Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[ I]

Chanteraine

ŒUVRES
DE
André Theuriet
Édition elzévirienne
fr.
Poésies (1860-1874). Le Chemin des Bois.Le Bleu et le Noir.1 vol. avec portrait.6,00
Poésies (1874-1894). Le Livre de la Payse.Jardin d Automne.1 vol.3,00
Nouvelles. Bigarreau.Claude Blouet.L'Abbé Daniel,etc. 1 vol.6,00
Sauvageonne. 1 vol.6,00
Madame Heurteloup. 1 vol.6,00
La Maison des deux Barbeaux.—Toute seule. 1 vol.6,00
Édition in-18
POÉSIE
Le Chemin des Bois. 1 vol. (épuisé)3,00
Le Bleu et le Noir. 1 vol. (épuisé)3,00
Le Livre de la Payse. 1 vol. (épuisé)3,00
Jardin d'Automne. 1 vol.3,00
PROSE
Nouvelles intimes. 1 vol. (épuisé).3,50
Péché Mortel. 1 vol.3,50
Bigarreau. 1 vol.3,50
Les Œillets de Kerlaz. 1 vol.3,50
Amour d'Automne. 1 vol.3,50
Deux Sœurs. 1 vol.3,50
L'Oncle Scipion. 1 vol.3,50
Charme dangereux. 1 vol.3,50
Mademoiselle Roche. 1 vol.3,50
Tentation. 1 vol.3,50
Cœurs meurtris. 1 vol.3,50
Boisfleury. 1 vol.3,50
Le Refuge. 1 vol.3,50
Dorine. 1 vol.3,50
Villa tranquille. 1 vol.3,50
Claudette. 1 vol.3,50
Le Manuscrit du Chanoine. 1 vol.3,50
Sensations d'Enfant.—Monsieur Lulu. 1 vol.3,50
Chanteraine. 1 vol.3,50
Contes pour les Jeunes et les Vieux. 1 v. in-8o illustré, broch.9,00
Contes pour les Soirs d'Hiver. 1 v. in-8o illustré, broché.9,00
L'Oncle Scipion. 1 vol. in-8o illustré, broché.9,00
L'Abbé Daniel. 1 vol. in-32, illustré par Jeanniot.2,00
Rose-Lise. 1 vol. in-32, illustré par Myrbach.2,00
Deuil de Veuve. 1 vol. in-32, illustré par Muenier.2,00
Discours de Réception a l'Académie française, 1 v. in-8o.1,00
THÉATRE
Jean-Marie. Drame en un acte en vers. 1 vol.1,00

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,y compris la Suède et la Norvège.

[ 1]

[ 2]

ANDRÉ THEURIET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Chanteraine

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCCCIV

Chanteraine

PREMIÈRE PARTIE

I

BONJOUR, m'sieu Jacques, vous êtes matinal!...

Assise, jambes pendantes, sur le chaperon du mur séparant le jardin paternel du verger voisin, Clairette Fontenac interpellait, sans façon, un jeune lycéen de seize ans qui venait de traverser le clos du pépiniériste Gerdolle et s'était arrêté sournoisement à quelques pas de la muraille. L'adolescent, maigre, svelte, élancé comme un arbrisseau qui a poussé trop vite, semblait mal à l'aise dans son vieil uniforme de lycéen, qui le gênait aux entournures. Un soupçon de moustache ombrait déjà sa lèvre supérieure. Il avait les traits fins, un teint mat, avec un petit signe noir au sommet de la joue gauche. Sous le chapeau de paille cabossé, ses yeux très doux, couleur noisette, lorgnaient timidement son interlocutrice, juchée au-dessus de lui et accotée au tronc d'un cytise qui l'abritait de son feuillage léger. Elle touchait à la quinzième année et portait encore des jupes courtes, laissant à découvert ses petits pieds, chaussés de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté. Des mèches brunes, échappées de son chignon mal noué, pendaient éparses sur son cou. Un corsage défraîchi, de soie rouge éraillée, craquait sous le développement précoce du buste. Néanmoins, en dépit de cette toilette négligée, qui indiquait une complète absence de coquetterie, elle avait la joliesse et le charme mystérieux d'une rose qui va s'épanouir. Son front large était intelligent, ses yeux noirs riaient sous la frange des cils; un nez bourbonien donnait un accent de fermeté à son frais visage; sa bouche assez grande, aux lèvres de cerise, avait une expression malicieuse et un peu provocante.

—Oui, mademoiselle Clairette, répondit en rougissant Jacques Gerdolle, j'étais allé visiter la pépinière et, au retour, j'ai longé votre mur... Je vois avec plaisir que vous êtes aussi matinale que moi...

—Oh! moi, j'ai horreur d'être claquemurée, surtout par un beau temps pareil!...

En effet, il faisait un temps d'or, une de ces molles matinées de la fin de septembre où l'on peut croire à un revenez-y de printemps. L'air était tiède; au bord d'un ciel bleu ouaté de floconneux nuages blancs, le soleil filtrait une blonde lumière. De la crête du mur, l'œil embrassait toute l'étendue de la vallée: les bois moutonnant au-dessus de Verrières; le coteau de l'Hay avec sa ceinture de parcs; la fuite de la route de Choisy à Versailles, entre deux rangées majestueuses de vieux ormes; les larges prairies plantureuses, semées de colchiques. Une traînée de vapeur d'argent marquait le cours paresseux de la Bièvre à travers les prés, où des chevaux caracolaient en liberté et où, çà et là, des files de peupliers d'Italie agitaient leurs feuilles déjà jaunissantes. Des vergers du voisinage s'exhalait une savoureuse odeur de fruits mûrs. Les pommes rougies et les poires faisaient plier les branches; des abeilles et des guêpes bourdonnaient autour des pruniers chargés de prunes violettes; dans les massifs, les merles sifflaient, illusionnés par le chaud soleil et tentés de recommencer leurs amours.

—Malheureusement, soupira Jacques, ces belles journées passent trop vite; j'enrage de penser qu'avant dix jours il faudra retourner au bahut...

—C'est bientôt la rentrée?

—Le 2 octobre, hélas!

—Vous ne paraissez pas pressé de reprendre vos chères études, remarqua malicieusement Clairette.

—Ce n'est pas ça... Je vais passer en rhétorique, où les cours deviennent intéressants; mais j'ai tout de même gros cœur en songeant que les jours vont s'accourcir, qu'avant peu nous toucherons à l'hiver, une saison où l'on ne se soucie point de grimper sur les murs... et qu'alors je n'aurai guère plus la chance de vous apercevoir.

Cet aveu, balbutié gauchement, éclaira d'un sourire les yeux noirs de Mlle Clairette Fontenac, et elle murmura, avec une moue satisfaite:

—C'est bien vrai, ce mensonge-là?

—Ce n'est pas un mensonge... Mon seul plaisir est de vous voir, et, quand je ne vous vois pas, de penser à vous... Ça ne date pas d'aujourd'hui!... Quand nous allions ensemble au catéchisme, je ne cessais de me retourner pour vous chercher des yeux sur le banc où vous étiez assise... Mais vous n'aviez pas l'air de le remarquer.

Clairette continuait de sourire avec des mines gourmandes de chatte qui boit du lait:

—Si fait... Seulement, il y avait, sur le même banc, d'autres filles et plus jolies que moi: Aurélie Labrousse, Laure Monnier et cette sainte nitouche de Nine Dupressoir... Je supposais que c'étaient elles qui vous donnaient des distractions.

—Non, déclara avec chaleur Jacques, enhardi; je ne regardais que vous, les autres n'existaient pas!... J'avais, pour elles, autant d'indifférence que vous en aviez pour moi.

—Qu'en savez-vous? répliqua l'adolescente en haussant les épaules.

Les prunelles claires du lycéen eurent un joyeux scintillement:

—Est-ce possible?... Vraiment, Clairette, vous faisiez attention à moi?

—Oui, je vous trouvais gentil... Mais ce n'est pas une raison pour vous enorgueillir et m'appeler Clairette tout court... On ne peut pas vous faire une confidence, à vous autres garçons, sans que vous preniez, tout de suite, des airs de jeunes coqs... Aussi, pour vous rendre moins avantageux, je ne vous dirai plus rien...

—Pardon, mademoiselle Clairette... Je serais au désespoir de vous avoir offensée... Je vous aime trop!

Jacques achevait à peine cette confuse déclaration qu'on entendit, de l'autre côté de la muraille, une voix glapissante:

—Pi... ouit!... Es-tu là-haut, ma mie Clairette?

Celle-ci posa précipitamment un doigt sur ses lèvres, puis chuchota:

—Mon frère... Sauvez-vous!...

Presque aussitôt après, la frimousse d'écureuil de Landry Fontenac émergea au-dessus du chaperon. Jacques n'avait pu filer assez rapidement pour que le gamin ne reconnût sa mince silhouette, derrière les quenouilles des poiriers. Landry observa la mine désappointée de sa sœur et cria d'un ton gouailleur:

—Dérangez pas... ce n'est que moi!

Landry Fontenac était un garçon mince et pâlot. Malgré sa taille menue, il possédait un aplomb d'homme fait, une adresse de singe, un remarquable talent de grimacier et une face mobile comme celle d'un clown. Un œil rusé et fureteur sous des sourcils clairsemés, un nez effronté, une bouche hardie et goguenarde, un front fuyant, caractérisaient sa petite tête aux cheveux blonds coupés de très près, d'où saillaient deux larges oreilles. Son père, féru d'ornithologie et ayant trouvé que son héritier, par sa turbulence, son agilité et son étourderie, ressemblait fort au traquet,—cet oiseau minuscule sans cesse en mouvement, sans cesse voletant et jacassant au-dessus des haies,—avait baptisé Landry du nom de ce volatile, et le sobriquet lui était resté.

Dès qu'il se fut installé, en sifflotant, sur la crête du mur, sa sœur lui lança un regard courroucé.

—C'est encore toi, méchant Traquet, qui viens espionner le monde?

—Ma grande sœur, répondit ironiquement Landry, en clignant de l'œil dans la direction du fuyard, qui se sent galeux se gratte; quand on est en faute, on s'imagine toujours que les gens vous épient; mais je te jure que je ne me doutais de rien... Au saut du lit, j'ai entendu le «paternel» qui piétinait dans son laboratoire, et, me doutant qu'il allait m'appeler pour me dicter une page d'histoire naturelle, je me suis cavalé; j'ai gagné le jardin en catimini et j'ai grimpé à notre observatoire... J'étais bien sûr de t'y trouver... C'est l'heure où mademoiselle donne ses audiences ordinaires!

—Ne t'occupe pas plus de mes affaires que je ne me mêle des tiennes, vilain gosse!

Le Traquet comprit que sa sœur allait se fâcher; comme il tenait à gagner ses bonnes grâces, il devint tout à coup très câlin, et, se frôlant amicalement contre l'épaule de Clairette:

—Allons, reprit-il, ma mignonne, rentre tes griffes et causons gentiment... A quoi bon nous asticoter nous deux?... on ne rigole déjà pas tant, à Chanteraine, depuis que papa et maman sont séparés.

—A qui la faute? répliqua amèrement Mlle Fontenac.

—Je n'en sais rien.

—Moi, je le sais, affirma nettement la grande sœur; notre pauvre papa n'avait pas tous les torts, et la preuve, c'est que le tribunal nous a confiés à lui, et non à maman.

—Pour ce qui est de mon agrément particulier, je trouve que le tribunal s'est rudement mis le doigt dans l'œil... A Chanteraine, le «paternel» vit comme un hibou et ne s'aperçoit de notre présence que pour nous flanquer des sermonnades. Jamais un plaisir, jamais un spectacle... Tandis que, lorsqu'on va le dimanche en visite chez maman, la maison est gaie; on nous emmène au Bois en voiture, ou bien en matinée au Palais-Royal... Et quels dîners! Quand j'y repense, je m'en lèche encore les doigts...

—Oui, déclara dédaigneusement Clairette, tu juges le mérite des gens d'après les satisfactions de ton ventre et les qualités de leur cuisinière.

—D'accord... Je ne pose pas, moi, pour une perfection; j'aime mes aises et suis du parti de ceux qui me les procurent... En attendant, ajouta-t-il en tirant de sa poche une cigarette fripée, je vais profiter de ce que nous sommes dans l'intimité, pour en griller une...

Clairette le regarda allumer lestement sa cigarette et haussa les épaules:

—Tu fumes, maintenant?... Il ne te manquait plus que ça!

—Oh! il me manque encore bien d'autres choses. Mais, faute de grives, on mange des merles!

Le Traquet resta un moment silencieux, très occupé à faire des ronds avec sa fumée; puis il reprit, d'un air de jubilation:

—Ma foi! on est bien, ici!... Moitié à l'ombre et moitié au soleil... Par-dessus le marché, on domine la situation et on se rince l'œil en regardant, sans être vu, les faits et gestes des voisins: ce grigou de Février, occupé à renouveler les billets de ses débiteurs, ou bien Mme Alicia Miroufle en train de se maquiller... Tiens, par la fenêtre ouverte, pige-moi l'ancienne modiste devant sa toilette!... Elle a encore des prétentions, la grosse bonne femme!... Et elle se noircit le tour des yeux, tout en roucoulant avec sa tourterelle privée... Prrr!... Voilà l'oiseau qui se donne de l'air et file sans permission, et voilà la vieille coquette qui se précipite à la croisée pour rappeler la fugitive... Piaule, ma belle!... Tu perds ton temps. La fuyarde tourterelle a traversé l'avenue et s'est perchée en face, sur le cerisier de Chanteraine... Bouge pas, Clairette!... Dommage que papa ait refusé de m'acheter une carabine... Ça serait un joli coup de fusil!... Bouge pas! tu vas voir si j'ai le coup d'œil juste...

Il avait pris un caillou dans sa poche et, avant que sa sœur pût dire ouf! il le lançait dans la direction du cerisier. Le drôle avait, en effet, la main sûre, car la malheureuse tourterelle, atteinte en plein poitrail, tomba pantelante dans un massif.

—Veine! s'écria le Traquet triomphant, elle a son affaire.

Clairette était d'abord restée abasourdie. L'oiseau ensanglanté eut encore un battement d'ailes, puis ses pattes se raidirent sur la terre humide, ses plumes se hérissèrent et tout fut fini. Les yeux de l'adolescente se mouillèrent et l'indignation lui rendit la parole:

—Brute! protesta-t-elle, espèce de boucher, idiot!

—De quoi? repartit le Traquet, c'est rudement bien visé.

—C'est sauvage et c'est criminel, continua Clairette outrée; je le dirai à papa!

La menace n'eut d'autre résultat que d'irriter le délinquant.

—Ne prends pas des airs de pie-grièche, dit-il en se rebiffant; si tu cafardes auprès du «paternel», je lui raconterai, moi, que tu grimpes sur le mur pour y donner des rendez-vous à Jacques Gerdolle.

—Ça n'est pas vrai! s'écria la sœur aînée qui, néanmoins, devint cramoisie...

—Pourquoi piques-tu un fard, alors? Tu as un pied de rouge sur la figure... Faut pas me la faire, et j'ai bien vu, tout à l'heure, ton bon ami filer derrière les poiriers, au moment où je touchais la crête du mur... C'est pas d'aujourd'hui que je vous guette, et, quand papa saura que votre intrigue dure depuis le commencement des vacances, nous verrons lequel de nous deux écopera, miss Pimbêche!

Le coup avait porté: Clairette se taisait et demeurait pensive. Alors, le Traquet, voulant se montrer bon prince, continua d'un ton conciliant:

—Grosse bête!... Tu comprends bien que je plaisante et que nous n'avons aucun intérêt à nous chiner réciproquement... Faisons la paix!

Il tendait la main à sa sœur, mais celle-ci la repoussait d'un coup de coude. Alors, haussant les épaules et sifflotant, il s'éloigna à chevauchons et atteignit les ramures touffues d'un prunier appartenant au pépiniériste.

—Tiens! s'exclama-t-il, il y a encore des quoiches sur l'arbre du père Gerdolle; chouette!... Part à deux, veux-tu?

En même temps, il grappillait, de-ci et de-là, de longues prunes violettes, dont la peau gercée montrait la pulpe appétissante, couleur d'or.

—Elles sont succulentes! ajouta-t-il en mordant à même la quoiche juteuse; allons, ne boude pas contre ton ventre!...

Mais Clairette, bien que la gourmandise fût son péché mignon, détournait la tête et résistait à la tentation.

—A ton aise! murmura-t-il.

Sifflant comme un merle, il continuait sa cueillette et remplissait ses poches, quand, au bout de l'allée, une voix rageuse grogna:

—Attendez, vilains drôles, je vous en donnerai, moi, des prunes!...

Et le père Gerdolle apparut, hérissé et furieux.

Clairette, d'un bond, s'était esquivée de l'autre côté du mur. On entendit un bruit de branches cassées; puis le Traquet, ébauchant un pied de nez à l'adresse du pépiniériste, dégringola à son tour et disparut lestement derrière la clôture du jardin paternel.

II

L'HABITATION des Fontenac occupait le fond d'une courte avenue de platanes, débouchant sur la route de Choisy à Versailles. Elle se composait d'un pavillon de briques, à haute toiture d'ardoise, et d'un jardin fruitier assez vaste. L'aïeul du propriétaire actuel, un certain Jean Fontenac, maître maçon, avait acquis pour une bouchée de pain ces dépendances du château de Bellièvre, vendu, en 1792, comme bien d'émigrés. Ce lambeau de l'ancienne seigneurerie de Fresnes était traversé par un bras de la Bièvre qui, au sortir du moulin de la Croix-de-Berny, se divisait en plusieurs petits cours d'eau somnolents, hantés par les grenouilles:—d'où lui était venu, probablement, le nom de Chanteraine.—Le premier possesseur l'avait fort négligé; mais son fils, Noël Fontenac, marchand de tableaux et d'antiquités bien connu à l'Hôtel des Ventes, sous le second Empire, s'était mis en tête d'en faire sa maison de campagne. Homme de goût, il restaura artistement ce pavillon délabré, datant de la fin du XVIe siècle; il y transporta les meubles et les bibelots choisis parmi les plus belles pièces de ses collections et, finalement, il s'y retira, après avoir cédé sa maison de Paris et sa clientèle. Plus tard, un entrepreneur du pays avait acheté les terrains en bordure de l'avenue et y avait construit quatre petites villas avec jardinets, qu'il louait à des Parisiens, amoureux de villégiature à bon marché. Ces bâtisses neuves, d'une architecture prétentieuse, altéraient désagréablement l'harmonieuse intimité du décor; néanmoins, vu à travers la grille de fer forgé qui fermait le fond de l'avenue, Chanteraine avait encore bon air, avec son toit aigu, ses épis faîtiers, ses cheminées sculptées, sa façade aux croisillons délicatement ouvragés et sa cour pavée, aux encoignures plantées de lauriers-tins.

Entre cette cour silencieusement verdoyante et le jardin bien affruité, au milieu de ses antiquailles favorites, Noël Fontenac avait savouré le recueillement des heures de la retraite. Il y mourut subitement vers 1879, et la maison resta inoccupée pendant près de cinq ans. Le fils du collectionneur, Simon Fontenac, retenu à Paris par ses fonctions de juge, et surtout par l'humeur mondaine de sa jeune femme, n'y séjourna que rarement. En fait de villégiature, Mme Simon Fontenac, née Gabrielle Cormery, préférait les bains de mer ou les villes d'eaux, où elle pouvait montrer ses toilettes tapageuses et fleureter tout à son aise. Elle dédaignait cette demeure mal avoisinée, humide, inconfortable, et l'avait en grippe. Un jour, le magistrat, mis en éveil par une lettre anonyme, surveilla plus attentivement les allées et venues de la dame, et acquit la douloureuse certitude qu'il figurait au nombre des maris trompés. Le délit était flagrant; mais, avant d'intenter une action en divorce, Fontenac crut convenable de se démettre de ses fonctions. Le tribunal donna gain de cause au mari et lui confia la garde des deux enfants nés de ce mariage malheureux. L'épouse coupable accepta la sentence des juges et renonça à plaider en appel, à condition qu'on lui conduirait, une fois par mois, son fils et sa fille. Ce fut alors que Simon Fontenac résolut de s'établir définitivement à Chanteraine.

L'habitation lui plaisait; il y avait passé une partie de son enfance et de sa jeunesse. Elle était, d'ailleurs, suffisamment proche des bois pour satisfaire les goûts campagnards de l'ancien magistrat, et assez peu distante de Paris pour que l'instruction de Landry et de Clairette n'eût pas à souffrir de la décision paternelle, lorsqu'il deviendrait nécessaire de leur donner un enseignement plus fort et plus complet. En attendant, Simon se proposait de s'occuper personnellement de leur éducation.

Jamais Fontenac n'avait eu une bien vive sympathie pour sa femme. Il s'était marié par convenance. Dès le début, des divergences de caractère et de goûts avaient insensiblement éloigné les deux époux l'un de l'autre. Studieux, sauvage et casanier, le mari détestait le monde et les sorties du soir; la femme s'ennuyait au logis et se posait en victime dès qu'elle n'avait pas une partie de plaisir en expectative. Simon était autoritaire, quinteux et cassant; Gabrielle Cormery, vaniteuse et frivole, manquait de souplesse et regimbait à la moindre observation. Aussi, après sa mésaventure conjugale, Fontenac se trouvait-il plus mortifié qu'endolori; il souffrait surtout dans son amour-propre, et la trahison de sa femme mettait, dans son cœur, plus de dégoûts que de regrets. Il poussa donc un soupir de soulagement quand son mariage fut légalement dissous, et s'installa à Chanteraine avec joie, se sentant tout réconforté par l'espoir d'élever ses deux enfants à sa guise, d'après certains principes d'éducation qui lui étaient chers.

Au commencement, il aborda sa tâche d'éducateur avec le zèle effervescent d'un néophyte. Malheureusement, ses élèves ne montrèrent pas la même ardeur. Avec Clairette, raisonneuse et d'humeur contredisante, Simon se heurta à des opinions déjà arrêtées et à une agaçante indépendance d'esprit. L'enfant était remarquablement intelligente, mais impulsive, indocile et fantasque; rebelle à tout enseignement purement dogmatique, elle n'acceptait rien de ce qu'on prétendait lui imposer comme article de foi et ne se laissait toucher que lorsqu'on la prenait par le sentiment ou l'imagination. Simon Fontenac, au contraire, n'admettait que l'autorité de la raison et s'irritait de ce qu'on osât discuter ce qu'il appelait la «chose jugée». L'irrévérente Clairette, sans respect pour des affirmations purement doctrinaires, se plaisait à blaguer les arguments paternels et réussissait souvent à embarrasser son précepteur. Les rôles se trouvaient ainsi renversés, et la malicieuse enfant en riait sans vergogne. L'ex-juge avait deux gros défauts: il manquait de patience et ignorait l'art d'envelopper de miel les pilules amères de la science. Il s'emportait, jetait le livre à la tête de l'élève moqueuse et la renvoyait à ses chiffons.

—Les femmes, déclarait-il, sont des créatures incomplètes, incapables de s'assimiler les idées abstraites; je perdrais mon temps à essayer de meubler de notions sérieuses cette tête folle; mieux vaudrait démontrer le carré de l'hypoténuse à une chèvre!

Au bout d'un an d'expériences inutiles, il se rebuta, fit venir une institutrice, la chargea de ce rôle de pédagogue où il avait si peu réussi et se borna à s'occuper du seul Landry.

—Avec les garçons, dit-il, il y a toujours de la ressource. Ils sont plus sensés et plus malléables...

Sur ce dernier point, il fut servi à souhait. Landry était souple comme une anguille; il était également rusé comme un renard, et fanfaron autant que les capitaines Fracasse de l'ancien répertoire. Au début de chaque leçon, il se montrait plein d'assurance et promettait monts et merveilles. Tandis que Fontenac s'évertuait à dicter une page de français, à expliquer la règle du que retranché ou à démontrer un théorème, le gamin n'écoutait que d'une oreille. Un moineau piaillant dans le jardin, une mouche bleue bourdonnant à la fenêtre, suffisaient à détourner son attention. Alors, il ne songeait plus qu'aux parties de jeu à organiser ou aux bons tours à faire dans le voisinage. Quand le père, encore tout échauffé de sa dissertation, demandait:

—As-tu compris?

—Parbleu! répondait audacieusement le Traquet.

Mais, le lendemain, la dictée grouillait de fautes, la leçon n'était pas sue, les devoirs étaient bâclés. A travers les portes, on entendait Simon Fontenac crier:

—Tu n'es qu'un âne, un âne bâté!...

Landry baissait sournoisement la tête sous la grêle des reproches et n'en devenait pas plus appliqué. Il tenait de sa mère une vanité de paon, une légèreté de papillon et, par-dessus tout, un amour effréné de plaisirs. Simon Fontenac constatait chaque jour, avec tristesse, les fâcheux effets de cette hérédité maternelle. Comme il était opiniâtre, il ne perdait pas tout espoir de corriger les mauvais instincts de sa progéniture et d'amender ce sol ingrat en y jetant un peu de bonne semence. Néanmoins, il commençait à se décourager et, pour se consoler de ses déconvenues, il s'absorbait de plus en plus dans son étude favorite. Lui aussi, il avait subi l'influence de l'hérédité. Il était devenu collectionneur, comme son père; mais, au lieu de la manie des bibelots, il avait celle de l'ornithologie. Son cabinet de travail était garni de vitrines renfermant de nombreux échantillons des oiseaux du pays, avec leurs nids et leurs œufs, rangés par espèces. Il étudiait leurs mœurs et employait une partie de ses journées à rédiger, sur des fiches, les résultats de ses observations. Peu à peu, les heures réservées à l'enseignement pédagogique s'accourcissaient au profit des recherches d'histoire naturelle. De plus en plus pressé d'enfourcher son dada, l'ancien magistrat en était venu à se désintéresser des études de Clairette et à supporter philosophiquement les fréquentes écoles buissonnières du Traquet. Il finissait par laisser au frère et à la sœur la bride sur le cou. Il avait, du reste, pour principe qu'il faut préparer de bonne heure les enfants au combat de la vie, par l'habitude d'exercer leur responsabilité à leurs risques et périls. Il s'en remettait à la grondeuse surveillance d'une servante quinquagénaire, nommée Monique, qui, depuis vingt ans, gouvernait le logis, et en laquelle il avait toute confiance. Seulement, Monique, affairée aux besognes du ménage et, d'ailleurs, peu écoutée par ses jeunes maîtres, ne pouvait guère que gémir sur leurs incartades.

De temps en temps, l'ornithologue était désagréablement rappelé à la réalité par l'apparition du Traquet, les vêtements en loques, le nez saignant et l'œil poché, à la suite d'une rixe avec les gamins du village,—ou bien par les rapports indignés de Monique sur les équipées garçonnières de Clairette, qui scandalisaient les voisins. Alors, Simon Fontenac avait plus nettement conscience du désarroi jeté dans son intérieur par le divorce. Il se sentait incapable de mener à bien l'éducation de ces deux enfants terribles, auxquels manquait la sollicitude tendre et attentive d'une mère prudente. A la vérité, Mme Gabrielle Cormery avait prouvé, par sa conduite, combien elle se souciait peu de ses devoirs maternels. Mais le divorce n'avait nullement amélioré la situation, au point de vue de la famille. Au contraire, dans l'état actuel, le remède était peut-être pire que le mal. Ballottés, maintenant, entre un père et une mère ennemis, Clairette et Landry perdaient, de jour en jour, le respect filial et le sentiment de l'autorité. Pendant leurs visites mensuelles et obligatoires chez l'épouse divorcée, ils entendaient Mme Gabrielle récriminer violemment contre son ex-mari et le tourner en ridicule. Adroite et astucieuse, elle essayait, à force de cajoleries et de gâteries, de gagner leur affection et de les indisposer contre leur père. Qui sait à quel point elle y réussissait?... Les enfants revenaient, de leur visite, troublés et peut-être déjà aigris, établissant de pénibles comparaisons entre le joyeux train qu'on menait chez leur mère et la maussaderie du régime paternel. De même que la bile extravasée colore en jaune la peau et les yeux d'un malade, l'amertume de ces constatations déteignait sur Fontenac et lui faisait soudain envisager l'avenir tout en noir.

Il était précisément en ces dispositions mélancoliques, ce matin d'automne où Clairette et le Traquet flânaient, perchés à chevauchons sur le mur du verger. Il songeait que le lendemain, dimanche, Monique devait conduire les enfants chez leur mère, et cette perspective le rendait singulièrement irritable. Pour dissiper sa mauvaise humeur, il avait pris, dans sa bibliothèque, un volume de Buffon, et debout, près de la fenêtre ouverte sur les pelouses du jardin, il feuilletait le chapitre consacré à l'«histoire du merle». La lumière voilée de la matinée brumeuse éclairait doucement sa tête grisonnante et son corps maigre enveloppé dans une robe de chambre de bure grise.

Simon Fontenac entrait dans sa quarante-sixième année. Petit, fluet et nerveux, comme son fils Landry, il avait le teint pâle et légèrement bouffi. Une maigre barbe roussâtre couvrait mal son menton carré et volontaire. Ses yeux, d'un bleu vif, brillaient d'un éclat fiévreux. Le front bombé, le nez court et retroussé, la proéminence de la mâchoire supérieure aux dents pointues, donnaient à son visage un air de dogue rageur. Cependant, l'intérêt de la lecture, en ce moment, atténuait un peu cette expression combative. Les paupières baissées voilaient le regard aigu; les lèvres, attentives et plissées, restaient chagrines, mais devenaient moins agressives.

Peu à peu, Simon, pris par l'attrait du chapitre commencé, oubliait ses soucis et perdait la notion du monde extérieur. Tout à coup, au dehors, le bruit d'une dispute le fit sursauter. Il reconnut, aux intonations criardes des deux voix querelleuses, les auteurs de ce vacarme, jeta avec colère son livre sur une table, ouvrit brusquement la porte du couloir et aperçut Monique qui s'efforçait de séparer le Traquet et Clairette, en train de se gifler.

—Garnements! s'écria-t-il exaspéré, vous ne pouvez donc pas rester une minute ensemble sans vous chamailler comme deux geais?...

—Mossieu! protesta énergiquement Monique avec son accent de la Corrèze, ils me font damner... Tâchez d'en venir à bout; quant à moi, abernuntio!...

—Entrez! ordonna Fontenac.

Quand la porte se fut refermée sur les deux coupables, qui se lançaient encore des regards irrités, le père reprit:

—Drôles! montez chacun dans votre chambre. Vous y garderez les arrêts jusqu'à demain dimanche, qui est le jour où vous rendrez visite à votre mère... Tâchez de vous conduire, à Paris, plus correctement et plus décemment qu'ici... Maintenant, allez... On vous portera votre pitance là-haut, car j'en ai assez de vous voir et de vous entendre!...

III

LE lendemain dimanche, Landry et Clairette Fontenac, sous l'escorte de Monique, quittaient la gare du Luxembourg et, à travers le jardin, gagnaient la rue Madame, où habitait leur mère. Tandis que Monique et la jeune fille causaient familièrement, le Traquet se tenait en arrière, comme s'il eût rougi d'être vu en compagnie de cette campagnarde qui, après vingt ans de séjour à Paris, s'obstinait à conserver le costume et la coiffe du Limousin. Le Traquet, précocement préoccupé de l'opinion publique et tout fier de son complet neuf, se souciait peu de cheminer à côté de la rustique et grondeuse servante. Coiffé d'un chapeau rond, maniant négligemment une petite canne à pomme argentée, il suivait une allée latérale, en affectant des airs détachés et indépendants.

Pendant ce temps, Monique adressait à Clairette de minutieuses recommandations:

—Tu sais, ma mie, M. Fontenac n'aime pas qu'on jase sur son compte chez madame ta mère... Tâche d'avoir bouche cousue et surveille ton frère, qui a toujours la langue trop longue. La dame est une fine mouche et elle essaiera de vous tirer les vers du nez; tiens-toi sur tes gardes.

—N'aie pas peur, répondait énergiquement Clairette, je ne dirai que ce que je veux dire.

—Monsieur m'a donné campos jusqu'à ce soir... Je vais dîner chez une payse; mais, à quatre heures sonnantes, je viendrai vous chercher...

On était arrivé rue Madame, devant le domicile de l'ancienne Mme Fontenac. Celle-ci, depuis son divorce, s'était installée dans un petit hôtel, dont elle occupait tout le second étage. Elle avait repris son nom de famille; seulement, elle y avait ajouté une particule et se faisait appeler, maintenant, «Mme de Cormery».

Dans la cour, on s'arrêta un instant pour attendre le Traquet, qui ne se pressait point; puis le trio monta au second, et Monique remit les deux enfants aux mains d'une sémillante femme de chambre, qui était apparue à son coup de sonnette.

—Voici M. et Mlle Fontenac, dit sèchement la Limousine. Prévenez votre dame que je monterai ici vers les quatre heures, pour les ramener chez leur père.

Elle pirouetta sur ses talons et redescendit dignement l'escalier, tandis que la soubrette introduisait Clairette et Landry dans la chambre à coucher où leur mère parachevait sa toilette.

Mme de Cormery avait trente-cinq ans sonnés. Elle était svelte, mince et souple, avec d'abondants cheveux noirs et de beaux yeux d'un brun velouté. A part ces yeux très séduisants, le reste du visage manquait de charme. Le teint avait perdu sa fraîcheur, le nez retroussé péchait par le dessin, la bouche prenait, au repos, une expression sèche jusqu'à la dureté. Au premier aspect, et surtout quand les gens lui étaient indifférents, la dame semblait peu attirante, presque revêche. Mais, dès qu'elle voulait plaire à quelqu'un, elle devenait une tout autre personne. Les prunelles de velours se faisaient douces, prometteuses et caressantes; de luisants sourires découvraient des dents très blanches et atténuaient la sécheresse des lèvres; le corps flexible ondulait avec des grâces félines; la voix mordante trouvait les accents d'une câlinerie enjôleuse. Telle fut la transformation qui s'opéra lors de l'entrée de Clairette et de Landry. L'instant d'avant, Mme Gabrielle, enveloppée dans une soyeuse robe de maison aux plis amples, se tenait devant son armoire à glace, s'y contemplait d'un œil dur et gourmandait rudement la femme de chambre, trop lente à la servir. A la vue des nouveaux venus, elle se retourna, les traits détendus, et entoura les deux enfants de ses bras assouplis.

—Enfin, vous voici, mes mignons, roucoula-t-elle en les embrassant, je languissais après vous et ce mois m'a paru un siècle... Lucie, allez voir si le déjeuner sera bientôt prêt et recommandez à Ambroisine de soigner son entremets... Il est midi, et vous devez mourir de besoin, mes adorés!

—Je te crois, répliqua le Traquet, j'ai l'estomac dans mes bottines!

—Et toi, ma chérie, demanda Mme de Cormery à Clairette, as-tu également l'appétit ouvert?

—Non, maman, répondit froidement l'adolescente, nous avons pris une bonne tasse de chocolat avant de partir, et Landry exagère.

—Voyons, tourne-toi un peu, reprit Mme Gabrielle avec une intonation légèrement acide, comme tu es fagotée, mon enfant!... Ton corsage t'engonce et cette jupe noire, trop longue, te vieillit!

—J'aime le noir, repartit brièvement Clairette, et je ne suis plus d'âge à porter des robes courtes.

—Toi, Landry, continuait la mère en examinant le garçon des pieds à la tête, tu ne pèches pas par excès d'élégance... Quand ton père se décidera-t-il à ne plus te faire accoutrer par un tailleur de village?... Ah! mes pauvres enfants, comme on s'aperçoit qu'une mère dévouée et tendre n'est plus là pour s'occuper de votre toilette!

L'adroite personne venait de prendre le Traquet par son faible: la vanité; aussi, s'empressa-t-il d'insinuer, de son air le plus aimable:

—Tu sais m'man, si tu veux me payer un autre costume plus chic, faut pas te gêner...

—Eh bien! la semaine prochaine, si on m'y autorise, je te conduirai chez un tailleur à la mode... Je vais écrire, à ce sujet, à ton père... En même temps, je lui demanderai la permission de faire habiller Clairette par ma couturière...

—Inutile, maman, déclara nettement Clairette, j'ai horreur d'être serrée dans des vêtements ajustés, et ma couturière habituelle me suffit.

—Quel verjus que cette petite! s'écria Gabrielle, vexée... On dirait, ma parole, qu'elle a honte d'accepter quelque chose de moi...

—Non, maman, je suis désolée de te froisser par un refus; mais je tiens également à ne point fâcher papa...

—C'est bien, je vois que ton père t'a fait la leçon avant de partir...

Cette conversation fut heureusement interrompue par l'entrée de la femme de chambre annonçant que le déjeuner était servi. On passa à la salle à manger. Mme de Cormery s'assit entre ses deux enfants, qu'elle rapprocha d'elle avec une étreinte de la main, un geste théâtral de poule couveuse qui veut rassembler ses poussins sous ses ailes. La table était coquettement dressée et, ainsi que la maîtresse du logis l'avait recommandé, le menu était, à la fois, copieux et délicat. Fortement portée sur sa bouche, Gabrielle s'imaginait qu'on gagne plus facilement le cœur des gens, et surtout celui des enfants, en flattant leur instinct de gourmandise. Cela lui réussissait toujours avec Landry, qui aimait la bonne chère et dévorait comme un allouvi; mais Clairette se montrait plus rebelle. Encore qu'elle fût naturellement friande, elle boudait contre son ventre et s'efforçait d'observer une prudente réserve, tout en surveillant de l'œil les agissements de son frère. Celui-ci, émoustillé par la bonne chère et par certain petit vin blanc dont il buvait à discrétion, cherchait à capter la bienveillance de Mme de Cormery, en flattant ses goûts et ses rancunes. Il avait deviné que le meilleur moyen de se faire bien venir de sa mère était de se poser en victime du despotisme paternel. Malgré les coups de pied distribués sous la table, en guise d'avertissement, par Clairette, il répondait, avec sa jactance coutumière, aux insidieuses questions posées par Mme Gabrielle. Celle-ci, enchantée de satisfaire sa curiosité maligne et de trouver un prétexte à dauber sur M. Fontenac, faisait traîner le déjeuner en longueur. On en était encore au dessert, quand Lucie annonça M. de la Guêpie, et, presque derrière elle, le visiteur pénétra familièrement dans la salle à manger, avec le sans-gêne d'un ami de la maison.

Ami de la maison, Armand de la Guêpie l'était, en effet, depuis longtemps. On l'y recevait déjà à ce titre, avant la dissolution du mariage; même, Simon Fontenac avait eu d'excellentes raisons de penser que cette amitié dépassait les limites permises, et le tribunal avait partagé son avis, puisque le jugement prononçant le divorce visait implicitement le trouble apporté dans le domicile conjugal par les fréquentations trop intimes de cet indiscret ami. Après la rupture, M. de la Guêpie avait continué ses relations familières avec l'épouse divorcée, dont il restait le cavalier servant et le conseiller.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, aux traits fins et fanés, à la tournure élégante et désinvolte. L'âge et peut-être aussi une jeunesse trop orageuse l'avaient un peu dévasté: les cheveux devenaient rares, les paupières se fripaient, des rides précoces laissaient la trace de leurs griffes sur le front intelligent; mais il avait l'art de déguiser ce déchet par un soin minutieux de sa personne et une tenue impeccable. Une raie habilement disposée séparait en deux les touffes subsistantes des cheveux poivre et sel, frisés au petit fer; les yeux gris-bleu jetaient des lueurs juvéniles et hardies; le nez mince, en bec d'aigle, surmontait une moustache blonde effilée et retroussée; la bouche, encore bien meublée, souriait complaisamment avec un rien de fatuité; la barbe en pointe, également blonde et discrètement teinte, achevait de caractériser cette physionomie très parisienne. Il était mis à la dernière mode, et sa taille, demeurée svelte, semblait serrée dans un corset. Très lancé, tout à fait «dans le train», membre de plusieurs cercles haut cotés, La Guêpie vivait sur le pied d'une trentaine de mille francs de rentes, sans qu'on sût au juste d'où il tirait ses ressources. Dans le monde un peu mêlé où il fréquentait, il passait pour un savant amateur d'art, pour un connaisseur très documenté en matière de bibelots rares et précieux; on vantait ses collections de tableaux, de bijoux, d'objets d'orfèvrerie du XIVe et du XVe siècle. Il était, en effet, doué d'un goût sûr et d'un flair admirable. Il ne manquait pas une belle vente de l'Hôtel Drouot, et on le savait en relations avec les plus célèbres marchands de curiosités de Londres, de Paris, d'Amsterdam. De temps en temps, pour complaire à un ami ou à un amateur riche, il se séparait avec peine, et pour un gros prix, d'une des «merveilles» de sa galerie ou de ses vitrines. L'heureux acquéreur de cette rareté se consolait d'avoir payé la forte somme en disant à ses familiers:

—Cela sort de la collection La Guêpie.

Quant au vendeur, il faisait publier la vente dans les journaux d'art de la France et de l'étranger, et, tout en empochant l'argent, il semblait inconsolable du sacrifice consenti; ses amis le plaignaient et le glorifiaient; mais ses ennemis ou ses envieux prétendaient que ces fructueuses opérations, effectuées au moment opportun, constituaient le plus clair des revenus de l'adroit collectionneur.

Armand de la Guêpie, après avoir galamment baisé la main de la maîtresse du logis, s'écria d'une voix claironnante:

—Ha! ha! j'arrive au beau milieu d'une fête de famille... Vous devez être bien contente, chère amie? Moi aussi, ce spectacle me ravit, et c'est pour partager votre joie que j'ai avancé l'heure de ma visite...

Il se tourna vers le Traquet, qui se bourrait de petits fours glacés, et caressa, du plat de sa main dégantée, la tête rase du gamin.

—Bonjour, mon jeune ami, poursuivit-il; enchanté de vous trouver en bonnes dispositions... Je n'ai pas oublié ma promesse du mois dernier, et j'ai laissé pour vous, dans l'antichambre, un modeste cadeau...

Les yeux de Landry s'écarquillèrent et, avalant hâtivement sa dernière bouchée:

—Vrai? s'écria-t-il, vous allez me montrer ça tout de suite, n'est-ce pas, m'sieu de la Guêpie?

Mme de Cormery et Clairette s'étaient levées pour retourner au salon; le Traquet en profita pour suivre La Guêpie dans l'antichambre. Celui-ci déficela une boîte oblongue et en tira une jolie carabine Lefaucheux, à la crosse garnie d'argent, légère comme un joujou de salon et dont le double canon d'acier jetait de bleus éclairs dans la pénombre. Landry restait muet d'admiration. A la fin, il dit d'une voix étranglée par la surprise:

—Veine!... Et à deux coups, encore!... C'était justement ce que je désirais.

Sa figure s'illuminait et il ne quittait plus la carabine; il la transporta triomphalement dans le salon:

—Vois, maman, le beau cadeau de M. de la Guêpie!

—Il te gâte... L'as-tu remercié, au moins? demanda Mme Gabrielle.

Landry, sans lâcher son arme, revint vers le donateur et dit en l'embrassant:

—Vous êtes un chic type, vous, et je vous aime bien!

La Guêpie avait attiré le Traquet vers un fauteuil où il s'assit à l'écart, et, tout en lissant les pointes de sa moustache, il murmura:

—Le cadeau n'est pas bien riche, mais il est pratique... Je suis content qu'il vous fasse plaisir... Ce n'est pas grand'chose, auprès des armes curieuses et des objets rares qui doivent orner le cabinet de monsieur votre père... Dites-moi, M. Fontenac a-t-il conservé les collections d'antiquités qui provenaient de votre grand-père?

—Des antiquités? répondit Landry irrévérencieusement. Oh! là là, c'est ça qui m'est égal!... En fait de vieilleries, nous avons Monique, notre servante... Quant au «paternel», il ne collectionne que des oiseaux, et ça n'est pas rigolo!

La Guêpie ébaucha une moue peu satisfaite, et, voyant qu'il n'y avait rien à tirer du frère, il se rabattit sur la sœur, qui restait silencieuse près de Mme de Cormery.

—Et vous, mademoiselle, commença-t-il, ne désirez-vous point aussi quelque bagatelle?... Je serais heureux de saisir cette occasion de vous être agréable.

La figure de Clairette s'assombrit. La Guêpie lui était antipathique. Les scènes de famille au moment du divorce, les récriminations entendues aussi bien à Chanteraine que rue Madame, lui avaient précocement ouvert l'intelligence, et elle savait à quoi s'en tenir sur le rôle équivoque joué par le bel Armand dans cette tragédie domestique. Elle jeta un regard noir à son interlocuteur et repartit:

—Merci, monsieur, je ne désire rien.

Mais l'ami de Mme Gabrielle ne se démontait pas facilement.

—Comment, insista-t-il en devenant lyrique, pas une fantaisie, pas le moindre caprice dans cette charmante tête?... On doit pourtant aimer les bijoux, à votre âge, et jolie comme vous l'êtes!...

En même temps, il frôlait, d'une main enhardie, le lourd chignon de l'adolescente et ajoutait, avec un sourire avantageux:

—Quels cheveux épais! Ils sont tous bien à vous?

Cette inconvenante privauté exaspéra Clairette. Elle eut un mouvement de répulsion, se recula, et, jetant une œillade dédaigneuse sur le crâne clairsemé de l'ancien beau, elle riposta avec sa rudesse garçonnière:

—Ne vous occupez pas de mes cheveux... En tout cas, pour les épaissir, je ne vous en ai pas pris des vôtres!

Il se mordit les lèvres et murmura, en ricanant:

—Vous n'êtes pas aimable, ce soir.

—Laissez-la donc! reprit Mme de Cormery, irritée, c'est un fagot d'épines!... Vous voyez les fruits de l'éducation qu'elle reçoit à Chanteraine... Du reste, elle ressemble à son père, et vous pouvez juger de ce que j'ai eu à souffrir avec un bourru de cette espèce... hargneux, quinteux, bizarre et sottement ombrageux!...

Clairette écoutait cette sortie avec indignation. Ses narines dilatées se gonflaient, ses yeux noirs jetaient des éclairs. Elle se leva et, tapant du pied, elle déclara:

—Je ne souffrirai pas qu'on parle mal de mon père devant moi, et je te préviens, maman, que je ne remettrai plus les pieds chez toi si tu continues à déblatérer contre lui...

—Et moi, je te prie d'être plus respectueuse avec ta mère! Je ne tolérerai pas tes façons de fille mal élevée! s'écria Mme Gabrielle, en se levant à son tour.

—Allons, Clairette, insinua Landry d'un ton de conciliation, fais pas de chichi... Ne t'enlève pas comme une soupe au lait!

Les observations du Traquet ne réussirent qu'à accroître la colère de Clairette:

—Tais-toi, dit-elle, rageuse, tu n'es qu'un lâche, tais-toi, tu me dégoûtes!...

La querelle menaçait de s'envenimer encore, lorsque la femme de chambre annonça que Monique était dans l'antichambre et réclamait les enfants. Clairette sortit tumultueusement sans prendre congé. Quant à Landry, ménageur de chèvre et de chou, il se laissa embrasser par sa mère, tendit la main à M. de la Guêpie, et, enveloppant précieusement la carabine dans son étui de laine verte, murmura, en manière d'excuse:

—Faut pas lui en vouloir, vous savez, elle est un peu maboule!...

IV

CE même dimanche, lorsque Simon Fontenac vit, à dix heures du matin, ses deux «geais» partir pour Paris en compagnie de Monique, il ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Ce voyage mensuel lui assurait une tranquillité parfaite pendant une bonne partie de la journée, et il se promit de la mettre à profit pour commencer la lecture des Oiseaux chanteurs, des frères Müller. La prévoyante et consciencieuse Limousine lui avait servi un déjeuner froid dans la salle à manger. Il installa, sur la nappe, le livre broché. Tout en avalant une tranche de pâté, une salade aux œufs durs, une poire fondante de son verger, il s'interrompait pour couper les feuillets vierges de l'ouvrage. Après avoir préparé lui-même et dégusté le café bouillant au sortir de la cafetière russe, il mit sous son bras les Oiseaux chanteurs et fit, dans le jardin, une courte promenade hygiénique. Sous le ciel de septembre, pommelé de légers nuages blancs, on respirait le souffle tiède de l'automne; des haleines de pétunias montaient mollement d'une corbeille qu'ombrageait un robuste cerisier aux feuilles déjà rougissantes; les angélus de midi tintaient aux églises des villages prochains et leurs notes argentines se croisaient dans l'air assoupi. Il y avait, dans la quiétude ambiante, comme une invitation à l'étude et à la méditation.

—Quelle chance, songeait Fontenac, d'avoir à soi cet après-midi de dimanche, pour lire et prendre des notes, sans l'appréhension d'être dérangé...

Il rentra dans son «laboratoire», s'installa commodément dans un fauteuil et étala, sur sa table, le livre des Oiseaux chanteurs. Mais il avait à peine tourné les premières pages que la cloche de la grille carillonna et le fit sursauter. Des pas traînants grincèrent sur le sable; la tête de Firmin, le jardinier, s'encadra dans la baie de la fenêtre ouverte.

—Monsieur, dit-il, c'est notre voisin, M. Gerdolle, qui demande à vous parler.

Le pépiniériste Gerdolle était le collègue de Fontenac au Conseil municipal de Fresnes. La première pensée de l'ancien magistrat fut d'envoyer le fâcheux à tous les diables; puis, il réfléchit que le pépiniériste venait, sans doute, l'entretenir de quelque affaire communale et qu'on risquerait une brouille en lui défendant la porte. Il rejeta son livre avec un mouvement d'humeur et répondit en maugréant:

—C'est bon, priez-le d'entrer...

Une demi-minute après, la porte du laboratoire livrait passage au visiteur.

Cyrille Gerdolle avait, à peu près, l'âge de Fontenac. C'était un petit homme trapu, hirsute et rageur. Avec ses sourcils broussailleux, sa barbe mal plantée, sa bouche maussade et ses yeux roux méfiants, il réalisait à merveille le type du «Paysan du Danube». Son caractère ombrageux et agressif, son esprit de contradiction, ses interpellations pareilles à des aboiements de dogue, terrorisaient le Conseil municipal, où il représentait le parti radical socialiste.

Il s'arrêta à quelques pas de la porte refermée par le jardinier, jeta sur un meuble son feutre gris cabossé, et grogna:

—Je vous salue bien, monsieur Fontenac!

—Bonjour, mon cher collègue, répondit distraitement Simon. Quoi de nouveau au Conseil?... J'ai eu le regret de ne pouvoir assister à la dernière séance...

—Pardon, interrompit le pépiniériste, je ne viens pas vous parler des affaires municipales; je sais d'avance que nous ne nous entendrions pas sur ce chapitre-là... Non, au jour d'aujourd'hui, c'est une plainte personnelle que j'ai à vous adresser...

—Une plainte?... A propos de quoi?...

—A propos de vos deux enfants, qui ont le diable au corps... Ils passent des journées sur le mur qui sépare nos propriétés... Ils y mettent tout à sac et se moquent de moi, par-dessus le marché!...

Encore vexé d'avoir été troublé dans sa lecture, Simon Fontenac n'était pas d'humeur endurante, et il répliqua d'un ton impatient:

—Permettez!... Le mur n'est point mitoyen, n'est-ce pas?... Il m'appartient en entier, ainsi que l'établit la disposition du chaperon, qui tombe de mon côté...

—Le mur vous appartient, possible... Mais ce n'est pas une raison pour que vos enfants en fassent un lieu de promenade et de vagabondage, aux dépens des voisins.

—Mon cher monsieur, reprit sèchement Simon, je ne me mêle pas des divertissements de mes enfants; je les ai élevés à agir librement, à leurs risques et périls...

—Beaux principes!... Ils profitent de leur liberté en dévastant mes pruniers... Pourtant, vous qui êtes à cheval sur la loi, vous n'ignorez pas que les parents sont responsables des méfaits de leur progéniture...

—Il suffit, monsieur, déclara l'ancien juge en se levant: si Landry et Clairette ont commis quelque acte répréhensible, je les interrogerai à leur retour et je saurai les punir, au besoin, de leurs fredaines.

—Voler mes quoiches, vous appelez ça une fredaine!... s'écria le pépiniériste furieux; vous avez la manche large!... En tout cas, si le pillage de mes pruniers vous laisse indifférent, peut-être serez-vous plus touché en apprenant comment se conduit votre demoiselle!

—Qu'entendez-vous par cette insinuation? interrogea sévèrement Fontenac.

—J'entends que Mlle Clairette est fort avancée pour son âge et qu'elle est très tendre avec mon garçon... Je vous en avertis charitablement pour votre gouverne... Quant à moi, je m'en soucie peu et je ne suis pas en peine de mon gars: je me contente de vous rappeler le proverbe: «Gare à vos poules, mon coq est lâché!...»

Il ramassa son feutre gris, pirouetta sur ses talons et ajouta d'un ton goguenard, en saisissant le bouton de la porte:

—A bon entendeur, salut! monsieur Fontenac, tant pis pour vous si les choses tournent mal...

Il s'esquiva là-dessus, laissant son interlocuteur tout rêveur et quinaud. Simon était maintenant trop agité pour continuer sa lecture avec fruit. Ce coup de boutoir, lancé au départ par le pépiniériste, l'avait blessé à l'endroit sensible. Le fait signalé par Cyrille Gerdolle corroborait de vagues accusations déjà recueillies et rapportées par Monique. L'ancien juge arpentait nerveusement son cabinet de travail; il constatait de nouveau, avec une plus cruelle déception, que les enfants ne ressemblent ni aux plantes ni aux oiseaux des bois, qu'il ne suffit pas pour les élever, de les laisser pousser à la bonne aventure, et qu'en ce qui concerne les filles surtout, la sollicitude d'une mère tendre et prudente est impossible à remplacer.

—Mais, songeait-il tristement, pour que cette surveillance maternelle soit efficace, elle doit être exercée par une femme dévouée, pourvue de qualités morales solides, et tel n'était point le cas de Mme Gabrielle Cormery... En somme, le divorce n'a remédié à rien, et je me trouve acculé à une impasse...

Tandis qu'il ruminait ces pénibles réflexions, un discret coup de sonnette tinta de rechef à la grille, et le jardinier reparut sur le seuil du cabinet.

—Qu'est-ce encore? demanda l'ornithologue.

—Mme Miroufle désire avoir un entretien avec monsieur.

—Miroufle?... Connais pas.

—C'est la dame qui habite le premier pavillon à main gauche.

—Tous les gens du pays se sont donc donné rendez-vous pour me déranger!... Enfin!... Introduisez-la...

Mme Miroufle fit son entrée. Simon vit s'avancer une dame entre deux âges, de taille moyenne, replète, mais encore agréable à contempler, malgré un embonpoint envahissant. Les yeux bruns, notamment, gardaient une limpidité lumineuse et une flamme provocante; la bouche, petite, découvrait en souriant des dents très blanches. Les traits avaient été jolis, mais ils s'empâtaient, et un maquillage habile ne dissimulait qu'imparfaitement la fanure du teint. Les cheveux paraissaient trop noirs pour que leur couleur fût naturelle. Sanglée dans son corset, elle s'était mise en frais de toilette. Une blouse de soie rouge enveloppait les opulents contours du buste; une jupe de satin noir à longs plis la grandissait; un chapeau de paille, empanaché de plumes cramoisies, sortait de chez la bonne faiseuse et la coiffait très artistement. Elle avait la tournure jeune, et cette assurance, ces mines aguichantes, qui restent comme une marque professionnelle chez les femmes dont la jeunesse s'est passée à galantiser. Elle possédait aussi les mignardes façons, l'aménité un peu banale, l'obséquiosité câline, particulières aux commerçantes parisiennes. En effet, elle avait tenu pendant vingt ans, sur la rive gauche, un magasin de modes fort achalandé, et elle s'était retirée depuis un an, après fortune faite. Prise d'une toquade pour la campagne, elle avait acheté l'un des pavillons de l'avenue de Chanteraine; elle y vivait en compagnie d'une fillette de quinze ans, qu'elle nommait «sa nièce». Elle se disait veuve; mais personne n'avait jamais connu M. Miroufle.

—Prenez la peine de vous asseoir, madame, murmura Fontenac après avoir salué froidement la nouvelle venue, et veuillez m'apprendre ce qui me vaut l'honneur de votre visite.

Mme Miroufle se jeta dans un fauteuil, abattit du doigt les plis de sa jupe, puis, dépliant un éventail de poche et l'agitant devant ses joues poudrerizées:

—Monsieur, commença-t-elle d'une voix embobelineuse, pardonnez ma démarche, qui peut vous sembler incorrecte de la part d'une étrangère... Nous sommes voisins, car j'habite tout près de vous...

—Oui, madame, je sais...

—Permettez-moi, en ce cas, de me présenter moi-même... Mme Alicia Miroufle, ancienne propriétaire de la maison Alicia et Cie: «Modes et Confections...» Le magasin fait le coin de la rue du Dragon et du boulevard Saint-Germain, et vous devez le connaître...

—Parfaitement, répondit Fontenac avec le soupir mélancolique d'un homme qui avait réglé plus d'une facture portant l'en-tête de la maison: «Alicia et Cie...» Mais cela ne m'indique pas le motif de votre démarche...

—Je vais vous le dire, monsieur... A condition, ajouta l'ancienne modiste en minaudant, que vous me promettrez de ne pas vous moquer de moi... J'ai, ou plutôt j'avais, un oiseau dont je raffole... Une tourterelle... Une jolie bête, très bien apprivoisée et à laquelle je suis particulièrement attachée, parce qu'elle me vient de mon pauvre mari. Il me l'avait apportée le jour de ma fête, quelques mois seulement avant de mourir. La chère mignonne me rappelle mon bon temps et un excellent homme, qui m'a beaucoup aimée. Figurez-vous que, depuis hier, ma tourterelle a disparu. Sa fuite m'a tourné les sangs; ce matin, des voisins m'ont affirmé qu'elle s'était envolée dans votre clos, et je vous supplie de m'autoriser à la chercher sous vos arbres; quand elle me verra, bien sûr qu'elle reviendra se percher sur mon épaule, comme elle en a l'habitude...

—C'est entendu, madame, répondit laconiquement Simon...

Il sonna Firmin et lui ordonna de conduire la dame au jardin, et de l'aider dans ses recherches. Celle-ci, après avoir prodigué ses remerciements et ses révérences, s'éloigna sous l'escorte du jardinier. L'ornithologue était resté près de la fenêtre, regardant machinalement le corsage rouge de Mme Alicia paraître, disparaître, puis se remontrer entre les verdures. En même temps, il entendait la voix flûtée de la modiste en train d'appeler la fugitive: «Bébelle! Bébelle!» Mais Bébelle ne donnait aucun signe de sa présence. Au bout d'un grand quart d'heure, Mme Miroufle, lasse et enrouée, surgit d'un massif. Comme elle passait devant la fenêtre, Fontenac s'informa.

—Hélas! monsieur, gémit Alicia, elle ne m'a pas répondu et j'en suis pour ma peine... Enfin, ajouta-t-elle avec un sourire sur ses lèvres peintes et une flamme dans l'œil, à quelque chose malheur est bon, puisque cela m'aura valu l'avantage de faire la connaissance d'un aimable voisin...

—Ne vous désolez pas, répliqua poliment l'ancien juge, mon jardinier continuera les recherches, et, s'il y a du nouveau, il vous en avertira... Vous entendez, Firmin; reconduisez madame...

Il se renfonça dans son laboratoire et reprit sa lecture. Une bonne heure s'écoula dans un parfait recueillement, puis la silhouette du jardinier se profila dans l'embrasure de la fenêtre. Il tenait l'une de ses mains dans la poche de son tablier de toile bleue et souriait d'un air mystérieux.

—Comment?... Encore! s'écria Simon, furieux.

—Pardon!... J'apporte quelque chose à monsieur... C'est pas étonnant, continua-t-il, goguenard, si la tourterelle ne répondait pas aux vipements de la grosse dame... La pauvre bête était morte... Je viens de trouver son corps sous une trochée de fusains...

Il tira de son tablier l'oiseau aux plumes ébouriffées et au bec pendant.

—Elle a déjà des fourmis sur le corps, ajouta-t-il en tendant la bête à son maître, et le coup a dû être fait dès hier...

Fontenac, examinant curieusement le petit cadavre, remarqua, au milieu du poitrail, une place où les plumes manquaient et où apparaissait une éraflure sanguinolente.

—Elle n'est pas morte d'une balle, murmura-t-il, elle a dû être assommée par une pierre...

Tandis que Firmin se retirait, il revint à son bureau, y jeta la tourterelle, se rassit et demeura pensif, le front barré par un pli chagrin.

S'apitoyait-il sur la mort violente de cette inoffensive bestiole qui égayait seule la solitude de Mme Alicia? Faisait-il un retour sur lui-même et sentait-il avec une recrudescente tristesse son propre esseulement? Ou bien, repris par les habitudes de son ancien métier de juge instructeur, se demandait-il quel pouvait être le meurtrier de la tourterelle?

Dans le «laboratoire» assombri, un profond silence régnait; le jardin également demeurait assoupi dans son recueillement dominical. Le soleil couchant commença de teinter de pourpre les hautes branches des marronniers. Un rouge-gorge modula sa courte et délicate mélodie, comme un adieu du soir au verger... Soudain, des voix tapageuses résonnèrent dans le couloir et réveillèrent la maison endormie...

C'était Landry et Clairette que Monique ramenait.

V

LES enfants firent bruyamment invasion dans le cabinet de travail. Clairette, qui était fort démonstrative à ses heures et que les paroles offensantes entendues chez Mme de Cormery rendaient plus tendrement expansive envers son père, sauta impétueusement au cou de Fontenac.

—Oh! papa, s'écria-t-elle, que j'ai trouvé le temps long et comme j'avais hâte de te revoir!

A la grande mortification de l'adolescente, Simon Fontenac détourna la tête pour se dérober à ses caresses, et, dénouant les bras de Clairette, il la repoussa d'un geste irrité.

—Un instant, mademoiselle, grogna-t-il, nous avons d'abord un compte à régler...

Tandis que Clairette, stupéfiée, le regardait avec inquiétude, il aperçut Landry très affairé à enlever l'étui de laine qui enveloppait la carabine.

—Qu'est-ce que c'est que cet engin? interrogea-t-il brusquement...

—Ça, répondit allègrement le Traquet, c'est un fusil de chasse qu'on m'a donné.

—Ha!... Je t'avais pourtant défendu de rien accepter de ta mère.

—D'abord, répliqua le gamin avec son aplomb coutumier, la carabine ne vient pas de maman. C'est un cadeau de mon ami, M. de la Guêpie...

En entendant ce nom, Fontenac eut un haut-le-corps, et ses lèvres, se retroussant de façon à montrer les dents pointues, ébauchèrent une grimace de dogue irrité. Sans se démonter, Landry, recourant à ses expédients de flatterie enjôleuse, poursuivit:

—Et si j'ai accepté le cadeau, c'est que je voulais te rendre service, en tuant des oiseaux pour ta collection... Avec des pierres, tu sais, on manque trop souvent son coup!

Dans le cerveau de l'ornithologue, il y eut soudain une flambée de lumière qui changea ses soupçons en certitude... Ses yeux bleu d'acier devinrent phosphorescents. Il prit, sur son bureau, le petit cadavre ébouriffé, se leva et le mit sous le nez de Landry, qui reculait, décontenancé et mal à l'aise:

—Drôle, c'est toi qui as tué cette tourterelle?

—Quand ce serait moi, confessa à demi le Traquet en reculant toujours avec précaution... Ben, quoi?...

—Meurtrier! lâche!... Tu n'as pas honte?

—En v'là des affaires!... Est-ce que tu as honte, toi, d'étrangler des oiseaux et de les empailler après?

—Impudent vaurien!... Moi, d'abord, c'est dans l'intérêt de la science; et puis, je ne massacre pas les oiseaux des voisins... La tourterelle appartenait à Mme Alicia!

Landry s'était prudemment remparé derrière un fauteuil. Là, il se sentait à l'abri des coups, et, la réflexion lui venant avec la sécurité, il songea que, seule, Clairette connaissait la provenance du volatile et les détails du meurtre. Il lança un regard hostile à sa sœur, et, la menaçant du doigt:

—Ah! sainte nitouche, grommela-t-il furieux, c'est toi qui m'as mouchardé!... Eh bien! tant pis, je vendrai aussi le morceau. Je dirai à papa que tu cours après Jacques Gerdolle et que, tous les matins, tu grimpes sur le mur pour causer avec ton galant!...

Interdite, Clairette n'eut pas la force de protester et devint rouge comme un coquelicot. Alors, la diversion espérée par le Traquet se produisit. Hors de lui, les lèvres crispées, M. Fontenac tourna toute sa colère sur la sœur aînée.

—Ainsi, dit-il d'une voix blanche, ce qu'on m'a conté était vrai!... J'ai une fille qui pousse le dévergondage jusqu'à nouer une intrigue avec le premier garçon venu!... Mes compliments, mademoiselle, vous êtes précoce pour votre âge!... Mes compliments aussi sur votre choix... Jacques Gerdolle, le fils d'un énergumène mal pensant et mal embouché!... Ah! j'ai de la chance, avec mes enfants!

—Papa, balbutia Clairette, les choses ne se sont pas passées comme le prétend le Traquet... Il a menti!

—Ah! j'ai menti! protesta son frère... T'en as, un toupet!... Pas plus tard qu'hier matin, je vous ai surpris ensemble, en train de roucouler... Ose donc le nier, ma belle!

—Silence, tous les deux! commanda Simon, exaspéré.

Les bras croisés, il arpenta rageusement la largeur de la pièce; puis, se campant devant les coupables:

—Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre, reprit-il, et vous avez tous les défauts, tous les mauvais instincts de votre pauvre mère... Vous êtes paresseux, menteurs, indisciplinés, dépourvus de sens moral... Quand les animaux sont vicieux, on les entrave et on les fouaille; mais je n'ai ni le courage ni la patience nécessaires pour vous administrer moi-même la correction. Puisque ma bonne volonté est impuissante, je chargerai des étrangers de vous ramener au bien, si c'est possible... A la rentrée d'octobre j'internerai Landry au lycée Lakanal... Quant à vous, mademoiselle, je trouverai, dans les environs, un couvent où vous serez à l'abri des tentations de vagabondage... J'ai dit... Sortez!

VI

EDIFIÉ, maintenant, sur le meurtre de la tourterelle et connaissant le coupable, Simon Fontenac fut pris de scrupules. Il avait promis de tenir l'ancienne modiste au courant des recherches effectuées par le jardinier. Le résultat de l'enquête était piteux et engageait sa responsabilité. En droit strict, il se sentait obligé à une démarche personnelle auprès de Mme Alicia, afin de lui présenter ses excuses et de lui offrir une juste indemnité. Cette visite lui était pénible, car elle mortifiait son amour-propre, et, en outre, il se souciait peu d'entrer de nouveau en relations avec la dame. Néanmoins, comme il se piquait de correction et voulait observer les convenances, il résolut de s'exécuter.

Le lendemain donc, dans l'après-midi, ayant fait un brin de toilette, il se dirigea vers la villa occupée par Mme Miroufle. Sur l'un des jambages de la porte grillée, une plaque de marbre était encastrée et on y lisait, gravé en lettres d'or sur fond noir: «Mon Désir.» Fontenac sonna. Une petite servante, aux cheveux mal peignés, vint ouvrir, et il se trouva dans un jardinet où deux tonnelles, enguirlandées de vigne vierge et de clématites, flanquaient une pelouse ovale, ornée de massifs de dahlias. Au milieu de ce gazon tondu à ras, un mince jet d'eau retombait, avec un bruit monotone, dans un bassin où languissaient de maigres poissons rouges.

Aux questions posées par Simon, qui avait remis sa carte, la servante mal peignée répondit que madame était au logis. Après quoi elle introduisit le visiteur dans le salon et annonça qu'elle allait prévenir sa maîtresse.

Fontenac, resté seul, dut s'armer de patience, car on le fit attendre assez longtemps et il eut tout le loisir d'examiner la pièce dont les fenêtres ouvraient sur le jardinet. Elle était prétentieusement meublée de sièges imitant le style Louis XIV, tendus de soie jaune, et dont les bois dorés à neuf tiraient à l'œil. Des rideaux et des portières de brocatelle du même ton, des jardinières en marqueterie à bon marché, une garniture de cheminée Empire, quatre vulgaires lithographies coloriées représentant des scènes de chasse à courre et des vues de la grande Exposition de 1867, complétaient ce mobilier disparate, qui avait dû, précédemment, garnir le salon d'essayage où l'ancienne modiste recevait sa clientèle. Aux encoignures, des socles de bois, décorés également d'un luxe de dorure, supportaient des bustes en plâtre stuqué:—figures mignardes de femmes libéralement décolletées, qui regardaient en louchant un papillon posé sur leur épaule nue, ou becquetaient amoureusement des colombes. Ces déplorables œuvres d'art, qui caractérisaient le goût et les prédilections de Mme Alicia, rappelèrent désagréablement à Simon la tourterelle lapidée par Landry. Au même instant, un frou-frou de jupes traîna dans le couloir et la dame du logis apparut en personne.

Elle avait mis à profit le temps pendant lequel l'ex-juge croquait le marmot. Coquettement drapée dans un peignoir d'un rose trop juvénile; aussi soigneusement coiffée et bichonnée que sa servante l'était peu; maquillée à neuf et étalant tous ses bijoux, elle s'était visiblement mise en frais pour recevoir son visiteur.

L'acquisition de la villa «Mon Désir» par Mme Miroufle avait eu lieu peu après l'installation du juge à Chanteraine. La dame, fort désœuvrée et curieuse, passait une bonne partie de ses journées à la fenêtre, d'où elle épiait indiscrètement les faits et gestes des voisins. Dès les premiers mois, elle s'avisa de la présence de Fontenac, dont elle connaissait le récent divorce. En voyant circuler dans l'avenue ce quadragénaire bien conservé, alerte comme un chat maigre et jouissant d'une belle aisance, elle ne put s'empêcher de remarquer que cet ancien magistrat avait l'étoffe d'un mari très présentable.

Pareille à une imperceptible graine, cette idée s'enfonça dans le cerveau chimérique d'Alicia. Chauffée par un désir de femme mûre et lasse d'un long célibat, la semence germa peu à peu, se développa et poussa des racines tenaces comme chiendent. Tout en s'attifant devant son armoire à glace, l'ex-modiste pensait involontairement à son voisin de Chanteraine et se plaisait à bâtir d'aventureux châteaux en Espagne:—cet homme encore vert devait s'ennuyer de sa solitude et songer à se remarier. Il était divorcé, père de deux enfants, et ces deux cas rédhibitoires le rendraient, sans doute, plus coulant sur le choix d'une seconde femme. Pourquoi ne se mettrait-elle pas sur les rangs? En somme, on avait vu des choses plus impossibles... Elle se contemplait dans son miroir et se trouvait encore fort désirable. Ses cheveux se maintenaient épais et noirs, ses dents étaient irréprochables; ses yeux, estompés au crayon, jetaient un éclat vif et aguichant, qu'elle jugeait irrésistible. De plus, elle gardait un cœur chaud et possédait une jolie fortune, qui s'accroissait encore grâce à des placements avantageux et à d'habiles spéculations. A la vérité, elle possédait aussi une fille d'adoption, Nine Dupressoir, qui vivait avec elle, et qu'elle nommait «sa nièce». Mais, si cette adolescente de quinze ans devenait un obstacle, rien ne s'opposait à ce qu'on la colloquât dans une pension, jusqu'au jour où l'on pourrait lui dénicher un mari. D'ailleurs, M. Fontenac étant affligé de deux enfants, cela mettait les deux parties manche à manche. Ce rêve matrimonial paraissait donc parfaitement réalisable...

On sait combien vite une idée fixe, ruminée chaque jour, prend de la vigueur et du corps. A force de penser à ce mariage éventuel, Mme Alicia le voyait déjà en train de se conclure. Du haut de sa croisée, elle lorgnait, d'un regard plein de convoitise, les bouquets d'arbres et la façade renaissance de Chanteraine. Ce logis quasi seigneurial surgissait, aux yeux de Mme Miroufle, comme le signe représentatif de la respectabilité qui lui manquait. En imagination, elle s'y installait déjà, elle y régnait comme une maîtresse majestueuse et imposante et elle y jouait le rôle de «la dame du château». Pendant l'un de ses voyages à Paris, elle alla consulter une tireuse de cartes. La devineresse, ayant lu dans le grand jeu, annonça qu'un événement heureux et un changement de position se préparaient pour sa cliente, et Alicia revint persuadée que son mariage avec Fontenac entrait dans les vues de la Providence.

Il ne s'agissait plus que de trouver un biais pour nouer des relations avec le propriétaire de Chanteraine. Là gisait la difficulté. Simon était sauvage, peu accessible et médiocrement soucieux de se lier avec les gens du pays. Il défendait à ses enfants de voisiner et fermait obstinément sa porte aux étrangers. Pendant longtemps, la dame s'ingénia en vain à pénétrer dans le gîte de cet ours mal léché. Au moment où elle désespérait d'y réussir, l'envol de sa tourterelle vers le jardin de Fontenac ranima soudain ses espérances. Elle interpréta cette fuite comme l'incident heureux prédit par la tireuse de cartes et se hâta de profiter de l'occasion. Bien que l'accueil de Fontenac eût été aussi cérémonieux que peu engageant, elle sortit néanmoins de Chanteraine plus gaillarde et plus entêtée dans sa chimère. La glace était rompue et elle se flattait d'avoir fait quelque impression sur son voisin. Aussi ne manifesta-t-elle pas trop de surprise lorsque la petite bonne lui apporta la carte de Simon. Elle dissimula prudemment sa joie. Sans souci de mettre à l'épreuve la patience du visiteur, elle s'enferma dans sa chambre et n'en descendit qu'après avoir préparé minutieusement sa toilette de combat.

Elle entra pimpante dans le salon, avec une caresse dans l'œil et un gracieux sourire sur les lèvres.

—Oh! monsieur Fontenac, dit-elle en minaudant, que je suis confuse!... Merci mille fois de votre visite et de votre aimable empressement!... Prenez donc la peine de vous asseoir.

Mais Simon persista à rester debout et déclara froidement:

—Ne me remerciez pas, madame, je m'acquitte simplement d'un devoir de conscience... Je vous avais promis que mon jardinier continuerait ses recherches; c'est ce qui a eu lieu, et elles ont produit un résultat... inattendu!...

—Votre jardinier a retrouvé ma Bébelle? interrompit Alicia.

—Oui, madame; seulement, il l'a retrouvée morte.

—Ah! mon Dieu!...

Elle s'accrochait au bras de l'ex-juge et paraissait prête à s'évanouir:

—Madame! revenez à vous!... Je suis vraiment désolé...

Mais la tête de la dame se penchait de plus en plus sur l'épaule de son interlocuteur... Elle persistait dans sa pâmoison, et Fontenac, fort embarrassé, dut la déposer dans un fauteuil, où elle s'affaissa lourdement.

—Madame, reprit le juge, effaré et cherchant des yeux une sonnette, permettez-moi d'appeler votre domestique!...

Alicia, alors, rouvrit ses paupières et, d'une voix mourante:

—Non, non, gémit-elle, cela va se passer... Pardon! je sens combien je suis ridicule... mais c'est plus fort que moi... Ma pauvre Bébelle qui m'aimait tant et qui, seule, me consolait de ma solitude!... C'est moi qui lui préparais son manger, monsieur, et elle buvait dans mon verre...

Elle roulait son mouchoir en tampon et le passait avec précaution sur ses yeux.

—Dire que je n'ai pu assister à ses derniers moments! continua-t-elle dans un sanglot; est-elle morte, au moins, de sa belle mort?

—Hélas! non, madame, elle a été tuée d'un coup de pierre.

—Assassinée!... Quelle scélératesse!... Et d'un coup de pierre!... Vrai, c'est trop cruel et j'en ferai, pour sûr, une maladie...

Les sanglots redoublaient, et Fontenac, fort ennuyé de cette scène larmoyante, répétait en s'apitoyant:

—Je vous en prie, madame, calmez-vous... Je déplore que cet accident soit arrivé chez moi, et, ce qui m'est encore plus pénible, c'est que le coupable soit mon propre fils...

—Ah! voilà qui m'achève! soupira-t-elle. Faut-il que cette peine me vienne d'une famille vers laquelle je me sentais si fortement attirée?...