ANDRÉ GIDE
SOUVENIRS
DE LA
COUR D’ASSISES
(4me édition)
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 & 37, RUE MADAME, PARIS
1913
DU MÊME AUTEUR
ont paru au MERCURE DE FRANCE | |
| LES CAHIERS D’ANDRÉ WALTER | épuisé |
| LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER | épuisé |
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| LA PORTE ÉTROITE, récit | 1 vol. |
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ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | |
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| LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE | 1 vol. |
TRADUCTION | |
| RABINDRANATH TAGORE : L’Offrande Lyrique (Gitanjali) | 1 vol. |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE VOLUME
70 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR VERGÉ D’ARCHES
(TEXTE INTÉGRAL RÉTABLI)
DONT 20 HORS COMMERCE (A à T)
A JACQUES RIVIÈRE
De tout temps les tribunaux ont exercé sur moi une fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le Palais de Justice.
Mais à présent je sais par expérience que c’est une tout autre chose d’écouter rendre la justice, ou d’aider à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public on peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se redit la parole du Christ : Ne jugez point.
Et certes je ne me persuade point qu’une société puisse se passer de tribunaux et de juges ; mais à quel point la justice humaine est chose douteuse et précaire, c’est ce que, durant douze jours, j’ai pu sentir jusqu’à l’angoisse. C’est ce qu’il apparaîtra peut-être encore un peu dans ces notes.
Pourtant je tiens à dire ici, d’abord, pour tempérer quelque peu les critiques qui transparaissent dans mes récits, que ce qui m’a peut-être le plus frappé au cours de ces séances, c’est la conscience avec laquelle chacun, tant juges qu’avocats et jurés, s’acquittait de ses fonctions. J’ai vraiment admiré, à plus d’une reprise, la présence d’esprit du Président et sa connaissance de chaque affaire ; l’urgence de ses interrogatoires ; la fermeté et la modération de l’accusation ; la densité des plaidoiries, et l’absence de vaine éloquence ; enfin l’attention des jurés. Tout cela passait mon espérance, je l’avoue ; mais rendait d’autant plus affreux certains grincements de la machine.
Sans doute quelques réformes, peu à peu, pourront être introduites, tant du côté du juge et de l’interrogatoire, que de celui des jurés…[1] Il ne m’appartient pas ici d’en proposer.
[1] Voir à ce sujet l’enquête du Temps, Nos du 13 Octobre dernier, du 14 et sqq. et l’Opinion, Nos du 18 et du 25 Octobre.
I
Lundi.
On procède à l’appel des jurés. Un notaire, un architecte, un instituteur retraité ; tous les autres sont recrutés parmi les commerçants, les boutiquiers, les ouvriers, les cultivateurs, et les petits propriétaires ; l’un d’eux sait à peine écrire et sur ses bulletins de vote il sera malaisé de distinguer le oui du non ; mais à part deux je-m’en-foutistes, qui du reste se feront constamment récuser, chacun semble bien décidé à apporter là toute sa conscience et toute son attention.
Les cultivateurs, de beaucoup les plus nombreux, sont décidés à se montrer très sévères ; les exploits des bandits tragiques, Bonnot, etc. viennent d’occuper l’opinion : « Surtout pas d’indulgence », c’est le mot d’ordre, soufflé par les journaux ; ces Messieurs les jurés représentent la Société et sont bien décidés à la défendre.
L’un des jurés manque à l’appel. On n’a reçu de lui aucune lettre d’excuses ; rien ne motive son absence. Condamné à l’amende réglementaire : trois cents francs, si je ne me trompe. Déjà l’on tire au sort les noms de ceux qui sont désignés à siéger dans la première affaire, quand s’amène tout suant le juré défaillant ; c’est un pauvre vieux paysan sorti de la Cagnotte de Labiche. Il soulève un grand rire général en expliquant qu’il tourne depuis une demi-heure autour du Palais de Justice sans parvenir à trouver l’entrée. On lève l’amende.
Par absurde crainte de me faire remarquer, je n’ai pas pris de notes sur la première affaire ; un attentat à la pudeur (nous aurons à en juger cinq). L’accusé est acquitté ; non qu’il reste sur sa culpabilité quelque doute, mais bien parce que les jurés estiment qu’il n’y a pas lieu de condamner pour si peu. Je ne suis pas du jury pour cette affaire, mais dans la suspension de séance j’entends parler ceux qui en furent ; certains s’indignent qu’on occupe la Cour de vétilles comme il s’en commet, disent-ils, chaque jour de tous les côtés.
Je ne sais comment ils s’y sont pris pour obtenir l’acquittement tout en reconnaissant l’individu coupable des actes reprochés. La majorité a donc dû, contre toute vérité, écrire « Non » sur la feuille de vote, en réponse à la question : « X… est il coupable de… etc. » Nous retrouverons le cas plus d’une fois et j’attends pour m’y attarder, telle autre affaire pour laquelle j’aurai fait partie du jury et assisté à la gêne, à l’angoisse même de certains jurés, devant un questionnaire ainsi fait qu’il les force de voter contre la vérité, pour obtenir ce qu’ils estiment la justice.
*
* *
La seconde affaire de cette même journée m’amène sur le banc des jurés, et place en face de moi les accusés Alphonse et Arthur.
Arthur est un jeune aigrefin à fines moustaches, au front découvert, au regard un peu ahuri, l’air d’un Daumier. Il se dit garçon de magasin d’un sieur X…; mais l’information découvre que M. X… n’a pas de magasin.
Alphonse est « représentant de commerce » ; vêtu d’un pardessus noisette à larges revers de soie plus sombre ; cheveux plaqués, châtain sombre ; teint rouge ; œil liquoreux, grosses moustaches ; air fourbe et arrogant ; trente ans. Il vit au Havre avec la sœur d’Arthur ; les deux beaux-frères sont intimement liés depuis longtemps, l’accusation pèse sur eux également.
L’affaire est assez embrouillée : il s’agit d’abord d’un vol assez important de fourrures, puis d’un cambriolage sans autre résultat, en plus du saccage, que la distraction d’une blague à tabac de 3 francs, et d’un carnet de chèques inutilisables. On ne parvient pas à recomposer le premier vol et les charges restent si vagues que l’accusation se reporte plutôt sur le second ; mais ici encore rien de précis ; on rapproche de menus faits, on suppose, on induit…
Dans le doute, l’accusation solidarise les deux accusés ; mais leur système de défense est différent. Alphonse porte beau, a souci de son attitude, rit spirituellement à certaines remarques du président :
— Vous fumiez de gros cigares.
— Oh ! fait-il dédaigneusement, des londrès à 25 centimes !
— Vous ne disiez pas tout à fait cela à l’instruction, dit un peu plus tard le président. Pourquoi n’avez-vous pas persisté dans vos négations ?
— Parce que j’ai vu que ça allait m’attirer des ennuis, répond-il en riant.
Il est parfaitement maître de lui et dose très habilement ses protestations. Ses occupations de « placier » restent des plus douteuses. On le dit « l’amant » d’une vieille fille de 60 ans. Il proteste : « Pour moi, c’est ma mère ».
L’impression sur le jury est déplorable. S’en rend-il compte ? Son front, peu à peu, devient luisant…
Arthur n’est guère plus sympathique. L’opinion du jury est que, après tout, s’il n’est pas bien certain qu’ils aient commis ces vols-ci, ils ont dû en commettre d’autres ; ou qu’ils en commettront ; que, donc, ils sont bons à coffrer.
Cependant c’est pour ce vol uniquement que nous pouvons les condamner.
— Comment aurais-je pu le commettre ? dit Arthur, je n’étais pas au Havre ce jour-là.
Mais on a recueilli, dans la chambre de sa maîtresse les morceaux d’une carte postale de son écriture, qui porte le timbre du Havre du 30 octobre, jour où le vol a été commis.
Or voici comment se défend Arthur :
— J’ai, dit-il en substance, envoyé ce jour-là à ma maîtresse non pas une carte, mais deux ; et comme les photographies qu’elles portaient étaient « un peu lestes » (elles représentaient en fait l’Adam et l’Ève de la cathédrale de Rouen), je les avais glissées, image contre image, dans une seule enveloppe transparente, après y avoir mis double adresse, les avoir affranchies toutes les deux et avoir percé l’enveloppe aux endroits des timbres, pour en permettre la double oblitération. Au départ, un seul des timbres aura sans doute été oblitéré. A l’arrivée au Havre l’employé de la poste a oblitéré l’autre ; c’est ainsi qu’il porte la marque du Havre.
C’est du moins ce que j’arrivais à démêler au travers de ses protestations confuses, bousculées par un Président dont l’opinion est formée et qui paraît bien décidé à ne rien écouter de neuf. J’ai le plus grand mal à comprendre, à entendre même ce que dit Arthur, sans cesse interrompu et qui finit par bredouiller ; le jury, qu’il ne parvient pas à intéresser, renonce à l’écouter.
Son système pourtant se tient d’autant mieux qu’il est peu vraisemblable qu’un aigrefin aussi habile que semble être Arthur, ait laissé derrière lui — que dis-je ? créé, le soir d’un crime, une telle pièce à conviction ? De plus, s’il était au Havre lui-même, quel besoin avait-il d’écrire à sa maîtresse, au Havre, quand il pouvait aussi bien aller la trouver ?
Je sais que les jurés ont droit, sans précisément intervenir dans les débats, de s’adresser au Président pour le prier de poser aux accusés ou aux témoins telle question qu’ils jugent propre à éclairer les débats ou leur conviction personnelle, que toutefois ils ne doivent point laisser paraître… Vais-je oser user de ce droit ?… On n’imagine pas ce que c’est troublant, de se lever et de prendre la parole devant la Cour… S’il me faut jamais « déposer », certainement je perdrai contenance : et que serait-ce sur le banc des prévenus ! Les débats vont être clos ; il ne reste plus qu’un instant. Je fais appel à tout mon courage, sentant bien que, si je ne triomphe pas de ma timidité cette fois-ci, c’en sera fait pour toute la durée de la session — et d’une voix trébuchante :
— Monsieur le Président pourrait-il demander à l’employé de la poste qui était tout à l’heure à la barre, si le timbrage du départ est toujours différent de celui de l’arrivée ?
Car enfin, s’il était possible de reconnaître que le timbre a bien été oblitéré à l’arrivée comme le prétend Arthur et non au départ, comme le prétend l’accusation, que resterait-il de celle-ci ?
Le Président, n’ayant pas suivi l’argumentation embrouillée d’Arthur, ne comprend visiblement pas à quoi rime ma question ; pourtant il rappelle obligeamment le témoin :
— Vous avez entendu la question de Monsieur le juré. Veuillez y répondre.
L’employé se lance alors dans une profuse explication qui tend à prouver que les heures des départs n’étant pas les mêmes que les heures d’arrivée, il n’y a pas de confusion possible ; que du reste les lettres arrivantes et les lettres partantes ne se timbrent même pas dans le même local, etc. Cependant il ne répond pas à cela seul qui m’importe, et nous ne savons pas plus qu’auparavant si l’on a pu reconnaître sur le fragment de carte si le timbre est effectivement et sûrement un timbre de départ et non d’arrivée. Le témoin cependant a achevé son explication.
— Monsieur le juré, êtes-vous satisfait ?…
Je tâche de formuler une question nouvelle plus pressante que la première ; puis-je dire pourtant que non, que je ne suis pas satisfait ; que le témoin n’a pas du tout répondu à ma question ; du reste, cette question, je sens bien que, non plus que le président, aucun des jurés ne l’a comprise ; du moins aucun des jurés n’a compris pourquoi je la posais. Aucun n’a pu suivre l’argumentation d’Arthur, que moi-même je n’ai suivie qu’avec beaucoup de peine. Il a une sale tête, un physique ingrat, une voix déplaisante ; il n’a pas su se faire écouter. L’opinion est faite, et quand bien même on viendrait à découvrir à présent que la carte n’est pas de lui…
— Les débats sont clos.
Un peu plus tard, dans la salle de délibération.
Les jurés sont unanimes ; résolument tournés contre les deux accusés sans nuancer ni consentir à distinguer l’un de l’autre : aigrefins à n’en pas douter et malandrins en espérance, qui n’attendent qu’une occasion pour jouer du revolver ou du casse-tête (trop distingués pour user du couteau, peut-être). Néanmoins, pour les deux vols, desquels ils avaient à répondre, on n’était point parvenu à prouver leur culpabilité mieux que par quelques rapprochements — qu’eux traitaient de coïncidences ; et dans le réquisitoire, rien d’absolument décisif n’emportait la conviction des jurés. Coupables à n’en pas douter, mais peut-être pas précisément de ces crimes. Était-il vraisemblable, admissible même, qu’Alphonse, à Trouville où il était fort connu, dans la rue de Paris si fréquentée, et à une heure point tardive, ait pu, sans être remarqué de personne, trimballer un ballot énorme qu’on estime avoir eu un mètre de large et deux de haut ! — Il s’agit ici du premier vol, celui des fourrures.
Enfin, pour aigrefins qu’ils fussent, ce n’étaient tout de même pas des bandits ; je veux dire qu’ils profitaient de la société, mais n’étaient pas insurgés contre elle. Ils cherchaient à se faire du bien, non à faire du mal à autrui… etc. Voici ce que se disaient les jurés, désireux d’une sévérité pondérée. Bref, ils se mirent d’accord pour condamner, mais sans excès ; pour reconnaître la culpabilité, sans circonstances atténuantes, mais dépouillée également des circonstances aggravantes. Celles-ci pendaient au bout de ces questions : Le vol a-t-il été commis la nuit ?… à plusieurs ?… dans un édifice habité ?… avec fausses-clefs ou effraction ?
Et comme il était de toute évidence que le vol avait été commis, et ne l’avait pu être autrement, les jurés, tout naturellement, et malgré ce qu’ils s’étaient promis, se trouvèrent entraînés à répondre : oui à toutes les questions.
— Mais, Messieurs, disait un des jurés (le plus jeune et qui paraissait seul avoir quelques rudiments de culture), répondre non à ces questions ne veut point dire que vous croyez qu’il n’y a pas eu d’effraction, que cela ne se passait pas la nuit, etc. ; cela veut dire simplement que vous ne voulez pas retenir ce chef d’accusation.
Le raisonnement les dépassait.
— Nous n’avons pas à entrer là-dedans, ripostait l’un. Nous devons simplement répondre à la question. Monsieur le chef du jury, veuillez la relire.
— « Le vol a-t-il été commis la nuit ? »
— J’pouvons tout de même pas répondre : non, disaient les autres.
Et malgré que quelques : non furent trouvés dans l’urne, l’affirmative l’emporta de beaucoup.
De sorte que tous ceux qui s’étaient promis de voter simplement : coupable, mais sans circonstances non plus atténuantes qu’aggravantes, se trouvèrent entraînés à voter les « atténuantes » pour compenser l’excès des « aggravantes », que les questions les avaient contraints d’accepter.
Et sitôt après, en chœur :
— Ah ! nous avons fait de la jolie besogne ! C’est honteux ! On ne va pas les punir assez ! Circonstances atténuantes ! S’il est possible ! Si seulement on nous avait laissés voter coupables tout simplement !…
Au grand soulagement de chacun, le tribunal décida la peine assez forte (6 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour) en tenant le moins de compte possible de la décision des jurés.
J’ai noté avec quelque détail la perplexité, la gêne qui règnent dans la salle du jury ; je les retrouverai bien à peu près les mêmes à chaque délibération. Les questions sont ainsi posées qu’elles laissent rarement le juré voter comme il l’eût voulu, et selon ce qu’il estimait juste. Je reviendrai là-dessus.
Je sors peu satisfait de cette première séance. J’en suis presque à me réjouir qu’Arthur me reste si peu sympathique, sinon je ne pourrais m’endormir là-dessus. N’importe ! il me paraît monstrueux qu’on n’ait pas prêté l’oreille à sa défense. Et plus j’y réfléchis, plus elle me paraît plausible… C’est alors que me vint l’idée (comment ne m’était-elle pas venue plutôt ?) que si la carte postale d’Arthur, ou du moins, suivant ses dires, que si les deux cartes accouplées portaient affranchissement des deux côtés de l’enveloppe, il suffisait que chacun des timbres fût de cinq centimes ; et que, réciproquement, si le timbre sur le morceau de carte retrouvé était un timbre de cinq centimes, il fallait qu’il ne fût pas seul. Le timbre de dix centimes ne prouverait peut-être pas qu’Arthur eût tort ; car peut-être n’a-t-il mis sous la même enveloppe les deux cartes qu’après les avoir affranchies… mais le timbre de cinq centimes prouverait sûrement qu’il a raison. Je me promets de demander demain au procureur général, que j’ai le bonheur de connaître, la permission d’examiner dans le dossier d’Arthur le petit morceau de papier.
*
* *
Mardi.
Comme je passe devant la loge du concierge, celui-ci m’arrête et me remet une lettre. Elle est datée de la prison. Elle est d’Arthur. Comment a-t-il eu mon nom ? Par son avocat sans doute.
Cette question que j’ai posée au cours de l’interrogatoire, l’a laissé croire sans doute que je m’intéressais à lui, que je doutais s’il était coupable, que peut-être je l’aiderais…
Il me supplie d’user de mon droit, de demander à l’aller voir dans sa cellule : il a d’importantes explications à me donner, etc.
Je regarderai d’abord son dossier ; si le morceau de carte postale est insuffisamment affranchi, je ferai part de mon doute au Procureur.
J’ai pu voir, après la séance, le dossier : la carte postale porte un timbre de dix centimes. Je renonce.
Et pourtant je me dis aujourd’hui que, si chaque timbre avait été de cinq centimes, l’employé de la poste, au départ, les aurait oblitérés tous les deux ; et que c’est, au contraire, dans le cas où l’affranchissement d’un des côtés aurait été déjà par lui-même suffisant, que l’autre timbre aurait pu lui échapper et n’être oblitéré qu’à l’arrivée…
II
La seconde journée ouvre elle aussi par une « affaire de mœurs ». Le président ordonne le huis clos ; et pour la première fois, appliquant une récente circulaire du Garde des Sceaux, on fait sortir, à leur flagrant mécontentement, les soldats de service. Leur présence, dit cette sage circulaire, ne semble point d’ailleurs le plus souvent indispensable (sic), car la salle est vide, et les gendarmes, en ce qui concerne l’accusé, font une garde suffisante.
Ah ! que ne peut-on faire sortir aussi les enfants ! Hélas ! il faut bien qu’ils déposent : la fillette violée, d’abord ; puis le frère de dix ans, quelques années de plus que la petite. Par pitié, Monsieur le Président, abrégez un peu les interrogatoires ! Qu’avons-nous besoin d’insister ? puisque les faits sont reconnus déjà, que le médecin a fait les constatations nécessaires, et que l’accusé a tout avoué. Le malheureux ! Il est là, vêtu de guenilles, laid, chétif, la tête rasée, l’air déjà d’un galérien ; il a vingt ans, mais si malingre, à peine s’il paraît pubère ; il tient un papier à la main (je croyais que c’était défendu), un papier couvert d’écritures, qu’il lit et relit avec angoisse ; sans doute il tâche d’apprendre par cœur les réponses que lui suggéra l’avocat.
On a sur lui de déplorables renseignements ; il fréquente des repris de justice et hante les cabarets malfâmés. Son casier : huit jours pour abus de confiance, et, peu après, un mois pour vol. Il est accusé maintenant d’avoir « complètement violé » la petite Y. D. âgée de sept ans.
....... .......... ...
Le Président reprend, sans emphase, sur un ton de réprimande presque douce, très apprécié des jurés :
— Eh bien ! mon garçon, c’est pas bien ce que vous avez fait là.
— Je l’vois bien moi-même.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ? Exprimez-vous des regrets ?
— Non, M’sieur le Président.
Il est évident pour moi que l’accusé n’a pas compris la seconde question, ou qu’il répond seulement à la première. N’empêche qu’une rumeur d’indignation parcourt le banc des jurés et déborde jusqu’au banc des avocats.
L’avocat de la défense fait demander à ce moment si l’accusé n’a pas été interné à l’hospice général, il y a onze ans ? Reconnu exact.
On appelle les témoins : la mère de la fillette d’abord ; mais elle n’a rien vu et tout ce qu’elle peut dire, c’est que, lorsque rentrant du travail, elle a trouvé dans la rue sa petite en train de pleurer, elle a commencé par lui allonger deux taloches.
A présent c’est le tour de l’enfant.[2] Elle est propre et gentille ; mais on voit que l’appareil de la justice, ces bancs, cette solennité, l’espèce de trône où sont assis ces trois vieux messieurs bizarrement vêtus, que tout cela la terrifie.
[2] Hier déjà nous avions vu comparaître une enfant ; une fillette à peu près du même âge que celle-ci, et flanquée de sa mère également. Mais, certes, leur aspect plaidait en faveur de l’accusé et a beaucoup contribué, je suppose, à son acquittement. La mère avait un air de macquerelle, et tandis que le coupable sanglotait de honte sur le banc des accusés, la « victime » avançait très résolument vers la Cour. Comme elle tournait le dos au public, je ne pouvais voir son visage, mais les premiers mots que lui dit le Président, après que, pour l’avoir plus près de son oreille, il eût fait monter la petite sur une chaise : « Voyons ! ne riez pas, mon enfant, » éclairèrent suffisamment le jury.
Et encore :
— Vous avez crié ?
— Non, Monsieur.
— Pourquoi, à l’instruction, avez-vous dit que vous aviez crié ?
— Parc’ que j’m’étais trompée.
— Voyons, n’ayez pas peur, mon enfant ; approchez.
Et, comme hier déjà, on fait monter la petite sur une chaise, afin qu’elle soit à la hauteur où la Cour est juchée, et que le Président puisse entendre ses réponses. Il les répète aussitôt après à voix haute, pour l’édification des jurés. Nous voyons de dos la petite ; elle tremble ; et cette fois ce n’est plus le rire mais le sanglot qui la secoue. Elle sort un mouchoir de la poche de son tablier.
Cet interrogatoire est atroce ; moi aussi je sors mon mouchoir ; je n’en peux plus… Et quelle inutile insistance pour savoir ce que l’autre lui à fait ; puisqu’on le sait déjà, par le menu. La petite du reste ne peut pas répondre, ou que par monosyllabes :
....... .......... ...
La voix de l’enfant est si faible que le Président, pour l’entendre, se penche et met contre son oreille sa main en cornet. Puis se redresse et tourné vers le jury :
....... .......... ...
L’avocat de cette triste cause a négligé de convoquer à temps les témoins à décharge. En vertu du pouvoir discrétionnaire du Président on entend néanmoins Madame X. une pauvre marchande-des-quatre-saisons qui a comme adopté ce malheureux être, parce que, dit-elle, « sa sœur a eu un enfant de mon fils ».
Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une cuisse ; un chapeau cabriolet à brides sur des cheveux tirés et lustrés ; le tour des oreilles est dégarni ; une barre noire en travers du front ; sa main gauche en écharpe est enroulée de chiffons. Elle pleure. D’une voix pathétique elle supplie qu’on soit indulgent pour ce pauvre garçon « qui n’a jamais connu le bonheur ». Elle le peint, fils d’alcooliques, toujours battu chez lui ; « on le faisait coucher dans les cabinets » ; il suffit de le regarder pour voir qu’il est resté enfant ; il s’amuse avec des images, joue aux billes, à la toupie. Mais déjà précédemment il a tenté de « se coucher sur la petite », qui alors l’avait mordu à l’oreille. De la prison il écrit à la marchande de légumes, des lettres incohérentes. La brave femme sort de sa poche une liasse de papiers et sanglote.
L’interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de grands efforts pour suivre le réquisitoire de l’avocat général, dont on voit qu’il ne comprend de ci de là que quelques phrases. Mais ce qu’il comprendra bien tout à l’heure, c’est qu’il est condamné à huit ans de prison.
Entre temps le Président nous a appris que, de l’aveu de l’accusé à l’instruction, « c’est la première fois qu’il avait des rapports sexuels ». Voici donc tout ce qu’il aura connu de « l’amour » !
*
* *
La seconde affaire de cette seconde journée amène sur le banc des accusés un garçon de vingt ans à l’air doux, un peu morose et sans malice. Marceau a perdu sa mère à l’âge de quatre ans, n’a pas connu son père, a été élevé à l’hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux places de mécanicien ; poursuivi pour vol, le tribunal d’Yvetot l’avait condamné à six mois de prison avec bénéfice de la loi Béranger.
A la suite de cette condamnation le mécanicien qui l’employait le renvoie : depuis, il travaille encore, mais au hasard et changeant souvent de patron, tour à tour valet de ferme, débardeur, mécanicien. Ceux qui l’emploient n’ont pas à se plaindre de lui ; simplement on lui trouve « le caractère un peu sombre ». Enhardi par ma question de la veille, je me hasarde à demander au Président ce que le témoin entend par là.
Le témoin. — Je veux dire qu’il se tenait à l’écart et n’allait jamais boire ou s’amuser avec les autres.
A cette époque de sa vie Marceau se trouve devoir :
45 francs à un marchand de bicyclettes,
70 francs au blanchisseur,
7 francs au cordonnier.
Avec le peu qu’il gagne, comment pourrait-il s’en tirer, sans voler ?…
Son premier vol avait déjà été commis « avec préméditation » ; le dimanche précédent, apprend-on, il avait acheté une bougie, puis, la veille du vol, emprunté à son patron un tournevis, qui lui servit à ouvrir le tiroir où se trouvaient les 35 francs qu’il avait pris.
Le crime qui nous occupe aujourd’hui demandait une préparation plus savante. Ou du moins, une première tentative, qui échoua, servit en quelque sorte de répétition générale.
La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une première fois dans la petite maison isolée qu’occupaient à *** la vieille Madame Prune, restauratrice, et sa bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau de la salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce. Il espérait, a-t-il avoué, trouver de l’argent dans un tiroir de la cuisine ; mais la porte de la cuisine était fermée à clef ; après quelques vains efforts pour l’ouvrir, il repartait en se promettant de revenir mieux outillé, le lendemain.
Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n’a pas jeté l’alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et retournait à ***, lorsqu’il avisa un morceau de fer-à-cheval sur la route ; il le ramassa, pensant qu’il pourrait s’en servir. J’oubliais de dire que, la veille, il s’était muni d’une bougie, qu’il avait été acheter à Grainville. Donc Marceau s’en fut rôder autour de la maison, s’assura que tout y était tranquille et, je ne sais trop comment, se persuada qu’on n’avait rien suspecté — ce qui était vrai.
L’interrogatoire de l’accusé suffit à reconstituer le crime. Marceau ne cherche pas à se défendre, pas même à s’excuser ; il accepte d’avoir fait ce qu’il a fait, comme s’il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait qu’il s’est résigné d’avance à devenir ce criminel.
Le voici donc, dans la nuit du 27, à pareille heure, qui se retrouve à ***. La fenêtre est restée ouverte, qu’il avait escaladée la veille, par où il rentre dans la salle à manger. Mais comme ce soir-là ses intentions sont sérieuses, il prend soin de refermer derrière lui les volets. Il tient à la main la lanterne de sa bicyclette ; c’est une lanterne sans pied, qu’il ne peut poser, qui le gêne et que tout à l’heure, dans la cuisine, il va changer contre un bougeoir. Avec son fer-à-cheval il a forcé la porte. Le voici qui fouille les tiroirs : Onze sous ! Ça ne vaut pas la peine qu’on s’arrête. Il les prendra tout à l’heure en repassant. Il monte au premier.
Madame Prune et sa bonne occupent au premier les deux chambres à droite ; dans les deux chambres de gauche, parfois on reçoit des voyageurs. Doucement Marceau s’assure que ces dernières chambres sont vides : il tient à la main un couteau à courte lame pointue, qu’il a trouvé dans un tiroir de la cuisine.
Le Président. — Pourquoi aviez-vous pris ce couteau ?
Marceau. — Pour en ficher un coup à la bonne.
Cependant la porte de celle-ci est fermée au verrou ; Marceau s’efforce de l’ouvrir ; mais entendant du bruit dans la chambre de la vieille, il court se cacher dans une des chambres inoccupées. Il souffle la bougie, et comme il se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu’il avait glissé dans sa veste, par chance, tombe ; et dans le noir, il ne peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le couloir, c’est désarmé qu’il se rencontre avec la vieille ; heureusement pour elle, et pour lui.
Madame Prune vient déposer à son tour. C’est une digne et frêle petite vieille de quatre-vingt-un ans ; elle se tient à peine et demande une chaise, qu’on apporte et où elle s’assied, près de la barre.
— J’entends donc craquer chez moi. Je me dis : Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est : j’entends craquer. C’est-y la grêle ? Je me lève. J’ouvre la fenêtre sur le jardin ; je ne vois rien. Je me recouche. Voilà les craquements qui reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me recouche ; il était minuit à ma pendule. Voilà que je vois de la lumière qui passe sous ma porte : Oh ! que je me dis, c’est-il pas le feu ? J’appelle ma bonne ; elle ne vient pas. Tout de même, que je me dis, j’étais plus courageuse autrefois — et je suis sortie sur le couloir. Je vais à la porte de la bonne : Y a des voleurs chez moi, ma pauvre fille, ah ! mon Dieu ! Y a des voleurs chez moi ! Elle ne répondait rien ; sa porte était fermée.
C’est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s’est jeté sur la vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.
— Pourquoi avez-vous saisi Madame Prune à la gorge ?
— Pour l’étrangler.
Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naïvement que le Président avait posé la question.
Un rire bruyant s’élève dans l’auditoire.
L’avocat général. — La tenue du public est inexplicable et indécente.
Le Président. — Vous avez tout à fait raison. Songez, Messieurs, que l’affaire que nous jugeons ici est des plus graves et de nature à entraîner pour l’accusé la peine capitale s’il n’y a pas reconnaissance de circonstances atténuantes.
La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre. Un voisin répondit : « On arrive ! on arrive ! » En entendant venir, le gars prit peur et se sauva, laissant inachevé son crime.
La Cour condamne Marceau à huit ans de travaux forcés.
A plusieurs reprises j’ai remarqué chez Marceau un singulier malaise lorsqu’il sentait que la recomposition de son crime n’était pas parfaitement exacte — mais qu’il ne pouvait ni remettre les choses au point, ni profiter de l’inexactitude. C’est ce que cette affaire présenta pour moi de plus curieux.
*
* *
Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.
Bernard est un journalier de quarante ans, à l’air gaillard, à la tête ronde : il est chauve, mais se rattrape sur les moustaches. Il porte une chemise molle, à rayures ; une cravate formant nœud droit cherche à cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une casquette usée. Bernard n’a pas d’antécédents judiciaires. Les renseignements fournis sur son compte ne sont pas mauvais ; tout ce qu’on trouve à dire c’est que son caractère est « sournois ». On ne le voit jamais au cabaret ; mais certains prétendent qu’il « boit chez lui » ; néanmoins il jouit de ses facultés. Son père, garde-champêtre estimé, s’est, dit-on, « adonné à la boisson » ; il a deux frères, « alcooliques fieffés ».
On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est d’abord mis au pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard, le 30 décembre 1911.
Le Président. — Qui a mis le feu ?
L’accusé. — C’est moi, Monsieur le Président.
Le Président. — Comment l’avez-vous mis ?
L’accusé. — Avec une allumette.
Le Président. — Pourquoi l’avez-vous mis ?
L’accusé. — J’avais pas de motifs.
Le Président. — Vous aviez bu ce soir-là ?
L’accusé. — Non, Monsieur le Président.
Le Président. — Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre belle-sœur ?
L’accusé. — Jamais, mon Président. On s’entendait bien.
Le Président. — Rentré à 7 h. ½ de chez votre patron, qu’est-ce que vous avez fait jusqu’à 9 h. ½ ?
L’accusé. — J’ai lu le journal.
Le premier janvier, c’est-à-dire deux jours plus tard, la maison de la belle-sœur y passe.
Le Président veut que Bernard ait été ivre ce soir-là, et insiste pour le lui faire avouer. Bernard proteste qu’il était à jeun.
Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents se trouvent réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse de souper avec eux et repart à 6 h. ½. Au cours de la conversation générale, comme on parlait de l’incendie de l’avant-veille, on se souvient de lui avoir entendu dire qu’on en verrait d’autres bientôt.
Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la veuve Bernard et que les voisins l’appellent et crient : « Au feu ! Au secours ! » lui, le plus proche voisin et le plus proche parent, s’enferme et ne reparaît qu’un quart d’heure après… Du reste il ne nie rien. Le second incendie, c’est lui qui en est l’auteur, ainsi que du premier et des deux autres qui suivirent.
Le Président. — Alors vous ne voulez pas dire pourquoi vous vous les avez allumés ?
L’accusé. — Mon Président, je vous dis que j’avais aucun motif.
— C’est vraiment fâcheux qu’il avait ce goût-là, dit la veuve. Autrement on n’avait pas à se plaindre de son travail.
Appelé à témoigner, le médecin assermenté nous parle de l’étrange soulagement, de la détente que Bernard lui a dit avoir éprouvés après avoir bouté le feu.
Il lui a avoué, du reste, n’avoir plus éprouvé la même détente après les incendies suivants, « de sorte qu’il avait regretté ».
J’eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfaction du boute-feu et cette détente n’avaient aucune relation avec la jouissance sexuelle ; mais malgré que je sois du jury, je n’ose poser la question, craignant qu’elle ne paraisse saugrenue.
III
Mercredi.
Encore un attentat à la pudeur ; commis sur la personne de sa fille par un journalier de Barentin, père de cinq enfants dont l’aîné a douze ans. On demande le huis clos.
Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle, une rumeur d’indignation accueillit la décision du jury et son désir de reconnaître des circonstances atténuantes.
Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l’avais été dans les précédentes affaires de cette nature) de voir la modération qu’apportaient ici la plupart des jurés. L’on fit valoir, dans la salle de délibération, que l’attentat avait été commis sans violences ; enfin et surtout le grand désir que manifestait inconsciemment la femme de l’accusé de se débarrasser de son mari, la passion qu’elle ne put s’empêcher d’apporter dans sa déposition, affaiblit grandement la portée de son témoignage ; l’accusé bénéficia également du peu de sympathie que nous pouvions accorder à la victime. Mais c’est ce que le public, par suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains jurés la condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.
L’accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq ans ; mais, en entendant sa déchéance, il poussa une sorte de grognement étrange, comme une protestation d’animal, un cri fait de révolte, de honte et de douleur.
*
* *
L’étrange affaire dont nous nous occupâmes ensuite amena devant nous un commis principal au bureau de recettes des postes (bureau principal de Rouen).
C’est un gros homme rouge, épais, carré d’épaules, et sans cou. Ses mains sont gourdes. Il porte un col bas, une petite cravate grise ; les cheveux demi-ras sur un front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la campagne de Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes ; il boit par accès et a été sujet à quelques hallucinations ; l’examen médical reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais depuis qu’il est au service des postes sa conduite est irréprochable — et il était à jeun lorsque, le matin du 2 Avril, il a soustrait du bureau une enveloppe contenant treize mille francs. Il reconnaît les faits, s’en excuse et ne cherche même pas à les expliquer. Tous les jours il était appelé à manier des sommes considérables ; ce matin même, à côté de l’enveloppe aux treize mille francs, une autre enveloppe en contenant quinze mille était là, également à sa portée, qu’il avait vue, qu’il n’a point prise.
Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup, il la met dans sa poche ; il quitte la cabine des chargements en disant à son collègue qu’il va aux cabinets ; prend tranquillement son paletot et son chapeau, et comme il est midi et demie, personne ne s’étonne de le voir sortir. Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne ; il va dans un bordel voisin ; dépense 246 francs à régaler la maisonnée ; puis se réveille tout penaud, pour rapporter à la direction le reste de la somme et s’engager à rembourser la différence.
Le jury rapporte un verdict négatif ; la Cour acquitte.
IV
Jeudi.
La fille Rachel est accusée d’infanticide.
Elle s’avance craintivement jusqu’à la barre ; elle porte sur son corsage noir un châle de laine blanche. De la place où je suis, je distingue mal son visage ; sa voix est douce. Elle est domestique à Saint Martin de B., dans la même maison depuis l’âge de treize ans ; elle en a dix-sept aujourd’hui.
Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse ; les premières douleurs la saisirent comme elle était en train de traire les vaches. Elle rentra, coula le lait dans la laiterie, fit le ménage ; mais les douleurs devinrent si fortes qu’elle dut s’asseoir ; elle était affreusement pâle.
— Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambre, dit sa maîtresse.
La chambre de Bertha Rachel était au premier, à côté de celle des maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle accoucha d’une petite fille.
Elle avait « peur d’être grondée », et comme la petite criait, par crainte que les patrons n’entendissent, Bertha mit la main sur la bouche de la petite et l’y maintint jusqu’à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha vit que l’enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l’enfant.
Il ressort de l’instruction qu’elle n’a donné le coup de ciseaux qu’après que la petite était déjà morte étouffée. Le ministère public cherchera à établir que c’est pour constater que le sang avait cessé de couler. Je crois à plus d’inconscience. Le Président presse Bertha de questions, mais le rôle des ciseaux reste aussi peu clair.
Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait cessé de vivre, elle cacha le petit cadavre provisoirement dans son seau de toilette, jeta le placenta par sa fenêtre qui donnait précisément sur la fumière, puis tout aussitôt redescendit pour reprendre son travail.
Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou derrière la grange, au bord du fossé ; un petit trou, car elle était sans forces ; où elle enterra l’enfant.
La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une lettre anonyme ; et le cadavre de l’enfant fut retrouvé. Le Président ne croit pas devoir insister sur cette lettre anonyme, sur laquelle aucun renseignement n’est donné ; et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire, aucune question n’est posée à ce sujet ; et l’on passe outre.
Le Président. — Votre patronne, durant le temps de votre grossesse, ne se doutait de rien ?
L’accusée. — On voyait bien que je grossissais, mais ma patronne ne voulait pas le dire. Elle ne m’en a pas parlé du tout.
Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à coup :
— C’est l’fils du patron qui me l’a fait.
Le Président. — Vous n’avez pas dit cela d’abord. — Puis se tournant vers le jury : — A l’instruction elle s’est obstinément refusée à dire qui était le père de l’enfant.
La fille Rachel continuant sans écouter le Président :
— Il m’a conseillé de l’faire disparaître pour qu’on ne sache pas que c’était de lui.
Le Président. — Le faire disparaître comment ?
— En l’mettant dans la terre.
Cela est dit sans intonation aucune ; la pauvre fille paraît à peu près stupide.
Le Président. — Comme l’accusée n’a rien dit de tout cela à l’instruction, on n’a pu appeler en témoignage celui dont elle parle à présent. — A l’accusée : Vous pouvez vous asseoir.
A ce moment l’avocat défenseur se lève :
— Il est fâcheux que l’accusée ne nous ait pas parlé ici, ainsi qu’elle l’avait fait à l’instruction, des lectures du soir qu’on faisait, dans la ferme, en famille. On lisait les faits divers des journaux et les vieux parents qui faisaient la lecture s’appesantissaient de préférence, disait-elle, sur les infanticides.
Le Président. — Maître X, je ne vois pas trop l’intérêt que ça peut avoir.
Tant pis ! Heureusement les jurés, eux, le voient bien ; et tout le drame s’éclaire quand s’avance à la barre la patronne. C’est une vieille de plus de soixante ans, sèche et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l’attache retombe sur un petit mantelet noir.
Le Président. — Vous aviez la fille Rachel à votre service ? Étiez-vous contente d’elle ?
La patronne. — Oh ! oui, j’étais bien contente. Pour sûr je n’ai jamais eu à me plaindre d’elle.
Le Président. — Vous ne vous êtes jamais aperçue de sa grossesse ?
La patronne. — Non, jamais. Si j’avais su son état, je ne l’aurais pas gardée, c’est sûr.
Le Président. — A l’instruction vous avez dit que vous voyiez bien qu’elle devenait fameuse, mais que vous croyiez que ça venait de l’estomac. La veille du jour de l’accouchement vous avez vu du sang et de l’eau dans la cuisine, à l’endroit où la fille s’était assise.
La patronne. — J’ai cru que c’était d’un poulet qu’on venait de vider.
Et l’on sent encore dans la voix nette et sèche de la vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir vu, de ne rien voir.
L’instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne venait jamais aucun homme et que la fille n’a pu voir que le mari de la patronne, âgé de 75 ans, ou que le fils, âgé de trente-deux ans, à l’une de ses rares et rapides apparitions. La vieille nous apprend également qu’il fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la servante, — ceci dit comme pour bien montrer que ça ne peut pas être son fils qui… etc…
Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser dévier l’affaire et de limiter l’accusation, passe outre.
La déposition du docteur ne nous apprend rien de nouveau ; il explique très longuement que l’enfant a vécu, de sorte qu’on se trouve en présence d’un cas, non d’avortement, mais d’infanticide ; pourtant le coup de ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution, était plutôt pour s’assurer que l’enfant était mort ; mais il a respiré car, dans la cuvette d’eau où il l’a mise, la masse pulmonaire flottait.
Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans la salle : le fils de la patronne est dans la salle ; on se le montre, assis à côté d’elle. Gêné par les regards hostiles, il tient la tête basse, appuyée contre le pommeau de sa canne et je ne parviens pas à le voir.
La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant agi sans discernement, est acquittée et rendue à ses parents.
*
* *
On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule, tailleur d’habits ; né à X… en 86.
Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s’y méprendre à Z…) vaste front bombé, longs cheveux plats partagés sur le milieu de la tête ; épaisseur générale du torse et des membres, petites mains larges et courtes ; doigts auxquels semble manquer une phalange ; le vêtement de prison qu’il a gardé l’engonce et le grossit encore. Le juré, mon voisin de droite, se penchant vers moi :
— Il n’a pas l’air intelligent !
Mon voisin de gauche, à demi-voix :
— Il n’a pas l’air bête !
De dix à quatorze ans, il s’était fait condamner quatre fois pour vol ; trois fois remis à ses parents, on l’envoyait enfin à la maison de correction où il resta jusqu’à sa majorité, soumis à une surveillance spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. où il retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire ; c’est ensemble, toujours ensemble qu’ils vont opérer. A chaque fois qu’ils cambriolent, on retrouve dans la cuisine les restes d’un festin impromptu ; sur la table, des bouteilles vides et deux verres ; et des étrons sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible ; dans telle villa où ils n’ont pu trouver d’argent, ils laissent en évidence un couvercle de boîte d’amidon, où ces mots, de l’écriture du Bègue : « Bande de cochons, fallait laisser de l’argent. »
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. « avec des circonstances de violence donnant à l’affaire une tournure particulièrement grave », dirent les journaux. A ce moment un des accusés faisait défaut : c’est Prosper qu’on arrêta trois mois après à Y. où il s’était réfugié après de nombreuses pérégrinations en Espagne.
Bègue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire ; il se prétend victime d’une méprise, victime de sa ressemblance avec Bouboule ; car Bouboule, dit-il, ce n’est pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la salle.
Encore qu’elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir suivre un peu mieux sa défense ; mais le Président la bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s’expliquer.
A quel point il appartient au Président de gêner ou de faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c’est ce que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de ne pas épouser celle du Président.[3]
[3] Je crois volontiers que cette dernière remarque ne s’appliquerait pas également à tous les jurys — à celui de la Seine en particulier.
Prosper parle d’une voix sourde, qu’on a quelque mal à entendre, et il semble avoir grande peine à s’exprimer. Au cours de son interrogatoire, sentant les mailles du filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit que la fatalité s’acharne contre lui, parle de « coalition » ; il devient livide et de grosses gouttes de sueur commencent de rouler de son front.
Le gardien d’une des villas cambriolées, M. X., appelé à témoigner, fait une déposition très émouvante et très belle. Son sang-froid, son courage, semblent avoir été admirables ; admirable aussi la modestie de son attitude, de son récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d’y revenir.
Je note ce curieux trait, au cours de l’interrogatoire : Immédiatement après le cambriolage à N., Bouboule s’en revenant vers D., à minuit, rencontre sur la route un ouvrier qu’il connaissait. Quel étrange besoin eut-il de l’arrêter, quand il était si simple de passer outre ; de lui demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela paraîtrait à l’autre plus naturel) et, après quelques minutes de conversation, peut-être subitement pris de peur, de dire à l’autre :
— Surtout ne dis pas tu m’as rencontré cette nuit.
Les jurés furent d’accord pour répondre affirmativement à toutes les questions posées, et la Cour condamna Prosper aux travaux forcés à perpétuité.
V
Encore un attentat à la pudeur ; le quatrième. Cette fois la victime n’a pas six ans ; c’est la fille de l’accusé…
Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir quelle est la part de l’occasion ; le crime eût-il été commis si l’accusé avait eu le choix…? et faut-il y voir préférence, ou simplement facilité plus grande, trompeuse promesse d’impunité ?
Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme était à l’hôpital pour de nouvelles couches.
Il est petit, laid, de triste aspect ; sa tête est bestiale. Il porte, sur une vareuse de cotonnade noir-jaunâtre, un épais cache-nez bleu-violet. Il nie obstinément, avec un air buté, stupide. Les témoignages recueillis sur lui sont mauvais. « Il pense à lui plutôt qu’à sa famille. »
Le Président. — Il était souvent ivre ?
Le témoin. — En grande partie tous les jours.
Et un autre témoin : — I’s’saoûle et laisse ses enfants crever d’faim.
Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits de six et trois ans, dans la même pièce sans lit, sur la paille. On prétend que déjà précédemment il avait voulu toucher la petite. Une fois il la fit entrer avec lui dans un sac ; mais il avait coutume de coucher dans un sac, et comme on était en hiver, il peut dire que c’était pour se réchauffer. On ne sait. La petite ne veut ou ne peut rien dire. Sur la chaise où on la fait monter, pour être plus près de l’oreille du président, elle pleure silencieusement et par instant un gros sanglot la secoue. On n’obtient d’elle pas le moindre mot. On dirait qu’elle a peur d’être punie elle aussi. (Elle est à l’Assistance Publique. Un homme en livrée, à gros boutons de cuivre, l’avait amenée, qui reste assis sur un des bancs des témoins.)
Puis vient la femme R. épouse de l’accusé. Elle ne serait point trop laide si sa face n’était si terriblement boucanée. Elle a l’aspect d’une « femme de journée ». Ses cheveux sont tirés en arrière et lustrés ; un petit châle de laine noire tombe sur un tablier bleu.
Le Président. — Qu’est ce que vous avez fait pour obvier à cet inconvénient ?
Le témoin. — ???
Il arrive plus d’une fois que le Président pose une question en des termes complètement inintelligibles pour le témoin ou le prévenu. C’est le cas.
On procède à l’interrogatoire de l’unique témoin : la voisine :
Le Président. — Enfin vous n’avez rien vu !
Le témoin. — C’est que je suis entrée ou trop tôt, ou trop tard.
Et, comme après tout, l’on ne sait à quoi s’en tenir, si nous condamnons R., ce sera sur des présomptions (comme bien souvent) et non point tant pour l’acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale ; et aussi pour en débarrasser sa famille.
*
* *
Je suis de nouveau chef du jury pour la dernière affaire de ce jour.
Joseph Galmier, âgé de vingt ans, fils d’Anaïse Albertine (quels noms on rencontre ! Samedi dernier, la pauvre femme X., dans l’affaire Z., où je n’ai trouvé rien de curieux à relever, répondait aux noms d’Adélaïde-Héloïse ! Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants ?) est accusé d’avoir commis deux vols, avec les circonstances aggravantes : de nuit ; dans une maison habitée ; avec effraction ; avec complices.
Galmier est journalier au Havre ; tête point laide, banale, rougeoyante ; nez un peu trop pointu ; cheveux ramenés sur le front ; moustache naissante ; l’air d’un guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes assez élégantes ; porte un jersey sous une veste déteinte.
Condamné précédemment à six mois.
Arrêté la nuit, porteur d’un pince-monseigneur, en compagnie de rôdeurs munis de fausses clefs.
Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux complets ; mais il dit à présent que, cette lettre, un repris de justice l’a forcé à l’écrire. Et il nie tout.
Le Président. — Quel repris de justice ?
L’accusé. — Je n’ose pas le nommer. Il m’a menacé d’un mauvais coup en sortant, si je parlais.
Le Président reste sceptique.
Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne s’appliquent peut-être pas à cette cause en particulier :
… L’accusé qui parle le plus vite possible, par grande peur que le Président ne lui coupe la parole (ce qu’il fait du reste constamment) et qui cesse d’être clair — et qui le sent… le malheureux qui défend sa vie.
L’innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que le coupable ? Allons donc ! Dès qu’il sent qu’on ne le croit pas, il pourra se troubler d’autant plus qu’il est moins coupable. Il outrera ses affirmations ; ses protestations paraîtront de plus en plus déplaisantes ; il perdra pied.
Le côté chien du commissaire de police, dans ses dépositions ; son ton rogue. Et l’air gibier que prend aussitôt le prévenu. L’art de lui donner l’air coupable.
Le malheureux qui se rend compte, mais seulement au moment où il l’entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour la corser.
L’imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige qui l’amène à dépenser aussitôt la somme qu’il vient de voler. Galmier achète un pardessus, un complet, des chemises, bretelles, mouchoirs, cravates, etc. ; il donne un franc de pourboire au commis qui lui apporte le paquet (il loge à côté du magasin).
La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu’ils rencontrent un bleu, flottant et un peu niais, qui consentira à prendre le crime à sa charge. (On lui a promis de lui payer un avocat.)
La version la plus simple est celle qui toujours a le plus de chance de prévaloir ; c’est aussi celle qui a le moins de chance d’être exacte.
*
* *
L’affaire suivante en amène cinq devant nous. Elle devrait en amener six, mais l’un a pris la fuite. L’aîné n’a que vingt-deux ans. C’est une bande de chapardeurs. Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent tout.
C’est Janvier qu’on a pincé d’abord ; le plus jeune ; il refusait de nommer ses complices. Sans domicile depuis huit jours, il couchait avec un autre de la même bande ; le 12 février dernier, il chipait une saucisse à un étalage ; coût : quinze jours, avec sursis.
Janvier sourit facilement, joliment ; il a du mal à ne pas sourire ; il est de belle humeur. Il ne plaisante pas, mais on sent encore frémir dans ses réponses un souvenir de l’amusement du vol, des parties de vol où l’on s’aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder… Cette joie va recevoir tout à l’heure un fameux coup de trique sur la tête.
Peut-on jamais se relever d’une condamnation ? Peut-on s’en relever tout seul ?…
“He can be saved now. Imprison him as a criminal, and I affirm to you that he will be lost.”[4]
[4] Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l’avocat défenseur dans son drame : Justice.
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sort-il souvent de l’urne ; pour la neuvième fois, je fais donc partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j’accepte la présidence que M. X. me prie de prendre à sa place ; il paraît qu’il en a le droit. Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l’hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage de considération. Il est vrai de dire qu’à quelques-unes des affaires précédentes le chef des jurés s’était montré bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses, la délibération et les votes avaient été d’une lenteur exaspérante.
L’affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même. Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la Cour s’est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du matin, rue du Barbot, à Rouen, par un malandrin qui lui a pris les deux pièces de cent sous qu’il avait en poche. La victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur ; mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin, journalier, qui comparaît à présent devant nous.
Valentin nie éperdument et prétend être resté couché chez lui toute la nuit. Et d’abord : comment Mme Ridel aurait-elle pu le reconnaître ? la nuit était sans lune et la rue très mal éclairée.
Là-dessus proteste Mme Ridel : l’agression a eu lieu tout près d’un bec de gaz.