André LICHTENBERGER
LA PETITE SŒUR
DE
TROTT
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e
Tous droits réservés
Ce volume a été déposé au Ministère de l’intérieur en 1899.
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PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 12032.
LA PETITE SŒUR DE TROTT
I
PRÉSENTATION
Trott a une petite sœur.
Ce n’est pas trop tôt.
Un soir, on ne peut pas dire exactement quand, mais il y a déjà bien longtemps, un soir, à l’heure où il fait très bon, très doux, très chaud, au coin du feu près de la lampe allumée, à l’heure où l’on a des pensées tendres et où un peu d’angoisse descend avec la nuit qui tombe et les paquets d’ombre qui remplissent les coins de la chambre, un de ces soirs-là d’hiver naissant, maman a pris Trott sur ses genoux, l’a beaucoup embrassé et lui a dit :
— Trott, est-ce que tu serais content d’avoir un petit frère ?
Trott était en train de jouer avec la chaîne de montre de sa maman. Il a réfléchi un moment, et puis il a répondu :
— Non, merci. Si c’est pour me faire plaisir, j’aimerais mieux que vous m’achetiez une tortue vivante. Parce que, vous comprenez, il faudrait que je lui prête mes joujoux, et il les casserait ; alors ça m’ennuierait.
La mignonne maman de Trott s’est mise à rire. Elle a démontré à son petit garçon comme ce serait amusant d’avoir un petit frère, de jouer avec lui, de lui donner le bon exemple… Ah ! quant à ça, il faudra être sage pour deux… Trott soupire. C’est déjà bien difficile d’être sage pour un ; mais, pour deux, c’est tout à fait impossible. Trott l’explique à sa maman, qui rit encore plus fort. Le papa de Trott entre. Maman lui raconte les idées de son petit garçon ; le voilà qui rit aussi. C’est très drôle comme les grandes personnes rient quelquefois de choses qui sont excessivement sérieuses…
Papa interroge Trott :
— Aimes-tu mieux une petite sœur ?
Trott examine gravement toutes les faces du problème. Une petite sœur ? Ça serait peut-être plus amusant. Marie de Milly est très gentille. Elle lui a apporté hier un sucre d’orge presque entier. Oui, Trott aime mieux les petites filles. Et puis elles sont moins fortes que les petits garçons. Alors, si on se dispute… Maman et papa sont en train de causer, très absorbés. Comme une vrille, la voix perçante de Trott leur traverse le tympan :
— Eh bien ! papa, si ça t’est égal, j’aimerais mieux une petite sœur.
— Allons, tant mieux. N’oublie pas d’en demander une au bon Dieu tous les soirs.
Et Trott l’a demandée tous les soirs. Tous les soirs… enfin, pas tout à fait. Il y a des soirs, vous savez, où l’on a tellement sommeil qu’on ne sait pas trop ce qu’on dit. Alors, peut-être que ces soirs-là… Sans doute, on fait sa prière, seulement c’est un peu en dedans. Mais, tous les soirs où il ne s’est pas endormi trop vite, Trott a demandé au bon Dieu de lui envoyer une petite sœur. Et il lui a bien expliqué comment elle doit être. Il faut qu’elle soit très jolie et très sage, pas si grande que Trott, et qu’elle aime beaucoup la viande et pas du tout le dessert. Alors Trott lui donnera sa viande à lui et mangera son dessert à elle. Et puis il faudra qu’elle s’appelle Polycarpe. Polycarpe, ce nom tient au cœur de Trott ; on ne sait pourquoi. Maman a jeté les hauts cris. La petite sœur s’appellera Lucette. Quel vilain nom ! C’est un nom de chien ; Polycarpe est bien plus joli. Enfin, si elle est bien plus petite que Trott et n’aime pas du tout le dessert…
D’ailleurs, Trott a un peu oublié ces derniers jours qu’elle devait venir. Il s’est passé tant de choses qu’il est bien excusable. Maman était très fatiguée, et même un peu malade. Alors elle a dit à Trott qu’il irait faire un séjour avec Jane, sa bonne anglaise, chez Mme de Tréan, la vieille dame aveugle qui habite un chalet rouge sur la falaise. C’est bien aimable à Mme de Tréan d’inviter Trott. Mais il aurait mieux aimé rester près de sa petite maman qu’il n’a jamais quittée. Et elle aussi, elle le serrait si fort en l’embrassant qu’on aurait cru qu’elle ne voulait pas le laisser s’en aller. Mais il a bien fallu partir. Tout doit être prêt à l’avance pour Mlle Lucette (quel vilain nom !), et Trott ne reviendra que quand elle sera arrivée. C’est une vraie princesse, cette jeune personne. Il y a déjà sa nourrice qui est là, une énorme femme qui ne parle presque pas français et qui inspire à Trott un respect proportionné à ses dimensions. Le berceau aussi est tout dressé. Il n’y a qu’elle qui manque. Ce n’est pas poli aux enfants de faire attendre les grandes personnes.
Tous les jours Trott vient faire une visite à sa maman. Il l’embrasse vite et se dépêche de regarder dans tous les coins de la chambre pour voir si elle n’y est pas cachée. Toujours rien. Après sa visite, Trott retourne chez Mme de Tréan et pense à autre chose.
Mme de Tréan est très bonne. Trott l’aime beaucoup, quoiqu’il ait quelquefois un peu peur d’elle à cause de ses yeux qui ne voient pas. Tous les soirs il reste assis près d’elle, très longtemps, devant le feu qui pétille. Quelquefois il regarde des livres d’images pendant qu’elle tricote ; d’autres fois elle lui raconte des histoires, des histoires magnifiques. C’est elle qui sait les plus belles.
Un soir, Trott rentre songeur ; il est si plongé dans ses méditations que Mme de Tréan s’étonne et interroge. Qu’y a-t-il ? est-ce qu’il a fait une sottise ? ou peut-être a-t-il un peu mal au ventre ? Ce n’est pas cela. Trott prend la parole.
— Madame, je voudrais savoir d’où viennent les petits enfants. Jane dit qu’on les trouve sous les choux. J’ai vu une image où une cigogne en tenait un dans son bec. Et Bertrand, le jardinier, m’a raconté qu’on les achetait au marché comme des petits canards. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Dites, madame, comment est-ce qu’ils viennent ?
Mme Tréan répond doucement :
— C’est le bon Dieu qui les envoie la nuit sans faire de bruit et sans que personne les voie passer. Un ange vient les déposer dans le berceau qu’on leur a préparé. Et il faut beaucoup les aimer et les caresser, parce que, comme avant ils étaient au ciel, ils sont très tristes et pleurent beaucoup.
Trott songe. Comme il doit y en avoir au ciel des petits enfants qui attendent de naître ! ça doit en faire du bruit ! Alors, comme ça, les petits enfants connaissent le bon Dieu. Ils viennent de le voir. C’est drôle. Peut-être que la petite sœur… Mais Jane vient chercher Trott pour le coucher et le trouble dans ses pensées.
Ce matin Jane est très gaie en habillant Trott. Elle est si gaie qu’on ne la reconnaît presque pas.
— Quel drôle d’air vous avez aujourd’hui, Jane !
Jane rit et dit :
— Croyez-vous ?
— Jane, qu’est-ce qu’il y a ? Oh ! dites-moi…
— Il faut deviner.
— On a retrouvé ma toupie ? Le cheval noir s’est échappé ? Il a neigé du sucre candi comme au pays de Cocagne ?
— Mais non, monsieur Trott ; voyons, quelque chose qu’on attendait… Vous savez bien… dans le berceau…
— La petite sœur est arrivée !
Elle est là ; si Trott est sage, il la verra cet après-midi. Cette nouvelle enivre Trott. Enfin la voilà, cette petite sœur tant attendue ! Peut-être qu’il faudrait lui porter un joujou ? Non, pas le cheval à mécanique, elle pourrait l’abîmer. La poupée rose ? elle est bien laide. Le grand polichinelle est trop lourd. Bah ! il y a d’autres joujoux à la maison de maman.
La matinée s’est traînée bien lentement. Enfin la voici terminée. Trott a déjeuné ; il est habillé ; en route ! Trott gambade comme un cabri le long du chemin. Quand il est gai, il a besoin, comme ça, de rire avec ses jambes. Et aujourd’hui elles ont de vrais fous rires, les jambes de Trott. Elles l’emportent à droite, à gauche, par-ci par-là. Que cette Jane est lente ! Elle l’appelle et lui dit d’aller plus doucement. Trott s’en moque. Il a tort. Il tombe par terre de tout son long et s’écorche le genou. Jane le ramasse, le gronde, l’époussette et le prend par la main. Il est calmé.
— Dites donc, Jane, la petite sœur ne courra pas aussi vite que moi, hein ?
— Non, pas tout à fait aussi vite, monsieur Trott, vous pouvez être tranquille.
Pas tout à fait ? C’est juste ce qu’il faut. Alors, quand ils joueront à l’attrape, Trott pourra l’attraper, dès qu’il en aura envie ; et il ne se laissera prendre qu’au moment qui lui conviendra. C’est parfait. Seulement il ne faudra pas qu’elle grogne…
— Dites donc, Jane, elle sera bien sage, n’est-ce pas ? Sans ça je lui donnerai une tape…
— Tâchez vous-même d’être sage ! Faut-il avoir peu de cœur pour vouloir déjà la taper ! Pauvre chérubin !
Trott est offensé ! Cette Jane ne comprend rien de ce qu’on dit. Naturellement il ne va pas lui donner de tape tout de suite ; c’est sûr ; ce sera plus tard, dans longtemps, demain peut-être…
— Et tâchez de ne pas faire de bruit en entrant ! Votre maman est très fatiguée, et peut-être que bébé dormira.
C’est ennuyeux. Trott aurait des tas de choses à raconter à sa maman. Hier il a trouvé un très beau coquillage rose. Et puis il a tenu très longtemps la bride du cheval noir. Et puis, il faut bien le dire, il a fait un accroc à son pantalon ; pas le neuf, heureusement… Mais voilà déjà la porte du jardin. Trott la franchit posément. Il commence à avoir une espèce d’inquiétude vague. Après tout, il ne la connaît pas du tout, cette petite personne. Et quand Jane a tiré le cordon de sonnette, une envie baroque le saisit de prendre ses jambes à son cou… Quelle bêtise !… C’est Thérèse, la vieille cuisinière, qui ouvre la porte. Elle a reconnu la voix de Trott.
— Eh bien ! monsieur Trott, vous allez la voir, votre petite sœur ! Mais ne faites pas de bruit. Votre maman veut vous embrasser d’abord. Montez tout doucement.
Trott gravit l’escalier. Il est de plus en plus ému. Il y a dans la maison un grand silence qui vous serre la gorge. Il faut qu’il attende dans le corridor. Jane va voir s’il peut entrer chez sa maman. Trott attend longtemps. Il est tout à fait grave. Ce serait l’heure de goûter… Mais voilà papa…
— Papa !
— Chut. Viens près de ta maman. Elle est malade. Il faudra seulement lui dire bonjour, et puis tu t’en iras.
Ça n’est pas gai, tout cela. Papa n’a pas sa belle mine des jours où il est sanglé dans son grand uniforme d’officier de marine. Papa est tout ébouriffé. Il a les yeux rouges et est habillé tout de travers. Quel bouleversement pour cette petite personne ! Trott se sent mécontent…
La chambre de maman est presque noire. Ça sent comme chez le pharmacien. Maman est dans son lit, toute pâle, toute blanche. Elle a l’air si fatiguée… Pourtant un tout petit sourire effleure ses lèvres, quand Trott s’approche. Il se penche pour l’embrasser, très ahuri, et il murmure machinalement :
— Vous savez, maman, j’ai trouvé un beau coquill…
Mais papa le fait taire, l’embrasse et le remet dans le corridor entre les mains de Jane. Il se retrouve en plein jour, très désorienté. Maintenant il faut aller voir la petite sœur. Ah bien ! ça, c’est plus amusant. On va pouvoir un peu sauter et rire. Chut ! la petite sœur dort… Quelle paresseuse ! Trott aura vite fait de la réveiller…
— Si vous faites du bruit, monsieur Trott, on vous renverra tout de suite.
Trott promet d’être sage. Il suit le corridor sur la pointe des pieds. Jane frappe à une porte. L’énorme nourrice apparaît. Elle sourit en découvrant des dents de cannibale qui impressionnent Trott, et lui dit :
— Pépétôtô.
Trott s’arrête interdit. C’est peut-être une injure. Qu’est-ce qui va se passer ? Non ! la nourrice est Alsacienne. Ça veut dire que bébé fait dodo. Trott rassuré se glisse tout doucement. Il se dirige vers un grand berceau rose. Nounou en écarte les rideaux. Trott se penche, et il aperçoit…
Il aperçoit une espèce de pomme cuite toute rouge, toute ratatinée, avec çà et là des excroissances et des trous. Ça a vraiment l’air d’une figure toute petite sur laquelle on se serait assis et qui aurait très chaud. Il y a aussi de microscopiques petites mains de vieille, toutes rouges, toutes ridées. Ça a un aspect vieux, misérable, racorni… Trott est consterné.
— Chôlipépé ! dit la nourrice.
Trott lève la tête avec hésitation, puis il reporte ses yeux vers le bébé qui dort toujours. C’est ça, la petite sœur !
— Eh bien ! monsieur Trott, qu’est-ce que vous pensez de votre petite sœur ?
— Est-ce que vous ne croyez pas, Jane, qu’en la renvoyant tout de suite, le bon Dieu voudrait la changer pour une autre moins laide ?
Jane est indignée. Elle accable Trott de reproches vifs. Mais il ne l’entend pas. Il regarde toujours la petite poupée rouge. Qu’elle est vilaine ! Ah bien ! Lucette est un assez joli nom pour elle ; Polycarpe aurait été beaucoup trop beau. Tiens ! la voilà qui bouge ! C’est plus intéressant. Ça peut donc bouger, ces petites choses ! Et puis, on dirait… oui vraiment : les paupières se lèvent : on voit apparaître deux espèces de câpres tout ronds, sans blanc, vagues… Tiens ! la bouche se plisse. Il faut être poli. Trott, un peu intimidé, dit très bas :
— Bonjour, Lucette.
Elle ne répond pas. Ah si ! la voilà qui fait une grimace :
— Ouin-in-in-in…
Trott fait un pas en arrière. Eh bien ! elle a une jolie conversation ! Trott se sent la tête tout embrouillée. Quoi ! la petite sœur a cette voix-là ? On dirait la poupée de Marie de Milly, qui crie quand on lui presse le ventre ; seulement c’est plus laid et plus fort…
Le poupon braille de toutes ses forces avec une toute petite voix de polichinelle enrhumé. La nourrice l’a pris ; elle le bouchonne, le secoue ! Oh ! petit bon Dieu, pourquoi est-elle si laide ?
Elle agite ses mains comme si elle voulait s’arracher les yeux et le nez. Quatre cheveux lamentables errent sur un crâne nu qui ballotte à droite et à gauche… Et dire que personne ne s’étonne, qu’on trouve ça tout naturel ! Est-il possible que d’autres bébés soient comme ça ? Dire que c’est cette petite chose-là qui vient du Paradis !
Trott l’avait oublié. Il se sent un respect inattendu. Hier elle était avec les anges… avec le bon Dieu…
— Il faut rentrer, monsieur Trott. Dites adieu à la petite.
La petite sœur est très tranquille maintenant dans son moïse. Ses yeux regardent tout droit au plafond. La nourrice cause avec Jane. Il faut en profiter. Trott s’approche de la petite figure ; il l’embrasse, quoique ça le dégoûte un peu, et chuchote tout contre l’oreille minuscule fripée :
— Est-ce qu’il va bien, le bon Dieu ?
Pas de réponse.
— C’était joli au Paradis ?
Pas de réponse.
— Est-ce que c’est vrai que le bon Dieu a une grande barbe blanche ?
Pas de réponse. Si ! oh ! si ! voilà la bouche qui se plisse. Trott bat en retraite avec précipitation.
— Ouin-in-in-in…
— Voilà déjà que vous la faites crier, monsieur Trott. Allons, sauvons-nous bien vite…
Trott et Jane cheminent côte à côte.
— Eh bien ! avez-vous fait connaissance avec votre petite sœur ? Pauvre mignonne !
Trott dit :
— Je trouve qu’elle est trop laide.
Jane se récrie :
— C’est trop fort. Vous étiez joliment plus laid, vous, monsieur Trott !
Trott rougit. Il est très blessé. Il voudrait répondre. Jane n’était pas là quand il est né. Il y avait une autre bonne… Mais sa langue s’embrouille. Il se taira. C’est plus digne.
On est rentré. Trott est assis au coin du feu à côté de Mme de Tréan. Elle lui demande de sa voix douce :
— Eh bien ! Trott, avez-vous vu votre petite sœur ?
Trott répond froidement :
— Oui, madame.
Mme de Tréan est aveugle. Malgré ça, elle voit des masses de choses.
— Est-ce que vous n’êtes pas content qu’elle soit venue ?
Trott répond avec mollesse :
— Oh ! si, madame, je suis bien content.
— Voyons, mon chéri, on ne le dirait pas. Racontez-moi tout ce que vous pensez.
Trott lâche la bonde. Elle est laide. Elle a des yeux troubles. Elle se frotte la figure. Elle est trop rouge. Et puis elle n’est pas du tout gentille. Trott lui a demandé des choses du bon Dieu et du Paradis. Elle n’a rien voulu dire. Elle a fait : ouin-ouin. C’est très vilain.
Mme de Tréan sourit. Elle prend le petit homme sur ses genoux. Elle raconte. Elle explique. Tous les petits enfants sont comme ça… Est-ce possible ?
— Et puis, vous comprenez, Trott, les tout petits enfants ne savent pas parler. Alors ils ne peuvent rien dire des anges et du bon Dieu. Mais ils sont très tristes et pleurent parce qu’ils se souviennent des caresses des anges et de toutes les belles choses du ciel.
Trott a compris. Certes, ça doit être plus agréable d’être bercé par un ange que par cette vilaine grosse nounou. Et puis, ne pas pouvoir marcher et parler ! voilà qui doit être terrible ! Trott frémit rien que d’y songer. Les bons sentiments rentrent en son âme, et il dit à Mme de Tréan :
— Je tâcherai d’être bien gentil avec ma petite sœur pour qu’elle ne regrette pas trop les anges.
II
TRIBULATIONS
— Toc, toc.
— Qui est là ?
— Est-ce que je puis entrer pour dire bonjour à ma petite sœur ?
Mme Prudent — c’est la dame qui soigne maman depuis qu’elle est malade — entr’ouvre la porte :
— Revenez tout à l’heure, mon petit ami. Maintenant elle va prendre son bain. Allez en attendant dire bonjour à votre maman.
Trott s’achemine patiemment vers la porte de maman :
— Toc, toc.
La voix de papa demande :
— Qui est là ?
— C’est moi, papa ; est-ce que je puis te dire bonjour et à maman aussi ?
— Tout à l’heure, mon bonhomme. Ta maman est occupée à sa toilette. Va au salon. Tu tiendras compagnie à Mme Ray qui est venue prendre des nouvelles de bébé et qui attend toute seule.
Trott pousse un soupir et rebrousse chemin. C’est ennuyeux d’aller comme ça frapper à toutes les portes et d’être mal reçu partout. Trott n’est pas habitué à trouver si peu d’égards. Heureusement Mme Ray est très gentille. Un peu moqueuse pourtant quelquefois. Mais elle a souvent des pastilles de chocolat ou des gâteaux. Alors on peut passer sur bien des choses. Trott ouvre la porte du salon. Mme Ray bondit et sautille à travers le salon, preste comme un petit oiseau. Et, avant que Trott ait dit un mot, elle interroge avec son petit accent américain :
— Est-ce que je puis aller voir le baby ?
Elle aurait bien pu dire bonjour à Trott. Trott dit sèchement :
— Non, madame. Mme Prudent ne veut pas qu’on aille dire bonjour à ma petite sœur.
— Oh ! qu’elles sont ennuyeuses, ces femmes ! Toutes les mêmes. Alors donnez-moi de ses nouvelles. Elle va bien ?
Trott répond d’un air gourmé :
— Mme Prudent va très bien.
Mme Ray frappe la terre du pied.
— Mais non, petit bêta, c’est de bébé que je parle.
Trott dit, toujours plus digne :
— Elle va très bien, madame, je vous remercie.
— Allons, venez vous asseoir près de moi et faites-moi son portrait.
Il n’y a jusqu’ici pas l’ombre de pastille. Trott regarde le plafond d’un air perplexe. Il faudrait trouver moyen, par une allusion délicate…
— Elle est très drôle. Elle n’aime pas du tout le chocolat.
Et en même temps il coule un regard doucereux vers la poche de Mme Ray. Sans doute ce n’est pas très discret, et Trott se juge sévèrement. Mais il a si envie de chocolat ! Mme Ray ne comprend rien. Il y a des jours où les grandes personnes sont trop bêtes. Si Trott était si bête que ça quand on lui fait lire sa page, Miss le gronderait joliment. Mme Ray rit, de son drôle de rire très gai, qui est comme si on secouait très vite un tas de petites sonnettes, et elle dit :
— C’est extraordinaire. Ça lui viendra plus tard. Mais dites-moi à qui elle ressemble : à votre papa ou à votre maman ?
Trott rougit d’indignation. Est-ce que ce vilain petit paquet pourrait ressembler à sa maman qui est si jolie avec ses cheveux si blonds, ses yeux bleus comme le ciel du beau temps et ses joues blanches et roses comme si elles étaient en cire ? ou à papa qui a une si belle barbe brune et des galons d’or sur sa casquette ? Trott répond d’une voix dédaigneuse :
— Non, madame, elle ne leur ressemble pas du tout. Elle ressemble plutôt à ces choses rouges, vous savez, qu’on voit chez le monsieur qui vend des saucisses.
Mme Ray pousse un cri d’horreur :
— Et la voix du sang, Trott ?
Trott ne la connaît pas. La voix du sang, ça doit être terrible. Heureusement une autre voix crie :
— Vous pouvez amener Mme Ray chez bébé.
Cette mission rassérène Trott. Il pourrait mener Mme Ray n’importe où, puisqu’elle ne sait pas le chemin. Mais lui, il le sait, lui qui n’est qu’un petit garçon. Et il la conduit d’un air protecteur. Chemin faisant, il lui explique que bébé n’est pas encore très jolie ; qu’il ne faut pas que Mme Ray soit fâchée si elle ne lui dit pas bonjour, et mille autres choses encore. Voilà le seuil de la porte franchi. Trott passe très vite devant la nounou qui l’effraye toujours un peu et conduit Mme Ray près du berceau. Sans doute bébé est encore trop rouge ; mais, après tout, c’est rare d’être si rouge que ça. Il n’y a guère que Will, le cocher anglais de Mme Gordon, dont le nez brille encore plus. Et Trott fait l’article :
— Regardez, madame, comme elle est rouge.
Mais il demeure bouche bée, et la stupeur la plus complète se peint sur sa figure. Car voilà que bébé n’est plus rouge du tout. Elle est jaune, jaune comme un petit Chinois. C’est prodigieux. C’est toute une nouvelle connaissance à faire. Trott était habitué maintenant à cette petite machine rouge. Et voilà qu’elle n’est plus là. Il faut recommencer. Peut-être que c’est un autre bébé. Mais non : voilà cette même petite face grimaçante, ces mêmes petites mains, maigres comme des pattes d’oiseau, et ce même « ouin-ouin » qui sort comme un cri de guerre. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? On l’a fait peindre ? Mais non, on aurait pris une plus jolie couleur : bleu, par exemple. Alors, ça s’est fait tout seul ? Est-ce qu’elle va changer comme ça tous les jours ? Peut-être que demain elle sera verte ou violette ? Trott est inquiet. La naissance de cette petite sœur est vraiment un événement très compliqué. Il se passe à chaque instant des choses qui vous déconcertent tout à fait. Trott regarde tout autour de lui avec une sorte d’angoisse, appréhendant de voir apparaître derrière les meubles une foule de diablotins de toutes les couleurs.
— Elle a faim, cette petite. Est-ce que vous ne l’oubliez pas, nounou ?
Tiens ! on va lui donner à manger. Quoi donc ? du chocolat, du poulet, ou du millet comme aux canaris ? Trott regarde avec intérêt. Nounou s’approche de bébé. Où a-t-elle sa casserole, ou son assiette, et la cuiller, la fourchette ?… Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des gestes singuliers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment, ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qui va se passer ? Oh ! là ! là ! c’est trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille…
— Tiens, où est Trott ?
Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu’on le ramène chez Mme de Tréan, il s’y promène en songeant avec stupeur à cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie toujours, qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et qui a une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une grande détresse. C’est un vaste inconnu qui s’est ouvert devant lui. Et jamais il ne s’est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son mouchoir ; il essuie soigneusement un petit coin d’allée pour ne pas salir son pantalon neuf, il s’agenouille et il prie :
— Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de couleur comme ça, et puis qu’elle soit moins laide et qu’elle ne crie pas tant ; et aussi… — non, c’est trop difficile d’expliquer au bon Dieu le cas de la nounou — et, je vous en prie, faites que je ne sois plus effrayé et qu’on m’aime très fort, et puis qu’il n’y ait plus de choses trop étonnantes. Amen.
Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu rasséréné, se rend à l’appel de Jane qui le cherche pour retourner chez Mme de Tréan.
III
UNE BOSSE
Ce n’est pas amusant du tout d’avoir une petite sœur, oh ! mais, pas du tout.
Voilà plusieurs jours que Trott est réinstallé à la maison. Eh bien ! tout va de travers, et rien n’est plus comme autrefois. Le plus ennuyeux de tout, c’est qu’il faut toujours marcher sur la pointe du pied, sans faire de bruit, sans courir, sans crier. Cette petite sœur dort du matin au soir. Maman n’est plus malade dans son lit. Mais elle est toujours étendue sur une chaise longue. On ne peut pas du tout s’amuser avec elle. Et elle est si fatiguée ! Trott avait une jolie chambre à lui, tout près de celle de maman. On l’en a expulsé ; on a mis dedans Lucette et sa grosse nounou. Quant à Trott, on l’a fourré à un autre étage, tout simplement, sans lui demander si ça lui convenait. Et, comme la nouvelle chambre est plus petite, on a laissé presque tous ses joujoux dans le placard de l’ancienne ; et justement, chaque fois qu’il en a envie, Lucette est en train de dormir. Alors, on ne peut pas les lui donner. Ce n’est pas drôle. Autrefois Trott était un grand personnage. Toute la maison tournait autour de lui. Chacun de ses faits et gestes était un événement. Thérèse, la cuisinière, lui donnait des friandises en cachette, et Bertrand, le jardinier, laissait son râteau pour venir lui montrer les nids d’oiseaux. Maintenant Thérèse ne songe qu’à faire des risettes à Lucette, et sitôt que la nounou paraît au jardin, Bertrand est derrière elle. De Trott on ne se soucie plus du tout. Il est pourtant plus gentil que ce petit paquet. La petite sœur n’est plus ni jaune, ni rouge, c’est vrai ; mais elle a toujours la même figure fripée, les mêmes gestes et les mêmes grimaces. Elle ne comprend pas ce qu’on lui dit. Et elle ne sait dire qu’une chose : « Ouin-in. » Quand elle ne dort pas ou qu’elle ne crie pas, elle tette. Elle gonfle ses joues, les vide, les regonfle, les revide. Elle ne songe qu’à ça. C’est une goulue. Et puis elle est très sale. On ne peut pas donner de détails. Elle est très sale, ça suffit. Tandis que Trott, lui, sait parler et courir, il fait la culbute, il dit des fables, et il porte des culottes qu’on n’est pas obligé de lui changer toutes les heures. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi vous mettre de mauvaise humeur ?
Mais Trott n’est pas de mauvaise humeur seulement, il est quelque chose de plus. Quoi donc ? Oh ! il n’est pas jaloux de sa petite sœur. Il l’aime bien à sa manière et il a un trop bon cœur, maître Trott. Il voudrait qu’elle fût bien contente et n’a pas l’ombre d’un mauvais sentiment contre elle. Non, Trott n’est pas jaloux. Il est triste ; il est même très triste. Puisque maintenant on ne fait plus attention à lui, c’est que peut-être son papa et sa maman ne l’aiment plus. Maintenant qu’ils ont un enfant neuf, ils ne se soucient plus du vieux. Trott lui-même, dès qu’on lui a donné sa boîte de cuirassiers en plomb, a tout à fait délaissé ses turcos, qui n’étaient plus très jolis. Pour les grandes personnes, c’est la même chose, évidemment. Oui, maintenant, on l’oublie tout à fait. Ainsi, l’autre soir, maman et papa discutaient s’il fallait ou non donner de l’eau de chaux à bébé. On a annoncé le dîner. Ils se sont levés et allaient passer dans la salle à manger, laissant Trott dans son coin. Par hasard papa s’est retourné et l’a aperçu : « Hé, nous allions t’oublier ! dépêche-toi. » Oublier ! c’est papa qui l’a dit. On oublie Trott. Deux ou trois larmes sont tombées dans son potage. On n’a rien vu. On discutait de nouveau sur l’eau de chaux.
Une grande peine a envahi le cœur de Trott. On ne l’aime plus du tout. Peut-être un tout petit peu encore, mais pas comme avant. Et quand on a été aimé tout plein, ça n’est pas assez. Trott a le cœur très lourd, un peu comme quand il a mangé trop de tarte aux pommes…
Et aujourd’hui tout est allé plus mal que jamais.
Ce matin, Trott prenait sa leçon avec Miss ; et il était un peu grognon. Alors, quoiqu’il soit très poli d’habitude, il lui a dit un mot qui ne l’était pas tout à fait. Et papa, qui entrait, l’a entendu. Trott a été privé de dessert. Il y avait de la crème fouettée !
Après déjeuner, Trott était pressé de se dégourdir les jambes. Il s’est précipité hors de la salle à manger en lançant bien fort la porte derrière lui pour la fermer. La petite sœur s’est réveillée et a hurlé. Maman a dit : « Que ce Trott est insupportable ! »
Ce soir, en rentrant de la promenade, il faisait presque nuit. Alors, surtout quand on a un peu gros cœur, c’est très bon d’être caressé. Trott a voulu aller trouver sa maman, et s’asseoir, comme il fait d’habitude, sur son petit fauteuil, à côté de la chaise longue. Et voilà qu’à sa place il y avait Lucette dans son moïse. Et maman était si occupée à lui faire des mines qu’elle a à peine donné à Trott un petit baiser très leste. Alors Trott a eu très froid dans le cœur et est allé s’asseoir tout seul près de la fenêtre à regarder la nuit descendre lentement sur le jardin.
Puis papa est entré. Il s’est assis près de la petite, a dit à Trott : « Tiens, tu boudes, mon garçon ? » et s’est mis à bavarder avec maman par-dessus le poupon qui tenait son doigt. Et Trott s’est rencogné dans son coin, et sa mélancolie s’est faite plus noire. C’est sûr maintenant, tout à fait sûr, qu’on ne l’aime plus. Autrefois, quand il était méchant, on le grondait un peu, et puis c’était fini ; on l’embrassait plus fort, et c’était presque très bon d’avoir été grondé. Maintenant on le gronde plus sévèrement et on ne le caresse plus du tout. Que faire ? dire qu’autrefois on l’aimait tant, tant, tant ! Et quand il a été malade, c’est comme si on l’avait aimé plus encore. Est-ce que si Trott était malade maintenant, peut-être que…
C’est une idée. On a emporté bébé. Personne ne regarde. Papa et maman parlent à demi-voix. D’un bond Trott est debout sur sa chaise. Il appuie ses deux mains sur le dossier et se donne une bonne poussée. La chaise s’écroule avec un fracas épouvantable, et Trott roule sur le plancher au milieu de la chambre.
Maman pousse un cri perçant. Papa se précipite vers Trott, le relève et se dépêche de regarder son front. Mais maman veut l’avoir à elle ; elle s’empare de lui, le pose sur ses genoux, le dorlote, le caresse, l’appelle son cher petit maladroit. Trott pleure de joie et de douleur : car il a une belle bosse au front.
— Comment as-tu donc fait pour te jeter par terre, mon pauvre bonhomme ?
Trott ne peut pas répondre. Il pleure trop. Enfin, il articule entre deux sanglots :
— Je… je l’ai fait exprès.
Papa et maman se regardent avec stupeur. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il ne faut jamais mentir. Quoique ce soit difficile, surtout quand on a tant de larmes à écouler, Trott explique. Il a voulu savoir si sa maman et son papa ne l’aimaient plus du tout. Il sait bien qu’on ne peut pas l’aimer, lui qui est vieux, comme sa petite sœur qui est neuve. Mais il croyait qu’on pouvait tout de même l’aimer encore un peu. Il voulait savoir. Alors, maintenant, il est bien content, bien content, quoique… Les cataractes redoublent de violence.
Maman passe un bras autour du cou de Trott et lui tamponne les yeux. Papa lui tient les mains dans les siennes. Ils sourient tous deux, mais avec un sourire particulier, encore plus tendre. Et une musique de paroles très douces vient caresser les oreilles et le cœur de Trott. Et il apprend une nouvelle étonnante. Il paraît qu’on l’aime tout autant qu’avant, et même tout autant que Lucette. Seulement Lucette est toute petite. Elle ne peut rien dire. Elle n’a pas de force. Alors il faut veiller sur elle. Tandis que Trott est un grand garçon. Mais on l’aime tout autant, bien sûr, tout autant. Papa soulève son petit garçon dans ses bras, lui plante un gros baiser sur chaque joue et interroge, le regardant bien en face :
— On est consolé maintenant, mon bonhomme ?
Et Trott répond, les yeux rouges encore et la bouche souriante :
— Oh oui ! mais, tout de même, je suis bien content que je me sois fait une grosse bosse.
IV
UNE BONNE IDÉE
Il fait un très beau temps de soleil. Comme maman est toujours un peu fatiguée, papa l’a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des blanches. On les fait passer dans une main et puis dans l’autre, en les faisant sauter comme ça. C’est un jeu très compliqué. On ne peut pas l’expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de sa nounou qui la promène. De temps en temps elle la dépose dans une petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu’elle se tienne tranquille.
A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle tient un poulet qu’elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C’est pour faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser, vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros rires. C’est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il n’aime pas beaucoup qu’on crie comme ça. Et maman non plus. Ça n’est pas convenable. Il a bien envie de dire quelque chose ; mais il réfléchit que c’est inutile : on l’enverra promener. Alors il se tait.
Il s’approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout ce bruit ? Enfin, tant mieux ! alors elle ne crie pas. Dès qu’elle est réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce qu’elle a donc toujours mal ? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le dos, on la secoue, on lui donne à téter, on la berce, on la promène. Souvent rien n’y fait. Qui sait ? peut-être qu’on se trompe. Peut-être qu’elle n’a pas mal. Peut-être qu’elle a des chagrins. Ça arrive aussi, ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté. Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre parce qu’ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu.
C’est sûr qu’à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très beau, mais c’est tout autre chose pourtant. Maman s’en rapprocherait plutôt, mais elle n’a pas d’ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie, il vaut mieux n’en pas parler : Jane a le nez et le menton trop pointus, et un peu de moustache ; nounou ressemble juste à un éléphant ; Thérèse est bien trop vieille ; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et c’est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n’est pas un ange, il le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu’il était un petit diable. Pourtant, Mme Ray s’est écriée l’autre jour qu’il avait une figure de chérubin. Et un chérubin, c’est un petit ange. Positivement. Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité.
Tout à coup Thérèse sent qu’on lui tire la jupe. Elle se retourne.
— Que voulez-vous, mon mignon ?
— Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les grandes.
Thérèse en fait un paquet et les remet généreusement entre les mains de Trott. C’est bien dommage qu’elles ne soient pas blanches. Enfin !
— Je voudrais aussi avoir une ficelle.
Justement Bertrand en a une dans sa poche. C’est parfait. Trott s’assied par terre et se met à l’ouvrage. C’est excessivement difficile. Mais avec beaucoup de travail il arrivera…
Cependant Bertrand raconte à ces dames que tout à l’heure les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier vont passer. Il y en a, des toilettes ! On verrait ça très bien de la grille. La voix de Jane tire Trott de son travail.
— Monsieur Trott, vous allez rester un moment avec votre petite sœur. Si elle crie, vous appellerez. Nous sommes au bout du jardin.
C’est bien. Jane ôte très vite son tablier pour que les gens qui vont passer croient peut-être qu’elle n’est pas une bonne, mais une institutrice. Et toute la bande se met en route. Bertrand fait l’aimable auprès de nounou qui se tortille.
Trott reste par terre absorbé. En voilà une finie. Et voilà l’autre. Elles ne sont pas tout à fait pareilles. Mais il ne faut pas être trop exigeant. On fait ce qu’on peut. Maintenant il s’agit de se les attacher sur le dos. Ce n’est pas une petite opération. Trott se démanche les vertèbres du cou à essayer de se lorgner les omoplates. C’est terrible : et dire que les petits oiseaux font ça si facilement ! Enfin, grâce à la ficelle, ça doit tenir. Quel dommage de ne pas savoir ! Pour sûr, c’est ressemblant. Le principal est fait. Maintenant il faudrait aussi une robe blanche. Le tablier de Jane est fait pour ça. Trott se l’attache soigneusement autour du cou. Il faut se dépêcher. Voilà la petite qui commence à se trémousser. Vite, vite, une couronne ! La boîte de fer-blanc ira très bien. Elle ne tient pas tout à fait ; mais en ne se remuant pas trop… Il faudrait aussi une harpe. Trott s’empare de la râpe ; en grattant dessus avec le couteau que Bertrand a oublié, ce sera merveilleux.
— Ouin-in-in !…
Non, non, ne crie pas ! attends un peu, petite sœur !… Elle ne le voit pas. Tout l’effet sera perdu. Trott pousse une chaise contre la voiture et grimpe dessus. Attention à la couronne ! Ça y est.
— Regarde-moi, Lucette !
Elle ne regarde pas. Elle donne des coups de pied, elle s’agite, elle va crier… Que faire ?
Ah ! oui, ils chantent en jouant de la harpe. Jouer de la harpe, ça va très bien, mais chanter ! Trott n’est pas très fort dans cette partie-là. Il a une voix horriblement fausse. On n’a pas pu lui apprendre de cantiques. Voyons, il y a pourtant une chanson très belle… La petite sœur l’aimerait sûrement. Les hommes chantent ça dans la rue quelquefois…, le soir…
— Le san-guimpure, abreuver lérisson…
Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux vagues se sont fixés et qu’elle regarde Trott avec sympathie. Il n’y a pas à dire, elle le regarde. Et qu’est-ce que c’est que cette grimace-là ? Quand elle va pleurer, elle n’ouvre pas la bouche comme cela. C’est qu’elle ne pleure pas… elle rit, ou du moins elle sourit d’un drôle de petit sourire, et elle agite sa main d’un air tout content. Trott est gonflé d’orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce qu’elle voulait. Et il reprend de plus belle :
— Le san-guimpure, abreuver lérisson !
Les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier ont passé. Alors ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l’égide de Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête s’arrête et jette un cri :
— Chéssu !
Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur la râpe avec le couteau, et hurlant d’une voix atrocement fausse une Marseillaise fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne d’allégresse.
V
MADEMOISELLE LUCETTE
Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air capable et supérieur :
— Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier « ouin-in-in », c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y entasser. Eh ! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des robes de soie. « Papa » et « maman » sont pour Mlle Lucette des idées infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de savoir si elles sont de plaisir ou de douleur : quand les choses du dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve : gueu-gueu-gueu ; et quand c’est le contraire, on entend : ouin-in-in. Et il y a une foule de sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs, viennent de s’estomper en nous ; il y a dans notre âme un petit fond trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas ; plus tard, jamais elle ne s’en souviendra ; mais elles s’empilent et s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive. Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et de très développé.
En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue. Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse, embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire assister au défilé prodigieux des « pensées » qui tourbillonnent sous son crâne, hélas ! toujours déplumé.
« Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C’est très amusant. Comme elle vient, la lumière ! Il faut la manger. La lumière, c’est joli. Le noir, c’est laid. De ce côté, c’est la lumière. C’est très joli. C’est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c’est le noir. Le noir, c’est laid. Ça fait mal. Hou ! hou ! Mais de ce côté c’est la lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir. »
— Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se tortiller dans son moïse, elle a la tête plus bas que les pieds.
« La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l’attraper. Ça ne remue pas comme on veut, toutes ces petites choses qui sont sans cesse à vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans la bouche. Il faudrait attraper… attraper. Ouin-in-in. »
— Doucement, bébé.
« Ça balance, c’est bon, c’est comme dodo. Les petits doigts roses sont amusants. Il faudrait les prendre. C’est difficile. Ils se sauvent toujours. Ah ! voilà… Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce qu’on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo. Ouin-in-in… »
— Mais qu’elle est sotte, cette petite ! la voilà qui se griffe elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle ?
« Tiens, la grande machine qui remue s’est approchée. Pas celle qu’on tette. L’autre. Qu’est-ce qu’elle veut à s’approcher comme ça ? Ça fait noir, il faut crier. Non, c’est drôle, c’est très drôle. Elle chatouille. Il faut sauter, il faut faire des grimaces. C’est très amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. Il faut l’attraper. Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle ? Ce n’est pas la peine de se fâcher. Elle a laissé quelque chose entre les doigts. Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c’est ennuyeux, la lumière. On l’a assez vue. Et le noir aussi. On les a assez vus.
« Ah ! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu’est-ce que c’est ? Ça vient très fort par les oreilles. Il faut crier. Ah ! non, ce sont des machines qui remuent. Il y a celle qu’on tette et un tas d’autres qui grouillent. C’est très laid. Ça fait noir. Ce n’est pas amusant, la lumière ; mais c’est plus joli que tout ça. Et puis j’en ai assez. Ouin-in-in. »
— Prenez un peu la petite, nounou, qu’elle soit gentille…
— C’est tout le portrait de votre mari.
— C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
« C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme. C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière, des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps. Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe ! Voilà quelque chose qui vient. Ça vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines qui remuent ! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les yeux et les oreilles ? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention à elles. »
— Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons, bébé !
« Mais laissez-moi donc tranquille ! Il y a là dedans quelque chose qui ne va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non, pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le faut. Colique. Colique. Allons donc ! Ça n’est pas très agréable, mais enfin c’est le seul moyen… Ça y est. Ouf ! »
— Nounou ! nounou ! venez vite. Oh ! la petite sale ! Dépêchez-vous de la changer.
« Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces. Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut remplir, remplir… Ouin. »
— Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante, cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père…
« Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé ! la grosse machine à téter. Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez… Ah ! maintenant, c’est bon. C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout. C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La vie est succulente… Qu’est-ce qu’il y a ? C’est parti. Ah ! mais il en faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler, hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le reste… »
— Regardez cet appétit ! Qu’elle est méchante, cette petite ! Elle ne laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
« Ah ! enfin ! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter ! qu’il est gentil ! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter, il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter, dodo… dodo… »
Dodo.
— Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou.
Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la chance, il y en a bien pour une heure.
VI
LES INCONSÉQUENCES DE MADEMOISELLE LUCETTE
La petite sœur est un peu moins petite. Sa tête brinqueballe encore sur son cou ; quand par hasard on veut l’asseoir seule, elle s’écroule comme un pudding trop cuit. Elle a encore une expression très vague. Elle bave indéfiniment d’un air pensif, son poing dans sa bouche. Elle crie très souvent. Elle a presque toujours faim ou sommeil. Pourtant elle suit les lumières avec beaucoup d’attention. Elle compte ses doigts indéfiniment, et elle a l’air pleine de satisfaction en contemplant ses mains. Il y a des personnes qu’elle reconnaît tout à fait bien. Elle rit ou elle pleure avec un semblant de raison. Il est certain qu’il s’élabore en elle des raisonnements, des réflexions, des observations de toute sorte. Souvent elle paraît plongée dans des méditations insondables. C’est tout le dessin de son âme future qui est en train de s’esquisser. Mais ce dessin est très difficile à suivre. Il y a des endroits excessivement enchevêtrés et compliqués, et des lacunes énormes. Sur certains points, évidemment, Mlle Lucette s’est formé des idées tout à fait précises : téter est bon ; dodo est bon ; être balancé est bon. Chaque chose, d’ailleurs, doit être produite en son temps, et il ne faudrait pas qu’on voulût faire faire dodo au moment où il s’agit de téter. Mlle Lucette saurait immédiatement manifester son mécontentement. D’ailleurs, avec une faculté d’observation suffisante, on réussit assez facilement à se rendre compte de ses volontés en ces matières. Elles sont à peu près périodiques. Mais il est infiniment ardu de concevoir les raisons et l’enchaînement d’autres idées qui commencent à émerger du brouillard.
On lui a donné un hochet, une balle, des bêtes en caoutchouc, des poupées. Tout cela lui est complètement indifférent, ou, pour mieux dire, tout cela n’existe pas pour elle. Elle ne le perçoit en aucune manière. Cela fait partie de la masse neutre du monde extérieur. Par contre, certain chapeau de maman excite visiblement son admiration. Car elle ouvre une bouche énorme en l’apercevant ; et quand elle admire, c’est par la bouche. Devant une cuiller ou un rayon de soleil elle se distend la mâchoire comme quand nounou s’approche au moment du repas. Il est évident que le beau lui donne envie de manger, comme plus tard il lui inspirera le besoin impérieux et irrésistible de toucher. Mais on ignore quel critérium lui fait juger généralement Mme Ray digne d’être absorbée, tandis qu’invariablement la vue de Mme Thilorier lui fait serrer les lèvres d’un air hostile. D’ailleurs, elle a des changements très brusques dans ses dispositions. Il faut user de beaucoup de réserve à son égard et s’incliner immédiatement devant ses volontés. Les bonnes intentions ne lui suffisent pas chez autrui ; il faut qu’on devine les siennes, ce qui est infiniment compliqué, car elles varient selon des lois inconnues qui sans doute dépendent en grande partie des dispositions de son estomac, de son ventre et de toute sa personne physique.
Cette inégalité d’humeur n’est pas sans inspirer à Trott une certaine timidité vis-à-vis de sa petite sœur. Trott est un grand garçon. Il conçoit que la vie est une chose sérieuse, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu’il y a des principes stables, que certaines choses sont invariablement bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, laides ou belles. Une boîte de soldats de plomb neufs est jolie ; Marie de Milly est jolie aussi ; et aussi le ciel tout bleu quand il fait beau temps. Toutes ces choses ne se ressemblent pas, mais toutes elles plaisent aujourd’hui comme hier. C’est toujours bon de manger une pastille de chocolat. Et on sait toujours, à peine Miss arrivée, qu’on va s’ennuyer. Ce sont des choses sûres, régulières, ordonnées. On ne verrait pas plutôt Miss faire une culbute que le soleil et la lune s’embrasser au milieu du ciel. Et les personnes comme les choses apparaissent à Trott sous un angle déterminé. Elles n’ont pas d’inégalités, de caprices. Elles seront demain ce qu’elles sont aujourd’hui ; et chacune a des qualités propres persistantes. Il est absolument avéré que papa est plus fort que tous les hommes ; que Miss est plus savante que personne ; que Thérèse est la meilleure cuisinière de la terre. Ce sont des choses invariables, sur lesquelles on peut se reposer et compter d’une manière absolue.
Il n’y a que la petite sœur qui échappe à ces habitudes d’ordre et de classification. Depuis le jour où tout à coup de rouge elle est devenue jaune, Trott a gardé à son égard une petite défiance. Et vraiment il semble qu’elle change d’âme comme elle a changé de peau. Tous les jours elle est autre. C’est quelque chose d’excessivement déroutant. Chaque matin Trott vient lui dire bonjour très correctement. Il ne reçoit pas deux fois de suite le même accueil. D’habitude elle ne cligne pas de l’œil et demeure dans une indifférence complète en le contemplant d’un air sérieux. D’autres fois, elle a l’air de regarder à travers sa tête à lui, Trott, quelque chose qui est beaucoup plus loin. Cela l’intimide horriblement, et malgré lui il se retourne pour voir ce qu’il peut bien y avoir là-bas. Il y a des jours où elle daigne rire. Alors Trott est très flatté. Il le témoigne en lui tapotant les joues et même en lui donnant un petit baiser. Pourtant il n’aime pas beaucoup ça. La petite sœur sent toujours un peu le bébé. Alors ça le dégoûte. Mais il y a des cas où il faut surmonter ses répugnances. Mais très souvent, à peine Trott apparaît, sa petite sœur se met à crier de toutes ses forces.
C’est précisément ce qui est arrivé aujourd’hui ; Trott n’avait pas encore tout à fait aperçu Mlle Lucette dans son berceau, que celle-ci était déjà rouge comme un homard, se tordait comme un ver et criait comme un aigle. Trott a été très blessé. Elle lui avait déjà fait cette mine hier. Elle aurait pu être plus polie aujourd’hui. Il essaye de la calmer par des paroles bienveillantes. Rien n’y fait. Et il entend nounou qui ricane tout en rangeant les affaires de bébé dans la commode. Alors son mécontentement redouble. Après tout, Trott est bien bon de se donner tant de mal. Ah ! tu ne veux pas être gentille quand on est aimable avec toi ! attends un peu ! Et Trott, retroussant son nez, plissant son front, gonflant ses joues et tirant la langue, se convulse toute la face dans une grimace abominable qui se termine par un clappement de lèvres peu gracieux.
Alors la petite sœur se met à gigoter des bras et des jambes en fendant sa bouche vide dans un sourire où se peint la joie la plus expressive…
Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du tout, cette petite ? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l’aime, elle doit être bien triste. Et puisqu’elle ne comprend pas, elle doit avoir peur de tant de choses, et puisqu’elle ne sait pas parler, il doit y en avoir tant qu’elle ne peut pas expliquer ! Peut-être qu’elle croit qu’on veut lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu’elle est effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu’elle ne voit partout que des espèces de géants très forts, qui tout à coup pourraient l’écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout attendri. Pauvre Lucette ! Si seulement elle arrivait à comprendre comme Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu’elle n’ait pas de peine !…
Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt. Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C’est peut-être le commencement de l’alliance espérée et offerte. C’est tout à fait gentil. Il faut cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche ; mais voilà que de l’autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite.
Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son front. Elle contemple un moment Trott d’un air indécis, et puis, lançant ses deux bras en l’air, pousse des hurlements d’écorchée. Pas de chance ! Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif, et cuvant sa déconvenue. C’est long de digérer tant d’insuccès. Mais Trott n’a pas de fiel dans l’âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner, il est rasséréné. Il n’y a qu’à avoir de la patience. Peut-être Lucette sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si petite !…
VII
L’ANGE NOIR
Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas comment se délivrer.
La petite sœur est malade.
L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait : « Comme elle est gaie ! » Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien attention parce que sans cela — il hochait la tête comme un gros pigeon, et roulait ses yeux derrière son lorgnon, — sans cela, ça pourrait être très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott, il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois. Est-ce que Lucette va peut-être mourir ?
Pauvre petite Lucette ! elle a l’air si fatiguée ! Avant, dès qu’elle avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse : il fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement. Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite, toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas : c’est trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las, et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.
Que peut-elle regarder comme cela ? Malgré lui Trott suit la direction de ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant. Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la fascine ? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée depuis si peu de temps ? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec leurs ailes étendues ? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais ? Et, devant ce pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés sans appel.
Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond. Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise ! Est-il possible que cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela ! Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet ?
Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet ? Trott se répète cette question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier. Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant ? Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin ? Peut-être qu’il n’a pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose… Mais non, il entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi ? Peut-être est-ce quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman ; ils sont trop préoccupés ; Miss est Anglaise ; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand, ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas aller chez elle…
La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front ; on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires… Il y en a de toutes petites…
M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer. Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il pourrait dire à Trott…
M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit quelques mots et descend dans l’allée.
Une voix aiguë le hèle :
— Monsieur le docteur !
Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.
— Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur ?
— Je l’espère, mon ami, je l’espère bien.
— Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma petite sœur soit malade ?
M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le regard droit de Trott.
— Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est nécessaire pour qu’ils se portent bien après.
Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est rassurant.
— Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et l’ange ne la remportera pas ?
M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite fille qu’il a perdue. Enfin, il articule :
— Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que l’ange ne nous l’enlèvera pas.
Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète et la médite en son âme. Il faut bien « entourer » la petite sœur. Ça veut dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau : alors, si l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires s’enfuient les mains chargées… Et tout à coup, comme la nuit précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait ? peut-être que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et que tout doucement l’ange noir va passer…
Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non, il ne peut rien faire, n’est-ce pas ? Il écoute de toutes ses forces. On entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir…
La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains moites. Maintenant elle est « entourée ». L’ange ne pourra pas la prendre. Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand, aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu.
VIII
UN DOMPTEUR DOMPTÉ
La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que ça lui a fait beaucoup de bien d’avoir été un peu malade. Elle est bien plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore assez indifférents ; et l’opération qui consiste à les saisir volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque chose, elle ne fait guère que l’agiter sans y attacher d’idées très précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est visible qu’elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de guimauve : elle se le fourre volontiers jusqu’au fond du cou et le mâchonne avec persévérance d’un air absorbé. Elle est un peu moins souvent de mauvaise humeur. Mais elle a des instincts de plus en plus despotiques et, tel Napoléon Ier, n’admet pas que toutes ses volontés ne soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix perçants ne tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces. Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant, on disait qu’elle était trop petite. Maintenant il paraît qu’elle fait ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a perdu une l’autre jour, ce qui est fort désagréable ; et deux autres branlent. Eh bien ! on verrait un peu ce qui se passerait si l’idée le prenait d’envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu’elle l’habille ! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que Lucette est une toute petite fille. C’est une raison péremptoire.
La situation respective de Trott et de l’humanité, particulièrement des différents membres de sa famille, s’est en effet beaucoup modifiée peu à peu depuis l’arrivée de Mlle Lucette. C’est que, maintenant, il n’est plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d’être le plus petit. De là sont nées des quantités de choses nouvelles.
Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l’a trop gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants ; au contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons, parce qu’on risque de recevoir d’eux une bonne taloche. Quant aux tout petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison il était bien avéré qu’il était le personnage principal. Sans doute papa et maman étaient gens de plus haute importance. Il n’empêche que Trott se rendait fort bien compte de la sienne ; il se rendait compte de la gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles ; il n’était pas insensible aux compliments des visites devant qui on le faisait comparaître ; il se sentait vaguement une espèce de joujou très précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il n’était pas sans soupçonner que l’univers avait été créé pour lui. Après tout, puisqu’il était le plus petit…
Mais maintenant il n’est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive que l’orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison quelqu’un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien plus délicat. Et ce quelqu’un-là, ce n’est pas une petite bête, un chien, un chat, un oiseau, qu’on caresse un moment et puis dont on ne s’occupe plus. C’est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de lui, l’entoure, le soigne, veut le voir et le caresser. Et il a pris une très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu’on l’aime tout à fait comme on l’aimait autrefois, il n’est certainement pas jaloux, oh ! pas du tout, surtout depuis qu’il sent lui-même que sa petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense encore quelquefois que c’est un peu ennuyeux de n’être plus aussi important qu’autrefois. Certainement ce n’était pas amusant qu’on surveille chacun de vos faits et gestes et que toutes les visites veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien quelque chose de flatteur. Autrefois, s’il éternuait ou avait un peu mal au ventre, c’était une consternation générale ; maintenant on lui dit : « Mouche-toi », ou : « Tu as trop mangé. » C’est comme ça.
Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations. C’est que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu’un, d’une supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d’un orgueil indéniable. Il y a quelqu’un qui est moins grand, moins fort, moins leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu’on appelle toujours : mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur prodigieuse. S’il le voulait, il pourrait comme ça l’écraser d’un geste, la porter comme un paquet, en faire ce qu’il voudrait. Sans doute, il n’y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre peine. Et quant à la porter, d’abord, quoiqu’il soit bien assez fort, on ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la casser. Mais enfin, s’il le voulait, il le pourrait ; et s’il ne le veut pas, c’est par un acte de sa bonté. Oui, Trott a la bonté de s’intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu’à lui. Ah ! ça vous console bien d’être moins important d’une autre manière. L’autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin ; Trott est allé lui recommander d’un air entendu qu’elle fasse bien attention que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu’il était du devoir de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite sœur. Il constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa force à lui. Quand il est assis à côté d’elle, il compare avec satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se sent saisi d’une pitié un peu dédaigneuse. C’est qu’il est un être supérieur. Et en voici la preuve : aujourd’hui maman vient de lui confier sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble à la nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions ensemble. Tout à coup Thérèse est venue dire qu’une demoiselle était là avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott :
— Reste un moment auprès de ta petite sœur. J’en ai pour cinq minutes.
Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette.
Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d’un tas d’oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d’un air dominateur et ne semble pas souffrir de son infériorité. Trott la considère avec ironie. Qu’elle est peu de chose à côté de lui ! Il s’amuse sur le parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y a les Français et puis les Prussiens… Maman a joliment bien fait de lui confier sa petite sœur. C’est lui qui saura bien lui faire entendre raison. Il s’approche d’elle :
— Tu sais, si tu n’es pas sage, je te ferai panpan.
Ce n’est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa force. Il ne paraît pas qu’elle impressionne Mlle Lucette. Elle regarde Trott avec indifférence, secoue son hochet en l’air, et puis, passant sa main par-dessus le rebord du panier, le jette par terre.
Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend.
— Ne le fais plus !
Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan ! le voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant ; il se dérange encore une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité :
— Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus…
Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements, précurseurs sinistres…
Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas… Mais à peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir ? Ce serait bien plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon. Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se livre à des contorsions alarmantes ; et rien de ce qu’on lui offre ne la contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée, le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon. S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur… Et pas moyen de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces… Trott se sent mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme ça ? maman pourrait bien revenir…
Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur ; elle lui égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite ! Mais non, depuis un moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose. Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut vouloir ? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à résister… Il suit le mouvement.
Ah ! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite sœur. Savez-vous ce qu’elle veut ? Elle veut fourrer le doigt de Trott dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça…
D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique, très énerg… Aïe ! aïe ! Qu’est-ce qui arrive ? Brusquement, Mlle Lucette abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en arrière en poussant des clameurs affreuses : les bras et les jambes frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où s’échappent des sons inexprimables.
— Lucette ! Lucette !
Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de créature supérieure ? Il se sent un être infime, dédaigné, proie pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment apaiser les dieux irrités ? Une idée désespérée le traverse. Il fera comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il s’offrira spontanément en victime propitiatoire… Et le voici qui, héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte…
Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion.
Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce petit bout de femme ! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de guimauve ou de nounou ! Il a des crampes dans tous les membres. Il a besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se lavant, toutes ces horreurs-là ?…
Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite :
— Eh bien ! il me semble que Lucette a été bien sage !…
Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son abjection. Il va vite aller se laver…
— Tu as très bien su la garder, mon petit Trott…
Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.
Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit.
IX
PAUVRE JIP !
Miss vient de s’en aller. Quelle chance ! C’est extraordinaire comme elle reste longtemps. On n’imagine pas ce que ça peut durer, cette heure qu’elle passe en tête à tête avec Trott. C’est plus que tout le reste de la journée. On s’y ennuie tant, oh ! tant ! Avant qu’elle arrive, Trott se sent une espèce de malaise général très caractéristique. C’est, en un peu moins terrible, comme d’aller chez le dentiste ; ou, en beaucoup plus désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu’on ne connaît pas. Au moment où elle franchit la porte, Trott a un peu mal au ventre, et, au moment où elle commence à enlever son voile, il sent un accablement énorme s’affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la première demi-heure de la leçon, tant que l’aiguille de la pendule descend, cet accablement s’étend, s’alourdit, l’emplit d’une torpeur croissante. Il a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n’arrive pas à dire des choses qu’il sait très bien ; il s’ennuie trop. Mais à peine l’aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les esprits de Trott s’allègent et s’exaltent. Et bientôt ils s’exaltent beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut plus rester en place. C’est comme si des courants électriques passaient dans ses membres, des courants qui bientôt se transforment en décharges. Malgré lui ses bras remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par la fenêtre ; ses jambes s’allongent et piétinent sous la table ; hier, dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de pied dans les tibias de Miss ; ça a sonné comme quand on tape sur du bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse, d’exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles ; sournoisement son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne regardant qu’une chose, l’aiguille qui monte, qui monte… Et quand arrive l’heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde d’une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s’enfuyant d’Égypte. A peine Miss dehors, c’est une frénésie de gambades, de cabrioles, de cris, de rires. Il faut liquider tout l’ennui amassé.
D’habitude, Trott va s’amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais aujourd’hui elle n’est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors maman lui dit :
— Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l’air.
Ça n’est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s’agit de remuer et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip ?
Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n’y a pas à dire, c’est très absorbant d’avoir une petite sœur. Allons ! Jip, Jip !… Maman dit :
— Il doit être à la cuisine.
Trott s’y précipite ; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros paquet noir pelotonné. C’est Jip.
— Jip !
Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille ; à l’autre, le petit pompon qui sert de queue s’agite un peu.
— Jip, viens donc !