Sauvageonne

PAR
ANDRÉ THEURIET

DIX-SEPTIÈME ÉDITION

PARIS
PAUL OLLENDORFF, EDITEUR,
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

1894
Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

La Maison des Deux Barbeaux. — Le Sang des Finoël. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50
Les Mauvais Ménages. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50
Michel Verneuil. 1 vol gr. in-18 3 fr. 50
Eusèbe Lombard. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

S’adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, Editeur, rue de Richelieu, 28 bis, Paris.

Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier vergé de Hollande.

SAUVAGEONNE

PREMIÈRE PARTIE

I

Les cloches de la petite église d’Auberive sonnaient le dernier coup de vêpres. Les deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont les nerfs étaient sans doute désagréablement ébranlés par le timbre grêle de la sonnerie, s’étaient élancés hors de la boutique de leur maître, et, le nez en l’air, les oreilles couchées, accompagnaient les cloches d’un long glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes, frileusement enveloppées dans des pelisses à capuchon, leur paroissien à la main, se hâtaient vers l’église, dont la flèche pointue dépassait les arbres du quartier des Corderies : on voyait leurs silhouettes noires se détacher en perspective sur le cailloutis blanc de la rue montante. Le nouveau garde-général, Francis Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du Lion d’or, où il logeait, et suivit la route qui coupe le village dans sa longueur. Le garde-général était en tenue : tunique verte serrée sur les hanches, pantalon gris à la hussarde, képi à galon d’argent et gants de peau de daim. Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche de février pour faire ses visites d’arrivée.

Il cheminait lentement entre les maisons basses qui bordent la route ; de temps en temps, un coin de rideau se soulevait à une fenêtre et deux yeux curieux dévisageaient le nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand, bien découplé, la taille fine, la poitrine bombée, la barbe blonde en éventail, l’air aimable et l’œil caressant, il semblait très fier de sa bonne mine et de ses vingt-quatre ans épanouis. Issu d’une famille bourgeoise médiocrement rentée, mais chargée d’enfants, il avait honnêtement pioché au collège, était entré dans un rang honorable à l’école forestière, et, après deux ans de stage dans une ville de l’Est, l’administration venait de le nommer garde-général à Auberive. — Pour un forestier pur sang, ce village de cinq cents âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, eût été une résidence de choix : trois lieues de forêts faisaient alentour la solitude et la paix, et de magnifiques futaies abritaient presque de leurs branches extrêmes les jardins et les vergers de la localité. Seulement Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré ; il était entré dans l’administration forestière, non par goût, mais parce qu’il fallait choisir une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel ne lui permettant pas de vivre en oisif. Son choix avait été principalement déterminé par la perspective des deux années d’école à Nancy et par l’idée de porter un joli uniforme. Francis était avant tout un mondain, un amoureux de la vie élégante et remuante des grandes villes. En l’embrassant, le jour des adieux, sa mère lui avait remis pour son argent de poche une centaine d’écus, épargnés sou par sou, et lui avait dit : « Maintenant, mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire ; un garçon bien élevé et joliment tourné peut arriver à tout avec de l’ordre et de l’entregent. Sois économe, tâche de te créer de belles relations et de dénicher une héritière que tu épouseras… » — Sur la route, en boutonnant ses gants, Francis Pommeret se remémorait cette dernière allocution maternelle, et, dans sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres ébauchaient une légère grimace. — Au fond de ce pays de loups, pensait-il, les belles relations doivent être aussi rares que le trèfle à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il est fort douteux que j’en rencontre jamais une dans les sentes broussailleuses de la forêt !…

Tout en monologuant ainsi intérieurement, il était arrivé devant la maison du percepteur. C’était sa première visite. Il agita vivement le pied-de-biche suspendu à un fil de fer et, après avoir patiemment attendu quelques secondes, personne n’accourant à son coup de sonnette, il poussa l’huis entre-bâillé et se trouva dans une cour remplie de poules. Des cris d’enfants partirent d’un corps de logis passablement délabré et se mêlèrent au gloussement des volailles effarouchées. A la fin, une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune, en jupe d’indienne et en camisole du matin, avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet de nuit posé de travers, parut sur le seuil. Francis Pommeret la héla d’un ton dégagé et lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la réponse embarrassée, mais négative de la jeune femme, Francis tira une carte de son carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant de ne pas oublier d’exprimer ses regrets « à son maître. » A certain mouvement des lèvres et des yeux, et à une rougeur subite qui monta au visage de la dame, le garde-général soupçonna tout à coup que celle qu’il venait de traiter en servante était la propre femme du percepteur. Ayant la conscience de sa bévue, il salua gauchement et sortit. — Joli début ! songea-t-il, je me suis déjà fait une ennemie.

Chez le juge de paix, chez le notaire et chez le médecin, il trouva visage de bois : le premier était allé chasser des poules d’eau sur l’étang de Rouelles, les deux autres avaient été appelés au dehors par leurs fonctions.

Maintenant venait le tour du curé ; les vêpres étant finies, le garde-général jugea le moment opportun pour se présenter au presbytère : — une antique maison bien confortable, bâtie discrètement entre cour et jardin, avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient dans des caisses de bois peint en vert. Dès que Francis eut décliné sa qualité, la sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la mine austère et prudente, l’introduisit dans le salon orné de tableaux de sainteté et d’une vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même comme un brin de fagot, était assis devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de son fauteuil de paille pour recevoir le visiteur. Francis vit un grand corps décharné, perdu dans les plis d’une soutane neuve, un front maigre en surplomb au-dessus de deux cavités renfoncées où des yeux noirs perçants luisaient comme dans un soupirail, un nez droit, affilé du bout et deux lèvres minces, rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient pour lui souhaiter la bienvenue.

— Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au moins une créature intelligente.

— Vous habitez depuis peu notre pays, monsieur le garde-général ? commença le prêtre, en ramenant sur ses genoux les plis de sa soutane, car je n’ai pas encore eu le plaisir de vous voir aux offices du dimanche.

Francis répondit qu’il était arrivé depuis huit jours. Le curé eut un hochement de tête contristé, où le jeune homme crut voir un reproche indirect. M. le doyen pensait sans doute que l’absence de son nouveau paroissien à la grand’messe du matin était un signe trop évident d’indifférence religieuse.

— Vous succédez, reprit l’abbé avec un soupir, à un homme que nous regrettons tous ; votre prédécesseur apportait un zèle méritoire à l’accomplissement de ses devoirs et il faisait l’édification de la paroisse.

Ici un second soupir comme pour dire : — Je crains bien qu’il ne soit pas remplacé sous ce rapport. — Francis, pour changer la conversation, parla des richesses forestières de la localité.

— Notre pays, répliqua brièvement le prêtre, n’offre pas beaucoup de distractions aux étrangers.

— Pourtant, hasarda le garde-général, il y a quelques ressources de société.

— Ici, chacun est tout entier à ses occupations, et on se voit peu… Autrefois, les fonctionnaires trouvaient un accueil hospitalier à la Mancienne, chez le maître de forges, mais depuis la mort de M. Lebreton, sa veuve ne reçoit plus… comme de juste.

— Son deuil est récent ?

— M. Lebreton est mort depuis neuf mois à peine… C’est une grande perte pour la paroisse… Il faisait beaucoup de bien.

La conversation languissait. Francis se leva et, voulant essayer de gagner le cœur du prêtre avant de prendre congé, il s’extasia sur la bibliothèque et demanda la permission d’y puiser quelquefois.

— Oh ! dit le curé avec une modestie voulue, je n’ai là que des livres utiles à l’exercice de mon ministère… Aucun ouvrage profane… Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres minces ébauchaient un sourire poliment ironique, si vous êtes amateur de lecture, je possède la collection des pères grecs et latins, et je la mets à votre disposition.

Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à la rangée des caisses de lauriers et le congédia avec un salut cérémonieux.

Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit chez la receveuse des postes, dont la maison, blanchie à la chaux et proprette, formait l’angle de la place de l’église. Après être entré dans le couloir obscur réservé au public, n’ayant pu parvenir à découvrir une sonnette, il prit le parti de chercher à tâtons la poignée d’une porte, derrière laquelle il entendait un bruit d’ustensiles de ménage. Cette porte céda brusquement et s’ouvrit toute grande.

— C’est toi ? s’écria une voix de femme ; ferme vite, ma chère, à cause des chats.

Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, la même voix poussa un cri étouffé et se confondit en excuses pendant que Francis se nommait.

La pièce où il se trouvait, mal éclairée par une fenêtre étroite, était déjà à demi pleine d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur les murs et l’ameublement, le garde-général vit qu’elle servait à la fois de cuisine et de salle à manger. La table de toile cirée, placée au centre, était couverte de vaisselle ; sur le brasier de la cheminée, un rôti de veau cuisait dans une coquelle de fonte, emplissant la chambre d’un grésillement et d’une odeur de graisse bouillante. Une jeune personne, debout devant la cheminée, regardait le visiteur d’un air effaré et murmurait des phrases décousues. Autant que la faible lumière venant de la fenêtre permettait d’en juger, elle pouvait avoir vingt-cinq ans et sa toilette était fort négligée : jupe noire et caraco de laine grise, laissant voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux coudes. De la figure tournée à contre-jour, Francis ne distinguait que des contours assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par les lueurs du brasier.

— Je suis vraiment confuse, répétait-elle ; ma sœur est allée au chapelet et je suis restée à la maison pour préparer le souper… Veuillez donc vous asseoir, monsieur, et m’excuser de vous recevoir ici.

Francis répondit que c’était à lui de s’excuser et fit mine de se retirer en regrettant de n’avoir pas rencontré la receveuse.

— Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous assure, insista la jeune fille, partagée évidemment entre l’embarras de se montrer en déshabillé et le désir de connaître le nouveau garde-général.

Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait et s’assit en face de la coquelle, qui continuait à chanter violemment et dont le bruit couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. Ce tapage augmentait encore la confusion de la jeune ménagère ; elle était fort troublée de recevoir l’étranger d’une façon aussi peu cérémonieuse et, d’un autre côté, elle n’avait pas le courage de le conduire dans le salon sans feu, dont les volets étaient clos et où il aurait fallu allumer des bougies, c’est-à-dire se montrer en plein dans le désordre de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son embarras, elle causait avec une volubilité nerveuse, faisant à la fois les demandes et les réponses.

— Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, monsieur… Depuis une semaine, je crois ?… Comment trouvez-vous le pays ?… Point très gai assurément… C’est un véritable trou, et il n’y a personne à voir.

— Cependant, objecta Francis, on m’a parlé de la maison de Mme Lebreton…

— La Mancienne ? oh ! elle n’est plus gaie comme autrefois… La mort de M. Lebreton a tout changé.

— Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît.

— Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua la sœur de la receveuse : le défunt était plus âgé qu’elle, et très bourru… Je ne crois pas qu’elle le regrette tant que cela.

— Elle est jeune ?

— Jeune… si l’on veut !… Trente-quatre ans, au moins.

— Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit Francis en riant, et elle peut se remarier.

— Sans doute ; pourtant je ne pense pas qu’elle s’y décide. Elle n’a pas d’enfants, mais elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée et qu’elle fait élever au Sacré-Cœur… En tous cas, si elle se remarie, ce ne sera pas à Auberive, et, de toute façon, on ne recevra plus guère à la Mancienne. Mme Lebreton a pris le pays en grippe et elle passe presque tout son temps à Dijon.

La receveuse ne rentrait pas ; la coquelle était devenue silencieuse, mais une vague odeur de roussi qui s’en dégageait semblait inquiéter la jeune fille ; il était évident que le rôti brûlait, et elle n’osait le retourner en présence de cet étranger. Elle devenait distraite et ne quittait pas des yeux le couvercle ; elle finit par le pousser discrètement du pied : il tomba et le pétillement de la graisse bouillante recommença. Réveillés par ce bruit strident, deux canaris dans leur cage furent pris à leur tour d’un besoin démesuré de se mettre à l’unisson, et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité avec le grésillement du morceau de veau. Francis Pommeret, agacé et craignant d’être forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, la receveuse s’avisait de rentrer, se leva brusquement et prit congé. Il avait à peine fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se précipiter désespérément vers son rôti à demi carbonisé.

Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement l’air humide ; sa poitrine était oppressée, il éprouvait une sorte d’engourdissement général, comme si l’odeur de renfermé qu’exhalaient ces intérieurs campagnards et le ronron monotone des phrases insignifiantes qu’on y échangeait eussent produit sur son cerveau l’effet d’une drogue stupéfiante. — Le jour tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en nappes grises du haut des grands bois aux teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie au malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement grêle des cloches avait recommencé, et les aboiements rageurs des chiens de l’épicier les accompagnaient de nouveau.

— Et c’est dans un pareil milieu que je suis condamné à végéter trois ans, cinq ans peut-être ! se disait le garde-général en descendant le cailloutis qui mène à la promenade d’Entre-deux-Eaux ; je ne sortirai d’ici qu’enragé ou idiot.

Il marchait maintenant sous les branches moussues des vieux tilleuls de la promenade. A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube qui longent la chaussée ruisselaient avec un doux sanglotement sur leur lit pierreux ; le ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs d’hiver, se reflétait dans l’eau courante, et Francis Pommeret songeait avec tristesse aux joyeuses soirées de dimanche passées jadis à la Pépinière de Nancy en compagnie de ses camarades de promotion, tandis que la musique militaire jouait des valses de Métra sous les grands arbres, et que de belles dames aux jupes frissonnantes passaient et repassaient le long des pelouses.

Il lui restait à faire sa visite au château de la Mancienne. D’après ce qu’il avait appris chez le curé et au bureau de poste, il y avait peu de chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse du logis ; néanmoins il ne pouvait se dispenser de déposer sa carte.

A l’extrémité de la promenade, il aperçut les murs et la grande grille de la Mancienne. Entre les volutes et les oves de fer forgé, il distinguait le château avec son double perron, sa façade blanche, ses fenêtres aux carreaux empourprés par le couchant et son parc aux profondeurs silencieuses. Il poussa une petite porte entre-bâillée et entra, après avoir agité une clochette dont le tintement fit accourir la concierge.

— Non, monsieur, répondit-elle à la question du visiteur, madame est absente… Elle est à Dijon… Madame ne se plaît pas ici pendant l’hiver ; elle y a trop peur et elle n’y rentrera qu’après Pâques.

Tandis que la concierge parlait, les yeux de Francis suivaient curieusement les allées sablées et tournantes qui se perdaient dans l’ombre des massifs, puis reparaissaient au loin, jaunissantes parmi la verdure des pelouses.

— Puis-je me promener un moment dans le jardin ? demanda-t-il.

— Certainement, monsieur… Madame a toujours permis aux personnes du pays d’y venir le dimanche. Vous pouvez vous y promener à votre loisir.

Francis Pommeret usa de la permission, et, faisant le tour de la maison d’habitation, suivit lentement les circuits des allées, qui tantôt s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des sapins, tantôt s’étalaient à l’aise en plein ciel.

Le parc, entouré de murs, occupait le bas des deux versants de l’étroite vallée. La petite rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant dans l’herbe, sautillant sur les roches, disparaissant sous des ponts rustiques pour reparaître un peu plus loin entre deux franges de roseaux desséchés. Des groupes de bouleaux, des massifs de pins argentés découpaient sur les gazons leurs silhouettes grêles ou vigoureuses. Au loin, entre les arbres effeuillés, on apercevait la façade postérieure du château, avec sa toiture d’ardoise violacée, ses persiennes closes et son perron solitaire abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble avait un aspect large, opulent, qui faisait plaisir à voir.

Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait revivre ; ses poumons jouaient plus librement ; il lui semblait qu’il respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes ; il regardait avec une joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes.

Le bruit lointain des sabots de la concierge sur les pavés de la cour le réveilla soudain de son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à fait venue, et lentement, comme à regret, il quitta la Mancienne pour reprendre le chemin de sa maussade auberge.

II

Les bois d’Auberive, — pour employer l’expression imagée de la receveuse des postes, qui se piquait de beau langage, — les bois d’Auberive avaient mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient reverdi, les bourgeons avaient poussé ; jusqu’à la ligne extrême de l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches ; dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries : narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme des pièces d’or. Tout chantait : rossignols dans les vergers, grives dans les buissons, merles dans les merisiers ; au travers de la forêt feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids.

Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à confectionner des balles avec des fleurs de coucou ; elle s’épanouissait sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et fabriquer des sifflets ; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles retentissantes ; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour l’abatage ; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.

Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe, non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet, où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins suspect était celui de diseur de bonne aventure et de rebouteux ; sa fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives, ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir les deux gachenets qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc. Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’ételles au beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, de choux et de pommes de terre, devaient composer une potée dont le vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières de la Grand’Combe.

Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château s’était réveillé de son long sommeil hivernal ; devant la façade encadrée d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet, rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même, ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets.

Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur ; le dessous de ses yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande, svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns, en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés : un tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité sous une froideur et une dureté apparentes.

A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés.

Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons passées ; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de mariage.

Assurément le défunt avait été un honnête homme, mais il fallait convenir aussi qu’il avait été souvent un mari bien désagréable. D’abord une trop grande disparité d’âge existait entre eux : M. Lebreton touchait à ses quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf quand on l’avait tirée du couvent pour le lui faire épouser. Leur union n’avait pas été féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon qu’il était, jouissait à la vérité d’une verdeur robuste, mais d’une verdeur sauvage et par trop bourrue. La chasse et les affaires prenaient les trois quarts de son existence. Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait rien au caractère concentré, timide et exalté de sa femme. Elevée selon des principes sévères, mais ayant d’ardents besoins de tendresse, Mme Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs que des pratiques pieuses et l’adoption d’une petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, était la fille d’un garde-vente, mort au service de la famille Lebreton ; mais les méchantes langues prétendaient qu’elle tenait au maître de forges par des liens d’une parenté beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon « salé » avait eu l’adresse de faire élever chez lui sa fille naturelle, en exploitant le besoin de tendresse et les instincts maternels de sa femme. Toujours était-il qu’en cette circonstance, contrairement à son habitude, il n’avait nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. L’orpheline, qui se nommait Denise, avait été traitée comme l’enfant de la maison ; mais elle avait donné de bonne heure des preuves d’une nature si violente, elle s’était montrée si rebelle à toute discipline, qu’on avait été obligé de la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de Dijon. Mme Lebreton s’était retrouvée seule en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui s’occupait de tout et étendait sur toutes choses sa domination despotique. A l’ombre étouffante de ce chêne branchu et rugueux, la jeunesse d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. Sous la contrainte pesante de ce tyran domestique, elle avait fini par ne plus oser penser tout haut. Encore quelques années de cette vie, et elle serait devenue aussi sotte, aussi moutonnière que les bourgeoises d’Auberive, condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et effacé.

Dieu, — qui fait bien ce qu’il fait, — avait enfin rappelé à lui M. Lebreton. — Certainement elle l’avait pleuré comme il convient ; on ne perd pas un homme auprès duquel on a vécu quinze ans sans éprouver une sensation pénible ; on ne reste pas impunément seule au milieu d’un tracas d’affaires industrielles sans être prise d’un serrement de cœur et d’un mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le vrai, sa douleur avait été modérée, et, à l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement évaporé au souffle tiède du printemps revenu.

La forge était vendue, les affaires étaient liquidées ; Mme Adrienne se trouvait donc libre… libre d’aller et de venir, d’arranger sa vie à son gré ! Certes elle n’avait nullement l’intention d’abuser de cette liberté ; mais elle était heureuse d’être débarrassée du joug et se sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune laissée entièrement à sa disposition, elle pourrait se créer une existence selon ses goûts. Elle ferait prochainement revenir à la Mancienne Denise, dont quatre ans de couvent avaient assoupli le caractère, et se chargerait elle-même de compléter l’éducation de sa filleule ; elles voyageraient ensemble, et ce serait un bonheur de visiter de compagnie tant de beaux pays qui leur étaient aussi inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait en même temps pour toutes deux ; elles auraient les mêmes étonnements, les mêmes émotions et les mêmes joies…

— Bonne promenade, madame Lebreton ! cria tout à coup une voix rauque et plaignarde, qui la fit tressaillir ; vous voilà bien à bonne heure par chez nous ?

Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette Trinquesse, accroupie devant la porte de sa masure délabrée.

Ces abords du logis des Trinquesse, si joyeux quelques heures auparavant, avaient maintenant un air désolé. — Le feu s’était éteint, la marmite gisait renversée dans les cendres ; à l’intérieur de la hutte retentissaient des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par les jurons du vieux Trinquesse. Manette, assise sur ses talons, les mains plongées dans sa tignasse blonde, montrait une hâve figure bouleversée et des yeux rougis.

Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent ; elle employait parfois Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes de la vie bourgeoise.

— Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez vous ?

— Mal, madame Lebreton ; le guignon y est, et il n’en sort pas.

— Le guignon ? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la paresse… On aime trop à ne rien faire chez vous, Manette !… Pourquoi ne vous louez-vous pas dans quelque ferme ?… Vous êtes forte et vous pourriez gagner de bons gages.

— Eh bien ! et mes gachenets, ma pauvre dame ?… qui donc aurait soin d’eux ?

— Vos enfants iraient à l’école… Ils n’en seraient que mieux soignés, et je me chargerais volontiers de leur entretien.

— Ah ! madame Lebreton, vous parlez comme les gens riches qui ont des domestiques à leurs ordres… Si les petits vont aux écoles, et moi en service, qui donc gardera la vache ?… Ce n’est pas le père Trinquesse, bien sûr ; cet homme-là ne songe qu’à lui !… Et il nous arrivera encore quelque misère, comme celle de tout à l’heure.

— Que vous est-il arrivé ?

— Le guignon, ma bonne dame, comme je vous le disais !… Pendant que j’avais le dos tourné, les enfants ont ouvert la porte de l’étable, et la vache est allée pâturer dans le bois… Pour lors, le brigadier Jacquin, qui ne cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue dans les semis, et il a ramené ici la pauvre bête à coups de gaule, en criant comme une poule qui a vu le putois… Trinquesse, qui n’est pas endurant, lui a répondu de mauvaises raisons, et tout ça a fini par un procès-verbal… Un procès, ça va coûter de l’argent, et où le prendrons-nous sainte Mère de Dieu ! Il n’y a pas un vaillant denier chez nous… On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse en prison… Et alors, qu’est-ce que nous deviendrons, Seigneur Jésus ! qu’est-ce que nous deviendrons ?…

Des larmes tombèrent des gros yeux de Manette, sa poitrine se souleva et elle se mit à sangloter bruyamment, tandis que dans l’intérieur de la hutte les deux gamins braillaient de plus belle.

Cette douleur, étalée avec l’exagération que le peuple apporte dans l’expression de tout ce qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par toucher Mme Lebreton ; elle se reprocha d’avoir été trop dure pour la fille du rebouteux, et sa bonté naturelle reprit le dessus. — Ne pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore moyen d’arranger les choses… Venez avec moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses, et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas suite à son procès-verbal.

La Manette rajusta sur sa tête le bonnet d’étoffe violette bordé de tulle noir, qui est la coiffure des paysannes de la montagne langroise, et suivit la veuve en continuant à se lamenter.

La maison forestière était proche. On apercevait entre les branches sa toiture de tuiles rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les deux femmes trouvèrent le brigadier Jacquin en train de déjeuner, mais il se montra moins accommodant que Mme Lebreton ne l’avait pensé. Il se répandit en plaintes contre les Trinquesse. — C’étaient des délinquants d’habitude auxquels la dame de la Mancienne avait bien tort de s’intéresser ; le père tendait des collets, la fille volait des fagots, les enfants avaient failli dernièrement mettre le feu à un taillis ; maintenant voilà que la vache s’en mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis de deux ans… Tout ce méchant monde ne méritait aucune pitié et il fallait un exemple… Du reste, il allait envoyer son rapport à son supérieur, c’était le garde-général qui déciderait ; quant à lui, Jacquin, il s’en lavait les mains et se contentait de faire son devoir…

— Comment s’appelle le garde-général et où demeure-t-il ? demanda Mme Lebreton à la désolée Manette, quand elles eurent quitté sans résultat la maison forestière.

— C’est M. Pommeret… Il loge chez Pitoiset, au Lion d’or.

— Je vais lui écrire.

— Bien des mercis, madame Lebreton ! murmura Manette de sa voix geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard… Une supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez tous… Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités.

— C’est bon, Manette, retournez-vous-en… J’irai tantôt chez le garde-général…

Il s’ennuyait ferme, le garde-général ! Le printemps ne lui avait apporté ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une petite brochure intitulée : Peut-on être libre penseur ? — et de tout cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux. C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains ; ils ne savaient que parler de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à boire des chopes en jouant une partie de polignac. Les bourgeoises du cru étaient vieilles ou insignifiantes ; l’auberge où il avait élu domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de cartons verts et de liasses de papiers jaunis.

Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante, il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis ; en même temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à peine répondu : « Entrez ! » que le bouton fut tourné et qu’une dame en deuil apparut à ses yeux surpris.

— Monsieur le garde-général ? demanda une voix de contralto à la fois grave et bien timbrée.

— C’est moi, madame.

Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu confortable : un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies.

— Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton… de la Mancienne, et je viens vous adresser une requête.

Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton, svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche et l’émotion avaient animé le visage de la veuve ; ses joues, légèrement rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit, Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins attrayante. — Elle, de son côté, s’était probablement attendue à rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru, semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive. Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de qui elle venait en solliciteuse.

— Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est bien indiscrète et en dehors des usages… Veuillez l’excuser à cause du motif qui m’amène… Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous seul pouvez m’aider.

— Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame, que je ferai le possible pour vous être agréable.

Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette Trinquesse.

— En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici le procès-verbal du brigadier… Le délit est flagrant, les délinquants sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne sont guère dignes de votre intérêt.

— Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua la veuve, on aurait trop peu de chose à faire… Ce sont les coupables qui ont surtout besoin de compassion.

— Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois ; si nous avions seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à sac, et il est de mon devoir de sévir.

— Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins impitoyable… Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être trompée ? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux.

Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion.

La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs cils.

— Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle timidement ; faites quelque chose pour ces pauvres gens !

Le garde-général tenait surtout à faire une bonne impression sur la propriétaire de la Mancienne ; il était trop peu habitué à de si aimables visites pour rester longtemps implacable.

— Allons, dit-il en froissant dans ses doigts le procès-verbal, j’arrangerai l’affaire avec Jacquin, mais ce sera par égard pour vous, madame, et non pour ces gens, qui sont une vilaine engeance.

— Vous ne voulez pas avoir le mérite de votre bonne action, monsieur ! répondit-elle gracieusement.

— Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de vous voir pour la première fois, que vous sortiez d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant.

En même temps il la regardait droit dans les yeux, en mettant dans cette œillade hardie une galanterie beaucoup plus accentuée que celle qu’il avait mise dans sa réponse. Mme Lebreton rougit jusqu’à la racine des cheveux ; elle n’avait jamais été regardée de la sorte ; elle en était à la fois choquée et toute remuée.

— La charité doit être désintéressée, repartit-elle d’une voix brève ; je ne vous en remercie pas moins au nom de mes protégés.

Elle s’était levée brusquement ; — mais, confuse sans doute de ce trop rapide effarouchement, tout en défripant sa robe, elle se retourna vers le garde-général et reprit d’un ton plus radouci :

— J’espère, monsieur, que la façon dont nous avons fait connaissance ne me privera pas du plaisir de vous voir à la Mancienne…

La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, et, comme Mme Lebreton se dirigeait vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie :

— Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, vous offrir mon bras jusqu’au bas de l’escalier.

Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta net et lui fit comprendre que sa proposition avait été jugée indiscrète.

— Ne vous dérangez pas, répondit-elle en reprenant sa voix sévère ; j’ai déjà trop abusé de votre temps.

Elle inclina la tête avec une dignité un peu froide et gagna le couloir, tandis que, debout sur le seuil, il regardait la svelte forme noire s’éloigner dans la pénombre ; elle avait légèrement relevé sa jupe, et l’on distinguait, sous la blancheur des volants soutachés de noir, les hauts talons de deux petits pieds battant d’un son mat les marches de chêne ; puis l’élégante vision s’évanouit au tournant de l’escalier.

III

— Monsieur le curé, dit Mme Lebreton, Pierre va vous offrir un peu de cette mousse au chocolat… C’est le triomphe de ma cuisinière.

— Merci, madame, je n’en prendrai pas.

— Par esprit de mortification ! s’écria le percepteur avec un rire bruyant ; M. le curé ne se permet pas les douceurs.

— C’est mon estomac qui ne me les permet pas, riposta l’abbé Cartier, mais je ne les interdis point à mes paroissiens… Pierre, ajouta-t-il avec un malin sourire, servez-donc M. le percepteur !

— Non, impossible ! je suis complet ! s’exclama ce dernier en retournant brusquement son assiette vide sur la nappe.

Cette façon campagnarde de refuser amusa les dames qui s’entre-regardèrent en riant sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la table, la perceptrice rougissait de la rusticité de son mari. Mme Lebreton sourit discrètement, et son regard, glissant par-dessus les fleurs qui ornaient le centre de la table, se rencontra un moment avec celui de Francis Pommeret, assis de l’autre côté, entre la femme du notaire et la sœur de la receveuse des postes, Mlle Irma Chesnel.

C’était la première fois que Mme Adrienne donnait à dîner depuis son deuil ; pendant douze mois elle s’était rigoureusement condamnée à la solitude : mais le bout de l’an de M. Lebreton ayant été célébré à la fin de juin, elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes de recluse et se remettre en communication avec le monde. Son salon s’était rouvert, et parmi les visiteurs les plus assidus et les mieux accueillis, le bourg avait remarqué, non sans commentaires, le nouveau garde-général. Ce premier dîner réunissait les notables d’Auberive, et, naturellement, Francis Pommeret figurait parmi les invités.

On en était au dessert, à ce moment agréable où, la digestion n’ayant pas encore commencé et où, le cerveau se trouvant émoustillé, les langues se délient, les joues se nuancent de rose et les yeux étincellent. Un vieux corton, versé avec précaution, achevait de dégourdir l’esprit des convives. Pierre, en livrée brune, et une alerte femme de chambre tournaient autour de la table sans qu’on entendît le bruit de leurs pas amortis par les nattes qui couvraient le parquet. On venait d’apporter les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise un peu plus fraîche envoyait des odeurs de foin fauché, tandis qu’au loin les rumeurs assourdies du village se fondaient dans les bourdonnements de la conversation plus animée des convives.

La femme du percepteur, au rebours de son mari, avait repris deux fois de l’entremets ; elle n’était pas habituée à de pareilles bombances et semblait faire provision de nourriture en vue des privations du reste de la semaine. Quant au percepteur, il se souvenait qu’il avait promis à ses quatre enfants de leur rapporter quelque chose, et, en bon père de famille, il profitait du passage des assiettes de dessert pour bourrer de petits fours les poches de sa redingote. La femme du notaire se faisait expliquer par le juge de paix les règles du domino à quatre, Francis Pommeret parlait peu, mais il savourait voluptueusement cette atmosphère de bien-être. Le luxe de la table, l’odeur des roses, la clarté dorée des lampes, le bouquet exquis du bourgogne circulant dans de poudreuses bouteilles couchées sur des paniers d’argent, tout cela le remettait dans son ancien milieu et lui causait une joyeuse dilatation intérieure.

Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux couleurs vives des fleurs de la corbeille, s’arrêtaient avec complaisance sur la figure expressive et distinguée de la maîtresse de la maison. La toilette noire d’Adrienne Lebreton, tout en restant sévère, n’était pas exempte de coquetterie ; une dentelle en vieux point de Venise garnissait son corsage montant, et une ruche blanche frissonnait autour de son cou. Elle ne portait pas de bijoux et était coiffée de ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns, épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de son visage, où brûlait le feu assoupi de ses prunelles couleur café. Il est probable que si Francis eût aperçu la veuve un an auparavant dans la ville qu’il habitait et où les jolies femmes n’étaient pas rares, cette personnalité un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent ; il eût trouvé qu’elle manquait de jeunesse et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois à Auberive lui avait rendu le goût moins difficile. Le fond gris et vulgaire sur lequel Mme Lebreton se détachait était merveilleusement propre à la faire valoir ; elle ressortait au milieu des bourgeoises campagnardes, comme l’habitation opulente de la Mancienne tranchait elle-même sur l’ensemble effacé et mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu l’accoutumance et l’absence de points de comparaison avaient fait découvrir à Francis dans la personne d’Adrienne de délicates nuances pleines de charme, des beautés discrètement enveloppées. Elle avait éveillé en lui un singulier sentiment tendre, où il entrait autant de curiosité que de désir.

Les regards du garde-général ne quittaient guère Mme Lebreton. Ils allaient de son corsage sobrement gonflé à ses cheveux aux torsades foncées, mordues par un peigne d’acier ; ils suivaient le modelé des bras, qui étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où sortaient de longues mains effilées ; ils erraient le long des lèvres rouges entr’ouvertes sur des dents très blanches et plongeaient audacieusement dans la profondeur des yeux cerclés de bistre.

Il était si absorbé dans cette contemplation qu’il ne répondait plus que machinalement aux questions de Mlle Irma Chesnel, sa voisine. Cette jeune fille nubile et déjà lasse du célibat avait toujours rêvé d’épouser un de ces fonctionnaires que l’administration envoyait à Auberive et qui s’y succédaient rapidement, pareils à des oiseaux de passage. Pour le quart d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur du garde-général, et depuis le potage elle essayait de flirter avec lui. Le verre de champagne qu’elle venait de boire lui avait donné un redoublement de loquacité et elle caquetait comme une corneille sentimentale, parlant en style de romance des attraits de la solitude, des petites fleurs des bois et du murmure des ruisseaux.

— Pour avoir choisi cette belle carrière des eaux et forêts, soupirait-elle, vous devez beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas, monsieur ?

Tout occupé à regarder l’ombre portée des longs cils d’Adrienne sur ses joues mates, Francis entendit la question de Mlle Irma comme un bourdonnement confus ; en la voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe de champagne, il se méprit sur le sens des paroles et répondit distraitement :

— Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois jamais.

La demoiselle, interloquée, releva la tête, et, suivant le rayon visuel de son voisin, le trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle comprit alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne et se mordit les lèvres.

Un autre convive avait également remarqué la complaisance avec laquelle le regard de Francis s’arrêtait sur Mme Lebreton. C’était le curé. Il observait le manège du garde-général avec une inquiétude méfiante. Ses petits yeux noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement ceux du jeune Pommeret, et l’expression sévère de son visage troué de petite vérole indiquait combien il était scandalisé de cette contemplation, où il croyait déjà lire une coupable convoitise.

Cependant les conversations allaient leur train. Le diapason des voix s’était haussé d’un ton.

— Vous devez toujours étudier le jeu de votre partenaire, criait le juge de paix à la notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose…

— On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait Mlle Irma en se retournant, en désespoir de cause, vers la femme du percepteur.

— Que voulez-vous ! quand on a quatre enfants, on est assez occupée à raccommoder leurs nippes… J’ai l’aiguille à la main toute la journée…

Les pyramides de cerises roulaient sur la nappe, les jattes de fraises et de framboises circulaient et se vidaient ; une odeur de fruits mûrs emplissait la salle à manger.

— Ma foi ! tout était excellent ! s’exclamait le percepteur en se frottant la barbe avec sa serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est pas un péché !

Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué sur le garde-général, le curé s’était penché vers Mme Lebreton :

— Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il serait charitable de mettre un terme aux effusions de mon voisin.

Mme Adrienne s’était levée et avait pris le bras du notaire. Les chaises furent repoussées brusquement. Chacun imitait son exemple et, Pierre ayant ouvert les deux battants de la porte, les invités passèrent au salon, où le café était servi.

Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent dans l’embrasure de la porte.

— Monsieur le garde-général, dit le prêtre de son ton sardonique, ma bibliothèque est toujours à votre disposition… mais il me semble que vous n’en abusez pas.

— Pardon, monsieur le curé, répondit Francis en rougissant sous le regard aigu de l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu le temps de lire.

— Vous êtes très occupé…

— Oui, monsieur le curé, passablement.

— En vérité !… je m’étais laissé dire qu’en cette saison les opérations forestières vous permettaient de nombreux loisirs.

— C’est une erreur, répliqua sèchement le garde-général.

— Ah ! tant mieux ! soupira le prêtre ; puis il ajouta en pinçant les lèvres : — Enfin, quand vos occupations vous absorberont moins, souvenez-vous que mes livres sont à votre service… J’ai mis en réserve quelques Pères dont la lecture vous intéressera certainement.

— Merci mille fois ! monsieur le curé. — Ce diable d’homme se moque de moi ! pensa Francis Pommeret en se dirigeant vers le guéridon où Mme Lebreton, aidée de Mlle Chesnel, offrait du café et des liqueurs à ses convives.

Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait sa cuiller dans sa tasse et soufflait bruyamment sur son café trop chaud. Le juge de paix, joignant l’exemple au précepte, avait conduit la notaresse à une table de jeu et organisait avec le notaire et la femme du percepteur un domino à quatre. Le garde-général, accoudé au piano ouvert, regardait Mme Lebreton occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus du guéridon, elle soulevait la cafetière d’argent et remplissait les tasses. Ainsi posée, le cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant passer sous ses plis tombants une bottine de satin noir, elle présentait, de la nuque, où frisaient des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité du talon, découvrant un bout de jupon blanc, un ensemble de lignes élégantes dont le jeune homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. Quand Mme Adrienne eut servi tout son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, à côté de Mlle Chesnel qui sirotait lentement un verre de marasquin.

— Chère madame, dit cette demoiselle en montrant le piano ouvert, ne nous jouerez-vous pas quelque chose ?… Pour moi, j’adore la musique, surtout la musique brillante. Quand les mains courent tout le long du clavier et se croisent l’une sur l’autre… oh ! c’est délicieux !

— Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie pas depuis longtemps et je n’ai plus de doigts. Mais si vous voulez entendre un peu de bonne musique, priez M. Pommeret de se mettre au piano… Il a un véritable talent et il vous fera plaisir.

Ce n’était pas précisément l’affaire de Mlle Irma, qui avait compté accaparer le garde-général pendant que Mme Lebreton serait au piano, mais elle s’était trop avancée pour reculer et elle joignit ses prières à celles de Mme Adrienne.

— Volontiers, murmura Francis en s’inclinant devant cette dernière.

Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de sonates de Mozart et frappa quelques accords. Dès les premières notes, le curé, qui se couchait régulièrement à dix heures, s’empressa de se lever, salua silencieusement et se retira, son tricorne sous le bras.

Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. Il commençait la sonate en la et mettait toute son attention à exécuter le thème avec expression. Il avait un joli talent d’amateur et ne s’en tirait pas mal. Les notes suaves et câlines de la musique de Mozart montaient, légères, dans le salon sonore. Mme Lebreton, tournée vers le piano, les bras croisés, la tête un peu rejetée en arrière, semblait sous le charme de cette musique faite de tendresse et de clarté, qui lui donnait une impression de fraîcheur matinale. Les variations se succédaient ; les notes s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, tantôt allègres et vives comme une envolée d’oiseaux, et Mme Adrienne, en les écoutant, se sentait remuée de cette même joie intime et printanière qu’elle avait éprouvée en se promenant au mois de mai dans les bois d’Auberive.

Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui ne comprenaient rien à la musique classique et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait les oreilles peu délicates. Le percepteur sommeillait dans son fauteuil ; sa femme, prévoyant qu’il allait ronfler, se leva de la table de jeu, le tira par le bras, et tous deux, saluant gauchement Mme Lebreton, interrompirent le garde-général pour lui souhaiter le bonsoir.

Francis s’était arrêté.

— Encore ! encore ! murmura la veuve, qui rentrait après avoir reconduit le couple.

Elle s’était rassise sur le canapé et regardait avec des yeux suppliants le jeune homme, qui s’était retourné vers elle.

Il lui obéit, et feuilletant un second cahier, il commença une polonaise de Chopin. Cette musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée comme une galopade de chevaux sauvages, tantôt triste et pénétrante comme une plainte humaine, acheva de charmer Mme Lebreton. Elle était si bien en harmonie avec sa nature concentrée et ardente ! Ces notes tumultueuses ou mélancoliques éveillaient un écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement une flore ignorée. Mme Adrienne s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et capricieusement impétueux, et elle oubliait aussi ses convives. Mlle Irma battait du menton et de la main la mesure à contre-temps, et étouffait des bâillements multipliés ; la partie de dominos était terminée ; le juge de paix, le notaire et sa femme vinrent saluer la maîtresse de la maison, et Mlle Chesnel, pour ne pas revenir seule, se décida à les accompagner ; mais, avant de partir, ils allèrent tous, malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter le bonsoir au garde-général, qui, agacé par ces salutations intempestives, frappait les touches avec un redoublement d’énergie. Enfin ils s’éloignèrent et sortirent par le jardin, sans que Francis quittât le piano. Quand il eut terminé le morceau, il se retourna et se trouva seul avec Mme Lebreton, qui rentrait dans le salon encore vibrant des sonorités de la polonaise.

— Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu effarouchée ; la musique les a mis en déroute… Excusez-les, ils n’y entendent rien.

— J’ai peut-être aussi abusé de la permission, répondit Francis en se levant comme à regret, et je crains d’avoir été indiscret.

— Au contraire, vous m’avez fait grand plaisir.

— Vous êtes trop aimable, madame, pour parler autrement, mais…

— Je dis toujours ce que je pense… Quand vous me connaîtrez mieux, vous ne vous en apercevrez que trop… Vous partez ? ajouta-t-elle, en le voyant se lever… Je ne vous retiens pas, car je crois qu’il est tard.

— Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement Francis.

Elle ne répondait pas, partagée entre la crainte du qu’en-dira-t-on et un vague désir de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le jeune homme ne faisait plus mine de prendre son chapeau, et Adrienne, indécise, embarrassée, s’était décidée à se rasseoir.

— Je crains, murmura-elle timidement, que nos soirées ne vous paraissent un peu lourdes et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne.

— Oh ! madame, protesta-t-il en se rasseyant à son tour, c’est à vous que je dois les seules bonnes heures que j’aie passées depuis que je suis ici.

— Auberive vous déplaît ?

— Beaucoup moins maintenant… Mais, de février en avril, j’y ai trouvé les journées démesurément longues !

Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard presque amoureux ; en relevant les yeux, elle surprit ce regard et rougit. Elle songeait que c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Y avait-il une secrète intention dans le soin qu’il avait pris de dater de cette époque la fin de ses ennuis à Auberive ? Elle se sentait de plus en plus embarrassée de se trouver seule avec ce jeune homme dans le grand salon devenu subitement désert. Comme les personnes dévotes, timides, et peu habituées aux hasards de la vie mondaine, ce tête-à-tête qu’elle avait étourdiment provoqué lui causait maintenant des terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination et devenait nerveuse. Elle osait à peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait d’un silence périlleux, sur lequel se détachait le murmure sourdement saccadé des grillons du jardin et le menu bruit de l’huile montant dans les lampes. — Une lumière blonde baignait Mme Adrienne ; elle dorait ses joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la trouvait en ce moment très séduisante ; mais il était à cent lieues de méditer les entreprises hardies qui s’étaient présentées à l’imagination craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire, vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve d’un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui paraissait trop disproportionnée. Essayer de la franchir par un de ces coups d’audace qui réussissent parfois, c’était risquer de se faire éconduire honteusement et de compromettre même sa situation à Auberive. Il était bien trop circonspect pour jouer tout son avenir sur une seule carte ; néanmoins, à cette heure avancée de la soirée, pendant ce tête-à-tête inattendu avec une femme jeune encore, à la fois élégante et dévote, à laquelle l’inconnu et le fruit défendu donnaient un attrait singulièrement capiteux, il lui montait par intervalles au cerveau des bouffées de désir, des tentations timidement et lentement caressées. Il se disait : « Si j’osais pourtant !… On a vu des choses plus étonnantes… Qui sait ? »

Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. N’osant ni rester assise ni congédier son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre ouverte sur le jardin :

— Quelle belle nuit ! fit-elle d’une voix assourdie en se retournant vers Francis ; voyez donc comme le parc est éclairé !

La nuit, en effet, était magnifique et, par exception, — dans ce pays où il gèle d’habitude jusqu’en juin, — elle était presque tiède. Surgissant d’un massif de trembles et de peupliers de Virginie, la lune, déjà échancrée épandait une large nappe de lumière bleuâtre sur les bouleaux immobiles, sur la pièce d’eau entourée d’iris, sur les pelouses récemment fauchées et sur les parterres tout fleuris de roses-thé. En dehors de cette longue zone lumineuse, les massifs restaient plongés dans une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, allongeaient leurs berceaux à droite et à gauche et masquaient les murailles, de sorte que le parc semblait comprendre dans son enceinte les collines grises et les bois qui les couronnaient. Sous la clarté lunaire, les retombées des lierres et des vignes vierges ondulaient légèrement, et le murmure tremblotant des grillons faisait comme un accompagnement naturel à ces frissons de verdure. A part cette musique assoupissante et berceuse, pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, un glouglou d’eau courante ou un chœur enroué de grenouilles, résonnant avec lenteur, puis s’arrêtant soudain comme le ronflement d’un dormeur qu’on dérange.

Francis s’était avancé sur le perron, à côté de Mme Lebreton.

— Bien souvent, dit-il, dans les premiers mois de mon séjour, j’ai rêvé de me promener dans votre parc par une belle nuit pareille à celle-ci… Avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je vous avoue que j’étais remué par de vilaines pensées envieuses… Je vous en voulais, madame, de posséder cette propriété de la Mancienne et de ne pas en jouir.

— Voulez-vous que nous y fassions un tour au clair de lune ? lui demanda-t-elle.

Cette promenade lui semblait une diversion salutaire ; elle la trouvait moins redoutable que le tête-à-tête du salon.

— Volontiers, répondit-il.

Ils étaient descendus vers la pelouse, où des massifs de pétunias exhalaient une odeur de girofle.

— Il ne suffit pas, reprit Mme Adrienne, de posséder une belle chose pour en jouir ; il faut encore être dans certaines dispositions d’esprit… Je n’étais pas dans ces conditions-là et j’ai passé ici bien des heures ennuyées. M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les journées longues ; je n’avais auprès de moi ni amis ni enfants…

— Pas d’enfants ? Je croyais vous avoir entendu parler d’une fille…

— Adoptive, oui… Et cela vous prouve combien j’avais besoin de remplir ce vide dont je vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une déception. Malgré mon désir de m’attacher à cette enfant, je n’ai pas pu la conserver près de moi… Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre Sauvageonne !

— Sauvageonne ! s’écria-t-il étonné de ce nom bizarre.

— Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions surnommée Sauvageonne, à cause de ses allures et de son caractère indomptable… C’est justement cette sauvagerie qui nous a forcés à la mettre au couvent. Ici, on n’en pouvait plus jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné plus d’une fois du fil à retordre à ces dames.

— Quel âge a-t-elle ?

— Dix-sept ans… Elle commence à devenir raisonnable, et je compte la reprendre avec moi aux vacances prochaines…

Cet entretien, roulant sur un sujet étranger aux préoccupations actuelles de Mme Adrienne, avait fini par lui rendre un peu d’aplomb. Elle se sentait plus à l’aise que dans le salon. Après avoir parcouru toute la partie éclairée, ils étaient arrivés à un endroit où l’allée plongeait dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés. Mme Lebreton aurait voulu revenir sur ses pas ; elle n’osa pas le faire, par crainte de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent à s’enfoncer dans la direction des charmilles. A mesure que l’obscurité devenait plus mystérieuse, la conversation languissait. Francis la laissa tomber tout à fait, et Adrienne, reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus rien pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci. Ils étaient obligés de se serrer l’un contre l’autre pour passer de front. Mme Lebreton heurta du pied une racine à fleur de terre et s’appuya instinctivement à l’épaule de son voisin.

— Acceptez mon bras, madame ! murmura Francis.

Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle fut obligée de ralentir le pas. Sous son bras droit, le garde-général sentait battre le cœur de la jeune femme, et lui-même était lentement envahi par une voluptueuse émotion qui lui serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une suave odeur de verveine dont les vêtements d’Adrienne étaient imprégnés lui montait doucement au cerveau et le grisait. Ils étaient si rapprochés l’un de l’autre, qu’un moment il fut sur le point de l’enlacer d’une brusque étreinte et de la baiser à pleines lèvres… Cette explosion de la sève sensuelle qui fermentait en lui fut soudain comprimée par un geste familier et confiant de Mme Lebreton. Elle avait posé sa main sur le poignet de Francis :

— Ecoutez ! fit-elle, si on ne dirait pas une musique, là-bas, au fond des bois…

Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement argentin des sonnailles d’un roulier attardé, qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore des futaies. Cette sonnerie légère et fuyante comme une musique de fées allait toujours diminuant et s’affaiblissant ; elle s’évanouit peu à peu dans le lointain, et le silence plana de nouveau en maître sur la campagne.

Ils étaient revenus en pleine lumière, et tous deux, lentement, sous cette amicale clarté de la lune, savouraient sans rien se dire toutes les menues et délicieuses sensations de l’amour qui commence. — Soudain, au fond de la vallée endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et onze coups bien détachés s’envolèrent l’un après l’autre dans l’air fraîchissant.

— Ah ! mon Dieu… onze heures ! s’écria Mme Adrienne, reprise de ses scrupules.

— Déjà ! dit Francis.

— Que vont penser les domestiques ? continua-t-elle en hâtant le pas.

— Je crois qu’il est grand temps que je me retire, en effet, murmura Francis. Bonsoir, madame, et merci pour cette soirée dont je garderai toujours le souvenir.

— Au revoir, monsieur ! répondit-elle en baissant les yeux.

Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser la sienne, et les deux mains restèrent assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea enfin, et Francis courut reprendre son chapeau. Quand il revint sur le perron, il trouva Mme Adrienne en train d’arracher une touffe de roses rouges à l’un des rosiers grimpants qui encadraient la marquise.

— Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez quelques fleurs de la Mancienne.

Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière, puis saisit de nouveau la main qui les lui avait offertes, la serra et s’enfuit.

Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de sang-froid, il alluma un cigare et regagna lentement son auberge, en suivant la rue des Fermiers. Comme il traversait la place de l’église, il lui sembla entendre des chuchotements derrière les persiennes du bureau de poste ; mais il était si absorbé par les pensées agréables qui bourdonnaient dans son cerveau, qu’il n’y prit pas garde.

Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse des postes ferma la fenêtre avec précaution, tandis que sa sœur, Mlle Irma, rallumait sa bougie.

— Hein ! ma chère, crois-tu ? s’écria cette dernière en secouant la tête.

— Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit ! fit l’autre en joignant les mains dévotement ; quel scandale !

— Ça finira mal, retiens ce que je te dis !

IV

La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux ; et les dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain, exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel, priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait les vases de fleurs artificielles ; les tableaux du chemin de croix accrochés aux piliers ; les rangées de bancs de chêne noirci ; et, tout au fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète d’une des prieuses de la chapelle.

Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face. Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas treillissé glissa sur ses rainures ; et Mme Adrienne distingua dans l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis blanc.

Elle se signa : — Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.

Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la veuve balbutiait très bas : « Je confesse à Dieu tout-puissant, à la bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions… » Puis, d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses fautes : — négligences, murmures, distractions pendant l’office, mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées légères ; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien élevée peut commettre ; — puis elle s’arrêta.

— Est-ce tout ? murmura le prêtre d’une voix âpre.

— Je crois que oui, mon père… Je m’accuse de tous ces péchés et de ceux que j’ai pu oublier ; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne…

Le curé s’agitait sur son siège : il reprit de sa voix rude, en dardant sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles d’un chat au fond d’une cave :

— Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre cœur ? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement graves ?… Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs imprudents… A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus ?

Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.

— Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au tribunal de la pénitence ; que vous devez découvrir à votre juge toutes les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer… Si un coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me répondrez.

Elle demeurait la tête courbée, attendant avec inquiétude ce terrible interrogatoire. Le curé soupira profondément, puis, d’une voix prudemment assourdie :

— Vous recevez depuis quelque temps une personne dont la fréquentation est pleine de périls…

Elle releva vivement les yeux et regarda le prêtre d’un air effarouché.

— Vous savez, continua-t-il, de qui je veux parler ?

Elle tressaillit, puis d’une voix timide :

— Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel vous faites sans doute allusion comme j’ai reçu son prédécesseur.

— Ce n’est pas la même chose… Le prédécesseur de cette personne était un homme âgé, d’une piété fervente, tandis que le nouveau venu est jeune, beaucoup trop jeune pour que ses assiduités ne soient pas un danger.

— Un danger… pour qui ? murmura-t-elle en regimbant.

— D’abord pour l’enfant que vous avez adoptée, et qui va revenir aux vacances, et aussi pour vous.

— Pour moi !… Mon père, la personne dont vous parlez ne s’est jamais départie envers moi de la réserve et du respect d’un homme bien élevé. Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs…

— Je vous répète, interrompit le prêtre avec irritation, que ses visites sont un péril pour votre âme… La chair est faible, et vous n’êtes pas d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs coupables.

— Mon père !

— Oserez-vous nier que les regards de ce jeune homme ne se portent constamment sur vous avec une expression de détestable concupiscence ?… Je l’ai remarqué, moi, prêtre ; j’en ai été scandalisé, et d’autres l’ont été comme moi.

Elle restait muette et comme abîmée dans sa confusion.

— Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a scandale, c’est à vous de le faire cesser. « Malheur, dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale arrive ! » Vous vous croyez aujourd’hui à l’abri des tentations de l’esprit malin ; c’est de l’orgueil pur… L’abîme attire l’abîme, et je vous dis que cet homme vous aime d’un amour illicite…

Il respira bruyamment, puis ajouta avec un accent d’autorité :

— Il faut cesser de le voir, il faut le fuir pour le salut de votre âme, pour votre réputation, pour le monde… C’est la pénitence que je vous impose. Réfléchissez à ce que je vous ai dit et revenez dans huit jours à ce saint tribunal… En ce moment je ne puis vous donner l’absolution… Achevez votre : « Je me confesse à Dieu. »

Et, tandis que, visiblement troublée, elle se frappait la poitrine en murmurant : « C’est ma faute, ma très grande faute ! » le curé marmotta la formule de la bénédiction, puis, relevant vers elle son regard perçant :

— Allez en paix ! fit-il ; et la cloison mobile, glissant sur les rainures, se referma brusquement.

Mme Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. Elle était si remuée par les paroles du prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire sa prière à la Vierge, et, traversant rapidement la nef, elle se trouva soudain sur la place, dont la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à ce flamboiement du soleil de juillet que pour dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux des dames de la poste, sans cesse embusquées derrière leurs rideaux entre-bâillés. Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et, dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé : « Je vous dis que ce jeune homme vous aime ! » — Elle poussa distraitement la petite porte grillée de la Mancienne, traversa la cour, la tête penchée, les sourcils rapprochés, et elle allait monter chez elle quand, au milieu du vestibule, sa femme de chambre lui chuchota avec une nuance de discrétion affectée :

— Pardon, madame, M. Pommeret est dans le petit salon.

Elle tressaillit comme une personne qu’on éveille en sursaut.

— Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix brève, ne lui avoir pas dit que j’étais sortie ?

— Madame avait annoncé qu’elle rentrerait vers cinq heures, et j’ai cru bien faire en priant M. Pommeret d’attendre…

— C’est bien !… Prenez tout cela.

Elle se débarrassa vivement de son mantelet, de son paroissien et de son chapeau ; puis, le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, elle entra dans la pièce où on avait introduit le garde-général.

Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque de chiffonniers, de tables à ouvrage et de sièges bas et confortables, était le séjour préféré d’Adrienne ; elle y travaillait et y recevait ses visiteurs pendant la semaine. — A cause de la grande ardeur du soleil, les persiennes avaient été fermées et le store baissé, de sorte qu’une demi-obscurité régnait dans cette pièce haute de plafond, qu’une jardinière garnie de fuchsias égayait de sa profusion de clochettes rouges et de verdures tombantes.

Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, debout près du divan, feuilletait un journal illustré. Au bruit que fit le battant de la porte il se retourna et aperçut Mme Adrienne qui s’avançait, sérieuse et les sourcils froncés.

— Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une voix dont elle essayait en vain de dissimuler le tremblement, j’étais sortie… Je regrette qu’on ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait fait ainsi perdre votre temps.

— On m’avait prévenu, madame, répliqua Francis en s’inclinant, mais on avait ajouté que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez bientôt… Je me suis permis de vous attendre… Ce n’est pas du temps perdu.

— C’est du temps mal employé, en tout cas, répondit-elle sèchement et en tirant ses gants avec un geste d’impatience.

Francis Pommeret la considérait avec étonnement.

— Qu’a-t-elle donc aujourd’hui ? se demanda-t-il.

Il songea tout à coup à cette station à l’église.

— Ah ! pensa-t-il, tout s’explique : elle aura vu le curé et il l’aura montée contre moi…

— Ai-je été indiscret ? reprit-il en la regardant fixement.

— Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, puisque Zélie a cru devoir vous engager à m’attendre… Seulement, ajouta-t-elle en rougissant faiblement, une autre fois je vous prie de ne pas agir aussi contrairement à nos usages… Ici, on épilogue sur tout, et il est inutile de faire causer les gens.

Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans lever les yeux sur lui, la tête à demi tournée vers la jardinière, et les doigts occupés à fourrager machinalement dans les retombées des grappes rouges.

— Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, il y a du curé là-dessous… Ah ! monsieur l’abbé, vous me tirez dans les jambes ! eh bien ! à bon chat bon rat ! nous verrons qui aura le dernier !

Il fit quelques pas de côté, de manière à se trouver en face de Mme Adrienne, et, lui lançant son regard le plus doucement câlin :

— Madame, murmura-t-il, vous m’avez traité jusqu’à présent avec trop d’indulgence pour que vous vous refusiez aujourd’hui à m’expliquer la cause de votre brusque sévérité… Je vous supplie de me répondre franchement : avouez qu’on vous a excitée contre moi.

Elle rougit de nouveau.

— Eh bien ! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas l’habitude de garder les choses que j’ai sur le cœur, et j’aime mieux vous les dire… Oui, on trouve que vos visites à la Mancienne sont trop fréquentes. On m’a fait sentir que j’avais tort de vous recevoir aussi intimement, et que, dans ma position, votre présence ici était compromettante… Pour ma part, je n’y avais vu aucun inconvénient, et je vous rends cette justice que vous n’avez jamais donné le moindre prétexte à de pareilles accusations… Mais vous savez ce que c’est qu’un village, et combien l’opinion publique y est malveillante.

— Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine qu’on n’a pas dû être tendre à mon égard… Mais à vous, madame, que peut-on reprocher ?

— On me reproche de vous avoir ouvert ma porte trop facilement… Oh ! croyez bien, monsieur, continua-t-elle en joignant les mains et en levant vers lui ses yeux humides, croyez bien qu’il m’est pénible de vous répéter de pareilles choses et que je regrette profondément ce qui arrive !

— Adieu, madame, répondit-il froidement en prenant son chapeau ; il ne me reste plus qu’à vous demander pardon des ennuis que je vous ai causés et à vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger…

Il accompagna ces paroles d’un long regard attristé.

— Adieu ! fit-il encore en s’inclinant et en se dirigeant lentement vers la porte.

Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, qu’il ne reviendrait plus à la Mancienne, que tout serait fini entre eux… Son cœur se serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, elle le rappela :

— Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je ne veux pas que nous nous quittions fâchés… Ne partez pas ainsi !

Il s’arrêta.

— Vous m’en voulez de vous avoir parlé aussi franchement ? reprit-elle d’une voix singulièrement amollie.

— Non, madame.

— Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement ?

— Parce que, du moment où nous ne devons plus nous voir, une brusque séparation est le parti le plus sage… le moins cruel… pour moi, du moins.

Elle avait détourné la tête et fixait obstinément les yeux sur les fleurs du store :

— Vous dites cela, continua-t-elle, avec une amertume qui me prouve combien je vous ai irrité.

— Je ne suis irrité que contre les gens dont les commérages vous ont causé tout cet ennui.

— Oui, c’est odieux ! murmura-t-elle en se tordant nerveusement les mains ; oui, il y a des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils voient le mal dans tout !… Si on les écoutait, on finirait par croire à des choses auxquelles on n’avait jamais pensé.

Francis avait de nouveau posé son chapeau sur un guéridon et il se rapprochait peu à peu de Mme Adrienne.

— On m’a donc bien noirci dans votre esprit ? demanda-t-il d’une voix insinuante.

Elle haussait les épaules et gardait le silence.

— De quel crime m’accuse-t-on ?

— Il ne s’agit pas d’un crime… N’insistez pas… Je rougirais de vous répéter les absurdités qu’on a imaginées.

— Je désire pourtant que vous me les répétiez, poursuivit-il en dardant vers Mme Lebreton un regard très tendre qui la troubla délicieusement ; un accusé a le droit de connaître les méfaits qu’on lui reproche.

— Non, je ne peux pas ! balbutia-t-elle.

— Laissez-moi au moins essayer de les deviner… On incrimine mes visites à la Mancienne ?

— C’est vrai.

— Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, parce que j’ai trop de plaisir à vous voir… parce que je vous aime ?

Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, elle s’assit à l’extrémité du divan et se couvrit les yeux avec l’une de ses mains.