COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES

La
Domination

— ROMAN —

Pyrrhus ne pouvait être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde.

Pascal.

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

LE CŒUR INNOMBRABLE (Ouvrage couronné par l'Académie française) 1 vol.
L'OMBRE DES JOURS 1
LA NOUVELLE ESPÉRANCE 1
LE VISAGE ÉMERVEILLÉ 1

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, Paris. — 9548-5-05. — (Encre Lorilleux).

Aux jeunes écrivains de France,
à ceux dont la sympathie
m'a chaque jour dans mon travail aidée,
je dédie ce livre.

A. N.

LA DOMINATION

I

Antoine Arnault riait doucement de plaisir en regardant devant lui l'azur du soir, où chaque marronnier semblait un jardin solitaire et haut.

A demi couché dans la grêle voiture qui le conduisait le long de l'avenue, satisfait, il pensait à soi.

Il se sentait en cet instant le cœur léger et libre. La vie devant lui était si belle qu'il la prenait dans ses deux mains, lui souriait, la baisait comme un visage.

Il avait vingt-six ans. Le second livre qu'il venait d'écrire le rendait célèbre, et, las d'une liaison qui durait depuis trois années, il avait la veille rompu avec sa maîtresse.

Ah! comme il se sentait empli de force, de plaisir, d'adresse et de mélancolie!

La tête renversée, il regardait le soleil couchant, la cime pâlie des arbres, toutes les douces formes de l'espace et il pensait :

« Il n'est pas de plus verte royauté que la mienne. Je regarde passer les hommes et je suis surpris parce qu'ils passent près de moi sans attention et sans envie. Ils ne savent pas ce que j'ai dans le cœur : s'ils le savaient, ils voudraient toucher mes mains et mes yeux pour être à leur tour enflammés. Je regarde les hommes ; je les méprise parce qu'ils sont simples, débonnaires et affairés ; ceux qui m'aiment ont assez de m'aimer sans que je les aime à mon tour… Les femmes, plus douces et plus fières, m'irritent, mais je joue avec leur secret et leur faiblesse, je sais les limites de la plus sage : le contour de leur âme est comme leur regard, tout cerné de langueur et de désir. »

Et le jeune homme se rappela le visage de sa maîtresse.

Depuis six mois il ne l'aimait plus. Un jour, il avait senti la fin de cet amour comme on sent l'abîme. Il avait lutté, non par tendresse pour l'autre, mais pour se sauver soi-même, pour ne point périr, pour arracher aux ténèbres et continuer, s'il se pouvait, tant de sensations d'adolescence, de rêverie, de confiance et de plaisir. Ce fut en vain. Cette maîtresse maternelle et ardente, dont le dévouement ne pouvait pas changer, brusquement, un matin, sans raison, lui apparut démêlée de lui, seule, soi-même, ayant à parcourir désormais une route descendante, à l'écart de la colline d'or où Antoine Arnault s'élançait. De semaine en semaine, ressentant sa déception sans compatir à l'affreuse douleur de son amie, il l'accoutumait à l'abandon, et enfin, il l'avait quittée, alléguant la nécessité de la solitude ou des voyages pour son travail.

Antoine Arnault était arrivé chez lui. Il entra, prit chez le concierge les lettres qui étaient là, une dont l'écriture ne lui était point connue, et l'autre de madame Maille, sa maîtresse.

Il éprouva, en voyant cette lettre, une tristesse inattendue, et constata ainsi, avec regret, qu'ayant laissé toute la peine à l'autre, il lui en fallait pourtant porter soi-même quelques parcelles. Il ouvrit cette lettre en montant l'escalier, la parcourut, et, arrivé chez lui, s'assit et la relut encore. L'écriture était si lasse, si sourde, si décolorée, qu'elle vacillait comme une voix épuisée : Antoine crut entendre cette voix.

« Puisque je n'y peux rien! » songea-t-il avec un peu d'emportement, comme quelqu'un qui s'est déjà, plusieurs fois, expliqué.

Pourtant, la pitié l'envahissait ; accoudé à sa fenêtre et regardant la cour de la maison, il imagina cette femme qui, tout à l'heure, tandis qu'il était sorti, venait déposer sa lettre. Il la voyait entrant chez le concierge, dans cet angle de mur froid, et demandant : « Monsieur Arnault est-il chez lui? »

La concierge avait dû répondre avec brusquerie : « Il n'est pas rentré ; il ne rentrera pas ce soir. »

Et Antoine évoquait les yeux de madame Maille, attachés sur l'épaisse et rude ménagère ; un regard qui sans doute disait : « Vous êtes heureuse, vous habitez le bas de la maison de mon ami ; vous le voyez entrer, sortir ; vous pouvez dire : il est là, ou il n'est pas là ; vous épiez sa vie ; vous êtes comme une servante humble et amoureuse… »

Antoine ouvrit la seconde lettre. Il ne crut pas bien lire, tant la surprise était forte! Il allait de l'adresse à la signature sans parcourir le texte ; cela déjà suffisait. L'homme le plus illustre de son pays, le plus grand écrivain avait tracé ces mots! Et lorsqu'il vit que, dans la lettre, à de sympathiques éloges pour son livre se joignait une invitation à venir voir à la campagne, chez lui, le grand homme, Antoine défaillit comme si l'aurore était entrée dans son cœur.

Les mille mouvements qu'il ne faisait pas l'étouffaient. Il eût voulu bondir ou s'anéantir, et, retrouvant par hasard sous sa main la lettre de madame Maille, il l'éloigna.

Sa maîtresse ne lui apparaissait plus que comme une victime étrangère, comme une petite forme humaine qui s'en va de son côté, toute seule dans la vie, selon la loi de tout destin, comme une buée d'automne qui meurt autour de nos pieds…

Ne pouvant se résoudre à passer seul une si émouvante soirée, Antoine alla demander à dîner à son ami Martin Lenôtre.

Il l'aimait. Il lui pardonnait ce qu'il lui reprochait, son humeur douce et les défauts de sa logique.

Martin Lenôtre, âgé de vingt-huit ans, médecin à l'hôpital Lebrun, parfaitement studieux et savant, pensait moins qu'il ne rêvait, et la science que lui-même maniait le surprenait, l'amusait, l'attendrissait comme un miracle. Né dans des campagnes vertes et mouillées, toujours nostalgique de son enfance, il faisait de la médecine avec la douceur d'un botaniste.

Les sureaux, la belladone, l'aconit, blanc et rosé dans les plaines, l'émouvaient, il se sentait troublé comme Rousseau quand il s'écrie : « de la pervenche! » comme Michelet quand il soupire : « O ma gentiane bleue! ». Il n'avait point de scepticisme, mais il riait avec une grâce naïve de ses doutes ou de ses affirmations. Ce qui n'était point des actes ne lui semblait pas nécessaire, ni important, ni sûr : les paroles étaient le délassement de sa vie énergique et brave.

Lorsque à vingt-sept ans Martin Lenôtre s'était marié, Antoine avait craint de moins le voir. Pourtant leur intimité ne s'était pas trouvée modifiée. Antoine s'amusait seulement de la gravité nouvelle de son ami, qui, uni à une jeune femme insensible et lasse, vénérait en elle tout l'ardent secret féminin.

Ce soir-là, les deux jeunes hommes, après le repas, craignant de fatiguer madame Lenôtre, achevèrent dehors la chaude soirée.

Ils allèrent s'asseoir dans un des cafés étincelants et bocagers du Bois de Boulogne.

« Tout à l'heure, songeait Antoine, je révélerai le secret de la lettre reçue, d'une glorieuse relation… »

Mais déjà Martin l'entretenait d'un professeur, dont la découverte en chimie bouleversait la science, et, offensé que le génie des artistes ne fût pas la seule idole, Antoine se taisait, sentait diminuer son bonheur.

Avec douceur et avec de bienveillantes remarques, Martin Lenôtre observait les hommes et les femmes assis dans ce jardin, autour des tables. Antoine les regardait et pensait :

« Tous ces hommes me paraissent ordinaires ; ils sont, dans cette soirée d'été, sous les lumières, près de la musique, un troupeau las qui se repose… S'il y en a parmi eux qui possèdent une qualité primordiale, une force, elle est sans doute annulée par un défaut qui l'immobilise. Il n'y a que moi de jeune et parfait. »

Antoine regarda les femmes. Il les trouvait impérieuses, arrogantes, satisfaites d'elles-mêmes dans leurs toilettes luisantes et tendues, sous leurs chapeaux de fleurs, avec leur air volontaire et restreint. Mais il les regardait aussi avec sympathie, « car pourtant, pensait-il, elles meurent dans nos bras de désir et de plaisir!… »

Il évoquait leurs tendres plaintes ; il les voyait toujours incomplètes, insatisfaites, penchantes, achevées seulement par les caresses des hommes.

« Le bonheur, pensait-il, qui pour nous est l'ambition, la connaissance, l'analyse et la puissance sur les hommes, c'est nous qui pour elles l'avons dans nos mains, qui le donnons et le reprenons. Que possèdent-elles dont elles soient fières, et qui ne se plie à la servitude de l'amour? Leurs longs cheveux qui dans l'Histoire semblent royaux, qu'Ophélie morte laissait traîner derrière elle sur l'étang noir, que la reine Bathilde tressait en deux nattes brillantes comme les belles cordes des navires, quel amant impatient ou jaloux ne les froissa, pour renverser plus vite, sous des lèvres avides, un visage qu'il voulait honorer ou meurtrir… »

Et tandis que Martin fumait, causait un peu, Antoine lui répondant négligemment, continuait sa rêverie.

« Oui, pensait-il, toutes les femmes, toutes ces princesses de la terre, elles ne peuvent que plaire, et, si elles ne plaisent point, elles sont mortes : voilà leur sort. Elles n'ont pas d'autre réalité que notre désir, ni d'autre secours, ni d'autre espoir. Leur imagination, c'est de souhaiter notre rêve tendu vers elles, et leur résignation c'est de pleurer contre notre cœur. Elles n'ont pas de réalité ; une reine qui ne plairait point à son page ne serait plus pour elle-même une reine…

» Les femmes, concluait-il, ne me font pas peur ; je goûte et je cherche en elles ce que les autres hommes n'estiment pas suffisamment : leur confusion et leur douceur. Mon esprit, ma curiosité, la richesse et la sécheresse de mon intelligence sont sur elles comme des doigts légers et adroits. Que m'importent leurs durs regards, leurs vaines et frivoles paroles, leur précieuse pudicité? Je tiens leur âme renversée sous mon cœur ; je sais que la musique des violons le soir, le chant du rossignol, le clair de lune et la chaleur de leur propre corps les possèdent comme nous les possédons, tendres victimes qui s'affolent, courbées sous tout l'univers. »

Martin, en souriant, fit remarquer à Antoine un jeune homme et une jeune femme qui, venant s'asseoir à une table voisine, avaient amené leur petite fille de huit ou neuf ans. La lumière suspendue à la branche d'un arbre tombait sur la figure de l'enfant, reculée dans une grande capeline de broderie. Elle avait cet air indifférent des enfants doux, riches et bien élevés.

Antoine Arnault un peu touché, regardait cette petite fille. Il la regardait avec bonté et amusement, et il dit à Martin :

— Martin, cette sage petite fille m'enchante, parce qu'elle semble très timide et très soignée, et, par ses parents, sa fortune, sa délicatesse et son bien-être, préservée de tout l'univers ; et parce que, tout de même, il faudra bien qu'elle soit un jour instruite et coquette, rusée, éperdue et désespérée, perverse et lâche, et, finalement, sans plus aucune, sans plus aucune candeur…

Et comme Martin voulait doucement s'indigner, Antoine Arnault, l'interrompant, lui fit part de la lettre reçue, de sa prochaine villégiature chez l'écrivain illustre.

Martin le félicita. Toute la grâce de son cœur, toujours visible dans son regard, rayonnait. Mais il ajouta : « C'est un esprit qui ne me plaît point. »

Il était tard. Les deux jeunes hommes se levèrent et traversèrent le Bois, se dirigeant vers Paris.

La nuit, entre les branches noires, découvrait son visage mystérieux.

Antoine Arnault se taisait : il se sentait seul et sans joie. Martin se réjouissait du ciel étoilé, de la connaissance qu'il avait des astres, des progrès de la science.

Et Antoine pensait :

« La science qui enivre mon ami, je l'ai connue, je sais tout d'elle, et maintenant nous sommes, elle et moi, comme deux époux qui ne prennent plus de plaisir ensemble : elle n'ajoute rien à ma volupté… »

Martin, reconnaissant du bel été, des proches vacances, dans son cœur religieux bénissait des dieux inconnus.

Mais son compagnon songeait :

« Nuit, rameaux bruissants, Nature, vous n'êtes que dans ma pensée, je vous crée, je vous possède, mais, ô douleur! je ne serai plus et vous serez! O maîtresse éternelle! qui ne veut pas mourir avec moi… »

De retour chez lui, Antoine Arnault, solitaire, sentait vaciller ses chances et sa vie. Il souffrait d'être le seul témoin de soi-même. Le silence et la nuit restreignaient sa faible unité.

Il savait qu'il ne dormirait pas ; il prit un livre, mais l'agitation de son cœur et l'indifférence de ses yeux l'empêchaient de lire.

Il tournait les pages, et voici, voici qu'une phrase plus brillante et plus dure se révèle et s'impose!

« César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre… »

Antoine regarde ces mots. « César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre, parce que, dit-il, je n'ai encore rien fait à un âge où ce prince avait déjà conquis la moitié du monde… »

« César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre!… »

Alors l'éclat de ces deux noms divins, ces larmes, ce qu'il y a chez le héros d'humain et de surhumain fondirent le cœur du jeune homme, exaltèrent en lui l'orgueil et l'âpre volonté.

Et Antoine Arnault, empli d'amour, pleura. Il pleura sur ce qu'il sentait en lui de force, et de passion, et de bouillonnement, tandis que la molle nuit, indifférente, sous les arbres de l'avenue continuait sa douce course…

II

Depuis plus de huit jours Antoine Arnault était l'hôte de son maître illustre, lorsqu'il écrivit à Martin Lenôtre. Assis dans une chambre claire, portant par instants, ébloui, ses regards sur la campagne, il rédigeait ainsi sa lettre :

« O douceur de la verte prairie, quand juin enivre les abeilles! Un brûlant crépitement d'ailes est suspendu aux reines-des-prés, aux trèfles fleuris, à l'angélique sauvage. Comment pourrais-je, Martin, t'expliquer cet été? L'été, c'est justement ce qu'on ne peut pas dire! Les pelouses et le ciel font deux amoureuses haleines. Chaque arbre est content du monde. Dans cette satisfaction infinie le corbeau doucement traverse l'azur. Il n'est plus de voracité : tout baigne et tout chante… Au loin, les hauts blés remués et défaits semblent le lit de Cérès voluptueuse.

» Par des matinées incomparables, je me promène le long d'une fraîche rivière, auprès de l'homme le plus instruit, le plus noblement inspiré… Ce sont de beaux instants, Martin ; je l'écoute, je le vénère, et, involontairement, je touche le fond de son cœur et de ses moyens.

» Ah! me dis-je, voici donc cet homme illustre dont l'œuvre vingt fois traduite est aussi douce à l'univers que le miel et que la paix! Son chapeau est trop large pour son front et lui rabat les oreilles… Il ne regarde pas la nature et ne regarde pas en soi-même : il est occupé de l'impression qu'il fait sur moi… Si son âme un instant s'isole et rêve, sa rêverie est d'un enfant, il apparaît puéril et vieux. Il est à cet âge où les hommes qui ne sont pas bien portants paraissent ne plus garder assez de force physique pour avoir du courage ; leur attitude est aigre et prudente ; ils attendent tout du respect qu'ils inspirent. Il parle, et bientôt ne se croit plus obligé de m'intéresser. Alors, je le considère avec un mélange de douleur et de joie, et je pense : « Le voilà, cet homme unique! » Certaines phrases de ses livres semblent faites avec la moelle même de l'enthousiasme ; il a parlé de la beauté comme Tibulle pressait contre son cœur Délia ; il a parlé de la sagesse comme Moïse ; les mots qu'il emploie pour peindre la nature sont humides et somptueux, pareils aux lourds cédrats que je vis dans les villas royales de Florence, et qui, entre les branches de leurs petits arbres, étaient glauques, lisses, allongés comme des vases parfaits. Il a parlé de l'Espagne de telle sorte que l'Espagne ne peut plus nous satisfaire ; il a décrit l'ardente Égypte, si aveuglante à midi que les pas d'un homme traînent derrière eux leur ombre comme deux lambeaux noirs ; il a chanté les plaines du Nord, d'où s'élève le soir un vol de vanneaux, et jusqu'à ces petites villes wallonnes qui, exactes, sensibles et compassées, ressemblent à un village de la lune.

» Je le regarde. Pendant que nous nous promenons, la chaleur détend et humecte son visage. Il a été aimé. Les femmes les plus précieuses de son pays l'ayant entendu nommer, lui disaient : « C'est vous, maître », avec la voix de Marie-Madeleine. Et dans des contrées lointaines, de petites filles ignorantes, sauvages et rebelles, se sont débattues sous le poids de son cœur amusé.

» Son peuple l'a aimé ; on l'a choisi et honoré dans d'importantes querelles.

» Il sait sa gloire. Quand il est seul, il écoute son nom ; son nom est autour de lui comme une présence, comme un parfum qui toujours monte et de toute part l'encense. Maintenant cet homme est si triomphant que l'idée de son tombeau lui semble encore éclatante et victorieuse…

» Pourtant, Martin, lorsque je marche près de lui, mon orgueil, loin de s'abattre, s'élève. Je m'écrie : Ah! qu'importe, je le sens bien, nul être ne m'est supérieur!

» Oui, Martin, les chants du jeune Shakespeare ne l'enivraient pas davantage que ne m'enivrent les parfums de mon cœur.

» La puissance d'enivrement, voilà le bien incomparable pour lequel rien ne nous est utile que nous-même. Dans de sombres bibliothèques, assis jusqu'après minuit, combien de fois n'ai-je pas saisi avec passion les livres les plus fameux, les plus caressés par la faveur éternelle! je prends ces beaux coquillages, je les tiens un instant contre mon oreille, et je les laisse retomber, car leur mélodie m'a appris quelque chose qui est au delà d'eux-mêmes.

» Martin, le succès que je prévois pour moi lasse déjà mon imagination. Sur quels hommes régnerais-je? Il faudrait encore que nos esclaves eussent notre propre valeur ; c'est le seul amusement.

» Je songe à l'amour. Il n'y a que l'amour qui prenne totalement notre empreinte : les femmes que nous avons fait un peu souffrir contre notre cœur gardent notre souvenir. Je me rappelle une actrice espagnole que son génie et sa passion rendaient illustre. Son amant l'avait quittée ; elle se souvenait. Ah! Martin, elle était humble et basse, et toute marquée comme une route sur laquelle un homme a marché! Ame salubre des jeunes femmes, elle boit nos fièvres, elle en reste saturée, ainsi de douces oranges, ayant aspiré les vapeurs des marais, mêlent ce venin au sucre innocent de leur chair.

» Martin, je veux vivre, je veux vivre et chanter par-dessus les monts et les eaux. Que mon jeune siècle s'élance comme une colonne pourprée, et porte à son sommet mon image! »

Lorsque Antoine Arnault eut achevé cette lettre, il la relut et en fut satisfait. Il se demandait s'il allait l'envoyer à son ami ou la joindre aux feuillets qui composeraient son prochain ouvrage. Mais comme en cet instant il se moquait sincèrement de la littérature, il l'adressa, sans en faire de copie, à Martin Lenôtre.

Puis, comme l'heure du repas approchait, il s'habilla et rejoignit son hôte. Les réunions de la journée et du soir se tenaient dans une fraîche salle boisée. Celui que l'on vénérait avait sa place près de la fenêtre ; autour de lui, ses deux filles aînées, mariées et maussades, veillaient au bon ordre de la maison ; les deux gendres, dont l'un était officier et l'autre avocat, paraissaient goûter à la gloire de leur beau-père avec cet entrain et cette vulgarité des gens qui font enfin, régulièrement, une bonne chère dont ils n'avaient pas l'usage.

La plus jeune fille du maître, qui s'appelait Corinne, et qui, âgée de dix-huit ans, était d'une beauté charmante, retenait les regards d'Antoine Arnault, lequel pourtant désespérait d'entendre sa voix ou de la voir sourire, tant elle était sage, furtive et modérée.

Aussi, privé du plaisir qu'il eût eu à s'entretenir avec elle, Antoine Arnault reportait avec amertume son attention sur le petit groupe qui formait l'entourage de l'homme illustre. Il y avait là des camarades de sa jeunesse, âgés d'une cinquantaine d'années. Les plus sots étaient avec lui familiers, et les autres trop timides. Il y avait les écrivains de quarante ans, plus vaniteux de leur métier, de leur situation, de leur futile et adroit labeur que le grand homme ne l'était de son génie. Ceux-là parlaient de la poésie, du roman ou du théâtre, avec le ton soucieux et l'assurance de personnes chargées de la conduite définitive d'un genre où elles pensent exceller.

Antoine Arnault les méprisait, fumait ses cigarettes à l'écart de ce groupe, et ne se rapprochait du grand homme que quand il le voyait solitaire. Alors, assis auprès de lui, timide et audacieux comme un enfant qui distrait un roi, il l'interrogeait à sa préférence, et la dévotion que lui inspirait ce front lumineux se mêlait de rire et d'impiété quand le jeune homme se sentait forcé d'élever la voix pour satisfaire l'ouïe affaiblie du vieillard.

Il rougissait de s'entendre prononcer à voix si haute des paroles qu'il jugeait insignifiantes et propres à le rendre ridicule, et, contrarié en même temps qu'amusé, il pensait avec impertinence : « Je parle à un homme de génie, mais je parle à un sourd. »

Quelquefois, Corinne venait s'asseoir auprès de son père et d'Antoine Arnault. Dans ces instants-là, Antoine souhaitait que, par une chance qu'il ne prévoyait pas bien, l'homme admirable l'entretînt du petit livre dont il était si fier, et pour lequel, d'ailleurs, son hôte l'avait complimenté et attiré chez lui. Mais il ne lui en reparlait jamais, et, un jour qu'Antoine avait fait allusion à un épisode qui s'y trouvait conté, il avait surpris le regard du maître distrait et insensible.

Le jeune homme eût aimé attirer l'attention de Corinne et l'éblouir. Que pouvait-il faire pour gagner sa sympathie? Généralement, il lui disait, vers le milieu de la journée « Je vais travailler. » Elle souriait et ne s'étonnait pas. Une fois, il lui dit « J'ai relu ces jours-ci tous les livres de votre père. » Elle parut plus touchée.

D'autres fois, il la taquinait, mais il n'était point habile à cela, car, dans la méfiance et l'essai, il avait l'esprit un peu rude et grossier, et il ne pouvait témoigner sa délicatesse que dans l'autorité et ce qu'il appelait en riant sa clémence.

D'ailleurs, ayant pendant quelques jours réfléchi au parti qu'il aurait pu tirer de l'amitié de cette jeune fille, il vit bien qu'il se contenterait de son indifférence.

« L'épouser, y pensais-je? songeait-il à présent. Je suis à l'âge où l'on ne limite pas la vie ; le nom glorieux que porte en outre cette enfant m'eût par moments affligé… Décidément, je n'ai rien à faire d'elle », conclut-il.

Et bientôt Antoine Arnault ne témoigna plus à Corinne que cette politesse élégante et froide qu'il était toujours fier de marquer.

Il écrivait à Martin des lettres peu à peu maussades, et s'irritait de recevoir de son ami de longues épîtres heureuses, pareilles à ces narrations enfantines des vacances, où tout prend de l'imprévu, du soleil et de la gaieté.

« Je le vois, pensait Antoine Arnault, je le vois, champêtre et correct, assis auprès des siens dans le jardin familial. Il sourit à ses parents, à ses neveux, à la vieille servante ; il tient la main d'une de ses sœurs et l'interroge avec bonté. Il n'a de rigueur et de tenue sociale que ce qu'il croit être de la bonne éducation ; mais son âme spontanée et naïve, son âme active et pure s'échappe, s'élance, porte secours, s'ébat et se mêle aux autres. Il est délicat, et pourtant rude, juste assez pour ne point s'effrayer de la rudesse : ses mains touchent toutes les mains sans s'étonner du contact…

» Cher Martin, pensa Antoine Arnault, la dureté de la vie, et ta science, n'ont point prévalu contre la douceur de ton sang et contre les histoires que ta mère te contait, assise sous le frais feuillage, quand le laurier, au soleil tombant, fait une ombre noire sur les cailloux, et que le taureau rentre à l'étable, féroce et humilié, par la porte basse.

» Ta femme est près de toi ; elle te semble charmante et inépuisable ; tu ne regardes plus qu'elle, mais, avant elle, toutes les femmes te semblaient charmantes, parce que ton cœur est respectueux. Moi, Martin, je ne suis pas, comme toi, respectueux de toute la vie ; je suis respectueux de la douleur, du malaise aimable, de l'inquiétude de tous les petits êtres qui cherchent leur providence. Les oiseaux des Iles, que Corinne nourrit dans une cage, m'attendrissent, parce qu'ils ne savent plus où est la chaleur et le bonheur ; et ils tremblent, et nous regardent. Et Rarahu aussi m'attendrit quand Loti nous dit d'elle que, brûlée de phtisie et de langueur, elle voulait « tous les marins, tous ceux qui étaient un peu beaux ». Douce animalité qui, cherchant le sens de la vie, ne trouve que le plaisir!… »

Lorsque Antoine Arnault s'était ainsi représenté les attitudes de son ami et son paisible bonheur, il songeait à sa propre enfance, à la petite ville où il était né ; à son père et à sa mère trop différents de lui ; à son adolescence délicate, envenimée de fièvres et d'insomnie, tandis qu'il faisait ses études au lycée de X… et que, blessant ses camarades par son dédain et son silence, il pleurait pourtant le soir de mélancolie, en évoquant le chant du pâtre dans la plaine… Être le maître, et le maître des plus forts et des meilleurs ; être celui qui commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son cœur, pense : « Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » être celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant l'immense force, appelait et provoquait la Vie.

« Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il réfléchissait ce soir-là à son sort ; à vingt-cinq ans, un livre de moi fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse, mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point, il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation… Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne, c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.

» D'ailleurs, que fais-je ici? pensa Antoine Arnault avec un peu d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point ; le don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il m'inspirait ; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.

» Était-ce, continuait-il, — car il se libérait déjà en portant son séjour dans le passé, — était-ce une vie digne de moi? Je me voyais contraint de sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis ; si je me hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les armes… Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient d'attirer mon attention sur les mets.

» Les hommes de roman et de théâtre que je ne flattais point me regardaient comme un débutant naïf lequel cherche à se passer d'eux, mais ne saurait aller loin sans leur secours. Les deux filles mariées, apparemment de prudentes ménagères, faisaient sans doute entre elles le calcul de ce que coûterait à la famille mon séjour qui se prolongeait, et, enfin, l'aimable Corinne me voit sans en être intriguée ni troublée… »

Antoine Arnault prit la résolution de quitter la demeure illustre où il vivait depuis plus d'un mois. Après le dîner, ce soir-là, comme tout le petit groupe était assis devant la maison, près des pelouses que l'ombre envahissait, Antoine Arnault annonça timidement qu'il repartait pour Paris. Il demanda à son hôte la permission de prendre congé de lui le lendemain ; il le remerciait, avec gravité et embarras, du bonheur qu'il avait eu à partager son existence. Et, en effet, il goûtait en ce moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain, la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins, n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées contre son cœur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de l'ombre qui altérait les voix, qui leur donnait un accent falot et déprimé lui demandait par instant « Tu n'as pas froid? » Il répondait « Non », comme quelqu'un qui pense au froid éternel.

Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur mystérieuse, échappée de leurs cœurs fermés. Quelque chose bougeait dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.

Et Antoine Arnault, immobile, glacé, éperdu de rêverie et de tristesse, goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre… Il regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était assise là il sentit qu'elle le regardait.

Il lui dit :

— Je pars demain.

Elle répondit :

— Ah! — comme un enfant qui s'est fait un peu mal.

Elle se tut, et puis demanda, en faisant effort sur elle-même :

— Est-ce qu'il faut que vous partiez demain?

Il répondit :

— Oui, — d'un ton définitif dont il fut satisfait.

Elle sentit qu'elle ne pouvait plus rien dire.

Regrettant sa brusquerie et la confusion où elle avait mis la jeune fille, il lui parla avec bonté, il l'interrogea sur ses études, sur ses occupations ; il lui donnait des conseils pour la vie, le caractère et le bonheur, — jeune professeur qui touche à l'éducation des femmes comme on corrige un devoir aimable.

Elle disait « oui » à voix basse ou bien se taisait.

Un coup de vent plus vif ayant rafraîchi l'atmosphère, on se leva pour rentrer.

Comme on se quittait, au bas de l'escalier qui menait vers les chambres, Corinne souhaita le bonsoir à son père et aux autres personnes, et affirma qu'elle ne prendrait pas froid à rester encore quelques instants dans le salon, penchée à la fenêtre noire.

Antoine Arnault la quittait à regret ; quand il se trouva dans sa chambre, il pensa à laisser la porte ouverte sur le vestibule, afin de voir passer la jeune fille au moment où elle remonterait chez elle.

Il alluma sa lampe, il prit un livre et s'assit.

Il lisait les dernières pages d'Atala et puis il lut René. Les hautes phrases mélodieuses frappaient son cœur, en même temps qu'un subtil ennui, le sentiment d'une beauté morte décomposaient son plaisir.

« Pourtant, soupirait-il, Chateaubriand! vous êtes l'orage et le héros, le pur contour et les sommets ; vous êtes le vase dans la nuée!

Un bruit de pas retentit, une robe légère remuait, la jeune fille montait l'escalier. Antoine l'attendit, le visage penché sur son livre.

Corinne en avançant vit la lumière ; elle voulut passer, s'arrêta pourtant, et, avec embarras, elle dit :

— Vous avez de la lumière…

Il répondit, s'étant levé :

— Je lisais.

Et comme elle allait se retirer, il saisit le livre sur la table, s'approcha d'elle, reprit :

— Oui, je lisais cette page émouvante : « J'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future. »

Corinne l'écoutait. Elle avait un regard qui absorbait toutes les paroles du jeune homme et ne choisissait pas.

Antoine Arnault se sentit troublé par un visage si immobile et si docile, et pourtant, lorsqu'elle voulut une seconde fois se retirer, il la retint encore, et, lui montrant la fenêtre ouverte :

— Voyez, lui dit-il, comme la nuit est charmante…

Ils s'approchèrent ensemble de la fenêtre. Antoine Arnault, en contemplant l'espace étoilé, auprès de cette âme pensive, ressentait surtout la nostalgie de tous ces petits mondes brillants où il ne pénétrerait pas et ne deviendrait pas célèbre.

La jeune fille, silencieuse, dirigeait ses regards sur l'ombre, sur les étoiles, comme faisait Antoine Arnault. Elle aspirait dans son cœur la nuit déserte, où se mettent à vivre mille petites âmes froides qui sont hostiles à l'homme : l'âme du peuplier et du saule humide ; l'âme de la grenouille, de la lentille d'eau et de l'émouchet assoupi…

Elle fit un mouvement avec ses deux mains, ses deux bras tièdement parfumés, et Antoine Arnault l'observant, s'aperçut qu'elle pleurait. Elle pleura d'abord lentement, puis avec une lâche et douloureuse violence, comme un orage éclate, comme un cœur crève de poésie…

Elle avait saisi le bras du jeune homme et elle pleurait sur sa main ; elle le tenait comme quelqu'un qui se noie retient la rive, elle le serrait d'une étreinte dont la force par petits coups croissait.

Il était plein de pitié, de douceur. Il regardait discrètement et sans curiosité cette peine abondante, cette force de vie qui courait sur ce jeune visage, il eût pu dire à ces larmes : « vous pensez être douloureuses, et pourtant vous entraînez, comme un torrent d'été, de la chaleur et des fleurs, les reflets de la colline et de la lune mince, car c'est votre jeunesse et votre ardeur, ô petite fille! qui roulent sur vous comme l'eau sur de clairs galets… »

Mais il lui parlait timidement, et elle répondait : « Ah! monsieur… » en soupirant au travers de ses lourdes larmes ; et bientôt il la vit qui chancelait, épuisée, étourdie, molle et brûlante.

Il eut peur ; doucement, respectueusement, il la prit dans ses bras, — il la portait vers le lit. Si craintive qu'elle fût, elle ne se défendait pas contre cette bonté, et, en vérité, la bonté d'Antoine Arnault, en cet instant, était secourable et pure ; c'était une âme qui enveloppe une autre âme et qui lui dit : « Vivez, ma sœur… »

Il ne la touchait pas et restait éloigné d'elle. Elle, couchée de côté, regardait avec défiance, avec douleur, la longue nuit noire et brillante.

Elle poussa un soupir plus profond, éclata de nouveau en sanglots, appela le jeune homme, le regarda, prit sa main, et, de force, l'appuya sur son cœur.

Violent et chaste, ce jeune être innocent pensait que les caresses ne posent que sur l'âme ; il lui semblait qu'elle appuyait cette main sur son rêve, sur les hautes vagues de la douleur. Mais Antoine Arnault, voluptueux et curieux, les doigts glissant sur ce jeune sein, épiait, de son regard rapproché, les yeux qu'il voulait troubler ; — et la jeune fille s'arrêta de pleurer ; hostile, surprise comme un être qui entend, qui voit quelque chose qu'il ne savait point, elle tourna plusieurs fois la tête entre ses cheveux mêlés, — âme qui oscille et tente la dénégation — et bientôt Antoine Arnault, avide et penché sur elle, vit que le plaisir naissant faisait glisser toutes les lignes de ce visage, et tordait, doucement, la douce bouche enivrée… Alors, ému, reconnaissant, effrayé, généreux et satisfait, il souleva la jeune fille, il lui dit : « Allez-vous-en, je vous en prie, allez-vous-en », et, comme elle n'avait plus de force et plus de volonté, il la soutenait, la conduisait chez elle ; il l'assit, s'agenouilla, lui couvrit les doigts de baisers, lui dit « Adieu! adieu! » Et, de bonne heure, le lendemain, il partit sans l'avoir revue.

III

Étendu dans le wagon, une de ses mains délicates jetée sur ses cheveux serrés, sur la joue droite de son net et brun visage, Antoine Arnault voyait, au bord de la fenêtre, courir les paysages, les vertes têtes touffues de la forêt, et toute cette nature caressait son regard. Le soleil aveuglait. Antoine, les yeux blessés, le contemplait avec amour. « Soleil, pensait-il, c'est toi qui enseignes aux hommes le sentiment de gloire et d'élévation. Tu es le principe de l'or. Tu m'exaltes et me fais rire de ce rire qu'ont les jongleurs qui rattrapent leurs balles, car tu me défies, mais je te vaincs à force d'amour… Vois ma chaleur. Mon sang passe dans mes veines comme des gazelles qui se courbent et se relèvent. Un poète fait dire à la reine Cléopâtre : « Mes lèvres retenaient captive la bouche du monde. » Je te tiens ainsi entre mes lèvres! Quand je ne serai plus vivant, tu auras beaucoup perdu, car je goûtais et j'honorais tous tes moyens ; je sais comment, en été, au travers des volets de bois et des rideaux de perse lisse, tu extrais d'une chambre froide des mélancolies passionnées et des murmures de roses sèches. Je sais comment tu te poses sur le bord d'un chapeau de jeune fille, comment tu éclaires dans l'azur la poursuite de deux papillons délicats, qui se précipitent et tombent avec cette abrupte et rapide violence que dut avoir dans l'espace la chute des Titans. Je sais comment tu adoucis ta joue de la pêche au verger, comment tu rends limpide le silence…

» Lorsque je serai mort, tu chercheras en vain le cœur de ton amant, mon cher soleil abandonné ; mais moi je serai une parcelle de ce néant où entrent toutes choses, et ainsi j'accueillerai en moi l'Univers expirant… »

Antoine Arnault ne goûtait pourtant pas cette hautaine espérance. Le sentiment de sa mort l'affligea, il détourna ses pensées…

Sans doute le jeune homme eût trouvé triste son retour à Paris dans cette molle semaine de juillet, l'aspect de la ville, les dîners dans le court jardin des restaurants des Champs-Élysées, formés par la haie des lauriers-roses sur le bleu profond du soir, s'il n'avait eu pour se distraire le sentiment de sa notoriété, et le plaisir que lui causait la connaissance qu'il fit, chez une amie aimable, d'une jeune femme étrangère.

Antoine, familier avec elle au bout de quelques jours, car elle était précieuse et alanguie de littérature, profitait de cette saison déserte pour la voir, la connaître, la garder.

Cette jeune femme veuve lui avait plu dès l'abord, dans le salon où elle se tenait, voyante et remuante, près d'une autre jeune personne trop discrète, et, semblait-il, attentive à ne penser à rien.

En entendant nommer Antoine Arnault, elle avait ressenti une émotion véritable. Elle se sentait, en effet, comme elle le disait, confuse et fière. Étant extrêmement coquette, elle se persuadait qu'un écrivain de talent portait un remarquable intérêt à la grâce des jeunes femmes, à leurs toilettes, à leurs ruses.

« Voilà, pensait-elle, mon spectateur. »

Et Antoine Arnault, que le sérieux frivole de ce jeune être amusait, se pliait sans difficulté à sa légère autorité, à toute sa gracieuse tempête.

Dans les restaurants retirés où il l'emmenait le soir, et tandis qu'il observait la douce harmonie de son visage, de sa robe, de ses colliers, il riait de l'entendre raconter sa vie, avec une voix ardente et emportée, où l'on ne distinguait point si elle essayait d'établir la dignité de son existence solitaire ou l'évidence de ses tendres succès.

Cette nerveuse créole avait dans le cercle de ses relations une place favorisée ; on attribuait au climat de son île natale ses plaisants emportements, et on lui tenait compte d'un deuil conjugal qu'avec une facilité d'émotions multiples elle déplorait encore sincèrement.

Antoine Arnault s'amusait de voir le sang animal et sauvage affleurer sans cesse à cette fragile peau. Il riait avec un peu d'impertinence des raisonnements de la jeune femme, de ses exigences, de ses plaintes et de ses bouderies, mais pourtant s'émouvait jusqu'à la méditation quand il l'entendait souffrir, comme le jour où, le visage percé de douleur, elle avoua : « Quand je serai moins jolie je ne pourrai plus aimer que les hommes qui m'aimeront, et je préfère ceux qui ne font que me désirer. »

Au bout de dix jours d'empressement, de flâneries, de chauds et adroits soupirs, Antoine Arnault retint entre ses bras cette jeune femme folle et chancelante ; il riait, avec un âpre plaisir, de la voir secouée de tendre rage, étirer de ses deux doigts vifs sa bouche passionnée, et ressembler ainsi à un pâtre de Sicile qui, renversé, chanterait encore dans ses pipeaux…

Elle dominait le jeune homme. Ironique, Antoine contemplait en lui-même l'importance qu'il accordait en ce moment à ces aimables ébats, à la volonté et à l'humeur de sa maîtresse.

« C'est, pensait-il, que cette jeune femme nourrit mon imagination. Ses propres moyens sont faibles, mais je les transpose, et le soir, quand elle n'est que fatiguée et qu'elle bâille à la fenêtre, je crois la voir soupirer comme Doña Sol, devant l'oppressant silence de la nuit romantique. »

D'ailleurs, il essayait sur elle son caractère, il aiguisait son amertume, sa tristesse, il jouissait de la vanité un peu gonflée de son amie, et alors de considérer sa faiblesse il la regardait aller et venir, petite reine et petite esclave, qui exige la déférence pour son orgueil, et supporte la honte, pour son plaisir.

« Les femmes, songeait-il quand il cédait à ses volontés et qu'elle en triomphait trop vite, les femmes sont des colombes attachées avec un long ruban ; elles se croient libres parce qu'elles n'ont pas été au bout du fil qui les tient. »

Il n'était pas sûr qu'elle lui dît la vérité lorsqu'il la questionnait sur son jeune passé. Elle affirmait qu'Antoine était son premier amant, mais d'autres fois elle souriait et répondait avec hésitation, cherchant instinctivement à troubler davantage, à satisfaire davantage.

Et Antoine Arnault, par ce mois d'été, savourait cette maîtresse charmante avec un plaisir aigu et bien réglé, ainsi qu'il goûtait son sorbet à cinq heures, et le déploiement d'un store d'osier vert devant le soleil.

Par moments, pour délivrer sa renaissante mélancolie, il instruisait la jeune femme dans l'art de ne point jouir du présent. Au restaurant, le soir, dans l'atmosphère lasse et langoureuse, cependant qu'elle exigeait du garçon qui les servait l'intelligence la plus rapide et beaucoup d'égards :

— Voyez, lui disait-il, mon amie, comme ce moment n'est point parfaitement agréable! Je n'y jouis ni de vous, ni de cette douce nuit. Je pense au passé, à l'avenir. Ce feuillage, ces graviers, ce silence, ces laiteuses lumières, cet infini me font songer à une pareille soirée que je ne goûtais pas davantage, il y a une année. Et maintenant, cette soirée morte m'enivre, m'éblouit divinement, tandis que vous m'êtes à peine un léger ver luisant qui éclaire le gazon du soir… Pourquoi aucun spectacle n'est-il identique à soi-même, mais identique aux instants disparus! Ce jardin de cabaret, tel que vous le voyez, me rappelle encore une nuit de Constantinople, où le firmament avait cette couleur, où l'on entendait une flûte semblable à cette flûte, où une jeune danseuse de Stamboul avait comme vous un collier d'or rond et des mains qui paraissaient brûler. Ah! mon amie, ajoutait-il, comme je vous aimerai dans un an, quand, auprès d'une autre jeune femme, je regretterai sans doute ce moment-ci et ma jeunesse antérieure…

La jeune femme, ainsi attristée obscurément, cherchait dans son sac de soie un petit miroir, contemplait son visage, la richesse de son cou doré, assurait ses bracelets à son poignet, essayait de se sentir, contre ce vent de destruction, belle et doucement armée.

Et Antoine la ramenait chez elle, montait avec elle dans sa douce et chaude maison feutrée, et, sur un lit près duquel mouraient des roses, la pressait contre lui avec des larmes de solitude, froissait et frappait cette âme, comme si elle eût été la petite porte d'or du royaume du monde, où il lui fallait entrer…

Ayant relu un soir quelques pages d'Hernani, et ces lignes où l'Empereur s'écrie :

… Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme,

Laisse régner l'esprit que longtemps tu troublas,

Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas,

C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne!

Antoine Arnault ne pensa pas qu'il pût continuer à vivre oisivement, à s'assoupir, ainsi qu'il le faisait, entre les tendres cheveux et les mousselines nuancées de son amie.

— Je pars, dit-il à la jeune femme ; je vais aller voir une place nouvelle de la terre, la fraîche et claire Hollande où je pense fortifier mon âme. Mais je ne saurais me passer de vous, qui êtes ma tulipe jaune et blanche, et le petit moulin que j'aime au bord de la mer.

La jeune femme accueillit ce projet avec passion et frivolité. Elle décida que son ami l'accompagnerait dans la vive voiture qu'elle avait, qui, rapide comme une source, parcourait joyeusement les routes.

Craignant de la compromettre, il n'osait accepter, mais elle le convainquit qu'étant libre, elle goûterait sans danger et avec beaucoup d'orgueil le plaisir d'avouer un jeune amant déjà célèbre.

Ils partirent donc.

Ils connurent les longues journées désaltérantes, où l'air, en plein visage, est frais et bleu comme un matin qui s'éveille entre des sapins, sur la montagne. Ils connurent la différence des paysages, la force de la verdure, qui ici est vive et là penchée, les détours des rivières et les changements des habitations des hommes.

Ils connurent jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'étourdissement, jusqu'au malaise et jusqu'à la fatigue et l'obsession, la route blanche qui se précipite dans un arceau d'azur.

Ils s'amusèrent des villes traversées au milieu de l'intérêt et de la bonhomie des paisibles habitants ; ils goûtèrent l'accueil et l'emphase du petit hôtel éveillé où l'on passe la nuit : Hôtel de l'Écu-d'Or, hôtel d'Occident, hôtel des Rois, hôtel des Voyageurs…

Ils connurent la mélancolie des repas dans les salles à manger basses et enfermées, décorées au mur de la tête du cerf ou du sanglier ; et quelquefois, Antoine, ému de voir la jeune femme joyeuse, affairée, et toujours vêtue de soie et de ses bijoux tandis qu'il sentait son cœur descendre dans l'abîme et toucher la mort, l'embrassait avec reconnaissance et lui disait :

— Vous êtes mon âme.

Quoiqu'elle dirigeât le voyage, avec une capricieuse et déraisonnable fantaisie, Antoine exigea qu'on visitât les chemins de la Meuse, les plaines, les vallées où son pays, plusieurs années avant qu'il fût né, avait connu d'ardentes blessures.

Certes, son éducation, sa culture, son amour des mondes, jeté comme des bras autour de l'univers, sa vision d'un avenir pacifique lui rendaient hostile un étroit patriotisme, mais ici cet orgueilleux cherchait à revendiquer, à établir la suprématie de sa race.

Dès le départ, ce matin-là, sur les routes qui les conduisaient à Sedan, Antoine s'était isolé ; détaché de son amie, reculé en soi-même, il excitait son imagination.

Devant lui, près de lui, les fraîches plaines, les hauts arbres, les haies buissonneuses, dénouées et retombantes, soufflaient la verte odeur de leur énergique vie, et, tout couvert de cet émouvant paysage, Antoine Arnault, avec ferveur, s'adressait à sa patrie.

— Vous n'êtes point, ô mon amour, lui disait-il, le seul beau pays de la terre, mais vous êtes le seul qui me soit parfaitement agréable. Vous possédant naturellement, je ne puis choisir que vous. Vos collines, vos arbres, vos prairies, les lignes de vos herbes et de vos eaux ont une volonté secrète qui compose votre unité, votre forme, l'expression de votre visage, et qui compose aussi mon être. Les petits sapins de Germanie, bien rangés sur leurs routes nettes, ne peuvent pas me servir à écrire sur l'espace votre nom et le mien, tandis que les joncs élancés de l'Isère, les pins de l'Estérel, les sables amollis du Rhône annoncent également au monde notre sensibilité.

» Ah! que j'aime mon cœur et votre gloire! pensait encore Antoine Arnault, tandis que, les yeux fixés sur l'histoire de son pays, il établissait, dans l'azur, l'arche idéale qui va des premiers jours de France à la Révolution, à l'Empire.

» Oui, songeait-il, je vais te quitter encore, je vais visiter d'autres lieux, que j'ai aimés, que j'aimerai ; mais, étranger au bord des eaux douces d'Asie où passent en barques aiguës des jeunes femmes voilées, étranger sur les douces collines de Fiesole, avec quelle ardeur ne retrouvais-je pas mon pays! avec quelle impatience ne lui criais-je pas, dès avant les frontières : Viens, accours ; j'accours, ô ma terre! ton soleil m'enivre, et tes brouillards, tes buées ne me font pas peur. Tu n'es pas perfide : tes aulnes frais, tes aubépiniers aux branches étendues et les hautes mauves de tes vergers, voilà mon naturel été. Désaltère-moi, berce-moi, vois comme les roses de Pise ont mis de brûlures sur mon cœur. »

Cependant, la jeune compagne d'Antoine, inattentive au visage de son ami, retenait autour d'elle un manteau de soie gonflé que le vent de la course lui arrachait vivement, regardait avec sévérité la poussière de la route, se sentait froissée par l'odeur des étables ou des sèches betteraves, enfin souffrait aimablement…

… Un chant de clairons éclata soudain, musique invisible, partie, semblait-il, du flanc d'une colline pierreuse, et bientôt, sous le jaune soleil, apparut, aride et brûlée, la petite ville de Sedan.

Antoine eut le cœur pressé :

« La voilà, pensait-il, la ville offensée, celle dont le nom n'est point joyeux, et déjà, dans mon enfance légère, me frappait par sa sonorité mate et brisée. C'est vous, Sedan! Ah! que j'étais allègre et libre, et voici que, dans vos rues, je porte sur mes épaules, comme un poids étouffant, la victoire étrangère. »

Antoine Arnault regardait les rues chaudes, paisibles, les maisons en pierre jaune, les unes humbles et vieillies, et d'autres, dans de petits jardins à l'écart, lourdes et ornées de balcons arrondis, d'épaisses et rudes sculptures.

« Ah! soupirait-il, je ne pense pas qu'on soit heureux ici : comme on étouffe! Oui, comme on étouffe, continuait-il tandis que la jeune femme l'ayant entraîné dans la triste salle à manger de l'hôtel, commandait le repas avec la minutie d'une personne délicate qui ne veut pas prévoir le précaire et la privation provinciale. Certes, la vie dans cette petite ville armée doit être comme par toute la terre, et, selon les heures du jour, puérile, affairée, modique et voluptueuse, mais peut-on y connaître la légère ivresse, l'insolente insouciance?… L'adolescent qui remporte un prix, le jeune homme qui presse les doigts de la jeune fille qu'il a choisie, tous ceux enfin qui montent à la vie, qui courent vers le laurier empli d'azur, ne se sentent-ils point soudain oppressés? Ah! doivent-ils dire en portant les mains à leurs tempes, qu'y a-t-il encore, qu'est-ce qui me retient et m'appelle? Quelle affaire d'honneur qui n'est point réglée? Nulle philosophie ne prévaut contre ma tristesse : la vengeance du Cid ne laisse plus de repos à mon cœur. »

Ces pensées, qui surprenaient Antoine Arnault, qui étaient pour lui nouvelles, car il avait le goût d'établir, quand il faisait des vers, que son âme était

De l'éternel azur et du milieu du monde,

ces pensées l'occupèrent, s'accrurent encore pendant la promenade, lorsqu'il aperçut, au croisement de deux routes brûlantes, la maison blessée de Bazeilles.

Fraîche, petite et pauvre, maintenant apaisée, elle est là, percée de balles qui font dans ses murs, son plafond, ses volets, les battants de son buffet ciré, de petits tunnels nets et obliques, où entre, des deux côtés, la lumière.

Un ancien soldat, qui vieillit là, raconte toute l'histoire, qu'Antoine connaît bien, mais il l'écoute. Gagné par la colère, le défi, et pourtant étreint d'universelle pitié, il pense à la guerre misérable, à cet ouragan où la pierre, le fer, les murs et les maisons ne sont point solides, où c'est l'homme qui fait le plus sérieux rempart, l'homme tendre, découvert, dont le cœur est placé faiblement entre les os de la poitrine, mais qui, cassé, saignant, mourant, peut encore haïr, peut encore ôter la vie.

Oter la vie!

Antoine Arnault se sent étourdi d'un vertige qui attaque sa raison.

Oter la vie! quand l'univers se penche en pleurant sur la douleur ; quand le malfaiteur, blessé à son tour, n'est plus un malfaiteur, mais celui à qui l'on dit : « Voici du chloroforme, vous ne sentirez point qu'on extrait une balle de votre plaie » ; quand, du criminel qui expie, on demande : « A-t-il souffert? »

Oter la vie, quand il n'y a que la vie!

« Pourtant, reprenait Antoine Arnault, en regardant sur les murs les pancartes allemandes, les injonctions allemandes, je n'accepte point cela. Je n'accepte pas cet ordre du général ennemi qui établit en France le cours de l'argent étranger. Je n'accepte pas, le soir du 14 Septembre, en 1870, de ne point me montrer dans la rue ; d'éclairer mes fenêtres. Je n'accepte aucun ordre qui ne me vient de moi-même, de ce qui constitue mon unité et ma personne éternelle, je veux dire de mon pays.

» Hélas! songeait Antoine, qui m'éclairera sur ces deux nécessités de l'être : l'intelligence et la colère? L'intelligence repousse la guerre ; elle lui dit : « Tu n'es pas seulement haïssable et révoltante, mais tu es puérile, petite et difforme. Vois tes folies et ton désordre : une demi-journée d'héroïsme, quelques heures pendant lesquelles des hommes, guettant, traquant d'autres hommes comme on traque un renard, ont eu les joues chaudes, les sens aigus, l'emportement des enfants qui luttent, et les voici morts à vingt ans, dans le cimetière éternel, dans la paix funèbre du frais cyprès, des faibles roses…

» C'est fini. On ne leur porte point de nouvelles de la bataille. Ils ne sauront pas si leur pays est vainqueur. Ils sont là, et l'ennemi aussi est là, et ils reposent ensemble. Sur le champ de bataille, on ramasse les cruels jouets, fusils, clairons et couteaux, cuirasses traversées de balles, casques fendus, tous ces objets faussés, maniés par la guerre comme par la flamme d'un haut incendie…

» O jeunes hommes! dont les os nus, entassés sur la dalle froide, dans les caveaux de Bazeilles, forment une litière de roseaux durs, ne pouviez-vous point espérer de la vie un sort plus tendre? Vous n'avez rien connu, ni les loisirs, ni les beaux songes, ni l'amour ; et, si vous avez aimé le combat et votre cher héroïsme, hélas! quelle paix chez les morts! Comme il fait sombre ; et quel silence!…

» Oui, pensait Antoine, que la vie soit sainte et sacrée, qu'elle coule comme un fleuve ardent… Mais voici, cloué au mur, taché de boue, faible et froissé, le drapeau de mon pays, et je meurs si on y touche. Je dis : On ne touche point à moi ; on ne met point sa main sur mes yeux et sur ma bouche sans que je me lève et tue. O cher honneur, honneur divin!…

Et Antoine Arnault chancelait.

Et rude comme un guerrier grisé, comme un chef, vers les proches maisons du bourg il entraînait son amie.

Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?…

IV

… Le lendemain ils reprirent leur glissant voyage, et, doucement, tandis que la frontière étonnait Antoine et faisait une raie sur son cœur, ils se trouvèrent dans les Flandres.

L'air, au milieu d'août, avait l'allègre paix, le bleu vif des matinées d'automne. Ils coururent sur des routes étroites, nettes, bordées de gentils sapins, montantes et descendantes, et que de temps en temps, en deux bonds, un petit lapin traversait. Les villages, les petites villes, où les maisons, abattues sous leurs longs toits violets s'en enveloppent, semble-t-il, comme d'une mante prudente, les charmaient par la douce construction épaisse et blanche, par le soin donné aux aimables fenêtres, voilées comme un visage de nonne, par le secret des minimes jardins enclos dans la demeure : massif de géraniums qui fleurit entre des dalles de porcelaine, auprès d'un fauteuil d'osier.

Dans l'antique Furnes, gagnés par la mélancolie mystique, ils pleurèrent l'un sur l'autre, à l'Hôtel de la Noble Rose, où la jeune femme pensait s'évanouir, lorsque le petit carillon de verre, toutes les dix minutes, jetait du haut du beffroi sa romance.

Ils pleurèrent dans la vieille Ypres flamande, dure tourterelle que le soleil n'échauffe pas, et Antoine, penché sur son amie, lui disait :

— O ma Vénus d'Ypres, ici et là, dans tout l'univers et partout, que nous sommes loin du bonheur!

Un soir, se tenant par la main, étrangers silencieux, ils entrèrent dans la Bruges de Charles-Quint. Ils entrèrent un soir d'août plus froid qu'octobre dans cette ville qui ne connaît pas l'été.

Au travers de l'obscure nuit commençante on devinait l'eau glacée, le désert des rues, la masse des hauts monuments, les deux maisons de bois, le cygne, le saule solitaire et penché. Antoine sentait passer sur ses lèvres et dans son cœur la paix unique, le silence dévotieux de cette royale béguine. Témoin du monde, forte et dorée, épousée tour à tour par le Flamand, le Frison, l'Espagnol et le Franc, étagée et crénelée, si fière, si parée de dentelles qu'elle fit souffrir la jalouse reine de Navarre, la voici maintenant muette, Châsse méditative, Hospice de paix et d'or, Silence dans le silence, Automne où l'air vif ne pousse devant soi que des ombres…

Impatient de la presser à son tour sur son cœur, dès l'aube, le lendemain, sans éveiller sa compagne, Antoine quitta le paisible hôtel.

Dans la rue, sous les nuages mobiles, la vie commençait ; une vie point visible, que révélaient les petites fumées, leur parfum comestible. Il se promena longtemps. Tantôt, il voyait les tours énormes, si redoutables qu'on s'émeut qu'une race humble vive auprès d'elles comme un scarabée près du lion ; et tantôt des quartiers bas et pauvres, maisons rangées et pareilles, jaunies sous leurs toits rouges, longues petites étables humaines.

Peu à peu, dans la ville, quelques femmes se glissaient, passaient, âmes frileuses, âmes emmitouflées.

Point d'hommes, des femmes.

Antoine les regarde passer. Ah! comme elles sont douces!

« D'ailleurs, pense-t-il, leur ville pourvoit à la perfection de leur caractère. Le vent sans cesse les contrarie. Cette petite tempête des rues détourne leur patient visage, refoule leurs jupes entre leurs modestes genoux… Je les vois, sur le quai du Rosaire, butées, pliées, malmenées… Comment, sans cette douceur, le supporteraient-elles?… »

Il les regardait, l'une là, l'autre là-bas, sèches, légères, dans la noire mante gonflée, emportées comme des feuilles.

Il songea.

« Quelles peines, quels soucis ont-elles donc pour avoir toutes, et à toute heure, cet air de se réfugier dans les églises? »

Mais non, elles n'ont point de peine elles courent à l'église doucement. Tout les y porte, le vent, le poids de leur âme un peu penchée en avant, et enfantine, déserte, gourmande de miel divin…

Antoine entre dans les églises où, même de si bonne heure, l'odeur de l'encens est trop forte, incessamment renouvelée et emmêlée, surprenante dans l'église silencieuse où passent une, deux de ces sèches petites femmes noires. — Cet encens, cris de sultanes, coffret d'amour vers Dieu!

Antoine, l'âme enfermée dans un plaisir étroit, se dirige vers le béguinage, petit enclos sur l'eau froide. Féerie dévote, miracle de solitude. Rien. Pas une voix, pas un visage. De petites maisons se suivent, forment une ronde maisons de pierres, maisons de bois, maisons peintes, vitres voilées, portes loquetées, petits judas obscurs ; royaume de sécheresse, de menu labeur et de l'anneau qui rend invisible!

Dans ces trop étroites maisons, entre la fenêtre et le mur, on devrait apercevoir la béguine, papillon séché contre le verre ; mais où sont-elles, si prudentes, si discrètes qu'évanouies? Par instant, pourtant, le linge blanc d'une coiffe effleure la vitre. Béguines trop retirées! qui ne laissez pas même, derrière vous, comme la douce vierge de Memling, une petite porte ouverte sur la prairie!…

Et Antoine Arnault pense :

« Elles ont le bonheur. Elles sont là, durcies dans leur confort mystique. Leur petite âme de pierre a éteint leur corps. Chez elles nulle ardeur. Petites cuisinières de Dieu, bonnes de Marthe, qui fut la bonne de Marie! Leur armoire et leur oratoire, leur tasse en porcelaine de Hollande et leur chapelet tintant prennent autant de leurs soins. Elles brodent, font le ménage, reçoivent leur famille, se cachent… Ah quand même elles auraient vingt ans, qui voudrait goûter à leur âme, qui voudrait toucher et distraire ces cœurs dédiés à sainte Codelieve, à saint Valère, à saint Odilon?…

» Petites lépreuses, murmurait Antoine, qui vivez dans votre blanche léproserie au son du cliquet de bois ; demoiselles mortes, fuseaux secs, hirondelles aux ailes pliées, qu'aviez-vous à vous faire béguines, à vous retirer encore davantage? Ne voyez-vous point que le béguinage est dans toute votre ville? Vous eussiez été béguines dans la petite mercerie, rue du Chœur-Saint-Gilles, ou bien rue des Corroyeurs-Blancs, derrière la vitre de l'épicerie décorative qui mêle par petits paquets les grains du café clair et du café brun ; vous eussiez été béguines sur le beau Marché-aux-Poissons, ou sur le Quai de la Main-d'Or en regardant les cygnes tremper leur bec noir dans l'eau frisée ; vous eussiez, comme la douce Maria Matenka, la femme du bourgmestre d'Anvers, brodé sagement, près de votre fenêtre fleurie, ces dentelles incomparables où, dans le réseau trop fin, s'entassent le muguet et la forêt, la rose et le raisin, la chasse, avec, à peine perceptibles, le gentilhomme, le cerf, le chien, l'oiseau et le papillon. Petites béguines, vous eussiez été des béguines partout où il n'est point d'amour, et il n'est pas d'amour dans votre ville ; on n'y voit pas de garçons, et à tous vos petits cœurs de pierre, à vos désirs endormis, à votre charnelle espérance, il suffit de voir rêver, immobiles sur les deux places rouges et noires qui portent leurs noms chéris, le jeune homme Memling et Maître Jean de Bruges… »

....... .......... ...

Antoine Arnault découvrait peu à peu la futilité du cœur de sa compagne. Quand elle le rejoignait, touriste aimable, toute parée, vive et scintillante, elle se jetait sur les tendres chefs-d'œuvre comme sur un bon petit déjeuner.

Sans langueur, sans silence, sans humilité, elle portait son regard actif, son choix, son amusement, sa fragile expertise sur des œuvres dont Antoine pensait : « Ce sont les fiancées immortelles. Les regards des hommes les ont tant aimées, ont mis tant de soupirs, tant de prières devant elles que je ne puis en approcher qu'en respirant des âmes, qu'en remuant et en foulant des âmes, et cette petite fille s'élance sans détours, avec son chapeau de paille, dans la précieuse atmosphère! » Et, mécontent d'elle, Antoine l'enlevait à son puéril examen avant qu'elle eût fini son plaisir.

Ils se disputèrent souvent.

Quand ils arrivèrent en Hollande :

— Mon amie, lui dit-il, je vous donne le paysage. Vous le voyez, voici les plus longues prairies du monde. Que votre regard coure sur elles comme une enfant en jupe courte. Voyez aussi ces innocents moulins : ils tournent comme les enfants rient, comme les enfants crient, avec une force qui les augmente.

La jeune femme, en effet, s'emparait avec amour de la Hollande verte et vernie, jouet solide sur l'espace.

Las de ses petits émerveillements, Antoine dédaignait son amie ; mais, par instants, ivre de mélancolie, il la ramenait sur son cœur.

— Tu ne peux pas savoir, lui disait-il, comme les voyages blessent mon âme, limitent ma chère puissance! Nos joies seront brèves, ô mon amie la terre est petite ; quand je le voudrai, j'aurai vu le monde. Et, un jour, où irons-nous pour goûter encore cette excitation de la surprise dont Edgard Poë a dit : « Être étonné c'est un bonheur! »

Mais elle se plaignait qu'il ne voulût point trouver en elle une suffisante distraction.

Il répondait, serrant le poignet de la jeune femme :

— C'est vrai, ici je n'ai que vous ; vous seule me reflétez et gardez mon image, comme le petit étang dort au pied du château… Mais quel étroit étang que votre cœur! Un cygne y tiendrait à peine.

Elle boudait, se mettait à dormir, lasse de lui, rivée pourtant à ce compagnon, qui était son seul semblable dans ce pays du nord.

Et Antoine, content de la dureté de son cœur, parcourait les belles villes : Dordrecht, pathétique comme une romance sous le feuillage ; Harlem, qui tient prisonniers dans son petit musée plus assoupi qu'un dimanche de province, — toujours brillants, toujours royaux, les beaux chevaliers de Franz Hals ; Rotterdam joyeuse et goudronnée, si aimable avec sa paisible ardeur marchande, sa statue d'Erasme en courtois professeur sur la place fruitière du marché, ses canaux luisants comme des parquets d'eau, sa belle Meuse étincelante.

Sous les tilleuls de La Haye que le brusque vent effeuillait, Antoine pensa mourir de la longueur d'un jour d'orage ; et, devant la mer du Nord, où la jeune femme l'avait entraîné, il regardait, avec un mépris d'homme pour la colère animale, cette mer glaciale qui a la couleur et la rage de l'hyène ; qui envoie lentement, sur la côte, sa vague grise, couchée, creusée comme la mort…

Amsterdam, dans la claire journée, au milieu de son vent et de son eau lui apparut innocente, libre et forte, reluisante comme mille miroirs. Il aima son éclat neuf et naïf de cuivre jaune, de faïence, de pierres roses, de vitraux verts, et il aima son antique douceur, ses maisons de briques noires rendues fragiles par un long espace de fenêtres glauques.

Le matin, il lui adressait des louanges, des flatteries. Il lui disait :

— Tu es robuste et marine, ruisselante, dorée, salutaire comme le poisson divin que l'Ange donna au jeune Tobie!

Mais le soir, la ville qu'il aimait se renversait sur son cœur, il en portait toutes les pierres avec un étouffant malaise.

Désolé, n'ayant que faire de sa compagne, il errait. Il appelait l'ombre de Spinoza. Il eût voulu pouvoir entrer, la nuit, comme un ami favorisé, dans le profond musée, et sangloter, âme amoureuse, sur les mains mortes de Rembrandt.

L'énervante jeune femme, devant les Pierre de Hogue, détaillait :

— Ah! voyez, s'écriait-elle, la petite bassinoire de cuivre, ces deux oreillers sur le lit! le chat est dans un carré de soleil ; la petite carafe fraîchit sur la fenêtre…

Si fatigué d'elle, Antoine se réjouit de la trouver un matin dans le salon de l'hôtel, coquette et gaie, qui causait avec un ami retrouvé, un jeune Anglais qu'elle avait connu à Paris, qui la regardait avec des yeux éblouis. « Enfin, pensa-t-il, qu'un autre porte le poids de ses aimables conversations! »

Au bout de deux jours, il fut jaloux. Sans tendresse pour cette femme, sans violent désir, il la voulait voir isolée, triste et faible dans cet hôtel, misérable comme son cœur à lui, son cœur ennuyé.

Qu'elle regardât avec bienveillance le jeune Anglais, c'était dire à Antoine : « La gentillesse de ce jeune homme, sa courtoisie, son vif intérêt me plaisent davantage que votre hostilité, votre humeur glacée, votre insolence, votre inconstance », et cela, Antoine ne pouvait l'admettre.

Il surprit la jeune femme un soir que, toute sérieuse et tout échauffée, elle expliquait sa vie, son caractère, ses aspirations à son nouveau camarade, toujours ébloui. Antoine affecta une telle stupeur à la pensée qu'elle prenait la peine de parler d'elle-même, d'éclaircir quelque chose de sa chétive personnalité, qu'elle s'arrêta, troublée, interdite, anéantie, tandis que son visiteur, confus aussi, s'excusait et se retirait.

Elle se laissa ramener à Paris par Antoine, et, sur une dernière querelle, ils se quittèrent.

V

Il restait à Paris par lassitude ; il n'avait pas de désirs ; il ne voulait rien. Il avait horreur de l'univers et de la vie, qui lui paraissaient mornes, restreints, éclairés par ce triste jour d'en haut qui tombe de l'étroite vitre du plafond dans les mansardes.

Le travail ne le tentait pas. Il savait avec quelle force et quelle facilité il travaillait.

« Je n'ai pas peur, pensait-il, de la critique pour mes œuvres. La critique, dit Hello, il est temps qu'elle admire! » Il regrettait seulement, son ouvrage fini, qu'il ne fût pas éternel.

La durée limitée du papier et la faible intelligence des hommes lui paraissaient un empêchement sérieux à cette dépense d'énergie.

« Je ne pourrais être sensible qu'à l'éloge du plus illustre, pensait-il, et le plus illustre est occupé de soi. »

Un soir, il passa chez madame Maille. Elle était là, repartant le lendemain pour la campagne. Il se fit annoncer, et entra comme madame Maille hésitait encore à faire répondre si elle voulait, ou non, le recevoir.

Mais, dès qu'elle vit le jeune homme qu'elle avait tant aimé, elle eut ce visage sans résistance, cette bonté résignée qu'Antoine, dans son orgueil, avait prévus. Il s'assit près d'elle comme s'il la revoyait après une longue absence, et que, tout naturellement, leurs attitudes fussent changées. Elle, d'ailleurs, plus timide qu'une fille de douze ans, restait dans cette humilité qui précède ou suit le droit à l'amour. Mais, d'un doux regard brisé, elle étreignait encore cet enfant léger, qui lui semblait si plaisant, si tentant, si savoureux, qu'elle se tenait un peu en arrière pour ne point tomber sur lui en tournoyant, comme la grive lasse dans le champ de blé.

Il ne savait que lui dire. Il essayait d'expliquer que l'affection, la profonde entente sont immortelles, mais il sentait bien que le passé et l'amour de cette femme étaient un vêtement devenu trop étroit, qu'il ne remettrait pas. Ils se séparèrent, ne s'étant pas fait de bien.

Un matin, Antoine Arnault vit que Paris, tout orné de drapeaux aux couleurs de deux nations, s'emplissait de bruit, d'allégresse, de décorations, s'échauffait sous le froid d'une journée de novembre. Il se souvint que son pays recevait ce jour-là un hôte royal.

Il pensa d'abord éviter cet embarras, cette fête importune. Mais, tout au contraire, il se dirigea vers la maison d'un de ses amis, avenue du Bois de Boulogne, et s'établit au balcon. La large avenue ne donnait plus le sentiment du dehors et du plein air, tant elle était nette, rangée : long tapis spacieux, silencieux, désert, bordé d'une double haie de cavaliers, cerné par la foule respectueuse. On attendait le passage du souverain.

Un coup de canon, la musique tumultueuse, et l'on vit avancer — petit point noir et solitaire dans cette avenue qu'encombre d'habitude le va-et-vient national, — la voiture officielle.

Comprimée par les soldats à cheval, la foule curieuse débordait pourtant, et des cris tendres, un long salut, une clameur uniforme et douce enlaçait ce roi en costume éclatant, accueillait cette divinité. Indifférent et appliqué, plus haut que tout ce peuple, il recevait sans délire cet hommage.

Par l'avenue lisse et soignée comme un salon, il entrait dans la capitale auguste, dans la ville dont Antoine Arnault pensait : « Il entre dans ma ville et chez moi. »

« Du haut de ce balcon, pensait Antoine, ignoré, perdu, je tremble pourtant de cette ardeur sacrée que donne l'éclat de l'or et du laurier! La folie d'être le premier et l'unique, d'être celui pour lequel s'établit soudain une paix inaccoutumée, une vassalité totale et rigoureuse, m'enivre et m'attendrit comme la volupté, et il me faut voir jouir ainsi ce faible César, qui ne pâlit même pas de plaisir… Il a ce que nul ne peut avoir, une telle gloire, que l'honneur de mon pays est intéressé à ce qu'aucun promeneur ne se trouve sur le passage de ses lents chevaux lustrés. Il ne faut pas qu'il voie les hommes autrement que dans des conditions et des positions qui le dégoûtent de ces timides créatures… Hélas! soupirait Antoine Arnault, ils sont les êtres du monde qui ont le moins de génie, le moins d'ivresse et de sensibilité, et ce qui se presse autour d'eux, ce qui les entoure et baise l'ombre de leur voiture, ce qui s'écrase contre leur frêle poitrine bariolée, c'est de l'amour, et l'amour des mâles, plus enivrant que les pleurs des femmes passionnées. Être le groupe et l'unité, la nation et le maître de la nation, être celui en qui est incluse la sainte beauté de son siècle, la découverte du chimiste, le chant du poète et du musicien! être celui dont on pourrait dire : « Il a Beethoven, il a Byron ou Raphaël!… » Ah! puissance que j'exècre et que j'adore, que je repousse et dont je suis insatiable, ne vous connaîtrai-je point un instant, et, ivre de domination, ne sentirai-je pas s'abattre et se pâmer la Marseillaise sur mon cœur?

VI

Empli de ces sentiments, pressé par quelques amis, encouragé par Martin Lenôtre, Antoine Arnault entra dans la vie politique.

Ce qu'il avait cherché, c'était l'emploi, le placement universel de son génie.

Sa révolte, sa logique passionnée, sa force d'humanité sèche et ardente, sa susceptibilité et sa dignité de plébéien, si délicates qu'elles étaient en lui deux cibles toujours découvertes, et qu'on le voyait, dans la discussion, pâlir par amour de soi-même, le guidèrent vers un groupe républicain.

Violent, audacieux, il eut une action soudaine et vive, la collaboration principale d'un journal.

Il s'amusait des fureurs conservatrices.

— Vous désorganisez la société, lui criait-on.

Ah! répondait-il, j'organise! où mettez-vous la société? j'en vois une dans les salons, j'en vois aussi dans les usines. Cette société a soif, a faim, veut son élan et son repos, et pendant les diphtéries, sauver, elle aussi, ses enfants…

Il connut l'éblouissement, l'ivresse de sa propre parole ; il connut l'amertume des soirs grossiers, le repoussant succès du camarade qui, sans talent et sans délicatesse, plaît également ; le dégoût de tomber, après les acclamations de la salle, dans la vie tiède et insignifiante de la rue.

Il connut la tristesse de regarder et d'écouter les hommes ; de regarder sa vie et de se dire : « C'est ma jeunesse, et elle passe ainsi ».

Le succès des livres qu'il écrivit, qui le rendirent célèbre et cher à tous les jeunes gens haussait son exigence et le jetait dans de nouveaux mécontentements. La vue de la nature lui rendait répugnantes ses besognes électorales. A l'ombre d'un tilleul, et dans le silence de la prairie, il méprisait les figures humaines, l'activité bruyante et hargneuse, les revendications du besoin populaire.

« Comme je goûte l'été et les routes! pensait-il, je les aime comme les peut aimer à cinq heures du matin la mûre bleue, quand elle s'éveille entre des feuilles, des gouttes d'eau, l'herbe fraîche, un bruit de source, un cri d'oiseau, et le bonheur du mois de juin!… »

Les femmes lui semblaient chétives ; il les prenait et les quittait ; aucune ne retenait longtemps son imagination. Il lui eût fallu celle pour qui le roi David commit un crime funeste.

De jour en jour il sentait sa force et sa faveur s'accroître, mais ses chances l'isolaient le soir, alangui chez son ami Martin Lenôtre, il répondait à la bonté, au paisible entrain de son compagnon par un regard qui semblait dire : « Nous ne pouvons plus nous comprendre. »

Écrivain, orateur ; député, il s'étonna de voir que deux années, trois années s'étaient écoulées sans qu'il eût perçu nettement le goût du temps et de la vie. La quatrième année, confiant en son autorité, il mit moins de scrupule à ses occupations et sortit davantage, fréquenta les salons qui étaient curieux de lui.

Il reçut des invitations qui lui donnaient du plaisir et de la colère, car il sentait qu'en goûtant la fierté de se rendre dans ces milieux délicats, il perdait la fierté qu'il eût eue à n'y point aller.

Des aristocrates, soucieux de belles lettres, vantaient sa littérature et blâmaient sa politique avec une grâce et des conseils paternels ; les femmes de cette société le regardaient avec amusement, attendaient de lui des discours pédants, qui leur remplaceraient un cours au Collège de France et leur semblaient la conversation naturelle de ce jeune homme.

Elles le considéraient comme un causeur très supérieur à leurs frères et à leurs maris, mais ne le pensaient point capable de fumer comme eux, de se lever, de s'asseoir, de se vêtir et d'aimer comme eux.

Antoine Arnault sentait leurs réticences ; il voyait que le vif accueil qui lui était fait, la ronde aimable qui se pressait autour de lui s'évanouissaient à la minute du repas quand l'hôtesse, redevenue grave et soigneuse, assignait à chacun sa place à table, et qu'Antoine Arnault, sans titre ni noblesse, se trouvait passer après quelque vicomte, dont la physionomie neutre et légère lui devenait soudain odieuse et provoquante comme le canon royal du Louvre.

Mais il jugeait ces jeunes femmes, et, s'il leur trouvait de la délicatesse et de l'aisance, il les voyait aussi trop frêles d'âme, petit bouquet qui va se faner vite dans les plus piètres cérémonies.