ANDRÉ GIDE

PHILOCTÈTE

LE TRAITÉ DU NARCISSE
LA TENTATIVE AMOUREUSE
EL HADJ

PARIS
ÉDITION DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCIX
Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR :

André Walter (Les cahiers.Les poésies.) épuisé.
Le Voyage d’Urien, suivi de Paludes 1 vol.
Les Nourritures terrestres 1 vol.
Le Prométhée mal enchaîné 1 vol.

Tiré à trois cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 1 à 300.

EXEMPLAIRE No

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

PHILOCTÈTE
ou
LE TRAITÉ DES TROIS MORALES

A Marcel Drouin.

Philoctète n’a pas été écrit pour le théâtre. C’est un traité de morale, que je joins à ces trois autres traités, pour mieux montrer qu’il n’a pas de prétentions scéniques.

Philoctète a paru dans la Revue Blanche du 1er décembre 1898.

PREMIER ACTE

Ciel gris et bas sur une plaine de neige et de glace.

SCÈNE I

ULYSSE et NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME

Ulysse, tout est prêt. La barque est amarrée. J’ai choisi l’eau profonde, à l’abri du Nord, de peur que le vent n’y congelât la mer. Et, bien que cette île si froide semble n’être habitée que par les oiseaux des falaises, j’ai rangé la barque en un lieu que nul passant des côtes ne pût voir.

Mon âme aussi s’apprête ; mon âme est prête au sacrifice. Ulysse ! parle, à présent ; tout est prêt. Durant quatorze jours, penché sur les rames ou sur la barre, tu n’as dit que les brutales paroles des manœuvres qui devaient nous garer des flots ; devant ton silence obstiné mes questions bientôt s’arrêtèrent ; je compris qu’une grande tristesse oppressait ton âme chérie parce que tu me menais à la mort. Et je me tus aussi, sentant que toutes les paroles nous étaient trop vite emportées, par le vent, sur l’immensité de la mer. J’attendis. Je vis s’éloigner derrière nous, derrière l’horizon de la mer, la belle plage skyrienne où mon père avait combattu, puis les îles de sable d’or ou de pierre, que j’aimais parce que je les croyais semblables à Pylos ; treize fois j’ai vu le soleil entrer dans la mer ; chaque matin il ressortait des flots plus pâle et pour monter moins haut plus lentement ; jusqu’à ce qu’enfin, au quatorzième matin, c’est en vain que nous l’attendîmes ; et depuis nous vivons comme hors de la nuit et du jour. Des glaces ont flotté sur la mer ; et ne pouvant plus dormir à cause de cette constante lueur pâle, les seuls mots que j’entendais de toi, c’était pour me signaler les banquises dont un coup d’aviron nous sauvait. A présent, parle, Ulysse ! mon âme est apprêtée ; et non comme les boucs de Bacchus qu’on mène au sacrifice couverts des ornements des fêtes, mais comme Iphigénie s’avança vers l’autel, simple, décente et non parée. Certes, j’eusse voulu, comme elle, pour ma patrie, mourant sans plaintes, mourir au sein des Grecs, sur une terre ensoleillée, et montrer par ma mort acceptée tout mon respect des dieux et toute la beauté de mon âme : elle est vaillante et n’a pas combattu. Il est dur de mourir sans gloire… pourtant, ô dieux ! je suis sans amertume, ayant lentement tout quitté, les hommes, les plages au soleil… et maintenant, arrivés sur cette île inhospitalière, sans arbres, sans rayons, où la neige couvre les verdures, où toutes choses sont gelées, et sous un ciel si blanc, si gris, qu’il semble au-dessus de nous une autre plaine de neige étendue, loin de tout, loin de tout… il semble que ce soit là déjà la mort, et, tant ma pensée à chaque heure devenait plus froide et plus pure, la passion s’étant abandonnée, qu’il ne reste ici plus qu’au corps à mourir.

Au moins, Ulysse, dis-moi que, par mon sang fidèle, le mystérieux Zeus contenté va permettre aux Grecs la victoire ; au moins, Ulysse ! tu leur diras, dis, que pour cela je meurs sans crainte… tu leur diras…

ULYSSE

Enfant, tu ne dois pas mourir. Ne souris pas. A présent je te parlerai. Écoute-moi sans m’interrompre. Plût aux dieux que le sacrifice de l’un de nous deux les contentât ! Ce que nous venons faire ici, Néoptolème, est moins aisé que de mourir…

Cette île qui te paraît déserte ne l’est point. Un Grec l’habite ; il a nom Philoctète et ton père l’aimait. Jadis il s’embarquait avec nous sur la flotte qui, pleine d’espoir et d’orgueil, quittait la Grèce pour l’Asie ; c’était l’ami d’Hercule et l’un des nobles parmi nous ; si tu n’avais vécu jusqu’ici loin du camp, tu saurais déjà son histoire. Qui n’admirait alors sa vaillance ? et qui ne la nomma plus tard témérité ? Ce fut elle qui sur une île inconnue, devant qui s’arrêtèrent nos rames, l’emporta. L’aspect des bords était étrange ; les présages mauvais avaient altéré nos courages. L’ordre des dieux ayant été, nous dit Calchas, de sacrifier sur cette île, chacun de nous attendait que quelque autre voulût descendre ; c’est alors que s’offrit en souriant Philoctète. Sur la plage de l’île un perfide serpent le piqua. Ce fut en souriant d’abord que Philoctète rembarqué nous montra près du pied sa petite blessure. Elle empira. Philoctète cessa bientôt de sourire ; son visage pâlit, puis ses regards troublés s’emplirent d’une angoisse ignorée. Au bout de quelques jours son pied tuméfié s’alourdit ; et lui, qui ne s’était jamais plaint, commença de lamentablement gémir. D’abord chacun s’empressait près de lui pour le consoler, le distraire ; rien n’y pouvait ; il aurait fallu le guérir ; et, quand il fut prouvé que l’art de Machaon n’avait sur sa blessure aucune prise, — comme aussi bien ses cris menaçaient d’affaiblir nos courages, — le navire ayant approché d’une autre île, de celle-ci, nous l’y laissâmes, seul avec son arc et ses flèches qui vont nous occuper aujourd’hui.

NÉOPTOLÈME

Quoi ! seul ! vous le laissâtes, Ulysse ?

ULYSSE

Eh ! s’il eût dû mourir, nous eussions pu je crois le garder quelque temps encore. Mais non — sa blessure n’est pas mortelle.

NÉOPTOLÈME

Mais alors ?

ULYSSE

Mais alors devions-nous soumettre la vaillance d’une armée à la détresse, aux lamentations d’un seul homme ? On voit bien que tu ne l’entendis pas !

NÉOPTOLÈME

Ses cris étaient-ils donc affreux ?

ULYSSE

Non, pas affreux : plaintifs, humectant de pitié nos âmes.

NÉOPTOLÈME

Quelqu’un ne pouvait-il du moins rester, veiller sur lui ? Malade et seul ici, que peut-il faire ?

ULYSSE

Il a son arc.

NÉOPTOLÈME

Son arc ?

ULYSSE

Oui : l’arc d’Hercule. Et puis je dois te dire, enfant : son pied pourri exhalait par tout le navire la plus intolérable puanteur.

NÉOPTOLÈME

Ah !

ULYSSE

Oui. Puis il était absorbé par son mal, incapable à jamais de nouveau dévouement pour la Grèce…

NÉOPTOLÈME

Tant pis. Et nous alors, Ulysse, nous venons…

ULYSSE

Écoute encore, Néoptolème : tu sais, devant Trojà longuement condamnée, combien de sang versé, et de vertu, de patience et de courage ; les foyers délaissés et la chère patrie… Rien de tout cela n’a suffi. Par le prêtre Calchas les dieux ont enfin déclaré que seuls l’arc d’Hercule et ses flèches, par une dernière vertu, permettraient la victoire à la Grèce. Voilà pourquoi tous deux partis — que béni soit le sort qui nous a désignés ! — il semble qu’à présent abordés sur cette île si reculée, toute passion étant abandonnée, nos grands destins enfin vont se résoudre, et notre cœur ici plus complètement dévoué va parvenir enfin à la vertu la plus parfaite.

NÉOPTOLÈME

Est-ce tout, Ulysse ? Et maintenant, ayant bien parlé, que comptes-tu faire ? car mon esprit se refuse encore à comprendre complètement tes paroles… Dis : pourquoi sommes-nous venus ici ?

ULYSSE

Pour prendre l’arc d’Hercule ; ne l’as-tu pas compris ?

NÉOPTOLÈME

Ulysse, est-ce là ta pensée ?

ULYSSE

Non la mienne, mais celle que les dieux m’ont donnée.

NÉOPTOLÈME

Philoctète ne voudra pas nous le donner.

ULYSSE

Aussi nous en emparerons-nous par la ruse.

NÉOPTOLÈME

Ulysse, je te hais. Mon père m’apprit à ne jamais me servir de la ruse.

ULYSSE

Elle est plus forte que la force : celle-ci n’attend pas. Ton père est mort, Néoptolème ; je suis vivant.

NÉOPTOLÈME

Et ne disais-tu pas qu’il valait mieux mourir ?

ULYSSE

Non qu’il valait mieux, mais qu’il était plus aisé de mourir. Rien n’est trop malaisé pour la Grèce.

NÉOPTOLÈME

Ulysse ! pourquoi m’as-tu choisi ? Et qu’avais-tu besoin de moi pour cet acte que toute mon âme désapprouve ?

ULYSSE

Parce que cet acte, je ne peux, moi, le faire : Philoctète me connaît trop. S’il me voit seul, il va soupçonner quelque ruse. Ton innocence protégera. Cet acte, il faut que ce soit toi qui le fasses.

NÉOPTOLÈME

Non, Ulysse ; par Zeus, je ne le ferai point.

ULYSSE

Enfant, ne parle pas de Zeus. Tu ne m’as pas compris. Écoute-moi. Parce que mon âme tourmentée se cache et qu’elle accepte, me crois-tu moins triste que toi ? Tu ne connais pas Philoctète, et Philoctète est mon ami. Il m’est plus dur qu’à toi de le trahir. Les ordres des dieux sont cruels ; ils sont les dieux. Si je ne te parlais pas dans la barque, c’est que mon grand cœur attristé ne songeait même plus aux paroles… Mais tu t’emportes comme faisait ton père et tu n’entends plus la raison.

NÉOPTOLÈME

Mon père est mort, Ulysse ; n’en parle pas, il est mort pour la Grèce. Ah ! pour elle lutter, souffrir, mourir — demande-moi ce que tu veux, — mais pas trahir un ami de mon père !

ULYSSE

Enfant, écoute et réponds-moi : n’es-tu pas l’ami de tous les Grecs avant d’être l’ami d’un seul ? ou plutôt, la patrie n’est-elle pas plus qu’un seul ? et souffrirais-tu de sauver un homme s’il te fallait pour le sauver perdre la Grèce ?

NÉOPTOLÈME

Ulysse, tu dis vrai, je ne le souffrirais pas.

ULYSSE

Et tu conviens que, si l’amitié est une chose très précieuse, la patrie est chose plus précieuse encore ?… Dis-moi, Néoptolème, en quoi consiste la vertu ?

NÉOPTOLÈME

Enseigne-moi, sage fils de Laerte.

ULYSSE

Calme ta passion ; soumets tout au devoir…

NÉOPTOLÈME

Mais quel est le devoir, Ulysse ?

ULYSSE

La voix des dieux, l’ordre de la cité, l’offrande de nous à la Grèce, et, comme l’on voit les amants chercher alentour sur la terre les plus précieuses fleurs en dons à faire à leur maîtresse, et désirer mourir pour elle, comme s’ils n’avaient, malheureux, rien de mieux à donner qu’eux-mêmes, s’il est vrai que ta patrie te soit chère, que saurais-tu lui donner de trop cher ? et ne convins-tu pas tout à l’heure qu’après elle aussitôt venait l’amitié ? Qu’avait Agamemnon de plus cher que sa fille, si ce n’était pas la patrie ? Comme sur un autel, immole… mais qu’a de même Philoctète, en cette île où tout seul il vit, qu’a-t-il de plus précieux que cet arc, en don à faire à la patrie ?

NÉOPTOLÈME

Mais, Ulysse, en ce cas, demande-lui.

ULYSSE

Il pourrait refuser. Je ne connais pas son humeur, mais sais que son délaissement l’irrita contre les chefs de l’armée. Peut-être irrite-t-il les dieux par sa pensée et cesse-t-il horriblement de nous souhaiter la victoire. Et peut-être les dieux offensés ont-ils voulu par nous le châtier encore. En le forçant à la vertu par l’abandon obligé de ses armes, les dieux seront pour lui moins sévères.

NÉOPTOLÈME

Mais, Ulysse, les actes que l’on fait malgré soi peuvent-ils être méritoires ?

ULYSSE

Ne crois-tu pas, Néoptolème, qu’il importe avant tout que les ordres des dieux s’accomplissent ? fussent-ils accomplis sans l’aveu de chaque homme ?

NÉOPTOLÈME

Tout ce que tu disais avant, je l’approuvais ; mais à présent je ne sais plus que dire, et même il me paraît…

ULYSSE

Chut ! Écoute… N’entends-tu rien ?

NÉOPTOLÈME

Si : le bruit de la mer.

ULYSSE

Non. C’est lui ! Ses cris horribles commencent de parvenir jusqu’à nous.

NÉOPTOLÈME

Horribles !? Ulysse, j’entends des chants mélodieux au contraire.

ULYSSE (prêtant l’oreille.)

C’est vrai qu’il chante ! Il est bien bon ! A présent qu’il est seul, il chante ! Quand c’était près de nous, il criait.

NÉOPTOLÈME

Que chante-t-il ?

ULYSSE

On ne peut encore distinguer les paroles. Écoute : il se rapproche cependant.

NÉOPTOLÈME

Il cesse de chanter. Il s’arrête. Il a vu nos pas sur la neige.

ULYSSE (riant.)

Et voilà qu’il recommence à crier. Ah ! Philoctète !

NÉOPTOLÈME

En effet, ses cris sont horribles.

ULYSSE

Va ; cours porter sur ce roc mon épée ; qu’il reconnaisse une arme grecque et sache que les pas qu’il voyait sont ceux d’un homme de sa patrie. — Hâte-toi. Le voilà qui s’approche. — C’est bien. — Viens à présent ; postons-nous derrière ce tertre de neige ; nous le verrons sans être vus. Quelles imprécations va-t-il faire ! « Malheureux, dira-t-il, et périssent les Grecs qui m’ont abandonné ! Chefs de l’armée ! toi, fourbe Ulysse ! vous, Agamemnon, Ménélas ! Puissent-ils à leur tour être dévorés par mon mal ! O ! mort ! mort que j’appelle chaque jour, resteras-tu sourde à ma plainte ? ne pourras-tu jamais venir ? O antre ! rochers ! promontoires ! muets témoins de mes douleurs, ne pourrez-vous jamais… »

(Philoctète entre ; il aperçoit le casque et les armes posés au milieu du théâtre.)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, ULYSSE, NÉOPTOLÈME

PHILOCTÈTE

(Il se tait.)

DEUXIÈME ACTE

SCÈNE I

ULYSSE, PHILOCTÈTE, NÉOPTOLÈME
(Tous trois sont assis.)

PHILOCTÈTE

Certes, Ulysse, ce n’est que depuis que je suis loin des autres que je comprends ce qu’on appelle la vertu. L’homme qui vit parmi les autres est incapable, incapable, crois-moi, d’une action pure et vraiment désintéressée. Ainsi, vous… vîntes ici… pourquoi ?…

ULYSSE

Mais pour te voir, cher Philoctète.

PHILOCTÈTE

Je n’en crois rien et peu m’importe ; le plaisir que j’ai de vous revoir est grand et me suffit. J’ai perdu le talent de chercher les motifs des actes, depuis que les miens n’en ont plus de secrets. Ce que je suis, pour qui le paraîtrais-je ? J’ai souci d’être seulement. J’ai cessé de gémir, sachant qu’ici nulle oreille ne peut m’entendre, cessé de souhaiter, sachant qu’ici je ne pouvais rien obtenir.

ULYSSE

Que ne cessas-tu de gémir plus tôt, Philoctète ? Nous t’eussions gardé près de nous.

PHILOCTÈTE

C’est ce qu’il ne fallait pas, Ulysse. Près des autres mon silence eût été mensonge.

ULYSSE

Tandis qu’ici ?

PHILOCTÈTE

Ma souffrance n’a plus besoin de mots pour se connaître, n’étant connue que de moi.

ULYSSE

Alors, depuis notre départ tu t’es tu, Philoctète ?

PHILOCTÈTE

Non pas. Mais depuis que je ne m’en sers plus pour manifester ma souffrance, ma plainte est devenue très belle, à ce point que j’en suis consolé.

ULYSSE

Tant mieux, mon pauvre Philoctète.

PHILOCTÈTE

Ne me plains pas, surtout ! J’ai cessé de souhaiter, te disais-je, sachant que je ne pouvais rien obtenir… Rien obtenir du dehors, il est vrai, mais beaucoup obtenir de moi-même ; c’est depuis lors que je souhaite la vertu ; mon âme y est toute employée, et je repose, malgré ma douleur, dans le calme ; — j’y reposais du moins, quand vous êtes venus… Tu souris ?

ULYSSE

Je vois que tu as su t’occuper.

PHILOCTÈTE

Tu m’écoutes sans me comprendre. — N’estimes-tu pas la vertu ?

ULYSSE

Si : la mienne.

PHILOCTÈTE

Quelle est-elle ?

ULYSSE

Tu m’écouterais sans me comprendre… Parlons des Grecs plutôt. Ta vertu solitaire t’a-t-elle fait cesser de te souvenir d’eux ?

PHILOCTÈTE

Pour cesser de m’irriter contre eux, oui certes.

ULYSSE

Entends ! Néoptolème. — Ainsi le succès du combat pour lequel…

PHILOCTÈTE

… vous m’avez laissé… que veux-tu que j’en pense, Ulysse ? Si vous m’avez laissé, c’était pour vaincre, n’est-ce pas ? J’espère donc pour vous que vous êtes vainqueurs…

ULYSSE

Et sinon ?

PHILOCTÈTE

Sinon nous aurions cru l’Hellas trop grande. Moi, dans cette île, je me suis fait, comprends, de jour en jour moins Grec, de jour en jour plus homme… Pourtant, quand je vous vois, je sens… Achille est mort, Ulysse ?

ULYSSE

Achille est mort ; celui qui m’accompagne est son fils. Quoi ! tu sanglotes, Philoctète ?… ce calme si cherché…

PHILOCTÈTE

Achille !… Enfant, laisse ma main flatter ton front si beau… Voilà longtemps, longtemps que ma main n’a touché que des corps froids ; et même les corps des oiseaux que je tue, tombant sur les flots ou la neige, sont, lorsque mes mains s’en approchent, glacés comme ces régions supérieures de l’atmosphère qu’ils traversent…

ULYSSE

Tu t’exprimes bien, pour quelqu’un qui souffre.

PHILOCTÈTE

Où que j’aille et toujours je suis fils de la Grèce.

ULYSSE

Mais tu n’as plus à qui parler.

PHILOCTÈTE

Je te l’ai dit ; ne m’as-tu pas compris ? Je m’exprime mieux depuis que je ne parle plus à des hommes. Mon occupation entre la chasse et le sommeil est la pensée. Mes idées, dans la solitude, et comme rien, même la douleur, ne les dérange, ont pris un cours subtil que parfois je ne suis qu’avec peine. J’ai compris sur la vie plus de secrets que ne m’en avaient révélés tous mes maîtres. Je m’occupais aussi à me raconter mes douleurs, et, si la phrase était très belle, j’en étais d’autant consolé ; parfois même j’oubliais ma tristesse, à la dire. Je compris que les mots sont plus beaux dès qu’ils ne servent plus aux demandes. N’ayant plus, près de moi, d’oreilles ni de bouches, je n’employais que la beauté de mes paroles ; je les criais à toute l’île, le long des plages ; et l’île en m’écoutant semblait moins solitaire ; la nature semblait pareille à ma tristesse ; il me semblait que j’en étais la voix et que les rochers muets l’attendissent pour raconter leurs maladies ; car j’ai compris qu’autour de moi tout est malade… et que ce froid n’est pas normal, car je me souviens de la Grèce… Et je pris lentement l’habitude de clamer la détresse plutôt des choses que la mienne ; je trouvais cela mieux, comment te dire ? d’ailleurs cette détresse était la même et j’étais autant consolé. Puis c’est en parlant de la mer et de la vague interminable que je fis mes plus belles phrases. Te l’avouerai-je, Ulysse, — Ulysse ! — certaines étaient si belles que j’en sanglotais de tristesse qu’aucun homme ne les pût ouïr. Son âme, il me semblait, en eût été changée. Écoute, Ulysse ! écoute. On ne m’a pas encore entendu.

ULYSSE

Tu pris l’habitude, je vois, de parler sans qu’on t’interrompe. Allons, récite :

PHILOCTÈTE (déclamant.)

« Sourires infinis des flots de la mer… »

ULYSSE (riant.)

Mais Philoctète, c’est de l’Eschyle.

PHILOCTÈTE

Peut-être… Cela te gêne…?

(Reprenant.)

« Sanglots infinis des flots de la mer… »

(Silence.)

ULYSSE

Et puis…

PHILOCTÈTE

Je ne sais plus… je suis troublé.

ULYSSE

Tant pis ! tu continueras une autre fois.

NÉOPTOLÈME

O ! si tu continuais, Philoctète !

ULYSSE

Tiens ! l’enfant t’écoutait !…

PHILOCTÈTE

Je ne sais plus parler.

ULYSSE (se lève.)

Je te laisse un instant rechercher ta pensée. A bientôt, Philoctète. — Mais, dis : il n’est point captivité si dure, qu’elle n’ait tel repos, tel oubli, tel répit ?…

PHILOCTÈTE

En effet, Ulysse ; un jour, un oiseau tomba, que j’avais tiré, que ma flèche n’avait que blessé, que j’espérai faire revivre. Mais comment garder cette émotion aérienne et qui volait, au ras de cette terre ardue où le froid donne à l’eau même, gelée, la forme de mes logiques pensées. L’oiseau mourut ; je l’ai vu mourir en une heure ; pour l’échauffer encore, je l’étouffais de baisers et d’haleines. Il est mort du besoin de voler…

Même, il me semble, cher Ulysse, que le torrent de poésie, sitôt quitté mes lèvres, se glace, et meurt de ne pouvoir se propager, et que se réduit toujours plus l’infime flamme qui l’anime. Bientôt, vivant toujours, je serai tout abstrait. Le froid m’envahit, cher Ulysse, et je m’épouvante à présent, car j’y trouve, et dans sa rigueur même, une beauté.

Je marche sûrement sur les choses et sur les fluides durcis. Sans plus rêver jamais, je pense. Je ne goûte plus d’espérance, et pour cela ne suis plus jamais enivré. Quand ici, où tout est pierre dure, je pose quoi… fût-ce une graine, je la retrouve, longtemps après, la même ; elle n’a jamais germiné. Ici, rien ne devient, Ulysse : tout est, demeure. Enfin, l’on peut ici spéculer ! — J’ai gardé l’oiseau mort ; le voici ; l’air trop froid l’empêche à jamais de pourrir. Et mes actes, Ulysse, et mes paroles, comme gelées, permanent, m’entourent comme un cercle de roches posées. Et les retrouvant là, chaque jour, toute passion se tait, je sens la Vérité toujours plus — et je voudrais mes actions de même toujours plus solides et plus belles ; vraies, pures, cristallines, belles, belles, Ulysse, comme ces cristaux de clair givre, où, si le soleil paraissait, le soleil tout entier paraîtrait au travers. Je ne veux empêcher aucun rayon de Zeus ; qu’il me traverse, Ulysse, comme un prisme, et que cette lumière réfractée fasse mes actes adorables. Je voudrais parvenir à la plus grande transparence, à la suppression de mon opacité, et que, me regardant agir, toi-même sentes la lumière…

ULYSSE (partant.)

Allons, adieu. (Montrant Néoptolème.) Cause avec lui, puisqu’il t’écoute. (Il sort.) (Silence.)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME

Philoctète ! enseigne-moi la vertu…

TROISIÈME ACTE

SCÈNE I

PHILOCTÈTE (Il entre.)

PHILOCTÈTE (bouleversé par la surprise et la douleur.)

Aveugle Philoctète ! reconnais ton erreur et pleure ta folie ! Qu’avoir revu des Grecs ait pu charmer ton cœur… Ai-je bien entendu ? — Certes : Ulysse était assis, et près de lui Néoptolème ; ne me sachant point près, ils n’avaient même pas baissé la voix ; Ulysse, conseillant Néoptolème, lui apprenait à me trahir ; il lui disait… Malheureux Philoctète ! c’est pour ravir ton arc qu’ils sont revenus jusqu’à toi ! Comme ils en ont besoin !… Précieux arc, oh ! l’unique bien qui me reste, et sans lequel… (Il prête l’oreille.) On vient ! Défends-toi, Philoctète ! ton arc est bon, ton bras est sûr. Vertu ! vertu, je te chérissais tant, solitaire ! Mon cœur silencieux s’était calmé, loin d’eux. Ah ! je sais maintenant ce que vaut l’amitié qu’ils proposent ! Est-ce la Grèce, ma patrie ? Ulysse que je hais, et toi Néoptolème… comme il m’écoutait cependant ! Quelle douceur ! Enfant… aussi beau, oh ! plus beau que n’était beau ton père… Comment un front si pur cache-t-il une telle pensée ? « La vertu », disait-il, « Philoctète, apprends-moi la vertu. » Que lui disais-je ? Je ne me souviens plus que de lui… Et qu’importe à présent ce que je pus lui dire !… (Il écoute.) Des pas !… Qui vient ? Ulysse ! (Il saisit son arc.) Non, c’est… Néoptolème. (Entre Néoptolème.)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE et NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME (appelant.)

… Philoctète ! (Il l’aperçoit.) Ah ! (il s’approche et, comme défaillant) ah ! je suis malade…

PHILOCTÈTE

Malade ?…

NÉOPTOLÈME

C’est toi qui m’as troublé. Rends-moi le calme, Philoctète. Tout ce que tu m’as dit a germé dans mon cœur. Tandis que tu parlais, je ne savais pas que répondre. J’écoutais ; mon cœur s’ouvrait naïf à tes paroles. Depuis que tu t’es tu, j’écoute encore. Mais voici, tout se trouble et je suis dans l’attente. Parle ! je n’ai pas assez entendu… Il faut se dévouer, disais-tu…?

PHILOCTÈTE (fermé.)

… Se dévouer.

NÉOPTOLÈME

Mais Ulysse aussi me l’enseigne. Se dévouer à quoi, Philoctète ? Il dit que c’est à la patrie…

PHILOCTÈTE

… A la patrie.

NÉOPTOLÈME

Ah ! parle, Philoctète ; tu dois continuer, à présent.

PHILOCTÈTE (se dérobant.)

Enfant… sais-tu tirer de l’arc ?

NÉOPTOLÈME

Oui. Pourquoi ?

PHILOCTÈTE

Pourrais-tu bander celui-ci ?…

NÉOPTOLÈME (déconcerté.)

Tu veux… Je ne sais. (Il essaie.) Oui ; peut-être. — Voilà !

PHILOCTÈTE (à part.)

Quelle facilité ! Il semble que ce soit…

NÉOPTOLÈME (indécis.)

Et maintenant…

PHILOCTÈTE

J’ai vu ce que je voulais voir. (Il reprend l’arc.)

NÉOPTOLÈME

Je ne te comprends pas.

PHILOCTÈTE

N’importe, hélas !… (Il se ravise.) Écoute, enfant. Ne crois-tu pas les dieux au-dessus de la Grèce, et les dieux plus importants qu’elle ?

NÉOPTOLÈME

Non, par Zeus, je ne le crois pas.

PHILOCTÈTE

Et pourquoi donc, Néoptolème ?

NÉOPTOLÈME

Car les dieux que je sers ne servent que la Grèce.

PHILOCTÈTE

Eh quoi ! Sont-ils soumis ?

NÉOPTOLÈME

Non soumis… je ne sais comment dire… Mais, vois ! tu sais qu’on ne les connaît pas hors la Grèce ; la Grèce est leur pays aussi bien que le nôtre ; en servant celle-ci, je les sers ; ils ne diffèrent pas de ma patrie.

PHILOCTÈTE

Pourtant, vois, moi je puis t’en parler, moi qui ne suis plus de la Grèce — et… je les sers…

NÉOPTOLÈME

Crois-tu ? — Ah ! pauvre Philoctète ! on ne s’échappe pas aisément de la Grèce… et même…

PHILOCTÈTE (attentif.)

Et même ?…

NÉOPTOLÈME

Ah ! si tu savais… Philoctète…

PHILOCTÈTE

Si je savais… quoi ?…

NÉOPTOLÈME (se reprenant.)

Non, parle, toi ; je suis venu pour écouter ; tu interroges… Et je sens bien qu’Ulysse et toi, votre vertu n’est pas la même… Mais quand il faut parler, toi qui parlais si bien, tu hésites… Se dévouer à quoi, Philoctète ?

PHILOCTÈTE

J’allais te dire : aux dieux… Mais c’est donc qu’au-dessus des dieux, Néoptolème, il y a quelque chose.

NÉOPTOLÈME

Au-dessus des dieux !

PHILOCTÈTE

Oui, puisque je n’agis pas comme Ulysse.

NÉOPTOLÈME

Se dévouer à quoi, Philoctète ? Au-dessus des dieux, qu’y a-t-il ?

PHILOCTÈTE

Il y a… (Il se prend la tête dans les mains, comme accablé.) Je ne sais plus. Je ne sais pas… Ah ! ah ! soi-même !… Je ne sais plus parler, Néoptolème…

NÉOPTOLÈME

Se dévouer à quoi ? Dis, Philoctète…

PHILOCTÈTE