ANDRÉ GILL
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VINGT ANNÉES
DE PARIS
AVEC UNE PRÉFACE
PAR
ALPHONSE DAUDET
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION
ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
——
1883
Tous droits réservés.
VINGT ANNÉES DE PARIS
DU MÊME AUTEUR:
LA MUSE A BIBI
1 vol. in-16 elzévir illustré 2 fr.
PARIS.—IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
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Vingt ans de Paris!
Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante d'hommes, de livres, d'aventures et d'idées, que d'amis perdus, de joies sombrées, d'engloutissements sans nom, effacés par le temps qui monte; et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur ce cimetière d'épaves!
André Gill est pour moi un de ces souvenirs.
Je l'ai rencontré au bon moment, à l'heure fraîche des amitiés de jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue, hirsute, velu, chevelu, botté comme un tzigane, coiffé comme un tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon, à la porte du bois. Nous vivions là quatre ou cinq dans des payotes, Charles Bataille, Jean Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et l'on travaillait surtout à courir les routes forestières, cherchant des rimes fraîches et des champignons à gros pieds.
Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On faisait tous les cafés de poètes; et le pèlerinage finissait régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier Latin. C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill.
Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu lourde, laissait tomber la rime et déhanchait la phrase qu'il dessinait d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près, puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de silence, mais non d'oubli.
Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue, à dia, brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes instances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme distinguée, je le sentais mal à l'aise, gêné par la pensée de sa vie et de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dégelait pas, il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller, mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui un singulier mélange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et de sang bleu.
Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste atelier meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces «âmes de poche» comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques résignées fumaient silencieusement autour du poële. Tout en causant, Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon et Courbet.
Se trompait-il?... Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime guère,—tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par profession!—Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la palette noire des crayonneurs. Son œil pris et comme hypnotisé par la ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté, s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands railleurs, était un poète et un écrivain.
Les dernières fois où je le vis, il me paraissait triste et las, rebuté par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait: Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux. Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsédé par l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi.
Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma porte:
«Tiens!... Gill!...»
Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son cordial sourire de grand enfant sensuel et bon.
«Je sors de Charenton... Je suis guéri...»
Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé le voir.
«Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'étais une curiosité, une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau...»
Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien que des victimes. «On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans cette boîte... Un beau livre à écrire... Si vous voulez, je vous donnerai des notes...» Et pendant une minute, la fixité de cet œil vert, sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez moi, il me demanda un titre et une préface pour un volume de souvenirs qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,—Vingt ans de Paris,—et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une poignée de main qui ne mentait pas.
«—A bientôt, Gill?
«—Parbleu!»
Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche ouverte, le front vide, fou, refou.
Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je lutte pour l'écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des mains.
Gill, mon ami, êtes-vous là? M'entendez-vous? Est-ce bien loin où vous êtes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse, comme votre chère mémoire. J'ai essayé, je n'ai pas pu.
Alphonse Daudet.
VINGT
ANNÉES DE PARIS
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HISTOIRE D'UN MELON
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ar une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant un melon.
Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'œuvre de l'été qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de rouiller les feuillages du Luxembourg!
Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions» pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa conquête.
Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec un melon sous le bras. Je dis—avec un melon—parce que ce hors-d'œuvre (considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte, pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de nonchalance heureuse dans la marche.
Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M. Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet, son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot derrière une fillette...
Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire, comme chaque mardi, son dessin de la Lune; il s'élança vers son domicile.
Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel:
J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde, n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l'angle de la maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les oiseaux. C'était le bon temps...—Passons.
J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous trouvâmes trois,—peut-être quatre: la chanson des Fraises, zell' Thérèse, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon acquisition eut les honneurs de la séance; et comme, entre soi, quand les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à propos d'un melon, fut égrené.
En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.
Le portrait du melon? Oui.—Dans le journal? Parfaitement. Puisque la censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.
—Qu'importe!
Et je le fis.
Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 bis de la 1re année de l'Éclipse.
La Lune était l'Éclipse alors, ayant été, quelques mois auparavant, contrainte à s'éclipser par la jurisprudence de l'Empire.
Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère; la Censure fut magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.
Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication, l'ordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom m'échappe,—grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.
Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.
Nous étions accusés..... d'obscénité!
C'était raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de légiférer, elle aussi.
Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer l'intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour «sa bête noire».
Rochefort, dans une de ses Lanternes, y veut reconnaître Delesvaux, ce président de la 6e chambre, qui, après s'être concilié les faveurs de la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice en se crevant d'excès.
M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.
Voici comment:
Au jour indiqué par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant de mon innocence par la sienne?
Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre-Dame, j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.
On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les tireuses de cartes, une tête pointue, l'œil louche, figure biseautée, m'observait de coin: il m'interrogea tout à coup:
—Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon, auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé: M. X, deux points?
Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire: X..., trois lettres, si l'on veut.
Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la minutieuse exactitude:
—Non, monsieur: X, trois points.
—Bah! fit le magistrat.
Il reprit le journal, regarda.
—C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.
L'instruction était abandonnée; Thémis, désarmée!
Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherché.—Accusation d'obscénité?—A force de m'exercer à voir de l'œil du jurisconsulte de cette époque, à entrer, comme on dit, «dans la peau du bonhomme», j'ai fini par supposer vaguement!
Mais cela est tout à fait impossible à dire.
LE MUSÉE DU LUXEMBOURG
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n parlait l'autre jour de supprimer le musée du Luxembourg, d'en bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir qu'on ne va pas installer un lit à baldaquin et machiné pour les infirmités de chacun d'eux.
Le Sénat, dont l'existence ne repose guère que sur un pilotis de bâtons dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois, j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces de la Rive Gauche.
Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.
Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant les tartines beurrées et confiturées des sous-élèves de David, les Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; Alphée et Aréthuse, le fleuve Scamandre, Hector reprochant à Pâris sa lâcheté, puis encore devant les «navets» sculptés de MM. Bra et Brun.
Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le cœur gros, sur le palier, jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la main, et m'introduisît, sous le couvert de son autorité.
Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît que ce bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bête de gardien épouvante et fait reculer sur le seuil d'un musée public, est un tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.
Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme tombant en nappes égales des grandes baies du cintre; avec la joie des croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux jambes nues, aux costumes bariolés.
Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux, transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du Luxembourg.
Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette année-là—1871—n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées?
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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O cher temps envolé!—Quand, la grille fermée, Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée, Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien Que ma voix qui fredonne un menuet ancien Et votre jeune rire égrené sous les arbres. Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres, Le nom de quelque reine au profil solennel, Ou choisissant parfois un astre dans le ciel, Et puis très curieux, ramenant de la nue Nos regards, de trouver l'étoile devenue Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . T'en souviens-tu?—C'était du temps de la Commune. |
On voit que j'étends à ma jeunesse la faveur réclamée pour mon enfance; il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à grisonner, et dont le cœur se tourne déjà vers le passé.
Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin paisible, débarrassé de la foule, c'était l'immunité de fonctions qui ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait confié le soin de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.
Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître idéologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à sa Divine Comédie, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux Armures et aux Poissons de Vollon, à tant d'autres toiles méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.
Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient, béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à l'aise.
Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit, consolidé maintes bicoques en planches, très propices à leur agrément domestique: un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les voûtes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres corinthiens: c'était joli tout à fait! La nourriture substantielle primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du naturalisme!
Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de popotte, me répondit: «Oh! je ne fais la mienne qu'à l'huile!»
On m'avait revêtu des «pouvoirs les plus complets» pour me substituer au conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout, dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui dis:
—Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne dérangez rien à vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui vient vous aider.
Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta, épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de l'ambulance.
Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un statuaire dont les statues sont rares,—tes statues sont rares, mon vieux Jean!—tous les jours nous allions explorer les hangars, les greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux paysage de Courbet: Sous Bois, est entré au Luxembourg. Il est vrai qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à l'impératrice. Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la spécialité des éléphants peints sur ciels orange.
Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit l'emplacement nécessaire au regain de collection.
Enfin le musée de sculpture, supprimé depuis des années, fut réinstallé sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il y est encore.
Les journées de Mai arrivèrent avec la fin de nos travaux. Je me rappelle mon dernier jour de présence.
Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher des tableaux.
—Eh! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici!
—Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.
M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit à l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi...
Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers quatre heures,—ici je ne puis m'empêcher de sourire,—il me vint une vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros: Impavidum!
Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse à cambrer la taille dans les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste bénéfice; toute la vie, on les appelle: poseurs.
Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon avoir,—voyez l'opulence!—je la leur offris en disant:
—Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour boire à la santé de la République.
C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de Tournemine, me serrant très cordialement la main, m'affirma «qu'il garderait, quoiqu'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en compagnie d'un parfait gentilhomme.»—Je cite le texte.
Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a, depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.
Je reviens à mon vœu. On m'a demandé mes notes personnelles; je les donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le quartier des Écoles de l'Avenir.
On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît aussi nécessaire au début, au développement des esprits, que les Écoles de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance, une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les «jeunes» manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan: s'ils s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation progressive du champ de leur éducation?
Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en ait fait à peu près chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et charmant, sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'es-tu devenu?
La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui reste?
Holà! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.
JULES VALLÈS
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C'est bien là ma mine bourrue,
Qui, dans un salon ferait peur,
Mais qui, peut-être, dans la rue,
Plairait à la foule en fureur.
Je suis l'ami du pauvre hère
Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,
Comment, artiste, as-tu pu faire
Mon portrait avec du soleil?
Jules Vallès, au bas de sa photographie.
n voilà un que j'aime de tout mon cœur, et que je vais désoler en disant le bien que je pense de lui.
La vérité avant tout: Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai, le plus émerveillé que je connaisse. Ajoutez à cela une santé inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je l'en félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.
Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et retroussée,—barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs, jadis, comme charbon de terre,—avec ses yeux hardis, ronds sous les rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête, et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.
C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.
Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie, où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et rageusement campé devant la société.
Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne l'ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue, une casserole bossuée et retentissante?
*
* *
—J'ai un cou d'athlète, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...
Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:
—Vous avez un petit cou, lui dis-je.
Il y eut un silence de quelques secondes; puis Vallès répondit:
—Oui, j'ai un petit cou!
Mais j'avais vu flamber son regard: il était vexé.
Tout le faible de Vallès est là.
Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui sont dévolues.
Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait l'espace, en compagnie de Daniel Lévy, son associé d'une heure: secouant une canne énorme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote, allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui; un chapeau vertigineux, élancé de sa tête, menaçait le ciel...
—Il est un peu haut, lui dis-je.
—Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.
A cette époque, il avait déjà fait les Réfractaires, ce chef-d'œuvre de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à l'Événement, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques boulevardières.
Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et publiées sous ce titre: la Rue, en un volume devenu introuvable, et dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la chanson des bois, des champs, Mai, la Lessive, la Rue de province, les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.
Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été, quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine parfumée de son Moulin.
Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes, ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une égale et tendre admiration.
*
* *
Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
Pour la première fois, en ce moment, paraissait la Rue, son journal, qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: la Rue, qui lui est cher:—une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de numéraire. Aussi bien la cuisine en était-elle curieuse à observer, chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle, manuscrits et cornets de frites, aliments confondus de l'esprit et du corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles, chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les épreuves.—Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant, lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.
On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à cette heure:
Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant, Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.
Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition pour quelque campagne extra muros, à Belleville ou Charenton, le plus souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste découpé sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la rivière.
On allait ainsi jusqu'à l'humble auberge où sont la table verte au plein air, le vin bleu.—Avancez les lamentables!—On invitait un pauvre.
Puis la Rue offusqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même temps, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage au-dessous de cet aventureux et charmant illuminé, le capitaine Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il l'avait promis, si la destinée, brusquement, ne l'eût couché, criblé de balles, dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.
Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques, lesquelles m'ont toujours navré.
Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a été prononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur précise.
*
* *
A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et son sabre.
Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rêvait mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.
Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain de paille en mon logis.
Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, imagée, au delà des remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains verdoyants, fleuris de ses souvenirs!
Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée: vaine espérance, adieu! Voici l'armistice, la honte,—ô douleur!
Et voici la Commune!.....
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* *
Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette folie effrayante. Je m'en suis peu soucié.
On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon, la mort de Duval, il avait protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère de l'instruction publique, où il décréta, pour rire:
Art. 1er.—L'orthographe est abolie.
Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps funestes:
Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrière la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles, qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.
—Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe rouge?
—Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un singe.—Elle est là.
—Sous votre bras? dans ce papier?
—Oui; comme un homard!
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* *
Vallès est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tête est blanche. Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe Jacques Vingtras?
Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour, reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout, l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;—mais je m'arrête, craignant d'effleurer la délicatesse d'une modestie héroïque, de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.
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* *
Quant aux capacités politiques de Vallès, je les ignore. Elle ne sauraient prévaloir, à mes yeux, sur sa gloire littéraire. Je le voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce qu'il doit être, ce que Philarète Chasles, rouvrant son cours, après les journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de littérature: «Un des maîtres de la langue française!»
FEU LE BŒUF-GRAS
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ue vont devenir les ambitieux, à cette heure où il n'y a plus de bœuf-gras? Car Monselet l'a dit:
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Et l'on n'a pas été grand'chose Quand on n'a pas été bœuf-gras. |
Il est vrai que par la cherté des vivres qui se payent, et la froidure des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon symboliserait mieux la situation. C'est égal: on peut regretter le bœuf-gras. Il était un prétexte à la joie, une tradition gauloise, un divertissement de «haulte graisse», éclatant et sonore, chassant l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire à la glaudissante furie populaire; et, n'en déplaise aux Spartiates modernes, je crois que la santé des peuples, comme celle des hommes, ne va guère sans rire.
Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le bœuf-gras légendaire m'a comblé pour ma part. J'en ai eu tout mon compte; mieux encore: je l'ai été.
Adsum! Ami des bœufs-gras, bœuf-gras moi-même. Je le fus en 1866 ou 67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon le mot du plus aimable des lettrés, que cette prérogative ait le moins du monde «agrandi ma chose». On le verra tout à l'heure!
En dehors du lustre, au moins momentané, requis des prétendants, l'honneur d'être bœuf-gras ne vous arrive pas tout décerné dans le gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et François Polo, fondateur de la Lune, l'avait demandé pour son journal qui, je pense, était un peu moi-même. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me pria de choisir mon bœuf, et j'allai voir l'acquéreur.
L'acquéreur des bœufs-gras, cette année-là, c'était Fléchelle, Achille Fléchelle, «le bouillant Achille», comme il dit lui-même, aujourd'hui retiré des affaires, ex-boucher de l'empereur.
Les habitués du café des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps, il aimait peu parler de politique; mais fidèle à son client déboulonné, quand Daubray lui lançait des pointes, il se contentait de grogner, moitié figue, moitié raisin, avec un rire entrelardé:
—L'empereur, c'est mon ami; eh! là-bas, petit, faut pas le débiner!... sans ça... pfwittt! ah! chaleur!...
Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot imaginaire.
Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant à la ronde.
La surveille des jours gras, j'allai donc voir Fléchelle; et, en arrivant à l'angle du carrefour Gaillon, où prospérait son commerce, je vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: Madame la Bouchère, et que je recommande aux réalistes:
Une très jolie femme, adorablement vêtue de soie et de velours aux tons chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadré de viandes. Autour de son chapeau léger où flottait une plume, et de sa mante aux reflets mordorés, se découpaient les gigantesques moitiés de bœufs entremêlant à la pourpre de leur chair de larges bandes de gras jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est réjouissant à calculer.
C'était Mme Fléchelle qui partait chez le maréchal Vaillant, pour y arrêter, sous son approbation, l'itinéraire du cortège des bœufs-gras.
Je m'effaçai devant elle, puis, à mon tour, franchis la porte de beefsteacks, et pénétrai dans le charnier où je trouvai le patron officiant lui-même, en grand tablier blanc, le «fusil» au poing.
Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Fléchelle, tête à rouflaquettes, à barbiche, à moustaches, faisait ses efforts pour copier le masque impérial; je dois à là vérité de dire qu'il était mieux: l'œil plus vif, le teint plus clair.
Il me reçut avec de vigoureuses démonstrations de belle humeur, et me donna l'adresse de ses bœufs, pour y aller faire mon choix:—au Jardin d'acclimatation.
Ce fut l'affaire d'un fiacre.
Au retour, comme je lui dénonçais ma préférence pour un vaste animal aux puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec le titre du journal: la Lune, le maître boucher fut pris, dans son antre, d'une allégresse infinie; il bondissait, exalté, parmi les entrecôtes, ne cessant de s'écrier:
—Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint, dites donc?... c'est le plus beau bœûce!... il a mis dans le joint... du premier coup, là: pfwitt!... un bœûce de dix-huit cents... ah! chaleur!...
En effet, c'était le plus beau bœuf des cinq; il venait premier dans le défilé, et ce fut lui qui s'appela: la Lune.
Or, le dimanche-gras, dans l'après-midi, comme le populaire, en masse compacte et en grand émoi, s'était aggloméré devant le portail du Sénat, grouillant et attendant le cortège, il y avait, à trois pas de la bousculade, sur le trottoir, un groupe composé de deux personnes seulement, mais très animé.
Ces deux personnes étaient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre, «Mouchu» Monet. Mouchu Monet était mon propriétaire.
Entre parenthèses, au cas où la postérité, dans la suite des temps, se déciderait à décorer de plaques commémoratives mes différents séjours, elle retrouverait facilement ceux-ci: mâsure peinte jusqu'à mi-bâtisse, en rouge foncé, Hôtel du Luxembourg, à deux culbutes du Sénat. Je n'ai jamais connu rien de plus gai. La porte était implacablement fermée à onze heures du soir; mais j'avais, aux fenêtres, des camarades qui me descendaient la clef par une ficelle.—Chut!
Mouchu Monet, donc, en cette après-midi du dimanche gras, refusait de me laisser rentrer chez moi, faute de sept francs—chette—que je lui devais et n'avais en poche...
J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blâmer la manière abandonnée dont je confesse, à propos de bœuf gras, ma «vache enragée».
Que voulez-vous? Polo n'était pas encore prodigue à mon endroit; moi-même j'étais un peu désordonné, insouciant, mal économe: enfin j'étais très jeune. Au fait, cela m'est plus doux à dire que le contraire; et, en ce moment même où je censure le grand garçon échevelé que j'étais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube, en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empêcher de sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son appétit, du diable si je ne serais pas tout pareil!
Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur à la peine, moins droit dans le danger.
J'avais dépensé, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois douzaines de pharmaciens; j'avais été tour à tour enjoué, superbe et suppliant: c'était une erreur, un oubli inconcevable de ma part de n'avoir pas demandé d'argent, la veille, à la caisse. Aujourd'hui, dimanche, impossible: bureau fermé. D'ailleurs, quoi? la belle affaire! douze heures de retard... N'y avait-il pas là-haut de quoi couvrir douze fois la somme? et patati, et patata.—Rien!
Tout à coup, une gigantesque rumeur s'éleva, une irrésistible poussée fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de ville se précipitèrent; les becs de gaz, en un clin d'œil, se transformèrent en grappes de mômes; les toits, les fenêtres pullulèrent de silhouettes penchées, avides de voir: on entendait les fanfares, la mascarade arrivait, hérauts en tête, éblouissante, somptueuse, avinée et braillante, frappant sur la peau d'âne et soufflant dans les cuivres.
L'«ami de l'empereur» était dans le tas, Fléchelle lui-même, épanoui dans sa voiture, en costume de cérémonie, tout reluisant de drap neuf, apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son cœur:—Dans toute la boucherie parisienne, non!..... je mets au défi! il n'y en a pas de comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!»
Et la bête bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses gros yeux troubles errant, effarés, sur la démence de ses bourreaux; morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante, avec, en haut, l'oriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent, allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.
Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté sous le crâne, je saisis «mouchu» Monet par un bouton de sa guenille, et je lui criai:
—Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même où je suis bœuf-gras!—Regardez!
Et j'attendis ses excuses, fier et calme, figé dans un mouvement de pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à ma place.
«Mouchu» Monet contempla mon bœuf d'un œil froid, fit osciller d'une épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit:
—Cha ne me regarde pas.
*
* *
Voilà ce que je connais de la gloire.
ACTES EN VERS
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u quartier Latin, le dimanche, Talien joue «les Jeunes».
C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Cluny tente, à ses risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne ad hoc.
Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux, ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un manuscrit, dans le tas, lui paraît suffisamment conforme au bon sens, le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
Cela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura, si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas la question que je veux soulever en ce moment.
Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations en un acte, en vers, qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les cartons de Cluny.
Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire miroiter une idée grosse comme une tête d'aiguille, l'acte en vers où il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand Corneille, «pour se faire connaître», et sans être un Cid ni le faire, un «jeune», de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier coup.
Est-ce timidité, cependant, ou paresse? Obstinément, les «jeunes» poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les petites sœurs.
C'est la faute du Passant.
Oui, le Passant, bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant poète, le Passant a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains, comme on prétend que l'œuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
Songez-donc! avec un seul acte, entrer au cœur de la foule, enthousiasmer, régner le soir, être illustre! Il y a de quoi tenter l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir, tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de la Rue, autrefois, a nommé: les Crotte-Menu...
La première du Passant! je me la rappelle comme si c'était hier:
On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de Bobino, voisin des arbres du Luxembourg, où se réunissaient les Parnassiens, où passait Rochefort, où venait de débarquer, avec Pierrot Héritier, Paul Arène au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les Lettres de mon moulin.
L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur talent à l'interprétation; tout bas, on ajoutait même... que l'une d'elles était aimée du poète, que l'autre en sèchait de jalousie: un vrai roman!
Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans la bataille...
Comble de l'émotion! J'en appelle à ceux de mon âge: le lustre de l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.
Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons, des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide: c'était superbe!
Il y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier, Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
On frappa les trois coups.
Vous connaissez la pièce; elle arriva comme une manne:
Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia, la courtisane charnue et réveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre.
Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs fauteuils; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
Quel succès! On fit relever quatre fois le rideau.
Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
Après avoir touché la main du vainqueur chancelant d'émotion, courant affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant son acte en vers.
Hélas! moi comme les autres...
Il a vu le feu de la rampe sur cette même scène de l'Odéon, mon acte, un soir que j'avais grand mal à la tête.
Beaucoup de monde «dans les places», comme on dit.
J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que j'allais dire un mot de vérité. Point! j'avais péniblement cousu de rimes une pantalonnade.
Et le cœur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse, avait, pour ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque d'Athénée.
Je me rappelais un mot de Félix Pyat: «Quand la toile s'est levée pour la première du Chiffonnier, j'ai eu la sensation d'un homme à qui ou enlève sa chemise.» Et j'attendais...
—Place au Théâtre!
Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:
—V'lan! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le regardai; Duquesnel n'est pas une bête: il avait dans le regard cette étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation d'un jobard.
V'lan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant été dur, sera condamné? Non, certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti que je ne l'ai su faire moi-même, parbleu! Seulement, j'ai peine à voir se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les têtes de moutons aux barrières.
Je tenais à dire que le Passant ne se recommence pas, qu'il a eu la chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.
Tenez: Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à l'Odéon: le Trésor.
Eh bien!—il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une admiration bien affectueuse,—mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la brume de l'imagination, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit employé, l'employé à l'acte en vers.
Effaçons cela. Coppée a bien d'autres «trésors» dont il n'est pas avare; son œuvre est considérable; il n'est plus à juger.
Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être; ils feront de mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui, pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des Passants.
A Saint-Cloud, les mirlitons!
L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.
PAUVRES CENSEURS!
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e 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son portier par la tête, et l'embrassa avec transport.