LES MAITRES DE L'AMOUR

L'ŒUVRE
du Chevalier
Andrea de Nerciat

Deuxième Partie

FÉLICIA OU MES FREDAINES

texte intégral d'après l'exemplaire de l'édition de Londres (Liège), 1778, conservé à la Bibliothèque de Cassel

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
PAR
GUILLAUME APOLLINAIRE

Ouvrage orné d'une Gravure hors texte

PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXI

Il a été tiré de cet ouvrage
10 exemplaires sur Japon Impérial
1 à 10
25 exemplaires sur papier d'Arches
(11 à 35)

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

FRONTISPICE DE «FÉLICIA»
(Édition Cazin)

INTRODUCTION

Mon Introduction au premier tome de l'Œuvre du chevalier Andrea de Nerciat[1] contenait la première biographie un peu étendue du charmant écrivain dijonnais, en même temps qu'une bibliographie raisonnée de ses ouvrages. Depuis la publication de ce livre, quelques documents sont venus ajouter des faits nouveaux propres à éclairer l'existence d'un écrivain si peu connu; d'autres ont modifié mon opinion touchant certains détails d'une vie très mouvementée. Je les consigne tous ici, souhaitant qu'on me sache gré d'étudier cette figure sémillante, frivole et un peu équivoque, ce personnage singulier et délicieux qui semble danser un pas oublié, à travers les dernières années du dix-huitième siècle, à travers toute l'Europe, à travers Paris même, au moment de la Révolution et jusqu'au seuil du XIXe siècle qu'il ne devait pas connaître, ayant été lui-même le représentant le plus caractéristique de ces Français internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous les règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI.

[1] L'Œuvre du chevalier Andrea de Nerciat contenant une œuvre entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX, 1 vol. in-8o, 7 50.

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La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et relative à l'arrivée du chevalier André-Robert Andrea de Nerciat à Cassel, en 1780, était ainsi conçue:

«Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se remaria en 1788.»

Il y a un mystère que je n'ai pu pénétrer touchant le mariage de Nerciat. Peut-être s'est-il marié deux fois, il est plus probable qu'il avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui donna un fils à Cassel en 1782; peut-être encore était-il en Allemagne avec une maîtresse qu'il y laissa. En tout cas, il se maria l'année suivante, 1783, à Paris, en l'église Saint-Eustache, et, pensé-je, avec celle qui avait été sa compagne en Allemagne.

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Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la Landes Bibliothek de Cassel et qui relate la naissance et le baptême d'un fils du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, qui entra dans la carrière diplomatique. Je mentionnais quelques notes ajoutées par lui à un travail inséré dans le Recueil de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie. Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat une brochure intitulée: Examen critique du voyage de M. le Colonel Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le baron de NERCIAT. Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure a seize pages, et, à la fin on trouve: Aug. Andrea, baron de Nerciat, Chevalier Baron de l'Ordre du Soleil de Perse, de deuxième classe, ancien Interprète de l'Ambassadeur Perse attaché au Ministère des Affaires étrangères, membre de la Société de Géographie et membre de la Société Asiatique; puis on lit l'indication suivante: De l'Imprimerie d'Everat, rue du Cadran, no 16.

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L'auteur de Félicia émigra, ce semble, dès le début de la Révolution. Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi qu'en 1792 nous trouvons Nerciat colonel dans l'armée prussienne, et le duc de Brunswick le chargea d'une mission importante à Paris. Les historiens n'ont pas eu connaissance de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis XVI; on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat adressée à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour la Biographie Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot n'a pas fait usage des renseignements contenus dans cette lettre qui se trouve actuellement à la Bib. Nat. mss. Nouv. acq. frses, 5203. En voici le texte[2]:

[2] Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva sans doute à Cassel avec Mlle Condamin de Chaussau, la même jeune femme qu'il épousa l'année suivante à Paris. Cet épisode romanesque ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à Cassel, parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de Félicia, dit: ma mère.

Paris, ce 6 décembre 1821.

Monsieur,

J'ai rendu compte à ma mère de la note biographique que vous avez eu la bonté de me communiquer hier. Une circonstance assez importante de la vie de mon père, paraît ne pas avoir été portée à votre connaissance. En 1792, le Duc de Brunswick, Généralissime des Armées Prussiennes contre la France, reçut l'ordre de sa cour d'envoyer un Officier à Paris pour tâcher d'obtenir des garanties sur la vie de l'infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient incarcéré. Ce fut le Baron de Nerciat, alors Colonel, qui accepta cette honorable et déjà périlleuse mission. Il ne put arriver qu'auprès du Ministre Lebrun, qui, au bout de très peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour retourner auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques écarts d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez à propos de consigner dans la notice qui concerne mon père, cet acte de généreux dévouement; et d'ajouter—que malgré des écrits trop libres, il n'en fut pas moins le meilleur des époux et des pères, le plus solide ami, l'un des esprits les plus sémillans, et l'un des hommes les plus aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs sociétés savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulièrement, où plusieurs Princes protecteurs des Lettres l'honoraient de leur amitié; tout en n'ayant été que juste et véridique, vous vous serez acquis, Monsieur, les droits les plus sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins rempli d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être pas soumis ces observations.—Veuillez les considérer comme une humble prière que vous pouvez exaucer, l'article n'étant pas encore imprimé. Les productions qui nous affligent furent d'ailleurs les essais de sa jeunesse.—C'est avec un profond respect que j'ai l'honneur d'être Votre très humble et très obéissant serviteur.

Augte Andréa de Nerciat.

On notera l'orthographe du nom de famille Andréa, qui s'écrit indifféremment avec ou sans accent aigu sur l'e. Notons encore qu'à cette époque la veuve d'Andrea de Nerciat était veuve en secondes noces de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d'Or.

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On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication de la correspondance de Nerciat avec divers gens de lettres comme Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport, etc… Ces lettres appartenaient à M. Bégis, le bibliophile célèbre pour ses démêlés avec la Bibliothèque Nationale, et on ne sait ce qu'elles sont devenues. La notice suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) et publiée dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire du libraire Techener, 16e série (1863), page 310, concerne un petit roman dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire.

L'auteur semble être au courant des relations entre le marquis de Sade et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice qui est curieuse:

Javotte, ou la Jolie Vielleuse parvenue, Manuscrit trouvé au bois de Boulogne, chez Lagrange, rue Geoffrois-Lasnier, no 6250, an VIII; in-12 de 140 pp., fig. gravée par Bonivet, d'après Chaillou, demi v. f., non rogné. (Élég. rel. de Hardy.)

Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que les bibliographes n'ont pas sauvé du naufrage de tant de livres aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas même mentionné dans les Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc annoncer, avant tout et à coup sûr, qu'il est fort rare, nous l'avons lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque, pour qu'il fasse son chemin à travers l'océan des livres et qu'il s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut être amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons quel est l'auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce devait être un comédien, car il parle ex professo de la condition des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement à la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de S*** ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples, parmi les héros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais livres, admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant Léda et le cygne, et il déclare «qu'on ne pouvait regarder sans jalousie le divin cygne qui la possédait.—Les louanges que vous donnez au pinceau, reprit le peintre, ne sont dues qu'au modèle: ce tableau est d'après une jeune fille qui vient ici tous les jours pour un écu». Cette jeune fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître à Paris en jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, avant de faire fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait avec accompagnement de guitare et dont le refrain était:

Donnez quelque chose à Javotte

Pour sa marmotte en vie!

Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d'elles est reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l'ornement des nouveautés qu'on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal, entre Justine et Le Portier des Chartreux.

P. L.

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J'ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut imprimée la bonne édition de Félicia (Londres, 1778), dont Nerciat donna un exemplaire à la bibliothèque de Cassel et dont il dit dans l'Extrait qui ouvre le roman de Monrose:

«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties et divisées en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne.

«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage.»

Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le prince de Ligne, et l'ouvrage fut imprimé très probablement aux dépens de l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute dans la même officine liégeoise que furent imprimés les Contes Nouveaux (1777), la 1re édition (1792) de Monrose, la 1re édition (1798) des Aphrodites et des Contes saugrenus… (1799).

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A propos de ce dernier ouvrage, j'ai réformé les erreurs où j'étais à son endroit. Je n'ai pas vu l'édition originale de cet ouvrage. Elle est ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare. Je donne plus loin la description de la réimpression que j'ai lue et, aucun doute, le style est de Nerciat. L'éditeur Dur..ge qui fit faire la réimpression possédait un exemplaire de l'édition originale qu'il vendit après la réimpression. Il ne faut pas confondre ces contes de Nerciat avec un ouvrage paru antérieurement: Contes saugrenus. Bussora. M. D. C. C. LXXXIX. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J'en ai vu un exemplaire de l'édition 1789 et une réimpression du XIXe siècle. Ce livre n'a rien à voir avec l'ouvrage de Nerciat, qui, au demeurant, parut plus de dix années après. Ces contes, au nombre de neuf, ont été attribués à Sylvain Maréchal, auquel le chevalier de Nerciat aurait pris un titre. Au demeurant, il n'y a peut-être là qu'une coïncidence. Nerciat pouvait ignorer qu'il y eût des Contes saugrenus antérieurs aux siens. Les Contes saugrenus de Nerciat ont été réimprimés sous l'intitulé suivant:

Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). Ouvrage orné de 6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression conforme comme texte et gravures à l'édition originale de 1799.

Gr. in-4o carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations hors texte, en couleurs, d'après celles de l'édition originale, couverture rouge imprimée.

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J'ai encore trouvé des renseignements concernant L'Urne de Zoroastre ou la Clef de la science des mages, ouvrage inconnu des bibliophiles. D'après les souvenirs de la veuve de Nerciat en 1821, ce livre, qui est un petit traité de l'art cabalistique, a été imprimé à Neuwied, en 1791. Un exemplaire, envoyé par l'auteur à sa famille, fut confié par M. Ducaurroy, ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit vers 1813, 1814 ou 1815.

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Les vers placés en tête de Félicia sont reproduits de façon erronée dans la plupart des éditions. On les donne plus loin (comme le texte entier de Félicia) d'après l'édition de 1778, la seule approuvée par l'auteur. J'ajoute qu'après la publication de Félicia, plusieurs geais essayèrent de se parer des plumes du paon, et Nerciat s'en plaint vivement par une Note à l'Avertissement de l'éditeur qui se trouve dans l'édition de 1792, bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer, comme celle de 1778. Voici cette note:

L'auteur: «non pas le Chevalier de Bé…ille, qui n'a pas plus fait Monrose que Félicia, dont il a trouvé bon de se vanter, mais le baron de N…, qui ne s'attribue les écrits de personne, ne signe aucun Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.»

G. A.

Essai touchant les diverses éditions de «Félicia».

Félicia ou mes Fredaines, avec l'épigraphe: La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. Londres, 1775.

4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)[3]. D'après ce qu'en dit Nerciat dans Monrose, cette édition aurait paru en Belgique.

[3] Félicia a été traduit en anglais et publié dans le tome II de The Exquisite. A collection of tales, histories and fancy essays, London, M. Smith.—S. d. (1842–1844), 3 vol. gr. in-4o, 45 numéros avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du français.

Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776.

4 vol. in-18; 12 gravures.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL.

4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778.

4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans l'Extrait placé en tête de Monrose, l'auteur dit à propos de Félicia que «la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782.

4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres.

Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.

Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées), onze sont libres.

Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.

4 vol. petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune) est couverte.

Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce, etc., à Londres.—(S. d.)

4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier fleuri) (figures libres).

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780.

2 vol. pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam.

4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8o, 2 ff. liminaires, 216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV.

2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.

Les vers

Voici mon très cher ouvrage,

Etc.,

se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des éditions Cazin.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.] 1792.

In-8o VII, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: un médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes, une urne avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est bonne, a été faite d'après celle de 78 et sort de la même imprimerie de Liège. Au tome premier, Avertissement de l'Éditeur et une note nouvelle dont il a été parlé dans notre introduction.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793.

2 tomes petit in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de la Société Typographique, 1794.

4 parties en 2 vol. in-18.

Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands de nouveautés, 1795.

4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795.

4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797.

4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798.

4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812.

(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834.

(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.

Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, 1869.

(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes en 2 vol. in-12, avec 24 fig. d'après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869.

(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles d'Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc.

(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Voici, mon très cher ouvrage,

Tout ce qui t'arrivera:

Tu ne vaux rien, c'est dommage;

N'importe, on t'achètera.

Plus d'une femme t'aura,

Jusqu'au bout avec courage.

Lira:

La plus catin (c'est l'usage),

Au feu te condamnera;

Mais la plus sage…

Rira.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
Échantillon de la pièce.

Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les publier!—Hélas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse guère à me contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me font plaisir.—Vous en avez donc beaucoup à composer votre roman?—Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.—C'est beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?—De m'amuser.—Et de scandaliser l'univers!—Les gens trop susceptibles n'auront qu'à ne pas me lire.—Ils y seront forcés, car votre petite vie…—Courage, monsieur, dites-moi des injures… Mais vous avez beau me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise humeur…—Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?—Un petit présent; c'est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu'il y aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.—Le tout serait noir… Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais tort. Il est bien maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute l'utilité d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.—A la bonne heure, présentement je suis contente de vous.—Et puis-je me flatter que voudrez bien le dédier à quelque autre?…

Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon cœur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en était un) rit donc avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions; il fallut ensuite le lui apprendre.—Je pensais, lui dis-je, que si j'étais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de… vous m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une dédicace. Pour en être à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, l'autre à vingt, tel à plus, tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait, comme tout à l'heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je pas une belle récolte?—La spéculation est admirable. Les pauvres gens! Je vous connais, vous ne manquerez pas d'exécuter l'heureux projet dont votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.—En serez-vous fâché, marquis?—Bien au contraire, et pour vous le prouver, je vais me racheter sur-le-champ… Il le fit.—Mais, lui dis-je ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore à prendre les gens au collet.—Il s'en faut tout.—Eh bien donc si j'étais vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur des infirmes la plupart insolvables.—En effet, et à qui dédierez-vous donc.—A la galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra bien m'offrir.—De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle aller au solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.

Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis la dernière main.

CHAPITRE II
Qui dit beaucoup en peu de mots.

Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros. Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais donner aux lecteurs une idée de ma personne.

Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer. Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon bonheur?… Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par l'art… Chut! j'allais presque dire une sottise.

CHAPITRE III
Préliminaires indispensables.

Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel, pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'œil, en dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:

Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire, conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.

Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux, qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la vie.

CHAPITRE IV
Émigration.

Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé dans une petite ville de province. Un peintre y est l'inférieur non seulement de M. le juge, de M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.

Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il fût devenu, par son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis mon oncle, parce qu'étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d'aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que, quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu'on n'était pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est extrêmement délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.

On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés.

CHAPITRE V
Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.

Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient, lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.

N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir fait un sort à l'aimable Félicia (c'est ainsi qu'il leur avait plu de me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).

CHAPITRE VI
Vérité.—Conduite à la mode.—Travers du vieux temps.

Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne sur certains cœurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.

C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée, lorsqu'elle avait formé les nœuds du mariage. On ne doit pas s'en étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans son cœur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer des affronts. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes, qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre, mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de l'amener, le friand morceau pour un saint homme!

—Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides… Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux… Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de la religion?—Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque y est adonné.—L'impie! l'athée! répliquait le cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce réprouvé.—Hélas! il est cependant bien dur pour moi… Je l'aime.—Et votre âme, malheureuse!

CHAPITRE VII
Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina

A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que j'aimais aussi; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions d'aimer, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.

Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison…; puis il vint un peu plus souvent…, puis tous les jours…, puis il obtint qu'on renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même chambre… Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l'œil étincelant… en tout, une physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très instamment… je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il glissait une main hardie sous le fichu…, l'autre encore plus insolente se fourra brusquement… plus bas.

—Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!

Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes.

Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé.

De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se sépara.

CHAPITRE VIII
Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.

Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir aux prises avec ma tante.

Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.

Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.

Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.—Quoi donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à fait plaisante?—Je vous demande pardon, mademoiselle… Elle est des plus singulières.—Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma tante?—Oh! je le crois: ces animaux-là… sont très gauches… oui! cela devait être fort risible.—Mais vous ne riez cependant pas de bien bon cœur?—C'est que je pensais… continuez… cela devait faire un bel effet.—Rien de plus original.—Il était, dites-vous, à genoux? Comme me voilà?—Précisément.—Mme votre tante assise?—Voilà comme elle était (et je m'assis).—Bon, et vous dites qu'il avait une main… là? sur sa gorge, le fripon.—Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation n'est peut-être pas nécessaire.—Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus innocent; et l'autre main du docteur… ici?—Ah! Belval, qu'osez-vous?

C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais encore main d'homme n'avait approché… Je me préparais à quereller; mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne… une langue! un doigt!… L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous mes sens… Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!… Belval, à l'instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du maître n'était pas non plus fort assurée… Ma tante envoya le lendemain chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il était pour le coup sans conséquence.

CHAPITRE IX
Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.

Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?

On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein. Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus inconsolable.

Cependant, depuis qu'au lieu de porte-soutane, nous avions sans cesse avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes; bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut supposer des indispositions continuelles: demandez à ma nièce; et je protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence. Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a plu de vivre quelque temps séparés de la société.

Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'ami de la maison. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un commerce aussi facile.

Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate… mais ce fut alors que l'admirable époux signala son esprit… sa générosité… O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous imiter.

CHAPITRE X
Plus vrai que vraisemblable.

Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: elle était pour mon oncle.

«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame, voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait d'avance… elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on s'empressa de la secourir.—Cela ne sera rien, disait mon oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit; voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses… assez graves pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir; qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme… on… mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis importants?…»—Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons…—Cela est honnête, interrompit Sylvino.—Et vous? en s'adressant au second.—Je pense de même que monsieur.—Et l'ami Lambert?—Tiens, mon cher Sylvino, je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or penses-tu que j'eusse voulu la suborner?—Il ne s'agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.—Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du cœur quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son cœur; je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.—Touche là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de de vous happer, Monsieur le scandalisé, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.—Son écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse voir cette lettre.—Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l'écriture?—J'avoue que j'avais eu l'imprudence de recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et…—Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable docteur Béatin?—Lui-même.—M. Béatin, ton directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un jour le drôle usant de violence, et comment, à la prière de Sylvina, il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot essaie aujourd'hui de vous calomnier!—C'est cela, mon cher.—Ah! le coquin! le malheureux!—Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.

CHAPITRE XI
Conjuration.

Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, ce garnement sans respect pour les ministres de la sainte religion; que quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié; qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour ressource; qu'elle le prie donc de se trouver… quelque part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait, tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.—L'idée fut généralement applaudie.—Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons… nous faisons notre affaire du reste.—Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute. Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!—N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que ceci te rende plus sage à l'avenir.

Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé porte-calotte n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.

On le priait de se trouver au pont-tournant, pour être conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il accepta… Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.

Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume; car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un prêtre: c'est assez le définir.

Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.

Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre châtiment… Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.

CHAPITRE XII
Suite du précédent.—Disgrâce de Béatin.

Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit au premier.

Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit de tes miracles.

Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de volupté.—L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre haute.

Il est enfin dans ce lit fortuné… Il brûle, il est consumé… Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras… Mais quel revers!… Dieu!… Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!

—Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.—Venge-toi, criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton propre lit!—Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide…

Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, le suborneur de pénitentes, l'écrivain anonyme, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur de la vie?

M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.

CHAPITRE XIII
Qui annonce quelque chose.

On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers son mari!… d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses et les modèles!… On ne peut le répéter assez: heureux les cocus.

Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.

Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je rejette tous les vœux qui me sont offerts! Je ne compte qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval… Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.—Je m'étais fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.

CHAPITRE XIV
Événement intéressant.

Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'œil; l'excès de la chaleur m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc… Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la cuisse… Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de moi: Qu'elle est belle! dit-il; et en même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; Sylvino se trouva forcé de me parler.

—Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque maladie, j'ai cru devoir m'approcher… Il faut te recouvrir.—En effet, il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans ses yeux… Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!… Mais il ne hasarda qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une nièce… Il s'en allait… Il hésita… J'espérais… Il s'en alla tout de bon.

CHAPITRE XV
Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers. Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de faire leur profit.

Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le moins fait pour plaire?

Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.

Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des artistes.

Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. L'amour est l'un et l'autre réunis dans un cœur pour le même objet, mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton cœur, et contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien compris?—A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont naturelles… Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la première leçon du plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en imposait… Je ne dis rien.

CHAPITRE XVI
Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.

Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.

Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes lecteurs.

Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.

Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison. Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.

Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de… qui n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!

Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content, agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.

Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie. D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.

Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.

CHAPITRE XVII
Bonne volonté de Sa Grandeur.—Contre-temps.

«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse? On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette Sibérie, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de Paris… Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia, vous n'êtes plus une enfant… Je ne vois rien qui puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide… qui… ne vous prierait de rien que d'agréable… de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme là-dessous… tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis danseurs de l'Opéra… Si… vous saviez… comment un homme est fait… on pourrait… vous convaincre… qu'il n'y a entre les gens du monde et nous… aucune différence.»

Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis… Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle résistance… Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains, d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés… Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.—Ah! ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant de rire… puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.

Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un certain mal… Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster…

Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans une aussi violente agitation.

CHAPITRE XVIII
Caprices amoureux.

Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître… «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions… nous nous cherchions sans savoir que nous dire… A table, placés l'un vis-à-vis de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi… Ah! monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu m'était apparu!

Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne peuvent exprimer!

Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un coup d'œil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui lançait à tous moments des œillades passionnées, méditait également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.

CHAPITRE XIX
Où l'on voit ce qui n'arriva pas.—Songe.

A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités ennuyeuses.

Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent… Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui s'en empara.

CHAPITRE XX
Où le beau Chevalier se montre à son avantage.

Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.

Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon cœur.»

Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que nos accords.

D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.

CHAPITRE XXI
Arrangements.—Obstacles.—Alarmes.

Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le cœur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le cachet de la précieuse lettre… Elle contenait en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais ensorcelée.

Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que nous nous ménagions pour la nuit… Je l'enfermai.

Je maudis de bien bon cœur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me ramener.

J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes verrous et vole à l'armoire… Mais quelle est ma douleur! Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le croire sans vie!… Mon cœur se comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du mien et mes larmes… Il revient enfin, reprenant à plusieurs fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent faiblement… Il me reconnaît à peine… Où suis-je? dit-il d'une voix mourante… C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.

CHAPITRE XXII
Dont je ne sais comment Je me tirerai.

Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament, gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.

Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s'empara tout à coup de moi. D'Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile! Qu'il m'eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'étais immobile… Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de mon âme me semblaient suspendues… J'existais dans un moment qui n'était pas encore et que je redoutais malgré moi… Je perdais la jouissance d'une infinité de gradations que mon voluptueux amant savourait avec le dernier transport… Il m'entraîna doucement, je me trouvai sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée… Mon âme cherche celle qui s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur… Mais quel obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites délices! Les désirs s'irritent… En vain, notre bonheur ne peut s'achever… Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une chose impossible… Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau supplier mon vainqueur de m'achever… trois fois il veut m'obéir… trois fois je brave le plus affreux tourment… autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.

O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du désir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!… Je l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci… Tu m'appris par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source féconde de voluptés.

Cependant nous étions au désespoir.—C'en est donc fait, te dis-je, cela ne sera donc jamais?—Et je versais des larmes abondantes… Mais les douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je t'invite moi-même à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me prête le plus ferme courage.—Viens cher amant, m'écriai-je, transporté d'une rage voluptueuse. Viens… Encore un essai; fais-moi mourir, s'il le faut, mais soyons unis…—Alors un mouvement concerté, dont l'amour règle la force et la précision, brise les barrières… Tu parais expirer de plaisir, j'expire de douleur.

Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre… (tant pis du moins pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on savait, dis-je… on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a perdu que des compliments de condoléance.

CHAPITRE XXIII
Suite du précédent.

Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt que le relâchement des douleurs me permit de parler, c'est donc à faire ce mal affreux que tendaient les vœux d'un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant j'aimais trop l'heureux athlète pour le vouloir priver d'une seconde couronne qu'il s'empressait de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses cruelles prouesses… La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait derechef au moment du suprême bonheur… Un torrent de feu coula… me consuma… Mais j'entrevis à peine l'éclair du plaisir… Mon supplice finit enfin, avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre chevalier n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m'entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m'était si cher, et qu'après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le vaste champ des voluptés… Mes mains parcouraient avec admiration le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle qu'il m'avait prodiguée… Il revint bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.

Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre les biens qu'elle m'avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s'était occupé de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième fois heureux… Mais à peine essayait-il qu'un soupir de douleur annonça mon réveil; je me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!… Mais, hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de ses désirs… Ses soupirs me touchaient… Je sentais avec pitié son cœur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre certaine partie révoltée brûlait et s'agitait.—Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d'être barbare… Tu l'es plus que moi.—Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises dont je m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait une espèce de remède… Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait… et fit ainsi de plein gré d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.—Pardon, mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus m'empêcher de rire de l'importance que je voyais attacher à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m'éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier mouvement avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus de l'humeur de voir mon espérance trompée et d'être ainsi la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'eût point quittée avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J'eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me rendormis.

CHAPITRE XXIV
Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons où ils couchent.

On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un visage, des regards…—Petite malheureuse, me dit-elle, s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.—Un coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je pâlis… je faillis à me trouver mal.—«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.—Hélas! ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.—Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre infamie?… Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin…—M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un ton piqué, qui voulait presque dire: M. Belval n'est pas mon fait…)—Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et martyrisait mon bras).—Eh bien, ma tante…—Eh bien?—M. le chevalier.—M. d'Aiglemont?—Oui, ma tante.—Les indignes! En même temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes sans proférer une parole…

J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: il fut au fait.—Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort heureuse?—D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit… Cependant je m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux… qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle figure mille grâces nouvelles… Il saisit habilement un jour favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir à certain but… que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi.

CHAPITRE XXV
Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.

Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.

—A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.—Excepté Sa Grandeur qui se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu… Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait autant.—Assurément.—Comment, monseigneur, se cacher dans une maison honnête?…—J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.—Voyez l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.—Ah! madame, voilà un terrible argument contre votre colère.—Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?…—Mille moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce… Mais quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une fleur… digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules…) Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine œillade qui voulait dire: «Monseigneur, je ne pensais pas que votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des soins suivis, des longues assiduités…» Il continua:

«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas de bon cœur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse… Là… De bon cœur… Encore plus cordialement… A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en prier bien fort?—Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et Sylvina.—Un moment, mon neveu, laissez-moi finir… Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je la prenne pour moi… Nous allons vivre comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet arrangement, au surplus, durera… ce qu'il pourra.»

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé.

Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: Que je vais être heureux! à son oncle: Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin; et à moi: Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons. J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face riante de monseigneur; mais je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus qu'un homme ordinaire.

Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.—Et malgré le respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, qui:—Doucement, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez bien observer, madame que je ne prétends rien; je conseille…—Mais, enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais que le pendard est charmant; que sans doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le chevalier… n'est pas sans avoir des arrangements… et Mme d'Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.—En même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:

—«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.

Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me moquer.

Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être content.

Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un peu de tristesse et d'humeur.

Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus que moi.

CHAPITRE XXVII
Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire.

On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.

Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux de la délicatesse sentimentale. Il y a donc nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, j'étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement mon beau chevalier dans les bras d'une rivale aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et vint y mettre fin.

CHAPITRE XXVIII
Sacrifice.—Explication.—Plaisirs.

Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: Vous dormez, belle Félicia? Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais désormais tout le prix.

CHAPITRE XXIX
Galanterie de monseigneur.—Singulière conversation qui laisse les choses au même point.

J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un service.

Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d'exhiber le cadeau.

«—Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton cœur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je craignais que cette partie, si fatale à mon cœur, n'eût été concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un cœur que je brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que je ferai pour le captiver.»

Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier; cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.—Je connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.—Il est aussi très généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.—Je montrai son cadeau. Sylvina fut émerveillée… Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre heureux.

On annonça Mme d'Orville… Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait sans façon nous demander à dîner.

CHAPITRE XXX
Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup parlé de lui.

D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète Félicia…—La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant au fond du cœur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant, il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique, qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier, ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps que moi.

Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais à moi-même;—Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je n'aie à m'en plaindre.

CHAPITRE XXXI
Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit de conciliation.

Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune personne étrangère et qu'il était attendu.

Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une ou l'autre?

Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta que c'était de tout son cœur qu'il la voyait passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son cœur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.

CHAPITRE XXXII
Suite du précédent.—Départ pour la province.

Comment purent donc s'arranger des intérêts de cœur aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.

Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à cœur, non seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui l'étourdi ne pouvait manquer de se former.

Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.

Fin de la première partie.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER
Dont on saura le contenu si l'on prend la peine de le lire.

—J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai les deux premières parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intéresserez personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une jeune fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter les folies d'autrui et d'en faire elle-même? Qu'il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la jouissance un véritable prix?—Taisez-vous, mon cher marquis, répondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point d'intéresser.—Tant pis.—Je ne quête pas non plus des éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à me rendre heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.—On croirait que vous y visez.—Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être plainte n'est pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorisée.—Il est vrai.—Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?—Tout cela est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'écrire?—La peine! Je vous ai déjà dit que c'était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, quelqu'un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s'en méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d'avoir donné quelque importance à cet accident et se pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce aux grands sentiments et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré l'habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec elles sans se compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais promise de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains débauchés crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me répondre: c'est que j'avais raison,

CHAPITRE II
Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits.

Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service dans notre nouveau séjour.

La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup d'œil, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes chorus de nos regards, pour nous dire: Voici d'abord un original.

Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le président nomma ma fille Éléonore, nous fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de voir des jolies femmes de Paris, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.

Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. Quant à ma fille Éléonore, elle eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore venait de faire à l'écouteur.

Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: Pourquoi ne plaît-elle pas?

Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.

CHAPITRE III
Ridicules.

Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.

Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que j'ai vu respirer, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet à cul levé. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; cet amusement noble, disait-elle, ce délassement des héros, qui cependant n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, tant que dura la partie.

Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement pour qu'on lui sût gré: Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'était le premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait été l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un chanteur distingué. C'était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du chant qu'elle possédait au suprême degré.

«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu'à demi; je sais que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable, et je m'en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore, et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire jamais prier.»

Cette complaisante demoiselle, qui ne se faisait jamais prier, ne prit pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter… Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir de le voir? etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans du beau genre français, cette pierre de touche du vrai talent du chant… Le premier cri d'Éléonore nous fit faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme ceux-là?—Assurément, monsieur le président, personne ne s'y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa, transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table… L'impression que me faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l'exécuter, faillit dix fois me faire quitter la place… Quel triomphe c'eût été pour l'inimitable cantatrice! J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse… Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de souffrir d'un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et sur l'indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l'idée de me demander un échantillon du mien.

Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d'être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions l'incivilité. Mme la présidente, qui s'en aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un gré infini.

CHAPITRE IV
De Thérèse et des confidences quelle me fit.

La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'œuvre d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements dérivent souvent des plus petites causes.

Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait. Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup de goût et de propreté.

—«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas, mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr… Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.—Va ton chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces gens-là?—Mademoiselle, vous allez en convenir.

«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés. Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours quelque petit laquais mignon… Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des choses…—Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à scandaliser. Poursuis.—De tout mon cœur. Pendant que M. le président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui devins attachée de si bon cœur que, malgré les persécutions de son insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore, gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un président de province.

«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux, tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait d'amour-propre.»

CHAPITRE V
Suites des confidences de Thérèse.

«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont assez de sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n'est pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait, plus elle s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un objet à dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession de sa conquête par le seul moyen que lui laissait le caractère de l'oncle antirobin. En un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête de la part de cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son propre intérêt. Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commençais à peine à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d'enfants fut obligé de rejoindre son régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive diligence lui valut une pleurésie dont il mourut.

«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assurée, c'était de lâcher un peu la bride à M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et s'il n'avait pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son âge il est plus novice qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux que bien d'autres; il est assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de beaucoup préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet. J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agréées; alors il eût bien fallu qu'il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui s'en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son vœu rigoureux de chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables désirs ce qui d'abord n'était que dessein de convenance. Je fus piquée de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.—Que faites-vous donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma maîtresse?—Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais assurément pas profiter de sa faiblesse.—Mais si elle vous tenait des propos bien tendres… qu'elle vous embrassât… comme cela, en vous disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es adorable…—Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on ainsi les garçons?—Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je n'avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle de comédie et parlant toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement jusqu'à défaire deux boutons…, mais contre mon attente, trouvant là quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.—En vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande coquine.—Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est la misère qui fait voler sur les grands chemins.

«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant où mon vilain crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu m'assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte.

«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président tout ce que je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot. Mais il y a grande apparence que le père, qui n'est pas fort délicat sur l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense, dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât secrète. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse; sans quoi, je n'aurais pas manqué d'augmenter de cette grave circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si odieuse par mes médisances que, menacée d'être renfermée à la sollicitation du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches, je m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément des ressources et de l'appui contre les tentations des petits persécuteurs.»

CHAPITRE VI
Méprise de M. Caffardot.

Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l'ordinaire elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa hardiesse m'étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût dépendu d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, on lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.—Moi! mademoiselle, répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué cette occasion de voir et d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir été remarquée et de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils donnent l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou tard d'Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera par mes mains, je vous le jure… et il s'en repentira. Ce singulier entretien nous conduisit jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous nous mîmes au lit.

Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer doucement par le bras et me dit:—Voulez-vous, mademoiselle, être témoin d'une bonne scène? Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter.

Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de froid me fît rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus me placer. Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et Caffardot l'entretien que je vais rapporter.

—Est-ce vous, adorable Éléonore?—Oui, mon cher Caffardot, c'est moi. C'est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de votre santé des témoignages d'un amour… dont elle a déjà reçu tant de preuves, que son sensible cœur en est à jamais pénétré de reconnaissance.—Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!… Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à craindre de la part de votre femme de chambre? Est-elle bien endormie?—Oui, mon cher ami, elle est déjà profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis pas encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que j'adore, et qu'un doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'époque de mon assoupissement…