ANDRÉ MAUROIS

ARIEL

OU

LA VIE DE SHELLEY

PARIS

BERNARD GRASSET

61, RUE DES SAINT-PÈRES



TABLE

[PREMIÈRE PARTIE]
[I. LA MÉTHODE DU DR KEATE]
[II. LA MAISON]
[III. LE CONFIDENT]
[IV. LE PIN VOISIN]
[V. QUOD ERAT DEMONSTRADUM]
[VI. VIGOUREUSE DIALECTIQUE DE M. TIMOTHY]
[VII. ACADÉMIE DE JEUNES FILLES]
[VIII. CETTE CHAÎNE AFFREUSE...]
[IX. ENFANTINES]
[X. CE QU'ÉTAIT HOGG]
[XI. CE QU'ÉTAIT HOGG (SUITE)]
[XII. PREMIÈRES RENCONTRES AVEC L'ÂGE MÛR]
[XIII. BULLES DE SAVON]
[XIV. LE VÉNÉRABLE AMI]
[XV. CE QU'ÉTAIT MISS HITCHENER]
[XVI. CE QU'ÉTAIT HARRIET]
[XVII. COMPARAISONS]
[XVIII. SECONDE INCARNATION DE LA DÉESSE]
[DEUXIÈME PARTIE]
[I. UN TOUR DE SIX SEMAINES]
[II. LES PARIAS]
[III. CE QU'ÉTAIT GODWIN]
[IV. DON JUAN CONQUIS]
[V. ARIEL ET DON JUAN]
[VI. TOMBEAUX DANS LE JARDIN DE L'AMOUR]
[VII. LES RÈGLES DU JEU]
[VIII. «REINE DE MARBRE ET DE BOUE»]
[IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN]
[X. ANY WIFE TO ANY HUSBAND]
[XI. LE CAVALIER SERVANT]
[XII. R. B. HOPPNER À BYRON]
[XIII. SILENCE DE LORD BYRON]
[XIV. MIRANDA]
[XV. LES DISCIPLES]
[XVI. SAMUEL XIII, 23]
[XVII. LE REFUGE]
[XVIII. ARIEL DÉLIVRÉ]
[XIX. LES DERNIERS ANNEAUX]


NOTE POUR LE LECTEUR BIENVEILLANT

On a souhaité faire, en ce livre, œuvre de romancier bien plutôt que d'historien ou de critique. Sans doute les faits sont vrais et l'on ne s'est permis de prêter à Shelley ni une phrase, ni une pensée qui ne soient indiquées dans les mémoires de ses amis, dans ses lettres, dam ses poèmes; mais on s'est efforcé d'ordonner ces éléments véritables de manière à produire l'impression de découverte progressive, de croissance naturelle qui semble le propre du roman. Que le lecteur ne cherche donc id ni érudition, ni révélations, et s'il n'a pas le goût vif des éducations sentimentales, qu'il n'ouvre pas ce petit ouvrage. Ceux qui, curieux d'histoire, désireront confronter ce récit avec d'autres, trouveront à la fin du volume une liste de sources accessibles.

A. M.

So I turn too the Garden of Love
That so many sweet flowers bore;
And I saw it was filled with graves.

William Blake.


[PREMIÈRE PARTIE]

[I. LA MÉTHODE DU DR KEATE]

En 1809, le Roi George III d'Angleterre mit à la tête de l'aristocratique collège d'Eton le docteur Keate, petit homme terrible, qui considérait la bastonnade comme une station nécessaire sur le chemin de toute perfection morale, et qui terminait ses sermons en disant: «Soyez charitables, boys, ou je vous battrai jusqu'à ce que vous le deveniez.»

Les gentlemen et les riches marchands dont il élevait les fils voyaient sans déplaisir cette pieuse férocité et tenaient pour singulièrement estimable un homme qui avait fouetté presque tous les premiers ministres, évêques et généraux du pays.

En ce temps-là, toute discipline sévère était approuvée par l'élite. La Révolution française venait de montrer les dangers du libéralisme quand il infecte les classes dirigeantes. L'Angleterre officielle, âme de la Sainte-Alliance, croyait combattre en Napoléon la philosophie couronnée. Elle exigeait de ses écoles publiques une génération sagement hypocrite.

Pour dompter l'ardeur possible des jeunes aristocrates d'Eton, une prudente frivolité organisait leurs études. Après cinq ans d'école, un élève avait lu deux fois Homère, presque tour Virgile, Horace expurgé, et pouvait composer de passables épigrammes latines sur Wellington ou Nelson. Le goût des citations était alors si parfaitement développé chez les jeunes gens de cette classe que Pitt, au Parlement, s'étant interrompu au milieu d'un vers de l'Enéide, toute la Chambre, Whigs et Tories, se leva et termina le vers. Bel exemple de culture homogène. Les sciences étaient facultatives, dons délaissées; la danse obligatoire. Quant à la religion, Keate jugeait criminel d'en douter, inutile d'en parler. Le docteur redoutait le mysticisme beaucoup plus que l'indifférence. Il admettait les rires en chapelle et faisait assez mal observer le repos du dimanche. Il n'est pas inutile de dire ici, pour faire comprendre le machiavélisme, peut-être inconscient, de cet éducateur, qu'il de détestait pas qu'on lui mentît un peu. «Signe de respect», disait-il.

Des coutumes assez barbares réglaient les rapports des élèves entre eux. Les «petits» étaient les fags, ou esclaves des «grands». Chaque fag faisait le lit de son suzerain, lui montait le matin l'eau de la pompe, brossait ses vêtements et ses souliers. Toute désobéissance était punie par des supplices convenables. Un enfant écrivait à ses parents, non pour se plaindre, mais pour raconter sa journée: «Rolls, dont je suis le fag, avait mis des éperons et voulait me faire sauter un fossé trop large. À chaque dérobade, il m'éperonnait. Naturellement ma cuisse saigne, mes «Poètes Grecs» sont en bouillie, et mon vêtement neuf déchiré.»

La boxe était en honneur. Un combat fut si violent qu'un enfant resta mort sur le plancher. Keate vint voir le cadavre et dit: «Ceci est regrettable, mais je tiens avant tout à ce qu'un élève d'Eton soit prêt à rendre coup pour coup.»

Le but profond et caché du système était de former des caractères durs coulés dans un moule unique. L'indépendance des actions était grande, mais l'originalité des pensées, du costume ou du langage le crime le plus détesté. Un intérêt un peu vif pour des études ou des idées passait pour une affectation insupportable qu'il importait de corriger par la force.

Telle qu'elle était, cette vie était loin de déplaire au plus grand nombre des jeunes Anglais. L'orgueil de participer au maintien des traditions d'une école si ancienne, fondée par un roi et de tous temps voisine et protégée des rois, les payait bien de leurs souffrances. Seules quelques âmes sensibles souffraient longtemps. Par exemple, le jeune Percy Bysshe Shelley, fils d'un très riche propriétaire du Sussex et petit-fils de sir Bysshe Shelley, baronnet, ne semblait pas s'acclimater. Cet enfant d'une extrême beauté, aux yeux bleus vif, aux cheveux blonds bouclés, au teint délicat, montrait une inquiétude morale bien extraordinaire chez un homme de son rang et une incroyable tendance à mettre en question les Règles du Jeu.

Au moment de son arrivée à l'école, les capitaines de sixième année, voyant ce corps frêle, ce visage angélique et ces gestes de fille, avaient imaginé un caractère timide, qui demanderait peu de soins à leur autorité. Ils découvrirent vite que toute menace jetait aussitôt le jeune Shelley dans une résistance passionnée. Une volonté inébranlable, dans un corps trop peu vigoureux pour en appuyer les décrets, le prédestinait à la révolte. Ses yeux, d'une douceur rêveuse à l'état de repos, prenaient sous l'influence de l'enthousiasme ou de l'indignation un éclat presque sauvage. La voix, à l'ordinaire grave et douce, devenait alors stridente et douloureuse.

Son amour des livres, son mépris des jeux, ses cheveux au vent, sa chemise ouverte sur un cou féminin, tout en lui choquait les censeurs chargés de maintenir dans cette petite société l'élégante brutalité dont elle était fière. Ayant jugé, dès son premier jour d'Eton, que la tyrannie exercée sur les fags était contraire à la dignité humaine, il avait refusé sèchement de servir, ce qui l'avait mis hors la loi.

On l'appelait «Shelley le fou». Les plus puissants des inquisiteurs entreprirent son salut par la torture, mais renoncèrent à l'attaquer en combat singulier, le trouvant capable de tout. Il se battait comme une fille, les mains ouvertes, giflant et griffant.

La chasse à Shelley, en meute organisée, devint un des grands jeux d'Eton. Quelques chasseurs découvraient l'être singulier lisant un poème au bord de la rivière et donnaient aussitôt de la voix. Les cheveux au vent, à travers les prairies, les rues de la ville, les cloîtres du collège, Shelley prenait la fuite. Enfin cerné contre un mur, pressé comme un sanglier aux abois, il poussait un cri perçant. À coups de balles trempées dans la boue, le peuple d'élèves le clouait au mur. Une voix criait: «Shelley!—Shelley!» reprenait une autre voix. Tous les échos des vieux murs gris renvoyaient des cris de: «Shelley!» hurlés sur un mode aigu. Un fag courtisan tirait les vêtements du supplicié, un autre le pinçait, un troisième s'approchait sans bruit et d'un coup de botte faisait glisser dans la boue le livre que Shelley serrait convulsivement sous son bras. Alors tous les doigts étaient pointés vers la victime, et un nouveau cri de: «Shelley! Shelley! Shelley!» achevait d'ébranler ses nerfs. La crise attendue par les tourmenteurs éclatait enfin, accès de folle fureur qui faisait briller les yeux de l'enfant, pâlir ses joues, trembler tous ses membres.

Fatiguée d'un spectacle monotone, l'école retournait à ses jeux. Shelley relevait ses livres tachés de boue, et, seul, pensif, se dirigeait lentement vers les belles prairies qui bordât la Tamise. Assis sur l'herbe ensoleillée, il regardait glisser la rivière. L'eau courante a, comme la musique, le doux pouvoir de transformer la tristesse en mélancolie. Toutes deux, par la fuite continue de leurs fluides éléments, insinuent doucement dans les âmes la certitude de l'oubli. Les tours massives de Windsor et d'Eton dressaient autour de l'enfant révolté un univers immuable et hostile, mais l'image tremblante des saules l'apaisait par sa fragilité.

Il revenait à ses livres; c'était Diderot, Voltaire, le système de M. d'Holbach. Admirer ces Français détestés par ses maîtres lui paraissait digne de son courage. Un ouvrage qui les résumait: La Justice politique de Godwin, était sa lecture favorite. Dans Godwin, tout paraissait simple. Si tous les hommes l'avaient lu, le monde aurait vécu dans un bonheur idyllique. S'ils avaient écouté la voix de la raison, c'est-à-dire de Godwin, deux heures de travail par jour auraient suffi pour les nourrir. L'amour libre aurait remplacé les sottes conventions du mariage. La vraie philosophie aurait pris la place des terreurs superstitieuses. Hélas! les «préjugés» endurcissaient les cœurs.

Shelley fermait son livre, s'étendait au soleil au milieu des fleurs et méditait sur la misère des hommes. Des bâtiments moyenâgeux de l'école toute proche, le murmure confus des voix de la sottise montait vers ce charmant paysage de bois et de ruisseaux. Autour de lui, dans la calme campagne, aucun visage moqueur ne l'observait. L'enfant laissait enfin couler ses larmes et, serrant avec force ses mains jointes, faisait à haute voix cet étrange serment: «Je jure d'être sage, juste et libre, autant qu'il sera en mon pouvoir; Je jure de ne pas me faire complice, même par mon silence, des égoïstes et des puissants. Je jure de consacrer ma vie à la beauté...»

Si le Dr Keate avait pu être témoin d'un accès d'ardeur religieuse si regrettable dans une maison bien tenue, il eût certainement traité le cas par sa méthode favorite.

[II. LA MAISON]

Aux vacances, l'esclave réfractaire devenait prince héritier. M. Timothy Shelley, son père, possédait le manoir de Field-Place en Sussex longue maison blanche, bien construite, entourée d'un parc et de grandes forêts. Là Shelley retrouvait ses quatre sœurs, toutes jolies, un petit frère de trois ans auquel il apprenait à crier «Diable!» pour scandaliser les dévots, et sa belle cousine Harriet qui, disaient les gens, lui ressemblait.

Le chef et ancêtre de la famille, sir Bysshe Shelley, habitait dans le village. C'était un gentilhomme de la vieille école anglaise, qui se glorifiait d'être riche comme un duc et de vivre comme un braconnier. Haut de six pieds, imposant, très beau de visage, sir Bysshe avait l'esprit vif et cynique. Les Shelley tenaient de lui leurs yeux bleus et brillants.

Il avait dépensé quatre-vingt mille livres sterling pour se bâtir un château qu'il n'habitait pas, à cause de l'entretien, et logeait dans un petit cottage avec un seul domestique. Il passait ses journées dans la taverne du village, vêtu comme un paysan, à parler politique avec les voyageurs. D'Amérique il avait rapporté une sorte d'humour brutal qui terrifiait ces Anglais bons enfants. Deux de ses filles avaient été si malheureuses chez lui qu'elles s'étaient enfuies: excellent prétexte pour ne pas leur donner de dot. Son seul désir était d'arrondir une fortune déjà immense et de la transmettre intacte à de nombreuses générations de Shelley. Dans ce but il en avait constitué une grande partie en un majorat inaliénable dont Percy devait hériter, à l'exclusion totale de ses frères et sœurs. Considérant son petit-fils comme le support nécessaire de son ambition posthume, il avait pour lui une certaine affection. Quant à son fils Timothy, qui faisait des phrases, il le méprisait.

M. Timothy Shelley, membre du Parlement, était, comme son père, grand et bien fait, très blond, très imposant. Il avait meilleur cœur que sir Bysshe, mais un esprit beaucoup moins ferme. Sir Bysshe, égoïste avoué, plaisait assez par cette sorte de naturel qui est le charme des cyniques. M. Timothy avait de bonnes intentions; cela le rendait insupportable. Il aimait les lettres avec l'irritante maladresse des illettrés. Il affectait un respect mondain pour la religion, une tolérance agressive pour les idées nouvelles, une philosophie pompeuse. Il aimait à se dire libéral dans ses opinions politiques et religieuses, mais tenait à ne point choquer les gens de son monde. Ami des ducs catholiques de Norfolk, il parlait avec complaisance de l'émancipation des Catholiques Irlandais, grande audace dont il était fier et un peu épouvanté. Il avait facilement les larmes aux yeux, mais pouvait devenir féroce si sa vanité était en jeu. Dans la vie privée, il se piquait de manières affables, mais aurait bien voulu concilier la douceur des formes avec le despotisme des actions. Diplomate dans les petites choses, brutal dans les grandes, inoffensif et irritant, il était fait pour donner terriblement sur les nerfs d'un juge sévère et l'agacement causé par la bavarde sottise de son père avait contribué pour beaucoup à jeter Shelley dans la sauvagerie intellectuelle. Quant à Mrs Shelley, elle avait été la plus jolie fille, du Sussex. Elle aimait qu'un homme fût batailleur et cavalier, et voyait avec ironie son fils aîné partir pour la forêt en emportant sous son bras un livre au lieu d'un fusil.

Aux yeux de ses sœurs, Shelley était un être surhumain. Dès qu'il arrivait d'Eton, la maison se peuplait d'hôtes fantastiques, le parc de M. Timothy s'animait de murmures confus comme le «Songe d'une Nuit d'Été», et les jeunes filles ne vivaient plus que dans une agréable terreur.

Il prenait plaisir à imprégner de mystère les calmes objets quotidiens. Dans chaque trou des vieux murs, il enfonçait un bâton pour chercher des passages secrets. Au grenier, il avait découvert une chambre toujours fermée à clé. Là vivait, disait-il, un vieil alchimiste à longue barbe, le terrible Cornelius Agrippa. Quand on entendait un bruit dans le grenier, c'était Cornelius qui renversait sa lampe. Pendant toute une semaine, la famille Shelley travailla dans le jardin à creuser un abri d'été pour Cornelius.

D'autres monstres se réveillaient à l'arrivée de l'écolier. Il y avait la grande Tortue, qui vivait dans l'étang, et le vieux Serpent, redoutable reptile qui avait réellement fréquenté jadis les halliers du parc et qu'un jardinier de M. Timothy avait tué d'un coup de faux. «Ce jardinier, petites filles, ce jardinier qui avait pourtant l'air d'un homme comme vous et moi était en vérité le Temps lui-même qui fait périr les monstres légendaires.»

Ce qui rendait ces inventions charmantes, c'était que le conteur lui-même n'était pas trop sûr d'inventer. Les histoires de sorcières et de fantômes avaient troublé son enfance nerveuse. Mais plus il craignait les apparitions, plus il s'imposait de les braver. Ayant tracé un cercle à terre et enflammé de l'alcool dans une soucoupe, tout enveloppé d'une flamme bleuâtre, il commençait: «Démons de l'air et du feu...—Ah! ça, que faites-vous Shelley?» interrompit un jour son maître d'Eton, le solennel et magnifique Bethell. «S'il vous plaît, Monsieur, j'évoque le Diable.»

À la campagne aussi le Seigneur des ténèbres fut souvent appelé par une jeune voix suraiguë et ferme. Parfois les enfants, à leur grande joie, recevaient du frère souverain l'ordre de se déguiser en esprits ou en diables. Plus souvent la chimie, dans ces jeux romantiques, prenait la place de l'alchimie. La discipline scientifique était bien étrangère a Shelley, mais il aimait les aspects magiques de la science. Armé d'une machine que l'on venait d'inventer, il électrisait le bataillon respectueux des jeunes filles. Quand la plus jeune, la petite Hellen, le voyait armé d'une bouteille et d'un fil de fer, elle se mettait à pleurer.

Mais ses disciples fidèles et chéries étaient l'aînée de ses sœurs, Elisabeth, et sa belle cousine, Harriet Grove. Une sensualité naissante et une recherche passionnée de la vérité unissaient ces trois enfants. Les premiers mouvements du désir communiquent toujours aux idées le charme naturel et puissant des caresses. Shelley entraînait ses belles élèves vers le cimetière, lieu que la présence mystérieuse des morts paraît à ses yeux d'un poétique prestige. Assis sur une tombe rustique, abrité des recherches de M. Timothy par l'ombre d'une vieille église, il entourait de ses bras les tailles flexibles, et pour de beaux yeux attentifs commentait le Monde et les Dieux.

Le tableau qu'il leur peignait de l'univers était simple. D'un côté, le vice: rois, prêtres et riches; de l'autre, la vertu: philosophes et misérables. D'un côté, la religion mise au service de la tyrannie; de l'autre, Godwin et sa justice politique. Surtout il leur parlait de l'amour.

Les lois prétendent imposer des règles à nos sentiments naturels. Quelle folie! Quand l'œil aperçoit un être charmant, le cœur s'enflamme. Comment l'éviter? L'amour se fane dans une atmosphère de contrainte. Son essence est la liberté. Il n'est compatible ni avec l'obéissance, ni avec la jalousie, ni avec la crainte. Il lui faut la confiance et l'abandon. Le mariage est une prison...

Le scepticisme étendu au mariage est une forme d'esprit que goûtent peu les vierges. L'hérésie métaphysique peut quelquefois les divertir; l'hérésie matrimoniale exhale à leur nez charmant une forte odeur de fagots.

—Des liens? disait Harriet. Sans doute... Mais qu'importe, si ces liens sont doux.

—S'ils sont doux ils sont inutiles. Enchaîne-t-on un prisonnier volontaire?

—Mais la religion...

Shelley appelait d'Holbach au secours de Godwin.

—Si Dieu est juste, comment croire qu'il punisse des créatures qu'il a remplies de faiblesse? S'il est tout-puissant, comment l'offenser, comment lui résister? S'il est raisonnable, comment se mettrait-il en colère contre des malheureux auxquels il a laissé la liberté de déraisonner?

—Les usages...

—Que nous importent les usages de ce court moment de l'éternité que nous appelons le XIXe siècle?

Elisabeth soutenait son frère. Et comment Harriet aurait-elle pu discuter avec un demi-dieu aux yeux brillants, à la chemise entr'ouverte sur un cou délicat, aux cheveux fins comme des soies dorées?

—Travaillons à Zastrozzi, soupirait-elle, pour changer de conversation.

C'était un roman, qu'ils composaient tous trois ensemble. On y trouvait le bandit justicier, le tyran hautain et cynique, l'héroïne «élégamment proportionnée, toute de tendresse et de pureté». À rédiger Zastrozzi, les heures passaient agréablement. Bientôt la nuit les surprenait. Elisabeth, sœur complice, abandonnait dans l'ombre les amants ingénus.

Shelley et Harriet rentraient enlacés dans la blanche vapeur qui, le soir, s'élève des prairies. Dans le petit bois qui masquait la maison, le vent léger balançait devant la lune les plus hautes branches des arbres. Les anémones, fermant leurs corolles blanches, laissaient se courber leurs tiges fatiguées; la mélancolie du paysage nocturne rappelait à Shelley le retour proche aux sombres cloîtres d'Eton. Sentant frémir et vibrer sous sa main le corps tiède de sa belle cousine, il se sentait plein de courage pour une vie de combat et d'apostolat.

[III. LE CONFIDENT]

En octobre 1810, M. Timothy escorta son fils à l'Université d'Oxford. Le membre du Parlement était d'excellente humeur. Il logeait dans son ancienne auberge, à l'enseigne du «Cheval de plomb». Il y retrouvait le fils de son ancien hôte; il venait inscrire un futur baronnet dans le collège où lui-même avait brillé d'un éclat passager. De telles cérémonies sont toujours agréables à un Anglais. Elles devaient l'être plus particulièrement à l'esprit pompeux de M. Timothy. Il entra chez le libraire Slatter et fit ouvrir au nouvel étudiant un crédit illimité en livres et en papeterie. «Mon fils ici présent, dit-il, en montrant avec bonhomie le grand jeune homme aux cheveux fous et aux yeux éclatants, mon fils, Monsieur Slatter, est un littéraire. Il est déjà l'auteur d'un roman (c'était le fameux Zastrozzi) et s'il désire encore être imprimé tout vif, j'entends que vous le laissiez satisfaire cette fantaisie.»

Le collège enchanta Shelley. Avoir une chambre à soi, être libre d'assister ou non aux cours, pouvoir se livrer aux travaux qu'on a choisis, lire, écrire, se promener comme on l'entendait, c'était combiner tout le charme de la vie monastique avec la liberté d'esprit du philosophe. C'était ainsi qu'il eût rêvé de passer sa vie tout entière.

Le soir, dans le grand hall, il se trouva assis à côté d'un jeune homme, nouveau venu comme lui, qui, après s'être nommé: Jefferson Hogg, observa d'abord une grande réserve comme la mode d'Oxford l'exigeait. Cependant, vers le milieu du repas, les deux voisins, incapables de garder plus longtemps un silence si élégant, se mirent à parler de leurs lectures.

—La meilleure littérature poétique de ce temps, dit Shelley, est la littérature allemande.

Hogg, avec un sourire, objecta que les Allemands manquaient de naturel. Tant de romanesque le fatiguait.

—Quelle littérature moderne pouvez-vous comparer à la leur?

—L'italienne, dit Hogg.

Ce mot réveilla l'impétuosité de Shelley et fit jaillir un discours si intarissable que les domestiques purent desservir avant que les deux jeunes gens se fussent aperçus qu'ils restaient seuls.

—Voulez-vous monter à ma chambre? dit Hogg. Nous y continuerons la discussion.

Shelley accepta avec enthousiasme, mais, en montant l'escalier, perdit à la fois le fil de son discours et tout intérêt pour la littérature allemande. Pendant que Hogg allumait les chandelles, son hôte dit soudain avec calme qu'il ne voyait pas pourquoi cette discussion continuerait, qu'il ignorait également l'italien et l'allemand et qu'il avait parlé pour parler. Hogg répondit en souriant que son indifférence et son ignorance étaient égales, et installa sur une table une bouteille, des verres, des biscuits.

—D'ailleurs, dit Shelley, toute littérature n'est qu'un vain badinage. Qu'est-ce que c'est qu'étudier une langue ancienne ou moderne? Apprendre de nouveaux noms à donner aux choses; mais qu'il serait plus sage d'étudier ces choses elles-mêmes.

—Les choses elles-mêmes? dit Hogg. Mais comment?

—Par la chimie par exemple.

Et, beaucoup plus inspiré que par la littérature allemande, Shelley commença un discours sur l'analyse chimique, sur les nouvelles découvertes de la physique, sur l'électricité. Hogg, que ces sujets n'intéressaient pas, regarda son nouvel ami. Parfaitement habillé, et même avec recherche, mais les vêtements en désordre, mince, fragile, très grand, il paraissait voûté parce que, dans le feu de son enthousiasme, il allongeait toujours la tête en avant. Ses gestes étaient à la fois gracieux et violents; son teint blanc et rose comme celui d'une femme; ses cheveux longs et en broussaille. Tout ce visage respirait un feu, une animation, une intelligence surnaturels. Et l'expression morale n'était pas moins saisissante que l'expression intellectuelle, car on trouvait répandu sur ses traits un air de douceur, de délicatesse, d'ardeur religieuse qui rappelait les visages des saints des grandes fresques de Florence.

Shelley parlait toujours quand l'horloge sonna. Il poussa un cri: Mon cours de minéralogie! et s'envola dans les couloirs.

* * *

Hogg lui avait promis d'aller le voir le lendemain matin. Il le trouva en violente discussion avec le domestique du collège qui voulait mettre la chambre en ordre.

Des livres, des chaussures, des papiers, des pistolets, du linge, des munitions, des fioles, des éprouvettes gisaient sur le plancher. Une machine électrique, une pompe à air, un microscope solaire dominaient cette scène de pillage. Shelley tourna la manivelle de la machine, et des étincelles sèches et brillantes craquèrent de tous côtés. Il monta sur un tabouret de verre, et ses longs cheveux blonds se dressèrent. Hogg, l'œil amusé, suivait ces mouvements avec un peu d'inquiétude, et surveillait surtout les plats et les assiettes. Au moment où son hôte allait servir le thé, il retira précipitamment de sa tasse un sou tout rongé par l'acide chlorhydrique.

Les deux jeunes gens devinrent inséparables. Chaque matin, ils se promenaient à pied: Shelley se conduisait en route comme un enfant, courant sur les talus, sautant les fossés. Quand il rencontrait un étang ou une rivière, il lançait des bateaux de papier et les suivait jusqu'au naufrage, tandis que Hogg exaspéré attendait debout sur la rive.

Après la promenade ils remontaient dans la chambre de Shelley qui, épuisé par sa continuelle dépense d'énergie, était alors envahi par une torpeur invincible. Il s'étendait devant le feu, sur une large couverture, pelotonné sur lui-même comme un chat, et dormait ainsi de six heures à dix heures. À ce moment, il se dressait subitement, se frottait les yeux avec une grande violence, passait, en s'étirant, les doigts dans ses longs cheveux, et commençait aussitôt à discuter un point de métaphysique ou à réciter des vers avec une énergie presque pénible.

À onze heures il soupait, mais ses repas n'étaient jamais compliqués. Hostile à la viande par principe, il adorait le pain. Il en avait toujours les poches pleines, et, quand il marchait, grignotait en lisant, de sorte que son chemin était marqué par un long sillage de miettes. Avec le pain ses mets favoris étaient les raisins de Corinthe et les prunes sèches qu'on achète chez les épiciers. Un repas régulier, à table, était pour lui un ennui insupportable, et il était rare qu'il pût y assister jusqu'à la fin.

Après le souper son esprit était clair et pénétrant, ses discours brillants. Il parlait à Hogg de sa cousine Harriet, à laquelle il écrivait de longues lettres où les élans d'amour alternaient avec la philosophie de Godwin; de sa sœur Elisabeth, si vaillante ennemie des préjugés. Ou bien il lisait la dernière lettre solennelle de Mr Timothy, avec de grands éclats de rire. Puis il saisissait un de ses livres favoris, Locke, Hume ou Voltaire et le commentait avec passion.

Hogg s'était longtemps demandé pourquoi ces sceptiques avaient tant de charme pour l'esprit si évidemment mystique et religieux de son ami. Il semblait qu'en découvrant soudain, au détour de ses immenses lectures, l'infinie variété des systèmes, comme un enchevêtrement de vallées profondes et de précipices rocheux, une sorte de vertige eût saisi Shelley et que seule une doctrine claire et simple, comme celle de Godwin, pût calmer cette ivresse métaphysique. Il se plaisait à remplacer le titanesque et confus entassement de l'Histoire par un transparent édifice de doctrines creuses et limpides, et préférait au monde véritable, dont l'incohérence l'épouvantait, la douce vision que l'esprit a des choses à travers les vaporeuses murailles des Nuées.

Quand l'horloge du collège sonnait deux heures, Hogg se levait, et, malgré les protestations de son ami, allait se coucher: «Quel être surprenant, pensait-il, tout en traversant, pour retrouver sa chambre, les longs couloirs silencieux... La grâce d'une jeune fille, la pureté d'une vierge qui n'est jamais sortie de la maison de sa mère. Et pourtant, une force indomptable... Une âme de moine bénédictin-et des idées de sans-culotte...»

C'était, en effet, un mélange assez digne de réflexion. Mais Maître Jefferson Hogg n'aimait pas les méditations fatigantes et son ami Shelley lui inspirait toujours une invincible envie de dormir.

[IV. LE PIN VOISIN]

Quelques jours avant Noël, Mr Timothy trouva dans son courrier une lettre d'un éditeur de Londres, un certain Mr Stockdale, qui lui signalait les extraordinaires productions que le jeune Percy Shelley prétendait faire imprimer. Stockdale avait entre les mains le manuscrit d'un roman: Sainte-Irvine ou le Rose-Croix, rempli des idées les plus subversives, et ce commerçant vertueux ne voyait pas sans inquiétude le fils d'un homme aussi respectable s'engager dans un chemin dangereux. Il avait cru de son devoir de prévenir un père de famille, et surtout d'attirer son attention sur le mauvais ange du jeune Mr Shelley, son camarade Jefferson Hogg, fils d'une bonne famille tory du Nord de l'Angleterre, mais esprit faux, froid et dangereux.

Mr Timothy commença par informer Mr Stockdale qu'il ne paierait pas un penny de la note d'impression, ce qui augmenta aussitôt vivement les inquiétudes métaphysiques et doctrinales de l'éditeur. Puis, en attendant l'arrivée de son fils, qui devait venir la même semaine passer les vacances de Noël à Field Place, il prépara un de ses sermons incohérents, sentimentaux et menaçants, solennels et bouffons, genre littéraire où il était maître.

Un raisonnement n'a jamais convaincu personne. Mais croire qu'un raisonnement de père puisse changer les idées d'un fils est le comble de la folie raisonnante. Shelley sortit de cette conversation irrité par la sottise de sa famille, rempli d'une juste fureur contre la conduite, indigne d'un gentleman, de Mr Stockdale, et plus attaché que jamais à son seul ami, Jefferson Hogg. Le soir même, il écrivit à celui-ci une longue lettre de confidences.

«Tout le monde ici attaque mes détestables principes. Je suis un paria... Une terrible tempête se prépare. Pour moi, je reste calme, et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes pieds les assauts inutiles des vagues. J'ai essayé d'éclairer mon père, Mirabile dictu! Il a écouté pendant un certain temps mes arguments. Il m'a accordé l'impossibilité de l'intervention directe de la Providence. Il m'a même accordé l'invraisemblance des sorcières, des fantômes et autres miracles légendaires. Mais quand je me suis mis appliquer à ses propres croyances les vérités sur lesquelles nous venions de nous entendre si harmonieusement, il a bondi et m'a imposé silence par un seul argument, éternel il est vrai: «Je crois parce que je crois.» Ma mère, elle, me voit déjà sur la grand'-route du Pandémonium et croit que je veux pervertir mes sœurs. Que tout cela est ridicule!»

La maison, jadis si gaie à l'époque des vacances, avait été tout attristée par cet incident. Mr Shelley recommandait à ses filles de ne pas trop parler avec leur frère, et les petites paraissaient gênées. Par la force de l'habitude on continuait les préparatifs de Noël, mais personne n'y avait goût, et l'on organisait sans ardeur, avec une gaîté forcée, toutes ces petites surprises si douces dans une famille unie.

Seule Elisabeth restait en secret fidèle à Shelley. Malheureusement elle voyait bien que son admiration n'était plus partagée par sa cousine Harriet, qu'elle sentait chaque jour devenir plus froide et plus évasive.

Les lettres que Harriet avait reçues d'Oxford, lettres pleines de dissertations enthousiastes et difficiles à suivre, l'avaient agacée et inquiétée. Les citations de Godwin l'ennuyaient au plus haut point, et l'effrayaient bien davantage. Il est rare que les jolies femmes aient le goût des idées dangereuses. La beauté, forme naturelle de l'ordre, est conservatrice par essence. Elle soutient la religion établie dont elle orne les cérémonies; Vénus a toujours été le meilleur agent de Jupiter.

La belle Harriet avait montré les lettres suspectes à sa mère, puis, sur le conseil de celle-ci, à son père, qui en avait déclaré les doctrines abominables. Autour d'elle on augurait mal l'avenir du jeune Shelley. Fallait-il épouser un original qui, par ses folies, s'aliénait tout le monde? Harriet aimait l'élégance, les bals du comté, le succès. Que serait la vie avec cet enthousiaste qui ne respectait pas même le mariage? Et tout de même, la religion méritait bien aussi qu'on y pensât.

Avant l'arrivée de Percy, les deux jeunes filles avaient eu des discussions assez violentes. Elisabeth défendait son frère. Comment Harriet pouvait-elle mettre en balance quelques vaines satisfactions d'amour-propre et le bonheur de passer sa vie avec le plus merveilleux des hommes?

—Vous faites de votre frère un être bien remarquable, répondait Harriet. Mais est-ce que je sais, moi, s'il l'est vraiment? Nous avons vécu à la campagne, nous sommes ignorantes de tout. Nos parents, votre père lui-même qui est membre du Parlement, et qui a l'expérience du monde, blâment les idées de Percy. Admettons qu'il soit un génie. Quel droit ai-je, alors, à commencer avec lui une vie intime qui finira en désappointement quand il découvrira combien je suis inférieure à l'idée qu'a formée de moi son imagination surchauffée? Je ne suis qu'une humble jeune fille, très semblable à toutes les autres. Il m'a idéalisée. Il serait bien surpris s'il me connaissait telle que je suis.

Une telle modestie était inquiétante et l'amour raisonne moins bien.

Dès l'arrivée de Shelley, Elisabeth le mit au courant. Il courut chez Harriet. Il la trouva comme Elisabeth la lui avait décrite, froide et lointaine. Elle ne souhaitait même pas que Shelley se disculpât; elle lui demandait seulement de la laisser tranquille. Elle lui reprochait d'être un sceptique en toutes choses.

—Mais enfin, Harriet, dit Shelley, il est monstrueux que je ne puisse avouer des convictions auxquelles je suis arrivé par des raisonnements évidents. En quoi mes croyances théologiques peuvent-elles me disqualifier comme frère, comme ami, comme amant?

—Eh! dit Harriet, vous pouvez penser tout ce qu'il vous plaira, je m'en soucie fort peu. Mais ne me demandez pas d'unir mon sort au vôtre.

C'était la première fois que Shelley découvrait cette indifférence des femmes, qui tombe aussi subitement que la nuit au centre de l'Afrique. Il sortit de là fou de douleur. À travers les bois nus et glacés, il revint lentement à Field-Place, et, sans s'apercevoir qu'il était couvert de neige, il arpenta pendant une patrie de la nuit ce cimetière de village qui avait été le décor de ses jeunes amours. Il rentra chez lui vers deux heures du matin, et se coucha en plaçant près de son lit un pistolet chargé et des poisons variés qu'il avait empruntés à son arsenal de chimiste. Mais la pensée du chagrin qu'aurait Elisabeth en retrouvant son corps, l'empêcha de se tuer.

Au matin, il écrivit à Hogg. Contre Harriet elle-même, il n'exprimait aucun ressentiment, pas même contre Mr Timothy ou Mr Grove. La seule responsable de cette tragédie, c'était l'Intolérance. «Mon ami, je jure ici—et si je manque à mon serment, que l'Infinité me frappe—je jure de ne jamais pardonner à l'Intolérance. En principe, je n'admets pas la vengeance, mais ce cas est le seul où je la juge légitime. Chacun de mes moments libres sera consacré à cette mission. L'Intolérance ruine la société, elle encourage les préjugés qui brisent les plus chers, les plus tendres des liens. Oh! que je voudrais être le vengeur, être celui qui écrasera le démon, qui le précipitera dans son enfer natal, pour ne jamais le laisser remonter, celui qui établira enfin la Tolérance universelle.

«J'espère satisfaire un peu cet insatiable sentiment, dans mes vers. Vous verrez, vous entendrez comme le monstre m'a blessé. Elle n'est plus à moi! Elle me hait comme sceptique, comme ce qu'elle était elle-même auparavant! Oh! Bigoterie! Si jamais je te pardonne cette dernière persécution, que le Ciel m'écrase! (Si le Ciel connaît la colère)... Pardonnez-moi, mon cher ami, je crains qu'il n'y ait bien de l'égoïsme dans toute cette passion de l'amour, car il me semble à chaque instant que mon âme va éclater. Je veux fuir ce sentiment; il est égoïste, je ne veux plus mentir que pour les autres... Quant à moi, combien je préférerais périr dans la lutte! Oui, là serait le soulagement... Le suicide est-il un crime? J'ai dormi, la nuit dernière, près de mon pistolet chargé. Si ce n'avait été pour ma sœur, pour vous, je vous aurais dit l'adieu final.»

Il lui restait quinze jours de vacances à passer encore à Field-Place. Tristes jours pendant lesquels il fallait vivre entre un père et une mère furieux, des enfants inquiètes. Harriet, malgré les invitations d'Elisabeth, refusait de venir à Field-Place. Les gens bien informés, en grand mystère, annonçaient ses fiançailles avec un inconnu.

Pour essayer de calmer sa douleur par le spectacle du bonheur des autres, Shelley avait formé le projet de fiancer sa sœur et son ami, qui ne s'étaient jamais vus. Il envoyait à Hogg des vers d'Elisabeth remplis de bonnes intentions, de haine de l'Intolérance et de fautes de prosodie.Tous sont frères, chantait Elisabeth, bonne élève tous sont frères, même l'Africain courbé sous les coups de bâton de l'Anglais au cœur dur... Elle avait écrit toute une élégie dans ce style. En retour, Shelley lui donnait les poèmes de Hogg qu'il déclarait «extrêmement beaux», et où lui-même était comparé à un jeune chêne, Harriet Grove au lierre qui détruit l'arbre après l'avoir enlacé.

—Vous n'avez pas dit, répondit Shelley, que le lierre, ayant détruit le chêne, va par dérision s'enrouler autour du pin voisin.

Le pin voisin était Mr Helyar, riche propriétaire, homme de saines doctrines, créé tout exprès par la Providence pour conduire sa femme aux bals du comté. «Elle est perdue pour moi à tout jamais! Elle mariée! Mariée à une motte de terre! Elle va, comme lui, devenir matière insensible et brute. Tant de belles possibilités se flétriront! N'en parlons plus, mon ami.»

Il aurait bien voulu pouvoir inviter Hogg à Field-Place, pour qu'Elisabeth pût juger elle-même quel homme admirable il était. Mais Mr Timothy conservait le souvenir des avertissements de l'éditeur au sujet d'un certain mauvais ange, et interdit l'invitation.

[V. QUOD ERAT DEMONSTRADUM]

Un mois environ après ces tristes vacances, MM. Munday et Slatter, ces libraires d'Oxford auxquels Mr Timothy avait recommandé les fantaisies littéraires de son fils, virent entrer le jeune Shelley, cheveux au vent et chemise ouverte. Il portait sous le bras un gros paquet de brochures. Il souhaitait qu'elles fussent vendues six pence l'une, qu'on les étalât bien en vue dans la vitrine, et d'ailleurs pour être certain que celle-ci serait faite à son goût, il allait la faire lui-même.

Aussitôt, écartant les libraires, il se mit au travail. MM. Munday et Slatter, amusés, le regardaient s'agiter avec la bienveillance paternelle et goguenarde que les commerçants des villes d'Université témoignent aux étudiants bien munis d'argent de poche. S'ils avaient mieux regardé, ils auraient été terrifiés par les chargements de matière explosible que leur jeune et aristocratique client entassait en piles élégantes dans leur honorable vitrine. Le titre des brochures était le plus scandaleux qu'on pût afficher dans une ville théologique et prude: La Nécessité de l'Athéisme. Elles étaient signées du nom inconnu de Jérémiah Stukeley, et si MM. Munday et Slatter les avaient feuilletées un seul moment, ils auraient été plus épouvantés encore par l'insolente logique de ce Stukeley imaginaire.

«Les sens sont l'origine de toute connaissance.» C'est par cet axiome téméraire que commençait le pamphlet, qui, rédigé sous forme mathématique, prétendait démontrer l'impossibilité de l'existence de Dieu, et se terminait orgueilleusement par les trois lettres Q. E. D.: quod en demonstrandum.À Shelley qui ne comprenait rien aux mathématiques, cette formule magique était toujours apparue comme une moderne incantation pour évoquer la Vérité. Bien qu'il crût avec une ardeur fervente à un Esprit de bonté universelle, créant et gouvernant toute chose, à la vie future, à toute une théologie personnelle de «Vicaire Savoyard» anglican, le mot «athée» lui plaisait par sa violence. Il aimait à le lancer à la face des bigots. Il relevait ce nom qu'on lui avait jeté jadis à Eton, comme le Chevalier relève un gant. Au courage physique et au courage moral que possède tout bon Anglais, il prétendait ajouter le courage intellectuel: le danger était grand le scandale certain. Mais le lierre inconstant s'enlaçait autour du pin voisin, et l'Intolérance devait être châtiée.

«La Nécessité de l'Athéisme» avait paru depuis vingt minutes seulement quand le Révérend John Walker, homme d'un aspect sinistre et inquisiteur, répétiteur officieux d'un collège médiocre, passa devant la boutique et regarda la vitrine.

«Nécessité de l'Athéisme! Nécessité de Athéisme! Nécessité de l'Athéisme!» lut le Révérend John Walker qui, surpris, offensé, indigné, pénétra dans la librairie et dit avec autorité:

—Monsieur Munday! Monsieur Slatter, que signifie ceci?

—Ma foi, Sir, ma foi, nous n'en savons rien. Nous n'avons pas examiné la publication personnellement...

—«Nécessité de l'Athéisme». Ce titre seul aurait dû vous dire...

—Certainement, Sir. Maintenant que notre attention a été attirée sur ce titre...

—Maintenant que votre attention a été attirée, Monsieur Munday et Monsieur Slatter, vous aurez l'obligeance de faire disparaître immédiatement tous ces exemplaires de votre vitrine et tous autres que vous pouvez posséder, de les emporter dans votre cuisine et de les brûler dans votre poêle.

Mr Walker n'avait aucune autorité légale pour donner de tels ordres. Mais les libraires savaient qu'il lui suffirait de se plaindre pour faire interdire leur magasin aux étudiants. Ils s'inclinèrent avec un sourire obséquieux, et envoyèrent le commis de la librairie prier le jeune Mr Shelley de venir leur parler.

—Nous sommes désolés, Mr Shelley, mais à vérité il nous était impossible de faire autrement. Mr Walker y tenait absolument, et dans votre propre intérêt...

Mais ce propre intérêt était ce qui préoccupait le moins Shelley. De sa voix aiguë, pressante, il maintint devant les libraires inquiets son droit de penser et de communiquer ses pensées à d'autres.

—D'ailleurs, leur dit-il, j'ai fait mieux que de tendre mes appeaux devant les vieux oiseaux aveugles d'Oxford. J'ai envoyé un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme» à tous les évêques anglais, au Vice-Chancelier et aux maîtres des collèges, avec les compliments de Jérémiah Stukeley, de mon écriture non déguisée.

* * *

Quelques jours plus tard, un appariteur vint dans la chambre de Hogg prier Mr Shelley, avec les compliments du Doyen, de se présenter aussitôt devant celui-ci. Il descendit dans la salle de réunion du collège, où il trouva réunies toutes les autorités du lieu. C'était un petit groupe de maîtres à la fois érudits et puritains, exemplaires sans fantaisie du christianisme athlétique et classique, qui presque tous détestaient depuis longtemps le jeune Shelley, à cause de ses cheveux longs, de son étrange façon de s'habiller et de son goût vraiment vulgaire pour les expériences scientifiques.

Le Doyen lui montra un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme», et lui demanda s'il en était l'auteur. Comme l'homme parlait d'une voix rude et insolente, Shelley ne répondit pas.

—Êtes-vous, oui ou non, l'auteur de ce livre?

—Si vous pouvez le prouver, produisez vos témoignages. Il n'est ni juste, ni légal de m'interroger de cette façon. Ce sont des procédés d'inquisiteur, non d'hommes libres dans un pays libre.

—Niez-vous que ceci soit votre œuvre?

—Je ne répondrai pas.

—Dans ce cas, vous êtes expulsé, et je désirs que vous quittiez ce collège demain matin au plus tard.

Une enveloppe scellée du sceau du collège lui fut tendue aussitôt par l'un des assesseurs. Elle contenait la sentence d'expulsion.

Shelley courut à la chambre de Hogg, se laissa tomber sur le divan et répéta en tremblant de rage: «Expulsé! Expulsé!» Ses dents claquaient. La punition était terrible. C'était l'interruption de toutes ses études, l'impossibilité de les recommencer dans une autre Université, la privation certaine de cette belle vie calme qu'il aimait, la fureur durable et bouffonne de son père. Hogg lui-même fut indigne. Emporté par une imprudente générosité, il écrivit sur le champ une note exprimant son chagrin et son étonnement qu'un tel traitement ait pu être infligé à un tel gentleman. Il espérait que la sentence ne serait pas définitive.

Le domestique fut chargé de remettre ce message au triLe domestique fut chargé de remettre ce message au tribunal qui était encore réuni. Il revint immédiatement apporter à Hogg les compliments du Doyen et l'ordre de descendre. L'audience fut courte. «Avez-vous écrit ceci?» C'était la note que Hogg venait d'envoyer, et il la reconnut.

—Et ceci?

Avec une grande force et des habiletés de vieil avocat, Hogg expliqua l'absurdité de la question, l'injustice d'avoir condamné Shelley, l'obligation où se trouvait tout homme conscient de ses droits...

—Bien, vous êtes expulsé, dit le juge d'un voix furieuse.

Il était évidemment d'humeur à expulser ce soir-là tout le collège, et Hogg reçut à son tour une enveloppe cachetée.

Dans l'après-midi, une affiche fut placée aux portes du Hall. Elle donnait les noms des deux coupables et annonçait qu'ils étaient publiquement chassés, pour avoir refusé de répondre aux questions qui leur étaient posées.

[VI. VIGOUREUSE DIALECTIQUE DE M. TIMOTHY]

La diligence d'Oxford emporta les exilés et leurs bagages. Shelley avait emprunté à ses libraires vingt livres sterling pour se loger et vivre à Londres en attendant des nouvelles de son père.

Les chambres qu'il visita avec Hogg lui parurent toutes inhabitables: la rue était trop bruyante, le quartier trop sale, la servante trop laide. Enfin Poland Street éveilla dans son esprit des associations sympathiques... «Pologne... Varsovie... Liberté», il ne pouvait y avoir dans Poland Street que des chambres dignes d'un homme libre, et, en effet, la première qu'ils y trouvèrent était tapissée d'un papier à grappes vertes et bleues qui leur parut le plus beau du monde.

—Ceci, dit Shelley, sera notre logis définitif. Nous y recommencerons nos journées d'Oxford: lectures au coin du feu, promenades, expériences. Nous y passerons notre vie.

Programme délicieux auquel ne manquaient que l'assentiment de M. Timothy et celui de M. Hogg le père.

* * *

En apprenant les événements d'Oxford, Mr Timothy avait été furieux. Pour un grand propriétaire, membre du Parlement et juge de paix de son comté, l'aventure était désagréable et la disgrâce singulière. Surtout l'accusation d'athéisme le tourmentait, car il était connu comme libéral, hardiesse qui l'obligeait à l'orthodoxie.

Il écrivit une lettre solennelle à Mr Hogg père pour déplorer «cette malheureuse affaire arrivée à Oxford, à mon fils et au vôtre», et pour le prier de rappeler au plus vite «son jeune homme». «Pour moi, ajoutait-il, je recommandera au mien de lire la théologie naturelle de Paley, qui convient à merveille à son cas; je la lirai même avec lui.»

Puis il composa pour «son jeune homme» une lettre sévère et forte: «Bien que j'aie pu comme père, souffrir pour vous la disgrâce amenée par vos opinions criminelles, j'ai des devoirs stricts envers ma propre réputation, envers vos frères et sœurs plus jeunes, envers mes sentiments de chrétien. Si vous désirez recevoir de moi aide, assistance et protection, il faut:

Rentrer immédiatement à Field-Place et renoncer pour longtemps à tout commerce avec Mr Hogg;

Vous placer sous la direction de tels gentlemen que je choisirai et leur obéir». Si ces conditions n'étaient pas acceptées, Mr Timothy abandonnerait son fils à la misère qui s'attache justement à des opinions diaboliques et méchantes.

La réponse fut courte: «Mon cher Père, comme vous me faites l'honneur de me demander mes intentions pour servir de base à votre conduite, je crois de mon devoir (bien qu'il me déplaise de blesser vos sentiments à l'égard de votre propre réputation et de celle de votre famille) de refuser absolument mon consentement aux deux propositions contenues dans votre lettre et de vous affirmer qu'un tel refus suivra à tout jamais de telles offres. Avec tous mes remerciements pour votre bienveillance, je reste votre fils affectueux et respectueux. Percy Shelley».

* * *

La grande difficulté de la diplomatie paternelle, c'est que l'un des négociateurs veut à toute force éviter de rompre, ce qui rend les sanctions difficiles. Ses «conditions» ayant été sèchement repoussées, Mr Timothy ne sut que faire.

Il n'était pas mauvais homme au fond et croyait à la puissance dialectique d'une bouteille de porto. Il résolut d'aller à Londres et d'inviter les rebelles à l'hôtel Miller, où le vin était bon.

«Au fond, se disait-il en attendant les deux étranges créatures, au fond il faut prendre les enfants par la bonhomie, et aller même, quelque ridicule que cela puisse paraître, jusqu'à discuter avec eux... Un esprit mûr et réfléchi a raison sans aucune peine d'un philosophe de dix-huit ans et de grands malheurs peuvent être évités par un discours fait à propos... Après tout, Percy est l'héritier du domaine, c'est à lui que reviendra le titre des Shelley; il importe de le ramener à la raison.» Et le bon Mr Timothy, tout en roulant dans sa tête les arguments théologiques de Paley, se frottait les mains avec satisfaction.

Cependant les jeunes gens venaient à pied de Poland Street en lisant à haute voix dans la rue, avec mille plaisanteries, le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Shelley goûtait en particulier ce que le vieux Français disait du peuple juif, de l'intolérance qui paraît partout dans la Bible, de la cruauté de Jéhovah.

Quand ils arrivèrent à l'hôtel, l'homme d'affaires des Shelley, Mr Graham, avait rejoint son client et ami. Mr Timothy reçut Hogg avec une bienveillance pateline et transparente, puis, se tournant vers son fils, lui adressa à brûle-pourpoint un discours long, incompréhensible et ponctué de manifestations dramatiques qui parurent tout à fait ridicules aux deux jeunes gens. Shelley se pencha vers son ami et murmura: «Eh! bien? que pensez-vous de mon père?»

—Ce n'est pas votre père, dit Hogg tout bas, c'est Jéhovah lui-même.

Shelley éclata de rire.

—Qu'avez-vous, Percy? Êtes-vous malade? dit Mr Timothy scandalisé. Êtes-vous fou? Pourquoi riez-vous?

Heureusement, on annonça le dîner. Il fut excellent et à peu près cordial. Au dessert, Mr Timothy envoya son fils commander des chevaux de poste et entreprit la conquête de Hogg.

—Monsieur, vous êtes très différent de ce que j'attendais... Vous êtes un gentleman agréable, modeste, raisonnable... Dites-moi, que pensez-vous que je doive faire de mon pauvre garçon? Il est bien fou, n'est-ce pas?

—Assez, oui. Monsieur.

—Alors, que pensez-vous que je doive faire?

—S'il avait épousé sa cousine, il serait devenu tout différent. Il a besoin de quelqu'un qui prenne soin de lui, d'une bonne femme. Pourquoi ne pas le marier?

—Mais comment? C'est impossible! Si je dis à Percy d'épouser une jeune fille, il refusera certainement; je le connais.

—Il refuserait si vous lui donniez l'ordre de se marier, et je l'approuverais. Mais si vous le mettez sans rien dire en rapports avec une jeune fille bien choisie, il est possible qu'il s'éprenne d'elle. Et d'ailleurs, si la première ne réussit pas, vous pouvez toujours en essayer une autre.

L'homme d'affaires, Mr Graham, dit que c'était un plan admirable, et les deux hommes s'étaient mis, sur un coin de table, à dresser des listes de jeunes filles quand Shelley revint. Mr Timothy fit apporter une bouteille de très vieux porto et commença son propre éloge. Il était très respecté à la Chambre des Communes, respecté par toute la Chambre et en particulier par le Speaker [1]; qui lui disait: «Mr Shelley, je ne sais pas ce que nous ferions sans vous.» Il était très aimé dans son comté de Sussex, et excellent juge de paix... Il raconta une longue histoire de deux braconniers qu'il avait condamnés: «Vous les connaissez, Graham, vous savez ce qu'ils sont?» Graham approuva. «Eh! bien, quand ils sont sortis de prison, ils sont venus me remercier.»

Hogg ne sut jamais pourquoi ces deux malheureux avaient remercié un juge impitoyable, car à ce moment, jugeant la préparation de porto suffisante, Mr Timothy attaqua le sujet essentiel.

—Voyons, dit-il, il y a certainement un Dieu... Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet, aucun doute.

Aucun des auditeurs n'exprima le moindre doute.

—Vous, Monsieur, dit-il en se tournant vers Hogg, vous n'avez aucun doute personnel?

—Pas le moindre, Monsieur.

—Parce que, si vous en avez, je puis vous prouver l'existence de Dieu en une minute.

—Mais, Monsieur, je n'en ai aucun.

—Ah!... Mais peut-être aimeriez-vous néanmoins à entendre mes arguments?

—Avec grand plaisir.

—Eh! bien, je vais vous les lire.

Il fouilla dans toutes ses poches, sortit des lettres, des factures, et pour finir, une feuille qu'il commença à lire. Shelley, penché en avant, écoutait avec une grande attention.

—Mais j'ai déjà entendu tout cela, dit-il au bout de quelques instants; et se tournant vers Hogg:

—Où ai-je déjà entendu cela?

—Mais, dit Hogg, ce sont les arguments de Paley.

—Parfaitement, dit le lecteur avec satisfaction, vous avez raison: ce sont les arguments de Paley. Je les ai copiés dans le livre de Paley ce matin, de ma propre main, mais Paley les tenait de moi; tout le livre de Paley est de moi.

Sur quoi il plia la feuille et la remit dans sa poche, très mécontent. Son fils le regardait avec plus de mépris que jamais, et le dîner se termina sans avoir amené une réconciliation. Shelley refusa de suivre son père, son père de lui donner un penny. Les deux seuls qui se séparèrent assez contents l'un de l'autre furent Hogg et Mr Timothy. Mr Timothy avait trouvé l'ami de son fils beaucoup plus humain que celui-ci: il n'était pas comme Percy, toujours hérissé, tendu, retranché derrière des principes auxquels on ne pouvait toucher sans blesser son infernal orgueil. Pour un homme aussi jeune, il comprenait la vie. Son idée de mariage était sensée. Hogg, de son côté, déclara que le membre du Parlement était décidément d'éloquence un peu obscure, mais bon enfant et hospitalier.

Quelques jours plus tard, il prouva une fois de plus qu'il comprenait la vie en se réconciliant avec son propre père, qui, chef d'une vieille famille conservatrice bien connue pour l'exactitude de ses sentiments religieux, n'avait nul besoin d'afficher la même horreur des actes de son «jeune homme» que le seigneur libéral de Field-Place.

Il conseilla à son fils de faire du droit, et lui trouva une place dans une étude d'avoué à York. Hogg dut alors abandonner Shelley dans la chambre de Poland Street, au milieu des raisins verts et bleus.

[1]Le président.

[VII. ACADÉMIE DE JEUNES FILLES]

Resté seul à Londres, sans ami, sans occupation, sans argent, Shelley tomba dans le désespoir. Il passait les jours dans sa chambre à composer des vers mélancoliques et à écrire des lettres à Hogg. Le soir, ne sachant que faire, il se couchait à huit heures. Le sommeil seul l'empêchait de se raconter sans fin l'histoire de ses malheurs. Dès qu'il se laissait aller à la rêverie, l'image de sa belle et inconstante cousine s'installait dans sa pensée vide et le torturait. Il essayait de combattre à coup de syllogismes ces apparitions douloureuses.»

«J'aimais un être, se disait-il. Or, l'âme de cet être n'est plus ce qu'elle était. Par conséquent, cet être n'est plus, car j'aimais son âme et non son corps. Je pourrais aussi bien parler d'amour aux vers qu'engendrera quelque jour dans l'horreur du charnier le corps de la bien-aimée.» Ce raisonnement lui paraissait si bon qu'il s'étonnait de n'y trouver aucune consolation.

La question d'argent devenait grave. Mr Timothy ne donnait plus signe de vie. Son fils, l'ayant rencontré par hasard dans les rues de Londres, dit poliment: «Vous allez bien?» Il reçut pour toute réponse un regard noir comme un ciel d'orage et un majestueux: «votre humble serviteur, Monsieur.»

Heureusement ses sœurs ne l'oubliaient pas et lui envoyaient leur argent de poche. C'était tout ce qu'il avait pour vivre. Elisabeth, à Field-Place, était sous bonne garde, mais les deux petites avaient été mises en pension à l'Académie de Jeunes Filles de Mrs Fenning à Clapham, et les élèves de Mrs Fenning connurent bientôt les beaux yeux, les chemises ouvertes et les boucles folles du frère d'Hellen Shelley.

Il arrivait, les poches pleines de biscuits et de raisins secs, et commençait à discourir sur des sujets éternels devant un cercle de petites filles ravies. Il avait entrepris aussitôt «d'éclairer» les plus jolies. Il ne pouvait supporter la pensée que ces beaux visages fussent abandonnés aux «préjugés».

Surtout il admirait la chevelure claire, le teint délicatement rosé de la meilleure amie de ses sœurs, la charmante Harriet Westbrook. C'était une jeune fille de seize ans, toute petite, mais faite à merveille, avec un air de gaieté ingénue et de fraîcheur délicieux. Elle devint bien utile quand Mrs Fenning (sur des ordres reçus de Mr Timothy) exigea que les visites devinssent plus rares. Harriet, dont les parents habitaient Londres, sortait chaque jour, matin et soir, pour aller de la maison à la pension; c'est à elle que furent confiés les envois d'argent et de gâteaux, et naturellement l'ermite de Poland Street devint vite son grand ami.

Harriet Westbrook avait pour père un ancien cafetier qui avait voulu qu'elle reçût l'éducation d'une fille de gentleman. Sa mère étant morte, elle était dirigée par sa sœur Eliza, fille assez mûre. On imagine à quel point la famille Westbrook s'intéressa à ce fils de baronnet, héritier d'une immense fortune et beau comme un dieu, qui vivait, dans une petite chambre, de pain et de figues sèches, et auquel la plus jeune des Westbrook apportait la bourse de ses sœurs pour l'empêcher de mourir de faim.

Eliza insista pour voir le héros et Harriet l'emmena dans une de ses expéditions. La fille aînée du cafetier effraya un peu Shelley; elle était sèche et maigre; dans le visage d'un blanc terne, couturé de cicatrices, deux yeux éteints regardaient sans intelligence; une masse de cheveux noirs surmontait le tout. Miss Eliza Westbrook était particulièrement fière de sa chevelure. De manières affectées, elle faisait un contraste frappant avec sa jeune sœur dont le rire affirmait la simplicité. Mais Shelley oublia vite une première impression de laideur quand il vit que cette vierge mûrissante montrait pour lui de l'amitié.Non seulement la sœur aînée ne s'opposa pas, comme on aurait pu le craindre, aux visites de Harriet, mais elle s'offrit à servir de chaperon et invita plusieurs fois Shelley à dîner quand Mr Westbrook était absent. Elle gagna tout à fait le cœur du jeune philosophe en demandant à être éclairée à son tour et entreprit sous sa direction la lecture du Dictionnaire Philosophique.

Les promenades d'Harriet avec Shelley furent assez vite remarquées à l'Académie de Jeunes Filles. Une maîtresse lui donna des conseils de prudence: «Ce jeune Mr Shelley est connu pour la hardiesse de ses opinions; il est probable que ses sentiments moraux ne valent pas mieux que ses idées.» Harriet se fit confisquer une lettre toute remplie des raisonnements les plus dangereux. La correspondante de «l'athée» fut menacée d'être renvoyée. Toutes les filles de gentlemen tournèrent le dos à la fille du cafetier et le séjour de l'école lui devint très pénible.

Un jour, comme Shelley, solitaire, lisait au coin de son feu, Eliza lui fit dire qu'Harriet était souffrante et le pria de venir tenir compagnie à la malade. Il trouva son amie couchée, très pâle, mais plus jolie que jamais avec ses cheveux châtains dénoués. Mr Westbrook monta dire bonsoir à Shelley qui fut assez gêné en le voyant entrer quelle que fût son horreur des préjugés, cette visite nocturne dans une chambre de jeune fille lui paraissait indiscrète. Mais Mr Westbrook fut aimable, très aimable: «Je regrette de ne pouvoir rester avec vous, mais j'ai des amis en bas; si vous voulez nous rejoindre un peu plus tard...» Shelley remercia; les amis de Mr Westbrook l'effrayaient.

Il s'assit près du lit de Harriet à côté d'Eliza qui, très éloquente ce soir-là, parla longuement de l'amour. Bientôt Harriet se plaignit d'un violent mal de tête; elle était incapable de supporter le bruit d'une conversation. «Eh! bien, je vais descendre», dit Eliza, et elle laissa seuls les deux enfants. Shelley resta jusqu'à minuit et demie, tandis que les amis de Mr Westbrook riaient et buvaient au-dessous. Le lendemain, Harriet alla mieux.

* * *

Depuis qu'il pouvait dans son exil voir des jeunes filles et éveiller leur esprit, Shelley était beaucoup moins malheureux. Cependant il souffrait d'être séparé de sa sœur Elisabeth. Elle ne répondait même plus à ses lettres; il se demandait si elle était séquestrée, et voulait à tout prix rentrer à Field-Place pour la revoir. Pendant quelque temps il eut l'idée d'y faire une rentrée à l'américaine. Que pouvait-il arriver s'il y allait un soir sans prévenir, s'y installait et ne répondait que par le silence aux malédictions de Mr Timothy? Mais tout fut rendu plus simple quand le frère de Mrs Shelley, le capitaine Pilfold, vint fort à propos fournir à son neveu la tranchée de départ dont il avait besoin pour une attaque sur Field-Place.

Le capitaine Pilfold était un vieux marin, brave et jovial, qui avait commandé une frégate sous Nelson à Trafalgar et qui préférait mille fois son neveu fantaisiste au solennel beau-frère Timothy. Que Percy fût ou non un sceptique, le capitaine s'en moquait bien. L'enfant avait de la volonté, et c'était là l'important. Il l'invita à venir le voir en son domaine de Cuckfield, à dix milles de Field-Place, et le reçut admirablement. Shelley reconnaissant offrit «d'éclairer» son bote, et le capitaine se montra si bon élève qu'au bout de huit jours il étonnait le clergyman et le docteur du village par des syllogismes incendiaires.

À Cuckfield, Shelley fit la connaissance de l'institutrice du lieu, Miss Hitchener, assez belle fille au profil romain, qui approchait de la trentaine. Miss Hitchener était républicaine. Elle avait aussi la réputation dans le village d'être romanesque et pédante; elle se plaignait de son côté de n'être comprise par personne. Shelley, après avoir admiré comme il convenait la noblesse de son attitude, s'aperçut avec chagrin qu'elle était restée déiste, et lui proposa une correspondance au cours de laquelle il entreprendrait la cure de cette infirmité. Elle accepta.

Cependant le brave capitaine Pilfold partait hardiment à l'abordage de son beau-frère Timothy. Il eut l'ingénieuse idée d'enrôler pour son entreprise le duc de Norfolk, chef politique du parti libéral, et le snobisme triompha de la vanité paternelle. Shelley put rentrer à Field-Place avec tous les honneurs de la guerre; on lui accordait une pension annuelle de 200 livret, sans conditions.

* * *

Il pouvait enfin revoir Elisabeth, mais il la trouva si changée qu'il en fût atterré. Elle était plus gaie, plus vivante qu'autrefois, mais d'une incroyable frivolité. Il l'avait connue grave, enthousiaste; maintenant indifférente aux idées, occupée seulement d'amusements puérils, de bals, de conversations niaises, elle ne vivait plus que pour «le Monde».

Il essaya de lui montrer comme jadis les lettres de Hogg.

—Oh! vous et votre absurde ami!... Tous les gens que je connais vous trouvent fous.

Sur quoi elle parla du mariage; elle ne pensait qu'à cela. Rien ne pouvait faire plus horreur à Shelley. Avait-elle oublié leurs lectures, les saines idées de Godwin?

—Le mariage est odieux et détestable, lui dit-il. Je me sens écœuré quand je pense à cette chaîne affreuse, la plus lourde que les hommes aient forgée pour attacher les âmes un peu fières. Le scepticisme et l'amour libre sont aussi nécessairement associés que la religion et le mariage. Les gens d'honneur n'ont pas besoin des lois... Pour l'amour de Dieu, Elisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si un honnête homme peut soumettre un être aimable et aimé à une telle dégradation.

—Mais vous voulez pourtant que j'épouse votre Hogg?

—Oui, mais pas devant un clergyman et suivant la loi des hommes; librement et avec l'amour pour grand-prêtre.

—Voilà donc les conseils que vous donnez à une sœur, Percy! dit Elisabeth avec mépris.

Il était inutile d'espérer convaincre un esprit devenu futile au-delà de toute cure possible. «À quoi bon me tromper moi-même? Elle est perdue, complètement perdue. L'intolérance l'a infectée. Elle ne parle plus que de conventions et de sottises. Ce qu'elle voudrait de moi, c'est que, comme un frère du «monde», je fisse le rabatteur dans la chasse au mari, eh! bien, non!»

Il n'était venu à Field-Place que pour revoir Elisabeth; il n'avait plus qu'à partir. Les invitations ne lui manquaient pas; le capitaine Pilfold l'aurait volontiers reçu à Cuckfield; le père Westbrook allait passer les vacances en montagne et ses filles suppliaient Shelley de les rejoindre; Hogg lui demandait de venir passer un mois à York, et c'était bien là ce qui le tentait le plus; mais Mr Timothy, qui attachait sans doute une valeur symbolique à la séparation des deux criminels d'Oxford, aurait été furieux de ce nouveau rapprochement et, comme le premier quart de la pension promise état payable le 1er septembre, il valait mieux être patient. Hogg écrivit, sur un ton plaisant, que sans doute la jolie Harriet Westbrook l'emportait sur un vieil ami. «Vos plaisanteries m'amusent, répondit Shelley. Si j'ai la plus faible idée de ce qu'est l'amour, je n'aime personne en ce moment. Mais j'ai des nouvelles des Westbrook que j'estime hautement toutes les deux.»

Comme il hésitait encore sur la direction à prendre, un cousin de sa mère lui offrit l'hospitalité dans un coin solitaire du Pays de Galles: c'était un moyen de faire des économies en attendant sa pension, et il accepta.

En traversant Londres, il aurait voulu revoir Miss Hitchener et déjeuner avec elle, mais l'institutrice au profil romain craignit que cette rencontre ne fût pas convenable. Puis il y avait une telle inégalité de condition entre elle et Mr Shelley! Mr Shelley, indigné de cette pensée, écrivit une belle lettre sur l'égalité; Miss Hitchener y était appelée «la sœur de son âme». Elle commença à penser que Lady Shelley était un beau nom et à se regarder dans les miroirs.

[VIII. CETTE CHAÎNE AFFREUSE...]

Les paysages du Pays de Galles sont sauvages et beaux. Les rochers nus, les torrents encaissés, les gorges boisées enchantaient Shelley. Souvent il allait s'asseoir près de quelque chute d'eau ombragée pour lire les lettres de ses amis. Il restait, dans cette retraite, le directeur d'innombrables «âmes»: Miss Hitchener, le fidèle Hogg, le capitaine Pilfold, terreur des dévots, Eliza et Harriet Westbrook, sans compter plus d'un inconnu.

Les Westbrook venaient de rentrer à Londres quand Shelley reçut de Harriet la lettre la plus triste et la plus inquiétante. Son père voulait la contraindre à retourner à cette école de Mrs Fenning où elle avait été si malheureuse, où les élèves ne lui parlaient pas et ne répondaient même plus à ses questions, où les maîtresses la considéraient comme une fille perdue. Plutôt que de rester dans cette prison, elle était prête à se tuer. «Pourquoi vivre? Personne ne m'aime et je n'ai personne que je puisse aimer. Le suicide est-il un crime pour un être inutile aux autres et insupportable à lui-même? Puisqu'il n'y a pas de loi divine, la loi humaine peut-elle interdire un acte aussi naturel?»

Une sorte de terreur saisit Shelley. La logique de l'écolière lui paraissait irréprochable. Ses leçons avaient fait cette élève. Mais pouvait-il lui répondre sèchement et l'abandonner à la mort? Avant de désespérer elle pouvait lutter, refuser d'obéir. Il lui conseilla la fermeté et écrivit lui-même à Mr Westbrook une lettre de reproches.

Le vieux cafetier fut indigné. De quoi se mêlait ce jeune aristocrate qui tournait depuis six mois autour de ses filles? Eliza avait prétendu jadis qu'il épouserait Harriet, mais a-t-on jamais vu un futur baronnet épouser la fille d'un cafetier? Ce monsieur Shelley cherchait sans doute toute autre chose que le mariage. D'ailleurs, Mr Westbrook l'avait jugé le soir où, dans la chambre de sa fille, il l'avait invité à venir prendre un verre avec des amis. Mr Shelley avait refusé avec dédain. Ami du peuple? Égalitaire? Le petit-fils de sir Bysshe Shelley, millionnaire? Allons donc, ces gens-là sont tous pareils.

Harriet reçut l'ordre de se préparer à partir. Elle écrivit une dernière lettre à Shelley. Un projet un peu moins lugubre y prenait la place du suicide. Elle était trop malheureuse, trop persécutée; elle était prête à fuir avec lui s'il y consentait.

Il prit aussitôt la diligence pour Londres, terriblement agité. Qu'il eût des devoirs envers cette enfant, c'était indiscutable. Il l'avait formée; il avait contribué à lui faire une âme courageuse et incapable de supporter l'injustice. Une lettre de lui avait été la cause première de sa disgrâce. Mais s'il fuyait avec elle, de quoi vivraient-ils? Où? Comment? Il n'avait aucune profession, aucun avenir. D'ailleurs, l'aimait-il? Pouvait-il aimer encore après sa grande déception? Pourtant Harriet était charmante et l'idée d'un voyage avec la jolie malade qu'il avait vue un soir les cheveux dénoués, bien enivrante. Il était difficile d'écarter des images trop délicieuses.

Enfin il la vit. Elle était blanche, amaigrie, tragique.

—On vous a donc fait bien souffrir?

—Mais non, mon ami, mais...» Elle hésitait à dire: «Mais je vous aime...» Sa pâleur, ses yeux attachés à ceux de Shelley, son émotion le disaient assez. La vérité était qu'elle l'aimait follement. Cette petite fille avait été transformée par lui. Avant de le connaître, elle avait les goûts normaux de son milieu. Elle admirait les habits rouges des soldats, et quand elle pensait à l'amour ses héros étaient militaires. Toutefois, quand elle pensait au mariage, elle voyait volontiers un mari clergyman. Shelley avait bouleversé ces passions raisonnables. Quand elle l'avait pour la première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la politique, elle avait été épouvantée et s'était promise de le convertir. Mais la logique de Shelley l'avait écrasée dès le premier entretien. Matée par un esprit plus vigoureux que le sien, elle s'était humiliée avec délices; elle adorait maintenant et l'homme et la doctrine.

En voyant qu'il ne se décidait pas à les rejoindre, elle avait craint de ne plus jamais le revoir et exagéré ses souffrances pour faire accourir son héros.

Shelley n'admirait pas les Chevaliers Errants; leur conduite n'était pas rationnelle. Il lui semblait condamnable de consacrer à une femme une vie déjà vouée au service de l'humanité. Mais devant ce beau visage anxieux qu'il pouvait d'un seul mot colorer de bonheur, il oublia ses principes. Il tendit sa main à Harriet et lui dit qu'il était tout à elle. Par un reste de prudence il écarta l'idée d'une fuite immédiate; hâter les choses paraissait inutile et dangereux, mais Harriet pouvait se rassurer. Si l'on tentait de lui faire violence, elle n'avait qu'à l'appeler: où qu'il fût, il accourrait et l'emmènerait. Elle avait déjà repris le teint d'une fille de seize ans, et qu'on aime.

* * *

Dès qu'il fut sorti de la chambre et qu'il ne vit plus cette enfant heureuse, Shelley soupira profondément et tomba dans une méditation sans fin.

Hogg, auquel il écrivit pour lui raconter la scène, répondit par une lettre vigoureuse dans laquelle il suppliait son ami de ne pas fuir avec Harriet sans l'épouser. Il savait Shelley hostile au mariage, mais essaya d'arguments puissants: «Si vous ne l'épousez pas, qui court un risque? Vous ou elle? Elle seule à coup sûr; c'est elle que le monde méprisera; c'est elle qui fera le sacrifice de sa réputation et de sa sécurité. Avez-vous le droit de le lui imposer?» L'appel était adroit. L'égoïsme était de tous les sentiments celui qui faisait le plus horreur à Shelley. Mais il avait le sentiment de commettre, en se mariant, un acte honteux et immoral. Les chapitres de _Political Justice_ contre les «chaînes matrimoniales» inquiétaient sa conscience. À ce moment, quelqu'un lui dit que le grand Godwin lui-même s'était marié deux fois, et cet exemple le rassura: «Oui, répondit-il à Hogg, il est inutile d'essayer par un exemple particulier de renouveler la forme de la société, jusqu'à ce que la raison ait opéré un changement si complet que l'innovateur cesse d'être exposé à des maux nombreux.»

Toutefois, il n'était pas pressé d'appliquer ses nouvelles idées. Son oncle Pilfold l'appelait à Cuckfield; il savait y revoir la belle institutrice au profil romain, «sœur de son âme», dont il désirait achever l'initiation à la doctrine. En partant, il promit encore à Harriet de revenir à Londres à son premier appel.

Il fallait avoir dix-neuf ans pour concevoir le moindre doute sur ce qui allait se passer. Une jeune fille amoureuse, et qui se sait armée d'une telle promesse, ne peut résister longtemps. Avant qu'une semaine se fût écoulée un message urgent rappelait Shelley à Londres. Les persécuteurs voulaient une fois de plus livrer Andromède au Dragon Scolaire, Shelley vit le mal sans remède, offrit la fuite et le mariage immédiat.

Le lendemain, la diligence d'Édimbourg emmenait vers le Nord ces deux enfants qui avaient ensemble trente-cinq ans. «Acte de volonté, non de passion», pensait le jeune Chevalier, tandis que la diligence le cahotait en face de son exquise fiancée.

[IX. ENFANTINES]

Un couple d'amants jeunes, charmants et persécutés exerce une séduction à peu près irrésistible. Les habitants d'Édimbourg, qui ne passent pas pour sentimentaux quand on fait appel à leur bourse, ne purent s'empêcher d'accueillir avec une indulgence amusée ce ménage enfantin qui leur arrivait dans une misère si rayonnante. En quittant Londres Shelley avait emprunté quelques livres à un ami; en arrivant à Édimbourg, il ne lui restait pas un penny. Il était inutile d'espérer recevoir aucun secours de Mr Timothy que l'annonce de la fuite de son fils avait dû rendre fou furieux.

Cependant un propriétaire se contenta, pour louer un agréable rez-de-chaussée, du récit de leur aventure, de la vue de la beauté de Harriet et de la promesse d'un paiement rapide. Il fit mieux; il leur prêta la somme nécessaire pour manger pendant quelques jours et pour faire célébrer leur mariage suivant les lois si simples de l'Écosse. Sa seule condition fut que, le soir des noces, Shelley et sa femme accepteraient de dîner avec lui et ses amis.

Ce fut donc au milieu de commerçants d'Édimbourg que le petit-fils de sir Bysshe célébra les fêtes de ses noces. Les vins et le spectacle de ces «jeunes époux» rendirent les honnêtes puritains un peu trop égrillards pour le goût de Shelley. Les plaisanteries devinrent risquées. La jolie Harriet, qui était modeste, rougit beaucoup et Shelley annonça que lui et sa femme allaient se retirer dans leur chambre. Un grand éclat de rire accueillit cette nouvelle.

Un peu plus tard, on frappa à leur porte. Shelley ouvrit: c'était leur hôte. «C'est l'usage, ici, dit-il un peu ivre, que les invités à un mariage montent au milieu de la nuit et lavent la mariée dans le whisky.

—Je brûle la cervelle au premier qui pénétrera dans cette chambre, dit Shelley en montrant ses pistolets.

Sa voix tremblait, ses yeux brillaient comme jadis à Eton. Les commerçants d'Édimbourg jugèrent que ce jeune homme à tête de fille était plus dangereux qu'il n'en avait l'air, et lui souhaitant le bonsoir avec respect, redescendirent à toute vitesse.

Ainsi Shelley et Harriet se trouvaient mariés, libres et seuls dans une grande ville inconnue. Ils se regardèrent avec ravissement.

Quelques jours avaient suffi pour que le jeune mari, qui dans la diligence pensait avec mélancolie: «Action volontaire, non mouvement de passion», fût devenu tout à fait amoureux. Harriet était vraiment agréable à regarder; toujours jolie, toujours fraîche et vive, toujours bien coiffée, sans mèches folles, elle avait l'air d'une fleur blanche et rose. Elle s'habillait très simplement, mais elle était toujours nette. Sans être vraiment cultivée, elle était remarquablement instruite. Surtout elle avait lu un nombre prodigieux de livres. Elle lisait d'ailleurs toute la journée et, par goût, des ouvrages moraux.

Son maître et amant lui avait communiqué le respect de la Vertu, et le Télémaque de Fénelon était son héros favori. Elle s'essayait souvent à prononcer les mots magiques «Intolérance, Égalité, Justice», et cette bouche enfantine tenait des propos qui eussent inquiété le lord Chancelier. Quant à la religion anglicane, elle l'ignorait aussi naïvement qu'eussent pu le faire Calypso ou Nausicaa.

Les enfants sont délicieux, mais leur société fatigante; bien que Shelley fût sensible à tant de grâce, de gentillesse, de dévotion, il lui arrivait de regretter la conversation caustique de Hogg et l'enthousiasme éloquent de miss Hitchener. Il se demandait avec inquiétude ce que celle-ci allait penser de son mariage.

«Ma très chère amie, lui écrivait-il, puis-je encore vous appeler ainsi ou ai-je perdu par l'équivoque de ma conduite l'estime des êtres sages et vertueux?... Combien tous mes projets ont changé en une semaine, et que nous sommes esclaves des circonstances!... Vous vous demanderez comment moi, un athée, j'ai pu me soumettre à la cérémonie du mariage, comment ma conscience a pu y consentir?... C'est ce que je veux vous expliquer.» Sur quoi il démontrait à la suite de Hogg que la bonne réputation et les avantages qui y sont liés sont des biens dont on n'a pas le droit de dépouiller un être aimé. «Blâme-moi si tu veux, ô la plus chère des amies, car tu es encore pour moi la plus chère!... Si Harriet n'est pas à seize ans ce que vous êtes à un âge plus avancé, aidez-moi à former en toutes choses cette âme vraiment noble et digne de vos soins... Charmante, elle l'est dès maintenant, ou je suis le plus faible des esclaves de l'erreur.» La lettre se terminait par une invitation à venir les rejoindre à Édimbourg où la présence de Harriet enlèverait toute inconvenance à cette réunion. Miss Hitchener n'accepta pas. Peut-être le tutoiement poétique n'avait-il pas suffi à faire passer la phrase, vraiment malheureuse, sur les seize ans et l'âge plus avancé.

Mais si la vierge de Cuckpoint ne vint pas aider au modelage de l'âme d'Harriet, Shelley, entendant par un matin ensoleillé frapper à la fenêtre de son rez-de-chaussée, eut la joie de découvrir dans la rue, debout et un sac à la main, son ami Hogg qui, ayant obtenu de l'avoué de York quelques semaines de vacances, venait les passer à Édimbourg.

Hogg eut une réception triomphale. «Enfin nous nous retrouvons! Nous ne nous séparerons plus jamais! Il faut qu'on vous prépare un lit dans la maison.» Harriet parut; Hogg fut charmé. Jamais il n'avait vu une femme aussi éclatante de jeunesse, de bonheur et de beauté. Le propriétaire fut amené de force. «Il faut un lit! Tout de suite! Un lit dans cette maison, c'est urgent, indispensable...» Quand on permit au pauvre homme de répondre, il put offrir une chambre au dernier étage.

Les trois amis avaient mille choses à se dire et à se demander; tous parlaient en même temps, tandis qu'une petite servante apportait du thé avec de grands cris. Quand la joie fut un peu calmée, Shelley proposa une promenade et ils allèrent visiter le palais de Marie Stuart. Harriet, bonne élève de l'Académie de Jeunes Filles et grande lectrice de romans historiques, expliqua mille détails intéressants. En sortant de là Shelley s'excusa, il devait rentrer pour écrire des lettres, mais il désirait que Harriet fît faire à Hogg l'ascension de la colline d'où l'on découvre toute la ville.

Hogg admira beaucoup la vue et ils restèrent longtemps assis au sommet. Peut-être son guide lui plaisait-il assez pour lui faire trouver toute promenade agréable.

En descendant, Harriet s'aperçut que le vent violent relevait ses jupes et que Hogg, à la dérobée, regardait ses chevilles avec intérêt. Elle s'assit de nouveau sur le rocher et déclara qu'elle resterait là jusqu'à ce que le vent fût tombé. Hogg, qui mourait de faim, fit de grandes protestations et partit seul. Elle le suivit en courant. Ainsi commencèrent quelques semaines d'une vie délicieuse.

Seule la question d'argent était bien inquiétante, mais le brave oncle Pilfold envoyait de nombreux cadeaux. «Être furieux contre son fils c'est très bien, disait-il, mais l'affamer, c'est une autre affaire.» D'ailleurs Hogg avait un peu d'argent, bien que Mr Timothy eût pris la peine d'écrire à Mr Hogg le père: «Je crois de mon devoir de vous prévenir que mon jeune homme vient de fuir en Écosse avec une jeune personne du sexe et que votre jeune homme les a rejoints.»

Tous les matins, Shelley sortait pour aller chercher ses lettres, dont le nombre demeurait prodigieux. Après le breakfast, il écrivait ou travaillait à une traduction de Buffon qu'il avait entreprise. Harriet et Hogg allaient se promener. Si le temps était mauvais, Harriet faisait la lecture à Hogg. Elle aimait beaucoup lire à haute voix et lisait d'ailleurs très bien, avec une grande netteté d'articulation. Hogg entendit ainsi une grande partie du Télémaque et ne se plaignit jamais. Le sage Idoménée donnant des lois à la Crète était terriblement ennuyeux, mais la lectrice était si jolie qu'il l'eût écoutée sans ennui pendant des jours entiers. Shelley, moins poli, s'endormait parfois et se faisait rabrouer. Son ami se joignait à sa femme pour l'accabler de reproches comiques et Hogg trouvait un plaisir inconscient à faire cause commune avec Harriet.

On était en 1811, l'année de la comète et du bon vin. Les nuits étaient claires et brillantes.

[X. CE QU'ÉTAIT HOGG]

Comme les vacances de Hogg finissaient et qu'il lui fallait rejoindre son poste chez l'avoué de York, Shelley et Harriet qui n'avaient rien à faire à Édimbourg, ni d'ailleurs en nul lieu au monde, se décidèrent à le suivre. Devant eux un plan de vie se développait, simple et nécessaire. Ils resteraient à York, avec leur inséparable ami, pendant les quelques mois de la fin de son apprentissage, puis tous trois iraient à Londres et y passeraient le reste de leurs jours à écrire, à lire et à se faire la lecture les uns aux autres.

Pour ne pas trop fatiguer Harriet, ils louèrent une chaise de poste. Des deux côtés de la route les champs d'orge et de betteraves alternaient avec monotonie.

—Mais où est l'orge? Où est la betterave? disait Harriet.

—Oh! petite fille des villes! répondait Shelley avec indignation.

Hogg le moqueur se demandait dans son coin comment le sage Idoménée, si grand docteur en agriculture, n'avait pas mieux instruit sa disciple.

Pour charmer le long voyage, Harriet continuait à haute voix la lecture de Télémaque, Shelley poussait de grands soupirs: «Harriet chérie, est-il indispensable de tout lire?

—ui, absolument.

—Vous ne pouvez pas sauter un peu?

—Non, c'est impossible.

Au premier relai Shelley disparut. Il avait toujours eu l'étonnant pouvoir de s'évanouir dans les airs comme une Elfe. Hogg finit par le retrouver au bord de la mer; il regardait le soleil couchant d'un air mélancolique.

York lui déplut tout de suite, et vivement. La grandeur théologienne et civile de la vieille capitale du Nord ne pouvait le toucher. Ils n'y trouvèrent pour tout logement que des chambres misérables. «Nous ne pouvons rester ici», dit Shelley.

Mais pour partir, il fallait de l'argent. Il décida d'aller à Cuckfield voir le brave capitaine Pilfold, protecteur des bons esprits. Là il pourrait rendre à revenir avec lui à York, et en passant par Londres il ramènerait Eliza dont Harriet désirait la visite. Ainsi se trouveraient réunies, pour la première fois, toutes les sœurs spirituelles de Shelley.

Il prit donc la diligence; Harriet et Hogg restèrent seuls. C'était une étrange et délicieuse situation. Ils étaient aussi libres dans cette ville étrangère qu'ils l'eussent été dans une île déserte, et Harriet trouvait un plaisir enfantin à jouer «au ménage» avec un compagnon si jeune et si divertissant. Le ton sarcastique de Hogg l'amusait beaucoup et faisait un contraste reposant avec la gravité ardente, d'ailleurs si admirée par elle, de Shelley. Hogg lui avait fait à Édimbourg et pendant le voyage mille compliments, ce qu'elle ne trouvait pas si ridicule. Percy était toujours un peu «le professeur»; il lui avait appris ce qu'elle savait; il corrigeait gravement ses erreurs; il connaissait ses talents. Hogg, au contraire, admirait tout. Il remarquait ses robes, ses coiffures. Il écoutait Télémaque en louant la voix de la lectrice. Il était toujours de bonne humeur. C'était bien agréable.

L'état d'esprit de Hogg était différent et beaucoup moins pur. À vivre tout le jour auprès de cette charmante fille avec laquelle Shelley le laissait si volontiers seul et que la famille des Westbrook n'avait peut-être pas élevée à observer toute la réserve qu'il eût fallu, il s'était pris rapidement à la désirer avec force. D'abord il s'était dit que c'était là une pensée affreuse, et que la femme d'un ami aussi tendrement aimé ne pouvait être une femme pour lui. Mais l'Intelligence est une procureuse, et la sienne, qui était vive, s'était mise, comme elle fait toujours, au service de ses instincts soulevés.

«Est-ce ma faute, se disait-il, si Shelley la jette dans mes bras? A-t-on idée de passer les jours à écrire des lettres sur la Vertu quand on a chez soi cette merveille? Car elle est ravissante. Quand elle passe dans les rues d'York, les plus cagots se mettent aux fenêtres... D'ailleurs Shelley l'aime-t-il? Il la traite avec un air de protection affectueux, mais assez méprisant, et il n'a pas tout à fait tort... Qu'est-ce que Harriet? La fille d'un cafetier... elle ne peut être bien farouche.»

Depuis qu'il connaissait Shelley, deux sentiments contradictoires avaient toujours lutté dans son esprit. Il admirait le courage moral, la franchise de son ami, sa loyauté ardente. Il reconnaissait dans cette âme un diamant pur et unique, mais, en même temps, le côté «humoriste» de son esprit était sensible au comique de tant de déclamations véhémentes, de cette activité fébrile qui travaillait toujours à vide. Il avait été à Oxford le Sancho cultivé, humaniste et railleur de ce don Quichotte à boucles blondes; il s'était fait rosser avec lui par de terribles moulins à vent. Pendant les premiers temps de leur amitié et jusqu'à leur rencontre à Édimbourg, l'admiration l'avait emporté, l'ironie se contentant de colorer sa rivale victorieuse d'un reflet fugitif et tendre. Maintenant, attisée par une passion complice, l'ironie grandissait à vue d'œil.

Le premier jour de l'absence de Shelley, en sortant de son étude, il alla chercher Harriet pour la promener au bord de la rivière. Il la regardait avec ravissement et lui dit mille folies. Elle parlait de son mari dont elle attendait impatiemment le retour, d'abord pour le revoir, ensuite parce qu'il devait lui ramener sa chère sœur Eliza: «Eliza est très belle, vous verrez; elle a de beaux cheveux noirs; elle est très intelligente... C'est elle qui m'a toujours guidée dans les moments importants de ma vie...

—Vous avez donc eu des moments importants dans votre vie, petite fille?

Harriet raconta ses malheurs à l'école, son mariage; elle resta un moment silencieuse, occupée par des souvenirs, puis demanda:

—Que pensez-vous du suicide? Vous n'avez jamais songé à vous tuer?

—Jamais, dit Hogg, vous non plus, j'espère.

—Si, moi, très souvent... Même à l'école il m'arrivait de me lever la nuit avec l'intention de me tuer. Je regardais par la fenêtre... Je disais adieu à la lune, aux étoiles, aux élèves endormies... Et puis je me recouchais et me rendormais.

Ils continuèrent leur promenade en échangeant des confidences, puis rentrèrent à la maison et se mirent à faire le thé, cérémonie pendant laquelle Hogg était toujours très amusant. Puis Harriet proposa de lire à haute voix. Hogg ne sut jamais ce qu'elle avait lu ce soir-là, et quand elle lui dit: «Bonne nuit!» en se retirant dans sa chambre, il pensa: «Peut-elle être bonne?»

Le lendemain, dès qu'il la revit, il lui dit qu'il l'aimait follement.

Harriet fut très émue et très indignée. Et pour une petite fille de seize ans elle se défendit assez bien. Elle parla de Shelley, de la vertu: «Est-ce que vous ne voyez pas l'horreur de votre conduite? Percy m'a confiée à votre protection et vous abusez de sa confiance... Mais je suis sûre que vous êtes déjà guéri... Je vous supplie de ne plus me dire un mot de tout cela... Même, pour ne pas attrister Shelley qui a tant de foi en vous, je ne lui en dirai rien.»

Elle parlait avec animation. Les déclarations sont les batailles de la jolie femme et le bon soldat ne déteste pas le combat. La vaillante Harriet fut victorieuse; Hogg promit d'être sage.

Le soir, quand il rentra de l'étude, il vit, assise à côté de Harriet, sur le divan, une grande femme aux cheveux noir corbeau, au teint blafard, à l'aspect chevalin: «Hogg, dit Harriet, c'est Eliza... Elle est venue: c'est gentil, n'est-ce pas?... Eliza, c'est Hogg, notre grand ami, dont Shelley vous a si souvent parlé.»

Eliza inclina sèchement la tête: «Je croyais que vous deviez rentrer avec Shelley, dit Hogg.

Oh! dear no! dit Eliza, et elle continua sa conversation avec Harriet, sans s'occuper de l'arrivant. Hogg n'était pas habitué à un tel traitement dans cette maison: «C'est cela, Eliza? pensa-t-il. Elle est affreuse et vulgaire... Voici mon tête-à-tête interrompu... peut-être est-ce mieux ainsi... mais c'est odieux tout de même... Harriet chérie, dit-il à haute voix, est-ce qu'on ne prend pas le thé aujourd'hui? Vous ne prenez pas le thé, Miss Westbrook? dit-il poliment en se tournant vers Eliza?

Oh! dear no! dit Eliza.

—Et vous, Harriet?

—Moi non plus.

Hogg résigné fit son thé lui-même et le but seul en silence.

À partir de ce moment, cet intérieur lui devint insupportable. Eliza avait pris le commandement, ou plutôt elle l'avait repris. Elle avait dirigé Harriet pendant toute son enfance; elle avait dû l'abandonner à Shelley pendant les quelques semaines indispensables au mariage; elle rentrait maintenant dans ce ménage comme un capitaine sur son bateau, hissait son pavillon au mât et ne tolérait plus d'autre maître à bord.

Elle commença par critiquer sévèrement la conduite de Shelley: «Alors, si je n'étais pas arrivée, il vous laissait ainsi seule avec un jeune homme... C'est inconcevable... Juste ciel! Que dirait Miss Warne?... Et ce jeune homme vous appelle Harriet chérie? Et vous le tolérez!»

Dès que Hogg proposait une promenade:

—Vous n'y pensez pas, disait Eliza, Harriet est très fatiguée, très souffrante...

—Harriet? disait Hogg stupéfait... Qu'est-ce qu'elle a, mon Dieu?

—Elle a les nerfs en très mauvais état; il faut être aveugle pour ne pas le voir.

Et si Harriet voulait lire à Hogg les chastes préceptes d'Idoménée, dont il avait si grand besoin: «Lire à haute voix, Harriet? disait Eliza. Et vos pauvres nerfs?... Juste ciel!... Que dirait Miss Warne?...

—Mais qui diable est Miss Warne? demanda Hogg à voix basse à Harriet, profitant d'un moment où la redoutable Eliza s'était enfermée dans sa chambre.

—C'est la grande amie d'Eliza... Nous tenons beaucoup à son opinion.