait Lachmi. A l’aide de la sorte d’échelle que fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées, il grimpa tout au haut d’un palmier étêté ; puis descendit agilement, laissant, sous son manteau flottant, voir une nudité dorée. Il rapportait du haut de l’arbre, dont on avait fauché la cime, une petite gourde de terre ; elle était appendue là-haut, près de la récente blessure, pour recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort aux Arabes. Sur l’invite de Lachmi, j’y goûtai ; mais ce goût fade, âpre et sirupeux me déplut.
Les jours suivants, j’allai plus loin ; je vis d’autres jardins, d’autres bergers et d’autres chèvres. Ainsi que Marceline l’avait dit, ces jardins étaient tous pareils ; et pourtant chacun différait.
Parfois Marceline m’accompagnait encore ; mais, plus souvent, dès l’entrée des vergers, je la quittais, lui persuadant que j’étais las, que je voulais m’asseoir, qu’elle ne devait pas m’attendre, car elle avait besoin de marcher plus ; de sorte qu’elle achevait sans moi la promenade. Je restais auprès des enfants. Bientôt j’en connus un grand nombre ; je causais avec eux longuement ; j’apprenais leurs jeux, leur en indiquais d’autres, perdais au bouchon tous mes sous. Certains m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches), m’indiquaient, pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux ; avant de les quitter, je leur distribuais des piécettes ; parfois ils me suivaient, toujours jouant, jusqu’à ma porte ; parfois enfin ils la passèrent.
Puis Marceline en amena de son côté. Elle amenait ceux de l’école, qu’elle encourageait au travail ; à la sortie des classes, les sages et les doux montaient ; ceux que moi j’amenais étaient autres ; mais des jeux les réunissaient. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et des friandises. Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes, même plus invités par nous. Je me souviens de chacun d’eux ; je les revois…
Vers la fin de janvier, le temps se gâta brusquement ; un vent froid se mit à souffler et ma santé aussitôt s’en ressentit. Le grand espace découvert, qui sépare l’oasis de la ville, me redevint infranchissable, et je dus de nouveau me contenter du jardin public. Puis il plut ; une pluie glacée, qui tout à l’horizon, au Nord, couvrit de neige les montagnes.
Je passai ces tristes jours près du feu, morne, luttant rageusement contre la maladie qui, par ce mauvais temps, triomphait. Jours lugubres : je ne pouvais lire ni travailler ; le moindre effort amenait des transpirations incommodes ; fixer mon attention m’exténuait ; dès que je ne veillais pas à soigneusement respirer, j’étouffais.
Les enfants, durant ces tristes jours, furent pour moi la seule distraction possible. Par la pluie, seuls les très familiers entraient ; leurs vêtements étaient trempés ; ils s’asseyaient devant le feu, en cercle. J’étais trop fatigué, trop souffrant pour autre chose que les regarder ; mais la présence de leur santé me guérissait. Ceux que Marceline choyait étaient faibles, chétifs, et trop sages ; je m’irritai contre elle et contre eux et finalement les repoussai. A vrai dire, ils me faisaient peur.
Un matin, j’eus une curieuse révélation sur moi-même : Moktir, le seul des protégés de ma femme qui ne m’irritât point, était seul avec moi dans ma chambre. Je me tenais debout auprès du feu, les deux coudes sur la cheminée, devant un livre, et je paraissais absorbé, mais pouvais voir se refléter dans la glace les mouvements de l’enfant à qui je tournais le dos. Une curiosité que je ne m’expliquais pas bien me faisait surveiller ses gestes. Moktir ne se savait pas observé et me croyait plongé dans la lecture. Je le vis s’approcher sans bruit d’une table où Marceline avait posé, près d’un ouvrage, une paire de petits ciseaux, s’en emparer furtivement, et d’un coup les engouffrer dans son burnous. Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte. Bien plus ! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m’emplit alors fût autre chose que de l’amusement, de la joie. Quand j’eus laissé à Moktir tout le temps de me bien voler, je me tournai de nouveau vers lui et lui parlai comme si rien ne s’était passé. Marceline aimait beaucoup cet enfant ; pourtant ce ne fut pas, je crois, la peur de la peiner qui me fit, quand je la revis, plutôt que dénoncer Moktir, imaginer je ne sais quelle fable pour expliquer la perte des ciseaux. A partir de ce jour, Moktir devint mon préféré.
V
Notre séjour à Biskra ne devait pas se prolonger longtemps encore. Les pluies de février passées, la chaleur éclata trop forte. Après plusieurs pénibles jours, que nous avions vécus sous l’averse, un matin, brusquement, je me réveillai dans l’azur. Sitôt levé, je courus à la terrasse la plus haute. Le ciel, d’un horizon à l’autre, était pur. Sous le soleil, ardent déjà, des buées s’élevaient ; l’oasis fumait tout entière ; on entendait gronder au loin l’Oued débordé. L’air était si pur, si léger, qu’aussitôt je me sentis aller mieux. Marceline vint ; nous voulûmes sortir, mais la boue ce jour-là nous retint.
Quelques jours après nous rentrions au verger de Lossif ; les tiges semblaient lourdes, molles et gonflées d’eau. Cette terre africaine, dont je ne connaissais pas l’attente, submergée durant de longs jours, à présent s’éveillait de l’hiver, ivre d’eau, éclatant de sèves nouvelles ; elle riait d’un printemps forcené dont je sentais le retentissement et comme le double en moi-même. Ashour et Moktir nous accompagnèrent d’abord ; je savourais encore leur légère amitié qui ne coûtait qu’un demi-franc par jour ; mais bientôt, lassé d’eux, n’étant plus moi-même si faible que j’eusse encore besoin de l’exemple de leur santé et ne trouvant plus dans leurs jeux l’aliment qu’il fallait pour ma joie, je retournai vers Marceline l’exaltation de mon esprit et de mes sens. A la joie qu’elle en eut, je m’aperçus qu’elle était restée triste. Je m’excusai comme un enfant de l’avoir souvent délaissée, mis sur le compte de ma faiblesse mon humeur fuyante et bizarre, affirmai que jusqu’à présent j’avais été trop las pour aimer, mais que je sentirais désormais croître avec ma santé mon amour. Je disais vrai ; mais sans doute j’étais bien faible encore, car ce ne fut que plus d’un mois après que je désirai Marceline.
Chaque jour cependant augmentait la chaleur. Rien ne nous retenait à Biskra — que ce charme qui devait m’y rappeler ensuite. Notre résolution de partir fut subite. En trois heures nos paquets furent prêts. Le train partait le lendemain à l’aube.
Je me souviens de la dernière nuit. La lune était à peu près pleine ; par ma fenêtre grande ouverte, elle entrait en plein dans ma chambre. Marceline dormait, je pense. J’étais couché, mais ne pouvais dormir. Je me sentais brûler d’une sorte de fièvre heureuse, qui n’était autre que la vie. Je me levai, trempai dans l’eau mes mains et mon visage, puis, poussant la porte vitrée, je sortis.
Il était tard déjà ; pas un bruit ; pas un souffle ; l’air même paraissait endormi. A peine, au loin, entendait-on les chiens arabes, qui, comme des chacals, glapissent tout le long de la nuit. Devant moi, la petite cour ; la muraille, en face de moi, y portait un pan d’ombre oblique ; les palmiers réguliers, sans plus de couleur ni de vie, semblaient immobilisés pour toujours… Mais on retrouve dans le sommeil encore une palpitation de vie, — ici rien ne semblait dormir ; tout semblait mort. Je m’épouvantai de ce calme ; et brusquement m’envahit de nouveau, comme pour protester, s’affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que j’en aurais crié, si j’avais pu crier comme les bêtes. Je pris ma main, je me souviens, ma main gauche dans ma main droite ; je voulus la porter à ma tête et le fis. Pourquoi ? pour m’affirmer que je vivais et trouver cela admirable. Je touchai mon front, mes paupières. Un frisson me saisit. Un jour viendra, pensai-je, un jour viendra où, même pour porter à mes lèvres, même l’eau dont j’aurai le plus soif, je n’aurai plus assez de forces… Je rentrai, mais ne me recouchai pas encore ; je voulais fixer cette nuit, en imposer le souvenir à ma pensée, la retenir ; indécis de ce que je ferais, je pris un livre sur ma table, — la Bible, — le laissai s’ouvrir au hasard ; penché dans la clarté de la lune, je pouvais lire ; je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas ! que je ne devais plus oublier : Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains… tu étendras les mains…
Le lendemain, à l’aube, nous partîmes.
VI
Je ne parlerai pas de chaque étape du voyage. Certaines n’ont laissé qu’un souvenir confus ; ma santé, tantôt meilleure et tantôt pire, chancelait encore au vent froid, s’inquiétait de l’ombre d’un nuage, et mon état nerveux amenait des troubles fréquents ; mais mes poumons, du moins, se guérissaient. Chaque rechute était moins longue et sérieuse ; son attaque était aussi vive, mais mon corps devenait contre elle mieux armé.
Nous avions, de Tunis, gagné Malte, puis Syracuse ; je rentrais sur la classique terre dont le langage et le passé m’étaient connus. Depuis le début de mon mal, j’avais vécu sans examen, sans loi, m’appliquant simplement à vivre, comme fait l’animal ou l’enfant. Moins absorbé par le mal à présent, ma vie redevenait certaine et consciente. Après cette longue agonie, j’avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon présent au passé ; en pleine nouveauté d’une terre inconnue, je pouvais ainsi m’abuser ; ici, plus ; tout m’y apprenait ce qui me surprenait encore : j’étais changé.
Quand, à Syracuse et plus loin, je voulus reprendre mes études, me replonger, comme jadis dans l’examen minutieux du passé, je découvris que quelque chose en avait, pour moi, sinon supprimé, du moins modifié le goût ; c’était le sentiment du présent. L’histoire du passé prenait maintenant à mes yeux cette immobilité, cette fixité terrifiante des ombres nocturnes dans la petite cour de Biskra, l’immobilité de la mort. Avant je me plaisais à cette fixité même qui permettait la précision de mon esprit ; tous les faits de l’histoire m’apparaissaient comme les pièces d’un musée, ou mieux les plantes d’un herbier, dont la sécheresse définitive m’aidât à oublier qu’un jour, riches de sève, elles avaient vécu sous le soleil. A présent, si je pouvais me plaire encore dans l’histoire, c’était en l’imaginant au présent. Les grands faits politiques devaient donc m’émouvoir beaucoup moins que l’émotion renaissante en moi des poètes, ou de certains hommes d’action. A Syracuse, je relus Théocrite, et songeai que ses bergers au beau nom étaient ceux mêmes que j’avais aimés à Biskra.
Mon érudition, qui s’éveillait à chaque pas, m’encombrait, empêchant ma joie. Je ne pouvais voir un théâtre grec, un temple, sans aussitôt le reconstruire abstraitement. A chaque fête antique, la ruine qui restait en son lieu me faisait me désoler qu’elle fût morte ; et j’avais horreur de la mort.
J’en vins à fuir les ruines, à préférer aux plus beaux monuments du passé ces jardins bas qu’on appelle les Latomies, où les citrons ont l’acide douceur des oranges, et les rives de la Cyané qui, dans les papyrus, coule encore aussi bleue que le jour où ce fut pour pleurer Proserpine.
J’en vins à mépriser en moi cette science qui d’abord faisait mon orgueil ; ces études, qui d’abord étaient toute ma vie, ne me paraissaient plus avoir qu’un rapport tout accidentel et conventionnel avec moi. Je me découvrais autre et j’existais, ô joie ! en dehors d’elles. En tant que spécialiste, je m’apparus stupide. En tant qu’homme, me connaissais-je ? je naissais seulement à peine et ne pouvais déjà savoir quel je naissais. Voilà ce qu’il fallait apprendre.
Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important ne l’est plus ; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se cachait.
Ce fut dès lors celui que je prétendis découvrir : l’être authentique, le « vieil homme », celui dont ne voulait plus l’Évangile ; celui que tout, autour de moi, livres, maîtres, parents, et que moi-même avions tâché d’abord de supprimer. Et il m’apparaissait déjà, grâce aux surcharges, plus fruste et difficile à découvrir, mais d’autant plus utile à découvrir et valeureux. Je méprisai dès lors cet être secondaire, appris, que l’instruction avait dessiné par-dessus. Il fallait secouer ces surcharges.
Et je me comparais aux palimpsestes ; je goûtais la joie du savant, qui, sous les écritures plus récentes, découvre sur un même papier un texte très ancien infiniment plus précieux. Quel était-il, ce texte occulte ? Pour le lire, ne fallait-il pas tout d’abord effacer les textes récents ?
Aussi bien n’étais-je plus l’être malingre et studieux à qui ma morale précédente, toute rigide et restrictive, convenait. Il y avait ici plus qu’une convalescence ; il y avait une augmentation, une recrudescence de vie, l’afflux d’un sang plus riche et plus chaud qui devait toucher mes pensées, les toucher une à une, pénétrer tout, émouvoir, colorer les plus lointaines, délicates et secrètes fibres de mon être. Car, robustesse ou faiblesse, on s’y fait ; l’être, selon les forces qu’il a, se compose ; mais, qu’elles augmentent, qu’elles permettent de pouvoir plus, et… Toutes ces pensées je ne les avais pas alors, et ma peinture ici me fausse. A vrai dire, je ne pensais point, ne m’examinais point ; une fatalité heureuse me guidait. Je craignais qu’un regard trop hâtif ne vînt à déranger le mystère de ma lente transformation. Il fallait laisser le temps, aux caractères effacés, de reparaître, ne pas chercher à les former. Laissant donc mon cerveau, non pas à l’abandon, mais en jachère, je me livrai voluptueusement à moi-même, aux choses, au tout, qui me parut divin. Nous avions quitté Syracuse et, je courais sur la route escarpée qui joint Taormine à La Môle, criant, pour l’appeler en moi : Un nouvel être ! Un nouvel être !
Mon seul effort, effort constant alors, était donc de systématiquement honnir ou supprimer tout ce que je croyais ne devoir qu’à mon instruction passée et à ma première morale. Par dédain résolu pour ma science, par mépris pour mes goûts de savant, je refusai de voir Agrigente, et quelques jours plus tard, sur la route qui mène à Naples, je ne m’arrêtai point près du beau temple de Pœstum où respire encore la Grèce, et où j’allai, deux ans après, prier je ne sais plus quel dieu.
Que parlé-je d’unique effort ? Pouvais-je m’intéresser à moi, sinon comme à un être perfectible ? Cette perfection inconnue et que j’imaginais confusément, jamais ma volonté n’avait été plus exaltée que pour y tendre ; j’employais cette volonté tout entière à fortifier mon corps, à le bronzer. Près de Salerne, quittant la côte, nous avions gagné Ravello. Là, l’air plus vif, l’attrait des rocs pleins de retraits et de surprises, la profondeur inconnue des vallons, aidant à ma force, à ma joie, favorisèrent mon élan.
Plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage, Ravello, sur une abrupte hauteur, fait face à la lointaine et plate rive de Pœstum. C’était, sous la domination normande, une cité presque importante ; ce n’est plus qu’un étroit village où nous étions, je crois, seuls étrangers. Une ancienne maison religieuse, à présent transformée en hôtel, nous hébergea ; sise à l’extrémité du roc, ses terrasses et son jardin semblaient surplomber dans l’azur. Après le mur chargé de pampres, on ne voyait d’abord rien que la mer ; il fallait s’approcher du mur pour pouvoir suivre le dévalement cultivé qui, par des escaliers plus que par des sentiers, joignait Ravello au rivage. Au-dessus de Ravello, la montagne continuait. Des oliviers, des caroubiers énormes ; à leur ombre des cyclamens ; plus haut, des châtaigniers en grand nombre, un air frais, des plantes du nord ; plus bas, des citronniers près de la mer. Ils sont rangés par petites cultures, jardins en escalier, presque pareils, que motive la pente du sol ; une étroite allée, au milieu, d’un bout à l’autre les traverse ; on y entre sans bruit, en voleur. On rêve, sous cette ombre verte ; le feuillage est épais, pesant ; pas un rayon franc ne pénètre ; comme des gouttes de cire épaisse, les citrons pendent, parfumés ; dans l’ombre ils sont blancs et verdâtres ; ils sont à portée de la main, de la soif ; ils sont doux, âcres ; ils rafraîchissent.
L’ombre était si dense, sous eux, que je n’osais m’y arrêter après la marche qui me faisait encore transpirer. Pourtant les escaliers ne m’exténuaient plus ; je m’exerçais à les gravir la bouche close ; j’espaçais toujours plus mes haltes, me disais : j’irai jusque-là sans faiblir ; puis, arrivé au but, trouvant dans mon orgueil content ma récompense, je respirais longuement, puissamment, et de façon qu’il me semblât sentir l’air pénétrer plus efficacement ma poitrine. Je reportais à tous ces soins du corps mon assiduité de naguère. Je progressais.
Je m’étonnais parfois que ma santé revînt si vite. J’en arrivais à croire que je m’étais d’abord exagéré la gravité de mon état ; à douter que j’eusse été très malade, à rire de mon sang craché, à regretter que ma guérison ne fût pas demeurée plus ardue.
Je m’étais soigné d’abord fort sottement, ignorant les besoins de mon corps. J’en fis la patiente étude et devins, quant à la prudence et aux soins, d’une ingéniosité si constante que je m’y amusais comme à un jeu. Ce dont encore je souffrais le plus, c’était ma sensibilité maladive au moindre changement de la température. J’attribuais, à présent que mes poumons étaient guéris, cette hyperesthésie à ma débilité nerveuse, reliquat de la maladie. Je résolus de vaincre cela. La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soleil, que montraient, en travaillant aux champs, la veste ouverte, quelques paysans débraillés, m’incitait à me laisser hâler de même. Un matin, m’étant mis à nu, je me regardai ; la vue de mes trop maigres bras, de mes épaules, que les plus grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arrière, mais surtout la blancheur, ou plutôt la décoloration de ma peau, m’emplit et de honte et de larmes. Je me rhabillai vite, et, au lieu de descendre vers Amalfi, comme j’avais accoutumé de faire, me dirigeai vers des rochers couverts d’herbe rase et de mousse, loin des habitations, loin des routes, où je savais ne pouvoir être vu. Arrivé là, je me dévêtis lentement. L’air était presque vif, mais le soleil ardent. J’offris tout mon corps à sa flamme. Je m’assis, me couchai, me tournai. Je sentais sous moi le sol dur ; l’agitation des herbes folles me frôlait. Bien qu’à l’abri du vent, je frémissais et palpitais à chaque souffle. Bientôt m’enveloppa une cuisson délicieuse ; tout mon être affluait vers ma peau.
Nous demeurâmes à Ravello quinze jours ; chaque matin je retournais vers ces rochers, faisais ma cure. Bientôt l’excès de vêtement dont je me recouvrais encore devint gênant et superflu ; mon épiderme tonifié cessa de transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur.
Le matin d’un des derniers jours (nous étions au milieu d’avril), j’osai plus. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle, une source claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante, il est vrai, mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l’eau très pure s’attardait. Par trois fois j’y étais venu, m’étais penché, m’étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de désirs ; j’avais contemplé longuement le fond de roc poli, où l’on ne découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j’avançai, résolu d’avance, jusqu’à l’eau plus claire que jamais, et, sans plus réfléchir, m’y plongeai d’un coup tout entier. Vite transi, je quittai l’eau, m’étendis sur l’herbe, au soleil. Là des menthes croissaient, odorantes ; j’en cueillis, j’en froissai les feuilles, j’en frottai tout mon corps humide, mais brûlant. Je me regardai longuement, sans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant l’être, harmonieux, sensuel, presque beau.
VII
Ainsi me contentais-je pour toute action, tout travail, d’exercices physiques qui, certes, impliquaient ma morale changée, mais qui ne m’apparaissaient déjà plus que comme un entraînement, un moyen, et ne me satisfaisaient plus pour eux-mêmes.
Un autre acte pourtant, à vos yeux ridicule peut-être, mais que je redirai, car il précise en sa puérilité le besoin qui me tourmentait de manifester au-dehors l’intime changement de mon être : à Amalfi, je m’étais fait raser.
Jusqu’à ce jour j’avais porté toute ma barbe, avec les cheveux presque ras. Il ne me venait pas à l’idée qu’aussi bien j’aurais pu porter une coiffure différente. Et, brusquement, le jour où je me mis pour la première fois nu sur la roche, cette barbe me gêna ; c’était comme un dernier vêtement que je n’aurais pu dépouiller ; je la sentais comme postiche ; elle était soigneusement taillée, non pas en pointe, mais en une forme carrée, qui me parut aussitôt très déplaisante et ridicule. Rentré dans la chambre d’hôtel, je me regardai dans la glace et me déplus ; j’avais l’air de ce que j’avais été jusqu’alors : un chartiste. Sitôt après le déjeuner, je descendis à Amalfi, ma résolution prise. La ville est très petite : je dus me contenter d’une vulgaire échoppe sur la place. C’était jour de marché ; la boutique était pleine ; je dus attendre interminablement ; mais rien, ni les rasoirs douteux, le blaireau jaune, l’odeur, les propos du barbier, ne put me faire reculer. Sentant sous les ciseaux tomber ma barbe, c’était comme si j’enlevais un masque. N’importe ! quand, après, je m’apparus, l’émotion qui m’emplit et que je réprimai de mon mieux, ne fut pas la joie, mais la peur. Je ne discute pas ce sentiment ; je le constate. Je trouvais mes traits assez beaux. Non, la peur venait de ce qu’il me semblait qu’on voyait à nu ma pensée et de ce que, soudain, elle me paraissait redoutable.
Par contre, je laissais pousser mes cheveux.
Voilà tout ce que mon être neuf, encore désœuvré, trouvait à faire. Je pensais qu’il naîtrait de lui des actes étonnants pour moi-même ; mais plus tard ; plus tard, me disais-je, quand l’être serait plus formé. Forcé de vivre en attendant, je conservais, comme Descartes, une façon provisoire d’agir. Marceline ainsi put s’y tromper. Le changement de mon regard, il est vrai, et, surtout le jour où j’apparus sans barbe, l’expression nouvelle de mes traits, l’auraient inquiétée peut-être, mais elle m’aimait trop déjà pour me bien voir ; puis je la rassurais de mon mieux. Il importait qu’elle ne troublât pas ma renaissance ; pour la soustraire à ses regards, je devais donc dissimuler.
Aussi bien, celui que Marceline aimait, celui qu’elle avait épousé, ce n’était pas mon « nouvel être ». Et je me redisais cela, pour m’exciter à le cacher. Ainsi ne lui livrais-je de moi qu’une image qui, pour être constante et fidèle au passé, devenait de jour en jour plus fausse.
Mes rapports avec Marceline demeurèrent donc, en attendant, les mêmes — quoique plus exaltés de jour en jour, par un toujours plus grand amour. Ma dissimulation même (si l’on peut appeler ainsi le besoin de préserver de son jugement ma pensée), ma dissimulation l’augmentait. Je veux dire que ce jeu m’occupait de Marceline sans cesse. Peut-être cette contrainte au mensonge me coûta-t-elle un peu d’abord : mais j’arrivais vite à comprendre que les choses réputées les pires (le mensonge, pour ne citer que celle-là) ne sont difficiles à faire que tant qu’on ne les a jamais faites ; mais qu’elles deviennent chacune, et très vite, aisées, plaisantes, douces à refaire, et bientôt comme naturelles. Ainsi donc, comme à chaque chose pour laquelle un premier dégoût est vaincu, je finis par trouver plaisir à cette dissimulation même, à m’y attarder, comme au jeu de mes facultés inconnues. Et j’avançais chaque jour, dans une vie plus riche et plus pleine, vers un plus savoureux bonheur.
VIII
La route de Ravello à Sorrente est si belle que je ne souhaitais ce matin rien voir de plus beau sur la terre. L’âpreté chaude de la roche, l’abondance de l’air, les senteurs, la limpidité, tout m’emplissait du charme adorable de vivre et me suffisait, à ce point que rien d’autre qu’une joie légère ne semblait habiter en moi ; souvenirs ou regrets, espérance ou désir, avenir et passé se taisaient ; je ne connaissais plus de la vie que ce qu’en apportait, en emportait l’instant. — O joie physique ! m’écriais-je ; rythme sûr de mes muscles ! santé !
J’étais parti de grand matin, précédant Marceline dont la trop calme joie eût tempéré la mienne, comme son pas eût ralenti le mien. Elle me rejoindrait en voiture, à Positano, où nous devions déjeuner.
J’approchais de Positano lorsqu’un bruit de roues, formant basse à un chant bizarre, me fit tout à coup retourner. Et d’abord je ne pus rien voir, à cause d’un tournant de la route qui borde en cet endroit la falaise ; puis brusquement une voiture surgit, à l’allure désordonnée ; c’était celle de Marceline. Le cocher chantait à tue-tête, faisait de grands gestes, se dressait debout sur son siège, fouettait férocement le cheval affolé. Quelle brute ! Il passa devant moi qui n’eus que le temps de me ranger, n’arrêta pas à mon appel… Je m’élançai : mais la voiture allait trop vite. Je tremblais à la fois et d’en voir sauter brusquement Marceline, et de l’y voir rester ; un sursaut du cheval pouvait la précipiter dans la mer. Soudain le cheval s’abat. Marceline descend, veut fuir ; mais déjà je suis auprès d’elle. Le cocher, sitôt qu’il me voit, m’accueille avec d’horribles jurons. J’étais furieux contre cet homme ; à sa première insulte, je m’élançai et brutalement le jetai bas de son siège. Je roulai par terre avec lui, mais ne perdis pas l’avantage ; il semblait étourdi par sa chute, et bientôt le fut plus encore par un coup de poing que je lui allongeai en plein visage quand je vis qu’il voulait me mordre. Pourtant je ne le lâchai point, pesant du genou sur sa poitrine et tâchant de maîtriser ses bras. Je regardais sa figure hideuse que mon poing venait d’enlaidir davantage ; il crachait, bavait, saignait, jurait, ah ! l’horrible être ! Vrai ! l’étrangler paraissait légitime ; et peut-être l’eussé-je fait… du moins je m’en sentis capable ; et je crois bien que seule l’idée de la police m’arrêta.
Je parvins, non sans peine, à ligoter solidement l’enragé. Comme un sac, je le jetai dans la voiture.
Ah ! quels regards après, Marceline et moi nous échangeâmes. Le danger n’avait pas été grand ; mais j’avais dû montrer ma force, et cela pour la protéger. Il m’avait aussitôt semblé que je pourrais donner ma vie pour elle et la donner toute avec joie… Le cheval s’était relevé. Laissant le fond de la voiture à l’ivrogne, nous montâmes sur le siège tous deux, et, conduisant tant bien que mal, pûmes gagner Positano, puis Sorrente.
Ce fut cette nuit-là que je possédai Marceline.
Avez-vous bien compris ou dois-je vous redire que j’étais comme neuf aux choses de l’amour ? Peut-être est-ce à sa nouveauté que notre nuit de noces dut sa grâce. Car il me semble, à m’en souvenir aujourd’hui, que cette première nuit fut la seule, tant l’attente et la surprise de l’amour ajoutaient à la volupté de délices, — tant une seule nuit suffit au plus grand amour pour se dire, et tant mon souvenir s’obstine à me la rappeler uniquement. Ce fut un rire d’un moment, où nos âmes se confondirent. Mais je crois qu’il est un point de l’amour, unique, et que l’âme plus tard, ah ! cherche en vain à dépasser ; que l’effort qu’elle fait pour ressusciter son bonheur, l’use ; que rien n’empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur. Hélas ! je me souviens de cette nuit.
Notre hôtel était hors la ville, entouré de jardins, de vergers ; un très large balcon prolongeait notre chambre ; des branches le frôlaient. L’aube entra librement par notre croisée grande ouverte. Je me soulevai doucement, et tendrement je me penchai sur Marceline. Elle dormait ; elle semblait sourire en dormant. Il me sembla, d’être plus fort, que je la sentais plus délicate, et que sa grâce était une fragilité. De tumultueuses pensées vinrent tourbillonner en ma tête. Je songeai qu’elle ne mentait pas, disant que j’étais tout pour elle ; puis aussitôt : « Qu’est-ce que je fais donc pour sa joie ? Presque tout le jour et chaque jour je l’abandonne ; elle attend tout de moi, et moi je la délaisse ! ah ! pauvre, pauvre Marceline ! » Des larmes emplirent mes yeux. En vain cherchai-je en ma débilité passée comme une excuse ; qu’avais-je affaire maintenant de soins constants et d’égoïsme ? n’étais-je pas plus fort qu’elle à présent ?
Le sourire avait quitté ses joues ; l’aurore, malgré qu’elle dorât chaque chose, me la fit voir soudain triste et pâle ; — et peut-être l’approche du matin me disposait-elle à l’angoisse : « Devrai-je un jour, à mon tour, te soigner ? m’inquiéter pour toi, Marceline ? » m’écriai-je au-dedans de moi. Je frissonnai ; et, tout transi d’amour, de pitié, de tendresse, je posai doucement entre ses yeux fermés le plus tendre, le plus amoureux et le plus pieux des baisers.
IX
Les quelques jours que nous vécûmes à Sorrente furent des jours souriants et très calmes. Avais-je jamais goûté tel repos, tel bonheur ? En goûterais-je pareils désormais ?… J’étais près de Marceline sans cesse ; m’occupant moins de moi, je m’occupais plus d’elle et trouvais à causer avec elle la joie que je prenais les jours précédents à me taire.
Je pus être étonné d’abord de sentir que notre vie errante, où je prétendais me satisfaire pleinement, ne lui plaisait que comme un état provisoire ; mais tout aussitôt le désœuvrement de cette vie m’apparut ; j’acceptai qu’elle n’eût qu’un temps et pour la première fois, un désir de travail renaissant de l’inoccupation même où me laissait enfin ma santé rétablie, je parlai sérieusement de retour ; à la joie qu’en montra Marceline, je compris qu’elle y songeait depuis longtemps.
Cependant les quelques travaux d’histoire auxquels je recommençais de songer n’avaient plus pour moi même goût. Je vous l’ai dit : depuis ma maladie, la connaissance abstraite et neutre du passé me semblait vaine, et si naguère j’avais pu m’occuper à des recherches philologiques, m’attachant par exemple à préciser la part de l’influence gothique dans la déformation de la langue latine, et négligeant, méconnaissant les figures de Théodoric, de Cassiodore, d’Amalasonthe et leurs passions admirables pour ne m’exalter plus que sur des signes, et sur le résidu de leur vie, à présent ces mêmes signes, et la philologie tout entière, ne m’étaient plus que comme un moyen de pénétrer mieux dans ce dont la sauvage grandeur et la noblesse m’apparurent. Je résolus de m’occuper de cette époque davantage, de me limiter pour un temps aux dernières années de l’empire des Goths, et de mettre à profit notre prochain passage à Ravenne, théâtre de son agonie.
Mais, l’avouerai-je, la figure du jeune roi Athalaric était ce qui m’y attirait le plus. J’imaginais cet enfant de quinze ans, sourdement excité par les Goths, se révolter contre sa mère Amalasonthe, regimber contre son éducation latine, rejeter la culture comme un cheval entier fait un harnais gênant, et, préférant la société des Goths impolicés à celle du trop sage et vieux Cassiodore, goûter, quelques années, avec de rudes favoris de son âge, une vie violente, voluptueuse et débridée, pour mourir à dix-huit ans, tout gâté, soûlé de débauches. Je retrouvais dans ce tragique élan vers un état plus sauvage et intact quelque chose de ce que Marceline appelait en souriant « ma crise ». Je cherchais un contentement à y appliquer au moins mon esprit, puisque je n’y occupais plus mon corps ; et, dans la mort affreuse d’Athalaric, je me persuadais de mon mieux qu’il fallait lire une leçon.
Avant Ravenne, où nous nous attarderions donc quinze jours, nous verrions rapidement Rome et Florence, puis, laissant Venise et Vérone, brusquerions la fin du voyage pour ne nous arrêter qu’à Paris. Je trouvais un plaisir tout neuf à parler d’avenir avec Marceline ; une certaine indécision restait encore au sujet de l’emploi de l’été ; las de voyages l’un et l’autre, nous voulions ne pas repartir ; je souhaitais pour mes études la plus grande tranquillité ; et nous pensâmes à une propriété de rapport entre Lisieux et Pont-l’Évêque, en la plus verte Normandie, — propriété que possédait jadis ma mère, où j’avais avec elle passé quelques étés de mon enfance, mais où depuis sa mort je n’étais pas retourné. Mon père en avait confié l’entretien et la surveillance à un garde, âgé maintenant, qui touchait pour lui, puis nous envoyait régulièrement les fermages. Une grande et très agréable maison, dans un jardin coupé d’eaux vives, m’avait laissé des souvenirs enchantés ; on l’appelait la Morinière ; il me semblait qu’il ferait bon y demeurer.
L’hiver prochain, je parlais de le passer à Rome ; en travailleur, non plus en voyageur cette fois. Mais ce dernier projet fut vite inversé : dans l’important courrier qui, depuis longtemps, nous attendait à Naples, une lettre m’apprenait brusquement que, se trouvant vacante une chaire au Collège de France, mon nom avait été plusieurs fois prononcé ; ce n’était qu’une suppléance, mais qui précisément, pour l’avenir, me laisserait une plus grande liberté ; l’ami qui m’instruisait de ceci m’indiquait, si je voulais bien accepter, quelques faciles démarches à faire, et me pressait fort d’accepter. J’hésitai, voyant surtout d’abord un esclavage ; puis songeai qu’il pourrait être intéressant d’exposer, en un cours, mes travaux sur Cassiodore. Le plaisir que j’allais faire à Marceline, en fin de compte, me décida. Et, sitôt ma décision prise, je n’en vis plus que l’avantage.
Dans le monde savant de Rome et de Florence, mon père entretenait diverses relations avec qui j’étais moi-même entré en correspondance. Elles me donnèrent tous moyens de faire les recherches que je voudrais, à Ravenne et ailleurs ; je ne songeais plus qu’au travail. Marceline s’ingéniait à le favoriser par mille soins charmants et mille prévenances.
Notre bonheur, durant cette fin de voyage, fut si égal, si calme, que je n’en peux rien raconter. Les plus belles œuvres des hommes sont obstinément douloureuses. Que serait le récit du bonheur ? Rien, que ce qui le prépare, puis ce qui le détruit, ne se raconte. — Et je vous ai dit maintenant tout ce qui l’avait préparé.
DEUXIÈME PARTIE
I
Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet, ne nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos approvisionnements et pour quelques rares visites.
La Morinière, je vous l’ai dit, est située entre Lisieux et Pont-l’Évêque, dans le pays le plus ombreux, le plus mouillé que je connaisse. De multiples vallonnements, étroits et mollement courbés, aboutissent non loin de la très large vallée d’Auge, qui s’aplanit d’un coup jusqu’à la mer. Nul horizon ; des bois taillis pleins de mystère ; quelques champs, mais des prés surtout, des pacages aux molles pentes, dont l’herbe épaisse est deux fois l’an fauchée, où des pommiers nombreux, quand le soleil est bas, joignent leur ombre, où paissent de libres troupeaux ; dans chaque creux, de l’eau, étang, mare ou rivière ; on entend des ruissellements continus.
Ah ! comme je reconnus bien la maison ! ses toits bleus, ses murs de briques et de pierre, ses douves, les reflets dans les dormantes eaux… C’était une vieille maison où l’on aurait logé plus de douze ; Marceline, trois domestiques, moi-même parfois y aidant, nous avions fort à faire d’en animer une partie. Notre vieux garde, qui se nommait Bocage, avait déjà fait apprêter de son mieux quelques pièces : de leur sommeil de vingt années les vieux meubles se réveillèrent ; tout était resté tel que mon souvenir le voyait, les lambris point trop délabrés, les chambres aisément habitables. Pour mieux nous accueillir, Bocage avait rempli de fleurs tous les vases qu’il avait trouvés. Il avait fait sarcler, ratisser la grand’cour et les plus proches allées du parc. La maison, quand nous arrivâmes, recevait le dernier rayon du soleil, et de la vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui révélait la rivière. Dès avant d’arriver, je reconnus soudain l’odeur de l’herbe ; et quand j’entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s’il m’attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche.
Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable ; j’aurais pu me mettre au travail ; je tardais, écoutant encore se rappeler en moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une émotion trop nouvelle : Marceline, une semaine après notre arrivée, me confia qu’elle était enceinte.
Il me sembla dès lors que je lui dusse des soins nouveaux, qu’elle eût droit à plus de tendresse ; tout au moins dans les premiers temps qui suivirent sa confidence, je passai donc près d’elle presque tous les moments du jour. Nous allions nous asseoir près du bois, sur le banc où jadis j’allais m’asseoir avec ma mère ; là, plus voluptueusement se présentait à nous chaque instant, plus insensiblement coulait l’heure. De cette époque de ma vie si nul souvenir distinct ne se détache, ce n’est point que j’en garde une moins vive reconnaissance — mais bien parce que tout s’y mêlait, s’y fondait en un uniforme bien-être, où le soir s’unissait au matin, où les jours se liaient aux jours.
Je repris lentement mon travail, l’esprit calme, dispos, sûr de sa force, regardant l’avenir avec confiance et sans fièvre, la volonté comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.
Nul doute, pensais-je, que l’exemple de cette terre, où tout s’apprête au fruit, à l’utile moisson, ne doive avoir sur moi la meilleure influence. J’admirais quel tranquille avenir promettaient ces robustes bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants des collines annonçaient cet été des récoltes superbes ; je rêvais sous quelle riche charge de fruits allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures, une harmonie s’établissait, non plus fortuite, mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois humaine et naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente l’éclatement fécond de la libre nature, l’effort savant de l’homme pour la régler. Que serait cet effort, pensais-je, sans la puissante sauvagerie qu’il domine ? Que serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l’intelligent effort qui l’endigue et l’amène en riant au luxe ? — Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien réglées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre déchet devînt sensible ; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte.
Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la veille ? Il semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais existé. Le flot de mon amour les avait recouvertes toutes.
Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle ; il dirigeait, surveillait, conseillait ; on sentait à l’excès son besoin de se paraître indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner ses comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela même ne lui suffit point ; je dus l’accompagner sur les terres. Sa sentencieuse prud’homie, ses continuels discours, l’évidente satisfaction de lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au bout de peu de temps m’exaspérèrent ; il devenait de plus en plus pressant, et tous moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir mes aises — lorsqu’un événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère différent : Bocage, un certain soir, m’annonça qu’il attendait pour le lendemain son fils Charles.
Je dis : ah ! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage ; puis, voyant que mon indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque marque d’intérêt et de surprise :
— Où donc était-il à présent ? demandai-je.
— Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage.
— Il doit bien avoir à présent près de… continuai-je, supputant l’âge de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant assez lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre.
— Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup plus de quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah ! c’est un grand gars maintenant ; bientôt il en saura plus que son père. Et Bocage une fois lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente que pût être ma lassitude.
Le lendemain, je ne pensais plus à cela, quand Charles, vers la fin du jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses respects. C’était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien fait, que les affreux habits de ville qu’il avait mis en notre honneur ne parvenaient pas à le rendre trop ridicule ; à peine sa timidité ajoutait-elle encore à sa belle rougeur naturelle. Il semblait n’avoir que quinze ans, tant la couleur de son regard était demeurée enfantine ; il s’exprimait bien clairement, sans fausse honte, et, contrairement à son père, ne parlait pas pour ne rien dire. Je ne sais plus quels propos nous échangeâmes ce premier soir ; occupé de le regarder, je ne trouvais rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Mais le jour suivant, pour la première fois je n’attendis pas que le vieux Bocage vînt me prendre pour monter sur la ferme, où je savais qu’étaient commencés les travaux.
Il s’agissait de réparer une mare. Cette mare, grande comme un étang, fuyait ; on connaissait le lieu de cette fuite et l’on devait le cimenter. Il fallait pour cela commencer par vider la mare, ce que l’on n’avait pas fait depuis quinze ans. Carpes et tanches y abondaient, quelques-unes très grosses, qui ne quittaient plus les bas-fonds. J’étais désireux d’en acclimater dans les eaux des douves et d’en donner aux ouvriers, de sorte que la partie de plaisir d’une pêche s’ajoutait cette fois au travail, ainsi que l’annonçait l’extraordinaire animation de la ferme ; quelques enfants des environs étaient venus, s’étaient mêlés aux travailleurs. Marceline elle-même devait un peu plus tard nous rejoindre.
L’eau baissait depuis longtemps déjà quand j’arrivai. Parfois un grand frémissement en ridait soudain la surface, et les dos bruns des poissons inquiets transparaissaient. Dans les flaques du bord, des enfants pataugeurs capturaient un fretin brillant qu’ils jetaient dans des seaux pleins d’eau claire. L’eau de la mare, que l’émoi des poissons achevait de troubler, était terreuse et d’instant en instant plus opaque.
Les poissons abondaient au-delà de toute espérance ; quatre valets de ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. Je regrettais que Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la chercher lorsque quelques cris annoncèrent les premières anguilles. On ne réussissait pas à les prendre ; elles glissaient entre les doigts. Charles, qui jusqu’alors était resté près de son père sur la rive, n’y tint plus ; il ôta brusquement ses souliers, ses chaussettes, mit bas sa veste et son gilet, puis, relevant très haut son pantalon et les manches de sa chemise, il entra dans la vase résolument. Tout aussitôt je l’imitai.
— Eh bien ! Charles ! criai-je, avez-vous bien fait de revenir hier ?
Il ne répondit rien, mais me regarda tout riant, déjà fort occupé à sa pêche. Je l’appelai bientôt pour m’aider à cerner une grosse anguille ; nous unissions nos mains pour la saisir. Puis, après celle-là, ce fut une autre ; la vase nous éclaboussait au visage ; parfois on enfonçait brusquement et l’eau nous montait jusqu’aux cuisses ; nous fûmes bientôt tout trempés. A peine, dans l’ardeur du jeu, échangions-nous quelques cris, quelques phrases ; mais, à la fin du jour, je m’aperçus que je tutoyais Charles, sans bien savoir quand j’avais commencé. Cette action commune nous en avait appris plus l’un sur l’autre que n’aurait pu le faire une longue conversation. Marceline n’était pas encore venue et ne vint pas, mais déjà je ne regrettais plus son absence ; il me semblait qu’elle eût un peu gêné notre joie.
Dès le lendemain, je sortis retrouver Charles sur la ferme. Nous nous dirigeâmes tous deux vers les bois.
Moi qui connaissais mal mes terres et m’inquiétais peu de les mieux connaître, je fus fort étonné de voir que Charles les connaissait fort bien, ainsi que les répartitions des fermages ; il m’apprit, ce dont je me doutais à peine, que j’avais six fermiers, que j’eusse pu toucher seize à dix-huit mille francs des fermages, et que si j’en touchais à grand’peine la moitié, c’est que presque tout s’absorbait en réparations de toutes sortes et en paiement d’intermédiaires. Certains sourires qu’il avait en examinant les cultures me firent bientôt douter que l’exploitation de mes terres fût aussi excellente que j’avais pu le croire d’abord et que me le donnait à entendre Bocage ; je poussai Charles sur ce sujet, et cette intelligence toute pratique, qui m’exaspérait en Bocage, en cet enfant sut m’amuser. Nous reprîmes jour après jour nos promenades ; la propriété était vaste, et quand nous eûmes bien fouillé tous les coins, nous recommençâmes avec plus de méthode. Charles ne me dissimula point l’irritation que lui causait la vue de certains champs mal cultivés, d’espaces encombrés de genêts, de chardons, d’herbes sures ; il sut me faire partager cette haine pour la jachère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées.
— Mais, lui disais-je d’abord, de ce médiocre entretien, qui en souffre ? Le fermier tout seul, n’est-ce pas ? Le rapport de sa ferme, s’il varie, ne fait pas varier le prix d’affermage.
Et Charles s’irritait un peu : — Vous n’y connaissez rien, se permettait-il de répondre — et je souriais aussitôt. — Ne considérant que le revenu, vous ne voulez pas remarquer que le capital se détériore. Vos terres, à être imparfaitement cultivées, perdent lentement leur valeur.
— Si elles pouvaient, mieux cultivées, rapporter plus, je doute que le fermier ne s’y attelle ; je le sais trop intéressé pour ne pas récolter tant qu’il peut.
— Vous comptez, continuait Charles, sans l’augmentation de main-d’œuvre. Ces terres sont parfois loin des fermes. A être cultivées, elles ne rapporteraient rien ou presque, mais au moins ne s’abîmeraient pas.
Et la conversation continuait. Parfois, pendant une heure et tout en arpentant les champs, nous semblions ressasser les mêmes choses : mais j’écoutais et, petit à petit, m’instruisais.
— Après tout, cela regarde ton père, lui dis-je un jour, impatienté. Charles rougit un peu :
— Mon père est vieux, dit-il ; il a déjà beaucoup à faire de veiller à l’exécution des baux, à l’entretien des bâtiments, à la bonne rentrée des fermages. Sa mission ici n’est pas de réformer.
— Quelles réformes proposerais-tu, toi ? continuai-je. Mais alors il se dérobait, prétendait ne pas s’y connaître ; ce n’est qu’à force d’insistances que je le contraignais à s’expliquer :
— Enlever aux fermiers toutes terres qu’ils laissent incultivées, finissait-il par conseiller. Si les fermiers laissent une partie de leurs champs en jachère, c’est preuve qu’ils ont trop du tout pour vous payer ; ou, s’ils prétendent garder tout, hausser le prix de leurs fermages. — Ils sont tous paresseux, dans ce pays, ajoutait-il.
Des six fermes que je me trouvais avoir, celle où je me rendais le plus volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière ; on l’appelait la Valterie ; le fermier qui l’occupait n’était pas déplaisant ; je causais avec lui volontiers. Plus près de la Morinière, une ferme dite « la ferme du Château » était louée à demi par un système de demi-métayage qui laissait Bocage, à défaut du propriétaire absent, possesseur d’une partie du bétail. A présent que la défiance était née, je commençais à soupçonner l’honnête Bocage lui-même, sinon de me duper, du moins de me laisser duper par plusieurs. On me réservait, il est vrai, une écurie et une étable, mais il me parut bientôt qu’elles n’étaient inventées que pour permettre au fermier de nourrir ses vaches et ses chevaux avec mon avoine et mon foin. J’avais écouté bénévolement jusqu’alors les plus invraisemblables nouvelles que Bocage, de temps à autre, m’en donnait : mortalités, malformations et maladies, j’acceptais tout. Qu’il suffît qu’une des vaches du fermier tombât malade pour devenir une de mes vaches, je n’avais pas encore pensé que cela fût possible ; ni qu’il suffît qu’une de mes vaches allât très bien pour devenir vache du fermier ; cependant quelques remarques imprudentes de Charles, quelques observations personnelles commencèrent à m’éclairer ; mon esprit une fois averti alla vite.
Marceline, avertie par moi, vérifia minutieusement tous les comptes, mais n’y put relever aucune erreur ; l’honnêteté de Bocage s’y réfugiait. — Que faire ? — Laisser faire. — Mais au moins, sourdement irrité, surveillai-je à présent les bêtes, sans pourtant trop le laisser voir.
J’avais quatre chevaux et dix vaches ; c’était assez pour bien me tourmenter. De mes quatre chevaux, il en était un qu’on nommait encore le « poulain », bien qu’il eût trois ans passés ; on s’occupait alors de le dresser ; je commençais à m’y intéresser, lorsqu’un beau jour on vint me déclarer qu’il était parfaitement intraitable, qu’on n’en pourrait jamais rien faire et que le mieux était de m’en débarrasser. Comme si j’en eusse voulu douter, on l’avait fait briser le devant d’une petite charrette et s’y ensanglanter les jarrets.
J’eus, ce jour-là, peine à garder mon calme, et ce qui me retint, ce fut la gêne de Bocage. Après tout, il y avait chez lui plus de faiblesse que de mauvais vouloir, pensai-je, la faute est aux serviteurs ; mais ils ne se sentent pas dirigés.
Je sortis dans la cour, voir le poulain. Dès qu’il m’entendit approcher, un serviteur qui le frappait le caressa ; je fis comme si je n’avais rien vu. Je ne connaissais pas grand’chose aux chevaux, mais ce poulain me semblait beau ; c’était un demi-sang bai clair, aux formes remarquablement élancées ; il avait l’œil très vif, la crinière ainsi que la queue presque blondes. Je m’assurai qu’il n’était pas blessé, exigeai qu’on pansât ses écorchures et repartis sans ajouter un mot.
Le soir, dès que je revis Charles, je tâchai de savoir ce que lui pensait du poulain.
— Je le crois très doux, me dit-il ; mais ils ne savent pas s’y prendre ; ils vous le rendront enragé.
— Comment t’y prendrais-tu, toi ?
— Monsieur veut-il me le confier pour huit jours ? J’en réponds.
— Et que lui feras-tu ?
— Vous verrez.
Le lendemain, Charles emmena le poulain dans un recoin de prairie qu’ombrageait un noyer superbe et que contournait la rivière ; je m’y rendis accompagné de Marceline. C’est un de mes plus vifs souvenirs. Charles avait attaché le poulain, par une corde de quelques mètres, à un pieu solidement fiché dans le sol. Le poulain, trop nerveux, s’était, paraît-il, fougueusement débattu quelque temps ; à présent, assagi, lassé, il tournait en rond d’une façon plus calme ; son trot, d’une élasticité surprenante, était aimable à regarder et séduisait comme une danse. Charles, au centre du cercle, évitant à chaque tour la corde d’un saut brusque, l’excitait ou le calmait de la parole ; il tenait à la main un grand fouet, mais je ne le vis pas s’en servir. Tout, dans son air et dans ses gestes, par sa jeunesse et par sa joie, donnait à ce travail le bel aspect fervent du plaisir. Brusquement et je ne sais comment il enfourcha la bête ; elle avait ralenti son allure, puis s’était arrêtée ; il l’avait caressée un peu, puis soudain je le vis à cheval, sûr de lui, se maintenant à peine à sa crinière, riant, penché, prolongeant sa caresse. A peine le poulain avait-il un instant regimbé ; à présent il reprenait son trot égal, si beau, si souple, que j’enviais Charles et le lui dis.
— Encore quelques jours de dressage et la selle ne le chatouillera plus ; dans deux semaines, Madame elle-même osera le monter : il sera doux comme une agnelle.
Il disait vrai ; quelques jours après, le cheval se laissa caresser, habiller, mener, sans défiance ; et Marceline même l’eût monté si son état lui eût permis cet exercice.
— Monsieur devrait bien l’essayer, me dit Charles.
C’est ce que je n’eusse jamais fait seul ; mais Charles proposa de seller pour lui-même un autre cheval de la ferme ; le plaisir de l’accompagner m’emporta.
Que je fus reconnaissant à ma mère de m’avoir conduit au manège durant ma première jeunesse ! Le lointain souvenir de ces premières leçons me servit. Je ne me sentis pas trop étonné d’être à cheval ; au bout de peu d’instants, j’étais sans crainte aucune et à mon aise. Le cheval que montait Charles était plus lourd, sans race, mais point désagréable à voir ; surtout, Charles le montait bien. Nous prîmes l’habitude de sortir un peu chaque jour ; de préférence, nous partions de grand matin, dans l’herbe claire de rosée ; nous gagnions la limite des bois ; des coudres ruisselants, secoués au passage, nous trempaient ; l’horizon tout à coup s’ouvrait ; c’était la vaste vallée d’Auge ; au loin on soupçonnait la mer. Nous restions un instant, sans descendre ; le soleil naissant colorait, écartait, dispersait les brumes ; puis nous repartions au grand trot ; nous nous attardions sur la ferme ; le travail commençait à peine ; nous savourions cette joie fière, de devancer et de dominer les travailleurs ; puis brusquement nous les quittions ; je rentrais à la Morinière, au moment que Marceline se levait.
Je rentrais ivre d’air, étourdi de vitesse, les membres engourdis d’un peu de voluptueuse lassitude, l’esprit plein de santé, d’appétit, de fraîcheur. Marceline approuvait, encourageait ma fantaisie. En rentrant, encore tout guêtré, j’apportais vers le lit où elle s’attardait à m’attendre, une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait, me disait-elle. Et elle m’écoutait raconter notre course, l’éveil des champs, le recommencement du travail. Elle prenait autant de joie, semblait-il, à me sentir vivre, qu’à vivre. — Bientôt de cette joie aussi j’abusai ; nos promenades s’allongèrent, et parfois je ne rentrais plus que vers midi.
Cependant je réservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à la préparation de mon cours. Mon travail avançait ; j’en étais satisfait et ne considérais pas comme impossible qu’il valût la peine plus tard de réunir mes leçons en volume. Par une sorte de réaction naturelle, tandis que ma vie s’ordonnait, se réglait et que je me plaisais autour de moi à régler et à ordonner toutes choses, je m’éprenais de plus en plus de l’éthique fruste des Goths, et tandis qu’au long de mon cours je m’occupais, avec une hardiesse que l’on me reprocha suffisamment dans la suite, d’exalter l’inculture et d’en dresser l’apologie, je m’ingéniais laborieusement à dominer sinon à supprimer tout ce qui la pouvait rappeler autour de moi comme en moi-même. Cette sagesse, ou bien cette folie, jusqu’où ne la poussai-je pas ?
Deux de mes fermiers, dont le bail expirait à la Noël, désireux de le renouveler, vinrent me trouver ; il s’agissait de signer, selon l’usage, la feuille dite « promesse de bail ». Fort des assurances de Charles, excité par ses conversations quotidiennes, j’attendais résolument les fermiers. Eux, forts de ce qu’un fermier se remplace malaisément, réclamèrent d’abord une diminution de loyer. Leur stupeur fut d’autant plus grande lorsque je leur lus les « promesses » que j’avais rédigées moi-même, où non seulement je me refusais à baisser le prix des fermages, mais encore leur retirais certaines pièces de terre dont j’avais vu qu’ils ne faisaient aucun usage. Ils feignirent d’abord de le prendre en riant : Je plaisantais. Qu’avais-je à faire de ces terres ? Elles ne valaient rien ; et s’ils n’en faisaient rien, c’était qu’on n’en pouvait rien faire… Puis, voyant mon sérieux, ils s’obstinèrent ; je m’obstinai de mon côté. Ils crurent m’effrayer en me menaçant de partir. Moi qui n’attendais que ce mot :
— Eh ! partez donc si vous voulez ! Je ne vous retiens pas, leur dis-je. Je pris les promesses de bail et les déchirai devant eux.
Je restai donc avec plus de cent hectares sur les bras. Depuis quelque temps déjà, je projetais d’en confier la haute direction à Bocage, pensant bien qu’indirectement c’est à Charles que je la donnais ; je prétendais aussi m’en occuper beaucoup moi-même ; d’ailleurs je ne réfléchis guère : le risque même de l’entreprise me tentait. Les fermiers ne délogeaient qu’à la Noël ; d’ici là nous pouvions bien nous retourner. Je prévins Charles ; sa joie aussitôt me déplut ; il ne put la dissimuler ; elle me fit sentir encore plus sa beaucoup trop grande jeunesse. Le temps pressait déjà ; nous étions à cette époque de l’année où les premières récoltes laissent libres les champs pour les premiers labours. Par une convention établie, les travaux du fermier sortant et ceux du nouveau se côtoient, le premier abandonnant son bien pièce après pièce et sitôt les moissons rentrées. Je redoutais, comme une sorte de vengeance, l’animosité des deux fermiers congédiés ; il leur plut au contraire de feindre à mon égard une parfaite complaisance (je ne sus que plus tard l’avantage qu’ils y trouvaient). J’en profitai pour courir le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir bientôt. L’automne commençait ; il fallut embaucher plus d’hommes pour hâter les labours, les semailles ; nous avions acheté herses, rouleaux, charrues : je me promenais à cheval, surveillant, dirigeant les travaux, prenant plaisir à commander.
Cependant, dans les prés voisins, les fermiers récoltaient les pommes ; elles tombaient, roulaient dans l’herbe épaisse, abondantes comme à nulle autre année ; les travailleurs n’y pouvaient point suffire ; il en venait des villages voisins ; on les embauchait pour huit jours ; Charles et moi, parfois, nous amusions à les aider. Les uns gaulaient les branches pour en faire tomber les fruits tardifs ; on récoltait à part les fruits tombés d’eux-mêmes, trop mûrs, souvent talés, écrasés dans les hautes herbes ; on ne pouvait marcher sans en fouler. L’odeur montant du pré était âcre et douceâtre et se mêlait à celle des labours.
L’automne s’avançait. Les matins des derniers beaux jours sont les plus frais, les plus limpides. Parfois l’atmosphère mouillée bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d’une promenade un voyage ; le pays semblait agrandi ; parfois, au contraire, la transparence anormale de l’air rendait les horizons tout proches ; on les eût atteints d’un coup d’aile ; et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de langueur. Mon travail était à peu près achevé ; du moins je le disais afin d’oser mieux m’en distraire. Le temps que je ne passais plus à la ferme, je le passais auprès de Marceline. Ensemble nous sortions dans le jardin ; nous marchions lentement, elle languissamment et pesant à mon bras ; nous allions nous asseoir sur un banc, d’où l’on dominait le vallon que le soir emplissait de lumière. Elle avait une tendre façon de s’appuyer sur mon épaule ; et nous restions ainsi jusqu’au soir, sentant fondre en nous la journée, sans gestes, sans paroles.
Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille, la plus légère émotion sur son front se laissait lire ; en elle, mystérieusement, elle écoutait frémir une nouvelle vie ; je me penchais sur elle comme sur une profonde eau pure, où, si loin qu’on voyait, on ne voyait que de l’amour. Ah ! si c’était encore le bonheur, je sais que j’ai voulu dès lors le retenir, comme on veut retenir dans ses mains rapprochées, en vain, une eau fuyante ; mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le bonheur, qui colorait bien mon amour, mais comme colore l’automne.
L’automne s’avançait. L’herbe, chaque matin plus trempée, ne séchait plus au revers de l’orée ; à la fine aube elle était blanche. Les canards, sur l’eau des douves, battaient de l’aile ; ils s’agitaient sauvagement ; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grands cris, dans un vol tapageur, tout le tour de la Morinière. Un matin nous ne les vîmes plus ; Bocage les avait enfermés. Charles me dit qu’on les enferme ainsi chaque automne, à l’époque de la migration. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, non divisée, amenant le nord et la pluie, emportant les oiseaux nomades. Déjà l’état de Marceline, les soins d’une installation nouvelle, les premiers soucis de mon cours nous eussent rappelés en ville. La mauvaise saison, qui commençait tôt, nous chassa.
Les travaux de la ferme, il est vrai, devaient me rappeler en novembre. J’avais été fort dépité d’apprendre les dispositions de Bocage pour l’hiver ; il me déclara son désir de renvoyer Charles sur la ferme modèle, où il avait, prétendait-il, encore passablement à apprendre ; je causai longuement, employai tous les arguments que je trouvai, mais ne pus le faire céder ; tout au plus, accepta-t-il d’écourter un peu ces études pour permettre à Charles de revenir un peu plus tôt. Bocage ne me dissimulait pas que l’exploitation des deux fermes ne se ferait pas sans grand’peine ; mais il avait en vue, m’apprit-il, deux paysans très sûrs qu’il comptait prendre sous ses ordres ; ce seraient presque des fermiers, presque des métayers, presque des serviteurs ; la chose était, pour le pays, trop nouvelle pour qu’il en augurât rien de bon ; mais c’était, disait-il, moi qui l’avais voulu. — Cette conversation avait lieu vers la fin d’octobre. Aux premiers jours de novembre, nous rentrions à Paris.
II
Ce fut dans la rue S***, près de Passy, que nous nous installâmes. L’appartement que nous avait indiqué un des frères de Marceline, et que nous avions pu visiter lors de notre dernier passage à Paris, était beaucoup plus grand que celui que m’avait laissé mon père, et Marceline put s’inquiéter quelque peu, non point seulement du loyer plus élevé, mais aussi de toutes les dépenses auxquelles nous allions nous laisser entraîner. A toutes ses craintes j’opposais une factice horreur du provisoire ; je me forçais moi-même d’y croire et l’exagérais à dessein. Certainement les divers frais d’installation excéderaient nos revenus cette année, mais notre fortune déjà belle devait s’embellir encore ; je comptais pour cela sur mon cours, sur la publication de mon livre et même, avec quelle folie ! sur les nouveaux rendements de mes fermes. Je ne m’arrêtai donc devant aucune dépense, me disant à chacune que je me liais d’autant plus, et prétendant supprimer du même coup toute humeur vagabonde que je pouvais sentir, ou craindre de sentir en moi.